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la feuille volante

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  • Folcoche - Emilie Lanez

    La feuille Volante n° 2025 – Décembre 2025.

     

    Folcoche – Émilie Lanez – Bernard Grasset.

     

    « Vipère au poings »de Jean Hervé-Bazin, dit Hervé Bazin (1911-1996), tous les potaches de ma génération l’ont lu et même ont sué sur ce thème à l’occasion de dissertations de français. C’était le type même de l’enfance martyre, un cri de haine d’un garçon contre une mère indigne et ce roman avait permis à son auteur de figurer dans les grands noms de notre littérature et de présider l’académie Goncourt. Il était présenté comme une biographie et montrait Folcoche, la mère, comme un être indigne, autoritaire, martyrisant ses fils et un père lâche. Dans un texte remarquablement écrit et documenté, Emilie Lanez s’attache avec brio et avec la précision d’un enquêteur, à montrer les similitudes familiales, à démonter l’imposture littéraire autant que la personnalité de Bazin, mythomane, manipulateur, délinquant multirécidiviste et finalement incarcéré, éternel instable, dévoilant le vrai visage de cet auteur à succès devenu prince de lettres françaises. Il n’empêche, le livre refermé on ne peut pas ne pas être confondu devant le culot du futur écrivain, sa faculté de s’adapter aux pires circonstances, de les retourner en sa faveur, la chance qui le servira longtemps jusque devant les autorités, le silence de ceux qui l’ont connu moins flamboyant, son pouvoir de circonvenir les membres de sa parentèle et même ses biographes découragés. J’ai bien aimé cette présentation critique.

    Le roman, nous le savons, est du domaine de la fiction et l’histoire qu’il délivre n’est pas forcément authentique. Rien n’empêche un romancier de s’inspirer de la réalité et de la transformer à sa guise. Que « Vipère au poing » soit une somme d‘inexactitudes, que le texte recherche avant tout le scandale et que son auteur soit peu recommandable importent peu. Le livre reste une œuvre bien écrite, emblématique de la littérature française. Le manuscrit d’un inconnu a retenu l’attention d’un grand éditeur (Grasset) dès 1938, s’est vendu à des dizaines de millions d’exemplaires, a été traduit en trente deux langues et a fait l’objet de nombreuses adaptations, Bref un immense succès. D’autre part nombre de bons auteurs n’ont pas toujours été des gens bien. Les êtres humains ont parfaitement le droit de forger leur propre légende de leur vivant, surtout si elle cache une réalité moins reluisante et les mensonges répétés à l’envi deviennent ainsi des vérités. La littérature qui peut aussi parfois être une vengeance peut parfaitement être une occasion de se refaire un monde qu’on n’a pas connu mais qu’on aimerait avoir vécu. L’écriture qui est un phénomène complexe peut parfaitement être pour celui qui la pratique un extraordinaire exorcisme et les mots prêtés aux personnages fictifs qu’il a crées le libérer de nombre d’ inhibitions ou de non-dits longtemps refoulés.

    Que dire du silence de Paule, sa mère contre qui ce roman a été écrit et qui à la fin de sa vie se réconciliera même avec lui? Elle a sans doute été fière de ce fils qui avait enfin trouvé sa voie par l’écriture et qui avait fait d’elle un personnage de roman, détestable certes, mais quand même. Sans compter qu’elle y a peut-être trouvé une forme de rédemption pour une éducation qui, sans être aussi cruelle que celle qu’a décrite son fils, a beaucoup manqué d’attention à son égard.

    On dira ce qu’on voudra sur notre époque mais j’observe qu’elle correspond à une période où, heureusement d’ailleurs, les masques tombent et où se révèle la vraie nature, connue mais soigneusement cachée des hommes célèbres, fussent-ils politiques, d’Église ...ou intellectuels.

     

    © Hervé GAUTIER

     

     

  • Mourir à Grenade - Rémi Huppert

     

     

     


     

    N°524 – Juin 2011.

    MOURIR A GRENADE – Rémi Huppert – Éditions du Petit Pavé.

     

    Nous sommes en 1990 et Enrique, le narrateur alors professeur de lettres à Provins revient à Viznar, son village natal situé près de Grenade, pour y mourir peut-être ? Il se sait en effet condamné et a voulu revenir une ultime fois, lui l'enfant exilé, fils de républicain espagnol qui, à huit ans, a dû fuir son pays en compagnie de sa mère pour se réfugier en France. Il était déjà revenu dans cette ville en 1975 pour y rencontrer le reste de sa famille juste après la mort de Franco. Pendant les quelques semaines qu'il avait passées ici, il avait redécouvert un pays qu'il n'avait pas connu avec ses croyances d'un autre âge, ses coutumes. Il était devenu le précepteur de Juan, un adolescent, fils d'une famille d'aristocrates, et, malgré les différences sociales et politiques, une amitié s'était créée entre eux. Il avait fait découvrir à ce garçon, non seulement les lettres françaises mais aussi une Grenade inconnue, le Sacro Monte, le quartier populaire d'Albaïncin, la zarzuela, les marionnettes, les beautés du flamenco, la dureté de la musique, la danse qui porte en elle-même attirance, rejet et séduction.... c'est à dire toutes les richesses culturelles de cette ville qui, jusqu'ici, lui étaient inconnues. Il fut pour lui une sorte de père de substitution qui lui apprit aussi la vie [« Je lui fis cadeau du temps ». « Il y a du temps pour tout... Tout est là, rêver, être soi-même même pour ne rien faire, rêver le jour de façon consentie, rêver pour concevoir et imaginer »] que ses parents trop engoncés dans le traditionalisme n'avaient pas pu lui enseigner. Enrique lui apprit la tolérance, l'acceptation des différences de l'autre même s'il est lié à soi par le sang, la fierté et l'humilité, l'obéissance aussi ...

    Tout opposait l'élève et le professeur mais Juan avait en horreur sa propre famille patricienne qui ne pense qu'à s'enrichir, dominer et paraître. C'est sans doute ce rejet qui attira l'enfant vers cet adulte. Pourtant la rumeur autant que la malveillance ont raison de ces rencontres studieuses qui sont remplacées, sur ordre paternel, par un enseignement plus classique, mais loin de Grenade. Ces leçons autant que leur amitié nourriront plus tard le parcours créateur de Juan qui obtiendra en France un prix littéraire prestigieux.

     

    Enrique avait aussi rencontré Chica, une jeune fille sourde et muette dont les mains maniaient si bien l'aiguille [« Seules ses mains sculptaient l'espace avec détermination, et, à travers un ballet fascinant de gestes expressifs, saccadés et directs, elle renvoyait le miroir de son âme d'enfant impuissant à parler. »]. Il devint son ami et Juan apprit à la connaître et à l'aimer comme sa sœur. Le hasard de la vie fit que Chica, perdue dans la montagne au cours d'une promenade y est morte, peut-être à cause de son attirance pour les chevaux sauvages. Le mystère de sa disparition ajoute à l'aura de cette jeune infirme qui n'avait peut-être pas sa place dans ce monde ? Il avoue pourtant que Juan comme Chica lui ont été indispensables [« C'est grâce à ces deux adolescents que je me suis réconcilié avec la vie après un cortège d'épreuves et de déboires... Les quelques idées qui sont miennes se sont solidifiée à leur contact. »]

    Lui qui ne s'était pas marié, rencontre Carmen, sa logeuse à Grenade, une femme lumineuse marquée par la vie. C'est peut-être cela et leurs deux solitudes qui les ont réunis pour un amour véritable ?

     

    Pourtant Enrique n'était pas de ces exilés suffisants qui reviennent au pays pour impressionner leur auditoire et faire état de leur réussite. Lui, même s'il est l'héritier de deux cultures, vient au-devant de son enfance, de ses souvenirs heureux, de la vie de ce petit village qui semblait hors du temps, de l'image de sa mère, modeste commerçante, de son père, simple ouvrier conquis par les idées de la république qui fut arrêté pour cela puis choisit de s'engager dans l'armée pour les défendre. Sa famille ne le reverra pas...

     

    Avec l'exactitude de l'historien, l'auteur retrace à grands traits l'histoire de cette guerre civile qui, par les massacres perpétrés des deux côtés, ensanglanta l'Espagne et prépara la deuxième Guerre Mondiale. Il évoque les combats, la palinodie des notables qui choisirent le franquisme, la délation, le soutien que la population apporta aux insurgés, la répression, la terreur, les mauvais traitements infligés à la population ouvrière par la Garde Civile, les « paseos », les massacres, les exécutions sommaires, le ralliement de l'église catholique aux nationalistes... Pourtant, cette paisible bourgade devient, pour des raisons stratégiques, un poste avancé des franquistes. Puis ce fut la fuite de Grenade vers Barcelone puis vers les camps de concentration français sous la surveillance des troupes coloniales, les mauvais traitements, les injustices et les trahisons, la mort de ce petit frère qui repose sous le sable d'Argelès...

    Vient ensuite une longue errance dans ce pays qui ne voulait pas d'eux, le courage de sa mère et la volonté d'Enrique, son parcours exemplaire, l'aide des autres Espagnols émigrés, celui, fraternel et humaniste de la franc-maçonnerie et le retour à la foi chrétienne.

     

    Grenade et la guerre civile sont indissociables de Frederico Garcia Lorca, le poète assassiné par les franquistes. Sa figure tutélaire plane sur ce livre, comme le font celles du Gongora et de Manuel de Falla. Pourtant, en 1990, le narrateur constate que prévalent l'indifférence et l'hypocrisie des survivants qui ainsi choisissent d'oublier leur attitude d'alors. Cette terre grenadine sera pour Enrique qui meurt en 1991, son linceul comme elle a reçu, anonymement, la dépouille du poète andalou.

     

    A l'aide de nombreux analepses, l'auteur retrace pour son lecteur l'histoire de cette famille obligée de fuir à cause de la guerre et du parcours personnel et intime de ce personnage, de ses interrogations, de sa maladie et de sa réflexion sur la vie et sur la mort. C'est aussi un hymne à cette ville andalouse, creuset de populations et de cultures différentes [« Grenade a éveillé l'enfant qui dormait en moi, l'enfant rieur et l'enfant songeur, celui qui parle aux arbres et aux pierres et qui sait les écouter »]

     

    L'écriture de Rémi Huppert est fluide, ses descriptions poétiques suscitent senteurs, couleurs, formes et saveurs; elles font de ce livre émouvant et fort un agréable moment de lecture.

     

     

    ©Hervé GAUTIER – Juin 2011. http://hervegautier.e-monsite.com

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     


     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     


     


     

     

     

     

     

     

     

     


     

    N°524 – Juin 2011.

    MOURIR A GRENADE – Rémi Huppert – Éditions du Petit Pavé.

     

    Nous sommes en 1990 et Enrique, le narrateur alors professeur de lettres à Provins revient à Viznar, son village natal situé près de Grenade, pour y mourir peut-être ? Il se sait en effet condamné et a voulu revenir une ultime fois, lui l'enfant exilé, fils de républicain espagnol qui, à huit ans, a dû fuir son pays en compagnie de sa mère pour se réfugier en France. Il était déjà revenu dans cette ville en 1975 pour y rencontrer le reste de sa famille juste après la mort de Franco. Pendant les quelques semaines qu'il avait passées ici, il avait redécouvert un pays qu'il n'avait pas connu avec ses croyances d'un autre âge, ses coutumes. Il était devenu le précepteur de Juan, un adolescent, fils d'une famille d'aristocrates, et, malgré les différences sociales et politiques, une amitié s'était créée entre eux. Il avait fait découvrir à ce garçon, non seulement les lettres françaises mais aussi une Grenade inconnue, le Sacro Monte, le quartier populaire d'Albaïncin, la zarzuela, les marionnettes, les beautés du flamenco, la dureté de la musique, la danse qui porte en elle-même attirance, rejet et séduction.... c'est à dire toutes les richesses culturelles de cette ville qui, jusqu'ici, lui étaient inconnues. Il fut pour lui une sorte de père de substitution qui lui apprit aussi la vie [« Je lui fis cadeau du temps ». « Il y a du temps pour tout... Tout est là, rêver, être soi-même même pour ne rien faire, rêver le jour de façon consentie, rêver pour concevoir et imaginer »] que ses parents trop engoncés dans le traditionalisme n'avaient pas pu lui enseigner. Enrique lui apprit la tolérance, l'acceptation des différences de l'autre même s'il est lié à soi par le sang, la fierté et l'humilité, l'obéissance aussi ...

    Tout opposait l'élève et le professeur mais Juan avait en horreur sa propre famille patricienne qui ne pense qu'à s'enrichir, dominer et paraître. C'est sans doute ce rejet qui attira l'enfant vers cet adulte. Pourtant la rumeur autant que la malveillance ont raison de ces rencontres studieuses qui sont remplacées, sur ordre paternel, par un enseignement plus classique, mais loin de Grenade. Ces leçons autant que leur amitié nourriront plus tard le parcours créateur de Juan qui obtiendra en France un prix littéraire prestigieux.

     

    Enrique avait aussi rencontré Chica, une jeune fille sourde et muette dont les mains maniaient si bien l'aiguille [« Seules ses mains sculptaient l'espace avec détermination, et, à travers un ballet fascinant de gestes expressifs, saccadés et directs, elle renvoyait le miroir de son âme d'enfant impuissant à parler. »]. Il devint son ami et Juan apprit à la connaître et à l'aimer comme sa sœur. Le hasard de la vie fit que Chica, perdue dans la montagne au cours d'une promenade y est morte, peut-être à cause de son attirance pour les chevaux sauvages. Le mystère de sa disparition ajoute à l'aura de cette jeune infirme qui n'avait peut-être pas sa place dans ce monde ? Il avoue pourtant que Juan comme Chica lui ont été indispensables [« C'est grâce à ces deux adolescents que je me suis réconcilié avec la vie après un cortège d'épreuves et de déboires... Les quelques idées qui sont miennes se sont solidifiée à leur contact. »]

    Lui qui ne s'était pas marié, rencontre Carmen, sa logeuse à Grenade, une femme lumineuse marquée par la vie. C'est peut-être cela et leurs deux solitudes qui les ont réunis pour un amour véritable ?

     

    Pourtant Enrique n'était pas de ces exilés suffisants qui reviennent au pays pour impressionner leur auditoire et faire état de leur réussite. Lui, même s'il est l'héritier de deux cultures, vient au-devant de son enfance, de ses souvenirs heureux, de la vie de ce petit village qui semblait hors du temps, de l'image de sa mère, modeste commerçante, de son père, simple ouvrier conquis par les idées de la république qui fut arrêté pour cela puis choisit de s'engager dans l'armée pour les défendre. Sa famille ne le reverra pas...

     

    Avec l'exactitude de l'historien, l'auteur retrace à grands traits l'histoire de cette guerre civile qui, par les massacres perpétrés des deux côtés, ensanglanta l'Espagne et prépara la deuxième Guerre Mondiale. Il évoque les combats, la palinodie des notables qui choisirent le franquisme, la délation, le soutien que la population apporta aux insurgés, la répression, la terreur, les mauvais traitements infligés à la population ouvrière par la Garde Civile, les « paseos », les massacres, les exécutions sommaires, le ralliement de l'église catholique aux nationalistes... Pourtant, cette paisible bourgade devient, pour des raisons stratégiques, un poste avancé des franquistes. Puis ce fut la fuite de Grenade vers Barcelone puis vers les camps de concentration français sous la surveillance des troupes coloniales, les mauvais traitements, les injustices et les trahisons, la mort de ce petit frère qui repose sous le sable d'Argelès...

    Vient ensuite une longue errance dans ce pays qui ne voulait pas d'eux, le courage de sa mère et la volonté d'Enrique, son parcours exemplaire, l'aide des autres Espagnols émigrés, celui, fraternel et humaniste de la franc-maçonnerie et le retour à la foi chrétienne.

     

    Grenade et la guerre civile sont indissociables de Frederico Garcia Lorca, le poète assassiné par les franquistes. Sa figure tutélaire plane sur ce livre, comme le font celles du Gongora et de Manuel de Falla. Pourtant, en 1990, le narrateur constate que prévalent l'indifférence et l'hypocrisie des survivants qui ainsi choisissent d'oublier leur attitude d'alors. Cette terre grenadine sera pour Enrique qui meurt en 1991, son linceul comme elle a reçu, anonymement, la dépouille du poète andalou.

     

    A l'aide de nombreux analepses, l'auteur retrace pour son lecteur l'histoire de cette famille obligée de fuir à cause de la guerre et du parcours personnel et intime de ce personnage, de ses interrogations, de sa maladie et de sa réflexion sur la vie et sur la mort. C'est aussi un hymne à cette ville andalouse, creuset de populations et de cultures différentes [« Grenade a éveillé l'enfant qui dormait en moi, l'enfant rieur et l'enfant songeur, celui qui parle aux arbres et aux pierres et qui sait les écouter »]

     

    L'écriture de Rémi Huppert est fluide, ses descriptions poétiques suscitent senteurs, couleurs, formes et saveurs; elles font de ce livre émouvant et fort un agréable moment de lecture.

     

     

    ©Hervé GAUTIER – Juin 2011. http://hervegautier.e-monsite.com

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     


     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     


     


     

     

     

     

     

     

  • Fuori

    La feuille Volante n° 2024 – Novembre 2025.

     

    Fuori – Un film de Mario Martone(2025).

     

    C’est un film franco-italien qui s’inspire d’un épisode de la vie de l’auteure italienne Goliarda Sapienza(1924-1996) qui fit un bref séjour dans la prison pour femmes de Rome dans les années 80 après un vol de bijoux, une action complètement irréfléchie qui l’amena à écrire « l’Université de la Rebibbia » où elle découvre un monde sans barrières sociales (1983). Elle était déjà à cette époque connue pour sa carrière d’actrice et pour ses écrits et ses co-détenues, junkies, prostituées, délinquantes, politiques, ne voient en elle que l’écrivain. Il y a certes des bagarres à l’intérieur de ce pénitencier mais la vie quotidienne y semble quand même assez libre mais grâce à cette expérience elle tisse avec quelques-unes d’entre elles des relations solidaires et amicales fortes qui durent après leur libération. Malgré l’atmosphère assez libre du lieu elles attendent toutes ce moment et le crient dans les couloirs « Fuori, Fuori ! » (dehors), rébellion qui entraîne une intervention policière. Le moment d’incarcération passé, ces femmes jouissent de la liberté toute simple d’aller et venir dans les rues, de boire un café à une terrasse, de rouler en cabriolet ou de prendre une douche ensemble, bref de vivre. Cette liberté retrouvée est pour Goliarda une invitation irrésistible à l’écriture. Pourtant la recherche d’un emploi s’avère pour elle un réel problème ce qui ajoute à son désespoir et ressemble un peu aux nombreux refus qu’elle a eus de la part des éditeurs.

    Il y a aussi cette relation apparemment difficile entre Goliarda (Valeria Golino) et Roberta (Mathilda de Angelis), une ancienne détenue politique droguée, leurs relations sont ambiguës faites de rapports quasiment mère-fille et parfois amoureux, parfois toxiques, faits de rendez-vous manqués, de communications téléphoniques hachées qui témoignent d’un dialogue difficile entre elles et finalement cette mission que cette dernière semble lui confier de témoigner en faveur des autres.

     

    Ce film, sélectionné pour le festival de Cannes 2025 tourne également autour de l’écriture qui est bien autre chose que d’aligner des mots. C’est une souffrance intime, un devoir que l’auteur porte en lui, un acte qui se manifeste par intermittence parce que l’inspiration ne prévient pas et n’attend pas, un besoin vital de témoigner parce que l’écrivain doit être avant tout le témoin de son temps et son œuvre l’expression d’idées, de sentiments, d’émotions qui certes lui sont personnels mais qui sont également universels et concernent le genre humain tout entier. Ce long métrage fait également allusion à son roman « L’art de la joie », un roman longuement mûri (10 ans) qui fut unanimement rejeté de son vivant par tous les éditeurs italiens mais qui ne fut publié intégralement qu’après sa mort par les soins de son mari, Angelo Maria Pellegrino. Le roman fut connu en Italie seulement après sa publication en 2005 en Allemagne et en France. Goliarda Sapienza est, maintenant qu’elle est morte, reconnue comme un grand écrivain italien, ce qui en dit assez long sur les éditeurs dont le métier théorique est d’être des découvreurs de talents mais qui sont surtout animés par la volonté de « faire de l’argent ». Ce genre d’attitude face aux auteurs peut tout simplement les décourager d’exercer leur talent, ce qui est non seulement cruel et injuste mais également inadmissible de la part de professionnels, l’écrivain vivant pour le message qu’il porte en lui.

     

    Malgré un montage haché avec de nombreux « flash-back » un peu difficiles à suivre et qui peuvent désorienter quelque peu le spectateur, cette histoire pleine de nostalgie est comme les pièces d’un puzzle dont je n’ai peut-être pas pu apprécier la valeur malgré la qualité de la bande-son. C’est en tout cas un bel hommage à cette auteure disparue.

  • Follement(e)

    La feuille Volante n° 2026 – Janvier 2026.

     

    Follement(e) – Un film de Paolo Genovese (2025)

     

    Ce film peut apparaître comme une comédie légère, une histoire d’amour un peu romantique, en réalité c’est l’étude psychologique d’une première rencontre avec stress et excitation entre un homme et une femme solitaires dans l’appartement de celle-ci à Rome. Elle, Lara (Pilar Fogliati) une jeune femme brillante et indépendante qui sort d’une relation toxique à laquelle elle veut mettre fin malgré une relance de son ex, un homme marié dont elle a été la maîtresse et qui souhaite ainsi faire durer leur relation. Lui, Piero (Edoardo Leo) est un enseignant, père divorcé d’une fille qu’il adore et qui veut refaire sa vie, sans oublier ses échecs amoureux antérieurs.

    Il y a beaucoup de contre-temps, d’hésitations dans la découverte de l’autre, beaucoup d’interrogations aussi au cours de ce premier rendez-vous amoureux au point qu’on craint un moment que tout bascule dans l’échec. Tout ce chemin est souligné par la présence un peu surréaliste de personnages qui les accompagnent et soulignent leurs pensée, quatre hommes (Marco Gialini, le professeur, incarnation de la conscience, Maurizio Lastrico, le romantique sensible, Rocco Papaleo plutôt désabusé, Claudio Santamaria le sensuel) et quatre femmes (Emanuela Fanelli, libre et instinctive, Maria Chiara Giannetta, la rebelle, Claudia Pandolfi, la rationnelle, Vittoria Puccini la romantique) dont on se demande dans un premier temps d’où ils viennent et dont on comprend très vite qu’ils expriment, chacun à leur manière et en fonction de leur sensibilité, toutes les pensées, les désirs et les émotions intimes, parfois contradictoires qui traversent l’esprit de Lara et de Piero à l’occasion de leurs longs échanges. Ils interprètent du point de vue de la psychologie féminine et masculine, chaque mot, chaque pensée chaque situation, chaque silence, chaque confidence. Tout le panel des sentiments y passe depuis la volonté de séduction, la timidité, la tendresse, les passions incontournables de chacun, le machisme, l’érotisme, la fuite, la tristesse, la volonté de tenter quelque chose pour leur éventuel avenir commun. C’est vrai que l’amour c’est compliqué, à la fois magique, alchimique, fantasmatique, inattendu, cela nous le savions tous déjà. Certes les choses s’arrangent peut-être un peu trop vite entre ces deux inconnus, en fait une manière classique et sans réelle surprise mais j’y ai vu l’itinéraire commun de tous ceux qui un jour se rencontrent, tombent follement amoureux l’un de l’autre, ont envie d’envisager un avenir commun mais hésitent malgré leur désir.

    Même si les dialogues sont parfois un peu longs et passé le moment d’étonnement dû à l’intrusion parfois saccadée des autres intervenants, j’ai passé un bon moment.

     

     

  • La harpe et l'ombre

    N°207

    Juillet 1999

     

     

     

    LA HARPE ET L’OMBRE - Alejo CARPENTIER - Éditions Gallimard.

     

     

    Je dois bien l’avouer à mon improbable lecteur, tout ce qui concerne la papauté m’intéresse. Je ne sais pas pourquoi, mais c’est ainsi. Le livre d’Alejo Carpentier ne pouvait donc me laisser indifférent.

     

    De quoi s’agit-il donc sinon d’une parcelle de l’histoire qui n’est peut-être pas restée dans la mémoire collective comme un fait majeur. Au tout début du roman est évoquée la personnalité d’un prélat franciscain : Giovani Maria Mastïa qui avait choisi de servir l'Église autant, nous dit-on par déception amoureuse qu’en raison de la pauvreté de sa famille pourtant de haute lignée. Il se fit pourtant remarquer par ses prêches aussi ardents qu’ éloquents mais cela ne pouvait raisonnablement lui laisser espérer une ascension rapide dans la hiérarchie catholique. Il fut cependant désigné pour accompagner un prélat dans une mission apostolique en Argentine et au Chili. Celle-ci ne fut pas couronnée de succès mais il en est revenu avec l’idée que la découverte des Amériques avait été l’événement capital des temps modernes.

    Plus tard, devenu pape sous le nom de Pie IX il était toujours possédé par cette idée au point de décider d’ouvrir le procès en béatification, qui est le préalable à la sanctification, de Christophe Colomb!

     

    L’auteur nous propose les portraits croisés de ces deux personnages, le pape et le marin qui finit par convaincre, après moult pérégrinations, Isabelle la Catholique de financer son expédition.. Mais qui était-il donc, ce navigateur, un génie, un aventurier, un imposteur, un mystificateur, un arriviste qui ne reculait devant rien pour parvenir à ses fins? Alejo Carpentier nous restitue ce qu’il imagine être l’ambiance de cette époque, en plaine reconquista mais aussi pendant l’expulsion des juifs d’Espagne. Il fait du génois l’amant de sa royale protectrice qui finit par lui faire confiance autant par exercice de l’autorité que par la volonté de trouver des richesses pour porter contre les Maures la guerre en Afrique.

    A partir de documents d’archives l’auteur nous donne à entendre la voix même de Colomb, en quelque sorte la manière dont il aurait lui-même jugé son entreprise et dont il se serait jugé lui-même. Il nous fait partager ses hésitations, ses doutes. Il se révèle menteur quand il promet de trouver de l’or et des épices aux Indes qu’il recherche, cynique quand il envisage de faire le commerce des esclaves à la place des richesses qu’il n’a pas rapportées... Mais tout ce qu’il avait espéré découvrir reste introuvable et le commerce des esclaves est interdit par ordre du roi. Alors il met en avant les âmes des indigènes qu’il faut sauver et c’est le spirituel qui prend le pas sur le temporel qui pourtant était la vraie raison de son expédition.

    En fait Christophe Colomb fut rejoint par son destin, rattrapé par ses forfaitures et dépassé par son exploit. Le luxe a pâli ainsi que les ors à l’heure du jugement et c’est un pauvre homme sans richesse, honni par l’Espagne, moqué par les hommes qui s’apprête à rendre des comptes. Lui, le découvreur de l’Amérique a, en fait, apporté à ce continent vierge si semblable au paradis terrestre la cupidité, la luxure, le vice, le péché, ce qui n’est pas le moindre des paradoxes. Il est loin, si loin de sa légende!

     

    Restait le décret pontifical introduit « par voie d’exception » qui ouvrait le procès en béatification. « Disputant doctores »... et pour cela, par la magie de l’imaginaire le romancier convoque pêle-mêle, pour témoigner, Victor Hugo, Lamartine, Jules Vernes; Bartholomé de las Casas...

     

    Il reste un roman qui ou l’humour et le style, sans doute servis par une traduction de qualité, m’ont fait passer un agréable moment de lecture.

     

    ©Hervé GAUTIER

  • Rendez-vous d'amour dans un pays en guerre

    N°334– Avril 2009

    RENDEZ-VOUS D'AMOUR DANS UN PAYS EN GUERRE – Luis SEPULVEDA– Métailié.

    (Traduit de l'espagnol par François Gaudry)

     

    Je ne dirai jamais assez l'attachement que j'ai pour les écrivains sud-américains, d'expression espagnole en particulier, et, en général, pour l'atmosphère d'exception que tissent les nouvelles.

     

    J'ai aussi plaisir à célébrer le 29° anniversaire de cette revue en compagnie d' un écrivain d'exception.

     

    Ici, Luis Sepulveda, dont cette chronique a déjà mentionné l'œuvre, revient avec un recueil de 27 nouvelles où le style est fluide, précis, simple, poétique, érotique aussi parfois et où l'auteur s'attache son lecteur jusqu'à la fin.

     

    Il y est question de ces rendez-vous manqués qu'on a, au cours de sa propre vie, avec soi-même, avec les autres, avec l'amour, l'amitié, avec le temps... Ce sont autant d'actes manqués, de situations qu'on regrette amèrement plus tard mais pour lesquelles on n'est pas forcément pour quelque chose, des moments où la malchance nous accable ou nous paralyse, bloque en nous des mots qu'on n'ose pas dire, de gestes pourtant simples que la timidité nous interdit de faire, qui compromettent à jamais notre vie, la recouvrent de ces remords dont on ne peut se débarrasser et qu'on traine toute son existence.

     

    Que ce soit ces femmes qu'on n'a pas pu aimer, qui nous ont échappé, ces paysages de bout du monde comme seule la Terre de feu en offre, ces fantasmes d'une enfance qui s'en va sans retour, ces peines jamais éteintes, ces envies jamais vraiment assouvies, le mystères des autres, celui qu'ils ont ou celui qu'on leur prête, leur charme, leur charisme, tout cela laisse des traces indélébiles dans notre âme, avec, en plus une cicatrice invisible, intime mais bien réelle, que nous sommes seuls à connaître et qui nous torturent. Il y a aussi ces moments anodins d'une vie, sublimés par l'écriture, ces petites parcelles d'existence qui, sans elle, s'évanouiraient dans l'oubli, des instants d'une conscience ou d'une absence que le quotidien, la routine et l'usure des jours rendraient transparentes, ces souvenirs qui vous reviennent en pleine figure à propos de rien et qui soulignent nos renoncements, nos compromissions parfois, ce hasard néfaste qui s'attache à nos pas et qui fait de nous, sans que nous y puissions rien, une victime expiatoire de quelque chose que nous ne maitrisons pas, parce que d'autres êtres se sont insinués dans notre vie, s'y sont installés et pèsent de tout leur poids sur notre destin, cette envie légitime que tout cela change dans un autre sens, que cesse cette chape d'incompréhension, de mystères qui nous étreignent et qui finissent par faire de notre vie quelque chose d'insupportable au point que nous ne pouvons plus nous débarrasser de nos obsessions, de nos phobies, de nos paris fous sur l'avenir immédiat. Ce sont bien ces mots dérisoires qui résument notre histoire, notre cheminement sur cette terre, nos souvenirs, nos repentirs impossibles, tous ces non-dits, ces qui pro quo, des possibles devenus maintenant impossibles... Notre histoire personnelle, que l'Histoire ignore parce que nous ne sommes pour elle que des numéros et des êtres sans importance, fait foi de ce parcours qui n'est bien souvent pas sans faute, nous, nous le savons! C'est aussi ces amours chimériques ou usés durablement par le quotidien et qui n'auront jamais plus le lustre d'antan, à jamais enfouis, détruits, parce qu'il n'y a plus rien à dire, plus rien à faire, bref qu'on n'est plus rien et qu'on n'est plus bons qu'à attendre la mort, parce qu'elle, au moins, elle voudra bien de nous, ces amours si improbables que seul la fuite est la solution et avec elle l'oubli, la quête des ombres qui envahissent notre inconscient, ces amours qui nous font croire à nous-mêmes que nous sommes uniques et exceptionnels, ces amours qui nous tombent dessus sans crier gare à cause d'un simple regard, ces amours qui se font urgentes quand la mort rode, que la vie se fait avare de son temps ou fréquente un peu trop le danger, l'indifférence, le dégoût de soi-même, et que l'ennui de l'autre devient soudain insoutenable et qu'on a envie d'autre chose.

     

    Les choses changent pour chacun, d'entre nous, génèrent l'exil, le bonheur ou quelque chose d'indicible que parfois nous ne voulons ni voir ni exprimer parce que ainsi cela perdrait de sa substance et peut-être nous détruirait, ferait renaître en nous le désespoir et nous obligerait à vivre avec l'absence de quelqu'un ou de quelque chose.

     

    Parfois pourtant, on entraperçoit, l'espace d'une fraction de seconde, le bien fondé de cette existence qui est autre chose que la somme des jours sans joie qui constituent notre quotidien, et on admet que tout cela justifie cette attente parfois angoissée et paie largement nos désespérances.

     

     

     

     

     

  • Le vieux qui lisait des romans d'amour

    N° 166 - Septembre 1993.

     

    LE VIEUX QUI LISAIT DES ROMANS D’AMOUR - Luis SEPULVEDA - Editions Métaillé.

     

    Je dois avoir un faible pour les écrivains sud-américains mais ce roman de Sepulveda parvenu entre mes mains par hasard m’a, comme à chaque fois, procuré ce dépaysement un peu surréaliste d’une contrée perdue au bord d’un fleuve, unique voie de communication qui la relie à la civilisation. Il apporte à ce village nouvelles et vivres, et, bien entendu il émerge de ce petit peuple de « peones » et de « jivaros » des personnalités fortes qui s’imposent par leur seule présence.

    El Idilio, petit village de l’Equateur est situé dans la forêt au bord du fleuve. Antonio José Bolivar Proano y vit ou plutôt y survit dans une solitude tout juste égayée par la lecture laborieuse de romans qui parle de l’amour, le vrai, celui qui fait souffrir... C’est sa manière à lui d’oublier qu’il vieillit. Il a tout abandonné, sauf peut-être la chasse qu’il va reprendre une ultime fois contre un ocelot qui menace le village. Il n’aura pas trop de toute la science que lui ont enseigné jadis les indiens Shuars pour déjouer ses pièges et en venir à bout. Mais le combat qu’il livre contre la bête est sans haine, un peu comme le dernier avant de basculer dans la mort. Il tue le fauve pour réparer les erreurs et la barbarie des hommes qu’il hait définitivement mais surtout pour protéger ce petit coin de terre où il a choisi de mourir.

     

     

    © Hervé GAUTIER

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  • Un nom de torero

    • Le 05/11/2025

    N°338– Mai 2009

    UN NOM DE TORERO – Luis SEPULVEDA– Éditions MėtaIlliė. - Traduit de l'espagnol par François Maspero.

     

     

    Nous le savons, le domaine du romancier c'est la fiction. Drôle de nom pour caractériser un récit, une histoire qui est racontée au lecteur, avec un début, un développement et une fin où s'entremêle réalité et imaginaire , où les personnages existent et croisent dans un décor dû au seul pouvoir de l'auteur, mais qui, parfois, se laisse déborder par la vie qu'il leur insuffle. Le milieu de prédilection de Sepulveda, c'est le voyage et le monde qui lui offre sa vaste étendue, mais c'est aussi l'histoire immédiate de l'humanité qui se confond avec sa propre expérience, ses propres pérégrinations, ses désillusions aussi...

     

    L'histoire donc. Elle met en scène deux hommes, Juan Belmonte, ancien guérillero de toutes les guerres perdues d'Amérique Latine et Frank Galinsky, ex membre de la Stasi qui sont engagés par des parties adverses pour retrouver un mystérieux trésor composé de 63 pièces d'or appartenant à la collection du « Croissant de Lune Errant » originellement dérobé par les SS. L'histoire a pesé sur ces deux hommes qui ont dû revenir sur leur idéaux politiques et qui, pour mener à bien leur mission doivent se livrer à un duel sanglant en Patagonie. Belmonte, qui porte un nom de torero, le même que celui d'Hemingway, est mandaté par « la Lloyde Hanséatique » qui a sur lui un moyen de pression idéal : soit il mène à bien sa mission, soit il perd Véronica, sa seule raison de vivre, brisée par la torture.

     

    Comme son titre ne l'indique pas, il s'agit d'un roman noir [le couleur de la couverture le laissait cependant penser], un véritable duel sanglant sur fond de désillusions, mais de désillusion politiques, celle de la démocratie chilienne assassinée par Pinochet, celle des idéaux communistes trahis par Staline, celle aussi des espoirs déçus de la réunification allemande.

     

    Il y a le personnage de Véronica, absent, muet, autiste, mais incroyablement présent, une sorte d'obsession de la mort, de la souffrance, de la nuit dans lequel elle survit, de l'exil, du mal de ce pays envoûtant qu'est la Patagonie, comme il le dit, la Terre de Feu est un pays de légendes, de trésors cachés. Il est fascinant par son climat, ses paysages, sa solitude. Il y a aussi la figure de Belmonte, perdant définitif dans cette société où il ne se reconnaît plus, qui a manifestement évolué sans lui et qui le laisse, lui, au bord du chemin sans possibilité de lui tendre une main secourable. C'est un roman de la réconciliation impossible d'un homme avec son pays qui veut surtout oublier ce qui fut la dictature de Pinochet, le roman d'un éternel exilé, un roman d'amour aussi...

     

     

    Sepulveda fait ici un travail de remise en cause personnel, de confidences faites à son lecteur. Il est un fameux conteur dont cette chronique n'a pas manqué de célébrer le talent. J'y ai dit le plaisir que j'ai éprouvé à la lecture de certains de ses romans. Ici, j'ai retrouvé tout ce qui fait l'intérêt traditionnel que suscite d'ordinaire ses récits. Cependant, et je ne saurais dire pourquoi, j'ai moins accroché à ce roman, et je me suis un peu forcé à lire jusqu'à la fin, parce que c'est lui!

     

     

    © Hervé GAUTIER – Avril 2009.http://hervegautier.e-monsite.com