la feuille volante
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Comment parler de faits qui ne se sont pas produits?
- Le 15/01/2026
- Dans littérature française et francophone
La feuille Volante n° 2030 – Janvier 2026.
Comment parler des faits qui ne se sont pas produits ? – Pierre Bayard - Les Éditions de Minuit.
Avec ce titre Pierre Bayard qui n’est pas un paradoxe près continue de s’interroger sur le monde qui l’entoure. D’emblée, et de la part de l’ écrivain qu’il est, la question peut étonner. En effet c’est un peu l’apanage de certains auteurs que de raconter des histoires qui ne se sont jamais produites et qui ne se produiront jamais, les gens pressés appellent cela de la fiction, et les lecteurs, entre crédulité et doute, reçoivent ce récit avec bienveillance. Qu’est ce en effet qu’un roman si ce n’est que la création artificielle de décor et de situations dans lesquels évoluent des personnages qui n’existent pas ou à qui l’on prête des réactions qu’ils n’auraient jamais eues. Cela amène notre auteur, à l’occasion de quelques exemples, à réfléchir sur la créativité du romancier et à se pencher sur la « vérité littéraire » de situations qui n’existent que grâce à lui où il mêle parfois réalité et imagination. Il réalise un texte qui à la fois est l’expression de son message et de ses états d’âme en espérant que son lecteur entrera dans sa démarche. Il s’agit donc là d’une « vérité subjective » que le lecteur peut soit recevoir en l’état soit mettre en doute. D’autre part, les romanciers peuvent parfaitement inventer des circonstances qui n’ont jamais existé ne serait-ce que pour se mettre en valeur, donné après coup une sorte d’unité ou d’importance à leur œuvre et ces mensonges répétés à l’envi, et qui plus est écrits, peuvent suffire dans l’esprit de leur auteur, et donc de leurs lecteurs, pour se transformer en vérité. Pierre Bayard donne l’exemple du poète-diplomate Saint-John Perse, Prix Nobel de Littérature, qui réécrivit en l’enrichissant une partie de son œuvre poétique et épistolaire dans le souci d’unité créatrice et dans celui de laisser à la postérité une image de génie visionnaire. C’est là un bon exemple de faits dont on parle toujours mais qui ne se sont jamais produits. De même Pierre Bayard évoque la vie sexuelle mouvementée et complexe de la diariste Anaïs Nin qui se caractérise par un grand nombre d’amants mais aussi par une inflation constante de mensonges même s’il préfère y voir une « pulsion narrative » générateur du plaisir complice de ses lecteurs. Je me souviens de mes lointaines études où le jeune Chateaubriand s’embarque pour le Nouveau Monde en principe à des fins géographiques. Il décrit entre autres les rives du Meschacebé (Missisipi) en Louisiane où il est pratiquement admis qu’il n’a jamais mis les pieds. De même Le « Livre des merveilles » de Marco Polo a suscité de vives polémiques. D’autre part, la tentation est grande pour un écrivain de vouloir recomposer le réel en présentant comme vraisemblables des faits qui n’ont jamais existé et ce d’autant plus qu’il s’adresse dans son récit à cette part de nous-mêmes héritée de l’enfance où on aime croire aux contes de fée et qui accueille ainsi favorablement la fiction.
Dans le domaine politique qui est le lieu privilégié du mensonge, notre auteur voit de la part du commun des mortels un sentiment de crédulité extrême, un état d’aveuglement, une sorte de besoin de croire qui participe de ce discours à propos de faits inexistants. En pédagogue avisé il entreprend, à l’aide d’exemples concrets qui eux se sont produits de dispenser certains conseils pour ne pas tomber ans ce genre de piège. Résister à la panique collective en n’écoutant pas son imagination est la première d’entre elles, la crédibilité extrême pouvant nourrir une rumeur persistante parmi la population, alimentée elle-même par la lâcheté humaine en est une autre.
Et notre auteur d’en appeler au droit qui est le nôtre dans une société démocratique de rêver et de faire rêver, de raconter des histoires par la pratique de l’invention de mondes parallèles comme pendant de la réalité quotidienne pas toujours belle ; ;
J’ai toujours plaisir à lire Pierre Bayard.
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Zoc - Jade Khoo
- Le 10/01/2026
- Dans littérature française et francophone
N°1703 – Janvier 2023
ZOC – Jade Khoo – Dargaud.
Voulez-vous tout savoir sur la formation des nuages ou sur l’art de résoudre les problèmes créés par les inondations ?
Zoc est une jeune fille bien ordinaire, pas tant que cela cependant puisqu’elle a la faculté d’attirer l’eau par la tresse de ses cheveux. Ce détail et plutôt embarrassant et pas vraiment porteur d’avenir pour un futur métier. Pourtant elle est animée des meilleures intentions et cherche surtout à faire le bien autour d’elle. L’occasion lui en est donnée par une inondation dans une région qu’elle est invitée à assécher. Elle croise Kael, un garçon qui porte le feu en lui et cela ressemble à une belle rencontre comme il nous en arrive parfois.
Pour moi cela ressemble à un conte pour enfants dans lequel je ne suis que très peu entré à cause du graphisme sans doute et assurément aussi de mon âge sans doute, une histoire irréelle bien éloignée d’une réalité quotidienne où la règle du jeu n’a rien de si altruiste, malheureusement !
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L’étoile brisée – Nadeije Laneyrie-Dagen
- Le 10/01/2026
- Dans littérature française et francophone
N° 1561 - Juillet 2021
L’étoile brisée – Nadeije Laneyrie-Dagen – Gallimard.
Je remercie les éditions Gallimard et Babelio de m’avoir permis de découvrir ce roman exceptionnel.
C’est une grande fresque historique, sociologique et ethnographique (j’ai lu avec plaisir notamment ce qui concerne les Tupinambas) où la richesse de la documentation le dispute à l’imagination la plus passionnée. Ici, au début, le lecteur est transporté dans un petit port espagnol, à la toute fin du Moyen-Age, où, après une période de cohabitation, les catholiques se sont mis à haïr les juifs et à les persécuter au motif qu’ils étaient un peuple déicide. Ainsi, pour sauver ses deux fils, Yehohanan et Yehoyakim, la famille Cocia les envoie sur les route de l’Europe. Ce roman relate leurs errances et c’est donc l’occasion de vivre l’ambiance de cette aube de la Renaissance qui commence à contester la toute puissance de l’Église catholique qui a baigné le Moyen-Age avec ses rituels incontournables et omniprésents, ses abus, l’intolérante Inquisition et son cortège d’ordalies, de « questions », de bûchers, et de tortures, les massacres de juifs, leur fuite, parfois leur conversion forcée ou l’abandon de leur identité pour survivre et continuer à exister et à commercer malgré la haine des chrétiens. Grâce à de nombreuses sagas que nous conte l’auteure, le lecteur voyage dans tout le monde connu, de l’Espagne à la Toscane, de la France à l’Allemagne, de l’Angleterre à Venise et aussi dans les contrées inconnues de l’Amérique, croise la mort et connaît des voyageurs émouvants au destin parfois étonnants que ce genre d’époque est capable d’engendrer. C’est le cas de Tyterogat, esclave indienne devenue Maria Canar, maîtresse d’Americo Vespucci puis son épouse. Yehohanan devenu Juan depuis de sa conversion au christianisme, fils de cordonnier et petit-fils de rabbin, deviendra marin, pilote et cosmographe, compagnon de Vespucci et de Colomb, puis reviendra Yahia, réfugié séfarade en Afrique, dessinateur de cartes destinées à l’empire ottoman. Son frère sera le médecin de Luther ...Ils sont croiser d’autres personnages, ce qui donne à ce roman une sorte d’unité, une dimension un peu vertigineuse à cause du temps qui passe apaise parfois les tensions, et confère assurément un intérêt supplémentaire au récit.
Des destins, grands ou petits se font et se défont, des vies se déroulent, des amitiés se nouent et se dénouent, des amours se tissent, des unions se créent, autant d’aventures personnelles faites de frasques ou de vertu, avec secret ou tapage, dans la vie ou dans la mort, autant d’histoires individuelles qui s’inscrivent dans celle plus grande de l’humanité. Le texte invite le lecteur à Florence pour le supplice de Savonarole, suit l’étonnant destin de la famille Vespucci, celui d’Amerigo et de son aventure américaine, évoque les guerres menées en Méditerranée contre les musulmans et la pratique de l’esclavage. Il assiste au partage des terres nouvelles entre le Portugal et l’Espagne, aux querelles sur les cartes, aux interprétations divergentes qu’on peut donner aux terres nouvellement conquises, et notamment l’Inde, à cause des richesses potentielles qu’on en espère, de leur peuplement afin de mieux les exploiter et de la nécessité de les évangéliser. Il est l’invité des joutes en temps de paix grâce auxquelles on se prépare à la guerre, est informé des mariages arrangés entre les nobles ou les importants négociants pour des questions d’intérêt, des dotes qu’on discute âprement, connaît le sort des enfants non désirés qu’on abandonne en les déposant le matin à la porte d’un hospice, celui des filiations parfois douteuses, celui des épouses innocentes livrées lors de la nuit de noces à la violence d’un époux souvent plus vieux, seulement désireux de vérifier que sa promise est vierge, qu’elle a encore ce pucelage indispensable à une alliance légitime et qu’elle ne sera destinée qu’à porter sa future descendance masculine. Il est le témoin des grands changements de mentalités, de la moralité discutable de certains ecclésiastiques, du trafic de l’Église autour des reliques et des indulgences pour financer la future basilique de Rome et qui précipitera le schisme protestant de Luther et ses changements radicaux, l’affirmation, contre l’avis de Ptolémée, de la rotondité de la terre, de sa rotation sur elle-même et de sa révolution autour du soleil, de la représentation artistique des corps nus, de la dissection des cadavres humains, du doute qui s’insinue chez certains penseurs sur l’existence même de Dieu. Il voit les luttes ordinaires menées depuis toujours par les hommes pour obtenir le pouvoir ou la fortune et qui pour cela engendrent les pires ignominies et la tentative des femmes pour s’affirmer face à eux parce que, sans elles, point de plaisirs des sens, point de descendance et donc de dynastie ou de successeur dans le commerce.
Le livre refermé, j’ai eu, comme à chaque fois que je lis une saga, l’image de la condition humaine avec cette extraordinaire volonté de faire prévaloir la vie qui est unique et malheureusement parfois inique, avec sa difficile quête du bonheur et de la survie dans les périodes troublées. Dans ce genre de récit au long cours on est toujours confronté au sens de la famille, au mensonge, à l’hypocrisie, à la liberté, au destin, à la volonté des autres, aux nombreux paradoxes de la vie qui pour les uns est belle et pour d’autres un fardeau mais dont chacun n’est ici-bas qu’usufruitier, avec la mort au bout du chemin après les espoirs, les illusions, les échecs qui la jalonnent. Il y a le parcours individuel avec ses parts d’ombres, la trace qu’il laisse dans le souvenir des autres, le temps qui passe et le vertige qu’il imprime en nous, la mémoire des choses avec ses regrets et ses remords, la certitude que nous ne sommes ici que de passage, sans autre horizon que la contingence.
Ce remarquable roman fait 740 pages mais je l’ai lu avec grand plaisir grâce notamment à la fluidité du style de l’auteure, sans que l’ennui ou la lassitude ne s’invitent dans ma lecture. Cet ouvrage très pédagogique transforme le lecteur en un grand observateur de cette période de l’humanité qui mérite bien son nom de Renaissance après les années d’obscurantisme religieux et social du Moyen-Age.
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L’étoile brisée – Nadeije Laneyrie-Dagen
- Le 10/01/2026
- Dans littérature française et francophone
N° 1561 - Juillet 2021
L’étoile brisée – Nadeije Laneyrie-Dagen – Gallimard.
Je remercie les éditions Gallimard et Babelio de m’avoir permis de découvrir ce roman exceptionnel.
C’est une grande fresque historique, sociologique et ethnographique (j’ai lu avec plaisir notamment ce qui concerne les Tupinambas) où la richesse de la documentation le dispute à l’imagination la plus passionnée. Ici, au début, le lecteur est transporté dans un petit port espagnol, à la toute fin du Moyen-Age, où, après une période de cohabitation, les catholiques se sont mis à haïr les juifs et à les persécuter au motif qu’ils étaient un peuple déicide. Ainsi, pour sauver ses deux fils, Yehohanan et Yehoyakim, la famille Cocia les envoie sur les route de l’Europe. Ce roman relate leurs errances et c’est donc l’occasion de vivre l’ambiance de cette aube de la Renaissance qui commence à contester la toute puissance de l’Église catholique qui a baigné le Moyen-Age avec ses rituels incontournables et omniprésents, ses abus, l’intolérante Inquisition et son cortège d’ordalies, de « questions », de bûchers, et de tortures, les massacres de juifs, leur fuite, parfois leur conversion forcée ou l’abandon de leur identité pour survivre et continuer à exister et à commercer malgré la haine des chrétiens. Grâce à de nombreuses sagas que nous conte l’auteure, le lecteur voyage dans tout le monde connu, de l’Espagne à la Toscane, de la France à l’Allemagne, de l’Angleterre à Venise et aussi dans les contrées inconnues de l’Amérique, croise la mort et connaît des voyageurs émouvants au destin parfois étonnants que ce genre d’époque est capable d’engendrer. C’est le cas de Tyterogat, esclave indienne devenue Maria Canar, maîtresse d’Americo Vespucci puis son épouse. Yehohanan devenu Juan depuis de sa conversion au christianisme, fils de cordonnier et petit-fils de rabbin, deviendra marin, pilote et cosmographe, compagnon de Vespucci et de Colomb, puis reviendra Yahia, réfugié séfarade en Afrique, dessinateur de cartes destinées à l’empire ottoman. Son frère sera le médecin de Luther ...Ils sont croiser d’autres personnages, ce qui donne à ce roman une sorte d’unité, une dimension un peu vertigineuse à cause du temps qui passe apaise parfois les tensions, et confère assurément un intérêt supplémentaire au récit.
Des destins, grands ou petits se font et se défont, des vies se déroulent, des amitiés se nouent et se dénouent, des amours se tissent, des unions se créent, autant d’aventures personnelles faites de frasques ou de vertu, avec secret ou tapage, dans la vie ou dans la mort, autant d’histoires individuelles qui s’inscrivent dans celle plus grande de l’humanité. Le texte invite le lecteur à Florence pour le supplice de Savonarole, suit l’étonnant destin de la famille Vespucci, celui d’Amerigo et de son aventure américaine, évoque les guerres menées en Méditerranée contre les musulmans et la pratique de l’esclavage. Il assiste au partage des terres nouvelles entre le Portugal et l’Espagne, aux querelles sur les cartes, aux interprétations divergentes qu’on peut donner aux terres nouvellement conquises, et notamment l’Inde, à cause des richesses potentielles qu’on en espère, de leur peuplement afin de mieux les exploiter et de la nécessité de les évangéliser. Il est l’invité des joutes en temps de paix grâce auxquelles on se prépare à la guerre, est informé des mariages arrangés entre les nobles ou les importants négociants pour des questions d’intérêt, des dotes qu’on discute âprement, connaît le sort des enfants non désirés qu’on abandonne en les déposant le matin à la porte d’un hospice, celui des filiations parfois douteuses, celui des épouses innocentes livrées lors de la nuit de noces à la violence d’un époux souvent plus vieux, seulement désireux de vérifier que sa promise est vierge, qu’elle a encore ce pucelage indispensable à une alliance légitime et qu’elle ne sera destinée qu’à porter sa future descendance masculine. Il est le témoin des grands changements de mentalités, de la moralité discutable de certains ecclésiastiques, du trafic de l’Église autour des reliques et des indulgences pour financer la future basilique de Rome et qui précipitera le schisme protestant de Luther et ses changements radicaux, l’affirmation, contre l’avis de Ptolémée, de la rotondité de la terre, de sa rotation sur elle-même et de sa révolution autour du soleil, de la représentation artistique des corps nus, de la dissection des cadavres humains, du doute qui s’insinue chez certains penseurs sur l’existence même de Dieu. Il voit les luttes ordinaires menées depuis toujours par les hommes pour obtenir le pouvoir ou la fortune et qui pour cela engendrent les pires ignominies et la tentative des femmes pour s’affirmer face à eux parce que, sans elles, point de plaisirs des sens, point de descendance et donc de dynastie ou de successeur dans le commerce.
Le livre refermé, j’ai eu, comme à chaque fois que je lis une saga, l’image de la condition humaine avec cette extraordinaire volonté de faire prévaloir la vie qui est unique et malheureusement parfois inique, avec sa difficile quête du bonheur et de la survie dans les périodes troublées. Dans ce genre de récit au long cours on est toujours confronté au sens de la famille, au mensonge, à l’hypocrisie, à la liberté, au destin, à la volonté des autres, aux nombreux paradoxes de la vie qui pour les uns est belle et pour d’autres un fardeau mais dont chacun n’est ici-bas qu’usufruitier, avec la mort au bout du chemin après les espoirs, les illusions, les échecs qui la jalonnent. Il y a le parcours individuel avec ses parts d’ombres, la trace qu’il laisse dans le souvenir des autres, le temps qui passe et le vertige qu’il imprime en nous, la mémoire des choses avec ses regrets et ses remords, la certitude que nous ne sommes ici que de passage, sans autre horizon que la contingence.
Ce remarquable roman fait 740 pages mais je l’ai lu avec grand plaisir grâce notamment à la fluidité du style de l’auteure, sans que l’ennui ou la lassitude ne s’invitent dans ma lecture. Cet ouvrage très pédagogique transforme le lecteur en un grand observateur de cette période de l’humanité qui mérite bien son nom de Renaissance après les années d’obscurantisme religieux et social du Moyen-Age.
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Les trois sœurs qui faisaient danser les exilés – Aurélia Cassigneul-Ojeda
- Le 10/01/2026
- Dans Littérature hispanique et ibérique
La Feuille Volante n° 1472 – Juin 2020.
Les trois sœurs qui faisaient danser les exilés – Aurélia Cassigneul-Ojeda – Ateliers Henry Dougier.
Je remercie l’éditeur de m’avoir fait parvenir cet ouvrage.
Quand on achète une vieille maison, on acquiert aussi un peu de son histoire, de celle des gens qui l’ont habitée, surtout si on y découvre de vielles photos, des souvenirs cachés, de vieux cahiers, autant de jalons, de bribes de souvenirs laissés par les anciens occupants. C’est ce qui arrive à Gabriele, la quarantaine, fraîchement divorcé, fils de pauvres immigrés italiens des Pouilles, qui vient de faire l’acquisition, un peu par hasard d’une vieille bâtisse où il vit seul, à Cerbère, cette ville coincée entre la mer et la montagne, à la frontière espagnole. On appelle cette maison rose « La maison des Fleurs » parce ses dernières habitantes, trois sœurs espagnoles bien différentes les unes des autres, parties depuis longtemps, s’appelaient Bégonia, Rosa et Flora et y vivaient avec leur père Diego Sevilla, un artiste peintre. Après leur défaite en 1939, les républicains, fuyant à pied le franquisme, y ont été accueillis, une façon pour elles de gommer la culpabilité d’avoir été épargnées par cette guerre fratricide et meurtrière, alors que la France, « pays des droits de l’homme », les recevait si mal. Gabriele retrouve des clichés, des lettres, des carnets, des traces de cette période de la « Retirada », rédigés par Flora, l’aînée, qui témoignent de la détresse, du désespoir de ces pauvres gens qui ont tout abandonné, un peu comme ses parents partis des Pouilles. C’est comme un livre de bord qui témoigne de l’histoire de Clara, d’Alfredo, Eleidora, Raoul, Pedro qui ont passé ici quelques jours, cachés, pour repartir ensuite dans des camps indignes de la France, « les camps de la honte » a-t-on pu dire, avec la misère et la mort ou vers un autre destin d’exilés. Ils ont marqué leur passage dans cette maison et les « Fleurs » en ont gardé la mémoire. Plus tard, après la déclaration de guerre, ce seront des juifs en fuite, les maquisards et la Résistance, malgré les Allemands et l’Occupation, (plus tard des rapatriés d’Algérie s’y retrouveront) et toujours cette chronique en pointillés, entre témoignages, confidences et non-dits. Bien sûr, au cours de cette période troublée, les « Fleurs » ont connu l’amour, la peur, la cruauté, la trahison, le désespoir, la honte, le deuil, la lâcheté, la solitude et finalement ont quitté chacune leur tour cette bâtisse, son histoire, ses fantômes pour un ailleurs… Grace à ces vies qu’il a connues, en quelque sorte, par effraction, Gabriele s’est retrouvé lui-même à travers les carnets de sa mère qu’il n’avait pas pu lire auparavant .
Plus qu’un roman, c’est une évocation de cette période qui a déchiré l’Espagne et qui s’est prolongée par une dictature de quarante années, privant pour longtemps les républicains de leur pays, les contraignant à s’établir ailleurs où ils n’ont été que des étrangers, condamnés plus que les autres à réussir leur vie en oubliant leur langue et leurs racines pour s’intégrer à leur nouvelle patrie. Cette obligation d’exil rejoint, mais dans un autre contexte, celle des parents de Gabriele qui eux aussi ont été des « ritals » à leur arrivée en France, un peu trop vite qualifiée de « pays de la liberté ». Cet ouvrage est d’une brûlante actualité quand les immigrés frappent encore aujourd’hui à nos portes.
C’est une réflexion sur la mémoire, sur la vie de ces trois femmes qui ont vu dans cette maison se dérouler sous leurs yeux une page d’histoire, une réflexion sur la manière dont on mène sa propre vie, à la recherche légitime du bonheur, concept un peu vague construit intimement à coups de certitudes personnelles, de rêves de jeunesse, d’espoirs et d’illusions, qui peut être un rendez-vous manqué sans qu’on n’y puisse rien parce que des événements extérieurs ou simplement les autres sont venus bousculer cette quête et en ont fait une impossibilité définitive, douloureusement frustrante. Flora, l’auteur de ces carnets fait en quelque sorte le bilan de leurs vies aussi contrastées qu’elles ont été différentes et cela consacre l’effet cathartique de l’écriture, des mots écrits qui conservent la mémoire, qu’on ne garde plus pour soi et qu’on confie au fragile support du papier pour exorciser sa souffrance intime.
C’est un témoignage poignant fort bien écrit avec des descriptions poétiques somptueuses. Cela fut pour moi un bon moment de lecture et un réel plaisir. ©Hervé Gautier http:// hervegautier.e-monsite
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Retour à Ithaque
- Le 08/01/2026
- Dans cinéma espagnol
La Feuille Volante - N° 2018– Octobre 2025.
Retour à Ithaque– Un film de Laurent Cantet, écrit par lui-même et par Leonardo Padura. (2014)
Ithaque c’est, dans l’Odyssée d’Homère, une île dont Ulysse est le roi et qu’il regagne au terme d’une longue errance en mer. Il y retrouve son épouse Pénélope qui l’a attendu malgré les sollicitations de nombreux soupirants.
Sur une terrasse qui domine La Havane au soleil couchant, quatre amis, Tania (Isabel Santos), Eddy (Jorge Perugorría), Aldo (Pedro Julio Dias Ferran) , Rafa (Fernando Hechevarria) se retrouvent pour fêter le retour d’Amedeo (Nestór Jimenez) après seize ans d’exil en Espagne. Du crépuscule à l’aube ils évoquent leur jeunesse, leurs projets de vie, leurs espérances et la joyeuse bande de copains qu’ils formaient. Ce retour dans le passé, commencé au départ dans la bonne humeur, ne va évidemment pas sans dialogues parfois cruels et sans concession ce qui en fait un film humain et donc universel, évoquant le traditionnel thème des « rêves perdus », de l’amitié, de la fidélité, de la foi trahie.
Amedeo est un écrivain cubain jadis primé mais qui s’est exilé en Espagne, abandonnant sa femme atteinte d’un cancer, Rafa est un peintre un peu alcoolique qui a arrêté de peindre et survit en vendant des croûtes, Tania est une ophtalmologue complètement ruinée dont les enfants sont partis aux USA avec leur père, comme beaucoup de Cubains, Eddy est un cadre du castrisme, corrompu et arriviste, ce que ses amis ne lui pardonnent pas et surtout un écrivain raté et Aldo, le noir, l’hôte du groupe qui pourtant avait cru au socialisme, survit en bricolant des batteries automobiles et qui doit supporter son fils adolescent, Yoenis, qui ne fait rien et souhaite quitter Cuba. Chacun fait son propre bilan, à la fois cruel et désabusé et évidemment celui de Cuba durant ces seize années difficiles imposées par Castro, qui ont fait suite à la chute de l’URSS et compliqué la vie des Cubains avec la peur, la pauvreté, l’exil et la corruption.
La classique unité de temps , de lieu et d’action (ou d’inaction puisqu’il ne s’agit que de dialogues, d’une sorte de huis-clos sur le toit d’un immeuble) est respectée. Le film se déroule face à la mer qui symbolise la fuite et dans contexte d’une ville foisonnante de bruits et de vie. C’est un film sur le temps passé et donc le vieillissement, la nostalgie où chacun vit difficilement avec ses lâchetés, ses désillusions, ses compromissions, ses regrets, ses remords et cela renvoie à la situation de Cuba lui-même englué dans une dictature castriste et ses promesses avortées. C’est aussi un hymne à l’amitié malgré le sacrifice d’une génération qui a cru à la révolution castriste et qui prend conscience qu’elle a été laissée pour compte.
Leonardo Padura est le co-auteur de ce film et il est incontestable qu’il se retrouve dans le personnage d’Aldo. En effet Padura qui possède également la nationalité espagnole depuis 2011 et donc pourrait vivre en Espagne, mais préfère son Île. Il dit d’ailleurs avoir non pas deux nationalités mais deux citoyennetés et que sa seule nationalité c’est Cuba sans laquelle il ne peut écrire. Le régime contre lequel il est très critique ne lui ouvre que rarement les portes des médias qu’il contrôle alors que son succès est indéniable sur l’île et à l’international. Il y vit donc d’une manière quasiment anonyme.
Ce film est surtout le dernier de Laurent Cantet, metteur en scène humaniste qui jette sur le monde qui l’entoure un regard critique et curieux des problèmes de son temps, palme d’or à Cannes en 2008 pour « Entre les murs », disparu prématurément à l’âge de 63 ans.
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Le bon vivant - Robert Nedelec
- Le 07/01/2026
- Dans poésie française
N° 1515 – Novembre 2020
Je profite de ce confinement pour explorer mes archives personnelles. J' y ai découvert un article écrit il y a bien longtemps à propos du recueil de poèmes de Robert Nedelec, "Le bon vivant". Je le reproduis ici pour qu'on ne l'oublie pas.
Le bon vivant.
A l'invite de quelques quinze textes, Robert Nedelec, avec la complicité de son éditeur Jean le Mauve, nous peint non seulement la fuite irréversible du temps mais aussi un certain mal de vivre qu'il perçoit au travers de la condition humaine. Voici "Le bon vivant", "La pénitente", "Le confident", autant de personnages qu'il nous présente avec cette volonté de tout dire en peu de mots, différemment mais complètement.
C'est un tourbillon de mots impairs qui donnent au texte sa qualité en même temps qu'une certaine beauté. Il nous transmet sa vision des choses au travers de la potentialité extrême du verbe et de la plénitude qu'il porte en lui. C'est la sonorité et le couleur des mots, leurs entrelacs, leurs entrechocs qui sont un plaisir pour l'oreille autant que leur sens second en est un pour l'esprit. Au travers de leur transparence, l'auteur y insinue un sens nouveau, plus irréel, plus intemporel.
Ce qui frappe, c'est l'absence de rimes de ces poèmes composés comme de la prose, c'est l'invite à se construire par delà le verbe un univers personnel à l'occasion de l’œuvre, tant il est vrai que chaque texte est ouvert au lecteur. L'inspiration dont ils procèdent laisse entendre le rythme de la mer qui pousse en lui sa vague bretonne et son étrange exorcisme.
Ce mal de vivre qu'il nous dépeint chez les autres, c'est peut-être aussi le sien et ses poèmes une manière de s'en libérer.©Hervé Gautier http:// hervegautier.e-monsite.com
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Comment parler des livres q'on n'a pas lus - Pierre Bayard
- Le 06/01/2026
- Dans littérature française et francophone
La feuille Volante n° 2029 – Janvier 2026.
Comment parler des livres qu’on n’a pas lus – Pierre Bayard - Les Éditions de Minuit.
Nous avons tous connu des hommes et des femmes qui n’achètent le dernier prix Goncourt que pour le mettre en évidence dans leur salon et ainsi épater leurs invités, mais évitent d’en parler simplement parce qu’ils ne l’ont pas ouvert. On imagine bien les commentaires qu’ils peuvent en faire surtout si leur interlocuteur lui non plus ne l’a pas lu ! Pierre Bayard qui n’est pas à un paradoxe près et qui, dans son œuvre, est déjà revenu sur nombre d’idées reçues, s’empare, non sans humour, de ce phénomène, l’analyse à sa manière, l’illustre d’exemples puisés dans la littérature et dans le cinéma qui corroborent son propos. Il donne ses conseils d’autant plus éclairés qu’il avoue avoir eu l’occasion de devoir parler de livres qu’il n’avait pas lus. Universitaire et professeur de littérature, milieu dans lequel l’exhibition de sa culture est la règle, il est en effet censé avoir sur le sujet une connaissance complète et ce d’autant plus que ses fonctions le mettent en situation de parler de livres qu’il n’a pas lus et qu’il avoue par ailleurs être « peu lecteur » ou simplement adepte du simple « survol » d’un livre.
C’est un vaste programme que celui qu’il se propose d’étudier puisque, paraître cultivé est un critère important dans notre société où la non-lecture est une sorte de tabou mais compte tenu du nombre de livres à notre disposition, classiques ou récemment publiés, il est difficile d’avoir tout lu et il m’apparaît qu’il n ‘y a pas de honte à avouer qu’on ignore tel ou tel livre… quant à en parler c’est autre chose. Ainsi évoque-t-il l’hypocrisie qui préside à ces conversations entre non-lecteurs d’un même ouvrage puisque, note-il également, cette situation est plus habituelle qu’il n’y parait. L’allusion qu’il fait à l’œuvre de Balzac est particulièrement illustrative. D’ailleurs les gens de ma génération, quand ils étaient potaches, ont bien dû, dans leurs dissertations, pratiquer cet exercice, avec le secours du « Lagarde et Michard ».
Notre auteur remarque avec pertinence qu’il n’est pour autant pas nécessaire d’avoir lu un livre pour pouvoir en parler et que l’attention qu’on peut porter aux adaptations cinématographiques ou théâtrales et aux commentaires qui en ont été faits par d’autres peut parfaitement suffire. On peut même supposer qu’ils incitent à lire les livres dont ils’agit. Notons avec lui que cette « appropriation » des avis extérieurs, forcément subjonctifs, illustre cette hypocrisie mais prive le lecteur de l’occasion unique de se faire son propre avis.
Cela faisait longtemps que j’avais envie de découvrir ce livre. Je ne sais si j’ai compris la totalité de son propos, mais assurément je l’ai lu jusqu’à la fin ce qui, selon moi, me permet quand même de m’en faire une idée et de nourrir mon propos. Mon éventuel lecteur ne m’en voudra pas de saisir cette occasion pour préciser que cette chronique, créée au siècle dernier et consacrée notamment aux commentaires de livres, a toujours été nourrie d’ouvrages que j’ai tous lus intégralement notamment par respect du travail de l’auteur, l’écriture étant à mes yeux une démarche bien différente d’une recherche de notoriété.
J’ai déjà écrit ici tout l’intérêt que je porte à l’œuvre de Pierre Bayard et, comme d’habitude, j’avoue avoir aimé ce moment de lecture.
© Hervé GAUTIER