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la feuille volante

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  • Retour à Ithaque

    La Feuille Volante - N° 2018– Octobre 2025.

     

    Retour à Ithaque– Un film de Laurent Cantet, écrit par lui-même et par Leonardo Padura. (2014)

     

    Ithaque c’est, dans l’Odyssée d’Homère, une île dont Ulysse est le roi et qu’il regagne au terme d’une longue errance en mer. Il y retrouve son épouse Pénélope qui l’a attendu malgré les sollicitations de nombreux soupirants.

     

    Sur une terrasse qui domine La Havane au soleil couchant, quatre amis, Tania (Isabel Santos), Eddy (Jorge Perugorría), Aldo (Pedro Julio Dias Ferran) , Rafa (Fernando Hechevarria) se retrouvent pour fêter le retour d’Amedeo (Nestór Jimenez) après seize ans d’exil en Espagne. Du crépuscule à l’aube ils évoquent  leur jeunesse, leurs projets de vie, leurs espérances et la joyeuse bande de copains qu’ils formaient. Ce retour dans le passé, commencé au départ dans la bonne humeur, ne va évidemment pas sans dialogues parfois cruels et sans concession ce qui en fait un film humain et donc universel, évoquant le traditionnel thème des « rêves perdus », de l’amitié, de la fidélité, de la foi trahie.

    Amedeo est un écrivain cubain jadis primé mais qui s’est exilé en Espagne, abandonnant sa femme atteinte d’un cancer, Rafa est un peintre un peu alcoolique qui a arrêté de peindre et survit en vendant des croûtes, Tania est une ophtalmologue complètement ruinée dont les enfants sont partis aux USA avec leur père, comme beaucoup de Cubains, Eddy est un cadre du castrisme, corrompu et arriviste, ce que ses amis ne lui pardonnent pas et surtout un écrivain raté et Aldo, le noir, l’hôte du groupe qui pourtant avait cru au socialisme, survit en bricolant des batteries automobiles et qui doit supporter son fils adolescent, Yoenis, qui ne fait rien et souhaite quitter Cuba. Chacun fait son propre bilan, à la fois cruel et désabusé et évidemment celui de Cuba durant ces seize années difficiles imposées par Castro, qui ont fait suite à la chute de l’URSS et compliqué la vie des Cubains avec la peur, la pauvreté, l’exil et la corruption.

    La classique unité de temps , de lieu et d’action (ou d’inaction puisqu’il ne s’agit que de dialogues, d’une sorte de huis-clos sur le toit d’un immeuble) est respectée. Le film se déroule face à la mer qui symbolise la fuite et dans contexte d’une ville foisonnante de bruits et de vie. C’est un film sur le temps passé et donc le vieillissement, la nostalgie où chacun vit difficilement avec ses lâchetés, ses désillusions, ses compromissions, ses regrets, ses remords et cela renvoie à la situation de Cuba lui-même englué dans une dictature castriste et ses promesses avortées. C’est aussi un hymne à l’amitié malgré le sacrifice d’une génération qui a cru à la révolution castriste et qui prend conscience qu’elle a été laissée pour compte.

     

    Leonardo Padura est le co-auteur de ce film et il est incontestable qu’il se retrouve dans le personnage d’Aldo. En effet Padura qui possède également la nationalité espagnole depuis 2011 et donc pourrait vivre en Espagne, mais préfère son Île. Il dit d’ailleurs avoir non pas deux nationalités mais deux citoyennetés et que sa seule nationalité c’est Cuba sans laquelle il ne peut écrire. Le régime contre lequel il est très critique ne lui ouvre que rarement les portes des médias qu’il contrôle alors que son succès est indéniable sur l’île et à l’international. Il y vit donc d’une manière quasiment anonyme.

     

    Ce film est surtout le dernier de Laurent Cantet, metteur en scène humaniste qui jette sur le monde qui l’entoure un regard critique et curieux des problèmes de son temps, palme d’or à Cannes en 2008 pour « Entre les murs », disparu prématurément à l’âge de 63 ans.

     

     

     

  • Le bon vivant - Robert Nedelec

    N° 1515 – Novembre 2020

     

    Je profite de ce confinement pour explorer mes archives personnelles. J' y ai découvert un article écrit il y a bien longtemps à propos du recueil de poèmes de Robert Nedelec, "Le bon vivant". Je le reproduis ici pour qu'on ne l'oublie pas.


    Le bon vivant.
    A l'invite de quelques quinze textes, Robert Nedelec, avec la complicité de son éditeur Jean le Mauve, nous peint non seulement la fuite irréversible du temps mais aussi un certain mal de vivre qu'il perçoit au travers de la condition humaine. Voici "Le bon vivant", "La pénitente", "Le confident", autant de personnages qu'il nous présente avec cette volonté de tout dire en peu de mots, différemment mais complètement.
    C'est un tourbillon de mots impairs qui donnent au texte sa qualité en même temps qu'une certaine beauté. Il nous transmet sa vision des choses au travers de la potentialité extrême du verbe et de la plénitude qu'il porte en lui. C'est la sonorité et le couleur des mots, leurs entrelacs, leurs entrechocs qui sont un plaisir pour l'oreille autant que leur sens second en est un pour l'esprit. Au travers de leur transparence, l'auteur y insinue un sens nouveau, plus irréel, plus intemporel.
    Ce qui frappe, c'est l'absence de rimes de ces poèmes composés comme de la prose, c'est l'invite à se construire par delà le verbe un univers personnel à l'occasion de l’œuvre, tant il est vrai que chaque texte est ouvert au lecteur. L'inspiration dont ils procèdent laisse entendre le rythme de la mer qui pousse en lui sa vague bretonne et son étrange exorcisme.
    Ce mal de vivre qu'il nous dépeint chez les autres, c'est peut-être aussi le sien et ses poèmes une manière de s'en libérer.

     

     

    ©Hervé Gautier http:// hervegautier.e-monsite.com

  • La clé à molette - Primo Levi

     

    La feuille Volante n° 2028 – Janvier 2026.

     

    La clé à molette – Primo Levi – Robert Laffons (1978)

    Traduit de l’italien par Roland Stragliati

    Prix Strega 1979.

     

    Imaginez un chantier au milieu de nulle part, en Basse-Volga puisque l’auteur le dit et deux hommes qui s’y retrouvent. Ils sont tous les deux Italiens et c’est bien entendu ce qui les rapproche. Évidemment ils parlent entre eux comme deux compatriotes. L’un d’eux est monteur en charpentes métalliques, bourlingueur, gros mangeur, amateur de vin, bon vivant quoi, Il a travaillé sur tous les chantiers de la terre, c’est Fausonne et a toujours une histoire à raconter et l’autre qui est chimiste qui se fait le narrateur de cette rencontre. C’est évidemment Primo Levi dont c’était aussi le métier. En réalité celui qui parle c’est principalement son interlocuteur, et il parle beaucoup, et lui se contente d’écouter et de transcrire. Leur conversation n’est pas du même niveau, assez terre à terre, plein de bon sens populaire, anecdotique, techniquement professionnelle et précise pour Fausonne, avec de petites incursions dans son enfance, dans son amour du travail bien fait. Le discours du narrateur, plus court, est plus réfléchi, recherché, rhétorique, philosophique, très détaillé et même poétique surtout dans les descriptions de paysages et dans l’évocation des gens rencontrés. Ce que je note c’est son respect pour le travail et la personne de son compagnon.

     

    Ce n’est sans doute pas l’œuvre la plus connue de Primo Levi, auteur notamment de «  Si c’est un homme », témoignage grave sur son expérience au camp d’extermination d’Auschwitz puis de La Buna où il a été enfermé parce qu’il était juif. Ce roman n’a pas été exempt de critiques sociales, notamment de la gauche. Il a cependant obtenu le Prix Strega en 1979 qui est l’équivalent de notre prix Goncourt.

     

    Le titre « La clé à molette » évoque l’outil dont Fausonne se sert pour son travail. Pourtant le mot italien « Chiava a stella » (Clé à étoile) est bien plus poétique et parce que d’étoile il est en bien sûr question dans une des histoires que Fausonne raconte. Un de ses patrons d’occasion vient en effet sur le chantier d’une haute tour terminée pour y recueillir des poussières d’étoiles filantes qui, en fin de course, se déposent sur des endroits élevés.

     

     

  • Petite histoire de La Rochelle - Jean-Louis Mahé

    La Feuille Volante - N° 2002 – Août 2025.

     

    Petite histoire de La Rochelle -- Jean-Louis Mahé – La Geste.

     

    La Rochelle, le nom de cette ville résonne dans la tête de chacun d’entre nous comme celui d’une cité exceptionnelle à la fois chargée d’histoire et désormais incontournable et pleine de mystères. Pour y être né et y avoir vécu mes années d’adolescence, je crois me souvenir qu’à cette époque, c’est à dire dans le première moitié du XX° siècle, cette ville n’’avait pas exactement cette aura culturelle et attractive qu’elle a actuellement, mais avait plutôt une dimension industrieuse et commerciale d’un port tourné vers le large. Cela dit quel que soit l’endroit où j’habite, je serai toujours, et définitivement, un «  Rochelais ».

    Les choses changent et c’est très bien et ce petit volume, forcément abrégé, refait l’histoire de ce petit village de pêcheurs devenu, au fil du temps, une cité prospère et même un « état dans l’État » que l’autorité de Louis XIII jugeait incompatible avec l’idée qu’il  se faisait du pouvoir royal absolu. Ce fut le siège de la ville de 1627-1628 que l’Histoire a retenu avec l’ombre du cardinal de Richelieu et celle de Jean Guitton, les souffrances des Rochelais, la reddition puis le renouveau. Ce fut davantage une reconquête de la part de l’autorité royale qu’une véritable lutte des catholiques contre les protestants puisque dans ce conflit, les confessions n’étaient que secondaires. Historiquement, la ville fut d’ailleurs administrée alternativement par des maires des deux religions mais sous l’autorité du roi comme l’attestent les trois fleurs de lys présentes sur son écusson. Ce célèbre siège n’était pas le premier ce ne sera pas non plus le dernier et c’est l’apanage des villes d’exception que d’être ainsi convoitées.

    Si on se réfère au Poitou on peut attribuer la création de la ville à la fée bâtisseuse Mélusine et ainsi donner à la cité une dimension à la fois merveilleuse et quasi divine. Sa devise, « Servabor retore deo », qu’on peut approximativement traduire par « Je serai sauvé par Dieu qui sera mon guide » donne aussi toute la dimension religieuse de ce qui a été son parcours historique, puisque la ville a été alternativement administrée par des catholiques te des protestants, par ailleurs adorateurs du même Dieu. Les églises et les temples qu’on peut y voir attestent d’un bel esprit de tolérance.

    On l’a dite « Belle et rebelle » et ce ne sont pas là que des mots puisque les monuments et hôtels particuliers sont maintenant beaucoup plus attrayants qu’ils ne l’étaient du temps de ma jeunesse. Quant son côté rebelle, elle l’ a montré à différentes reprises et l’attitude de son maire, Léonce Vieljeux, face aux vainqueurs allemands en est une brillante illustration. Sa modernité actuelle n’est pas le moindre attrait de cette ville tournée vers la mer, vouée au commerce, à l’industrie et à la culture qui font sa richesse et son attrait

    C’est donc un livre pédagogique avec des chapitres particuliers consacrés à des grandes figures rochelaises qui ont donné leur noms aux rues ou de grands moments ou mouvements qui ont émaillé son histoire.

     

     

     

     

     

  • Fuori

    La feuille Volante n° 2024 – Novembre 2025.

     

    Fuori – Un film de Mario Martone(2025).

     

    C’est un film franco-italien qui s’inspire d’un épisode de la vie de l’auteure italienne Goliarda Sapienza(1924-1996) qui fit un bref séjour dans la prison pour femmes de Rome dans les années 80 après un vol de bijoux, une action complètement irréfléchie qui l’amena à écrire « l’Université de la Rebibbia » où elle découvre un monde sans barrières sociales (1983). Elle était déjà à cette époque connue pour sa carrière d’actrice et pour ses écrits et ses co-détenues, junkies, prostituées, délinquantes, politiques, ne voient en elle que l’écrivain. Il y a certes des bagarres à l’intérieur de ce pénitencier mais la vie quotidienne y semble quand même assez libre mais grâce à cette expérience elle tisse avec quelques-unes d’entre elles des relations solidaires et amicales fortes qui durent après leur libération. Malgré l’atmosphère assez libre du lieu elles attendent toutes ce moment et le crient dans les couloirs « Fuori, Fuori ! » (dehors), rébellion qui entraîne une intervention policière. Le moment d’incarcération passé, ces femmes jouissent de la liberté toute simple d’aller et venir dans les rues, de boire un café à une terrasse, de rouler en cabriolet ou de prendre une douche ensemble, bref de vivre. Cette liberté retrouvée est pour Goliarda une invitation irrésistible à l’écriture. Pourtant la recherche d’un emploi s’avère pour elle un réel problème ce qui ajoute à son désespoir et ressemble un peu aux nombreux refus qu’elle a eus de la part des éditeurs.

    Il y a aussi cette relation apparemment difficile entre Goliarda (Valeria Golino) et Roberta (Mathilda de Angelis), une ancienne détenue politique droguée, leurs relations sont ambiguës faites de rapports quasiment mère-fille et parfois amoureux, parfois toxiques, faits de rendez-vous manqués, de communications téléphoniques hachées qui témoignent d’un dialogue difficile entre elles et finalement cette mission que cette dernière semble lui confier de témoigner en faveur des autres.

     

    Ce film, sélectionné pour le festival de Cannes 2025 tourne également autour de l’écriture qui est bien autre chose que d’aligner des mots. C’est une souffrance intime, un devoir que l’auteur porte en lui, un acte qui se manifeste par intermittence parce que l’inspiration ne prévient pas et n’attend pas, un besoin vital de témoigner parce que l’écrivain doit être avant tout le témoin de son temps et son œuvre l’expression d’idées, de sentiments, d’émotions qui certes lui sont personnels mais qui sont également universels et concernent le genre humain tout entier. Ce long métrage fait également allusion à son roman « L’art de la joie », un roman longuement mûri (10 ans) qui fut unanimement rejeté de son vivant par tous les éditeurs italiens mais qui ne fut publié intégralement qu’après sa mort par les soins de son mari, Angelo Maria Pellegrino. Le roman fut connu en Italie seulement après sa publication en 2005 en Allemagne et en France. Goliarda Sapienza est, maintenant qu’elle est morte, reconnue comme un grand écrivain italien, ce qui en dit assez long sur les éditeurs dont le métier théorique est d’être des découvreurs de talents mais qui sont surtout animés par la volonté de « faire de l’argent ». Ce genre d’attitude face aux auteurs peut tout simplement les décourager d’exercer leur talent, ce qui est non seulement cruel et injuste mais également inadmissible de la part de professionnels, l’écrivain vivant pour le message qu’il porte en lui.

     

    Malgré un montage haché avec de nombreux « flash-back » un peu difficiles à suivre et qui peuvent désorienter quelque peu le spectateur, cette histoire pleine de nostalgie est comme les pièces d’un puzzle dont je n’ai peut-être pas pu apprécier la valeur malgré la qualité de la bande-son. C’est en tout cas un bel hommage à cette auteure disparue.

  • Follement(e)

    La feuille Volante n° 2026 – Janvier 2026.

     

    Follement(e) – Un film de Paolo Genovese (2025)

     

    Ce film peut apparaître comme une comédie légère, une histoire d’amour un peu romantique, en réalité c’est l’étude psychologique d’une première rencontre avec stress et excitation entre un homme et une femme solitaires dans l’appartement de celle-ci à Rome. Elle, Lara (Pilar Fogliati) une jeune femme brillante et indépendante qui sort d’une relation toxique à laquelle elle veut mettre fin malgré une relance de son ex, un homme marié dont elle a été la maîtresse et qui souhaite ainsi faire durer leur relation. Lui, Piero (Edoardo Leo) est un enseignant, père divorcé d’une fille qu’il adore et qui veut refaire sa vie, sans oublier ses échecs amoureux antérieurs.

    Il y a beaucoup de contre-temps, d’hésitations dans la découverte de l’autre, beaucoup d’interrogations aussi au cours de ce premier rendez-vous amoureux au point qu’on craint un moment que tout bascule dans l’échec. Tout ce chemin est souligné par la présence un peu surréaliste de personnages qui les accompagnent et soulignent leurs pensée, quatre hommes (Marco Gialini, le professeur, incarnation de la conscience, Maurizio Lastrico, le romantique sensible, Rocco Papaleo plutôt désabusé, Claudio Santamaria le sensuel) et quatre femmes (Emanuela Fanelli, libre et instinctive, Maria Chiara Giannetta, la rebelle, Claudia Pandolfi, la rationnelle, Vittoria Puccini la romantique) dont on se demande dans un premier temps d’où ils viennent et dont on comprend très vite qu’ils expriment, chacun à leur manière et en fonction de leur sensibilité, toutes les pensées, les désirs et les émotions intimes, parfois contradictoires qui traversent l’esprit de Lara et de Piero à l’occasion de leurs longs échanges. Ils interprètent du point de vue de la psychologie féminine et masculine, chaque mot, chaque pensée chaque situation, chaque silence, chaque confidence. Tout le panel des sentiments y passe depuis la volonté de séduction, la timidité, la tendresse, les passions incontournables de chacun, le machisme, l’érotisme, la fuite, la tristesse, la volonté de tenter quelque chose pour leur éventuel avenir commun. C’est vrai que l’amour c’est compliqué, à la fois magique, alchimique, fantasmatique, inattendu, cela nous le savions tous déjà. Certes les choses s’arrangent peut-être un peu trop vite entre ces deux inconnus, en fait une manière classique et sans réelle surprise mais j’y ai vu l’itinéraire commun de tous ceux qui un jour se rencontrent, tombent follement amoureux l’un de l’autre, ont envie d’envisager un avenir commun mais hésitent malgré leur désir.

    Même si les dialogues sont parfois un peu longs et passé le moment d’étonnement dû à l’intrusion parfois saccadée des autres intervenants, j’ai passé un bon moment.

     

     

  • La harpe et l'ombre

    N°207

    Juillet 1999

     

     

     

    LA HARPE ET L’OMBRE - Alejo CARPENTIER - Éditions Gallimard.

     

     

    Je dois bien l’avouer à mon improbable lecteur, tout ce qui concerne la papauté m’intéresse. Je ne sais pas pourquoi, mais c’est ainsi. Le livre d’Alejo Carpentier ne pouvait donc me laisser indifférent.

     

    De quoi s’agit-il donc sinon d’une parcelle de l’histoire qui n’est peut-être pas restée dans la mémoire collective comme un fait majeur. Au tout début du roman est évoquée la personnalité d’un prélat franciscain : Giovani Maria Mastïa qui avait choisi de servir l'Église autant, nous dit-on par déception amoureuse qu’en raison de la pauvreté de sa famille pourtant de haute lignée. Il se fit pourtant remarquer par ses prêches aussi ardents qu’ éloquents mais cela ne pouvait raisonnablement lui laisser espérer une ascension rapide dans la hiérarchie catholique. Il fut cependant désigné pour accompagner un prélat dans une mission apostolique en Argentine et au Chili. Celle-ci ne fut pas couronnée de succès mais il en est revenu avec l’idée que la découverte des Amériques avait été l’événement capital des temps modernes.

    Plus tard, devenu pape sous le nom de Pie IX il était toujours possédé par cette idée au point de décider d’ouvrir le procès en béatification, qui est le préalable à la sanctification, de Christophe Colomb!

     

    L’auteur nous propose les portraits croisés de ces deux personnages, le pape et le marin qui finit par convaincre, après moult pérégrinations, Isabelle la Catholique de financer son expédition.. Mais qui était-il donc, ce navigateur, un génie, un aventurier, un imposteur, un mystificateur, un arriviste qui ne reculait devant rien pour parvenir à ses fins? Alejo Carpentier nous restitue ce qu’il imagine être l’ambiance de cette époque, en plaine reconquista mais aussi pendant l’expulsion des juifs d’Espagne. Il fait du génois l’amant de sa royale protectrice qui finit par lui faire confiance autant par exercice de l’autorité que par la volonté de trouver des richesses pour porter contre les Maures la guerre en Afrique.

    A partir de documents d’archives l’auteur nous donne à entendre la voix même de Colomb, en quelque sorte la manière dont il aurait lui-même jugé son entreprise et dont il se serait jugé lui-même. Il nous fait partager ses hésitations, ses doutes. Il se révèle menteur quand il promet de trouver de l’or et des épices aux Indes qu’il recherche, cynique quand il envisage de faire le commerce des esclaves à la place des richesses qu’il n’a pas rapportées... Mais tout ce qu’il avait espéré découvrir reste introuvable et le commerce des esclaves est interdit par ordre du roi. Alors il met en avant les âmes des indigènes qu’il faut sauver et c’est le spirituel qui prend le pas sur le temporel qui pourtant était la vraie raison de son expédition.

    En fait Christophe Colomb fut rejoint par son destin, rattrapé par ses forfaitures et dépassé par son exploit. Le luxe a pâli ainsi que les ors à l’heure du jugement et c’est un pauvre homme sans richesse, honni par l’Espagne, moqué par les hommes qui s’apprête à rendre des comptes. Lui, le découvreur de l’Amérique a, en fait, apporté à ce continent vierge si semblable au paradis terrestre la cupidité, la luxure, le vice, le péché, ce qui n’est pas le moindre des paradoxes. Il est loin, si loin de sa légende!

     

    Restait le décret pontifical introduit « par voie d’exception » qui ouvrait le procès en béatification. « Disputant doctores »... et pour cela, par la magie de l’imaginaire le romancier convoque pêle-mêle, pour témoigner, Victor Hugo, Lamartine, Jules Vernes; Bartholomé de las Casas...

     

    Il reste un roman qui ou l’humour et le style, sans doute servis par une traduction de qualité, m’ont fait passer un agréable moment de lecture.

     

    ©Hervé GAUTIER

  • Rendez-vous d'amour dans un pays en guerre

    N°334– Avril 2009

    RENDEZ-VOUS D'AMOUR DANS UN PAYS EN GUERRE – Luis SEPULVEDA– Métailié.

    (Traduit de l'espagnol par François Gaudry)

     

    Je ne dirai jamais assez l'attachement que j'ai pour les écrivains sud-américains, d'expression espagnole en particulier, et, en général, pour l'atmosphère d'exception que tissent les nouvelles.

     

    J'ai aussi plaisir à célébrer le 29° anniversaire de cette revue en compagnie d' un écrivain d'exception.

     

    Ici, Luis Sepulveda, dont cette chronique a déjà mentionné l'œuvre, revient avec un recueil de 27 nouvelles où le style est fluide, précis, simple, poétique, érotique aussi parfois et où l'auteur s'attache son lecteur jusqu'à la fin.

     

    Il y est question de ces rendez-vous manqués qu'on a, au cours de sa propre vie, avec soi-même, avec les autres, avec l'amour, l'amitié, avec le temps... Ce sont autant d'actes manqués, de situations qu'on regrette amèrement plus tard mais pour lesquelles on n'est pas forcément pour quelque chose, des moments où la malchance nous accable ou nous paralyse, bloque en nous des mots qu'on n'ose pas dire, de gestes pourtant simples que la timidité nous interdit de faire, qui compromettent à jamais notre vie, la recouvrent de ces remords dont on ne peut se débarrasser et qu'on traine toute son existence.

     

    Que ce soit ces femmes qu'on n'a pas pu aimer, qui nous ont échappé, ces paysages de bout du monde comme seule la Terre de feu en offre, ces fantasmes d'une enfance qui s'en va sans retour, ces peines jamais éteintes, ces envies jamais vraiment assouvies, le mystères des autres, celui qu'ils ont ou celui qu'on leur prête, leur charme, leur charisme, tout cela laisse des traces indélébiles dans notre âme, avec, en plus une cicatrice invisible, intime mais bien réelle, que nous sommes seuls à connaître et qui nous torturent. Il y a aussi ces moments anodins d'une vie, sublimés par l'écriture, ces petites parcelles d'existence qui, sans elle, s'évanouiraient dans l'oubli, des instants d'une conscience ou d'une absence que le quotidien, la routine et l'usure des jours rendraient transparentes, ces souvenirs qui vous reviennent en pleine figure à propos de rien et qui soulignent nos renoncements, nos compromissions parfois, ce hasard néfaste qui s'attache à nos pas et qui fait de nous, sans que nous y puissions rien, une victime expiatoire de quelque chose que nous ne maitrisons pas, parce que d'autres êtres se sont insinués dans notre vie, s'y sont installés et pèsent de tout leur poids sur notre destin, cette envie légitime que tout cela change dans un autre sens, que cesse cette chape d'incompréhension, de mystères qui nous étreignent et qui finissent par faire de notre vie quelque chose d'insupportable au point que nous ne pouvons plus nous débarrasser de nos obsessions, de nos phobies, de nos paris fous sur l'avenir immédiat. Ce sont bien ces mots dérisoires qui résument notre histoire, notre cheminement sur cette terre, nos souvenirs, nos repentirs impossibles, tous ces non-dits, ces qui pro quo, des possibles devenus maintenant impossibles... Notre histoire personnelle, que l'Histoire ignore parce que nous ne sommes pour elle que des numéros et des êtres sans importance, fait foi de ce parcours qui n'est bien souvent pas sans faute, nous, nous le savons! C'est aussi ces amours chimériques ou usés durablement par le quotidien et qui n'auront jamais plus le lustre d'antan, à jamais enfouis, détruits, parce qu'il n'y a plus rien à dire, plus rien à faire, bref qu'on n'est plus rien et qu'on n'est plus bons qu'à attendre la mort, parce qu'elle, au moins, elle voudra bien de nous, ces amours si improbables que seul la fuite est la solution et avec elle l'oubli, la quête des ombres qui envahissent notre inconscient, ces amours qui nous font croire à nous-mêmes que nous sommes uniques et exceptionnels, ces amours qui nous tombent dessus sans crier gare à cause d'un simple regard, ces amours qui se font urgentes quand la mort rode, que la vie se fait avare de son temps ou fréquente un peu trop le danger, l'indifférence, le dégoût de soi-même, et que l'ennui de l'autre devient soudain insoutenable et qu'on a envie d'autre chose.

     

    Les choses changent pour chacun, d'entre nous, génèrent l'exil, le bonheur ou quelque chose d'indicible que parfois nous ne voulons ni voir ni exprimer parce que ainsi cela perdrait de sa substance et peut-être nous détruirait, ferait renaître en nous le désespoir et nous obligerait à vivre avec l'absence de quelqu'un ou de quelque chose.

     

    Parfois pourtant, on entraperçoit, l'espace d'une fraction de seconde, le bien fondé de cette existence qui est autre chose que la somme des jours sans joie qui constituent notre quotidien, et on admet que tout cela justifie cette attente parfois angoissée et paie largement nos désespérances.