Simonetta Greggio

LES MAINS NUES - Simonetta Greggio

N°630– Février 2013.

LES MAINS NUES - Simonetta Greggio - Stock.

Avec Emmanuelle, Emma pour les intimes, 43 ans, célibataire, solitaire, vétérinaire de campagne qui ne vit que pour son métier et pour l'amour de la nature, je me suis dit que, allez savoir pourquoi, dans sa vie, des intimes, il devait y en avoir beaucoup et que sa vie sexuelle devait être débridée ! Il y avait bien ce vieux véto, Thomas d'Aurevilly dont le nom évoquait surtout le XIX° littéraire, mais il était pour elle un patron, un modèle professionnel et rien de plus. Il sera quand même un secours dans sa tourmente quand tout autour d'elle s'effondrera.

C'est en fait une vie solitaire et rude, dédiée à l'amitié d'Anne cette bergère solitaire et aux souvenirs de ses parents. Mais c'est plutôt le passé d'Emma qui resurgit quand Giovanni, un adolescent de 14 ans débarque chez elle sans crier gare. Ce Gio, comme elle l'appelle, elle le connaît bien puisqu'il est le fils de Micol et de Raphaël, ses amis avec qui elle n'a plus de contact depuis longtemps, exactement depuis l'enfance de Gio. La présence auprès d'elle de cet adolescent qui voudrait déjà être un homme est l'occasion pour elle de remonter le temps et les souvenirs.

En rencontrant Gio qui voulait déjà se vieillir, Emma lui avait asséné qu'il "avait l'âge des catastrophes naturelles" Elle ne croyait pas si bien dire puisque, compte tenu de ce qui avait existé entre ses parents et elle, son histoire d'amour avec Raphaël brisée par Micol elle-même, tout l'invitait à souhaiter son départ au plus vite. Pourtant il s’incruste et elle va revivre avec le fils l'amour qu’elle a connu avec le père quelque vingt ans auparavant. Emma n'est plus très jeune mais pas encore vieille, l'âge où tout est encore possible, mais Gio est mineur !

Elle a séduit un adolescent et, ce faisant, elle a brisé un tabou, bousculé des convenances, enfreint peut-être des hypocrisies, mais il n'empêche, à la campagne, les traditions ont la vie dure, le nouvelles vont vite et on a tôt fait de la condamner et, circonstance aggravante peut-être, elle était une une femme seule, sans enfant et amoureuse de sa liberté. Elle était donc suspecte et, malgré les services qu'elle avait rendus à ces gens, elle a dû subir leurs lazzis et fuir. Pire peut-être, il y a eu le jugement du tribunal et l’opprobre d'une condamnation.

Heureusement le temps a passé et Gio est devenu majeur, a eu le courage de quitter ses parents pour vivre sa vie aux côtés d'Emma; donnant ainsi cette histoire qui aurait pu être dramatique une fin en forme de "happy end". Pourtant, Emma conclut elle-même cet épisode de son existence : "J'aurai traversé ma vie les paumes ouvertes et laissé couler le temps comme de l'eau, comme du sable, sans rien garder". J'y vois quand même une forme d'échec.

J'ai lu ce roman pour en connaître l'épilogue sans vraiment être accroché par l'histoire. Tout au long de ce récit, de cette fiction, j'ai songé à Gabrielle Russier, ce professeur de lettres qui, dans les années soixante était tombée amoureuse d'un de ses élèves de 16 ans, qui avait été condamnée pour détournement de mineur. Elle avait choisi de se donner la mort, incapable de supporter la flétrissure du rejet de tous et de la condamnation. Cela avait inspiré un film à André Cayatte, une chanson à Aznavour et une citation de Paul Eluard au Président Pompidou lors d'une conférence de presse.

J'avais déjà lu Simonetta Greggio avec La Dolce Vita (La Feuille Volante n° 565) et j'avais apprécié le style fluide. Ici le ton intimiste m'a bien plu ainsi que la poésie des descriptions.

©Hervé GAUTIER – Févrer 2013.http://hervegautier.e-monsite.com

 

Dolce Vita 1959-1979

 

N°565 – Avril 2012

DOLCE VITA 1959-1979 – Simonetta GREGGIO. Stock

Le titre d'abord qui évoque un film mythique de Frederico Fellini sorti en 1960 dont on ne retient que le bain nocturne de Marcello Mastroianni et d'Anita Ekberg dans la fontaine de Trévi à Rome. Ce film qui rompt avec la tristesse et la pauvreté cinématographique des années d'après-guerre, fit scandale dans cette Italie puritaine où l'Osservatore Romano menaça d'excommunication tous les spectateurs mais obtint cependant la palme d'or à Cannes en 1960. Il parle de ce pays dans les années 50 et inaugure une écriture cinématographique « fellinienne », faite de sketches très en vogue à l'époque. Le synopsis est en effet composé d'épisodes, en apparence décousus, que sa longueur (2H46), le nombre des thèmes abordés et l'ambiance qu'il distille contribuent, à tort, à donner cette impression.

Ce roman fait non seulement beaucoup d'allusions au film mais lui emprunte aussi son montage puisqu'il se donne à voir, un peu comme une sorte de documentaire, racontant vingt ans de l'histoire de l'Italie. Cela commence par la sortie du film de Fellini et se termine par l'assassinat d'Aldo Moro, président de la « Démocratoe Chrétienne » en mai 1978 (même si on déborde un peu sur cette période). Entre ces deux dates, l'auteur mêle fiction et réalité à travers le personnage flamboyant mais un peu décati du prince Emanuele Falfonda dit « Malo », vieux et jouisseur octogénaire au pas de la mort et de celui, un peu plus en retrait du père Saverio, un jésuite à la jeunesse mouvementée qui écoute, des années plus tard, son histoire un peu comme une confession. Pourtant,  Malo, qui a a participé au film de Fellini (mais juste un petit rôle, presque de la figuration),  ne cherche pas l'absolution, peut-être veut-il seulement la libération que lui procure la parole puisqu'il ne connaît pas le remords et exècre le repentir. Cela peut passer pour un sourd combat du vice contre la vertu mais ce que veut Malo c'est surtout raconter sa vie dissolue, ses frasques, autant que révéler des secrets politiques dont il a été le témoin. La mort sera pour lui une délivrance mais il souhaite ardemment la compagnie de l'ecclésiastique pour ses derniers instants...

Pourtant, c'est moins son parcours personnel qui est ici évoqué que l'histoire de l'Italie, à la fois insouciante et ravagée par la violence. Tout y passe, les fascistes de Mussolini et les néo-fascistes, les affaires de mœurs, les agressions et les attentats, les scandales financiers, les luttes à mort pour le pouvoir, les Brigades rouges, le meurtre d'Aldo Moro, le monde politique, la mort mystérieuse du réalisateur Pier Paolo Pasolini, les assassinats violents et suspects où chacun peut voir l'empreinte de la Mafia, invisible, mystérieuse et toujours meurtrière, la loge P 2, la CIA, les services secrets, mais aussi les intrigues sulfureuses immorales et hypocrites du Vatican, l'ombre inquiétante du cardinal Marcinkus, les blanchiments d'argent, la mort toujours controversée de Jean Paul 1°. .. sans oublier le sacrosaint secret de la confession !

Cette histoire n'est pas exactement comme le titre le donne à penser, une vie douce, à laquelle on associe volontiers ce pays qu'on voudrait romanesque. Au contraire, c'est à la fois un récit plein de dépravations et de cynisme quand il s'agit de la vie de Malo et une chronique sombre où les luttes d'influence, qui bien souvent se terminent dans le sang, le disputent aux enquêtes bâclées, aux destructions de preuves par les pouvoirs publics eux-mêmes, aux coups d'État avortés, aux procès truqués, à une classe politique manipulée, véreuse, minée par la corruption, aux prévarications de tous ordres ... Tout cela donne, et sans doute explique, le personnage grand-guignolesque de Silvio Berlusconi, autant que le naufrage économique que connait actuellement ce pays-frère qui ne peut nous laisser indifférents.

L'auteur qui écrit directement en français, se livre ici à un remarquable travail documentaire autant qu'à l'écriture d'une fiction dont la poésie n'est pas absente. Elle procède par petites touches pour tisser peu à peu ce roman bien écrit, qui se lit facilement, et, avec ses relents de scandale, passionnant du début à la fin. Elle présente son travail de dépouillement d'archives et de créateur de fiction en courts chapitres qui ne sont pas le résultat d'une enquête policière, même si on peut parfois regretter que certains d'entre eux aient la froideur d'une chronique judiciaire. Elle se rapproprie ce pays qui est aussi le sien, y jette un regard plein de tristesse et de nostalgie comme on on évoque un âge d'or culturel disparu, fait notamment de grands noms du cinéma et de la la littérature mais aussi en déplore la déliquescence, un véritable gâchis où on a sciemment sacrifié l'espoir légitime dans un monde meilleur et confisqué la démocratie au profit de quelques-uns qui ne seront jamais inquiétés. L'auteur fait dire à un de ses personnages cette phrases laconique qui résume bien tout cela « Nous avons cru que nous allions changer le monde , et c'est le monde qui nous a changés ».

Ce fut un bon moment de lecture avec un plaisir particulier et tout personnel dû à l'insertion dans les phrases et les paragraphes d'expressions et de mots italiens.

© Hervé GAUTIER - Avril 2012.

http://hervegautier.e-monsite.com 

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