la feuille volante
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Trois enquêtes du commissaire Berté - Emilio Martini
- Le 01/07/2021
- Dans Littérature italienne
N° 1553 - Juin 2021
Tre indagini del commissario Berté (trois enquêtes du commissaire Berté) - Emilio Martini – TEA.
Le commissaire, c'est Gigi Berté. Il est d'origine calabraise mais vient de Milan et, dans la première partie (la Regina del Catrame – La reine du goudron) a été muté à la suite d'une affaire pas très claire dont nous ne saurons rien à Lungariva en Ligurie, une de ces villes balnéaires pleines de touristes en été et vides en hiver. Il regrette Milan comme il regrette ses collègues et ses amis qui attendent son retour. Dans son nouveau commissariat où il n'est pas vraiment accepté, on le prend pour un "terrone", un italien du sud, à cause de sa peau mat et de ses cheveux crépus et longs, pas vraiment l’archétype du policier classique. Comme beaucoup de flics il vit séparé mais pense toujours à Patty, son ex-compagne qu'il regrette. Il habite, en attendant mieux, à la pension Aurora, tenue par Marzia, une femme légèrement en surpoids, pas vraiment l'idée qu'il se fait de l'érotisme mais avec qui il se découvre des atomes crochus à cause de ses haïkus et de ses douceurs. Elle s'ennuie un peu sans son mari, capitaine au long cours. Gigi, ce n'est vraiment pas un flic comme les autres mais il ne parle jamais de son secret à personne sauf à Marzia : il écrit des histoires inédits un peu surréalistes et ces écrits sont une sorte de thérapie autant qu'une révolte contre l'injustice et les choses qu'il rencontre au quotidien. C'est aussi peut-être pour exorciser ses problèmes personnels, son éloignement de Milan, son désir des femmes ou simplement s'abandonner au seul plaisir d'écrire. Chacune de ses trois enquêtes nous donne à voir une facette de son talent créatif. Pour sa première affaire dans ce nouveau poste, la réalité va un peu dépasser la fiction et pour la résoudre il aura besoin de sa compétence de policier mais aussi son imagination d'écrivain. En effet, sur une plage, on a trouvé le cadavre d'une femme, Lidia Angelini dite "La reine" la soixantaine, le crâne défoncé, le visage balafré avec des taches de goudron sur les jambes. L'enquête s'oriente sur la vie sentimentale mouvementée de la victime.
Dans le deuxième texte (Farfalla nera – Papillon noir), Berté découvre une célébrité locale, Adeleide Groppini, professeure et directrice du prestigieux lycée San Giorgo de Gênes, retrouvée le crâne défoncé près d'une poubelle. Il ne tardera pas à s'apercevoir que sa vie a quelques connotations avec la sienne mais aussi avec de nombreux côtés sombres. Cette enquête, comme d'ailleurs les autres sont menées dans une atmosphère d'hypocrisie, de respectabilité, de vengeance, de trahison, c'est à dire l'ordinaire de l'espèce humaine.
Pour cette troisième affaire (Chiodo fisso- idée fixe), il n'est plus à Lungariva mais à Milan où il est revenu pour quelques jours de vacances où bien entendu il retrouve de vieux amis dont Valerio Brivio, un copain d'enfance avec qui il a partagé jadis bien des rêves d'avenir. Ce dernier a la gorge tranchée après qu'une femme l'a menacé de mort lors d'une visite dans la galerie d'art Brerat. Il va évidemment enquêter mais là il n'est pas dans sa circonscription, même s'il reste un flic désireux d'aider ses collègues à enquêter et surtout à faire la lumière sur la mort de son ami. Pour autant les indices sont minces, une fausse piste toujours possible à cause de son imagination et des apparences, de sa relative impuissance solitaire face à la noirceur du monde... et il ne sera pas au bout de ses surprises. Cela aura bizarrement pour effet de l'inviter à faire le point sur sa vie personnelle et sentimentale, de lui révéler qu'il n'est plus vraiment fait pour la vie dans les grandes villes mais aussi que les années ont passé et qu'il a vieilli. Au cours de roman, notre commissaire se révèle être un être tourmenté, solitaire, plein de nostalgie et désillusions sur l'amitié, les amours impossibles.
Ce commissaire est un peu spécial, solitaire, intuitif. Dans ces trois affaires les meurtres tournent autour des femmes. Il en rêve, les désire mais demeurent assez inaccessibles. Il me plaît bien dans sa manière d'aborder les choses, dans sa façon d'être, un peu marginal, dans l'intérêt qu'il porte à la cuisine mais aussi dans la pratique de l'écriture, une manière d'exorciser les choses de cette vie. A titre personnel, j'en suis à un moment de ma vie où, dans cet exercice, je ne suis plus très sûr de la réalité cathartique des mots, mais peu importe, c'est toujours une manière de réaction intéressante face à la vie qui est loin d'être aussi belle qu'on veut bien nous le faire croire.
Ces trois nouvelles ont été déjà publiées séparément mais sont réunies ici dans ce recueil. Il aussi faut dire un mot de l'auteur. Sous ce nom qui ressemble bien à un pseudonyme, se cachent deux femmes, deux sœurs, Elena et Michela Martignoni, Milanaises et amoureuses de la Ligurie qui ont déjà écrit de nombreux romans historiques. Une façon de rester dans l'ombre qui contraste avec l'envie de lumière bien dans l'air du temps.
J'ai lu (parfois à haute voix) cet ouvrage inconnu de moi auparavant, en italien pour la beauté de la langue, pour son apprentissage, mais aussi parce que, à ma connaissance, il n'est pas (encore) traduit en français.
©Hervé Gautier mhttp:// hervegautier.e-monsite.com
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Darling - Jean Teulé
- Le 29/06/2021
- Dans littérature française et francophone
N° 1554 - Juin 2021
Darling – Jean Teulé - Éditions Juillard.
Elle a bien dû naître sous une mauvaise étoile la petite Catherine Nicolle, comme on dit quand on affectionne les euphémismes. Elle est d’abord considérée seulement comme une « bouche à nourrir » par ses parents qui ainsi la rejettent et l’humilient, des paysans normands qui n’avaient d’yeux que pour leurs deux garçons. C’est vrai que dans une ferme, un garçon ça travaille puis plus tard, quand il se marie, il transmets le nom… Mais, dans le cas de cette famille, c’est une autre histoire. D’ailleurs, Catherine, ça lui est égal, elle n’aime pas la campagne et rêve d’épouser … un routier parce que la maison est au bord d’une route où passent des camions ! Elle n’aime pas non plus l’école alors oui, c’est vraiment mal parti pour elle qui déteste aussi son enfance et qui insiste pour travailler comme vendeuse parce que ainsi elle peut se donner l’illusion d’être grande. Et puis surtout elle peut partir de chez ses parents. Pour partir, elle est effectivement partie, et avec un routier rencontré grâce à la C.B. (Darling est son surnom de cibiste,), et elle l‘a même épousé, mais loin de l’histoire romantique que pourrait laisser à penser ce prénom, la pauvre Catherine qui croyait au bonheur a encore une fois été déçue, et bien déçue, un véritable chemin de croix que sa vie !
A travers cette bien triste histoire qu’on ne rencontre pas uniquement dans les romans puisque c’est celle, authentique, de la propre cousine de l’auteur, ça m’évoque les cohortes de ceux qui voient leurs rêves trahis, parce qu’ils ont cru, ou fait semblant de croire, que la vie leur faisait des promesses simplement parce qu’ils avaient pour eux de l’imagination qu’autrement on appelle illusions ou « rêves de gosse ». On peut y croire, s’entretenir dans cette chimère, mais les évènements prennent vite le dessus. On peut appeler cela le destin, la malchance, le hasard, le mauvais sort, on peut en accuser une divinité quelconque à laquelle on a voué sa confiance et sa foi, où y voir une épreuve qu’elle nous envoie, parfois en forme de rédemption d’une éventuelle faute ... Le malheur leur colle à la peau, ils se disent, comme pour se rassurer ou s’excuser « qu’ils ne sont pas chanceux », que chacun sur terre a droit au bonheur, alors pourquoi pas eux ? Mais ils l’attendent toute leur vie et ne seront délivrés de cet état que par la mort. Dans le même temps ils voient les autres, pourtant à leurs yeux moins méritants, être comblés par la chance. Qui a jamais prétendu que la justice immanente existe ? Et puis, pour parler comme un ancien président de de République, « Les emmerdes ça vole toujours en escadrilles ». Pire peut-être mais bien réel quand même, à la question traditionnelle « Qu’est ce que tu veux faire quand tu seras grand ?» qu’on nous a tous posée, nous avons souvent énuméré une liste de métiers qui nous faisaient rêver à cette époque mais qui pourtant ont bien dû se passer de nous… Ce que nous ne disions pas, que nous gardions pour nous, était la liste de ce que nous ne voulions assurément pas faire, soit par principe, soit parce que nous en connaissions les inconvénients, en nous promettant bien de tout faire pour les éviter. Au final, il s’avère que, bien souvent, c’est vers eux que nous nous sommes orientés volontairement, en remerciant le ciel d’y trouver un emploi. Puis on se dit que cette poisse ne peut pas durer, on attend, on attend, en vain, et finalement avec l’âge on devient fataliste.
Ça commence souvent dès l’enfance, on patiente pendant l’adolescence souvent perturbée puis, pour oublier tout cela, on se marie, souvent jeune, en se disant que c’est un nouveau départ, qu’il faut tourner la page, que l’amour existe et qu’il peut tout, malheureusement c’est souvent pire, d’une manière parfois différente, mais pire. Là non plus tout ce qu’on avait imaginé ne tient pas la route et l’amour se révèle être un mirage, la famille se disloque, les projets s’envolent… et se sont les enfants qui, bien souvent, en font les frais.
A lire ce témoignage, on a un peu de mal à y croire bien que les feux de l’actualité braquent les projecteurs sur les femmes battues et les « féminicides », pourtant elle illustre ce dont l’espèce humaine est capable, le pire comme le meilleur, mais bien souvent le pire, et dans l’horreur. Jean Teulé, avec le talent qu’on lui connaît, entre empathie et réalisme, nous entraîne dans cette histoire sordide où , heureusement, l’instinct de vie est le plus fort.
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Le courage d'une imposture - Geneviève Lefebvre- Martge Marandola
- Le 20/04/2026
- Dans ESSAI - BIOGRAPHIE
La feuille Volante n° 2051– Avril 2026.
Le courage d’une imposture – Geneviève Lefebvre, Marthe Marandola – Éditions De Borée ;
Depuis que le monde existe le violence a toujours accompagné les actions des hommes et les guerres ont rythmé leur volonté de puissance et de domination. Au cours de notre histoire le Premier Empire notamment fut riche en batailles ce qui bouleversa bien des vies. On ne choisit pas son destin et le hasard se charge souvent de bousculer nos espérances . Tel fut le cas pour Henriette Faber (1791-1856), née à Lausanne, très tôt orpheline et confiée à la tutelle de son oncle, colonel de l’armée napoléonienne et célibataire, devenue grâce à sa complicité et par la force des chose Henri, un chirurgien de guerre réputé et un médecin militaire apprécié, disciple de Larrey alors que le service de santé n’était pas une priorité dans la Grande Armée’ et que la pratique de la médecine était interdite aux femmes. Elle se déguisera donc en homme, deviendra Henri, vivra parmi des soudards et refusera la condition d’épouse soumise et privée de liberté que lui destinait son oncle, Elle sera pourtant mariée deux fois, un mariage de convenance avec un homme d’abord puis une seconde fois avec une femme, par amour! Le hasard des guerres si prisées de l’Empereur fit qu’elle participa à la campagne de Russie et fut prisonnière en Espagne, autant de conflits où elle soigna les soldats français sans distinction de grade aussi bien que ses ennemis, tout en rusant au maximum pour cacher sa féminité.
On la retrouve à Cuba sous le nom de Henrique Faber, un célèbre médecin attentif au sort des plus marginaux et des plus pauvres comme elle l’était à celui des simples soldats de l’Empire. De plus son engagement anti esclavagiste lui occasionna des oppositions dans la bonne société traditionnelle appuyées par l’Église catholique ce qui suscita une trahison des plus inattendues. Un procès grotesque s’ensuivit qui établit sa véritable identité, dénonça son travestissement en homme et l’exercice de la médecine interdite aux femmes. Elle fut donc jetée dans des geôles immondes sous le nom de Henriqueta Faber où elle continua son œuvre de soignant au profit de ses compagnes d’infortune. Libérée, on la retrouva en Louisiane, avec l’habit monastique d’un ordre soignant et cette fois et sous le, nom de sœur Marie-Madeleine, elle qui avait jusque là mené une vie de mécréante ! .
Tiré d’un fait réel, ce roman étonnant et fort bien écrit a été pour moi une découverte et un agréable moment de lecture. Il évoque le destin exceptionnel de cette femme courageuse qui, à travers diverses identités imposées et assumées a vécu toute sa vie son idéal de soignante désintéressée dans la solitude et l’abnégation malgré l’ingratitude et l’injustice humaines. Elle incarna la reconnaissance de la valeur des femmes dans une société machiste et la nécessaire égalité avec les hommes. La mémoire de cette femme passionnée et passionnante, ignorée jusqu’à présent en France, est célébrée en Suisse, à Cuba et en Amérique latine.
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Pane e tulipani - Un film de Silvio Soldini
- Le 18/04/2026
- Dans Cinéma italien
La feuille Volante n° 2050– Avril 2026.
Pain, tulipes et comédie – Un film de Silvio Soldini. (2000)
D’abord un oubli un peu bizarre, un vieux rêve d’une femme au foyer, malheureuse, d’une quarantaine d’années, des rencontres bienvenues et un épilogue amoureux qui change la vie des différents personnages, avec la belle musique d’un accordéon.
Rosalba (Licia Maglietta), une ménagère invisible qui est oubliée au cours d’un voyage en autobus, sur un restoroute à Paestum sans que ni son mari Mimmo (Antonio Catania) ni ses deux enfants ne s’aperçoivent de sa disparition ; Pour revenir chez elle, elle fait de l’auto stop et se retrouve à Venise, une ville qui l’a toujours fait rêver et où elle rencontre Fernando (Brune Ganz) et sa voisine de palier, Grazia (Marina Massironi) et devient amie avec eux. ; Lui c’est un serveur islandais, désespéré qui aurait voulu devenir chanteur et elle une masseuse. De plus Rosalba trouve du travail chez Fermo ( Felice Andreasi), un vieux fleuriste anarchique et grognon. Mimmo, propriétaire d’une entreprise de plomberie et de sanitaires à Pescara où il habite avec sa famille, très désireux de voir son épouse reprendre ses tâches ménagères, recrute Costantino (Guiseppe Battiston), un plombier au chômage, lecteur de romans policiers, pour retrouver sa femme.
La Sérénissime est vraiment la ville de l’amour et, après une poursuite vénitienne et beaucoup de coups de théâtre, la vie de tous ces personnages change, chacun découvrant un bonheur attendu depuis longtemps, le tout accompagné avec la musique d’un accordéon jouée par Rosalba.
C’est une comédie romantique amusante, une fable sur la liberté, particulièrement celle d’une femme simple qui ne veut pas rester écrasée par la routine domestique avec un mari infidèle et autoritaire, qui découvre une vie différente, beaucoup plus créative et lumineuse, sans culpabilité.
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La mangue et la papillon - Anne-Christine Tinel
- Le 12/04/2026
- Dans littérature française et francophone
La feuille Volante n° 2049– Avril 2026.
La mangue et le papillon – Anne-Christine Tinel – Elysad.
Étonnant roman au titre poétique et à la couverture qui évoque volontiers la nature. Pourtant le sujet traité n’a rien de léger et a le mérite de nous remettre en mémoire un épisode un peu oublié de notre histoire nationale, connu sous le nom des « Enfants de la Creuse ». Dans les années 1960, il a été constaté une augmentation de la population dans l’île de la Réunion alors que certaines départements de la métropole, victimes de l’exode rural comme le Tarn, la Creuse, la Lozère se dépeuplaient. On organisa, sous l’autorité de Michel Debré, alors député de la Réunion, un déplacement d’enfants, pour ne pas dire une déportation, dans ces régions pour, disait-on, les arracher à la misère et leur assurer un meilleur avenir. Cela a évidemment donné lieu à des abus intolérables, des traumatismes pour ces êtres ce qui est indigne d’un pays comme la France. La triste mémoire de cet épisode a fait l’objet récemment de la reconnaissance officielle de l’État.
Ce court roman se situe dans les années 60 dans une ferme de Lozère où vivent Claire et ses frères en compagnie de Lucie, une réunionnaise qui disparaît brutalement. Son absence soudaine bouleverse Claire qui perd un peu comme sa grande sœur. Elle interroge sa mère avec la naïveté d’une enfant sur cette disparition autant que sur les raisons de sa présence ici, elle, plus âgée de quelques années, venue pour aider à la ferme après la naissance de ses frères jumeaux et qui d’évidence n’a pas toujours appartenu à son univers familial. Elle va de découverte en découverte, l’existence de ce placement d’enfants arrachés à leur famille, leurs conditions de vie en métropole et à la Réunion qui est aussi la France, la dépossession de leur jeunesse, le trafic souvent au profit de paysans peu scrupuleux profitant d’une main d’œuvre gratuite, sans oublier la racisme. Sa réaction face à ses parents est inattendue, à la mesure du tabou qui accompagne la disparition de Lucie. Les années passant Claire a confirmation de tout cela, l’hypocrisie, le mensonge, les fausses promesses, l’inévitable culpabilisation qui englue la mémoire, la volonté d’oubli mais aussi les vraies raisons de la disparition de Lucie, les erreurs et les remords des parents de Claire.
Le style est agréable et poétique, le rappel historique est bienvenu dans la mesure où il n’est pas inutile de rappeler les épisodes de notre histoire où notre pays n’a pas été à la hauteur de ses valeurs humanistes, A ce scandale national dont on a peu parlé répond le tabou qui fait suite dans la famille de Claire, à la disparition puis à la mort de Lucile.
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La cinquième saison - Erik Orsenna
- Le 03/04/2026
- Dans littérature française et francophone
La feuille Volante n° 2048– Avril 2026.
La cinquième saison – Erik Orsenna – Robert Laffont (2024)
Dans une improbable Venise gouvernée par un Doge, le temps s’est arrêté en pleine nuit et avec lui les horloges, la durée, le futur.. Au cours de son histoire, la ville en a vu d’autres, la peste par exemple, mais quand même ! Du coup tout est chamboulé et chacun y va de son explication et de sa solution. On invoque Dieu, Satan et l’imagination humaine est sans borne. On convoque d’illustres contemporains et même de célèbres Vénitiens reviennent du royaume des morts pour apporter une issue à ce « Grand Dérèglement Général », tels Lorenzo Da Ponte et Antonio Vivaldi qui se propose d’écrire une « cinquième saison » qui complétera sa célèbre œuvre. Tout cela se déroule sous les yeux du narrateur, Erik Orsenna soi-même, qui est le témoin privilégié de dialogues parfois savoureux dans un monde de plus en plus fou, où on croise internet, les réseaux sociaux, des situations et des personnages inattendus qui cohabitent le temps de cette fable un peu délirante. Cela met en évidence le talent de conteur de notre auteur, sa grande érudition et le plaisir qu’il a à nous balader dans cette Sérénissime République, dans sa géographie et dans son histoire.
Le style alerte de ce court roman m’a procuré un agréable moment de lecture.
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Joseph - Marie-Hélène Lafon
- Le 01/04/2026
- Dans littérature française et francophone
La feuille Volante n° 2047– Avril 2026.
Joseph – Marie-Hélène Lafon – Buchet-Chastel (2014)
Joseph, 58 ans, célibataire, taiseux, travailleur, un peu porté sur la boisson est ouvrier agricole dans une ferme du Cantal. Il est le personnage central de ce roman. Sa vie est simple, il aime fabriquer le fromage, estime ses patrons et respecte les bêtes. A travers ses souvenirs en vrac, le lecteur voyage dans sa vie passée, ses parents qui l’ont un peu oublié au profit de son frère, l’école où il ne brillait pas mais avait d’étonnantes dispositions pour le calcul mental et était doué d’une bonne mémoire qu’il a conservée toute sa vie, ses places successives de ferme en ferme, ses amours difficiles et avortées, sa vie simple et modeste à l’abri de la modernité. Il observe le monde qui l’entoure avec une bonne dose de philosophie et de résignation . C’est une figure dans ce pays, un doux un peu triste, surtout après ses cuites célèbres qui amusent tout le monde et que les cures contre l’alcoolisme qu’il suit régulièrement peinent à freiner.
J’ai retrouvé avec plaisir dans ce court roman le style fluide de l’auteure qui ici colle davantage à la ruralité, plein d’images évocatrices et poétiques, soulignant la solitude simple du personnage, la fuite du temps à travers les morceaux d’une vie bien ordinaire, avec ses joies et ses peines. Cela pourrait facilement vouloir donner l’image du bonheur mais j’ai eu du mal à supposer que Joseph est vraiment un homme heureux. Il finira sa vie dans une maison de retraite ou mourra avant. Ce n’est pas non plus un roman idyllique sur le travail au sein de la nature mais simplement le condensé d’une existence discrète et qui a été pour moi un bon moment de lecture.
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Hors champ - Marie-Hélène Lafon
- Le 25/03/2026
- Dans littérature française et francophone
La feuille Volante n° 2046– Mars 2026.
Hors champ – Marie-Hélène Lafon – Buchet-Chastel (2026)
L’auteure revient vers son Cantal natal, d’ailleurs, le titre donne presque le ton de ce roman puisqu’il s’y déroule. Cette famille rurale est composée du père, une sorte de patriarche autoritaire, taiseux et parfois violent, à qui on doit obéir parce que c’est ainsi depuis toujours. La mère est un personnage effacé qui respecte cette loi non écrite de la soumission. Ils ont eu deux enfants, l’aînée, Claire qui a fait des études et enseigne à Paris ; Elle écrit même des livres ce qui contribue à creuser encore davantage le fossé qui existe entre elle sa famille et son frère. Lui c’est Gilles, le fils, né après elle parce qu’à la campagne on préfère les garçons, pour la transmission du nom et l’héritage des terres. C’est donc sur lui que repose cette tradition mais il tarde à se marier et n’en prend même pas le chemin ; Il est silencieux, obéissant, résigné, travailleur, engoncé dans ce huis-clos familial, il travaille dur sous l’autorité du Père qu’il hait mais est incapable de se rebeller ni même de prendre une décision pour briser cette routine; Cela révolte Claire qui elle a pris ses distances avec cette famille où elle revient de temps en temps pour de très courts séjours mais surtout pour rencontrer ce frère insaisissable et trop engoncé dans cette tradition paysanne qui le broie et qu’il accepte parce que c’est comme cela. Pourtant, elle l’aime bien, voudrait qu’il réagisse, qu’il s’affirme, lui offre même son aide, mais elle se heurte à sa passivité, comme s’il était broyé par son propre destin.
Au gouffre qui existe dans cette famille traditionnelle entre les générations répond celui qui perdure entre la ville et la campagne, le travail de la terre, le soin du bétail et le monde des intellectuels de la ville, surtout quand ils se mêlent d’écrire. La campagne a pu, pour les citadins, correspondre à une sorte de retour aux sources d’autant que nous sommes plus ou moins tous issus de cette catégorie sociale mais c’est autre chose. Pour autant l’auteur souligne ici tout ce qui, même au sein d’une même famille, oppose ceux qui ont fait le choix de quitter le creuset familial rurale et ceux qui ont préféré y rester. Elle souligne la solitude de ces êtres le poids de leur vie sans joie, avec une sorte d’impatience qu’elle se termine parce que la vieillesse devient insupportable
Je continue avec plaisir à suivre le parcours littéraire de Marie-Hélène Lafon. J’apprécie son style fluide et poétique dont la lecture me procure un agréable moment.