Voyage avec Charley - John Steinbeck
- Le 22/01/2026
- Dans Littérature anglo-américaine
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La feuille Volante n° 2032 – Janvier 2026.
Voyage avec Charley (Mon caniche, L’Amérique et moi) – John Steinbeck – Édition Phébus .(1995) - Traduit de l’américain par Monique Thiès
En septembre 1960 John Steinbeck (1902- 1968), mondialement connu pour ses romans tels que « Les raisons de la colère », « Des souris et des hommes » ou « A l’est d’Éden », même s’il n’est pas encore nobelisé, ce qui lui arrivera deux ans plus tard, décide de partir à la découverte de son propre pays, lui dont l’œuvre se déroule principalement en Californie pendant la Grande Dépression et parle des injustices sociales. Pour cela il décide de voyager seul et incognito pour privilégier les rencontres authentiques, se fait construire une sorte de mobile-home et emmène son chien, un caniche français nommé Charley, pour lui confier ses impressions et discuter avec lui. Si les échanges entre un homme et son chien(son chat?) peuvent parfois réserver des surprises et pas mal de sources d’étonnement (Il lui donne même la parole), l’équipée, façon road-trip à la Jack Kérouac, très en vogue à l’époque, dure 75 jours, traverse le pays de New York à la Californie puis retour par les états du sud. Une sorte d’occasion qu’il se donne pour aller à la découverte de son propre pays.
Une telle démarche sollicite la mémoire et notre auteur ne manque pas ce rendez-vous avec ses souvenirs. Dans ce livre écrit sur un ton humoristique, alternativement dans un style fluide sans recherche littéraire et qui voisine avec de longues descriptions des paysages qui font penser aux grands espaces, notre auteur s’attache aux échanges avec des Américains de rencontre, grâce d’ailleurs aux bons offices de Charley. Il découvre un pays, le sien, qu’il ne connaissais pas vraiment, décrit une nouvelle « american way of life » faite de maisons-caravanes itinérantes et leurs nouvelles commodités, le progrès, la mobilité, les autoroutes, l’essor de la BD, un nouveau souffle de la littérature orientée vers le sexe, la violence, le crime, la réalité pour ces enfants de migrants qui étaient la force vitale de ce pays, une civilisation qu’il semblait ignorer. Pendant son parcours il fréquente les routiers, sympathise avec eux, chemin faisant il découvre des gens différents, plus ouverts, moins enclins au parler local et le désert l’invite à une réflexion sur la vie, la société, l’humanité mais on sent dans ses propos une certaine mélancolie face à une manière d’uniformisation de l’Amérique atteinte par la modernité et surtout dénonce la ségrégation raciale dans les états du sud.
Ce n’est sans doute pas l’œuvre de Steinbeck la plus connue mais c’est un témoignage sur cette période et qui eut un grand succès à sa publication. J’ai eu plaisir à le lire notamment à cause de l’authenticité des échanges, un écrivain devant être, à mon avis et entre autres, le témoin de son temps. Steinbeck est un authentique américain qui aime son pays, mais les contrées qu ‘il traverse successivement lui donnent à penser qu’il ne le reconnaît plus vraiment et, malgré sa verve, on sent, au fil des lignes une réelle déconvenue. Il y a une incontestable nostalgie dans cette longue évocation , un certain désarroi même.
Si on excepte les œuvres posthumes, ce roman est l’un des derniers parus de son vivant. Il y constate que les choses ont changé dans son pays et le déplore un peu comme s’il disait adieu à quelque chose. C’est sans doute le sens de la préface de Michel Le Bris. La tentation est grande pour ceux qui sont en fin de parcours de proclamer que « c’était mieux avant » même si cette affirmation est souvent sujette à débats. Je l’ai ressentie comme cela même si cette formule m’a toujours paru fausse. Pour autant je me demande comment il réagirait s’il voyait son pays aujourd’hui !
Pour autant, quelques cinquante ans plus tard, en 2010, un journaliste américain Bill Steigerwald décide de remarcher sur les traces de Steinbeck dont il apprécie l’œuvre à l’aide de témoignages de proches de l’écrivain, de sa correspondance et d’une première version du texte retrouvée par hasard. Au terme de ses investigations, Steigerwald, s’aperçoit que même si l’auteur fait, dans son récit quelques allusions à des visites de sa femme, il a en réalité effectué son voyage non pas seul mais en sa compagnie et qu’ils ont plus volontiers fréquenté les hôtels plutôt que leur inconfortable habitat mobile. Quant à Charley il a souvent connu les chenils avec, il est vrai, la possibilité qui était la sienne de partager ses impressions de voyages... avec ses colocataires canins*. Ainsi ce roman serait une mise en scène et les circonstances de ce voyage ne correspondraient pas exactement à la réalité. Qu’importe après tout et si nous avons affaire à une fiction qui est le domaine des romanciers, ce livre met au moins en évidence le talent de l’écrivain d’autant plus pertinent que le message de désillusion qu’il transmet est une source de réflexions pour le lecteur d’aujourd’hui.
* J’ai découvert cette information sous la plume de Pierre Bayard (« Comment parler des faits qui ne se sont pas produits » Éditions de Minuit – 2020- p 32)
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