A rebours - K.J. Huysmans
- Le 02/03/2026
- Dans littérature française et francophone
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La feuille Volante n° 2040– Mars 2026.
A rebours - Joris-Karl Huysmans – Folio Classique.
Cet étonnant roman paru en 1884 a cette particularité de ne présenter aucune action c’est à dire de se concentrer uniquement sur Jean des Esseintes, riche aristo, misogyne, blasé et désœuvré qui décline sa philosophie de la vie. Après une existence assez tumultueuse consacrée à jouir de tout ce que son temps pouvait lui offrir en plaisirs et expériences extraordinaires, il s’est retiré dans une maison de Fontenay-aux-Roses où, en révolte contre la médiocrité de la bourgeoisie moderne, s’est entouré d’ouvrages précieux et d’objets rares qu’il apprécie. Cet isolement campagnard volontaire, à rebours du monde qui l’entoure et même de la nature, amène ce dandy marginal et excentrique à une sorte de bilan sur son propre parcours, détaillant ses goûts et son ennui pour tout ce qui l’environne avec une prédilection pour la peinture et la littérature. Il le fait avec un luxe de vocabulaire où l’on peut déceler une certaine forme de pédanterie, mais cette liste critique a, à la longue, quelque chose d’un peu lassant [par chance des notes explicatives viennent éclairer la lecture]. Il détaille ses préférences musicales, confesse son goût pour les auteurs latins et les ouvrages religieux, sans doute les restes d’une enfance confite dans l’eau bénite et les vapeurs d’encens d’un collège de jésuites, négligeant à peu près tous ses contemporains à l’exception de Baudelaire et de Verlaine,administrant, tel un vrai critique des réflexions sur l’art. Ses goûts esthétiques s’appliquent aussi aux plantes rares et exotiques, aux parfums, aux pierres précieuses, à la gastronomie, aux boissons alcoolisées. Assez bizarrement cette quête d’une vie dirigée vers les arts et la misanthropie finit par lui porter à la tête et provoquer névroses des fièvres au point que les affres de la mort le hantent. Par chance, le retour à une vie plus normale au sens du quotidien proposée par son médecin, notamment en matière culinaire, le remet sur pieds, un peu comme si la vie recluse qu’il s’était volontairement choisie touchait ici à ses limites. C’est comme si la vie en société était pour lui le seul remède à son égarement, même si elle avait évolué contrairement à ses vues et qu’il ne l’appréciait guère. Pour autant la dernière phrase du roman est une incantation à Dieu. Cela annonce sans doute sa future conversion et son parcours chrétien, une autre forme de « à rebours ».
Cette œuvre empreinte d’un pessimisme que n’aurait pas renié Schopenhauer connu cependant un succès lors de sa publication, le public croit voir les traits du conte de Montesquiou dans le personnage de Jean des Esseintes, à moins que ce ne soit ceux de Villiers de l’Isle-Adam . Bien que Huysmans (1848-1907) ne soit plus guère lu et connu aujourd’hui l’auteur n’eut qu’à puiser en lui-même les traits de son personnage.
C’est un roman de la lassitude, héritier de l’ennui romantique et du spleen baudelairien, en rupture avec Zola et son naturalisme que pourtant, au début de sa carrière d’écrivain, il avait adopté. On l’a qualifié de décadent mais il faut reconnaître à cet auteur un riche vocabulaire, un style savoureux plein de nuances et de culture, inusité de nos jours et qui pour nous est désuet mais dont l’érudition en impose à son lecteur. Roman de fin de siècle qui caractérise la fin d’une époque en faisant évoluer l’écriture vers une nouvelle expression dont se nourrira celle du XX°. Le mouvement surréaliste s’en inspirera en la personne d’André Breton, on peut retrouver des accents de cette œuvre chez Céline et même chez Houellebecq et j’apprends que Serge Gainsbourg s’en inspira pour son œuvre littéraire.
Même si je ne peux suivre Huysmans dans son parcours religieux, cet auteur reste pour moi fascinant et injustement oublié et je pense que, à titre personnel, ce roman fera, l’objet d’une relecture et de nouvelles réflexions dans un proche avenir.
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