la feuille volante

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  • Mon pire ennemi est sous mon chapeau - Laurent Bénégui

     

     

    La feuille Volante n° 2038 – Février 2026.

     

    Mon pire ennemi est sous mon chapeau – Laurent Bénégui – Jullard. (2012)

     

    Ce n’est pas parce que le Professeur Laurent Minkowski, la quarantaine, est surdiplômé et spécialiste de la génétique qu’il a échappé au licenciement et s’est retrouvé au chômage comme le commun des mortels. Parce qu’un ennui n’arrive jamais seul, son cardiologue lui découvre une hypertension artérielle, liée peut-être à son âge (42 ans) et peut être bien aussi à cet accident dans sa vie professionnelle qui l’oblige à porter en permanence un appareil ambulatoire correcteur. C’est sûrement mieux pour lui mais ça ne favorise pas les étreintes amoureuses dans sa liaison avec la très sensuelle , très belle et très amoureuse Juliette Deplessis, 21 ans de moins que lui, accessoirement vétérinaire. Pour Laurent cette différence d’âge peut lui donner l’impression d’une jeunesse retrouvée mais n’est pas sans lui faire craindre un éventuel cocuage. Sa volonté de cacher son licenciement à Juliette l’amène à entrer par la petite porte dans une délinquance qui commence par le banal vol d’un téléviseur, se poursuit chez un marchand de parapluies, trafiquant de vélos, aux « puces », pour l’embringuer dans une histoire de cambriolage bizarre où un meurtre le dispute à l’apparition fortuite dans leur vie de couple… d’un nourrisson qui n’a rien à voir avec eux. Un paradoxe pour un généticien qui ne veut surtout pas se reproduire ! Il se rend compte qu’il n’est vraiment pas fait pour le banditisme. Et puis tout se complique, un peu comme si Laurent était emporté malgré lui dans une sorte d’engrenage, son hypertension se rappelant par ailleurs dangereusement à lui.

    Puis, presque brusquement, dans les dernières pages, cette comédie prend fin, les choses réelles reprennent leur vraie place, l’émotion succédant presque naturellement tout cela.

     

    Je ne sais si c’est l’ambiance délétère qui, sur le plan international, met en évidence chaque jour un peu plus l’inconséquence de certains chefs d’État et leurs ambitions personnelles et politiques qui déstabilisent le monde et risquent de vitrifier la planète ou le spectacle déplorable que nous donnent nos hommes politiques nationaux où encore notre société qui de plus en plus perd ses repères et ses boussoles, mais, le livre refermé, j’ai eu la certitude que cette lecture m’avait non seulement distrait mais aussi ému. Certes nous sommes dans une fiction et les nombreux rebondissements peuvent la faire paraître à certains moments à la fois absurde et même comique mais la vie reprend son cours, presque normalement. C’est bien écrit, plein d’un humour subtil et le style fluide m’a procuré un bon moment de lecture.

     

  • Chasseurs d'été - Soufiane Khaloua

    La feuille Volante n° 2037 – Février 2026.

     

    Chasseurs d’été - Soufiane Khaloua – Agullo.

     

    Dan, 7 ans, n’est pas américain comme son prénom pourrait le laisser penser, il est marocain et s’appelle Ramadan mais ne connaît pas le Maroc, vit à Bloignes dans cette cité HLM récent nommée, « Saint-Expuéry » entre la voie de chemin de fer et le canal. Il vit avec sa mère, femme de ménage et sa grande sœur Myriam, son père parti loin pour gagner leur vie, ne revenant que de temps en temps pour mieux repartir, un vrai père absent. Dan croise Nelson avec qui il partage la complicité, mais l’achat d’une maison le fait passer dans un autre quartier plus privilégié et rencontrer d’autre copains et surtout Naka qui imprimera sa marque dans sa vie. Après le foot et les filles les années d’adolescence de Dan se déroulent au rythme du changement. Le temps passe et le titre un peu mystérieux du roman s ‘explique, les chasseurs d’été sont ceux qui changent d’hémisphère en fonction des saisons, pour toujours avoir chaud et pour cela il ne faut pas craindre de changer de métier et de mode de vie. Dan et ses copains, dont Naka, sont de ceux-là et, du haut de leur 15 ans, à cause sans doute de leurs premiers émois amoureux, les choses sont bouleversées à cause de la mort mystérieuse de Nelson, officiellement présentée comme un suicide.

    Roman sur le temps qui fuit, sur la jeunesse qui se dérobe avec ses illusions, l’oubli de ses fantasmes, de sa naïveté, de ses 400 coups, de ses zones d’ombre et de ses projets fous, l’entrée de plain pied dans la vie d’adulte avec ses compromis, ses compromissions et le souvenir de cette période désormais révolue à jamais, comme une sorte de paradis perdu

    J’ai eu un peu de mal à entrer dans l’univers créatif de l’auteur mais je n’en ai pas moins poursuivi ma lecture jusqu’au bout, par respect pour son travail, par curiosité aussi. Il y a de la nostalgie, des regrets et pour moi quelque chose qui ressemble un peu à de la déception.

  • La maison vide - Laurent Mauvignier

     

     

    La feuille Volante n° 2036 – Février 2026.

     

    La maison vide – Laurent Mauvignier – Les éditions de minuit.

    Prix Goncourt 2025

     

    Quand une maison familiale qui a résisté au temps, abrité les membres d’une nombreuses parentèle reprend vie après des années d’hibernation, les objets qu’elle protège, longtemps endormis, parfois abîmés, racontent leur histoire et celle de ceux qui ont vécu ici, de famille en famille, avec leurs souvenirs, leurs silences, leurs non-dits. Dans ces murs désormais vides on s’est aimé, on a été heureux, on a travaillé, on a souffert, on est mort. Meubles, photos, lettres ont leur pesant de passé, à tout le moins ce qui a échappé aux ventes, aux destructions, à l’oubli. C’est que, comme beaucoup d’entre nous sans doute, ces souvenirs se sont estompés, quand ils n’ont pas été volontairement voués au néant. L’auteur s’attache donc à ce travail de mémoire à partir de ces modestes repères du temps qui lui évoquent des acteurs et ce qu’il connaît d’eux, de la trace parfois ténue qu’ils ont laissée dans la mémoire collective familiale. Chaque chose rappelle les mariages, les naissances, les deuils mais aussi les hypocrisies, les injustices, les trahisons. Il les écoute et se livre, dans cette maison de ce petit village oublié, inhabitée depuis plus de vingt ans, à ce travail du souvenirs, explorant sur quatre générations ce qu’a été la vie ici à travers les réussites, les échecs, les guerres, les prières…Mais, comme dans toutes les familles il y a des vides que notre auteur s’attache à combler et prête à ces fantômes le fruit de son imagination. Il fouille donc au hasard et trouve une photo au visage absent, une commode dont le marbre est cassé, des bijoux, une Légion d’honneur aux couleurs défraîchies décernée à Jules, le héro de la Grande Guerre, tombé en Argonne, autant de pièces d’un puzzle inconnu. De lui il ne sait pas grand chose mais nous avons tous un parent qui a combattu dans la boue des tranchées. Devant cette prestigieuse décoration militaire, l’auteur imagine la mobilisation, le leurre de la victoire facile, le départ des hommes, les lettres, les rares permissions, les combats meurtriers... Il voit une édition des « Rougon Macquart » de Zola, un piano de concert qui a appartenu à Marie-Ernestine, dite boule-d’Or, son arrière-arrière grand-mère à lui. Un tel instrument est anachronique dans ce décor rural et il s’attache à retisser sa vie, ses illusions, ses déceptions, son mariage arrangé, raté et sans amour, seulement destiné à perpétrer la descendance et assurer la succession paternelle, son abnégation face aux épreuves de cette vie de femme mariée, son quotidien dans l’ombre de Jules qui ne sera jamais « l’homme de sa vie », mais dont la mort au champ d’honneur lui donnera le statut de « veuve de guerre ». Elle sera l’ordonnatrice de la légende de cet homme dont la mort glorieuse sera racontée et embellie par sa propre fille, Marguerite, qui s’inventera non seulement un héros de guerre mais aussi un père aimant qu’elle n’a pourtant que très peu connu Puis la réalité reviendra dans sa cruauté gommer tout ce passé fantasmé. Elle grandira dans la religion, la peur de l’enfer et le mirage de la confession mais toutes ces illusions seront balayées d’un coup par la révélation de l’hypocrisie des adultes et son entrée dans leur monde, très tôt, par le biais de l’apprentissage, lui montrera que le mensonge, la flatterie et le vice font aussi partie de ce jeu social. De cette épreuve, du remariage de sa mère, elle en retirera une envie de liberté, d’indépendance, une impression de solitude et d’abandon aussi mais lui révélera le pouvoir de sa beauté des femmes sur les hommes. Elle sera « la petite » même si ce qualificatif était parfois suivi de substantifs peu flatteurs. Les hostilités de la Deuxième guerre, les illusions où la vraie nature de Marguerite l’amèneront à des choix funestes, à une marginalisation définitive, le pardon impossible et les compromissions auront raison d’André, son mari. D’elle il ne reste plus que des photos collectives où son visage à été noirci au stylo. Des histoires de morts violentes ou lentes...

    C’est donc une saga entre émotion et passion qui a été traversée par des souffrances, des joies et les scandales, des silences et des souvenirs encombrants dont on ne peut parler. Toutes choses égales par ailleurs, mais le sont-elles vraiment, cela ressemble à la vie de bien d’autres familles que le temps gomme petit à petit et fait disparaître. Le livre refermé, je me dis que ce que je viens de lire est bouleversant même si l’imagination de l’auteur qui s’accroche à des objets ou à des souvenirs rend cette histoire plausible, parce que l’espèce humaine est capable du pire comme du meilleur, mais bien souvent du pire, que la vie est une triste comédie et que dans ces conditions la mort est une délivrance.

    Nonobstant des phrases parfois un peu longues, le texte décliné à la première personne est fort bien écrit, avec parfois un humour subtil et le style fluide procure une lecture agréable et facile malgré ces plus de 700 pages. J’ai même eu parfois l’impression que ces mots ont été pesés au trébuchet de la diction à haute voix pour en éprouver la musique, la charge émotionnelle, comme une confidence faite au lecteur et qui a suscité chez moi l’envie de faire également revivre ces pans oubliés de mon histoire personnelle. C’est que, parlant de lui, de ses ancêtres, il fait renaître en nous ce besoin de nous raccrocher à notre passé individuel et familial.

    © H.G.

    (http://hervegautier.e-monsite.com)

  • Les bons sentiments - Karine Sulpice

     

    La feuille Volante n° 2035 – Février 2026.

     

    Les bons sentiments – Karine Sulpice – Lilana Levi.

     

    La nuit de Noël est traditionnellement réservée au réveillon, aux enfants qui rêvent au bonhomme rouge et surtout à ses cadeaux, à la joie de leurs parents et peut-être aussi, pour ceux qui y croient, à la naissance du Sauveur et au rituel religieux. C’est pourtant cette soirée que Julien (Ju) choisit pour tenter de se suicider. Lui c’est un garçon d’une vingtaine d’années qui fut un élève brillant mais que les adultes ont laissé se débrouiller seul avec une dépression qu’il a mal vécue pendant son adolescence. Il cependant été un élève brillant qui s’est retrouvé modeste salarié mais plein de dévouement dans une association dédiée aux plus démunis. A la suite d’un concours de circonstances Ju rate son suicide, pète les plombs* et prend en otage trois collègues de l’association venus gentiment l’accompagner dans sa garde du 24 décembre. Il en blessera seulement une que pourtant il aimait bien, de surcroît par accident.

    Face à lui, Maurane, commandant(e) de police et négociatrice, qui doit interrompre son réveillon prévu en famille, fait son métier de policier et parvient, à force de dialogue pendant une partie de la nuit, à éviter le pire en convainquant Ju de se rendre. C’est à elle qu’il parlera comme on parle à un psychiatre ou à un prêtre pour enfin pouvoir lui dire ce qu’ a été son pauvre parcours qui l’a conduit ici en cette nuit sacrée. Pour lui, la procédure suivra son cours, lui évitant sans doute d’être entraîné dans l’engrenage des faits et broyé par l’appareil judiciaire.

    Pour avoir écouté Ju, avoir été la première personne à prêter attention à la vie dépressive du pauvre jeune homme, à accorder de l’importance à ceux qui font partie de sa vie au quotidien, Maurane en ressent une sorte d’attachement. Avant de disparaître dans le fourgon cellulaire Ju lui désigne Laïla, une « bénéficiaire » de l’association pour qui il s’inquiète. Oubliant sa famille, son rôle maintenant terminé et qu’elle outrepasse , oubliant même le code de procédure, elle se rend chez sa mère.

     

    Le livre refermé qui m’est venu un peu par hasard à cause d’un concours littéraire où il est en lice, je suis partagé. Le style est agréable à lire, le roman bien écrit avec une plume humaniste ce qui paraît normal de la part de cette auteure qui a été journaliste et avocate est dont cet ouvrage est le premier roman. L’histoire est sans doute une fiction qui se termine bien, même si ce genre de « happy end » n’est pas toujours au rendez-vous dans la réalité. Cela dit, j’ai depuis longtemps écrit dans cette chronique que la littérature doit être, entre autres, le miroir de son temps et malheureusement la période que nous vivons est fertile en bouleversements de tous ordres qui attestent que non seulement notre société a perdu nombre de ses boussoles et ses repères mais aussi qu’elle a généré beaucoup de citoyens asociaux qui ne correspondent plus du tout aux critères traditionnels de réussite qu’on met généralement en exergue. Le cas personnel de Ju est intéressant dans la mesure où il a traîner toute son adolescence entre anxiolytiques et pensées suicidaires, perdu et seul dans un décor qui l’ennuyait, où il était transparent. Cette nuit de violence paradoxalement le sauve

    © H.G.

     

    * C’est une anachronique expression qui est parvenue jusqu’à nous tout en perdant son sens premier «  que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître ». Au siècle dernier les compteurs électriques étaient dotés de boîtiers en porcelaine blanche qui contenaient des fils de plomb qui fondaient en cas de surtension et qui ainsi protégeaient les appareils de la maison. Si cela arrivait en pleine nuit, les plus bricoleurs pouvaient donc les changer, mais à la lueur d’une bougie ; Aujourd’hui cela est remplacé par un disjoncteur plus facile à utiliser. Cette expression signifie donc avoir un comportement irrationnel. Je ne souviens que mon grand-père, avant de quitter pour quelques jours la petite maison de son quartier ouvrier, fermait les compteurs de gaz , d’eau et d’électricité. C’était le rituel qui précédait chaque départ en voyage… ça aussi c’est anachronique, mais ce n’est pas le sujet !

     

     

  • Apocalypse bébé- Virginie Despentes

     

    La feuille Volante n° 2034 – Janvier 2026.

     

    Apocalypse bébé– Virginie Despentes – Bernard Grasset (2010).

    Prix Renaudot 2010.

     

    C’est une histoire un peu compliquée, celle de Lucie Tolado est détective privée engagée par une cliente, Mme Galtan, pour surveiller sa petite-fille Valentine, 14 ans, déstructurée et rebelle. L’ayant perdue de vue, elle part à sa recherche accompagnée d’une femme inquiétante dite La Hyène, une autre détective privée, accessoirement lesbienne. Rapidement Lucie qui est une femme un peu perdue est fascinée par les méthodes assez musclées et parfois subtiles mais efficaces de sa coéquipière. Autour d’elle en pleine quête de la jeune fugueuse des personnages apparaissent, liés à Valentine qui se croisent, son père, sa grand-mère, tout ce petit monde sans grande personnalité à l’exception peut-être de sa mère, Gloria, féministe engagée et réellement dévastée par la disparition de sa fille, une mystérieuse prostituée et d’autres personnalités hautes en couleurs. En revanche celle de la jeune fugueuse se précise, marginale certes mais à l’activité sexuelle débordante et il apparaît que cette disparition pourrait bien être liée à des meurtres inexpliqués.

    A l’occasion de ce roman percutant et sombre, l’auteure se penche sur la jeunesse actuelle, coincée entre désillusion, violence et révolte, sans véritable but et surtout sans boussole dans une société elle-même un peu perdue. Lucie Toledo est une femme attachante qui prend son travail à cœur et entend bien retrouver Valentine jusque dans les bas-fonds de cette société parisienne et même barcelonaise.

    J’ai abordé l’univers créatif de Virginie Despentes il y a peu. Son premier roman « baise-moi » m’avait surpris par son style cru et peu littéraire. Sa manière d’écrire a apparemment évolué, plus fluide et spontané. Je suis en effet attaché au fait que le roman doit être le miroir de son époque et refléter la société dans laquelle il s’inscrit. Là, notre auteure est bien dans ce rôle et elle la dépeint comme elle est, violente, insécuritaire, pleine de déviances et d’injustices notamment chez les jeunes qui sont perturbés par la drogue, les fake-news, le harcèlement sexuel qui hypothèquent leur avenir, les déstabilisent

    Même s’il n’est pas catalogué ainsi, c’est une sorte de roman policier mais qui présente une dimension sociale et politique, n’hésitant pas à aborder des sujets comme la sexualité, la pornographie, la violence faite aux femmes. Il s’inscrit dans une société en pleine mutation et c’est sans doute ce qui a motivé le prix Renaudot et la position de finaliste au prix Goncourt de 2010.

     

    J’ai lu ce roman jusqu’au bout par respect pour le travail de l’auteure mais j’ai eu beaucoup de mal à entrer dan son univers créatif.

     

     

  • Baise-moi . Virginie Despentes

     

    La feuille Volante n° 2033 – Janvier 2026.

     

    Baise-moi – Virginie Despentes – Florent Massot éditeur (1994).

     

    C’est le hasard qui fait se rencontrer Nadine et Manu, deux jeunes banlieusardes marginales des « quartiers ». Pour survivre Nadine se prostitue et Manu est actrice dans les films porno. Après le viol de Manu, elles se croisent après avoir chacune commis leur premier crime, Nadine a étranglé sa colocataire et Manu a tué un voyou qui avait défiguré son copain au vitriol. Dans cette situation peu ordinaire elles décident de se lancer ensemble à travers la France dans une cavale à la fois violente et désordonnée faite de beuveries, de racolage, de meurtres gratuits. Le « bourgeois » est leur victime favorite et c’est chez un architecte qu’elles choisissent d’exercer leurs talents en l’assassinant mais lors d’un braquage Manu est tuée et Nadine, déterminée à se suicider est arrêtée par la police.

    Ce roman qui est le premier de l’auteure, est paru en 1994 après pas mal de refus de la part des éditeurs, n’obtient qu’un succès discret jusqu’à sa médiatisation à la télévision ce qui lui permet de voir ses ventes s’envoler. C’est en 2000 que Virginie Despentes et Coralie Trinh Thi réalisent un film inspiré par ce roman et bien accueilli à l’international.

    Que dire de ce livre qui sort carrément du champ traditionnel de la littérature sinon qu’il est entre autres l’image de notre société actuelle, désarticulée, ultraviolette, insécuritaire, qui s’en prend aux plus faibles, où le sexe n’est plus tabou mais un véritable moyen pour parvenir à ses fins, où la femme n’est plus une victime mais un véritable acteur dans le domaine de la vengeance jusques et y compris si celle-ci s’abstient de la morale et des justifications. C’est peu dire qu’il bouscule les «critères  esthétiques» du genre notamment dans l’écriture, brute, sans la moindre recherche littéraire. Le titre un peu racoleur peut être considéré comme une invitation à la lecture, au moins il n’est pas équivoque et on se doute bien qu’on n’est pas dans « Alice au pays des merveilles ». C’est peut-être une manière de provocation mais le texte est surtout un refus de la normalité, une valse entre Éros et Thanatos, l’alcool et la drogue en plus, une prose évoquant des mains de femmes dispensant à la fois le plaisir et la mort. Il y a dans la conduire meurtrière de Nadine et de Manu une sorte de posture de justicière, notamment dans le meurtre de l’architecte, un peu comme si elles prenaient, toutes choses égales par ailleurs, la dimension symbolique des « Furies » romaines et qu’ainsi elles combattaient à travers lui l’ensemble de la société dont elles sont les exclues. Dans cette séquence qui tranche sur leurs pratiques habituelles faites de spontanéité meurtrière, il y a un minium de préparation et de mise en scène. C’est un peu comme si ces « serial-killeuses » étaient impressionnées par leur future victime à qui elles parlent et bien entendu mentent. Il y a même une sorte de tentative d’explication entre eux, (de séduction?) et elles finissent même par justifier leur acte. Je ne suis même pas sûr que l’épilogue, la mort de Manu, la capture de Nadine par la police bien absente de cette aventure, ait une dimension morale tant cette histoire sort de l’ordinaire.

    J’aime lire des romans et celui-ci bouscule un peu les codes et j’en ai été un peu étonné. Après tout j’ai assez écrit dans cette chronique qu’un des rôles du roman est d’être le reflet de la société dans laquelle il s’inscrit. C’est donc une occasion de « penser contre moi-même » et je juge cela plutôt bien. Si j’ai eu quelques difficultés à lire jusqu’à la fin j’ai quand même poussé ma lecture au bout ne serai-ce que par respect pour le travail de l’auteure mais aussi pour m’en faire une idée puisqu’elle est ainsi entrée dans « la littérature » contemporaine. Ce livre détonne en effet mais la littérature, quoiqu’on puisse en penser, n’est pas une discipline figée et il n’a pas manqué, au cours de son histoire, d’écrivains pour la faire sortir de son carcan intellectuel, lui donner un souffle populaire, étonnant, déjanté, voire carrément extravaguant, invitant le lecteur à voir les choses autrement .

    Je suis peut-être un vieux dinosaure mais pour moi la lecture doit aussi être un plaisir, celui de lire quelque chose de bien écrit et qui me fasse rêver. Là, je dois bien avouer que rien de cela n’a pas été au rendez-vous.

     

     

     

  • Voyage avec Charley - John Steinbeck

     

    La feuille Volante n° 2032 – Janvier 2026.

     

    Voyage avec Charley (Mon caniche, L’Amérique et moi) – John Steinbeck – Édition Phébus .(1995) - Traduit de l’américain par Monique Thiès

     

    En septembre 1960 John Steinbeck (1902- 1968), mondialement connu pour ses romans tels que «  Les raisons de la colère », « Des souris et des hommes » ou « A l’est d’Éden », même s’il n’est pas encore nobelisé, ce qui lui arrivera deux ans plus tard, décide de partir à la découverte de son propre pays, lui dont l’œuvre se déroule principalement en Californie pendant la Grande Dépression et parle des injustices sociales. Pour cela il décide de voyager seul et incognito pour privilégier les rencontres authentiques, se fait construire une sorte de mobile-home et emmène son chien, un caniche français nommé Charley, pour lui confier ses impressions et discuter avec lui. Si les échanges entre un homme et son chien(son chat?) peuvent parfois réserver des surprises et pas mal de sources d’étonnement (Il lui donne même la parole), l’équipée, façon road-trip à la Jack Kérouac, très en vogue à l’époque, dure 75 jours, traverse le pays de New York à la Californie puis retour par les états du sud. Une sorte d’occasion qu’il se donne pour aller à la découverte de son propre pays.

    Une telle démarche sollicite la mémoire et notre auteur ne manque pas ce rendez-vous avec ses souvenirs. Dans ce livre écrit sur un ton humoristique, alternativement dans un style fluide sans recherche littéraire et qui voisine avec de longues descriptions des paysages qui font penser aux grands espaces, notre auteur s’attache aux échanges avec des Américains de rencontre, grâce d’ailleurs aux bons offices de Charley. Il découvre un pays, le sien, qu’il ne connaissais pas vraiment, décrit une nouvelle « american way of life » faite de maisons-caravanes itinérantes et leurs nouvelles commodités, le progrès, la mobilité, les autoroutes, l’essor de la BD, un nouveau souffle de la littérature orientée vers le sexe, la violence, le crime, la réalité pour ces enfants de migrants qui étaient la force vitale de ce pays, une civilisation qu’il semblait ignorer.  Pendant son parcours il fréquente les routiers, sympathise avec eux, chemin faisant il découvre des gens différents, plus ouverts, moins enclins au parler local et le désert l’invite à une réflexion sur la vie, la société, l’humanité mais on sent dans ses propos une certaine mélancolie face à une manière d’uniformisation de l’Amérique atteinte par la modernité et surtout dénonce la ségrégation raciale dans les états du sud.

    Ce n’est sans doute pas l’œuvre de Steinbeck la plus connue mais c’est un témoignage sur cette période et qui eut un grand succès à sa publication. J’ai eu plaisir à le lire notamment à cause de l’authenticité des échanges, un écrivain devant être, à mon avis et entre autres, le témoin de son temps. Steinbeck est un authentique américain qui aime son pays, mais les contrées qu ‘il traverse successivement lui donnent à penser qu’il ne le reconnaît plus vraiment et, malgré sa verve, on sent, au fil des lignes une réelle déconvenue. Il y a une incontestable nostalgie dans cette longue évocation , un certain désarroi même.

    Si on excepte les œuvres posthumes, ce roman est l’un des derniers parus de son vivant. Il y constate que les choses ont changé dans son pays et le déplore un peu comme s’il disait adieu à quelque chose. C’est sans doute le sens de la préface de Michel Le Bris. La tentation est grande pour ceux qui sont en fin de parcours de proclamer que « c’était mieux avant » même si cette affirmation est souvent sujette à débats. Je l’ai ressentie comme cela même si cette formule m’a toujours paru fausse. Pour autant je me demande comment il réagirait s’il voyait son pays aujourd’hui !

     

    Pour autant, quelques cinquante ans plus tard, en 2010, un journaliste américain Bill Steigerwald décide de remarcher sur les traces de Steinbeck dont il apprécie l’œuvre à l’aide de témoignages de proches de l’écrivain, de sa correspondance et d’une première version du texte retrouvée par hasard. Au terme de ses investigations, Steigerwald, s’aperçoit que même si l’auteur fait, dans son récit quelques allusions à des visites de sa femme, il a en réalité effectué son voyage non pas seul mais en sa compagnie et qu’ils ont plus volontiers fréquenté les hôtels plutôt que leur inconfortable habitat mobile. Quant à Charley il a souvent connu les chenils avec, il est vrai, la possibilité qui était la sienne de partager ses impressions de voyages... avec ses colocataires canins*. Ainsi ce roman serait une mise en scène et les circonstances de ce voyage ne correspondraient pas exactement à la réalité. Qu’importe après tout et si nous avons affaire à une fiction qui est le domaine des romanciers, ce livre met au moins en évidence le talent de l’écrivain d’autant plus pertinent que le message de désillusion qu’il transmet est une source de réflexions pour le lecteur d’aujourd’hui.

     

    * J’ai découvert cette information sous la plume de Pierre Bayard (« Comment parler des faits qui ne se sont pas produits » Éditions de Minuit – 2020- p 32)

  • Le nom de la rose

     

    La feuille Volante n° 2031 – Janvier 2026.

     

    Le nom de la rose – Umberto Eco – Grasset.(1980)

    Traduit e l’italien par Jean-Noël Schifano.

    Prix Médicis étranger 1982 :

     

    Transportons nous au Moyen-Age, plus précisément en 1327 dans une abbaye bénédictine située dans le nord de l’Italie et célèbre pour sa richesse, son aura l’importance de sa bibliothèque, saint lieu où, en principe, ne règne que silence, connaissance, prière et recueillement. Pourtant, à l’extérieur, c’est le chaos et le monde catholique est secoué, le pape d’Avignon qui ne pense qu’à assurer son pouvoir temporel et ses richesses est qualifié d’hérétique par les théologiens franciscains au sujet de la pauvreté de Jésus, l’empereur d’Allemagne qui guerroie en Italie et s’oppose à la papauté, quant à l’ordre public il vaut mieux ne pas en parler, des bandes rivales pillant les campagnes..

    Un ancien inquisiteur, Guillaume de Baskerville, est chargé d’y organiser une rencontre un peu compliquée politiquement par les circonstances entre les deux factions ennemies. Il est accompagné de son fidèle secrétaire Adso de Melk, un novice, le narrateur de cette histoire longtemps après qu’il en a été le témoin et qui se déroule sur sept jours au rythme des rituels de la vie monastique. Ils arrivent dans cette abbaye et Guillaume, dans ce contexte délicat, il se voit prié d’éclaircir, de préférence avant l’arrivée des délégations, la mort mystérieuse d’un moine, retrouvé au pied des murailles du couvent suivie d’autres, un par jour, de vrais meurtres en série, le chiffre sept évoquant l’Apocalypse. Il se trouve donc transformé ainsi en véritable enquêteur, d’ailleurs fort perspicace, face à des morts suspectes, étudie cette communauté religieuse et y découvre non seulement une réelle abondance de reliques saintes, mais sans doute pas toutes vraies, une authentique dévotion et des travaux tout entiers tournés vers la gloire de Dieu comme il convient à une abbaye mais également une société gangrenée par la cruauté, la séduction, par l’érotisme, la sodomie, sorcellerie, les nombreuses reliques saintes trafiquées et ainsi que des nombreux secrets du monastère soigneusement cachés. Il constate l’opposition qui existe entre certains de ses membres pour l’accession à des postes prestigieux et qui ont pu susciter des meurtres, avec en toile de fond de vieilles histoires d’hérésie avec la procédure de la justice ecclésiastique de l’époque c‘est à dire tortures indispensables aux aveux puis bûchers, obsession du péché, du démon et le respect des dogmes.

    Baskerville se trouve en concurrence avec Bernard Gui, inquisiteur, dominicain et représentant de la papauté, en réalité un vieil ennemi qui va s’intéresser à l’enquête de Guillaume et la compliquer par son attitude. Guillaume parvient à la conclusion que ces meurtres sont liés à un livre mystérieux, responsable de toutes ces morts et conservé à la bibliothèque construite en forme de labyrinthe et qui semble être le centre de ce monastère. Le résultat de ses investigations ne sera connu qu’à la fin, après la destruction par le feu de l’ensemble des bâtiments. Ce livre écrit en arabe et en grec et détenu par Jorge, un vieux moine bibliothécaire aveugle, se révèle être en partie de «  la Poétique » d’Aristote où l’auteur s’intéresse au rire en ce qu’il est le remède contre la peur. Or selon Jorge on ne peut aimer Dieu que si on le craint et le rire est donc incompatible avec la foi. Il interdit aux autres moines la lecture de ce livre, la connaissance de ce qu’il renferme étant à ses yeux antinomique avec la religion. Guillaume comprend la véritable fonction de ce livre et son réel pouvoir et parvient à déjouer par un subterfuge les manœuvres meurtrières du moine. C’est un peu comme un interdit, celui de la connaissance

    C’est donc un roman policier médiéval en même temps qu’une intéressante étude psychologique de personnages, somptueusement écrit, érudit, documenté et traduit et qui a fait l’objet d’une adaptation cinématographique non moins passionnante de Jean-Jacques Annaud (1986) et servis par de bons acteurs. Reste le titre qui fait référence à une rose, fleur à la fois belle, enivrante par sa fragrance mais aussi symbole du mystère de la vie et de la mort.