la feuille volante

La maison vide - Laurent Mauvignier

 

 

La feuille Volante n° 2036 – Février 2026.

 

La maison vide – Laurent Mauvignier – Les éditions de minuit.

Prix Goncourt 2025

 

Quand une maison familiale qui a résisté au temps, abrité les membres d’une nombreuses parentèle reprend vie après des années d’hibernation, les objets qu’elle protège, longtemps endormis, parfois abîmés, racontent leur histoire et celle de ceux qui ont vécu ici, de famille en famille, avec leurs souvenirs, leurs silences, leurs non-dits. Dans ces murs désormais vides on s’est aimé, on a été heureux, on a travaillé, on a souffert, on est mort. Meubles, photos, lettres ont leur pesant de passé, à tout le moins ce qui a échappé aux ventes, aux destructions, à l’oubli. C’est que, comme beaucoup d’entre nous sans doute, ces souvenirs se sont estompés, quand ils n’ont pas été volontairement voués au néant. L’auteur s’attache donc à ce travail de mémoire à partir de ces modestes repères du temps qui lui évoquent des acteurs et ce qu’il connaît d’eux, de la trace parfois ténue qu’ils ont laissée dans la mémoire collective familiale. Chaque chose rappelle les mariages, les naissances, les deuils mais aussi les hypocrisies, les injustices, les trahisons. Il les écoute et se livre, dans cette maison de ce petit village oublié, inhabitée depuis plus de vingt ans, à ce travail du souvenirs, explorant sur quatre générations ce qu’a été la vie ici à travers les réussites, les échecs, les guerres, les prières…Mais, comme dans toutes les familles il y a des vides que notre auteur s’attache à combler et prête à ces fantômes le fruit de son imagination. Il fouille donc au hasard et trouve une photo au visage absent, une commode dont le marbre est cassé, des bijoux, une Légion d’honneur aux couleurs défraîchies décernée à Jules, le héro de la Grande Guerre, tombé en Argonne, autant de pièces d’un puzzle inconnu. De lui il ne sait pas grand chose mais nous avons tous un parent qui a combattu dans la boue des tranchées. Devant cette prestigieuse décoration militaire, l’auteur imagine la mobilisation, le leurre de la victoire facile, le départ des hommes, les lettres, les rares permissions, les combats meurtriers... Il voit une édition des « Rougon Macquart » de Zola, un piano de concert qui a appartenu à Marie-Ernestine, dite boule-d’Or, son arrière-arrière grand-mère à lui. Un tel instrument est anachronique dans ce décor rural et il s’attache à retisser sa vie, ses illusions, ses déceptions, son mariage arrangé, raté et sans amour, seulement destiné à perpétrer la descendance et assurer la succession paternelle, son abnégation face aux épreuves de cette vie de femme mariée, son quotidien dans l’ombre de Jules qui ne sera jamais « l’homme de sa vie », mais dont la mort au champ d’honneur lui donnera le statut de « veuve de guerre ». Elle sera l’ordonnatrice de la légende de cet homme dont la mort glorieuse sera racontée et embellie par sa propre fille, Marguerite, qui s’inventera non seulement un héros de guerre mais aussi un père aimant qu’elle n’a pourtant que très peu connu Puis la réalité reviendra dans sa cruauté gommer tout ce passé fantasmé. Elle grandira dans la religion, la peur de l’enfer et le mirage de la confession mais toutes ces illusions seront balayées d’un coup par la révélation de l’hypocrisie des adultes et son entrée dans leur monde, très tôt, par le biais de l’apprentissage, lui montrera que le mensonge, la flatterie et le vice font aussi partie de ce jeu social. De cette épreuve, du remariage de sa mère, elle en retirera une envie de liberté, d’indépendance, une impression de solitude et d’abandon aussi mais lui révélera le pouvoir de sa beauté des femmes sur les hommes. Elle sera « la petite » même si ce qualificatif était parfois suivi de substantifs peu flatteurs. Les hostilités de la Deuxième guerre, les illusions où la vraie nature de Marguerite l’amèneront à des choix funestes, à une marginalisation définitive, le pardon impossible et les compromissions auront raison d’André, son mari. D’elle il ne reste plus que des photos collectives où son visage à été noirci au stylo. Des histoires de morts violentes ou lentes...

C’est donc une saga entre émotion et passion qui a été traversée par des souffrances, des joies et les scandales, des silences et des souvenirs encombrants dont on ne peut parler. Toutes choses égales par ailleurs, mais le sont-elles vraiment, cela ressemble à la vie de bien d’autres familles que le temps gomme petit à petit et fait disparaître. Le livre refermé, je me dis que ce que je viens de lire est bouleversant même si l’imagination de l’auteur qui s’accroche à des objets ou à des souvenirs rend cette histoire plausible, parce que l’espèce humaine est capable du pire comme du meilleur, mais bien souvent du pire, que la vie est une triste comédie et que dans ces conditions la mort est une délivrance.

Nonobstant des phrases parfois un peu longues, le texte décliné à la première personne est fort bien écrit, avec parfois un humour subtil et le style fluide procure une lecture agréable et facile malgré ces plus de 700 pages. J’ai même eu parfois l’impression que ces mots ont été pesés au trébuchet de la diction à haute voix pour en éprouver la musique, la charge émotionnelle, comme une confidence faite au lecteur et qui a suscité chez moi l’envie de faire également revivre ces pans oubliés de mon histoire personnelle. C’est que, parlant de lui, de ses ancêtres, il fait renaître en nous ce besoin de nous raccrocher à notre passé individuel et familial.

© H.G.

(http://hervegautier.e-monsite.com)

 
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