ESSAI - BIOGRAPHIE
-
Le courage d'une imposture - Geneviève Lefebvre- Martge Marandola
- Le 20/04/2026
- Dans ESSAI - BIOGRAPHIE
- 0 commentaire
La feuille Volante n° 2051– Avril 2026.
Le courage d’une imposture – Geneviève Lefebvre, Marthe Marandola – Éditions De Borée ;
Depuis que le monde existe le violence a toujours accompagné les actions des hommes et les guerres ont rythmé leur volonté de puissance et de domination. Au cours de notre histoire le Premier Empire notamment fut riche en batailles ce qui bouleversa bien des vies. On ne choisit pas son destin et le hasard se charge souvent de bousculer nos espérances . Tel fut le cas pour Henriette Faber (1791-1856), née à Lausanne, très tôt orpheline et confiée à la tutelle de son oncle, colonel de l’armée napoléonienne et célibataire, devenue grâce à sa complicité et par la force des chose Henri, un chirurgien de guerre réputé et un médecin militaire apprécié, disciple de Larrey alors que le service de santé n’était pas une priorité dans la Grande Armée’ et que la pratique de la médecine était interdite aux femmes. Elle se déguisera donc en homme, deviendra Henri, vivra parmi des soudards et refusera la condition d’épouse soumise et privée de liberté que lui destinait son oncle, Elle sera pourtant mariée deux fois, un mariage de convenance avec un homme d’abord puis une seconde fois avec une femme, par amour! Le hasard des guerres si prisées de l’Empereur fit qu’elle participa à la campagne de Russie et fut prisonnière en Espagne, autant de conflits où elle soigna les soldats français sans distinction de grade aussi bien que ses ennemis, tout en rusant au maximum pour cacher sa féminité.
On la retrouve à Cuba sous le nom de Henrique Faber, un célèbre médecin attentif au sort des plus marginaux et des plus pauvres comme elle l’était à celui des simples soldats de l’Empire. De plus son engagement anti esclavagiste lui occasionna des oppositions dans la bonne société traditionnelle appuyées par l’Église catholique ce qui suscita une trahison des plus inattendues. Un procès grotesque s’ensuivit qui établit sa véritable identité, dénonça son travestissement en homme et l’exercice de la médecine interdite aux femmes. Elle fut donc jetée dans des geôles immondes sous le nom de Henriqueta Faber où elle continua son œuvre de soignant au profit de ses compagnes d’infortune. Libérée, on la retrouva en Louisiane, avec l’habit monastique d’un ordre soignant et cette fois et sous le, nom de sœur Marie-Madeleine, elle qui avait jusque là mené une vie de mécréante ! .
Tiré d’un fait réel, ce roman étonnant et fort bien écrit a été pour moi une découverte et un agréable moment de lecture. Il évoque le destin exceptionnel de cette femme courageuse qui, à travers diverses identités imposées et assumées a vécu toute sa vie son idéal de soignante désintéressée dans la solitude et l’abnégation malgré l’ingratitude et l’injustice humaines. Elle incarna la reconnaissance de la valeur des femmes dans une société machiste et la nécessaire égalité avec les hommes. La mémoire de cette femme passionnée et passionnante, ignorée jusqu’à présent en France, est célébrée en Suisse, à Cuba et en Amérique latine.
-
1939-1945 Delphin Debenest un magistrat en guerre contre le nazisme - Dominique Tantin
- Le 02/03/2026
- Dans ESSAI - BIOGRAPHIE
- 0 commentaire
N°323– Février 2009
1939 – 1945 - Delphin DEBENEST – Un magistrat en guerre contre le nazisme. Dominique Tantin – Geste Éditions.
Lorsqu'il m'arrivait d'aller « Aux Iles » d'Echiré, cette splendide demeure qui donne sur la Sèvre et qui fut naguère la maison d'un poète, j'y entendais évoquer Ernest Perrochon par la bouche de sa fille. Elle entretenait vivant le souvenir de ce père, écrivain et Prix Goncourt 1920, qui avait, entre autres, refusé de cautionner le régime de Vichy et avait fini par succomber aux harcèlements de l'occupant.
J'y rencontrais aussi son gendre, Delphin Debenest, qui s'occupait plus volontiers de son jardin. Il était cet homme tranquille qui ne parlait jamais de lui, souhaitait rester simple et donner l'image d'un retraité. Comme tout le monde, je savais qu'il avait été magistrat, que sa carrière, commencée à Niort comme substitut, avait été interrompue par la guerre, pour se terminer comme Président de chambre à la Cour d'appel de Paris. C'était à peu près tout, et pour tous, il était un citoyen comme les autres... Il était pourtant bien plus que cela et sa frêle silhouette cachait un parcours hors du commun.
Mobilisé en 1939 comme homme du rang, il tiendra un journal de cette « drôle de guerre », décrivant la débâcle de l'armée, dénonçant l'attitude désastreuse du commandement, la défection des officiers... Il y a beaucoup de lucidité dans ses propos. Après sa démobilisation, en 1941, il retrouve ses fonctions de substitut dans une France vaincue et occupée et s'engage dans la Résistance. Il sera un agent de renseignements de la résistance franco-belge, communiquant des informations d'ordre administratives aux réseaux de la Vienne et des Deux-Sèvres, profitant de ses fonctions de magistrat en place pour combattre un régime qu'il désapprouvait mais dont il était pourtant le représentant, permettant à de nombreux Français, traqués par la police française et par la Gestapo, de leur échapper, disqualifiant des délits pour permettre aux prévenus d'échapper à la justice et de fuir ... C'est qu'un dilemme important se posait à lui. Il se mettait ainsi hors la loi, lui qui était censé l'incarner, alors qu'humaniste convaincu, il était animé d'une « certaine idée des droits de l'homme » et que, chrétien fervent, il puisait dans l'Évangile les raisons de son engagement et de son action. Il sut faire un choix qui n'était pas sans grandeur, entre l'accomplissement de son travail, et donc courir le risque de se faire à lui-même des reproches, et pratiquer la désobéissance civique et ainsi mettre sa vie et celle de sa famille en danger. Resté en poste, il rendit à la Résistance plus de services que s'il avait choisi la clandestinité ou le maquis. Ils furent en effet peu nombreux, les membres de la magistrature qui, à cette époque, acceptèrent cette « dissidence ».
Arrêté en juillet 1944, il est déporté à Buchenvald puis au commando d'Holzen d'où il s'échappe, profitant de la débandade des nazis. Choisi pour faire partie de la délégation au procès de Nuremberg en qualité de procureur adjoint, il aura le privilège « d'être le juge de ses bourreaux ».
Pendant toute cette période il prend des notes « au jour le jour » qui montrent le quotidien dans ce camp de concentration où tout devient banal, la faim, la souffrance, la mort ! Plus tard, lors du procès, il sera plus précis dans la relation qu'il en fait, plus critique aussi au regard des arguments développés par la défense, sans cependant se départir de son humanité et soucieux de ne pas obtenir vengeance à tout prix mais qu'une justice équitable soit rendue.
De retour en France, il devint un militant de la mémoire pour que tout cela ne se reproduise plus.
Il s'agit d'un témoignage écrit, non destiné à la publication, uniquement appelé à garder pour lui seul, le souvenir personnel de toute cette période dont « il veut (en) conserver seul le souvenir et aussi les traces ineffaçables » et « ne pas attirer l'attention sur lui ». Le lecteur y rencontre un narrateur qui veut, dans le camp, garder sa dignité et conserver intacte sa foi en la vie et en l'espoir de rentrer chez lui. On songe bien sûr à Jorge Semprun. Il continuera, pendant toute cette période, de transcrire pour lui-même, ses impressions et ses remarques, sous forme d'un simple témoignage. En fait, c'est beaucoup plus que cela, et il ne se fait aucune illusion sur l'intérêt que pourront montrer ses contemporains, et encore moins de la compassion qu'ils pourront éprouver.
Sur son action de Résistant, il reste discret et se qualifie lui-même de « modeste agent de renseignements d'un réseau » dont « l'action n'eut rien de spectaculaire ».
Ces écrits n'ont été exhumés après sa mort survenue en 1997, que grâce à la complicité de sa famille et publiés en marge d'un travail universitaire de Dominique Tantin dans le cadre de la soutenance d'une thèse de doctorat. Ce travail reste pédagogique puisque les écrits de Delphin Debenest ont été scrupuleusement retranscrits, annotés de commentaires et enrichis de citations d'historiens. Son histoire individuelle rejoint donc l'Histoire.
Pourtant, la mémoire collective n'a pas conservé le souvenir de cet « authentique résistant » qui regardait cette période de sa vie comme une « malheureuse aventure » qu'il souhaitait oublier. Il avait seulement fait son devoir, c'est à dire agi conformément à sa conscience et son destin fut exceptionnel. De ce parcours, nulle trace officielle, simplement des décorations prestigieuses simplement rangées de son vivant et qui attestaient cet engagement. Il eut même la désagréable occasion de constater que sa carrière eut à pâtir de son action patriotique et que d'autres collègues, moins soucieux que lui de leur devoir et plus attentifs à leurs intérêts personnels, ont su tirer partie des événements à leur profit. C'est là un autre débat sur l'opportunisme et l'ingratitude.
Il faut remercier Dominique Tantin d'avoir ainsi mis en lumière la mémoire de cet homme d'exception que sa modestie rendait plus grand encore.
Hervé GAUTIER – Février 2009.http://hervegautier.e-monsite.com