la feuille volante
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Le jour de la chouette - Leonardo Sciascia
- Le 13/07/2021
- Dans Littérature italienne
N° 1559 - Juillet 2021
Le jour de la chouette – Leonardo Sciascia - Flammarion.
Traduit de l’italien par Juliette Bertrand.
Le roman commence par l’assassinat d’un homme, le matin de bonne heure, au pied de l’autobus pour Palerme. Deux coups de feu et bien que le bus soit plein, personne n’a rien vu ni rien entendu et tous disparaissent. Ceux que les carabiniers parviennent à interroger, le conducteur et le receveur, ne se souviennent de rien. Les rares informations que les carabiniers peuvent glaner ne servent à rien. C’est donc bien un roman policier avec un meurtre, des investigations, des arrestations, des supputations, mais ce qui ressort de tout cela c’est le silence, la complaisance, le mensonge, « l’omerta », le signe et le règne de la mafia où celui qui parle signe son arrêt de mort.
Pourtant cette mafia sicilienne, le capitaine des carabiniers chargé de enquête n’y croit pas, peut-être parce qu’il vient du nord du continent, mais cet épisode sicilien dans le cours de sa carrière le fait changer d’avis parce que, au cours des investigations qu’il mène avec conscience, ce qui agace un peu sa hiérarchie et les politiques, on lui ment beaucoup au point que la vérité en pâtit et que finalement il conclut que « La Sicile était quelque chose d’incroyable », un manière comme une autre d’avouer son impuissance face à quelque chose qui ne changera jamais.
Le style plein de concision, simple et agréable à lire transporte le lecteur dans cet univers mafieux, bien présent, même dans ce roman publié en 1961 et dont la publication fut une révolution. On se souviendra sans doute longtemps de l’assassinat du Général dalla Chiesa, des juges Borsallino et Falcone et de tous les policiers et gardes du corps et de simples quidams dont on a oublié les noms, de la fuite de politiciens, de Guilio Andreotti qu’on n’a jamais pu confondre, du scandale de la banque Ambroziano… Mais il convient de dire que malgré tout la mafia n’existe pas puisque personne ne veut en parler et observe sur cette question un silence éloquent. Elle avait été combattue par le fascisme qui ne parvint cependant pas l’éliminer et elle survécut à la chute de Mussolini jusqu’à nos jours.
L’auteur compare la mafia à une chouette peut-être parce qu’elle agit dans l’ombre, dans la nuit. D’ordinaire on la compare à une pieuvre impossible à attraper et dont les tentacules s’insinuent partout. Il est lui-même sicilien et, à ce titre, parvient à dessiner les contours de de cette organisation criminelle, à définir cet état d’esprit basé sur la haine des autorités, le refus de les aider, la complaisance de la population qui devient soudain amnésique et évidemment complice mais qui la craint surtout parce qu’elle tue quiconque se met en travers de son chemin, la connivence qu’elle a avec le pouvoir politique au sommet de l’État et même le pouvoir religieux.
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La révolution de la lune - Andrea Camilleri
- Le 11/07/2021
- Dans Littérature italienne
N° 1558 - Juillet 2021
La révolution de la lune – Andrea Camilleri – Fayard.
Traduit de l’italien par Dominique Vittoz.
En 1677 la Sicile, alors sous domination espagnole, est gouvernée par un poussah, le vice-roi Angel de Guzmàn qui vient de mourir, ce qui, pour les nobles est une aubaine, sauf que, par testament, il désigne pour lui succéder son épouse Eleonora di Mora, une femme d’une sublime beauté et d’une intelligence redoutable mais qui, jusque là, était restée dans l’ombre. La nouvelle fit grand bruit parmi les conseillers qui, la stupeur passée, se multiplièrent en courbettes et autres marques de flagorneries, partagés qu’ils étaient entre l’admiration de sa grande beauté et la volonté de conserver leur place et prérogatives. Cette entrée d’une femme en politique fut une révolution mais Eleonora profita bientôt de cette opportunité pour réformer le pays en en éliminant la corruption, en portant son attention sur les plus démunis, aux femmes et à leur condition inférieure, aux mendiants, ce qui lui valut la bienveillance de ses sujets restés intègres et l’amour du peuple. Cela ne se fit pas sans mal, le jeu politique reprit ses droits et l’appétit de pouvoir des hommes en place autant que leur volonté de conserver leurs privilèges et leurs fonctions ne manqua pas de se manifester. On était loin de la galanterie et de l’amour courtois du Moyen-âge ! On fit des difficultés et bien entendu on assista à des bassesses, des délations, des trahisons, ce qui est l’ordinaire de l’espèce humaine, face à la volonté d’une femme qui entendait bien marquer son temps dans le registre de la sauvegarde des plus déshérités.
Ce court règne qui ne dura que 27 jours, soit la période d’un cycle lunaire, est authentique et c’est un homme qui y mit fin légalement, mais avec l’assurance que ses décisions seraient maintenues après son départ. Je note qu’elle ne chercha pas à se maintenir au pouvoir, ce qu’aurait sans doute fait un homme à sa place. Cet épisode est l’illustration si souvent proclamée, mais bien peu souvent mise en œuvre, que le pouvoir politique confié à une femme peut êtres synonyme de paix, d’une prise en compte plus complète des problèmes de l’humanité, d’une plus grande justice sociale... et ce fut le cas, malheureusement cette expérience fut contrecarrée par les hommes. A la fin de son règne les choses allaient donc pouvoir redevenir comme avant, de nouvelles injustices se faire jour, la corruption se développer, les malversations se multiplier, les hommes d’Église cultiver leur hypocrisie, les guerres se dérouler pour le plus grand plaisir des puissants qui eux n’y participaient pas... En laissant aller les choses on finirait sûrement par détourner et sans doute oublier tout ce que cette reine éphémère avait fait pour améliorer le sort des plus défavorisés.
La langue de Camilleri est toujours aussi foisonnante mais j’ai été quelque peu déconcerté par le style qui mélange les expressions siciliennes, italiennes et espagnoles. Je ne suis pas contre le principe qui est finalement une belle innovation, mais j’imagine le travail du traducteur qui a dû s’adapter à cette manière originale de s’exprimer de l’auteur, sans pour autant le trahir. Il n’empêche que si Camilleri aime à s’exprimer de cette manière quelque peu humoristique, et c’est bien son droit, mais la lecture n’en est pas pour autant facilitée, même si on peut y voir, en plus de l’humour qu’il affectionne et qu’il manie si joliment, l’occasion de la création de mots qui est la manifestation même de l’évolution d’une langue et fait qu’elle est bien vivante.
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indulgences à la carte - Andrea Camilleri
- Le 08/07/2021
- Dans Littérature italienne
N° 1557 - Juin 2021
Indulgences à la carte – Andrea Camilleri – Le promeneur.
Traduit de l’italien par Louis Bonalumi.
Andrea Camilleri était sicilien et à ce titre témoin de ce qui se passe sur cette île si convoitée et colonisée depuis des siècles par des peuples étrangers au point que les choses n’y sont pas exactement comme ailleurs. En effet l’accommodement, le compromis voire la compromission, s’ils sont une constante de la condition humaine, sont ici élevés au rang de coutume sociale. Il a tenté, lors de dix-huit courts chapitres, d’en démonter le mécanisme. Il règne en effet ici une règle évidemment non écrite, « la componenda »(la composition) où la mafia rend une certaine forme de justice, en dehors des lois officielles, avec même la connivence des autorités qui en retirent bénéfice, en plus de l’ordre public sauvegardé. Notre auteur, curieux, s’avise que l’Église catholique, loin de sauvegarder la moralité a, dans le passé, usé de contestables pratiques, notamment avec la commercialisation des indulgences auprès du peuple, procédure qu’elle pratiquait déjà à l’égard des nobles sous la forme de constructions d’églises, de monastères ou de la participation aux croisades. Même si cette pratique fut plus tard prohibée, elle consistait à s’assurer de la rémission de ses péchés par l’achat d’une « bulle ecclésiastique » tarifée, garantissant la bienveillance divine après la mort du bénéficiaire. Cela eut pour conséquence, au XV° siècle, outre l’enrichissement de l’Église et de certains de ses représentants, l’émergence du protestantisme… et l’édification de la basilique Saint Pierre de Rome ! On était donc en plein accommodement !
En Sicile rien n’est pareil qu’ailleurs, ne serait-ce qu’à cause de la mafia qui, dans l’ombre, mène un jeu efficace avec la bénédiction de l’Église catholique et de son hypocrisie. Ainsi le responsable d’une faute, un vol par exemple, en ressent normalement une certaine culpabilisation. Auparavant, grâce à la « bulle de componenda » (bulle de composition) il pouvait avoir la conscience tranquille puisque, contre de l’argent (un véritable impôt perçu au profit du clergé) , il en obtenait l’absolution et même la bénédiction, autrement dit, les instances qui devaient normalement guider les hommes vers la vertu contribuaient largement au climat moral délétère qui régnait ici. Pire peut-être, non content d’être religieux, le Sicilien est superstitieux et trouve dans ces pratiques une justification non seulement à sa réticence au travail mais aussi à l’exercice du vice et donc du délit (mais pas du meurtre). En effet, dans le passé, le Sicilien était traditionnellement un ouvrier agricole, contraint de travailler une terre ingrate pour le compte d’un riche propriétaire terrien qui l’exploitait et cette situation ne pouvait que verser dans la révolte, par ailleurs absoute par l’Église. La vente par les curés, dans les églises et seulement les jours de festivités religieuses de « la bolla di componenda » était, même si l’Église s’en défendait, une forme d’indulgence qui apaisait en quelque sorte les consciences. Cette loi perdura pendant des siècles et, dans sa version « laïque », consistait en un véritable pacte, forcément non-écrit, souscrit entre les délinquants et la police locale et les autorités italiennes continentales ont vainement tenté de mettre fin. Une étude a cependant insisté sur le rôle pivot de la femme dans le cadre de la structure familiale sicilienne fermée que les prêtres ont manipulé sans vergogne. De plus, les Siciliens qui ont la maîtrise du langage, c’est à dire du non-dit et du mensonge, souhaitent que les choses perdurent sous l’égide de la « componenda » et qu’on en parle moins possible.
Andrea Camilleri (1925-2019) est connu en France à travers son personnage fétiche, le commissaire Montalbano, popularisé par le télévision, un peu comme Simenon l’était grâce au commissaire Maigret. Ces deux auteurs n’en sont pas moins intéressants notamment quand ils abandonnent le registre du « polar » et mettent leur talent au service d’une autre forme de littérature, notamment le roman traditionnel. Ici Andrea Camilleri quitte le domaine de la fiction (encore que, à la fin, il ne peut s’empêcher de s’y livrer quand même un petit peu) pour se faire historien et polémiste. Je ne connais de la Sicile que les paysages et les idées reçues qui circulent sur elle. J’avoue que j’ai été étonné par ce texte pertinent et passionnant paru en 1993 en Italie qui contribue un peu à expliquer le spécificité de la société sicilienne. Selon son propre aveu, c‘est dans ce but qu’il écrivit cet essai tout autant qu’en cherchant à expliquer les comportements étonnants les Siciliens face aux événements. Si la « Bulle de composition » a aujourd’hui disparu son état d’esprit demeure et cette île reste attachée pour moi à l’image de la mafia qui dans l’ombre peut frapper où et quand elle veut et tuer de simples citoyens, des policiers, des magistrats....
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le tailleur gris - Andrea Camilleri
- Le 05/07/2021
- Dans Littérature italienne
N° 1556 - Juin 2021
Le tailleur gris – Andrea Camilleri – Métaillé.
Traduit de l’italien par Serge Quadruppani.
Quelle est cette habitude prise par les hommes d’un âge certain, le plus souvent veufs ou divorcés, d’épouser des femmes qui pourraient être leurs filles ? C’est sans doute pour se sentir moins vieux, pour faire semblant de croire qu’ils auront ainsi droit à une rallonge de vie ou de plaisir qu’ils répondent à l’appel de ce « démon de midi » alors qu’ils ont toutes les chances de précéder leur épouse dans la mort. Surtout qu’il y a toujours une Gianna, à la fois meilleure amie de l’épouse et surtout sa parfaite complice pour servir d’alibi à l’épouse volage, même si le mari ne se fait aucune illusion. C’est le cas de ce directeur de Banque, tout juste retraité, qui a épousé dix ans plus tôt la très jeune et accorte veuve, Adèle, malgré les réticences de son fils Luigi. Elle n’arbora que pendant peu de temps son tailleur gris de femme d’affaires qui était aussi la marque de la fin de son deuil, de cette période assez indistincte qui est avant tout celle d’une transition. C’est une belle femme, autoritaire et déterminée, avide de reconnaissance sociale mais aussi de sexe et de plaisir, le type même de la femme de pouvoir qui entend bien gouverner sa propre vie qu’elle veut libre d’autant plus qu’elle a imposé Daniele au sein du couple, un soi-disant cousin étudiant qui dort dans la chambre voisine de celle d’Adèle.
Certes cette femme est au lit à la hauteur de sa fougueuse jeunesse, mais lui, malgré sa vigueur un temps retrouvée, finit par se faire une raison et par admettre de devoir partager Adèle avec des amants de passage. Et la toute nouvelle retraite de son mari, et donc sa présence au foyer, va un peu bousculer la liberté dont elle jouissait auparavant et qu’elle entend bien voir perdurer maintenant. Elle va donc le manipuler ainsi que son entourage pour lui faire accorder un poste important, même si celui-ci est quelque peu mystérieux et sans doute lié à la mafia, pour lui éviter de troubler son quotidien amoureux, autrement dit elle souhaite faire perdurer atmosphère de mensonge et de trahison dans laquelle baignait son couple jusqu’ici. Dans cette épisode, il semble être une marionnette entre ses mains de même qu’elle s’attache à brouiller les pistes autour d’elle, à faire semblant de l’aimer pour profiter des avantages financiers de cette union qui se révèle être un piège et l’amour entre eux, un leurre.
Avec la vieillesse vient pour cet homme la maladie et il voit son épouse changer, devenir dévouée et attentive tout en s’inquiétant de la succession. Le livre refermé, j’avoue être un peu dubitatif face à cet homme qui se met à croire à l’amour de cette épouse, ou à se rassurer en faisant semblant, au pas de la mort qui sera pour lui une délivrance dans une situation qui ne pouvait que se retourner contre lui. J’ai même l’impression qu’il lui pardonne ses frasques. J’avoue que je n’ai pas cru un instant à cet amour tout neuf d’Adèle pour son mari et j’y ai même vu une autre forme d’hypocrisie. J’imagine qu’elle ne tardera pas à contacter le notaire pour connaître ses droits et ensuite se choisir un nouvel amant !D’ailleurs, avant de mourir, le mari constate qu’elle porte son traditionnel tailleur gris ! La chute de cette histoire m’a même paru un peu convenue, décevante même parce que je m’attendais à autre chose
J’ai apprécié cependant le style simple et agréable à lire de ce roman du grand auteur italien connu surtout pour ses « policiers ». Ici, rien à voir avec un « giallo » comme disent nos amis transalpins.
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La concession du téléphone - Andrea Camilleri
- Le 04/07/2021
- Dans Littérature italienne
N° 1555 - Juin 2021
La concession du téléphone– Andrea Camilleri – Fayard.
Traduit de l’italien par Dominique Vittoz
Ce roman d’Andrea Camillieri (1925-2019) a été publié en 1998.
L’intrigue est un peu compliquée et se déroule en Sicile à Vigata, une ville imaginaire, sur une année, de 1891 à 1892, période pendant laquelle l’État tente de juguler le socialisme fascisant qui commence à s’installer. Filippo Genuardi, marchand de bois de son état, souhaite avoir une ligne téléphonique privée qui relierait son entrepôt et le domicile de son beau-père . En effet, un décret de 1892, tout à fait officiel donc, autorise les particuliers à obtenir la concession privée d’une ligne téléphonique. Pour cela il envoie en vain une série de trois lettres fort obséquieuses au Préfet Marascianno, dont il orthographie mal le nom, ce que ce dernier prend pour une provocation. Elles vont être suivies de pas mal d’autres qui vont plonger le lecteur dans une atmosphère entre flagornerie, paranoïa et bal des faux-culs et donner lieu à une multitudes de quiproquos, la révélation de magouilles, avec règlements de comptes maffieux, délation, haine, rancœur, trahison, hypocrisie, adultère, mensonges, ambitions, corruptions, c’est à dire l’ordinaire de l’espèce humaine, sans oublier toutefois le formalisme administratif autant dans la posture que dans la rédaction et qui confine parfois a la folie.
Ce n’est donc pas un roman classique, pas un policier non plus comme Camilleri en a l’habitude, mais une série de lettres suivies de courts récits où Andrea Camilleri s’est amusé à inventer une intrigue humoristique aux multiples répercussions notamment basée sur l’orthographe fantaisiste d’un nom ce qui donne lieu à une interprétation extravagante mais néanmoins savoureuse de la part d’un préfet soupçonneux, sur fond de dialecte sicilien.
Mais au fait, pourquoi Filippo Genuardi tient-il tant à avoir le téléphone ?
C’est fort plaisant à lire nonobstant la multitude des personnages.
Il n’est pas interdit, avant de commencer la lecture de cet ouvrage, de lire le texte introductif de Luigi Pirandello qui brosse un tableau peu flatteur de la Sicile à cette époque mais qui met le lecteur en condition.
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Trois enquêtes du commissaire Berté - Emilio Martini
- Le 01/07/2021
- Dans Littérature italienne
N° 1553 - Juin 2021
Tre indagini del commissario Berté (trois enquêtes du commissaire Berté) - Emilio Martini – TEA.
Le commissaire, c'est Gigi Berté. Il est d'origine calabraise mais vient de Milan et, dans la première partie (la Regina del Catrame – La reine du goudron) a été muté à la suite d'une affaire pas très claire dont nous ne saurons rien à Lungariva en Ligurie, une de ces villes balnéaires pleines de touristes en été et vides en hiver. Il regrette Milan comme il regrette ses collègues et ses amis qui attendent son retour. Dans son nouveau commissariat où il n'est pas vraiment accepté, on le prend pour un "terrone", un italien du sud, à cause de sa peau mat et de ses cheveux crépus et longs, pas vraiment l’archétype du policier classique. Comme beaucoup de flics il vit séparé mais pense toujours à Patty, son ex-compagne qu'il regrette. Il habite, en attendant mieux, à la pension Aurora, tenue par Marzia, une femme légèrement en surpoids, pas vraiment l'idée qu'il se fait de l'érotisme mais avec qui il se découvre des atomes crochus à cause de ses haïkus et de ses douceurs. Elle s'ennuie un peu sans son mari, capitaine au long cours. Gigi, ce n'est vraiment pas un flic comme les autres mais il ne parle jamais de son secret à personne sauf à Marzia : il écrit des histoires inédits un peu surréalistes et ces écrits sont une sorte de thérapie autant qu'une révolte contre l'injustice et les choses qu'il rencontre au quotidien. C'est aussi peut-être pour exorciser ses problèmes personnels, son éloignement de Milan, son désir des femmes ou simplement s'abandonner au seul plaisir d'écrire. Chacune de ses trois enquêtes nous donne à voir une facette de son talent créatif. Pour sa première affaire dans ce nouveau poste, la réalité va un peu dépasser la fiction et pour la résoudre il aura besoin de sa compétence de policier mais aussi son imagination d'écrivain. En effet, sur une plage, on a trouvé le cadavre d'une femme, Lidia Angelini dite "La reine" la soixantaine, le crâne défoncé, le visage balafré avec des taches de goudron sur les jambes. L'enquête s'oriente sur la vie sentimentale mouvementée de la victime.
Dans le deuxième texte (Farfalla nera – Papillon noir), Berté découvre une célébrité locale, Adeleide Groppini, professeure et directrice du prestigieux lycée San Giorgo de Gênes, retrouvée le crâne défoncé près d'une poubelle. Il ne tardera pas à s'apercevoir que sa vie a quelques connotations avec la sienne mais aussi avec de nombreux côtés sombres. Cette enquête, comme d'ailleurs les autres sont menées dans une atmosphère d'hypocrisie, de respectabilité, de vengeance, de trahison, c'est à dire l'ordinaire de l'espèce humaine.
Pour cette troisième affaire (Chiodo fisso- idée fixe), il n'est plus à Lungariva mais à Milan où il est revenu pour quelques jours de vacances où bien entendu il retrouve de vieux amis dont Valerio Brivio, un copain d'enfance avec qui il a partagé jadis bien des rêves d'avenir. Ce dernier a la gorge tranchée après qu'une femme l'a menacé de mort lors d'une visite dans la galerie d'art Brerat. Il va évidemment enquêter mais là il n'est pas dans sa circonscription, même s'il reste un flic désireux d'aider ses collègues à enquêter et surtout à faire la lumière sur la mort de son ami. Pour autant les indices sont minces, une fausse piste toujours possible à cause de son imagination et des apparences, de sa relative impuissance solitaire face à la noirceur du monde... et il ne sera pas au bout de ses surprises. Cela aura bizarrement pour effet de l'inviter à faire le point sur sa vie personnelle et sentimentale, de lui révéler qu'il n'est plus vraiment fait pour la vie dans les grandes villes mais aussi que les années ont passé et qu'il a vieilli. Au cours de roman, notre commissaire se révèle être un être tourmenté, solitaire, plein de nostalgie et désillusions sur l'amitié, les amours impossibles.
Ce commissaire est un peu spécial, solitaire, intuitif. Dans ces trois affaires les meurtres tournent autour des femmes. Il en rêve, les désire mais demeurent assez inaccessibles. Il me plaît bien dans sa manière d'aborder les choses, dans sa façon d'être, un peu marginal, dans l'intérêt qu'il porte à la cuisine mais aussi dans la pratique de l'écriture, une manière d'exorciser les choses de cette vie. A titre personnel, j'en suis à un moment de ma vie où, dans cet exercice, je ne suis plus très sûr de la réalité cathartique des mots, mais peu importe, c'est toujours une manière de réaction intéressante face à la vie qui est loin d'être aussi belle qu'on veut bien nous le faire croire.
Ces trois nouvelles ont été déjà publiées séparément mais sont réunies ici dans ce recueil. Il aussi faut dire un mot de l'auteur. Sous ce nom qui ressemble bien à un pseudonyme, se cachent deux femmes, deux sœurs, Elena et Michela Martignoni, Milanaises et amoureuses de la Ligurie qui ont déjà écrit de nombreux romans historiques. Une façon de rester dans l'ombre qui contraste avec l'envie de lumière bien dans l'air du temps.
J'ai lu (parfois à haute voix) cet ouvrage inconnu de moi auparavant, en italien pour la beauté de la langue, pour son apprentissage, mais aussi parce que, à ma connaissance, il n'est pas (encore) traduit en français.
©Hervé Gautier mhttp:// hervegautier.e-monsite.com
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Le courage d'une imposture - Geneviève Lefebvre- Martge Marandola
- Le 20/04/2026
- Dans ESSAI - BIOGRAPHIE
La feuille Volante n° 2051– Avril 2026.
Le courage d’une imposture – Geneviève Lefebvre, Marthe Marandola – Éditions De Borée ;
Depuis que le monde existe le violence a toujours accompagné les actions des hommes et les guerres ont rythmé leur volonté de puissance et de domination. Au cours de notre histoire le Premier Empire notamment fut riche en batailles ce qui bouleversa bien des vies. On ne choisit pas son destin et le hasard se charge souvent de bousculer nos espérances . Tel fut le cas pour Henriette Faber (1791-1856), née à Lausanne, très tôt orpheline et confiée à la tutelle de son oncle, colonel de l’armée napoléonienne et célibataire, devenue grâce à sa complicité et par la force des chose Henri, un chirurgien de guerre réputé et un médecin militaire apprécié, disciple de Larrey alors que le service de santé n’était pas une priorité dans la Grande Armée’ et que la pratique de la médecine était interdite aux femmes. Elle se déguisera donc en homme, deviendra Henri, vivra parmi des soudards et refusera la condition d’épouse soumise et privée de liberté que lui destinait son oncle, Elle sera pourtant mariée deux fois, un mariage de convenance avec un homme d’abord puis une seconde fois avec une femme, par amour! Le hasard des guerres si prisées de l’Empereur fit qu’elle participa à la campagne de Russie et fut prisonnière en Espagne, autant de conflits où elle soigna les soldats français sans distinction de grade aussi bien que ses ennemis, tout en rusant au maximum pour cacher sa féminité.
On la retrouve à Cuba sous le nom de Henrique Faber, un célèbre médecin attentif au sort des plus marginaux et des plus pauvres comme elle l’était à celui des simples soldats de l’Empire. De plus son engagement anti esclavagiste lui occasionna des oppositions dans la bonne société traditionnelle appuyées par l’Église catholique ce qui suscita une trahison des plus inattendues. Un procès grotesque s’ensuivit qui établit sa véritable identité, dénonça son travestissement en homme et l’exercice de la médecine interdite aux femmes. Elle fut donc jetée dans des geôles immondes sous le nom de Henriqueta Faber où elle continua son œuvre de soignant au profit de ses compagnes d’infortune. Libérée, on la retrouva en Louisiane, avec l’habit monastique d’un ordre soignant et cette fois et sous le, nom de sœur Marie-Madeleine, elle qui avait jusque là mené une vie de mécréante ! .
Tiré d’un fait réel, ce roman étonnant et fort bien écrit a été pour moi une découverte et un agréable moment de lecture. Il évoque le destin exceptionnel de cette femme courageuse qui, à travers diverses identités imposées et assumées a vécu toute sa vie son idéal de soignante désintéressée dans la solitude et l’abnégation malgré l’ingratitude et l’injustice humaines. Elle incarna la reconnaissance de la valeur des femmes dans une société machiste et la nécessaire égalité avec les hommes. La mémoire de cette femme passionnée et passionnante, ignorée jusqu’à présent en France, est célébrée en Suisse, à Cuba et en Amérique latine.
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Pane e tulipani - Un film de Silvio Soldini
- Le 18/04/2026
- Dans Cinéma italien
La feuille Volante n° 2050– Avril 2026.
Pain, tulipes et comédie – Un film de Silvio Soldini. (2000)
D’abord un oubli un peu bizarre, un vieux rêve d’une femme au foyer, malheureuse, d’une quarantaine d’années, des rencontres bienvenues et un épilogue amoureux qui change la vie des différents personnages, avec la belle musique d’un accordéon.
Rosalba (Licia Maglietta), une ménagère invisible qui est oubliée au cours d’un voyage en autobus, sur un restoroute à Paestum sans que ni son mari Mimmo (Antonio Catania) ni ses deux enfants ne s’aperçoivent de sa disparition ; Pour revenir chez elle, elle fait de l’auto stop et se retrouve à Venise, une ville qui l’a toujours fait rêver et où elle rencontre Fernando (Brune Ganz) et sa voisine de palier, Grazia (Marina Massironi) et devient amie avec eux. ; Lui c’est un serveur islandais, désespéré qui aurait voulu devenir chanteur et elle une masseuse. De plus Rosalba trouve du travail chez Fermo ( Felice Andreasi), un vieux fleuriste anarchique et grognon. Mimmo, propriétaire d’une entreprise de plomberie et de sanitaires à Pescara où il habite avec sa famille, très désireux de voir son épouse reprendre ses tâches ménagères, recrute Costantino (Guiseppe Battiston), un plombier au chômage, lecteur de romans policiers, pour retrouver sa femme.
La Sérénissime est vraiment la ville de l’amour et, après une poursuite vénitienne et beaucoup de coups de théâtre, la vie de tous ces personnages change, chacun découvrant un bonheur attendu depuis longtemps, le tout accompagné avec la musique d’un accordéon jouée par Rosalba.
C’est une comédie romantique amusante, une fable sur la liberté, particulièrement celle d’une femme simple qui ne veut pas rester écrasée par la routine domestique avec un mari infidèle et autoritaire, qui découvre une vie différente, beaucoup plus créative et lumineuse, sans culpabilité.