la feuille volante

Baise-moi . Virginie Despentes

 

La feuille Volante n° 2033 – Janvier 2026.

 

Baise-moi – Virginie Despentes – Florent Massot éditeur (1994).

 

C’est le hasard qui fait se rencontrer Nadine et Manu, deux jeunes banlieusardes marginales des « quartiers ». Pour survivre Nadine se prostitue et Manu est actrice dans les films porno. Après le viol de Manu, elles se croisent après avoir chacune commis leur premier crime, Nadine a étranglé sa colocataire et Manu a tué un voyou qui avait défiguré son copain au vitriol. Dans cette situation peu ordinaire elles décident de se lancer ensemble à travers la France dans une cavale à la fois violente et désordonnée faite de beuveries, de racolage, de meurtres gratuits. Le « bourgeois » est leur victime favorite et c’est chez un architecte qu’elles choisissent d’exercer leurs talents en l’assassinant mais lors d’un braquage Manu est tuée et Nadine, déterminée à se suicider est arrêtée par la police.

Ce roman qui est le premier de l’auteure, est paru en 1994 après pas mal de refus de la part des éditeurs, n’obtient qu’un succès discret jusqu’à sa médiatisation à la télévision ce qui lui permet de voir ses ventes s’envoler. C’est en 2000 que Virginie Despentes et Coralie Trinh Thi réalisent un film inspiré par ce roman et bien accueilli à l’international.

Que dire de ce livre qui sort carrément du champ traditionnel de la littérature sinon qu’il est entre autres l’image de notre société actuelle, désarticulée, ultraviolette, insécuritaire, qui s’en prend aux plus faibles, où le sexe n’est plus tabou mais un véritable moyen pour parvenir à ses fins, où la femme n’est plus une victime mais un véritable acteur dans le domaine de la vengeance jusques et y compris si celle-ci s’abstient de la morale et des justifications. C’est peu dire qu’il bouscule les «critères  esthétiques» du genre notamment dans l’écriture, brute, sans la moindre recherche littéraire. Le titre un peu racoleur peut être considéré comme une invitation à la lecture, au moins il n’est pas équivoque et on se doute bien qu’on n’est pas dans « Alice au pays des merveilles ». C’est peut-être une manière de provocation mais le texte est surtout un refus de la normalité, une valse entre Éros et Thanatos, l’alcool et la drogue en plus, une prose évoquant des mains de femmes dispensant à la fois le plaisir et la mort. Il y a dans la conduire meurtrière de Nadine et de Manu une sorte de posture de justicière, notamment dans le meurtre de l’architecte, un peu comme si elles prenaient, toutes choses égales par ailleurs, la dimension symbolique des « Furies » romaines et qu’ainsi elles combattaient à travers lui l’ensemble de la société dont elles sont les exclues. Dans cette séquence qui tranche sur leurs pratiques habituelles faites de spontanéité meurtrière, il y a un minium de préparation et de mise en scène. C’est un peu comme si ces « serial-killeuses » étaient impressionnées par leur future victime à qui elles parlent et bien entendu mentent. Il y a même une sorte de tentative d’explication entre eux, (de séduction?) et elles finissent même par justifier leur acte. Je ne suis même pas sûr que l’épilogue, la mort de Manu, la capture de Nadine par la police bien absente de cette aventure, ait une dimension morale tant cette histoire sort de l’ordinaire.

J’aime lire des romans et celui-ci bouscule un peu les codes et j’en ai été un peu étonné. Après tout j’ai assez écrit dans cette chronique qu’un des rôles du roman est d’être le reflet de la société dans laquelle il s’inscrit. C’est donc une occasion de « penser contre moi-même » et je juge cela plutôt bien. Si j’ai eu quelques difficultés à lire jusqu’à la fin j’ai quand même poussé ma lecture au bout ne serai-ce que par respect pour le travail de l’auteure mais aussi pour m’en faire une idée puisqu’elle est ainsi entrée dans « la littérature » contemporaine. Ce livre détonne en effet mais la littérature, quoiqu’on puisse en penser, n’est pas une discipline figée et il n’a pas manqué, au cours de son histoire, d’écrivains pour la faire sortir de son carcan intellectuel, lui donner un souffle populaire, étonnant, déjanté, voire carrément extravaguant, invitant le lecteur à voir les choses autrement .

Je suis peut-être un vieux dinosaure mais pour moi la lecture doit aussi être un plaisir, celui de lire quelque chose de bien écrit et qui me fasse rêver. Là, je dois bien avouer que rien de cela n’a pas été au rendez-vous.

 

 

 

 
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