Romain Gary

Le sens de ma vie

N°832 – Novembre 2014.

Le sens de ma vie – Romain Gary - Gallimard

« Mon fils sera ambassadeur de France, mon fils sera un grand écrivain » ainsi parlait la mère de Romain Gary. Je suis toujours fasciné par les paroles de pythonisse, surtout quand elles se réalisent même partiellement. Ce livre est la retranscription d'un entretient qu'il accorda à Radio Canada en 1980. Au cours de celui-ci il indiqua, un peu comme une excuse : « Je pense ne pas avoir assez de vie devant moi pour écrire un autre autobiographie » Effectivement quelques mois après il mettait fin à ses jours. Cette affirmation laissait à penser qu'il était l'homme d'un seul livre c'est à dire que tous ses romans étaient d'inspiration autobiographique. Effectivement, dans chacun de ses livres, il fait allusion a une ou plusieurs expériences personnelles. J'ai toujours pensé que les grands écrivains exploitaient ainsi leur vie dans une longue exploration égocentrique et étaient en quelque sorte des transcripteurs de leur propre vie.

D'une manière générale, à une époque où il faut absolument être efficace, on peut s'interroger sur la fonction de l'écrivain surtout quand il se cantonne dans la fiction et qu'il évite soigneusement le scandale où les révélations croustillantes. On peut aussi juger la qualité d'un auteur à l'expression de son raisonnement ou à ce qu'il réussit à tisser un décor qui dépayse, le lecteur échappant ainsi le temps du roman, à un quotidien qui de plus en plus est déprimant. Il est possible de se demander si son œuvre, qui est le plus souvent axée sur un égocentrisme qui le conduit à se considérer lui-même comme quelqu'un d'exceptionnel, n'a d'autre intérêt que de lui faire gagner de l'argent ou de la notoriété. Il y a certes, le bon usage de la langue et j'ai déjà dit ici le plaisir que j'éprouve à la lecture d'un texte bien écrit dont les mots, judicieusement choisis, chantent agréablement. Il y a aussi, à mon sens, la capacité de s'ausculter, s'analyser soi-même, de préférence sans concession, ce qui permet, le cas échéant aux lecteurs de se retrouver puisque l’écrivain est avant tout un homme avec ses préoccupations, ses douleurs, ses souvenirs. Mettre des mots sur ses maux personnels peut être un soutient pour qui veut bien les lire. Parlant de lui, il parle en fait de l'humanité et c'est sans cela qu'il est un miroir révélateur de nous-mêmes. Pourtant il se peut, et ce n'est pas là faire injure à un auteur, que les mots n'expriment pas complètement la totalité de la pensée, soient toujours un peu en retrait, volontairement ou malgré soi à cause des convenances ou d'une certaine impossibilité de s'exprimer, de formuler les choses aussi correctement qu'on le souhaiterait.

En ce qui concerne Romain Gary, il confie ici à l’interviewer et à travers lui au lecteur, combien sa vie a été placée sous le signe de la violence mais qu'il a surtout fait prévaloir son amour pour la France, son pays d'adoption qu'il a servi de bien des manières, lui le fils d'émigrés russes. Il ne manqua pas, à l’occasion, de dénoncer l'hypocrisie, le mensonge voire les contradictions de certaines institutions, le plus souvent sous un pseudonyme. Il refait en raccourci son parcours en insistant sur l'écriture d'une œuvre dont il menait le développement au rythme de ses expériences. Ça, c'est pour l'image publique, celle d'un trublion, d'un marginal qui sut se moquer, parfois avec génie du monde qui l'entourait. Pourtant au fil de l’interview, il révèle que, durant sa vie, il a joué un personnage, tissé par lui-même et par les médias et qu'il ne faut pas chercher dans ce qu'il écrit une quelconque ressemblance avec sa véritable personnalité, pointant ainsi du doigt un paradoxe et mettant à mal mon interrogation et aussi mes certitudes. Il évoque « ce petit tas de secrets » cher à Malraux que l'écrivain se doit de garder pour lui. Dès lors qu'en est-il de cet effet miroir de dont je parlais tout à l'heure ? Peut-on penser que ce qu’il a écrit n'était rien d'autre qu’un exercice de style ? Je n'ai qu'une connaissance très partielle du personnage et de l’œuvre mais je ne cesse de m’interroger sur un homme dont, à mes yeux et peut-être à tort, la vie et l'écriture ont été intimement liées, quelqu'un qui a su admirablement nommer les choses qui lui arrivaient, caractériser les situations, mettre sur elles des mots avec une étonnante maîtrise du vocabulaire et aussi avec humour de bon aloi, mais dont le dernier message, griffonné avant de mettre fin à ses jours, était « Je me suis enfin exprimé complètement ».

©Hervé GAUTIER – Novembre 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com

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