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la feuille volante

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  • La clé à molette - Primo Levi

     

    La feuille Volante n° 2028 – Janvier 2026.

     

    La clé à molette – Primo Levi – Robert Laffons (1978)

    Traduit de l’italien par Roland Stragliati

    Prix Strega 1979.

     

    Imaginez un chantier au milieu de nulle part, en Basse-Volga puisque l’auteur le dit et deux hommes qui s’y retrouvent. Ils sont tous les deux Italiens et c’est bien entendu ce qui les rapproche. Évidemment ils parlent entre eux comme deux compatriotes. L’un d’eux est monteur en charpentes métalliques, bourlingueur, gros mangeur, amateur de vin, bon vivant quoi, Il a travaillé sur tous les chantiers de la terre, c’est Fausonne et a toujours une histoire à raconter et l’autre qui est chimiste qui se fait le narrateur de cette rencontre. C’est évidemment Primo Levi dont c’était aussi le métier. En réalité celui qui parle c’est principalement son interlocuteur, et il parle beaucoup, et lui se contente d’écouter et de transcrire. Leur conversation n’est pas du même niveau, assez terre à terre, plein de bon sens populaire, anecdotique, techniquement professionnelle et précise pour Fausonne, avec de petites incursions dans son enfance, dans son amour du travail bien fait. Le discours du narrateur, plus court, est plus réfléchi, recherché, rhétorique, philosophique, très détaillé et même poétique surtout dans les descriptions de paysages et dans l’évocation des gens rencontrés. Ce que je note c’est son respect pour le travail et la personne de son compagnon.

     

    Ce n’est sans doute pas l’œuvre la plus connue de Primo Levi, auteur notamment de «  Si c’est un homme », témoignage grave sur son expérience au camp d’extermination d’Auschwitz puis de La Buna où il a été enfermé parce qu’il était juif. Ce roman n’a pas été exempt de critiques sociales, notamment de la gauche. Il a cependant obtenu le Prix Strega en 1979 qui est l’équivalent de notre prix Goncourt.

     

    Le titre « La clé à molette » évoque l’outil dont Fausonne se sert pour son travail. Pourtant le mot italien « Chiava a stella » (Clé à étoile) est bien plus poétique et parce que d’étoile il est en bien sûr question dans une des histoires que Fausonne raconte. Un de ses patrons d’occasion vient en effet sur le chantier d’une haute tour terminée pour y recueillir des poussières d’étoiles filantes qui, en fin de course, se déposent sur des endroits élevés.

     

     

  • Les saisons de ma mémoire - Dany Dick-Chabrut

    N°1990 – Juillet 2025.

     

    Les saisons de ma mémoire – Dany Dick-Chabrut – Arkane éditions.

     

    Vieillir ce n’est pas seulement mesurer le poids des années qui rendent plus pénibles les mouvements du quotidien, c’est aussi arpenter le souvenir de ce parcours terrestre avec ses joies, ses victoires, ses jalons, ses épreuves, ses deuils, ses regrets... Avec des photos jaunies, Coco, 89 ans refait avec son amie Rose, 87 ans ce chemin à l’envers, convoque le passé avec la naïveté et les non-dits de leur enfance commune, la nostalgie que distille ces souvenirs face au progrès en marche tout en collationnant ces petits gestes d’autonomie et de liberté qu’elle pose avec gourmandise pour s’affirmer elle-même, en prenant conscience que le temps a passé, que ce monde a changé trop vite, que, même si’ elle n’est pas encore bonne pour l’ EHPAD, elle n’y a plus vraiment sa place. Elle met le doigt sur la transformation des générations avec l’évolution des mentalités, sur le fait que les êtres humains ne sont plus appréciés qu’à l’aune de leur rentabilité, avec en prime l’incompréhension et la suffisance des plus jeunes, les anciens, rendus fragiles et dépendants et qui ne sont plus regardés que comme une charge pour la société.

    L’auteure nous invite à ce cheminement dans un passé pas si lointain, avec toute la volonté collective de construire un monde neuf et prospère mais qui laisse de plus en plus la place à une société en pleine mutation, devenue folle et égoïste qui a perdu ses repères , ses boussoles et aussi pas mal de ses valeurs anciennes à l’image de l’école qui portait en elle le respect de l’autorité et l’envie d’apprendre. Ce récit est plein de mélancolie, de sentiments éprouvés par un être humain face à la marche inexorable du temps dont les changements se déclinent en modernité mais aussi en incivilités, volontés de destruction, solitudes, désillusions et marginalisations. C’est un constat amer et sans concession de notre société amnésique, fracturée, sans véritable espoir de changement tant les choses sont figées dans l’immobilisme, vouée à l’injustice, à l’oubli, minées par l’appât du gain, confortées par les certitudes immuables, définitives, dans une Histoire qui menace de bégayer.

    C’est aussi l’opposition de deux personnalités avec ses côtés contradictoires. Coco déplore ces transformations, l’abandon de la terre traditionnelle source de richesse, mais elle l’a pourtant quittée pour faire une belle carrière de cadre dans un grande entreprise et ainsi participer à ce mouvement irréversible. Rose, son amie, plus artiste et créatrice, qui a mené son parcours différemment, s’est polarisée sur la famille, ses incohérences et ses frustrations, sur les incongruités du couple. Trop idéaliste sans doute elle a refusé de donner la vie à un enfant, de le précipiter dans ce chaos. Elle a cultivé son indépendance, sa liberté de femme, maîtresse autant des anagrammes que des recettes de cuisine. Pourtant il y a entre elles une complicité mêlée au fatalisme et leur regard posé sur le monde, à la fois désabusé et paisible, s’accommode de ces petits plaisirs et de de l’humour face aux douleurs et à la fin de vie, au temps qui fuit, à la dégradation des corps, à la perte de mémoire, toutes ces choses qu’il faut accepter, à l’effacement progressif, à l’abandon seulement interrompu par la volonté de s’adapter, à la modernité et la pratique du soliloque, simples artifices pour faire oublier l’inévitable mort qui veille, simplement parce que la jeunesse éternelle n’existe pas.

    Manipuler des photographies n’est jamais neutre. Cette incursion dans le passé ravive les souvenirs, entretient les spéculations, mais aussi la culpabilité de n’avoir pas fait ou pas dit ce qu’il fallait à un moment précis et cela pourrit la vie. Les clichés, qu’ils soient de famille ou de classe figent le temps et représentent des gens qui souvent ne sont plus là, évoquent les arcanes du passé avec son lot de bons et de mauvais moments vécus, de bonnes et de mauvaises personnes rencontrées avec, en contre-point, la recherche légitime du bonheur .

    En forme d’épilogue, il y a cette constatation que la France, notre pays, s’est fait dans l’effort et la souffrance, que les femmes y ont pris leur part et qu’il convient qu’elles revendiquent leur place dans cette lutte en s’affirmant contre les hommes, en sortant de leur rôle traditionnel lié aux anciennes normes. Cela dit, cette volonté de changer la vie peut paraître une splendide illusion face aux temps qui changent , face au temps qui passe.

     

    En lisant le titre de ce livre je m’attendais à autre chose, une exploration de la mémoire intime de l’auteure, un bilan de sa vie. Il y a certes un plongeon dans le passé de Rose et de Coco, à l’invite des clichés jaunis qui défilent sous leurs yeux et qui font revivre leur jeunesse et leurs fantômes, les hommes qui les ont aimées et le vide laissé par leur absence, par leur fuite parfois et qui ressemble à un échec, entre fantasmes et désillusions. Pour le reste, je partage le regard posé sur le monde, l’évocation des méandres du passé, l’amnésie de cette société, ses dérives et ses espoirs d’amélioration, à cause de mon âge sans doute.

    C’est agréablement écrit et l’auteure s’attache facilement son lecteur.

     

    Écrire un livre est dans la vie de son auteur(e), un moment fort. La dédicace est souvent laconique, économe en mots. Celle qui débute cet ouvrage me paraît originale et digne d’intérêt pour sa rédaction même, par son message aussi. Quant à la paix, nous la méritons tous.

     

    © Hervé GAUTIER – Juillet 2025.

     

    http://hervegautier.e-monsite.com

     

     

     

     

  • Petite histoire de La Rochelle - Jean-Louis Mahé

    La Feuille Volante - N° 2002 – Août 2025.

     

    Petite histoire de La Rochelle -- Jean-Louis Mahé – La Geste.

     

    La Rochelle, le nom de cette ville résonne dans la tête de chacun d’entre nous comme celui d’une cité exceptionnelle à la fois chargée d’histoire et désormais incontournable et pleine de mystères. Pour y être né et y avoir vécu mes années d’adolescence, je crois me souvenir qu’à cette époque, c’est à dire dans le première moitié du XX° siècle, cette ville n’’avait pas exactement cette aura culturelle et attractive qu’elle a actuellement, mais avait plutôt une dimension industrieuse et commerciale d’un port tourné vers le large. Cela dit quel que soit l’endroit où j’habite, je serai toujours, et définitivement, un «  Rochelais ».

    Les choses changent et c’est très bien et ce petit volume, forcément abrégé, refait l’histoire de ce petit village de pêcheurs devenu, au fil du temps, une cité prospère et même un « état dans l’État » que l’autorité de Louis XIII jugeait incompatible avec l’idée qu’il  se faisait du pouvoir royal absolu. Ce fut le siège de la ville de 1627-1628 que l’Histoire a retenu avec l’ombre du cardinal de Richelieu et celle de Jean Guitton, les souffrances des Rochelais, la reddition puis le renouveau. Ce fut davantage une reconquête de la part de l’autorité royale qu’une véritable lutte des catholiques contre les protestants puisque dans ce conflit, les confessions n’étaient que secondaires. Historiquement, la ville fut d’ailleurs administrée alternativement par des maires des deux religions mais sous l’autorité du roi comme l’attestent les trois fleurs de lys présentes sur son écusson. Ce célèbre siège n’était pas le premier ce ne sera pas non plus le dernier et c’est l’apanage des villes d’exception que d’être ainsi convoitées.

    Si on se réfère au Poitou on peut attribuer la création de la ville à la fée bâtisseuse Mélusine et ainsi donner à la cité une dimension à la fois merveilleuse et quasi divine. Sa devise, « Servabor retore deo », qu’on peut approximativement traduire par « Je serai sauvé par Dieu qui sera mon guide » donne aussi toute la dimension religieuse de ce qui a été son parcours historique, puisque la ville a été alternativement administrée par des catholiques te des protestants, par ailleurs adorateurs du même Dieu. Les églises et les temples qu’on peut y voir attestent d’un bel esprit de tolérance.

    On l’a dite « Belle et rebelle » et ce ne sont pas là que des mots puisque les monuments et hôtels particuliers sont maintenant beaucoup plus attrayants qu’ils ne l’étaient du temps de ma jeunesse. Quant son côté rebelle, elle l’ a montré à différentes reprises et l’attitude de son maire, Léonce Vieljeux, face aux vainqueurs allemands en est une brillante illustration. Sa modernité actuelle n’est pas le moindre attrait de cette ville tournée vers la mer, vouée au commerce, à l’industrie et à la culture qui font sa richesse et son attrait

    C’est donc un livre pédagogique avec des chapitres particuliers consacrés à des grandes figures rochelaises qui ont donné leur noms aux rues ou de grands moments ou mouvements qui ont émaillé son histoire.

     

     

     

     

     

  • Si peu de terre tout - James Sacré

     

    La feuille Volante n° 2027 – Janvier 2026.

     

    Si peu de terre, tout. – James Sacré – Éditions le dé bleu.

     

    On a multiplié les prix Goncourt (des lycéens, des détenus, du premier roman, de la nouvelle…). Tout ce qui peut favoriser la lecture est bienvenu dans un pays qui, en principe, incarne la culture. Le Goncourt de la poésie Robert Sabatier qui récompense un poète pour l’ensemble de son œuvre et non pour un recueil en particulier a été décerné en 2025 à James Sacré. Cette chronique qui au départ a été dédiée aux poètes ne pouvait être indifférente à cette distinction qui couronne ainsi un poète majeur.

    L’auteur explore ici le territoire de son enfance vendéenne et c’est à cette géographie intime, la maison, le jardin où résonnent des noms de fruits, le village auquel il se réfère, avec son épicerie et sa porte qui tinte, où les odeurs de lentilles se marient aux couleurs des bonbons comme une tapisserie maladroite, sollicitant sa mémoire, mêlant ainsi avec ses mots le passé et le présent. Il convoque les odeurs, les images, celles des arbres, celles de la cour d’école et des culottes courtes, des genoux écorchés, celles des lessives d’antan mêlées à une voix maternelle, celles du linge plié dans les armoires, du foin coupé, du bois pourri, de l’eau fraîche du lavoir abandonné, des pierres sèches, des mottes d’herbe, des murs, la ronde des saisons, le patois chantant... C’est tout un univers paysan, avec la rouille des outils, la poussière du vieux hangar, gardien des rituels, des gestes du travail de la terre dur et ingrat, à l’image de cette sculpture simple et brute qui figure sur la couverture du recueil. Il y a ces matins bleus, la nuit noire et fragile, « la nuit comme un immense alexandrin sans rive », ces moments d’insomnie dédié à l’amour, au souvenirs fugaces que l’auteur fixe sur la feuille blanche parce que l’écriture naît ainsi de cet impalpable hasard, baigné par l’émail des yeux, le soleil d’un sourire ou la chaleur d’un corps. D’un mot, même anodin, surgi dans la veille nocturne et ceux qui le suivent, tressés avec l’encre de la mémoire, font naître lentement un poème « comme une pendule qui retarde » dont on ne sait pas ce qu’il deviendra. Reviennent aussi les relents de collège, de ses salles d’études, de ses blouses grises et de ses pauvres tentatives d’écriture souvent froissées et vouées à l’oubli. Ce recueil revient le mot « rouge », celui des toits mais pas seulement, de la souffrance aussi parce que l’écriture en est aussi une et le poème, résultat de «grands cris ramassés dans la vie », qui collationne les moments de désarroi, peut se révéler comme un leurre et tout le doute qui va avec, qu’ « écrire, est-ce que ce n’est pas quand même, s’égarer dans le toujours même bleu silencieux ? »

    Le bocage de Vendée que le remembrement a trahi a changé ses silences et ses salissures de terre, la boue des chemins creux aux éphémères formes qui titilent l’imaginaire, la poussière sèche des champs et les labours comme une page d’écriture contre la lumière d’Aix-en Provence Il reste le bleu du ciel et la couleur délavée des vêtements de travail du père et le souvenir des « petites prunelles bleues le goût des lumas grillés dans les brûlots », la revendictions de ses origines (« Je suis né entre le mufle des vaches et le parfum des pariries ») ou les hésitations d’une tapisserie d’enfance faite de points de laine, de doutes et de patience. La trame de ce travail évoque celle du temps qui passe et de la mort qui vient.

    La poésie de James Sacré est spontanée, sans artifice, loin des règles de la prosodie classique, plus inspirée du parler populaire, articulée en strophes un peu bousculées, comme autant de révoltes sourdes mais qui prête au lecteur un discours humain, un peu mélancolique et solitaire.

  • Je voudrais que quelqu'un m'attende quelque part - Anna Gavalda

    N°463 - Octobre 2010

    Je voudrais que quelqu'un m'attende quelque part – Anna Gavalda.

    Pour moi, cet auteur n'était qu'un nom et je n'avais rien lu d'elle. La nouvelle est un genre qui me plaît bien et le titre a quelque chose de d'attirant, à la fois plein d'espoir et d'amour déçu, bref du quotidien, de l'humain, un livre qui parle sans prétention de chacun d'entre nous avec ses aspirations et ses échecs.

     

    Les douze nouvelles se succèdent et se déclinent sur le thème de l'amour déçu, contrarié ou hésitant. La première, une scène de drague ordinaire mais à St Germain des Prés quand même! Les autres sont de la même veine, celui qui attend, sinon le grand amour, à tout le moins la bonne fortune et un bon moment à passer. Pourquoi pas? Les autres ont ce petit côté déprimant de celui qui attend quelque chose ou quelqu'un et qui est frustré parce qu'il n'a pas de chance ou pas assez de culot? Il y a aussi cette histoire de viol qui tourne mal ou d'envie d'enfant insatisfaite, ces histoires ordinaires qui ne le sont pas forcément...On peut lire aussi cette solitude qui irrigue tellement nos sociétés pourtant pleines de médiatisation, qui fait en tout cas partie intégrante et définitive de la condition humaine... et le mal de vivre qu'elle sous-tend. L'opposition entre deux frères, même pour la « possession » d'une fille, l'usure du couple qui entraîne le silence, l'indifférence ou la haine, le temps qui passe, la maladie, les regrets et les remords, les fantasmes tissés par les hommes à propos des femmes (les seins en sont souvent l'objet sous la plume de l'auteur), cela existe aussi et personnellement je trouve cela plutôt bien. Toutes ces choses appartiennent à la vraie vie. Après tout les thèmes préférés de la littérature sont toujours la vie, l'amour, la mort et on n'en veut pas à l'écrivain de les décliner à l'infini. Jusque là rien à dire, le fond me paraît plutôt bien traité par l'exemple et le lecteur aime se retrouver dans les préoccupations des personnages...

     

    J'avoue que j'ai quand même été un peu déçu par le style. Je m'attendais à mieux. Ce n'est pas mal écrit mais pas bien non plus. La manière de s'exprimer est celle de tous les jours à l'aune des aventures qui y sont racontées et qui appartiennent, elles aussi, au quotidien.

     

    Cela dit, qu'attend-on d'un écrivain, qu'il nous fasse rêver avec des histoires qui n'arrivent qu'aux autres ou qu'il nous parle de notre vécu? Souhaite-t-on qu'il contrebalance le factuel par l'imaginaire? Lui demande-t-on un dépaysement bien venu où qu'il évoque pour nous un train-train déprimant que nous souhaitons fuir précisément par la lecture d'un roman qui tisse pour nous la trame d'un rêve? Souhaite-t-on qu'il nous invite à réfléchir où qu'il nous endorme avec des histoires de midinettes? Qu'il le fasse dans un style populaire, brut et sans recherche où qu'il y mette des formes même si cela passe pour un exercice de style intellectuel qu'on a parfois du mal à comprendre? Souhaite-t-on trouver dans les livres que nous lisons notre langage ou l'usage correct de notre langue? L' écrivain doit-il prendre en compte l'évolution de la langue, l'employer à son tour comme le commun des mortels, comme Racan s'inspirait du langage des « crocheteurs du port aux foins » ou l'exercer dans un classicisme parfois désuet?

     

    C'est à chacun de voir, comme dit le comique. Cela dit, on peut violer la langue à condition de lui faire de beaux enfants. Je ne suis pas sûr que cela soit le cas ici. Pour moi qui ne suis qu'un simple lecteur sans aucune prétention je goûte peu ce style brut et ce que je demande à un écrivain c'est de servir correctement notre belle langue française par un usage fidèle et si possible poétique. Là, je ne l'ai guère rencontré et je suis resté un peu sur ma faim, surtout que le nom de l'auteur, sa renommée me laissaient espérer autre chose.

     

    Mais cela doit probablement tenir à moi!

     

     

     

     

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  • El dorado - Laurent Gaude

    N°375– Octobre 2009

    ELDORADO – Laurent GAUDE- Actes Sud.

     

    Ce sont deux portraits croisés que nous livre l'auteur.

    L'un, Soleiman, un Soudanais, va faire jusqu'aux barbelés de Ceuta, un chemin cahoteux vers l' Europe, son Eldorado, un monde qui, pourtant, ne veut pas de lui. Comme ses compagnons d'infortune, il porte le devenir de toute une famille et espère trouver là-bas du travail mais, il le sait, tous ne parviendront pas au bout de ce chemin. Il est comme les autres clandestins la proie de passeurs sans scrupules et de tous ceux qui font commerce de leur espoir, et lui qui était digne et fier au départ va se découvrir, tout au long de ce voyage, solitaire, égoïste, voleur... Sa vie et son projet en dépendent et son aventure est celle du chacun pour soi, nonobstant la présence de Boubakar. Il ira pourtant jusqu'au bout de ce rêve.

    L'autre, celui du commandant Salvador Piracci qui protège depuis 20 ans les frontières de l'Europe sur les côtes de Sicile à la barre de sa frégate[« Vous êtes là pour garder les portes de la citadelle, vous êtes la muraille de l'Europe » lui a -t-on dit]. Son rôle consiste à repousser le flot toujours plus grand des candidats à l'exil qui viennent chercher en occident une autre vie, mais aussi à sauver de la mort ces malheureux abandonnés en pleine mer, sur des embarcations de fortune. Quand ils les aura ramenés à terre et remis aux autorités, ils seront renvoyés dans leur pays d'origine et la ronde recommencera. Nous avons tous dans un coin de notre mémoire leur image qu'un journal télévisé nous a, au moins une fois, donné à voir...

    Ce métier ne lui plaît guère mais, jusque là, il s'en est accommodé même s'il croisait, sans vouloir rien faire pour eux, le regard désespéré de ces hommes. Il décide pourtant de réagir à la suite de sa rencontre avec une femme rescapée d'une cruelle traversée et dont l'histoire l'émeut. Il va donc assumer ses contradictions et pour cela il quitte tout, au point de n'être plus personne, de n'avoir même plus d'identité et fait le chemin inverse de celui de Soleiman qu'il ne connaît pas, à la recherche, lui aussi, d'une autre forme d'Eldorado. Il endossera en quelque sorte le destin de ceux qu'il pourchassait!

    Lui aussi connaîtra des épreuves dans cette improbable quête et la fable, parce que c'en est une, réunira à la fin, ces deux hommes, sous l'égide de Massambalo, le dieu des émigrés et d'un collier de perles vertes, comme un talisman, comme un témoin que l'un passe à l'autre sans presque le toucher. Au bout du compte chacun trouvera ce qu'il cherche.

     

    C'est donc une histoire très actuelle que nous conte l'auteur dans un style est certes agréable et fluide. Le livre refermé, j'ai pourtant un sentiment bizarre, quelque chose comme une sorte de malaise, de tristesse parce que les grandes et généreuses idées cèdent le pas devant les réalités [ On se souvient de Michel Rocard, alors Premier ministre, déclarant à la tribune de l'assemblée Nationale que la France ne pouvait prendre toute la misère du monde], mais aussi d'incrédulité au regard de l'attitude de Piracci et du dénuement qu'il a choisi. C'est une histoire qui emprunte à l'actualité son scénario, le commandant est certes seul au monde et sa liberté est entière, mais je ne suis pas sûr de la réponse qu'il apporte soit appropriée. Il me paraît que c'est plutôt une fuite, un aveu d'impuissance, quelque chose de peu constructif en tout cas!

    Soleiman est allé jusqu'au bout de son rêve, mais il me paraît que Piracci n'est pas parvenu au bout de sa révolte et le hasard a mis fin à une quête qui aurait pu avoir un épilogue différent! Au cours de cette histoire, tous les deux se sont découverts différents de ce qu'ils croyaient être mais leur rencontre est véritablement improbable.

     

    Devant le problème éternel des pays riches qui, malgré les discours politiques officiels, se protègent des pays pauvres l'hypocrisie reste la réponse constante. Si Soleiman aura à coup sûr des imitateurs, je ne suis pas sûr que Piracci fasse des émules.

     

    ©Hervé GAUTIER – Octobre 2009.http://hervegautier.e-monsite.com

  • Le soleilde Scorta - Laurent Gaude

    N°376– Octobre 2009

    LE SOLEIL DES SCORTA – Laurent GAUDE (Prix Goncourt 2004)– Actes Sud.

     

    Il est des livres qui se lisent laborieusement mais le style fluide et poétique de Laurent Gaudé n'engendre pas, à mes yeux, ce genre d'ouvrage. J'ai vraiment pris plaisir à lire ce roman captivant, le soleil torride oppressant du sud italien, les paysages arides des Pouilles y sont partout présents autant que l'histoire ensorcelante de cette famille marquée, de génération en génération, par le malheur, la honte, l'opprobre et qui manifeste une volonté farouche de s'en sortir pour assurer aux siens de quoi vivre ![l'image de la sueur souvent évoquée symbolise à la fois la touffeur du climat et l'effort pour la vie, pour l'argent, dans cet environnement difficile]

     

    Imaginez une vieille italienne, Carmela Scorta qui, au soir de sa vie, se confie à Don Salvatore, le curé de son village de Montepuccio. Elle lui raconte la vie de cette lignée des Malcazone [les bien nommés] qui va devenir celle des Scorta, née en 1875 d'une méprise, d'une erreur sur la personne qui engendre des criminels, des voyous... Luciano d'abord, puis son fils Rocco, qui, avant de mourir fait don au vieux curé du village, et donc à l'Église, de son immense fortune acquise par le crime, à condition toutefois qu'elle l'enterre avec faste, lui et toute sa descendance. A cause de ce legs, il précipite sa femme et de ses trois enfants, dont Carmela, dans la pauvreté que seule l'émigration vers New-York peut enrayer. Malheureusement, ils doivent revenir sans avoir pu tenter leur chance sur le nouveau continent. Sur le chemin du retour, Carmela se voit remettre quelques pièces d'or par un vieil immigrant qui meurt peu après. Ayant découvert qu'elle avait le sens du commerce, elle et ses frères reviennent de ce voyage de retour plus riches qu'ils n'étaient partis... Elle ouvre un bureau de tabac à Montepuccio, le clan s'agrandit, le temps passe. Mais pour les gens du village, tous restent, malgré les mariages, des Scorta, une lignée dont chaque membre mâle a hérité de cette malédiction de l'ancêtre, mais aussi un nom que chacun choisit de conserver comme une noblesse dont il est fier [Ils sont ces « mangeurs de soleil. » comme le dit si joliment l'auteur]. Pourtant, le seul nom de cette famille inspire aux autres habitants la crainte et le respect.

     

    C'est à travers les yeux de Carmela que revit cette véritable saga familiale et c'est elle qui suscite cette évocation, tantôt avec une grande économie de mots quand elle prend la parole, tantôt avec des accents magistraux quand l'auteur prend le relais, et il ne faut rien moins qu'un tremblement de terre pour avoir raison de Carmela, « née plusieurs fois à des âges différents ». C'est symboliquement que le sol éventré du cimetière l'engloutit, comme pour souligner son attachement à cette terre, pour consacrer son appartenance à cette famille. Elle délivre son message à un ecclésiastique parce qu'il est comme elle un homme de la terre et qu'il représente Dieu. Elle le respecte pour ce qu'il est mais aussi parce qu'il lui ressemble et accepte de l'écouter pour qu'il transmette son message à sa descendance et plus précisément à Anna, sa petite-fille, pour qu'on se souvienne d'elle. Il est, lui aussi et à sa manière, un être différent, attachant!

     

    Au-delà de toutes les questions existentielles posées, tous les sujets abordés, ce roman me paraît être un hymne à la femme. Celles qui peuplent ce texte sont toutes des êtres d'exception malgré leur humilité. Elles sont irremplaçables, elles inspirent l'amour, le désir, la dignité. C'est avec elles que tout se fait et sans elles rien n'est possible. [Ainsi la continuité sera assurée par les femmes, La Muette, Carmela, Maria, Anna].

    Comme les hommes, elles parlent peu, subissent en silence leur sort sans se plaindre, se sacrifient mais restent debout, dans l'ombre. Mères, sœurs, épouses, tantes, plus que les hommes, c'est elles qui sont porteuses du message pour leur descendance, la transmission des valeurs, le respect de la parole donnée, l'hospitalité, le sens de l'honneur, la rancune aussi, le seul véritable exemple qui vaille face au temps qui passe, à l'éphémère et au tragique de l'existence, à son inutilité peut-être, aux rides qui se creusent, à la mort, à l'oubli.

     

    Elles sont l'authentique image de cette Italie pauvre mais fière. C'est par elles que se perpétue la permanence de la vie, ce sont elles qui sauvent les réalités et les apparences, malgré la turpitude des hommes.

     

    ©Hervé GAUTIER – Octobre 2009.http://hervegautier.e-monsite.com

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     


     


     

     

     

     


     


     

     

     

  • Le bâtard de Nazareth - Metin Arditi

    La Feuille Volante - N° 2022 – Novembre 2025.

     

    Le bâtard de Nazareth – Metin ARDITI - Bernard Grasset.

     

    Le titre de ce livre autant que la photo de sa couverture ne peuvent pas ne pas attirer l’attention du lecteur occidental baigné dans une éducation judéo-chrétienne.

    L’auteur fait une lecture beaucoup plus humaine de la vie de Jésus de Nazareth dont la conception, ressassée pendant des siècles, ne doit rien à une quelconque divinité lointaine mais, comme s’est souvent le cas lors des guerres, s’inscrit simplement dans un contexte d’occupation du pays par les troupes romaines. Il présente Marie, une fort jolie femme un peu simple d’esprit, comme la victime de viol d’un légionnaire romain, ce qui paraît plausible. Son enfant à naître sera donc un bâtard, c’est à dire un exclu, comme elle le sera elle-même, selon la loi juive. Pour lui éviter l’opprobre, Joseph, un charpentier veuf , déjà père de famille et donc plus vieux qu’elle, accepte d’endosser cette paternité dont il sait être étranger. Tout cela, sans être fréquent, est parfaitement légitime. On est loin de tout le décor évangélique, l’annonciation par l’ange Gabriel et « l’arbre de Jessé », qui fait remonter les origines de Jésus au roi David ! D’ailleurs l’Église catholique semble bizarrement avoir admis ce scénario puisque Jésus nous est toujours représenté avec des caractéristiques physiques européennes (peau blanche, cheveux blonds…) bien différentes de celles des autochtones juifs de cette époque. Quant à la virginité perpétuelle de Marie proclamée par l’Église, cela aussi est du domaine exclusif de la foi. C’est donc une manière très personnelle d’Arditi de remettre les choses à une place différente, plus logique, plus humaine et de faire pièce à tous ces mensonges, même habillés en forme de dogmes et qui, pour avoir été répétés à l’envi par des générations successives, deviennent des vérités auxquelles il faut croire.

    L’auteur nous montre Jésus, un charpentier compétent, guérisseur de surcroît, un garçon exceptionnel, plus beau et plus intelligent que ses contemporains, ce qui arrive souvent chez les enfants naturels. Il fait de lui un homme amoureux de Maria Magdalena mais qui, conscient de sa mission terrestre acquise dans l’étude de la Bible, montre son parti-pris dans la défense des exclus de cette société et pour une religion judaïque plus près des hommes. Il a de plus un esprit critique au regard de la loi juive et des Écritures. Il sait convaincre les plus retors par la qualité de son verbe et sait prendre des positions publiques tranchées. Dans un contexte de mouvements sectaires religieux et l’inévitable besoin du peuple de résister face aux troupes d’occupation de Rome, son exemple, son enseignement et sa manière d’interpréter la Bible sont bien reçus par les opprimés ce qui fait de lui un potentiel meneur politique alors que ce dont il rêvait c’était seulement de vivre différemment sa religion, quitte à en créer une autre plus humaine, plus généreuse et protectrice des plus faibles, plus près des hommes. Non seulement il prêche mais guérit aussi puisqu’il est rebouteux mais l’auteur ne manque pas d’expliquer logiquement ce qui est regardé par ses disciples comme des miracles. Ses fidèles le suivent, l’acclament ce qui pour les Romains est un trouble à l’Ordre Public qu’il convient de réprimer et pour le Sanhédrin favorable aux Romains mais aussi gardien des dogmes bibliques, une rébellion blasphématoire qui se doit d’être punie de mort. Il sera donc crucifié, supplice prisé des Romains et non lapidé selon la loi juive.

     

    Judas est traditionnellement considéré comme un traître, pourtant Arditi le réhabilite d’une manière assez inattendue, revisite la scène du baiser et bouscule quelque peu les Évangiles. J’ai bien aimé ce livre bien écrit avec de petits chapitres présentés un peu au format du Nouveau Testament, presque de quoi se réconcilier avec cette religion catholique qui, au cours de son histoire et même récemment, nous a donné un exemple bien différent de l’Évangile dont elle s’est toujours recommandée. De plus Metin Arditi, turc séfarade francophone a choisi le français pour ses livres.

     

    © Hervé GAUTIER