la feuille volante
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Les carnets du major Thompson - Pierre Daninos
- Le 28/07/2021
- Dans littérature française et francophone
N° 1563- Juillet 2021
Les carnets du major Thompson (découverte de la France et des Français) – Pierre Daninos. Hachette.
(dessins de Walter Goetz) .
Quand il s’agit de nos amis Anglais (qui sont toujours nos amis) je suis toujours un peu partagé entre « l’Entente Cordiale » et la « perfide Albion », je me dis qu’ils sont toujours nos ennemis héréditaires d’autant qu’il y a historiquement des différents comme Jeanne d’Arc, Fachoda et Mers el Kebir qui ont toujours un peu de mal à passer. J’ai pourtant relu avec le même plaisir cet ouvrage datant de 1954 qui, à travers le regard d’un officier anglais, évidement de l’armée des Indes, compare, face à M. Taupin (ou Turlot, ou Charnelet) bien Français, nos deux peuples avec cet humour très britannique et nous croque avec d’autant plus de pertinence que son auteur est Français. Ce dernier se présente, avec une certaine cocasserie comme le traducteur du Major et j’apprécie vivement, pour le pratiquer moi-même à l’occasion, cette relation un peu surréaliste qui existe entre l’auteur qui tient la plume et qui est une personne bien réelle et son personnage, simple créature de papier, qui prend petit à petit consistance au point d’imposer ses vues personnelles. Je les imagine en tête à tête, discutant d’un point de grammaire pour éviter un contre-sens ou confrontant leurs avis sur un point de notre histoire commune, de nos cultures respectives ou de la personnalité comparée d’individus de nos deux nations.
Ce Thompson est bien comme on s’imagine un anglais traditionnel (à tout le moins dans les années 50, l’image qu’on peut en avoir aujourd’hui est sans doute sensiblement différente) avec son prénom improbable (W. Marmaduke), son chapeau melon, sa peau blanche légèrement rosée, son œillet à la boutonnière, son costume croisé et le « Times » sous le bras. On croit même entendre son accent britannique et le « fog » londonien dans sa voix.
Il est décidément à son affaire dans son entreprise de comparaison sur tous les points de vue et spécialement sur le sujet de la façon de se conduire en société, de la nourriture, du sport (il évoque le Tour de France, le dénigrant un peu en parlant d’une compétition de bicyclettes alors qu’il s’agit de vélo, « of course »), du thé, des femmes et même de l’amour, mais il aurait parfois pu s’exprimer en phrases moins longues (ou que son traducteur aurait eu la bonne idée de raccourcir), à moins que ce ne soit un hommage discret rendu à Marcel Proust qui avait lui aussi un petit air anglais. Les Anglais ont cette caractéristique de ne pas compter comme le reste du monde ce qui réserve aux non britanniques des sueurs froides pour convertir distances et températures s’il veulent s’y retrouver, et d’ailleurs, que ce soit sur la route ou le week-end (pardon la fin de semaine) il y aura toujours une différence entre nous. Il a en tous cas raison, il faut rire de tout, c’est notre seule façon de nous sortir de la morosité ambiante qui est une constante quelle que soit l’époque, mais dans son cas il le fait « à l’anglaise », c’est à dire sans ostentation, façon humour britannique, cela va sans dire.
Pierre Daninos (1913-2005) qui est pourtant l’auteur d’autres romans, reste principalement connu pour sa série sur le Major Thompson. D’ailleurs, dans une forme de clin d’œil complice, il confie à son lecteur qu’il se plaît davantage dans le rôle de traducteur que dans celui d’écrivain ! J’ai à nouveau passé un bon moment avec ce livre plein d’humour, de verve, de bon sens et de vérités premières sur les Français, même si les choses ont un peu changé depuis le temps et même s’il y a sous la plume du Major, un petit peu de mauvaise foi, mais de bon aloi quand même !
Il dira ce qu’il voudra de nous, notre Major, mais il y a décidément beaucoup d’Anglais dans nos provinces actuellement (il avait déjà, à l’époque élu domicile dans notre hexagone, convaincu sans doute par la french way of life) et si à titre personnel il a épousé en première noce une anglaise caricaturale comme le montrent les dessins, il a, une fois veuf, contracté un second mariage avec une de nos compatriotes. Cela traduit certes son bon goût mais c’est aussi en quelque sorte un hommage à la beauté des Françaises, n’est-il pas ?
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Les oncles de Sicile - Leonardo Sciascia
- Le 27/07/2021
- Dans Littérature italienne
N° 1562 - Juillet 2021
Les oncles de Sicile – Leonardo Sciascia – Denoël.
Traduit de l’italien par Mario Fusco.
Leonardo Sciascia (19621-1989) se révèle comme dans ces quatre nouvelles un bon observateur de la nature humaine.
Quand il croque ce hobereau monarchiste qui se comporte devant le Général Garibaldi, libérateur de la Sicile et donc porteur d’idées politiques nouvelles, comme un véritable flagorneur, je ne crois pas une minute qu’il soit de bonne foi, il tournera une nouvelle fois sa veste au prochain bouleversement qui affectera son petit monde à condition de sauver sa vie et son patrimoine.
Quand il choisit d’évoquer la misère des ouvriers qui travaillent leur vie entière dans les mines de soufre, il met en scène l’un d’eux qui préfère, bien qu’il soit marié et père de famille, aller combattre en Espagne dans les rangs des fascistes pour échapper au chômage et à sa conditions alors qu’il n’a aucune conviction ni même aucun connaissance politique. Ce conflit fait donc de lui un mercenaire, exploité par Mussolini au service de Franco. En plus il découvre qu’ils se bat contre des gens qui lui ressemblent, qui sont comme lui des ouvriers ou des paysans, qu’il est victime de sa condition inférieure dans un régime fasciste qui se sert de lui parce que cette guerre n’est pas la sienne et ne répond qu’à objectifs politiques et idéologiques. Ses propos désabusés sur l’absurdité de ce conflit qui, du côté des troupes fascistes allemandes prépare la 2° Guerre mondiale, me paraissent, à certains moments, aller bien au-delà des remarques auxquelles on pourrait s’attendre de la part d’un simple soldat non versé dans l’art de la guerre et la stratégie militaire, mais n’en sont pas moins pertinents sur cette lutte fratricide. Puisque, pour lui, ces affrontements se déroulent en fin d’année, il ne manque pas de faire un parallèle entre ce qu’il vit au quotidien et l’année liturgique qui célèbre la naissance du Christ et cela lui inspire de nombreux paradoxes, d’autant qu’il note les exactions commises de part et d’autre. Cette période de sa vie passée au combat l’a transformé, a fait de lui un infirme mais il prend conscience que cela lui a donné le goût de tuer en même temps que la honte d’y voir pris un certain plaisir qu’aucune absolution ne pourra effacer. Pire peut-être, il est qualifié de héro avec médaille, reconnaissance publique et emploi réservé que cette expérience lui commande d’aller exercer ailleurs, loin de chez lui, loin de lui-même, peut-être ?
Avec « La tante d’Amérique », il nous parle du débarquement des Américains en Sicile lors de la 2° Guerre mondiale. Ce siont les traditionnelles palinodies qui accompagnent les périodes troublées où les territoires passent sous le contrôle d’une autre armée. Pour les habitants, c’est une libération avec tout le changement de vie que cela implique mais c’est aussi mais aussi des incompréhensions. Pour les garçons espiègles c’est aussi l’occasion de petits trocs, chewing-gum et cigarettes. Cette nouvelle est aussi l’occasion de retrouvailles entre les familles qui ont émigré aux États-Unis et qui y ont fait fortune et celles qui sont restées au pays, dans la pauvreté. La différence est flagrante ce qui achève de les diviser.
Le quatrième texte de ce recueil nous présente un cordonnier, Calogero, communiste convaincu qui n’a d’yeux que pour Staline, le présentant comme le rempart au totalitarisme allemand. Il y avait bien eu le « pacte germano-soviétique » qui en avait bouleversé plus d’un et donc notre cordonnier qui ne s’expliquait pas bien cet accord entre l’union soviétique censée combattre le fascisme et l’Allemagne nazie mais il poursuit sa démonstration en présentant son héro comme un fin politique qui attend son heure. Bien évidemment il pensait qu’un tel homme qui portait la foi, l’espérance et la justice était immortel et à la mort de Staline notre pauvre cordonnier est désemparé. Pourtant on parla et pas vraiment dans le sens des illusions de Calogero puis vint le XX° congrès du parti qui remit les choses à leur vraie place, même s’il est d’usage de dire beaucoup de bien d’un mort et d’oublier opportunément ce qu’il a réellement été.
Le titre peut surprendre mais en Sicile, on appelle « oncles » tous ceux qui apportent la justice ou la vengeance, qu’ils soient héros de guerre ou chef de la mafia.
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la disparition de Judas - Andrea Camilleri
- Le 13/07/2021
- Dans Littérature italienne
N° 1560 - Juillet 2021
La disparition de Judas – Andrea Camilleri – Metallié..
Traduit de l’italien par Serge Quadruppani.
Le jour du Vendredi Saint de l’année 1890 à Vigata, la tradition veut que, dans un pièce de théâtre, autrement appelée « Les Funérailles » on fasse revivre la Passion du Christ. Le personnage de Judas, incontournable, est tenu avec humilité par le comptable Pàto, directeur de la banque locale, personnage intègre et catholique pratiquant, citoyen estimé et neveu d’un sénateur, qui disparaît au cours de la représentation dans le cadre même de son rôle ; il se donne en effet la mort. Au départ on n’y prête guère attention mais il s’avère rapidement que cette disparition inquiète tout le monde d’autant plus qu’elle est mystérieuse. S’agit-il d’une perte de mémoire consécutive à une éventuelle chute, d’un enlèvement, d’un assassinat, d’une volonté de disparaître ou d’une fugue amoureuse ou, pourquoi pas, la chute de l’intéressé dans un interstice spatio-temporel ? D’emblée l’hypothèse d’une malversation bancaire est écartée, ce qui correspond bien à la personnalité intègre de Pàto mais une lettre anonyme qui le menaçait personnellement vient tout compliquer. Les autorités locales nationales et religieuses sont en émoi, les policiers et carabiniers sont sur les dents et, pour résoudre cette énigme, vont devoir oublier un temps leurs différents, sous le regarde inéluctable de la mafia. Dans le contexte religieux d’une Italie très dévote, il ne manque évidemment pas de voix pour fustiger le théâtre dont l’Église excommunia longtemps les acteurs et surtout la personnalité de Judas, archétype du traître, veule et cupide dont le rôle tenu par un comédien pourrait bien cacher quelque chose de sa vraie personnalité. Le plus dur sera, l’énigme une fois révélée, de lui donner une explication logique et qui ne lèse personne.
Le personnage même de Judas a donné lieu à beaucoup de commentaires et d’interprétations parfois contradictoires. Il est certes l’archétype du félon selon l’Église mais incarne bien une facette ordinaire de la condition humaine, les autres apôtres étant eux aussi des hommes simples fascinés par la personnalité de Jésus. Sans lui la vie du Christ en eut été bouleversée, pour ne rien dire dire de celle du monde, et son nom aurait rejoint la cohorte des quidams oubliés.
Il s’agit bien d’un roman policier mais Camilleri choisit de le traiter avec humour sous la forme d’une accumulation d’articles de journaux, de rapports de police à la rédaction savoureusement administrative, d’interrogatoires, dont certains ne servent à rien dans la manifestation de la vérité, de fausses pistes, d’échanges de lettres non moins surprenantes ... J’ai bien aimé cette manière originale de présenter les choses qui est aussi une étude pertinente de la société italienne. On sent l’auteur particulièrement à son aise dans un registre où il excelle par l’architecture de ce roman et par le style toujours aussi agréable à lire et qui emporte à chaque fois l’assentiment de son lecteur.
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Le jour de la chouette - Leonardo Sciascia
- Le 13/07/2021
- Dans Littérature italienne
N° 1559 - Juillet 2021
Le jour de la chouette – Leonardo Sciascia - Flammarion.
Traduit de l’italien par Juliette Bertrand.
Le roman commence par l’assassinat d’un homme, le matin de bonne heure, au pied de l’autobus pour Palerme. Deux coups de feu et bien que le bus soit plein, personne n’a rien vu ni rien entendu et tous disparaissent. Ceux que les carabiniers parviennent à interroger, le conducteur et le receveur, ne se souviennent de rien. Les rares informations que les carabiniers peuvent glaner ne servent à rien. C’est donc bien un roman policier avec un meurtre, des investigations, des arrestations, des supputations, mais ce qui ressort de tout cela c’est le silence, la complaisance, le mensonge, « l’omerta », le signe et le règne de la mafia où celui qui parle signe son arrêt de mort.
Pourtant cette mafia sicilienne, le capitaine des carabiniers chargé de enquête n’y croit pas, peut-être parce qu’il vient du nord du continent, mais cet épisode sicilien dans le cours de sa carrière le fait changer d’avis parce que, au cours des investigations qu’il mène avec conscience, ce qui agace un peu sa hiérarchie et les politiques, on lui ment beaucoup au point que la vérité en pâtit et que finalement il conclut que « La Sicile était quelque chose d’incroyable », un manière comme une autre d’avouer son impuissance face à quelque chose qui ne changera jamais.
Le style plein de concision, simple et agréable à lire transporte le lecteur dans cet univers mafieux, bien présent, même dans ce roman publié en 1961 et dont la publication fut une révolution. On se souviendra sans doute longtemps de l’assassinat du Général dalla Chiesa, des juges Borsallino et Falcone et de tous les policiers et gardes du corps et de simples quidams dont on a oublié les noms, de la fuite de politiciens, de Guilio Andreotti qu’on n’a jamais pu confondre, du scandale de la banque Ambroziano… Mais il convient de dire que malgré tout la mafia n’existe pas puisque personne ne veut en parler et observe sur cette question un silence éloquent. Elle avait été combattue par le fascisme qui ne parvint cependant pas l’éliminer et elle survécut à la chute de Mussolini jusqu’à nos jours.
L’auteur compare la mafia à une chouette peut-être parce qu’elle agit dans l’ombre, dans la nuit. D’ordinaire on la compare à une pieuvre impossible à attraper et dont les tentacules s’insinuent partout. Il est lui-même sicilien et, à ce titre, parvient à dessiner les contours de de cette organisation criminelle, à définir cet état d’esprit basé sur la haine des autorités, le refus de les aider, la complaisance de la population qui devient soudain amnésique et évidemment complice mais qui la craint surtout parce qu’elle tue quiconque se met en travers de son chemin, la connivence qu’elle a avec le pouvoir politique au sommet de l’État et même le pouvoir religieux.
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La révolution de la lune - Andrea Camilleri
- Le 11/07/2021
- Dans Littérature italienne
N° 1558 - Juillet 2021
La révolution de la lune – Andrea Camilleri – Fayard.
Traduit de l’italien par Dominique Vittoz.
En 1677 la Sicile, alors sous domination espagnole, est gouvernée par un poussah, le vice-roi Angel de Guzmàn qui vient de mourir, ce qui, pour les nobles est une aubaine, sauf que, par testament, il désigne pour lui succéder son épouse Eleonora di Mora, une femme d’une sublime beauté et d’une intelligence redoutable mais qui, jusque là, était restée dans l’ombre. La nouvelle fit grand bruit parmi les conseillers qui, la stupeur passée, se multiplièrent en courbettes et autres marques de flagorneries, partagés qu’ils étaient entre l’admiration de sa grande beauté et la volonté de conserver leur place et prérogatives. Cette entrée d’une femme en politique fut une révolution mais Eleonora profita bientôt de cette opportunité pour réformer le pays en en éliminant la corruption, en portant son attention sur les plus démunis, aux femmes et à leur condition inférieure, aux mendiants, ce qui lui valut la bienveillance de ses sujets restés intègres et l’amour du peuple. Cela ne se fit pas sans mal, le jeu politique reprit ses droits et l’appétit de pouvoir des hommes en place autant que leur volonté de conserver leurs privilèges et leurs fonctions ne manqua pas de se manifester. On était loin de la galanterie et de l’amour courtois du Moyen-âge ! On fit des difficultés et bien entendu on assista à des bassesses, des délations, des trahisons, ce qui est l’ordinaire de l’espèce humaine, face à la volonté d’une femme qui entendait bien marquer son temps dans le registre de la sauvegarde des plus déshérités.
Ce court règne qui ne dura que 27 jours, soit la période d’un cycle lunaire, est authentique et c’est un homme qui y mit fin légalement, mais avec l’assurance que ses décisions seraient maintenues après son départ. Je note qu’elle ne chercha pas à se maintenir au pouvoir, ce qu’aurait sans doute fait un homme à sa place. Cet épisode est l’illustration si souvent proclamée, mais bien peu souvent mise en œuvre, que le pouvoir politique confié à une femme peut êtres synonyme de paix, d’une prise en compte plus complète des problèmes de l’humanité, d’une plus grande justice sociale... et ce fut le cas, malheureusement cette expérience fut contrecarrée par les hommes. A la fin de son règne les choses allaient donc pouvoir redevenir comme avant, de nouvelles injustices se faire jour, la corruption se développer, les malversations se multiplier, les hommes d’Église cultiver leur hypocrisie, les guerres se dérouler pour le plus grand plaisir des puissants qui eux n’y participaient pas... En laissant aller les choses on finirait sûrement par détourner et sans doute oublier tout ce que cette reine éphémère avait fait pour améliorer le sort des plus défavorisés.
La langue de Camilleri est toujours aussi foisonnante mais j’ai été quelque peu déconcerté par le style qui mélange les expressions siciliennes, italiennes et espagnoles. Je ne suis pas contre le principe qui est finalement une belle innovation, mais j’imagine le travail du traducteur qui a dû s’adapter à cette manière originale de s’exprimer de l’auteur, sans pour autant le trahir. Il n’empêche que si Camilleri aime à s’exprimer de cette manière quelque peu humoristique, et c’est bien son droit, mais la lecture n’en est pas pour autant facilitée, même si on peut y voir, en plus de l’humour qu’il affectionne et qu’il manie si joliment, l’occasion de la création de mots qui est la manifestation même de l’évolution d’une langue et fait qu’elle est bien vivante.
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indulgences à la carte - Andrea Camilleri
- Le 08/07/2021
- Dans Littérature italienne
N° 1557 - Juin 2021
Indulgences à la carte – Andrea Camilleri – Le promeneur.
Traduit de l’italien par Louis Bonalumi.
Andrea Camilleri était sicilien et à ce titre témoin de ce qui se passe sur cette île si convoitée et colonisée depuis des siècles par des peuples étrangers au point que les choses n’y sont pas exactement comme ailleurs. En effet l’accommodement, le compromis voire la compromission, s’ils sont une constante de la condition humaine, sont ici élevés au rang de coutume sociale. Il a tenté, lors de dix-huit courts chapitres, d’en démonter le mécanisme. Il règne en effet ici une règle évidemment non écrite, « la componenda »(la composition) où la mafia rend une certaine forme de justice, en dehors des lois officielles, avec même la connivence des autorités qui en retirent bénéfice, en plus de l’ordre public sauvegardé. Notre auteur, curieux, s’avise que l’Église catholique, loin de sauvegarder la moralité a, dans le passé, usé de contestables pratiques, notamment avec la commercialisation des indulgences auprès du peuple, procédure qu’elle pratiquait déjà à l’égard des nobles sous la forme de constructions d’églises, de monastères ou de la participation aux croisades. Même si cette pratique fut plus tard prohibée, elle consistait à s’assurer de la rémission de ses péchés par l’achat d’une « bulle ecclésiastique » tarifée, garantissant la bienveillance divine après la mort du bénéficiaire. Cela eut pour conséquence, au XV° siècle, outre l’enrichissement de l’Église et de certains de ses représentants, l’émergence du protestantisme… et l’édification de la basilique Saint Pierre de Rome ! On était donc en plein accommodement !
En Sicile rien n’est pareil qu’ailleurs, ne serait-ce qu’à cause de la mafia qui, dans l’ombre, mène un jeu efficace avec la bénédiction de l’Église catholique et de son hypocrisie. Ainsi le responsable d’une faute, un vol par exemple, en ressent normalement une certaine culpabilisation. Auparavant, grâce à la « bulle de componenda » (bulle de composition) il pouvait avoir la conscience tranquille puisque, contre de l’argent (un véritable impôt perçu au profit du clergé) , il en obtenait l’absolution et même la bénédiction, autrement dit, les instances qui devaient normalement guider les hommes vers la vertu contribuaient largement au climat moral délétère qui régnait ici. Pire peut-être, non content d’être religieux, le Sicilien est superstitieux et trouve dans ces pratiques une justification non seulement à sa réticence au travail mais aussi à l’exercice du vice et donc du délit (mais pas du meurtre). En effet, dans le passé, le Sicilien était traditionnellement un ouvrier agricole, contraint de travailler une terre ingrate pour le compte d’un riche propriétaire terrien qui l’exploitait et cette situation ne pouvait que verser dans la révolte, par ailleurs absoute par l’Église. La vente par les curés, dans les églises et seulement les jours de festivités religieuses de « la bolla di componenda » était, même si l’Église s’en défendait, une forme d’indulgence qui apaisait en quelque sorte les consciences. Cette loi perdura pendant des siècles et, dans sa version « laïque », consistait en un véritable pacte, forcément non-écrit, souscrit entre les délinquants et la police locale et les autorités italiennes continentales ont vainement tenté de mettre fin. Une étude a cependant insisté sur le rôle pivot de la femme dans le cadre de la structure familiale sicilienne fermée que les prêtres ont manipulé sans vergogne. De plus, les Siciliens qui ont la maîtrise du langage, c’est à dire du non-dit et du mensonge, souhaitent que les choses perdurent sous l’égide de la « componenda » et qu’on en parle moins possible.
Andrea Camilleri (1925-2019) est connu en France à travers son personnage fétiche, le commissaire Montalbano, popularisé par le télévision, un peu comme Simenon l’était grâce au commissaire Maigret. Ces deux auteurs n’en sont pas moins intéressants notamment quand ils abandonnent le registre du « polar » et mettent leur talent au service d’une autre forme de littérature, notamment le roman traditionnel. Ici Andrea Camilleri quitte le domaine de la fiction (encore que, à la fin, il ne peut s’empêcher de s’y livrer quand même un petit peu) pour se faire historien et polémiste. Je ne connais de la Sicile que les paysages et les idées reçues qui circulent sur elle. J’avoue que j’ai été étonné par ce texte pertinent et passionnant paru en 1993 en Italie qui contribue un peu à expliquer le spécificité de la société sicilienne. Selon son propre aveu, c‘est dans ce but qu’il écrivit cet essai tout autant qu’en cherchant à expliquer les comportements étonnants les Siciliens face aux événements. Si la « Bulle de composition » a aujourd’hui disparu son état d’esprit demeure et cette île reste attachée pour moi à l’image de la mafia qui dans l’ombre peut frapper où et quand elle veut et tuer de simples citoyens, des policiers, des magistrats....
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le tailleur gris - Andrea Camilleri
- Le 05/07/2021
- Dans Littérature italienne
N° 1556 - Juin 2021
Le tailleur gris – Andrea Camilleri – Métaillé.
Traduit de l’italien par Serge Quadruppani.
Quelle est cette habitude prise par les hommes d’un âge certain, le plus souvent veufs ou divorcés, d’épouser des femmes qui pourraient être leurs filles ? C’est sans doute pour se sentir moins vieux, pour faire semblant de croire qu’ils auront ainsi droit à une rallonge de vie ou de plaisir qu’ils répondent à l’appel de ce « démon de midi » alors qu’ils ont toutes les chances de précéder leur épouse dans la mort. Surtout qu’il y a toujours une Gianna, à la fois meilleure amie de l’épouse et surtout sa parfaite complice pour servir d’alibi à l’épouse volage, même si le mari ne se fait aucune illusion. C’est le cas de ce directeur de Banque, tout juste retraité, qui a épousé dix ans plus tôt la très jeune et accorte veuve, Adèle, malgré les réticences de son fils Luigi. Elle n’arbora que pendant peu de temps son tailleur gris de femme d’affaires qui était aussi la marque de la fin de son deuil, de cette période assez indistincte qui est avant tout celle d’une transition. C’est une belle femme, autoritaire et déterminée, avide de reconnaissance sociale mais aussi de sexe et de plaisir, le type même de la femme de pouvoir qui entend bien gouverner sa propre vie qu’elle veut libre d’autant plus qu’elle a imposé Daniele au sein du couple, un soi-disant cousin étudiant qui dort dans la chambre voisine de celle d’Adèle.
Certes cette femme est au lit à la hauteur de sa fougueuse jeunesse, mais lui, malgré sa vigueur un temps retrouvée, finit par se faire une raison et par admettre de devoir partager Adèle avec des amants de passage. Et la toute nouvelle retraite de son mari, et donc sa présence au foyer, va un peu bousculer la liberté dont elle jouissait auparavant et qu’elle entend bien voir perdurer maintenant. Elle va donc le manipuler ainsi que son entourage pour lui faire accorder un poste important, même si celui-ci est quelque peu mystérieux et sans doute lié à la mafia, pour lui éviter de troubler son quotidien amoureux, autrement dit elle souhaite faire perdurer atmosphère de mensonge et de trahison dans laquelle baignait son couple jusqu’ici. Dans cette épisode, il semble être une marionnette entre ses mains de même qu’elle s’attache à brouiller les pistes autour d’elle, à faire semblant de l’aimer pour profiter des avantages financiers de cette union qui se révèle être un piège et l’amour entre eux, un leurre.
Avec la vieillesse vient pour cet homme la maladie et il voit son épouse changer, devenir dévouée et attentive tout en s’inquiétant de la succession. Le livre refermé, j’avoue être un peu dubitatif face à cet homme qui se met à croire à l’amour de cette épouse, ou à se rassurer en faisant semblant, au pas de la mort qui sera pour lui une délivrance dans une situation qui ne pouvait que se retourner contre lui. J’ai même l’impression qu’il lui pardonne ses frasques. J’avoue que je n’ai pas cru un instant à cet amour tout neuf d’Adèle pour son mari et j’y ai même vu une autre forme d’hypocrisie. J’imagine qu’elle ne tardera pas à contacter le notaire pour connaître ses droits et ensuite se choisir un nouvel amant !D’ailleurs, avant de mourir, le mari constate qu’elle porte son traditionnel tailleur gris ! La chute de cette histoire m’a même paru un peu convenue, décevante même parce que je m’attendais à autre chose
J’ai apprécié cependant le style simple et agréable à lire de ce roman du grand auteur italien connu surtout pour ses « policiers ». Ici, rien à voir avec un « giallo » comme disent nos amis transalpins.
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La concession du téléphone - Andrea Camilleri
- Le 04/07/2021
- Dans Littérature italienne
N° 1555 - Juin 2021
La concession du téléphone– Andrea Camilleri – Fayard.
Traduit de l’italien par Dominique Vittoz
Ce roman d’Andrea Camillieri (1925-2019) a été publié en 1998.
L’intrigue est un peu compliquée et se déroule en Sicile à Vigata, une ville imaginaire, sur une année, de 1891 à 1892, période pendant laquelle l’État tente de juguler le socialisme fascisant qui commence à s’installer. Filippo Genuardi, marchand de bois de son état, souhaite avoir une ligne téléphonique privée qui relierait son entrepôt et le domicile de son beau-père . En effet, un décret de 1892, tout à fait officiel donc, autorise les particuliers à obtenir la concession privée d’une ligne téléphonique. Pour cela il envoie en vain une série de trois lettres fort obséquieuses au Préfet Marascianno, dont il orthographie mal le nom, ce que ce dernier prend pour une provocation. Elles vont être suivies de pas mal d’autres qui vont plonger le lecteur dans une atmosphère entre flagornerie, paranoïa et bal des faux-culs et donner lieu à une multitudes de quiproquos, la révélation de magouilles, avec règlements de comptes maffieux, délation, haine, rancœur, trahison, hypocrisie, adultère, mensonges, ambitions, corruptions, c’est à dire l’ordinaire de l’espèce humaine, sans oublier toutefois le formalisme administratif autant dans la posture que dans la rédaction et qui confine parfois a la folie.
Ce n’est donc pas un roman classique, pas un policier non plus comme Camilleri en a l’habitude, mais une série de lettres suivies de courts récits où Andrea Camilleri s’est amusé à inventer une intrigue humoristique aux multiples répercussions notamment basée sur l’orthographe fantaisiste d’un nom ce qui donne lieu à une interprétation extravagante mais néanmoins savoureuse de la part d’un préfet soupçonneux, sur fond de dialecte sicilien.
Mais au fait, pourquoi Filippo Genuardi tient-il tant à avoir le téléphone ?
C’est fort plaisant à lire nonobstant la multitude des personnages.
Il n’est pas interdit, avant de commencer la lecture de cet ouvrage, de lire le texte introductif de Luigi Pirandello qui brosse un tableau peu flatteur de la Sicile à cette époque mais qui met le lecteur en condition.