la feuille volante
-
Un filet de fumée - Andrea Camilleri
- Le 17/08/2021
- Dans Littérature italienne
N°1571 - Août 2021
Un filet de fumée– Andrea Camilleri – Fayard.
Traduit de l’italien par Dominique Vittoz.
Il y a une certaine effervescence sur le port de Vigàta puisque qu’on attend impatiemment le « Ivan Tomorov », navire parti d’Odessa pour prendre sa cargaison de soufre chez Toto Barbabianca, le plus riche mais surtout le plus crapuleux des négociants de cette ville. Cet homme est une véritable anguille, capable de s’adapter à tous les régimes politiques pourvu que cela lui rapporte de l’argent. Ainsi tous les habitants de Vigàta étaient-ils nombreux à attendre patiemment l’heure où ils pourraient lui faire payer toutes ses avanies. Et elle était justement venue ce jour où ce bateau était annoncé. L’ennui c’était que les entrepôts de Barbabianca qui auraient dû contenir ce soufre...étaient vides puisqu’il en avait vendu la marchandise. Bien entendu aucun négociant de Vigàta ne voulu le tirer de ce mauvais pas et tous étaient donc suspendus à la fumée annonciatrice du bateau.
Pendant toute cette attente, c’est l’occasion d’évoquer la richesse de cette ville faite de la pêche, de mines de sel et de souffre dévolues, travail dangereux et mal payé dévolu à un petit peuple laborieux et quasi esclave qui s’oppose à une population aristocrate, bourgeoise et intellectuelle qui ignore l’autre. On rappelle les influences qui s’y exercent, la place de ceux qui commandent et de ceux qui obéissent, on rumine les vielles querelles et les oppositions définitives, les discussions oiseuses et les condamnations sans appel où chacun s’invective revendiquant sa présence ou son tôle, ses alliances traditionnelles et ses dettes familiales. On alterne les méchancetés rassies et les gestes flagorneurs entre hypocrisies et volonté de délation pour détruire l’autre, lâcheté et complicité.
L’apparition puis la disparition de cette île volcanique au large de Vigàta annihile cette attente du navire russe et apparaître un émoi général dans la ville, un soulagement pour certains, une déconvenue pour d’autres.
Camilleri reste fidèle à sa ville imaginaire mais change d’époque (nous sommes au XIX° siècle), de thème et de personnage, abandonnant pour un temps son commissaire préféré. Il nous offre un beau panel de l’espèce humaine dans tout ce qu’elle a de plus détestable.
J’avoue que j’ai été un peu déconcerté par la multiplicité des personnages, par la longueur des phrases qui ne facilite guère la lecture autant que par le choix des mots empruntés au dialecte quoique le sens en soit révélé par un glossaire annexé. J’ai été partagé entre le plaisir de lire et découvrir des mots anciens au sens délicieusement inconnu mais compréhensible et un certain agacement à devoir se référer à ce lexique.
-
La chasse au trésor - Andrea Camilleri
- Le 16/08/2021
- Dans Littérature italienne
N°1570 - Août 2021
La chasse au trésor– Andrea Camilleri – Le fleuve noir.
Traduit de l’italien par Serge Quadruppani.
Gregorio Plamisano, 70 ans et sa sœur Caterina, 68 ans vivent ensemble dans un appartement plein de bondieuseries et leur vie est entièrement consacrée à la religion catholique et à ses obsessions culpabilisantes. Jusque là rien d’extraordinaire, jusqu’au moment où ils deviennent menaçants et tirent sur tout ce qui bouge. Montalbano intervient et la perquisition révèle l’existence d’une poupée gonflable, ce qui fait les délices de la presse locale. Un appel téléphonique à propos d’un corps trouvé dans un conteneur révèle ce même type de poupée alors qu’un curieux correspondant invite Montalbano à une mystérieuse chasse au trésor en forme de devinettes épistolaires et ...en vers ! Même si les règles de la prosodie sont quelques peu oubliées et l’aspect émotionnel totalement occulté, cela sonne comme un défi pour notre commissaire qui entend bien se plier à ce jeu.
Il sait d’expérience qu’il faut se méfier des évidences qui peuvent vicier le jugement et conduire un innocent devant un tribunal (« La forme de l’eau » du même auteur), mais il sait aussi que cette énigme qui lui est proposée est pour lui une occasion unique de se remettre en question et de se prouver que le vieillissement ne viendra pas polluer les quelques années qui lui restent à accomplir avant de prendre sa retraite. Il sent en effet de plus en plus le poids du temps sur ses épaules, impression qui est corroborée par une récente prise de poids et par un calme plutôt plat du côté de la délinquance à Vigàta.
On s’en doute, ce petit jeu va aller en se compliquant mais un aide inattendue lui vient d’un particulier en ce qui concerne la résolution des rébus « poétiques » qui peuvent se résumer en un sorte de duel entre le rédacteur de ces mystérieuses lettres et le commissaire. Pourtant la présence de cette maudite poupée du conteneur qu’on ne savait pas très bien où mettre est assez encombrante pour un célibataire comme Montalbano.
La torpeur ambiante est quelque peu bousculée par un kidnapping, avec toujours en toile de fond ce qu’on a du mal à appeler poèmes mais qui relancent l’attention du commissaire devenu le seul interlocuteur de ce mystérieux interlocuteur. Au début de la lecture on avait un peu oublié cette histoire de poupées gonflables, mais elles se réinvitent à nouveau, relançant le suspense.
Montalbano a toujours ses acolytes, la lointaine Livia, l’inénarrable Catarella, l’indispensable Fazio , Augello le catégorique, la séduisante Ingrid, et toujours cet appétit généreux et arrondisseur de son tour de taille et pourvoyeur de son taux de cholestérol.
-
la forme de l'eau - Andrea Camilleri
- Le 13/08/2021
- Dans Littérature italienne
N°1569 - Août 2021
La forme de l’eau– Andrea Camilleri – Le fleuve noir.
Traduit de l’italien par Serge Quadruppani.
On retrouve au matin le cadavre de l’ingénieur Luparello, un homme politique local très en vue, au Bercail, un espace entre terrain vague et décharge publique, connu pour être le lieu des rendez-vous pour trafics en tous genres de Vigatà, c’est à dire, en ce qui concerne cette affaire, à un bordel à ciel ouvert. Sa posture ne laisse aucun doute sur les circonstances de sa mort et ce même si le légiste déclare qu’il est mort d’une crise cardiaque, soit de mort naturelle, alors qu’il était en galante compagnie. Dans le même temps et sur les mêmes lieux ont a trouvé un collier d’une grande valeur. Le commissaire Montalbano est chargé de cette enquête qui, compte tenu de la personnalité de la victime et des circonstances demande d’autant plus doigté que cet homme n’était pas si net que cela. Pour être mieux informé il sollicite Gégé, un indic, petit souteneur local et … ami d’enfance du commissaire. Les autorités judiciaires reçoivent d’intenses sollicitations pour clore cette affaire au plus vite et bien sûr, compte tenu du contexte, on reparle de la mafia, on assiste à un festival de faux-culs, on rappelle une vieille histoire de cocuage, un règlement de compte politique, des secrets de famille avec mensonges, amour et passion et un bijou perdu et retrouvé, le tout mélangé peut révéler le sens du titre de ce roman. L’eau n’a pas de forme propre, elle prend celle du récipient qui la contient. Est ce à dire qu’on peut camoufler ce qu’on veut cacher sous d’autres apparences, faire dire aux choses ce qu’on veut qu’elles disent ? Peut-être ?
Je l’aime bien ce Montalbano, amateur de bonne chère, intègre, honnête avec ceux qui le méritent et rusé comme un renard avec ceux qui se paient sa tête, pas vraiment donnaiollo, comme disent si joliment nos amis Italiens, mais avec un charme discret.
C’est un formidable roman que j’ai lu sans désemparer tant le suspense est entretenu jusqu’à la fin.
Une mention particulière pour le traducteur qui a dû pas mal galérer pour traduire sans trahir (« tradire -tradure »). Nous avons affaire à un auteur sicilien qui ne renie rien de ses origines, de sa sicilianité » et du dialecte, incarné dans les mots et la syntaxe
Un dernier mot pour l’auteur disparu il y a peu près un an qui laisse tous ses lecteurs passionnés un peu orphelins.
-
l'anno dei misteri - Marco Vichi.
- Le 11/08/2021
- Dans Littérature italienne
N° 1566 - Août 2021
L’anno dei misteri (l’année des mystères)- Marco Vichi - Ugo Guanda Editore.
Cette année c’est 1969 et dans un peu plus d’un an le commissaire Franco Bordeli, de Florence, prendra sa retraite. Pour le moment nous sommes le 6 janvier de cette même année et les Italiens, en plus de la fête de l’épiphanie (« La Befana) s’intéressent à la finale d’une émission populaire consacrée à la chanson (« Canzonissima »). C’est important parce que cela peut changer le destin du vainqueur. Le commissaire, comme tous les Italiens ce soir là, est donc assis confortablement devant sa télé, avec son chien Blisk, en espérant bien profiter de cette soirée, quand un appel téléphonique l’informe qu’une jeune femme Dileta a été violée et tuée juste au moment de la diffusion du thème ouvrant l’émission (« Zum zum zum).. C’est d’autant plus important pour lui que, depuis peu, un assassin sévit dans la ville qui s‘est déjà attaqué à six prostituées. Ce tueur en série obéit à un rituel, il tue tous les neuf mois, le 13 du mois ces femmes qui se ressemblent toutes, de taille moyenne, blondes. La prochaine fois ce sera le 13 février !Éclaircir cette affaire serait pour lui partir en beauté mais il va se trouver devant deux défis, ce de Dileta et celui du 13 Février ! Pourtant il pense de plus en plus à la retraite qui sera consacrée à la lecture, au silence dans les bois, au farniente, lui qui, de plus en plus se sent vieux.
Il commence donc à investiguer et ce qu’il apprend sur Dileta ne plaide guère en sa faveur. Elle se révèle une véritable allumeuse, ce qui contraste avec l’image qu’en donnent ses grands-parents qui l’ont élevée comme leur propre fille.
On retrouve notre commissaire est toujours accompagné, entre autre, de son fidèle adjoint Piras, un Sarde fils d’un compagnon d’arme de Bordelli pendant la guerre, période qui, comme son enfance, continue de le hanter, il roule toujours dans sa vieille coccinelle (il Maggionilo), sensible à la beauté des femmes, amateur de bonne chère et désireux d’épouser la jolie Eleonora, malgré la différence d’âge
Ici, il est aidé par un ami, le colonel Bruno Acieri, un ancien officier des carabiniers qui est aussi le personnage emblématique des romans de l’écrivain Leonardo Gori qui est un des meilleurs amis de Bordelli. Le commissaire est un personnage attachant, à la fois tourmenté et sincère, cultivé (il fait de nombreuses digressions à propos de l’œuvre d’Alba de Capedes), honnête, qu’appréciait d’ailleurs beaucoup le regretté Andrea Camileri ainsi que l’indique la dédicace.
Il y a beaucoup de longueurs qui peuvent sembler inutiles à l’intrigue principale, notamment les histoires que racontent chacun de ses collègues soirs d’un repas amical. Il faut y ajouter cette aventure de son ami d’enfance qui simule un suicide pour échapper à un complot franc-maçon qui vise à rétablir l’armée au pouvoir.
J’ai eu un peu de mal à suivre cette histoire à cause des nombreuses digressions qui certes ménagent le suspens mais s’écartent un peu de l’intrigue.
-
la pyramide de boue - Andrea Camilleri
- Le 04/08/2021
- Dans Littérature italienne
N° 1567 - Août 2021
LA PYRAMIDE DE BOUE – Andrea Camilleri - Fleuve noir.
Traduit de l’italien par Serge Quadruppani.
Il pleut des cordes sur la Sicile et donc sur la cité imaginaire de Vigata et la boue est partout. On a trouvé sur un chantier abandonné le cadavre d’un homme, un comptable, Guigiu Nicotra bien sous tout rapport, marié à une jeune et belle allemande, Inge qui a disparu. Bizarrement l’homme est en caleçon avec une balle dans le dos et on trouve non loin de lui une bicyclette. Les différentes investigations du commissaire et de ses adjoints révèlent que le couple hébergeait un homme dont on ne sait à peu près rien. Au départ, cela ressemble à une banale histoire de cocuage, c’est à tout le moins ce qu’on voudrait faire croire au commissaire, mais les recherches menées par lui et ses adjoints, l’efficace Fazio et Augello (je na parlerai pas de l’inénarrable Catarella) vont mettre en évidence une lutte sourde entre deux familles qui se partagent la région et les chantiers de travaux publics. Cela ressemble de plus en plus à la mafia, on n’est pas en Sicile pour rien et un journaliste et les témoins font l’objet de menaces! Montalbano lui-même a été victime d’une agression et il se demande s’il n’est pas temps pour lui de prendre sa retraite.
Pourtant notre commissaire, rusé renard, ne s’en laisse pas conter et a bien l’intention de suivre son idée qui est bien différente de ce qu’on veut lui faire croire. Et puis qu’il se rassure, la vieillesse n’a pas encore fait trop de ravage en lui et peut être synonyme d’expérience, ce qui est plutôt rassurant. Il se révèle en effet un fin limier, un peu chanceux toutefois. Il en apprend beaucoup sur tous les protagonistes de cette affaire avec une histoire de voiture brûlée, de douille, de coffre-fort, de souterrain secret, un tatouage, la présence d’un personnage discret, de sociétés au noms poétiques, mais avec cette certitude sous-jacente et surtout obsédante qu’il y a autre chose que cette banale histoire de cocu qu’on a voulu lui faire avaler.
Lire un roman de Camilleri est toujours pour moi un bon moment de lecture. La disparition de l’auteur il y a un an laisse Montalbano , son personnage emblématique, orphelin.
-
La sorcière et le capitaine - Leonardo Sciascia
- Le 29/07/2021
- Dans Littérature italienne
N° 1564 - Juillet 2021
La sorcière et le capitaine – Leonardo Sciascia – Fayard.
Traduit de l’italien par Jean-Marie Laclavetine.
Le prétexte de ce roman est un court passage du célèbre et unique roman d’Alessandro Manzoni, « Les fiancés » (1825) dans lequel il dépeint la réalité sociale du Milanais sous l’autorité espagnole de 1628 à 1830. Dans cet ouvrage il est noté que le célèbre et estimé médecin de cette cité, Ludovico Settala, avait été, au XVII° siècle, pris à partie par la population qui l’accusait d’avoir répandu la peste dans la ville. Il avait en outre contribué à faire torturer et brûler une pauvre femme laide, Caterinetta Medici, accusée de sorcellerie sous prétexte que son maître, le pieux sénateur Melzi, souffrait d’étranges douleurs stomacales. Le sénateur fit donc appel au docteur Settala qui se révéla incapable de le guérir mais son illustre malade finit quand même par se rétablir. Cet épisode est également relaté dan « la storia di Milano » de Pietro Verri. De plus le capitaine Vacallo, retour de campagne et logé temporairement chez le sénateur, eut des rapports intimes avec cette servante dont il était amoureux.
L’atmosphère fanatico-religieuse de cette époque et les théories qu’elle inspirait alors, sa connotation avec la justice, l’exercice de la magie, les envoûtements, l’Inquisition, l’exorcisme, les sorts jetés, l’emprise du clergé doublée de confusions de personnes, les doutes sur leur existence effective, le tout ajouté à une passion du capitaine pour Caterinetta qui souhaitait l’épouser, il n’en fallait pas plus pour conclure à l’emprise du diable et à l’accusation de sorcellerie de la servante qui exerçait sur les hommes une véritable emprise.
La justice s’en mêla donc puisque, à l’époque, le poison était un arme facile pour se débarrasser de quelqu’un d’encombrant, mais, bizarrement, soit par calcul pour échapper au bûcher soit par honnêteté, la servante avoua tout ce qu’on lui reprochait, c’est à dire d’être une sorcière, d’avoir pactisé avec le diable et d’avoir eu avec lui des relations coupables et surtout d’avoir voulu séduire le sénateur, ce qui, d’évidence va l’envoyer au supplice. Pourtant, elle prend soin d’apporter des précisions, d’invoquer la Madone et autres saints, avec ex-voto, messes et prières, de faire appel à ses souvenirs d’enfant peuplés de récits terrifiants, à la mémoire collective nourrie par les supplices imposés par l’Inquisition. Évidemment tout cela ne pouvait que satisfaire la curiosité des juges et provoquer leur verdict. Elle fut donc soumise à la « question » dont la torture n’était pas forcément reconnue comme un moyen de découvrir la vérité, de sorte que les juges voulaient surtout créer un monstre qui ressemblât le plus possible à ce à qu’ils voulaient, même si cela ne correspondait en rien à la réalité. Bizarrement Caterinetta, prise dans une sorte de maelstrom où les superstitions le disputent au mensonge, ne pouvait qu’y consentir !
Sciascia qui est un écrivain célèbre et connu, s’approprie un événement qui semble appartenir à la littérature de l’époque en même temps qu’à la petite histoire de la ville de Milan. C’est là un choix respectable pour un écrivain n’est pas obligé d’être constamment dans la fiction. S’il choisit de s’inspirer d’un évènement réel, il s’enferme lui-même dans les faits qu’il ne peut modifier (en cela les références produites attestent qu’il s’agit effectivement d’un fait avéré). Ainsi, il abandonne son thème favori, (pourquoi pas ?), la mafia, mais ne peut s’empêcher d’y faire allusion dans en évoquant des faits contemporains. Cela donne un roman un peu confus, un texte peu clair peuplé de trop nombreux personnages parfois furtifs, des faits contradictoires rapportés... Le titre fait mention d’un capitaine alors qu’ils sont trois qui interviennent dans la tranche de vie de cette femme, de sorte qu’on ne sait plus vraiment de quel officier il s’agit . J'ai été un peu déçu.
-
Les oncles de Sicile - Leonardo Sciascia
- Le 27/07/2021
- Dans Littérature italienne
N° 1562 - Juillet 2021
Les oncles de Sicile – Leonardo Sciascia – Denoël.
Traduit de l’italien par Mario Fusco.
Leonardo Sciascia (19621-1989) se révèle comme dans ces quatre nouvelles un bon observateur de la nature humaine.
Quand il croque ce hobereau monarchiste qui se comporte devant le Général Garibaldi, libérateur de la Sicile et donc porteur d’idées politiques nouvelles, comme un véritable flagorneur, je ne crois pas une minute qu’il soit de bonne foi, il tournera une nouvelle fois sa veste au prochain bouleversement qui affectera son petit monde à condition de sauver sa vie et son patrimoine.
Quand il choisit d’évoquer la misère des ouvriers qui travaillent leur vie entière dans les mines de soufre, il met en scène l’un d’eux qui préfère, bien qu’il soit marié et père de famille, aller combattre en Espagne dans les rangs des fascistes pour échapper au chômage et à sa conditions alors qu’il n’a aucune conviction ni même aucun connaissance politique. Ce conflit fait donc de lui un mercenaire, exploité par Mussolini au service de Franco. En plus il découvre qu’ils se bat contre des gens qui lui ressemblent, qui sont comme lui des ouvriers ou des paysans, qu’il est victime de sa condition inférieure dans un régime fasciste qui se sert de lui parce que cette guerre n’est pas la sienne et ne répond qu’à objectifs politiques et idéologiques. Ses propos désabusés sur l’absurdité de ce conflit qui, du côté des troupes fascistes allemandes prépare la 2° Guerre mondiale, me paraissent, à certains moments, aller bien au-delà des remarques auxquelles on pourrait s’attendre de la part d’un simple soldat non versé dans l’art de la guerre et la stratégie militaire, mais n’en sont pas moins pertinents sur cette lutte fratricide. Puisque, pour lui, ces affrontements se déroulent en fin d’année, il ne manque pas de faire un parallèle entre ce qu’il vit au quotidien et l’année liturgique qui célèbre la naissance du Christ et cela lui inspire de nombreux paradoxes, d’autant qu’il note les exactions commises de part et d’autre. Cette période de sa vie passée au combat l’a transformé, a fait de lui un infirme mais il prend conscience que cela lui a donné le goût de tuer en même temps que la honte d’y voir pris un certain plaisir qu’aucune absolution ne pourra effacer. Pire peut-être, il est qualifié de héro avec médaille, reconnaissance publique et emploi réservé que cette expérience lui commande d’aller exercer ailleurs, loin de chez lui, loin de lui-même, peut-être ?
Avec « La tante d’Amérique », il nous parle du débarquement des Américains en Sicile lors de la 2° Guerre mondiale. Ce siont les traditionnelles palinodies qui accompagnent les périodes troublées où les territoires passent sous le contrôle d’une autre armée. Pour les habitants, c’est une libération avec tout le changement de vie que cela implique mais c’est aussi mais aussi des incompréhensions. Pour les garçons espiègles c’est aussi l’occasion de petits trocs, chewing-gum et cigarettes. Cette nouvelle est aussi l’occasion de retrouvailles entre les familles qui ont émigré aux États-Unis et qui y ont fait fortune et celles qui sont restées au pays, dans la pauvreté. La différence est flagrante ce qui achève de les diviser.
Le quatrième texte de ce recueil nous présente un cordonnier, Calogero, communiste convaincu qui n’a d’yeux que pour Staline, le présentant comme le rempart au totalitarisme allemand. Il y avait bien eu le « pacte germano-soviétique » qui en avait bouleversé plus d’un et donc notre cordonnier qui ne s’expliquait pas bien cet accord entre l’union soviétique censée combattre le fascisme et l’Allemagne nazie mais il poursuit sa démonstration en présentant son héro comme un fin politique qui attend son heure. Bien évidemment il pensait qu’un tel homme qui portait la foi, l’espérance et la justice était immortel et à la mort de Staline notre pauvre cordonnier est désemparé. Pourtant on parla et pas vraiment dans le sens des illusions de Calogero puis vint le XX° congrès du parti qui remit les choses à leur vraie place, même s’il est d’usage de dire beaucoup de bien d’un mort et d’oublier opportunément ce qu’il a réellement été.
Le titre peut surprendre mais en Sicile, on appelle « oncles » tous ceux qui apportent la justice ou la vengeance, qu’ils soient héros de guerre ou chef de la mafia.
-
la disparition de Judas - Andrea Camilleri
- Le 13/07/2021
- Dans Littérature italienne
N° 1560 - Juillet 2021
La disparition de Judas – Andrea Camilleri – Metallié..
Traduit de l’italien par Serge Quadruppani.
Le jour du Vendredi Saint de l’année 1890 à Vigata, la tradition veut que, dans un pièce de théâtre, autrement appelée « Les Funérailles » on fasse revivre la Passion du Christ. Le personnage de Judas, incontournable, est tenu avec humilité par le comptable Pàto, directeur de la banque locale, personnage intègre et catholique pratiquant, citoyen estimé et neveu d’un sénateur, qui disparaît au cours de la représentation dans le cadre même de son rôle ; il se donne en effet la mort. Au départ on n’y prête guère attention mais il s’avère rapidement que cette disparition inquiète tout le monde d’autant plus qu’elle est mystérieuse. S’agit-il d’une perte de mémoire consécutive à une éventuelle chute, d’un enlèvement, d’un assassinat, d’une volonté de disparaître ou d’une fugue amoureuse ou, pourquoi pas, la chute de l’intéressé dans un interstice spatio-temporel ? D’emblée l’hypothèse d’une malversation bancaire est écartée, ce qui correspond bien à la personnalité intègre de Pàto mais une lettre anonyme qui le menaçait personnellement vient tout compliquer. Les autorités locales nationales et religieuses sont en émoi, les policiers et carabiniers sont sur les dents et, pour résoudre cette énigme, vont devoir oublier un temps leurs différents, sous le regarde inéluctable de la mafia. Dans le contexte religieux d’une Italie très dévote, il ne manque évidemment pas de voix pour fustiger le théâtre dont l’Église excommunia longtemps les acteurs et surtout la personnalité de Judas, archétype du traître, veule et cupide dont le rôle tenu par un comédien pourrait bien cacher quelque chose de sa vraie personnalité. Le plus dur sera, l’énigme une fois révélée, de lui donner une explication logique et qui ne lèse personne.
Le personnage même de Judas a donné lieu à beaucoup de commentaires et d’interprétations parfois contradictoires. Il est certes l’archétype du félon selon l’Église mais incarne bien une facette ordinaire de la condition humaine, les autres apôtres étant eux aussi des hommes simples fascinés par la personnalité de Jésus. Sans lui la vie du Christ en eut été bouleversée, pour ne rien dire dire de celle du monde, et son nom aurait rejoint la cohorte des quidams oubliés.
Il s’agit bien d’un roman policier mais Camilleri choisit de le traiter avec humour sous la forme d’une accumulation d’articles de journaux, de rapports de police à la rédaction savoureusement administrative, d’interrogatoires, dont certains ne servent à rien dans la manifestation de la vérité, de fausses pistes, d’échanges de lettres non moins surprenantes ... J’ai bien aimé cette manière originale de présenter les choses qui est aussi une étude pertinente de la société italienne. On sent l’auteur particulièrement à son aise dans un registre où il excelle par l’architecture de ce roman et par le style toujours aussi agréable à lire et qui emporte à chaque fois l’assentiment de son lecteur.