la feuille volante

Après- Raphaël Meltz.

 

La feuille Volante n° 2042– Mars 2026.

 

Après - Raphaël Meltz – Le Tripode .

 

Un accident inattendu, brutal, presque banal, Lucas, 50 ans, perd la vie à quelque centaines de mètres de chez lui.

La mort est un tabou dans nos sociétés occidentales au point que nous vivons sans y penser comme si elle n’existait pas alors qu’elle fait partie de notre condition humaine. Il n’est pourtant pas inutile de rappeler que nous ne sommes que les usufruitiers de notre propre vie et qu’elle peut nous être enlevée à tout moment, quand nous nous y attendons le moins. Était-ce pour la conjurer qu’on se répète des idées reçues à son sujet, que nous ne sommes rien, que le temps efface tout, que c’est ceux qui restent qu’on plaint et si on y croit que la religion est là pour adoucir les deuils. Elle seule parle d’un autre monde mais ce livre cite, bizarrement à la fin, Jorge Luis Borges parlant d’Emmanuel Swedenborg, ce philosophe et théologien suédois du XVIII° siècle qui prétendait que la frontière entre les mondes spirituel et naturel est incertaine et proclamait au nom du « piétisme » la présence sur terre des anges et les esprits. Effectivement Raphaël Meltz va s’attacher à décrire ce que va être la vie de Lucas après sa mort, mais aux côtés de sa propre famille sans que celle-ci sente sa présence. Il nous décrit comment cet homme devenu esprit ressent désormais les choses différemment d’avant, quand il était humain. Il perçoit, sans pouvoir rien faire d’autre des détails anodins, la texture d’un tissu, les odeurs quotidiennes du thé, du café, des plats surgelés, celles des cheveux de ses enfants, les effluves de leurs pieds, de leur transpiration, de la peau de sa femme et de son sexe pendant l’étreinte amoureuse. Il les voit vivre avec leur révolte contre son absence contre ce destin implacable, leur deuil, leur mode de résilience, leur volonté de voir dans le quotidien des signes hallucinatoires de sa présence, la façon qu’ils ont de faire perdurer artificiellement sa vie, son souvenir, même si ni les mots ni les larmes ne servent à rien. Lui n‘est de tout cela que le simple spectateur, l’absent qui ne verra jamais les enfants de ses enfants, dont peu à peu la mémoire s’abolira parce que, malgré tout, l’oubli fait partie de la nature humaine.et que les cimetières sont pleins d’inconnus et de tombes anonymes, que la vie continue avec ses espoirs, ses fêlures, ses échecs, son terme.

Je note qu’il n’y a dans dans ce récit aucune histoire de fantômes ni aucune dimension religieuse, avec seulement cette absurde culpabilité judéo-chrétienne que peuvent ressentir ceux qui sont encore en vie, leur irrationnelle volonté de remonter le temps pour éviter fictivement cet événement tragique, cette indifférence des autres qui ne veulent ou qui ne peuvent apporter un peu de baume à cette famille orpheline en lui permettant de mettre des mots sur leurs maux.parce qu’on se détourne d’elle pour ne pas avoir à partager sa peine ne serait-ce qu’un instant.

On pense ce que l’on veut de l’écriture, qu’elle est un exercice intellectuel, une façon de raconter une histoire fictive ou un exorcisme. Avant de refermer ce livre, je relis une dernière fois l’exergue «  A la mémoire de Thérèse et de Sarah ». Je me dis que ce n’est peut-être pas un hasard.

 

 
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