la feuille volante
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Le train - Un film de Pierre Granier-Deferre
- Le 18/03/2026
- Dans cinéma français
La feuille Volante n° 2045– Mars 2026.
Le train – Un film de Pierre Granier-Deferre.(1973).
En mai 1940, au plus fort de l’offensive allemande, les réfugiés fuyant la Belgique traversent la petite ville de Funnoy dans le nord de la France où Julien Maroyeur (Jean-Louis Trintignant) est réparateur de postes de radio . Avec sa femme, Monique (Niké arrighi), enceinte et sa fille ils décident de fuir. Elles ont accès à un wagon de 1° classe, en tête, mais lui doit voyager en queue de train, dans un wagon de marchandises avec d’autres voyageurs dont Julie, une prostituée (Régine). Julien croise le regard de la mystérieuse Anna ‘Romy Schneider) une juive allemande qui fuit le nazisme. Ce fourgon où se rencontrent des gens qui n’ont rien de commun entre eux excepté la peur et le désir de fuir, se transforme en une sorte de microcosme où les contraires s’affrontent,, notamment un déserteur (Maurice Biraud) et un vétéran de Verdun. Le train doit s’arrêter pour laisser passer des convois militaires mais il est coupé en deux, séparant Julien du reste de sa famille puis est bombardé, l’émotion jetant Anna dans les bras de Julien. Arrivé à La Rochelle, il fait passer Anna, sans papier, pour sa femme afin de lui éviter l‘internement dans un camp mais elle disparaît.
De retour à Funnoy en mai 1943, Julien est convoqué par la police vichyssoise qui lui montre les faux papiers au nom de sa femme mais avec la photo d’Anna. En sa présence, il feint de ne pas la connaître mais se ravise et le policier en déduit que ces documents falsifiés sont une couverture qui accusent Julien de participation à la Résistance. La scène où Julien prend la décision de reconnaître Anna sans pour autant saisir les conséquences de son geste est particulièrement émouvante.
Ce film est une adaptation du roman de Georges Simenon mais aussi évoque des souvenirs d’exode de Granier-Deferre. Le long-métrage est cependant un peu différent puisqu’il se termine en laissant penser que les ennuis ne font que commencer pour Julien alors que le roman présente Anna, traquée par la Gestapo que Julien refuse d’héberger et qui est finalement fusillée. Peu importe d’ailleurs puisque c’est une récréation qui permet toutes les adaptations. Il vaut évidemment par l’interprétation des deux acteurs principaux, Jean-Louis Trintignant et Romy Schneider et leur courte liaison amoureuse, sans oublier la sublime musique de Philippe Sarde. Je veux bien croire à la beauté rayonnante d’Anna mais la timidité de Julien, par ailleurs tourmenté par l’état de son épouse, me paraît un peu contradictoire avec cette romance, même si, nous le savons tous, tout peut arriver ! Cependant je n’ai pas bien compris cette ambiance un peu festive, surtout quand les passagers se dispersent dans la campagne alors que la mort frappe dans les sifflements des stukas, que la débâcle et la défaite de l’armée ne portent pas vraiment à se réjouir.. Les images d’archives dont le film est parsemé donnent un ton dramatique au film..
Malgré tout, j’ai cependant revu ce film avec plaisir
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Rue Màlaga
- Le 08/03/2026
- Dans Autre cinéma étranger
La feuille Volante n° 2043– Mars 2026.
Rue Màlaga – Un film de Maryam Touzani.
Je veux bien que l'attachement à une ville où on est né et où on a vécu toute sa vie autorise les excentricités les plus déjantées mais quand même! Maria Angeles (Carmen Maura), une veuve espagnole de 79 ans vit seule à Tanger et quand elle reçoit sa fille Clara (Marta Etura) qui vit difficilement à Madrid c'est pour s'entendre dire que cette dernière, propriétaire de l'appartement de Maria, va le mettre en vente. Le moment de panique passé, Maria accepte d'aller à l'hospice mais la nostalgie de son quartier où elle connaît tout le monde est la plus forte et la détermine à réintégrer son appartement et y vivre comme avant. Récupérer ses anciens meubles lui fait rencontrer un brocanteur, Abslam (Ahmed Boulane) dont elle tombe amoureuse mais l'appartement est quand même vendu la laissant désemparée.
L'intrigue est plutôt mince, j'ai eu un peu de mal à suivre Maria dans la reconquête de son ancienne vie même si la redécouverte de l'amour m'a paru une belle aventure, malheureusement sans lendemain. J'ai apprécié la vie dans ce quartier cosmopolite où on parle à la fois espagnol et arabe, avec toutes les senteurs et les couleurs de l'Afrique du Nord. Les visites qu'elle fait à son amie devenue moniale trappiste tournent évidemment au monologue et même à la confession, pas vraiment convaincant, et l'enfermement dans ce couvent préfigure celui auquel est promise Maria dans son hospice. Les longueurs sont un peu trop nombreuses entre les attentes sur un banc et la visite des cimetières où sont enterrés tous les membres de sa famille et la mort s'impose en filigrane, introduite par celle de la religieuse. Je retiens le drame de la vieillesse, de la solitude et l'écran devenu noir laisse le spectateur sur sa faim lui permettant seulement d'imaginer l'épilogue dramatique pour Maria. J'ai été franchement déçu par ce long métrage que la critique présentait pourtant comme intéressant.
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Le chat - Un film de Pierre Granier-Deferre
- Le 06/03/2026
- Dans cinéma français
La feuille Volante n° 2041– Mars 2026.
Le chat – Un film de Pierre Granier-Deferre (1971).
Dans les années 70, dans un quartier de banlieue dont les maisons individuelles sont promises à la démolition pour faire place aux barres d’immeubles, les Bouin, un couple de retraités qui n’ont jamais eu d’enfants vit dans l’une d’elles et sont menacés d’expulsion. Lui, Julien (Jean Gabin), est un ancien ouvrier typographe et syndicaliste et elle, Clémence, (Simone Signoret) une ancienne acrobate qu’un accident a rendu boiteuse et donc inapte à son métier, accroc à l’alcool et aux médicaments. Ils vivent ensemble dans cette maison mais ne se parlent pas, chacun vivant sa vie. Naguère, Julien a trouvé un chat auquel il s’est attaché mais que Clémence, par jalousie, s’est mise à le détester et l’a tué. De ce jour ils ne se sont plus adressé la parole.
Dehors, la démolition des vieux pavillons s’accélère, transformant le secteur en bruyants champs de ruines. Ces nombreux chantiers évoquent la déliquescence grandissante de ce couple et le bruit des engins de travaux publics et des effondrements contrastent avec le silence des époux Bouin, eux-mêmes abandonnés dans ce quartier qui se transforme (leur maison est elle-même située dans une voie sans issue, ce qui est plus qu’un symbole). Dans ce huit-clos étouffant nous assistons à la désagrégation d’un couple que la vieillesse, le désamour, les infidélités, les hypocrisies, les épreuves de la vie ont désuni et transformé en haine. Ils se sont sont aimés mais l’amour est comme toutes les choses humaines, il est consomptible et fongible même si, par inconscience ou par défi on veut, au départ, le faire rimer avec « toujours ». Le mariage est sans doute le point de passage plus ou moins obligé des humains et on s’unit par attachement, par obligation, par intérêt, pour fonder une famille ou pour exorciser la solitude. Après vingt cinq années de mariage, ils ne se supportent plus mais refusent le divorce, comme cela se faisait à cette époque. On ne s’aimait plus mais on restait ensemble pour des raisons religieuses, morales, sociales, financières... en remâchant ses erreurs et ses illusions, en sauvant la face et en attendant patiemment que la mort provoque cette séparation tant désirée. C’est elle qui viendra conclure cette mésalliance mais pas vraiment comme on pouvait s’y attendre, entre les remords de Clémence et l’apparent fatalisme résilient de Julien, le geste de ce dernier s’inscrivant entre le rejet du couple et l’équilibre voire l’attachement qui s’était tissé malgré tout entre eux.
C’est l’adaptation d’un roman de Georges Simenon, servi magistralement par les deux acteurs principaux, sans oublier Annie Cordy en patronne d’un hôtel de passe, ancienne maîtresse de Julien ainsi que la musique de Philippe Sarde. Il ne faut pas résumer Simenon aux célèbres enquêtes du Commissaire Maigret. Il fut aussi un romancier majeur du XX° siècle, attentif aux relations humaines et sociales dans ce qu’elles ont de conflictuelles, d’injustes et de désespérées. Ce roman nous rappelle que notre destin personnel ressemble ou ressemblera à celui des Bouin. Même si les choses ont changé actuellement, notamment en matière de divorce, je ne peux m’empêcher de penser que les relations entre les êtres sont d’une grande complexité, entre apparences, hypocrisies, mensonges, trahisons et espoir que revivent les vieux mirages, une manière de cacher sa propre solitude. Vraiment un chef-d’œuvre du cinéma français !
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1939-1945 Delphin Debenest un magistrat en guerre contre le nazisme - Dominique Tantin
- Le 02/03/2026
- Dans ESSAI - BIOGRAPHIE
N°323– Février 2009
1939 – 1945 - Delphin DEBENEST – Un magistrat en guerre contre le nazisme. Dominique Tantin – Geste Éditions.
Lorsqu'il m'arrivait d'aller « Aux Iles » d'Echiré, cette splendide demeure qui donne sur la Sèvre et qui fut naguère la maison d'un poète, j'y entendais évoquer Ernest Perrochon par la bouche de sa fille. Elle entretenait vivant le souvenir de ce père, écrivain et Prix Goncourt 1920, qui avait, entre autres, refusé de cautionner le régime de Vichy et avait fini par succomber aux harcèlements de l'occupant.
J'y rencontrais aussi son gendre, Delphin Debenest, qui s'occupait plus volontiers de son jardin. Il était cet homme tranquille qui ne parlait jamais de lui, souhaitait rester simple et donner l'image d'un retraité. Comme tout le monde, je savais qu'il avait été magistrat, que sa carrière, commencée à Niort comme substitut, avait été interrompue par la guerre, pour se terminer comme Président de chambre à la Cour d'appel de Paris. C'était à peu près tout, et pour tous, il était un citoyen comme les autres... Il était pourtant bien plus que cela et sa frêle silhouette cachait un parcours hors du commun.
Mobilisé en 1939 comme homme du rang, il tiendra un journal de cette « drôle de guerre », décrivant la débâcle de l'armée, dénonçant l'attitude désastreuse du commandement, la défection des officiers... Il y a beaucoup de lucidité dans ses propos. Après sa démobilisation, en 1941, il retrouve ses fonctions de substitut dans une France vaincue et occupée et s'engage dans la Résistance. Il sera un agent de renseignements de la résistance franco-belge, communiquant des informations d'ordre administratives aux réseaux de la Vienne et des Deux-Sèvres, profitant de ses fonctions de magistrat en place pour combattre un régime qu'il désapprouvait mais dont il était pourtant le représentant, permettant à de nombreux Français, traqués par la police française et par la Gestapo, de leur échapper, disqualifiant des délits pour permettre aux prévenus d'échapper à la justice et de fuir ... C'est qu'un dilemme important se posait à lui. Il se mettait ainsi hors la loi, lui qui était censé l'incarner, alors qu'humaniste convaincu, il était animé d'une « certaine idée des droits de l'homme » et que, chrétien fervent, il puisait dans l'Évangile les raisons de son engagement et de son action. Il sut faire un choix qui n'était pas sans grandeur, entre l'accomplissement de son travail, et donc courir le risque de se faire à lui-même des reproches, et pratiquer la désobéissance civique et ainsi mettre sa vie et celle de sa famille en danger. Resté en poste, il rendit à la Résistance plus de services que s'il avait choisi la clandestinité ou le maquis. Ils furent en effet peu nombreux, les membres de la magistrature qui, à cette époque, acceptèrent cette « dissidence ».
Arrêté en juillet 1944, il est déporté à Buchenvald puis au commando d'Holzen d'où il s'échappe, profitant de la débandade des nazis. Choisi pour faire partie de la délégation au procès de Nuremberg en qualité de procureur adjoint, il aura le privilège « d'être le juge de ses bourreaux ».
Pendant toute cette période il prend des notes « au jour le jour » qui montrent le quotidien dans ce camp de concentration où tout devient banal, la faim, la souffrance, la mort ! Plus tard, lors du procès, il sera plus précis dans la relation qu'il en fait, plus critique aussi au regard des arguments développés par la défense, sans cependant se départir de son humanité et soucieux de ne pas obtenir vengeance à tout prix mais qu'une justice équitable soit rendue.
De retour en France, il devint un militant de la mémoire pour que tout cela ne se reproduise plus.
Il s'agit d'un témoignage écrit, non destiné à la publication, uniquement appelé à garder pour lui seul, le souvenir personnel de toute cette période dont « il veut (en) conserver seul le souvenir et aussi les traces ineffaçables » et « ne pas attirer l'attention sur lui ». Le lecteur y rencontre un narrateur qui veut, dans le camp, garder sa dignité et conserver intacte sa foi en la vie et en l'espoir de rentrer chez lui. On songe bien sûr à Jorge Semprun. Il continuera, pendant toute cette période, de transcrire pour lui-même, ses impressions et ses remarques, sous forme d'un simple témoignage. En fait, c'est beaucoup plus que cela, et il ne se fait aucune illusion sur l'intérêt que pourront montrer ses contemporains, et encore moins de la compassion qu'ils pourront éprouver.
Sur son action de Résistant, il reste discret et se qualifie lui-même de « modeste agent de renseignements d'un réseau » dont « l'action n'eut rien de spectaculaire ».
Ces écrits n'ont été exhumés après sa mort survenue en 1997, que grâce à la complicité de sa famille et publiés en marge d'un travail universitaire de Dominique Tantin dans le cadre de la soutenance d'une thèse de doctorat. Ce travail reste pédagogique puisque les écrits de Delphin Debenest ont été scrupuleusement retranscrits, annotés de commentaires et enrichis de citations d'historiens. Son histoire individuelle rejoint donc l'Histoire.
Pourtant, la mémoire collective n'a pas conservé le souvenir de cet « authentique résistant » qui regardait cette période de sa vie comme une « malheureuse aventure » qu'il souhaitait oublier. Il avait seulement fait son devoir, c'est à dire agi conformément à sa conscience et son destin fut exceptionnel. De ce parcours, nulle trace officielle, simplement des décorations prestigieuses simplement rangées de son vivant et qui attestaient cet engagement. Il eut même la désagréable occasion de constater que sa carrière eut à pâtir de son action patriotique et que d'autres collègues, moins soucieux que lui de leur devoir et plus attentifs à leurs intérêts personnels, ont su tirer partie des événements à leur profit. C'est là un autre débat sur l'opportunisme et l'ingratitude.
Il faut remercier Dominique Tantin d'avoir ainsi mis en lumière la mémoire de cet homme d'exception que sa modestie rendait plus grand encore.
Hervé GAUTIER – Février 2009.http://hervegautier.e-monsite.com
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Coutures
- Le 23/02/2026
- Dans cinéma français
La feuille Volante n° 2039– Février 2026.
Coutures – Un film d’Alice Winocour. (2025).
C’est un film franco-américain qui met en scène trois femmes, Maxine Walker (Angélina Jolie), une réalisatrice américaine qui vient à Paris pour la « fashion week » tourner une vidéo avec pour thème les femmes vampires, qui ouvrira un défilé de haute couture. Elle apprendra rapidement qu’elle est atteinte d’un cancer du sein, que l’opération est urgente et qu’elle devra se faire opérée à Paris par les soins du Professeur Hansen (Vincent Lindon, remarquable dans son rôle de médecin, entre humanité et autorité). Elle devra donc rester en France plus longtemps que prévu, devoir mettre sa vie professionnelle en parenthèses et se concentrer sur elle-même. On verra sur son corps dessinées symboliquement les futures coutures de son opération. Elle se jette dans une passade sans lendemain avec son assistant Anton (Louis Garrel) pour tromper sa peur de l’opération et son angoisse de la mort et peine à annoncer à sa fille restée aux États-Unis, la nouvelle de sa maladie. Son chemin va croiser celui d’Ada (Anyer Anei), une jeune mannequin soudanaise débutante qui a dû quitter son pays, oublier un métier dont elle rêvait pour échapper à la pauvreté qui ronge sa famille et renoncer aux liens qui la lient à son frère. Elle aura un rôle dans la vidéo de Maxine qui ouvrira le défilé. Elle rencontre aussi Angèle (Ella Rumpf), une maquilleuse qui aspire à quitter sa vie précaire et itinérante de petite main pour devenir écrivain et voit dans l’écriture le moyen de sortir de sa condition. Elle va se heurter à l’incompréhension d’un éventuel éditeur qui fait passer son rôle de découvreur de talent après celui plus lucratif de businessman. C’est donc la rencontre de trois destins de femmes venues d’horizons bien différents, entre lumière et ombre, chacune d’elles tentant à sa manière, dans une sorte de révolte, de raccommoder les fils de son histoire personnelle faite d’ambitions, d’illusions, de renoncements, d’épreuves, d’échecs, ce qui créera entre elles une complicité insoupçonnée.
C’est un film tout en nuances et plein de sensibilités servis par des comédiens de grand talent (Il est à noter qu’ Angélina Jolie a tenu son rôle en français). Il soulève des questions sur le destin, la responsabilité individuelle face aux choses de notre vie, la résignation pour Ada et Angèle, l’acceptation de la douleur, l’angoisse de la mort inévitable mais rendue plus immédiate pour Maxine dont ce rôle correspond à une épreuve personnelle. Il y a cette effervescence qui caractérise ce milieu de la mode à la fois du côté des mannequins qui s’entraînent dans un couloir à défiler que du travail acharné de Christine (Garance Marillier) pour réaliser la robe que portera Ada. Ce mélange de drames intimes et descriptions de mondes souvent vus artificiellement de l’extérieur par des spectateurs fascinés m’a particulièrement intéressé. Tout cela se termine dans une sorte d’apothéose, Ada qui continue son show malgré la pluie et la tempête qui détruit les tribunes et ne laisse rien que des débris informes. La symbolique est pour moi particulièrement parlante, celle de la solitude face à l’adversité, l’humilité nécessaire face à l’épreuve, la fragilité, la vulnérabilité, la résilience face aux apparences, la vanité des choses humaines...
Alice Winocour, la réalisatrice, a précisé dans une interview que tous ses films naissent d’expériences intimes et qu’elle a elle-même vécu le parcours de Maxine Walker à qui on annonce qu’elle est atteinte d’un cancer. Ce film complète le travail sérieux, de documentation et de réflexion d’Alice Winocour qui ainsi s’inscrit dans un cinéma témoin de son temps.
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Voyage avec Charley - John Steinbeck
- Le 22/01/2026
- Dans Littérature anglo-américaine
La feuille Volante n° 2032 – Janvier 2026.
Voyage avec Charley (Mon caniche, L’Amérique et moi) – John Steinbeck – Édition Phébus .(1995) - Traduit de l’américain par Monique Thiès
En septembre 1960 John Steinbeck (1902- 1968), mondialement connu pour ses romans tels que « Les raisons de la colère », « Des souris et des hommes » ou « A l’est d’Éden », même s’il n’est pas encore nobelisé, ce qui lui arrivera deux ans plus tard, décide de partir à la découverte de son propre pays, lui dont l’œuvre se déroule principalement en Californie pendant la Grande Dépression et parle des injustices sociales. Pour cela il décide de voyager seul et incognito pour privilégier les rencontres authentiques, se fait construire une sorte de mobile-home et emmène son chien, un caniche français nommé Charley, pour lui confier ses impressions et discuter avec lui. Si les échanges entre un homme et son chien(son chat?) peuvent parfois réserver des surprises et pas mal de sources d’étonnement (Il lui donne même la parole), l’équipée, façon road-trip à la Jack Kérouac, très en vogue à l’époque, dure 75 jours, traverse le pays de New York à la Californie puis retour par les états du sud. Une sorte d’occasion qu’il se donne pour aller à la découverte de son propre pays.
Une telle démarche sollicite la mémoire et notre auteur ne manque pas ce rendez-vous avec ses souvenirs. Dans ce livre écrit sur un ton humoristique, alternativement dans un style fluide sans recherche littéraire et qui voisine avec de longues descriptions des paysages qui font penser aux grands espaces, notre auteur s’attache aux échanges avec des Américains de rencontre, grâce d’ailleurs aux bons offices de Charley. Il découvre un pays, le sien, qu’il ne connaissais pas vraiment, décrit une nouvelle « american way of life » faite de maisons-caravanes itinérantes et leurs nouvelles commodités, le progrès, la mobilité, les autoroutes, l’essor de la BD, un nouveau souffle de la littérature orientée vers le sexe, la violence, le crime, la réalité pour ces enfants de migrants qui étaient la force vitale de ce pays, une civilisation qu’il semblait ignorer. Pendant son parcours il fréquente les routiers, sympathise avec eux, chemin faisant il découvre des gens différents, plus ouverts, moins enclins au parler local et le désert l’invite à une réflexion sur la vie, la société, l’humanité mais on sent dans ses propos une certaine mélancolie face à une manière d’uniformisation de l’Amérique atteinte par la modernité et surtout dénonce la ségrégation raciale dans les états du sud.
Ce n’est sans doute pas l’œuvre de Steinbeck la plus connue mais c’est un témoignage sur cette période et qui eut un grand succès à sa publication. J’ai eu plaisir à le lire notamment à cause de l’authenticité des échanges, un écrivain devant être, à mon avis et entre autres, le témoin de son temps. Steinbeck est un authentique américain qui aime son pays, mais les contrées qu ‘il traverse successivement lui donnent à penser qu’il ne le reconnaît plus vraiment et, malgré sa verve, on sent, au fil des lignes une réelle déconvenue. Il y a une incontestable nostalgie dans cette longue évocation , un certain désarroi même.
Si on excepte les œuvres posthumes, ce roman est l’un des derniers parus de son vivant. Il y constate que les choses ont changé dans son pays et le déplore un peu comme s’il disait adieu à quelque chose. C’est sans doute le sens de la préface de Michel Le Bris. La tentation est grande pour ceux qui sont en fin de parcours de proclamer que « c’était mieux avant » même si cette affirmation est souvent sujette à débats. Je l’ai ressentie comme cela même si cette formule m’a toujours paru fausse. Pour autant je me demande comment il réagirait s’il voyait son pays aujourd’hui !
Pour autant, quelques cinquante ans plus tard, en 2010, un journaliste américain Bill Steigerwald décide de remarcher sur les traces de Steinbeck dont il apprécie l’œuvre à l’aide de témoignages de proches de l’écrivain, de sa correspondance et d’une première version du texte retrouvée par hasard. Au terme de ses investigations, Steigerwald, s’aperçoit que même si l’auteur fait, dans son récit quelques allusions à des visites de sa femme, il a en réalité effectué son voyage non pas seul mais en sa compagnie et qu’ils ont plus volontiers fréquenté les hôtels plutôt que leur inconfortable habitat mobile. Quant à Charley il a souvent connu les chenils avec, il est vrai, la possibilité qui était la sienne de partager ses impressions de voyages... avec ses colocataires canins*. Ainsi ce roman serait une mise en scène et les circonstances de ce voyage ne correspondraient pas exactement à la réalité. Qu’importe après tout et si nous avons affaire à une fiction qui est le domaine des romanciers, ce livre met au moins en évidence le talent de l’écrivain d’autant plus pertinent que le message de désillusion qu’il transmet est une source de réflexions pour le lecteur d’aujourd’hui.
* J’ai découvert cette information sous la plume de Pierre Bayard (« Comment parler des faits qui ne se sont pas produits » Éditions de Minuit – 2020- p 32)
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Le nom de la rose
- Le 19/01/2026
- Dans Littérature italienne
La feuille Volante n° 2031 – Janvier 2026.
Le nom de la rose – Umberto Eco – Grasset.(1980)
Traduit e l’italien par Jean-Noël Schifano.
Prix Médicis étranger 1982 :
Transportons nous au Moyen-Age, plus précisément en 1327 dans une abbaye bénédictine située dans le nord de l’Italie et célèbre pour sa richesse, son aura l’importance de sa bibliothèque, saint lieu où, en principe, ne règne que silence, connaissance, prière et recueillement. Pourtant, à l’extérieur, c’est le chaos et le monde catholique est secoué, le pape d’Avignon qui ne pense qu’à assurer son pouvoir temporel et ses richesses est qualifié d’hérétique par les théologiens franciscains au sujet de la pauvreté de Jésus, l’empereur d’Allemagne qui guerroie en Italie et s’oppose à la papauté, quant à l’ordre public il vaut mieux ne pas en parler, des bandes rivales pillant les campagnes..
Un ancien inquisiteur, Guillaume de Baskerville, est chargé d’y organiser une rencontre un peu compliquée politiquement par les circonstances entre les deux factions ennemies. Il est accompagné de son fidèle secrétaire Adso de Melk, un novice, le narrateur de cette histoire longtemps après qu’il en a été le témoin et qui se déroule sur sept jours au rythme des rituels de la vie monastique. Ils arrivent dans cette abbaye et Guillaume, dans ce contexte délicat, il se voit prié d’éclaircir, de préférence avant l’arrivée des délégations, la mort mystérieuse d’un moine, retrouvé au pied des murailles du couvent suivie d’autres, un par jour, de vrais meurtres en série, le chiffre sept évoquant l’Apocalypse. Il se trouve donc transformé ainsi en véritable enquêteur, d’ailleurs fort perspicace, face à des morts suspectes, étudie cette communauté religieuse et y découvre non seulement une réelle abondance de reliques saintes, mais sans doute pas toutes vraies, une authentique dévotion et des travaux tout entiers tournés vers la gloire de Dieu comme il convient à une abbaye mais également une société gangrenée par la cruauté, la séduction, par l’érotisme, la sodomie, sorcellerie, les nombreuses reliques saintes trafiquées et ainsi que des nombreux secrets du monastère soigneusement cachés. Il constate l’opposition qui existe entre certains de ses membres pour l’accession à des postes prestigieux et qui ont pu susciter des meurtres, avec en toile de fond de vieilles histoires d’hérésie avec la procédure de la justice ecclésiastique de l’époque c‘est à dire tortures indispensables aux aveux puis bûchers, obsession du péché, du démon et le respect des dogmes.
Baskerville se trouve en concurrence avec Bernard Gui, inquisiteur, dominicain et représentant de la papauté, en réalité un vieil ennemi qui va s’intéresser à l’enquête de Guillaume et la compliquer par son attitude. Guillaume parvient à la conclusion que ces meurtres sont liés à un livre mystérieux, responsable de toutes ces morts et conservé à la bibliothèque construite en forme de labyrinthe et qui semble être le centre de ce monastère. Le résultat de ses investigations ne sera connu qu’à la fin, après la destruction par le feu de l’ensemble des bâtiments. Ce livre écrit en arabe et en grec et détenu par Jorge, un vieux moine bibliothécaire aveugle, se révèle être en partie de « la Poétique » d’Aristote où l’auteur s’intéresse au rire en ce qu’il est le remède contre la peur. Or selon Jorge on ne peut aimer Dieu que si on le craint et le rire est donc incompatible avec la foi. Il interdit aux autres moines la lecture de ce livre, la connaissance de ce qu’il renferme étant à ses yeux antinomique avec la religion. Guillaume comprend la véritable fonction de ce livre et son réel pouvoir et parvient à déjouer par un subterfuge les manœuvres meurtrières du moine. C’est un peu comme un interdit, celui de la connaissance
C’est donc un roman policier médiéval en même temps qu’une intéressante étude psychologique de personnages, somptueusement écrit, érudit, documenté et traduit et qui a fait l’objet d’une adaptation cinématographique non moins passionnante de Jean-Jacques Annaud (1986) et servis par de bons acteurs. Reste le titre qui fait référence à une rose, fleur à la fois belle, enivrante par sa fragrance mais aussi symbole du mystère de la vie et de la mort.
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Les trois sœurs qui faisaient danser les exilés – Aurélia Cassigneul-Ojeda
- Le 10/01/2026
- Dans Littérature hispanique et ibérique
La Feuille Volante n° 1472 – Juin 2020.
Les trois sœurs qui faisaient danser les exilés – Aurélia Cassigneul-Ojeda – Ateliers Henry Dougier.
Je remercie l’éditeur de m’avoir fait parvenir cet ouvrage.
Quand on achète une vieille maison, on acquiert aussi un peu de son histoire, de celle des gens qui l’ont habitée, surtout si on y découvre de vielles photos, des souvenirs cachés, de vieux cahiers, autant de jalons, de bribes de souvenirs laissés par les anciens occupants. C’est ce qui arrive à Gabriele, la quarantaine, fraîchement divorcé, fils de pauvres immigrés italiens des Pouilles, qui vient de faire l’acquisition, un peu par hasard d’une vieille bâtisse où il vit seul, à Cerbère, cette ville coincée entre la mer et la montagne, à la frontière espagnole. On appelle cette maison rose « La maison des Fleurs » parce ses dernières habitantes, trois sœurs espagnoles bien différentes les unes des autres, parties depuis longtemps, s’appelaient Bégonia, Rosa et Flora et y vivaient avec leur père Diego Sevilla, un artiste peintre. Après leur défaite en 1939, les républicains, fuyant à pied le franquisme, y ont été accueillis, une façon pour elles de gommer la culpabilité d’avoir été épargnées par cette guerre fratricide et meurtrière, alors que la France, « pays des droits de l’homme », les recevait si mal. Gabriele retrouve des clichés, des lettres, des carnets, des traces de cette période de la « Retirada », rédigés par Flora, l’aînée, qui témoignent de la détresse, du désespoir de ces pauvres gens qui ont tout abandonné, un peu comme ses parents partis des Pouilles. C’est comme un livre de bord qui témoigne de l’histoire de Clara, d’Alfredo, Eleidora, Raoul, Pedro qui ont passé ici quelques jours, cachés, pour repartir ensuite dans des camps indignes de la France, « les camps de la honte » a-t-on pu dire, avec la misère et la mort ou vers un autre destin d’exilés. Ils ont marqué leur passage dans cette maison et les « Fleurs » en ont gardé la mémoire. Plus tard, après la déclaration de guerre, ce seront des juifs en fuite, les maquisards et la Résistance, malgré les Allemands et l’Occupation, (plus tard des rapatriés d’Algérie s’y retrouveront) et toujours cette chronique en pointillés, entre témoignages, confidences et non-dits. Bien sûr, au cours de cette période troublée, les « Fleurs » ont connu l’amour, la peur, la cruauté, la trahison, le désespoir, la honte, le deuil, la lâcheté, la solitude et finalement ont quitté chacune leur tour cette bâtisse, son histoire, ses fantômes pour un ailleurs… Grace à ces vies qu’il a connues, en quelque sorte, par effraction, Gabriele s’est retrouvé lui-même à travers les carnets de sa mère qu’il n’avait pas pu lire auparavant .
Plus qu’un roman, c’est une évocation de cette période qui a déchiré l’Espagne et qui s’est prolongée par une dictature de quarante années, privant pour longtemps les républicains de leur pays, les contraignant à s’établir ailleurs où ils n’ont été que des étrangers, condamnés plus que les autres à réussir leur vie en oubliant leur langue et leurs racines pour s’intégrer à leur nouvelle patrie. Cette obligation d’exil rejoint, mais dans un autre contexte, celle des parents de Gabriele qui eux aussi ont été des « ritals » à leur arrivée en France, un peu trop vite qualifiée de « pays de la liberté ». Cet ouvrage est d’une brûlante actualité quand les immigrés frappent encore aujourd’hui à nos portes.
C’est une réflexion sur la mémoire, sur la vie de ces trois femmes qui ont vu dans cette maison se dérouler sous leurs yeux une page d’histoire, une réflexion sur la manière dont on mène sa propre vie, à la recherche légitime du bonheur, concept un peu vague construit intimement à coups de certitudes personnelles, de rêves de jeunesse, d’espoirs et d’illusions, qui peut être un rendez-vous manqué sans qu’on n’y puisse rien parce que des événements extérieurs ou simplement les autres sont venus bousculer cette quête et en ont fait une impossibilité définitive, douloureusement frustrante. Flora, l’auteur de ces carnets fait en quelque sorte le bilan de leurs vies aussi contrastées qu’elles ont été différentes et cela consacre l’effet cathartique de l’écriture, des mots écrits qui conservent la mémoire, qu’on ne garde plus pour soi et qu’on confie au fragile support du papier pour exorciser sa souffrance intime.
C’est un témoignage poignant fort bien écrit avec des descriptions poétiques somptueuses. Cela fut pour moi un bon moment de lecture et un réel plaisir. ©Hervé Gautier http:// hervegautier.e-monsite