la feuille volante
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Le train - Un film de Pierre Granier-Deferre
- Le 18/03/2026
- Dans cinéma français
La feuille Volante n° 2045– Mars 2026.
Le train – Un film de Pierre Granier-Deferre.(1973).
En mai 1940, au plus fort de l’offensive allemande, les réfugiés fuyant la Belgique traversent la petite ville de Funnoy dans le nord de la France où Julien Maroyeur (Jean-Louis Trintignant) est réparateur de postes de radio . Avec sa femme, Monique (Niké arrighi), enceinte et sa fille ils décident de fuir. Elles ont accès à un wagon de 1° classe, en tête, mais lui doit voyager en queue de train, dans un wagon de marchandises avec d’autres voyageurs dont Julie, une prostituée (Régine). Julien croise le regard de la mystérieuse Anna ‘Romy Schneider) une juive allemande qui fuit le nazisme. Ce fourgon où se rencontrent des gens qui n’ont rien de commun entre eux excepté la peur et le désir de fuir, se transforme en une sorte de microcosme où les contraires s’affrontent,, notamment un déserteur (Maurice Biraud) et un vétéran de Verdun. Le train doit s’arrêter pour laisser passer des convois militaires mais il est coupé en deux, séparant Julien du reste de sa famille puis est bombardé, l’émotion jetant Anna dans les bras de Julien. Arrivé à La Rochelle, il fait passer Anna, sans papier, pour sa femme afin de lui éviter l‘internement dans un camp mais elle disparaît.
De retour à Funnoy en mai 1943, Julien est convoqué par la police vichyssoise qui lui montre les faux papiers au nom de sa femme mais avec la photo d’Anna. En sa présence, il feint de ne pas la connaître mais se ravise et le policier en déduit que ces documents falsifiés sont une couverture qui accusent Julien de participation à la Résistance. La scène où Julien prend la décision de reconnaître Anna sans pour autant saisir les conséquences de son geste est particulièrement émouvante.
Ce film est une adaptation du roman de Georges Simenon mais aussi évoque des souvenirs d’exode de Granier-Deferre. Le long-métrage est cependant un peu différent puisqu’il se termine en laissant penser que les ennuis ne font que commencer pour Julien alors que le roman présente Anna, traquée par la Gestapo que Julien refuse d’héberger et qui est finalement fusillée. Peu importe d’ailleurs puisque c’est une récréation qui permet toutes les adaptations. Il vaut évidemment par l’interprétation des deux acteurs principaux, Jean-Louis Trintignant et Romy Schneider et leur courte liaison amoureuse, sans oublier la sublime musique de Philippe Sarde. Je veux bien croire à la beauté rayonnante d’Anna mais la timidité de Julien, par ailleurs tourmenté par l’état de son épouse, me paraît un peu contradictoire avec cette romance, même si, nous le savons tous, tout peut arriver ! Cependant je n’ai pas bien compris cette ambiance un peu festive, surtout quand les passagers se dispersent dans la campagne alors que la mort frappe dans les sifflements des stukas, que la débâcle et la défaite de l’armée ne portent pas vraiment à se réjouir.. Les images d’archives dont le film est parsemé donnent un ton dramatique au film..
Malgré tout, j’ai cependant revu ce film avec plaisir
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De son sang - Capucine Delattre
- Le 16/03/2026
- Dans littérature française et francophone
La feuille Volante n° 2044– Mars 2026.
De son sang – Capucine Delattre – Éditions la ville qui brûle.
Sabine, la presque cinquantaine, divorcée, assistante de direction, reçoit son fils Teo, six ans, un week-end sur deux et la moitié des vacances au titre du droit de visite. On peut légitimement en déduire que c’est le père, Yannick, qui à la garde légale de l’enfant, ce qui semble avoir été décidé d’un commun accord, d’ailleurs confirmé par la suite par une séparation définitive de Sabine avec son fils. Quand il est chez elle, il parle peu et refuse de manger alors que chez son père, tout est normal. Sabine n’aime pas son fils et elle le sait, sans doute parce qu’elle ne le connaît pas assez, le voit peu, n’a pas vraiment envie d’être sa mère et n’hésitera pas à l’occasion à ne pas le défendre et même à le trahir. Teo le sens et cela explique sa réaction et ce n’est qu’un début. Sabine et Yanncik se sont certes séparés mais continuent de se croiser, même s’ils font semblant, pour Teo. Sabine est donc devenue une mère à temps partiel c’est à dire hors norme, vit très mal cet échec et ce n’est pas auprès de ses collègues ou de la hiérarchie qu’elle peut trouver apaisement ou encouragement.
Un peu par hasard, Sabine fait connaissance de Samuel, le fils de Lydia, la directrice adjointe des ressources humaines de l’entreprise où elle travaille. Les deux femmes sont évidemment différentes socialement mais elles sont toutes les deux confrontées à l’éducation de leur enfant en solitaire. Malgré tout une telle situation créé des liens et suscite des confidences. De plus Samuel s’entend bien avec Sabine qui l’aime mieux que son propre fils au point de s’approprier sa filiation et ce même si la réalité lui assène une vérité différente et que l’avenir ne peut être que compromis. Une séparation même temporaire devient pour elle un drame, génère un vide inquiétant. Est-ce à cause de sa maternité tardive et difficile, de son échec conjugal et maternel, de ses points communs découverts avec Lydia, Sabine endosse le rôle de mère de substitution au point de concevoir un projet délirant qui fait d’elle un monstre et qui évidemment tourne au fiasco.
Ce livre parle de Sabine, de ses problèmes personnels qu’elle juge insolubles, de sa demande de compréhension, de cette attitude égoïste qui la place au centre du monde, de sa volonté de s’approprier l’amour de Samuel même au détriment de Lydia, de son cas définitivement désespéré, de sa décision d’abandonner son enfant, de n’avoir jamais voulu être sa mère, de ses regrets de s’être trompée pendant quinze années de vie commune. Ce que je retiens c’est sa solitude. aggravée par une culpabilité et une honte latentes, une impossibilité de partager cette prise de conscience délétère malgré les mots qu’elle ne peut confier à personne, pas même à Yannick..La désespérance n’est jamais très loin. Il n’a pas été question entre eux d’une banale histoire d’adultère qui aurait justifié leur séparation, seulement pour Sabine d’une question d’amour absent, qui n’a jamais existé et qu’il n’y a plus rien à espérer.
J’ai apprécié que l’auteure soulève ce tabou qui existe bien plus souvent qu’on le croit. J’ai ouvert ce livre à cause d’un prix littéraire pour lequel je devais donner mon modeste avis. Je l’ai fait aussi pour des raisons plus personnelles. Je suis d’une autre génération où le droit aggravait la relation conflictuelle qui avait présidé au divorce des désormais ex-époux et les enfants étaient bien souvent oubliés. Ce que je venais de lire me paraissait à la fois monstrueux de la part d’une maman mais surtout bien en de-ça de ce que peux faire une mère qui veut se débarrasser de son enfant parce que son intérêt immédiat est en jeu et que cet être sans défense devient un obstacle. Elle agit en refusant de penser aux nombreux traumatismes incontournables que son attitude générera pour lui dans sa future vie d’adulte. Mon expérience personnelle en atteste et cette réalité existe bien plus souvent qu’on ne le pense même si elle va à l’encontre de l’image traditionnelle de la mère, hypocritement distillée par une société bien-pensante comme un être qui se sacrifie pour sa famille et ses enfants.
C’est bien écrit, ça se lit facilement et je remarque même avec plaisir des notations comparatives assez plaisantes. Cela a été pour moi, malgré le thème traité qui m’a touché, un agréable moment de lecture.
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Après- Raphaël Meltz.
- Le 10/03/2026
- Dans littérature française et francophone
La feuille Volante n° 2042– Mars 2026.
Après - Raphaël Meltz – Le Tripode .
Un accident inattendu, brutal, presque banal, Lucas, 50 ans, perd la vie à quelque centaines de mètres de chez lui.
La mort est un tabou dans nos sociétés occidentales au point que nous vivons sans y penser comme si elle n’existait pas alors qu’elle fait partie de notre condition humaine. Il n’est pourtant pas inutile de rappeler que nous ne sommes que les usufruitiers de notre propre vie et qu’elle peut nous être enlevée à tout moment, quand nous nous y attendons le moins. Était-ce pour la conjurer qu’on se répète des idées reçues à son sujet, que nous ne sommes rien, que le temps efface tout, que c’est ceux qui restent qu’on plaint et si on y croit que la religion est là pour adoucir les deuils. Elle seule parle d’un autre monde mais ce livre cite, bizarrement à la fin, Jorge Luis Borges parlant d’Emmanuel Swedenborg, ce philosophe et théologien suédois du XVIII° siècle qui prétendait que la frontière entre les mondes spirituel et naturel est incertaine et proclamait au nom du « piétisme » la présence sur terre des anges et les esprits. Effectivement Raphaël Meltz va s’attacher à décrire ce que va être la vie de Lucas après sa mort, mais aux côtés de sa propre famille sans que celle-ci sente sa présence. Il nous décrit comment cet homme devenu esprit ressent désormais les choses différemment d’avant, quand il était humain. Il perçoit, sans pouvoir rien faire d’autre des détails anodins, la texture d’un tissu, les odeurs quotidiennes du thé, du café, des plats surgelés, celles des cheveux de ses enfants, les effluves de leurs pieds, de leur transpiration, de la peau de sa femme et de son sexe pendant l’étreinte amoureuse. Il les voit vivre avec leur révolte contre son absence contre ce destin implacable, leur deuil, leur mode de résilience, leur volonté de voir dans le quotidien des signes hallucinatoires de sa présence, la façon qu’ils ont de faire perdurer artificiellement sa vie, son souvenir, même si ni les mots ni les larmes ne servent à rien. Lui n‘est de tout cela que le simple spectateur, l’absent qui ne verra jamais les enfants de ses enfants, dont peu à peu la mémoire s’abolira parce que, malgré tout, l’oubli fait partie de la nature humaine.et que les cimetières sont pleins d’inconnus et de tombes anonymes, que la vie continue avec ses espoirs, ses fêlures, ses échecs, son terme.
Je note qu’il n’y a dans dans ce récit aucune histoire de fantômes ni aucune dimension religieuse, avec seulement cette absurde culpabilité judéo-chrétienne que peuvent ressentir ceux qui sont encore en vie, leur irrationnelle volonté de remonter le temps pour éviter fictivement cet événement tragique, cette indifférence des autres qui ne veulent ou qui ne peuvent apporter un peu de baume à cette famille orpheline en lui permettant de mettre des mots sur leurs maux.parce qu’on se détourne d’elle pour ne pas avoir à partager sa peine ne serait-ce qu’un instant.
On pense ce que l’on veut de l’écriture, qu’elle est un exercice intellectuel, une façon de raconter une histoire fictive ou un exorcisme. Avant de refermer ce livre, je relis une dernière fois l’exergue « A la mémoire de Thérèse et de Sarah ». Je me dis que ce n’est peut-être pas un hasard.
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Rue Màlaga
- Le 08/03/2026
- Dans Autre cinéma étranger
La feuille Volante n° 2043– Mars 2026.
Rue Màlaga – Un film de Maryam Touzani.
Je veux bien que l'attachement à une ville où on est né et où on a vécu toute sa vie autorise les excentricités les plus déjantées mais quand même! Maria Angeles (Carmen Maura), une veuve espagnole de 79 ans vit seule à Tanger et quand elle reçoit sa fille Clara (Marta Etura) qui vit difficilement à Madrid c'est pour s'entendre dire que cette dernière, propriétaire de l'appartement de Maria, va le mettre en vente. Le moment de panique passé, Maria accepte d'aller à l'hospice mais la nostalgie de son quartier où elle connaît tout le monde est la plus forte et la détermine à réintégrer son appartement et y vivre comme avant. Récupérer ses anciens meubles lui fait rencontrer un brocanteur, Abslam (Ahmed Boulane) dont elle tombe amoureuse mais l'appartement est quand même vendu la laissant désemparée.
L'intrigue est plutôt mince, j'ai eu un peu de mal à suivre Maria dans la reconquête de son ancienne vie même si la redécouverte de l'amour m'a paru une belle aventure, malheureusement sans lendemain. J'ai apprécié la vie dans ce quartier cosmopolite où on parle à la fois espagnol et arabe, avec toutes les senteurs et les couleurs de l'Afrique du Nord. Les visites qu'elle fait à son amie devenue moniale trappiste tournent évidemment au monologue et même à la confession, pas vraiment convaincant, et l'enfermement dans ce couvent préfigure celui auquel est promise Maria dans son hospice. Les longueurs sont un peu trop nombreuses entre les attentes sur un banc et la visite des cimetières où sont enterrés tous les membres de sa famille et la mort s'impose en filigrane, introduite par celle de la religieuse. Je retiens le drame de la vieillesse, de la solitude et l'écran devenu noir laisse le spectateur sur sa faim lui permettant seulement d'imaginer l'épilogue dramatique pour Maria. J'ai été franchement déçu par ce long métrage que la critique présentait pourtant comme intéressant.
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Le chat - Un film de Pierre Granier-Deferre
- Le 06/03/2026
- Dans cinéma français
La feuille Volante n° 2041– Mars 2026.
Le chat – Un film de Pierre Granier-Deferre (1971).
Dans les années 70, dans un quartier de banlieue dont les maisons individuelles sont promises à la démolition pour faire place aux barres d’immeubles, les Bouin, un couple de retraités qui n’ont jamais eu d’enfants vit dans l’une d’elles et sont menacés d’expulsion. Lui, Julien (Jean Gabin), est un ancien ouvrier typographe et syndicaliste et elle, Clémence, (Simone Signoret) une ancienne acrobate qu’un accident a rendu boiteuse et donc inapte à son métier, accroc à l’alcool et aux médicaments. Ils vivent ensemble dans cette maison mais ne se parlent pas, chacun vivant sa vie. Naguère, Julien a trouvé un chat auquel il s’est attaché mais que Clémence, par jalousie, s’est mise à le détester et l’a tué. De ce jour ils ne se sont plus adressé la parole.
Dehors, la démolition des vieux pavillons s’accélère, transformant le secteur en bruyants champs de ruines. Ces nombreux chantiers évoquent la déliquescence grandissante de ce couple et le bruit des engins de travaux publics et des effondrements contrastent avec le silence des époux Bouin, eux-mêmes abandonnés dans ce quartier qui se transforme (leur maison est elle-même située dans une voie sans issue, ce qui est plus qu’un symbole). Dans ce huit-clos étouffant nous assistons à la désagrégation d’un couple que la vieillesse, le désamour, les infidélités, les hypocrisies, les épreuves de la vie ont désuni et transformé en haine. Ils se sont sont aimés mais l’amour est comme toutes les choses humaines, il est consomptible et fongible même si, par inconscience ou par défi on veut, au départ, le faire rimer avec « toujours ». Le mariage est sans doute le point de passage plus ou moins obligé des humains et on s’unit par attachement, par obligation, par intérêt, pour fonder une famille ou pour exorciser la solitude. Après vingt cinq années de mariage, ils ne se supportent plus mais refusent le divorce, comme cela se faisait à cette époque. On ne s’aimait plus mais on restait ensemble pour des raisons religieuses, morales, sociales, financières... en remâchant ses erreurs et ses illusions, en sauvant la face et en attendant patiemment que la mort provoque cette séparation tant désirée. C’est elle qui viendra conclure cette mésalliance mais pas vraiment comme on pouvait s’y attendre, entre les remords de Clémence et l’apparent fatalisme résilient de Julien, le geste de ce dernier s’inscrivant entre le rejet du couple et l’équilibre voire l’attachement qui s’était tissé malgré tout entre eux.
C’est l’adaptation d’un roman de Georges Simenon, servi magistralement par les deux acteurs principaux, sans oublier Annie Cordy en patronne d’un hôtel de passe, ancienne maîtresse de Julien ainsi que la musique de Philippe Sarde. Il ne faut pas résumer Simenon aux célèbres enquêtes du Commissaire Maigret. Il fut aussi un romancier majeur du XX° siècle, attentif aux relations humaines et sociales dans ce qu’elles ont de conflictuelles, d’injustes et de désespérées. Ce roman nous rappelle que notre destin personnel ressemble ou ressemblera à celui des Bouin. Même si les choses ont changé actuellement, notamment en matière de divorce, je ne peux m’empêcher de penser que les relations entre les êtres sont d’une grande complexité, entre apparences, hypocrisies, mensonges, trahisons et espoir que revivent les vieux mirages, une manière de cacher sa propre solitude. Vraiment un chef-d’œuvre du cinéma français !
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1939-1945 Delphin Debenest un magistrat en guerre contre le nazisme - Dominique Tantin
- Le 02/03/2026
- Dans ESSAI - BIOGRAPHIE
N°323– Février 2009
1939 – 1945 - Delphin DEBENEST – Un magistrat en guerre contre le nazisme. Dominique Tantin – Geste Éditions.
Lorsqu'il m'arrivait d'aller « Aux Iles » d'Echiré, cette splendide demeure qui donne sur la Sèvre et qui fut naguère la maison d'un poète, j'y entendais évoquer Ernest Perrochon par la bouche de sa fille. Elle entretenait vivant le souvenir de ce père, écrivain et Prix Goncourt 1920, qui avait, entre autres, refusé de cautionner le régime de Vichy et avait fini par succomber aux harcèlements de l'occupant.
J'y rencontrais aussi son gendre, Delphin Debenest, qui s'occupait plus volontiers de son jardin. Il était cet homme tranquille qui ne parlait jamais de lui, souhaitait rester simple et donner l'image d'un retraité. Comme tout le monde, je savais qu'il avait été magistrat, que sa carrière, commencée à Niort comme substitut, avait été interrompue par la guerre, pour se terminer comme Président de chambre à la Cour d'appel de Paris. C'était à peu près tout, et pour tous, il était un citoyen comme les autres... Il était pourtant bien plus que cela et sa frêle silhouette cachait un parcours hors du commun.
Mobilisé en 1939 comme homme du rang, il tiendra un journal de cette « drôle de guerre », décrivant la débâcle de l'armée, dénonçant l'attitude désastreuse du commandement, la défection des officiers... Il y a beaucoup de lucidité dans ses propos. Après sa démobilisation, en 1941, il retrouve ses fonctions de substitut dans une France vaincue et occupée et s'engage dans la Résistance. Il sera un agent de renseignements de la résistance franco-belge, communiquant des informations d'ordre administratives aux réseaux de la Vienne et des Deux-Sèvres, profitant de ses fonctions de magistrat en place pour combattre un régime qu'il désapprouvait mais dont il était pourtant le représentant, permettant à de nombreux Français, traqués par la police française et par la Gestapo, de leur échapper, disqualifiant des délits pour permettre aux prévenus d'échapper à la justice et de fuir ... C'est qu'un dilemme important se posait à lui. Il se mettait ainsi hors la loi, lui qui était censé l'incarner, alors qu'humaniste convaincu, il était animé d'une « certaine idée des droits de l'homme » et que, chrétien fervent, il puisait dans l'Évangile les raisons de son engagement et de son action. Il sut faire un choix qui n'était pas sans grandeur, entre l'accomplissement de son travail, et donc courir le risque de se faire à lui-même des reproches, et pratiquer la désobéissance civique et ainsi mettre sa vie et celle de sa famille en danger. Resté en poste, il rendit à la Résistance plus de services que s'il avait choisi la clandestinité ou le maquis. Ils furent en effet peu nombreux, les membres de la magistrature qui, à cette époque, acceptèrent cette « dissidence ».
Arrêté en juillet 1944, il est déporté à Buchenvald puis au commando d'Holzen d'où il s'échappe, profitant de la débandade des nazis. Choisi pour faire partie de la délégation au procès de Nuremberg en qualité de procureur adjoint, il aura le privilège « d'être le juge de ses bourreaux ».
Pendant toute cette période il prend des notes « au jour le jour » qui montrent le quotidien dans ce camp de concentration où tout devient banal, la faim, la souffrance, la mort ! Plus tard, lors du procès, il sera plus précis dans la relation qu'il en fait, plus critique aussi au regard des arguments développés par la défense, sans cependant se départir de son humanité et soucieux de ne pas obtenir vengeance à tout prix mais qu'une justice équitable soit rendue.
De retour en France, il devint un militant de la mémoire pour que tout cela ne se reproduise plus.
Il s'agit d'un témoignage écrit, non destiné à la publication, uniquement appelé à garder pour lui seul, le souvenir personnel de toute cette période dont « il veut (en) conserver seul le souvenir et aussi les traces ineffaçables » et « ne pas attirer l'attention sur lui ». Le lecteur y rencontre un narrateur qui veut, dans le camp, garder sa dignité et conserver intacte sa foi en la vie et en l'espoir de rentrer chez lui. On songe bien sûr à Jorge Semprun. Il continuera, pendant toute cette période, de transcrire pour lui-même, ses impressions et ses remarques, sous forme d'un simple témoignage. En fait, c'est beaucoup plus que cela, et il ne se fait aucune illusion sur l'intérêt que pourront montrer ses contemporains, et encore moins de la compassion qu'ils pourront éprouver.
Sur son action de Résistant, il reste discret et se qualifie lui-même de « modeste agent de renseignements d'un réseau » dont « l'action n'eut rien de spectaculaire ».
Ces écrits n'ont été exhumés après sa mort survenue en 1997, que grâce à la complicité de sa famille et publiés en marge d'un travail universitaire de Dominique Tantin dans le cadre de la soutenance d'une thèse de doctorat. Ce travail reste pédagogique puisque les écrits de Delphin Debenest ont été scrupuleusement retranscrits, annotés de commentaires et enrichis de citations d'historiens. Son histoire individuelle rejoint donc l'Histoire.
Pourtant, la mémoire collective n'a pas conservé le souvenir de cet « authentique résistant » qui regardait cette période de sa vie comme une « malheureuse aventure » qu'il souhaitait oublier. Il avait seulement fait son devoir, c'est à dire agi conformément à sa conscience et son destin fut exceptionnel. De ce parcours, nulle trace officielle, simplement des décorations prestigieuses simplement rangées de son vivant et qui attestaient cet engagement. Il eut même la désagréable occasion de constater que sa carrière eut à pâtir de son action patriotique et que d'autres collègues, moins soucieux que lui de leur devoir et plus attentifs à leurs intérêts personnels, ont su tirer partie des événements à leur profit. C'est là un autre débat sur l'opportunisme et l'ingratitude.
Il faut remercier Dominique Tantin d'avoir ainsi mis en lumière la mémoire de cet homme d'exception que sa modestie rendait plus grand encore.
Hervé GAUTIER – Février 2009.http://hervegautier.e-monsite.com
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A rebours - K.J. Huysmans
- Le 02/03/2026
- Dans littérature française et francophone
La feuille Volante n° 2040– Mars 2026.
A rebours - Joris-Karl Huysmans – Folio Classique.
Cet étonnant roman paru en 1884 a cette particularité de ne présenter aucune action c’est à dire de se concentrer uniquement sur Jean des Esseintes, riche aristo, misogyne, blasé et désœuvré qui décline sa philosophie de la vie. Après une existence assez tumultueuse consacrée à jouir de tout ce que son temps pouvait lui offrir en plaisirs et expériences extraordinaires, il s’est retiré dans une maison de Fontenay-aux-Roses où, en révolte contre la médiocrité de la bourgeoisie moderne, s’est entouré d’ouvrages précieux et d’objets rares qu’il apprécie. Cet isolement campagnard volontaire, à rebours du monde qui l’entoure et même de la nature, amène ce dandy marginal et excentrique à une sorte de bilan sur son propre parcours, détaillant ses goûts et son ennui pour tout ce qui l’environne avec une prédilection pour la peinture et la littérature. Il le fait avec un luxe de vocabulaire où l’on peut déceler une certaine forme de pédanterie, mais cette liste critique a, à la longue, quelque chose d’un peu lassant [par chance des notes explicatives viennent éclairer la lecture]. Il détaille ses préférences musicales, confesse son goût pour les auteurs latins et les ouvrages religieux, sans doute les restes d’une enfance confite dans l’eau bénite et les vapeurs d’encens d’un collège de jésuites, négligeant à peu près tous ses contemporains à l’exception de Baudelaire et de Verlaine,administrant, tel un vrai critique des réflexions sur l’art. Ses goûts esthétiques s’appliquent aussi aux plantes rares et exotiques, aux parfums, aux pierres précieuses, à la gastronomie, aux boissons alcoolisées. Assez bizarrement cette quête d’une vie dirigée vers les arts et la misanthropie finit par lui porter à la tête et provoquer névroses des fièvres au point que les affres de la mort le hantent. Par chance, le retour à une vie plus normale au sens du quotidien proposée par son médecin, notamment en matière culinaire, le remet sur pieds, un peu comme si la vie recluse qu’il s’était volontairement choisie touchait ici à ses limites. C’est comme si la vie en société était pour lui le seul remède à son égarement, même si elle avait évolué contrairement à ses vues et qu’il ne l’appréciait guère. Pour autant la dernière phrase du roman est une incantation à Dieu. Cela annonce sans doute sa future conversion et son parcours chrétien, une autre forme de « à rebours ».
Cette œuvre empreinte d’un pessimisme que n’aurait pas renié Schopenhauer connu cependant un succès lors de sa publication, le public croit voir les traits du conte de Montesquiou dans le personnage de Jean des Esseintes, à moins que ce ne soit ceux de Villiers de l’Isle-Adam . Bien que Huysmans (1848-1907) ne soit plus guère lu et connu aujourd’hui l’auteur n’eut qu’à puiser en lui-même les traits de son personnage.
C’est un roman de la lassitude, héritier de l’ennui romantique et du spleen baudelairien, en rupture avec Zola et son naturalisme que pourtant, au début de sa carrière d’écrivain, il avait adopté. On l’a qualifié de décadent mais il faut reconnaître à cet auteur un riche vocabulaire, un style savoureux plein de nuances et de culture, inusité de nos jours et qui pour nous est désuet mais dont l’érudition en impose à son lecteur. Roman de fin de siècle qui caractérise la fin d’une époque en faisant évoluer l’écriture vers une nouvelle expression dont se nourrira celle du XX°. Le mouvement surréaliste s’en inspirera en la personne d’André Breton, on peut retrouver des accents de cette œuvre chez Céline et même chez Houellebecq et j’apprends que Serge Gainsbourg s’en inspira pour son œuvre littéraire.
Même si je ne peux suivre Huysmans dans son parcours religieux, cet auteur reste pour moi fascinant et injustement oublié et je pense que, à titre personnel, ce roman fera, l’objet d’une relecture et de nouvelles réflexions dans un proche avenir.
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Coutures
- Le 23/02/2026
- Dans cinéma français
La feuille Volante n° 2039– Février 2026.
Coutures – Un film d’Alice Winocour. (2025).
C’est un film franco-américain qui met en scène trois femmes, Maxine Walker (Angélina Jolie), une réalisatrice américaine qui vient à Paris pour la « fashion week » tourner une vidéo avec pour thème les femmes vampires, qui ouvrira un défilé de haute couture. Elle apprendra rapidement qu’elle est atteinte d’un cancer du sein, que l’opération est urgente et qu’elle devra se faire opérée à Paris par les soins du Professeur Hansen (Vincent Lindon, remarquable dans son rôle de médecin, entre humanité et autorité). Elle devra donc rester en France plus longtemps que prévu, devoir mettre sa vie professionnelle en parenthèses et se concentrer sur elle-même. On verra sur son corps dessinées symboliquement les futures coutures de son opération. Elle se jette dans une passade sans lendemain avec son assistant Anton (Louis Garrel) pour tromper sa peur de l’opération et son angoisse de la mort et peine à annoncer à sa fille restée aux États-Unis, la nouvelle de sa maladie. Son chemin va croiser celui d’Ada (Anyer Anei), une jeune mannequin soudanaise débutante qui a dû quitter son pays, oublier un métier dont elle rêvait pour échapper à la pauvreté qui ronge sa famille et renoncer aux liens qui la lient à son frère. Elle aura un rôle dans la vidéo de Maxine qui ouvrira le défilé. Elle rencontre aussi Angèle (Ella Rumpf), une maquilleuse qui aspire à quitter sa vie précaire et itinérante de petite main pour devenir écrivain et voit dans l’écriture le moyen de sortir de sa condition. Elle va se heurter à l’incompréhension d’un éventuel éditeur qui fait passer son rôle de découvreur de talent après celui plus lucratif de businessman. C’est donc la rencontre de trois destins de femmes venues d’horizons bien différents, entre lumière et ombre, chacune d’elles tentant à sa manière, dans une sorte de révolte, de raccommoder les fils de son histoire personnelle faite d’ambitions, d’illusions, de renoncements, d’épreuves, d’échecs, ce qui créera entre elles une complicité insoupçonnée.
C’est un film tout en nuances et plein de sensibilités servis par des comédiens de grand talent (Il est à noter qu’ Angélina Jolie a tenu son rôle en français). Il soulève des questions sur le destin, la responsabilité individuelle face aux choses de notre vie, la résignation pour Ada et Angèle, l’acceptation de la douleur, l’angoisse de la mort inévitable mais rendue plus immédiate pour Maxine dont ce rôle correspond à une épreuve personnelle. Il y a cette effervescence qui caractérise ce milieu de la mode à la fois du côté des mannequins qui s’entraînent dans un couloir à défiler que du travail acharné de Christine (Garance Marillier) pour réaliser la robe que portera Ada. Ce mélange de drames intimes et descriptions de mondes souvent vus artificiellement de l’extérieur par des spectateurs fascinés m’a particulièrement intéressé. Tout cela se termine dans une sorte d’apothéose, Ada qui continue son show malgré la pluie et la tempête qui détruit les tribunes et ne laisse rien que des débris informes. La symbolique est pour moi particulièrement parlante, celle de la solitude face à l’adversité, l’humilité nécessaire face à l’épreuve, la fragilité, la vulnérabilité, la résilience face aux apparences, la vanité des choses humaines...
Alice Winocour, la réalisatrice, a précisé dans une interview que tous ses films naissent d’expériences intimes et qu’elle a elle-même vécu le parcours de Maxine Walker à qui on annonce qu’elle est atteinte d’un cancer. Ce film complète le travail sérieux, de documentation et de réflexion d’Alice Winocour qui ainsi s’inscrit dans un cinéma témoin de son temps.