la feuille volante

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  • Abdul Bashur, le rêveur de navires - Alvaro MUTIS - Le Livre de poche - Editions GRASS

     

     

    Février 1998

    196

     

     

    Abdul Bashur, le rêveur de navires - Alvaro MUTIS - Le Livre de poche - Editions GRASSET.

     

     

    D'ordinaire, quand un nouveau roman d'Alvaro Mutis est publié je m'empresse de le lire comme quelqu'un qui attendrait des nouvelles d'un ami parti depuis longtemps. Chaque ouvrage déroule en effet, en pointillés les aventures de Maqroll El Gaviero. Ici, il n'a pas de rôle principal, et c'est Abdul Bashur, son grand ami presque son frère dont il est essentiellement question... En apparence seulement puisque l'auteur en profite pour affiner le portrait d'El Gaviero en l'opposant à la personnalité de Bashur.

    Ce sont en fait deux hommes parfaitement complémentaires dans la diversité mais qui sont unis par une indéfectible amitié.

    Le titre du roman résume assez bien le thème développé ici. Bashur qui appartient à une vieille famille d'armateurs levantins poursuit cette idée un peu folle de découvrir un navire aux lignes parfaites. Pour cela il n'hésite pas à parcourir les mers, à braver les dangers, à rencontrer les personnages les plus inquiétants, à risquer sa vie même pour obtenir l'objet de ses désirs.

    Bien sûr, un roman de Mutis ne se conçoit pas sans histoires d'amour, plutôt des passades que des passions et comme Maqroll, Bashur sait tourner la page sans pour autant oublier les femmes qui ont malgré tout marqué sa vie et dont ils ont parfois, tous les deux partagé l'intimité.

    Pourtant, sans que je m'explique pourquoi, cet ouvrage me paraît moins enlevé, moins palpitant, les aventures de Bashur, bien qu'elles soient assez semblables à celles de son ami qui est aussi son compagnon dans ce livre me semblent cette fois moins passionnantes. Pour moi l'intérêt réel commence, à travers une juxtaposition de récits, à mi chemin du livre ce qui, à mon sens est dommageable pour le lecteur habituel de Mutis.

    Mais revenons au prétexte du roman, la quête du cargo imaginaire. C'est un peu un idéal impossible à atteindre mais qui fait courir les hommes passionnés. Abdul l'avoue lui-même en déclarant au bout de son épuisante recherche :"J'ai appris désormais à tirer des rêves jamais réalisés de solides raisons de continuer à vivre et je m'y suis habitué." Il est vrai que ses origines levantines expliquent ce caractère fataliste des peuples de l'Islam.

    On pourrait croire que c'est un roman de la vie où celle-ci gagne et s'impose comme une richesse parce que malgré le malheur et les épreuves chaque homme porte en lui le force de continuer à exister et à repousser l'échéance de cette mort qui nous attend tous. Il y a certes de la résignation face au destin chez Bashur mais la poursuite du rêve impossible de découvrir le tramp steamer idéal a occupé une bonne part de sa vie. Et pourtant, malgré les apparences cette histoire est bien une illustration de la condition humaine parce que chaque homme est voué à la disparition dès le jour de sa naissance. Il ne sait ni combien de temps ni dans quelles conditions il restera sur cette terre où il n'est que de passage. Il ne sait pas non plus s'il connaîtra l'accomplissement ou les joies que nous réserve la vie ou si, au contraire il collectionnera les échecs. Peu importe d'ailleurs c'est là l'histoire de chacun. Dans ce roman en effet, peut-être davantage que dans tous les autres l'idée de la mort est présente, celle d'Ilona tout d'abord, un autre personnage mythique de Mutis mais surtout celle de Bashur lui-même. Evoquée au début du roman à travers la personnalité de sa soeur Fatima, elle est présente en filigranes derrière chacun de ses voyages pour rencontrer le bateau idéal.

    Ce qui me frappe ce sont les réflexions qui naissent sous la plume de Mutis, un peu comme si pour lui la mort de chaque homme était le reflet de sa vie, son aboutissement :"Quand elle arrive... C'est son origine, ce sont certaines conditions morales voire esthétiques qui doivent lui donner sa figure et qui... font du moins qu'elle s'accorde avec des exigences, des circonstances longuement forgées pendant toute notre vie, tracées par des pouvoirs qui nous dépassent." Bashur est certes un personnage de roman que l'auteur fait vivre et mourir à sa guise mais je retiens qu'il indique combien les circonstances de sa mort étaient prévisibles. La photo de Bashur enfant examinant les débris fumants d'un avion qui vient de s'écraser annonce sa disparition dans les mêmes circonstances, avec un arrière-plan la silhouette du cargo qu'il était sur le point d'acheter et qui correspondait peut-être à l'aboutissement de son rêve! Ce fait peut paraître anodin au regard des aventures rocambolesques que relatent d'ordinaire les romans de Mutis mais c'est bien cette idée que j'ai pu vérifier que notre mort s'annonce à nous dans des circonstances qui peuvent être fugaces et que nous ne parvenons pas toujours à décrypter mais qui reflètent souvent ce qu'a été notre propre vie.

     

    Notes de lecture personnelles - (c)Hervé GAUTIER

  • ENTRE LES MURS – Un film de Laurent CANTET [Palme d'or Cannes 2008].

     

    N°314 – Septembre 2008

     

    ENTRE LES MURS – Un film de Laurent CANTET [Palme d'or Cannes 2008].

     

    Il est de la “Palme d'or” comme du “Prix Goncourt”, on parle de l'oeuvre qui est couronnée et elle fait débat! C'est d'ailleurs heureux puisque, pour un créateur, rien n'est pire que l'idifférence. Ici, c'est carrément une polémique que suscite ce film et on oscille entre des extrèmes, soit on est laudatif voire inconditionnel, soit les critiques pleuvent...

     

    A s'en tenir au film, qu'en ai-je retenu? D'abord le décor : une classe de 4° dans un collège de ZEP d'une banlieue difficile où un professeur de Français peine à faire son véritable métier, celui d'enseigner notre langue, de provoquer les réactions constructives de ses élèves, de leur donner l'occasion de s'exprimer sur le programme scolaire mais aussi sur la langue, la littérature, la syntaxe, le vocabulaire...

     

    Premier constat : Le message ne passe pas et le malheureux enseignant à qui on demande de nombreux diplômes pour être nommé à ce poste a du mal à se faire entendre de ses élèves et en est réduit à faire de la discipline dans sa classe, pour la simple raison qu'il n'y règne pas l'ordre et le silence nécessaires à la transmission du savoir. C'est aussi un paradoxe, ce professeur souhaiterait évidemment plus de sérénité dans son cours, même s'il a été, quelques années avant, un étudiant un peu indiscipliné, voire chahuteur, dans les amplis de la faculté! Cela est souligné par le personnage d'Esméralda, volontiers frondeuse et irrévérencieuse... qui veut plus tard être policière, sans doute par amour de cet ordre qu'elle contribue largement à perturber dans ce microcosme!

     

    Deuxième constat : Les élèves veulent rester dans le système scolaire, même si, d'évidence, il ne leur sert à rien: témoin cette jeune fille au début du film qui ne veut pas être dirigée sur le “secteur professionnel” alors que son avenir est plus sûrement dans ce domaine que dans le milieu scolaire traditionnel d'où elle sortira sans diplôme et donc sans prespective. Cette classe étant composée majoritairement d'enfants d'immigrés, on comprend bien que l'école, qui devrait être regardée comme une chance d'intégration est en réalité une voie de garage. S'ils en sont exclus, ce sera aussi l'explusion administrative du territoire avec toutes les conséquences qu'on peut imaginer. Dès lors, l'école apparaît comme un moyen des plus artificiels de maintenir un fragile équilibre que les élèves eux-mêmes, en dépit de leur intérêt, ne font rien pour entretenir.

     

    Troisième constat : Les enseignants de ce collège sont conscients de cela, témoin ce professeur de mathématiques qui, en se présentant à ses collègues, se déclare “prof de tables de multiplications”! C'est assez dire le niveau de cette 4° où, d'évidence, les acquis des années antérieures sont nuls! D'ailleurs, on n'entend jamais François Marin parler de littérature, ce qu'il devrait quand même faire! Chacun de ses cours n'est qu'un long et pénible débat, par ailleurs oiseux et sans méthode, avec ses élèves, sur tout et n'importe quoi... Et on se demande bien ce qu'ils peuvent en retirer.

     

    Quatrième constat : L'organisation d'une société à laquelle l'école est censée préparer inclut l'ordre. Le professeur devrait incarner l'autorité et, à l'évidence, ne le fait pas puisque non seulement il accepte, au nom sans doute de la dialectique, un dialogue qui se révèle stéril avec des élèves inconsistants dont on comprend vite qu'ils sont ici pour passer le temps, mais surtout perd son sang-froid et se met lui-même dans une position difficile à tenir. Le spectateur sent bien que l'autorité dont est censé être revêtu le chef d'établissement, et à travers lui l'école, ne peut rien face à la mauvaise volonté des élèves. La décision du Conseil de discipline prononçant l'exclusion de Souleymane est révélatrice. Il sera explusé de France [on devine son avenir] et paiera seul ce qui n'était qu'un dérapage partagé né de l'insolence constante de cette classe, mais aussi du manque d'autorité du professeur. [Le spectacteur aurait sans doute espéré davantage de mensuétude dans le prononcé de cette sanction!]

     

    Cinquième constat : Ce fim montre bien bien que ceux qui sont irrévérencieux sont noirs ou d'origine maghrébine, les blancs et les jaunes méritent félicitations et encouragements, ce qui correspond bien à l'image [malheureuse] de notre société multiraciale pour laquelle l'école veut être une chance d'intégration, ce qu'en réalité elle est rarement! C'est la mère de Souleymane qui présente, dans sa langue, ses excuses personnelles au nom de son fils pour éviter l'exclusion que celui-ci semble maintenant accepter comme une fatalité. Double constat d'échec en matière d'éducation, celui de l'école certes, mais aussi celui de la cellule familiale.

     

    Sixième constat : la faillite de l'école mise en évidence par les dernières secondes du film. Cette séquence pose question. Une élève qu'on n'a pas vue pendant le long métrage, c'est à dire qu'elle ne s'est signalée ni par son insolence ni par son assiduité, vient avouer simplement “qu'elle n'a rien appris pendant l'année”! On suppose qu'elle s'est également ennuyée dans les classes précédentes. C'est là un constat des plus alarmants remettant en cause le fondement même de l'enseignement et, au-delà, de notre société.

     

    Septième constant : à mon avis, le rôle d'un professeur de Français, surtout en 4°, est de donner envie à ses élèves de lire. Cela ne me semble pas évident au vu de ce film, nonbstant l'épisode du jounal d'Anne Frank. Je voudrais cependant souligner que l'allusion d'Esméralda à “La République” de Platon, qu'elle dit avoir lu avec intérêt me semble un peu artificiel face à l'image qu'elle a donné d'elle. Soit c'est faux et c'est dommage, soit c'est vrai et François Begaudeau, l'auteur du roman qui a servi de prétexte à ce film, n'a plus qu'à changer de métier, ce que je crois, il a fait.

     

    J'observe enfin qu'un débat s'instaure entre les élèves sur la nationalité française et qu'Esméralda déclare n'être pas fière d'être française. Pourtant, j'imagine que ses parents, eux, ont beaucoup souffert pour cela et ne doivent pas renier leur choix!

     

    Un film est une oeuvre d'art. Le rôle d'un artiste n'est pas seulement de créer, c'est à dire de réaliser une fiction, c'est aussi de porter témoignage de son temps. De ce point de vue, Laurent Cantet remplit son rôle, d'autres cinéates l'ont fait également avec talent, même si ce témoignage est nécessairement partiel, voire partisan. En tout cas, son film ne laisse pas indifférent. C'est là un documentaire plus qu'une oeuvre de création, mais je continue de penser et même d'espérer que l'école reste globalement un moyen d'éducation, voire d'intégration et un des fondements de notre société.

     

     

     

    © Hervé GAUTIER - Septembre 2008.

  • Voltaire et l'affaire Calas - Vendredi 23 janvier 2009 - ARTE [Francis Reusser].

     

    Voltaire et l'affaire Calas – Vendredi 23 janvier 2009 - ARTE [Francis Reusser].

     

     

    Programmer une émission où Voltaire tient la vedette ne peut qu'améliorer la sacro-saint audimat. Les statistiques importent peu puisque le personnage ne laisse jamais indifférent. Il incarnera toujours l'esprit français volontiers frondeur et rebelle, même si on lui a, avec le temps, fait dire des choses qu'il n'a jamais dites. Le « voltairianisme » est plus qu'un mot passé dans le langage courant. Il incarne un esprit d'incrédulité, voire d'irrespect, au regard de la religion. Il est aussi un génial polémiste, un écrivain doué, un libertin, un bon vivant...

    Il reste que sa volonté « d'écraser l'infâme », comprenons, combattre l'intolérance du catholicisme et du fanatisme religieux en général, ne s'est jamais démentie. En digne acteur du siècle des Lumières, il considérait en effet qu'il ne pouvait y avoir de progrès et de civilisation pour l'humanité sans la nécessaire tolérance. C'était, à ses yeux, ce qui manquait le plus à cette religion, qui, par ailleurs, à travers les institutions et la morale, entendait régir la vie des Français et surtout asservir le peuple en s'alliant aux puissants et en se servant d'un Dieu au nom de qui ses représentants sur terre était censés parler.

     

    C'est dans ce contexte que Voltaire, à près de 70 ans et alors qu'il est exilé à Ferney, c'est à dire loin de Paris, choisit de réhabiliter Jean Calas, roué vif après avoir été accusé sans la moindre preuve d'avoir assassiner son fils qui voulait se convertir au catholicisme. L'occasion était trop belle pour qu'il la laissât passer puisque cette affaire avait pour cadre la très catholique Toulouse et que Jean Calas avait le malheur... d'être protestant! La cause avait quelque chose de grand, elle était de celles qui transcendent ceux qui la défende, surtout quand ce n'est pas gagné d'avance. Ce sera d'ailleurs le prélude à d'autres défenses peut-être moins retentissantes, mais tout aussi importantes [Sirven, La Barre, Montbailli, Lally-Tollendal].

     

    Ce que je retiens de ce télé-film, c'est certes cette erreur judiciaire heureusement combattue par Voltaire, mais c'est aussi l'ambiance de Ferney. A l'époque Voltaire y a recueilli une descendante lointaine et hypothétique du grand Corneille, Marie, dont elle ne porte que le nom. Qu'une jeune fille, inculte et surtout inexpérimentée se retrouve ainsi dans la demeure d'un vieillard tel que lui a de quoi inquiéter. Mais, pas du tout, notre homme a résolu de la marier et pour ce faire a commencé un commentaire de Corneille qu'il souhaite vendre par souscription et ainsi lui constituer une dot. Ce mariage se fait, malgré les réticences un peu feintes du philosophe et sa volonté de modeler l'esprit de sa pupille devenue véritablement sa fille.

     

    Je parlais de l'ambiance. En voyant ce film, j'ai repensé à un livre [La Jeune fille et le philosophe – Frédérique Lenormand] qui a fait l'objet d'un commentaire élogieux dans cette chronique [La Feuille Volante n° 290 - Janvier 2008]. J'ai retrouvé avec plaisir l'esprit virevoltant de Voltaire que Claude Rich incarne merveilleusement [je l'imaginais cependant avec un visage plus amaigri, plus marqué par l'âge] mais aussi l'impertinence « acquise » de Marie Corneille. Fut-elle véritablement l'inspiratrice de ce combat en faveur des Calas? Pourquoi pas. En tout cas, j'ai passé une bonne soirée.

     

    ©Hervé GAUTIER – Janvier 2009.http://hervegautier.e-monsite.com 

  • Droit d'inventaire – France 3 – Diffusion mercredi 28 novembre 2007 – 20h50.

     

    °285– Novembre 2007

    Droit d'inventaire – France 3 – Diffusion mercredi 28 novembre 2007 – 20h50.

    Je ne suis pas un fan de la télé, tant s'en faut, et cette revue a été créée avant tout pour parler des livres et plus généralement de la culture. D'autre part, devant la mise en place par les médias d'une information de plus en plus tronquée et partisane, de la télé-réalité, du déferlement de violence à travers les séries américaines et les fadaises que le petit écran distille à longueur de soirée, un magazine qui parle de notre histoire, à un heure de grande écoute, c'est à dire pas trop tard, ne pouvait qu'être le bienvenu. Présenté par une jolie femme, ce qui ne gâte rien, il ne pouvait qu'être une invitation supplémentaire à m'installer devant mon récepteur. Je n'avais pas vu le premier numéro mais celui-la, consacré à Libération, cette page de notre histoire bien souvent occultée, retenait mon attention.

    J'ai apprécié que Marie Drucker invite Max Gallo qui a posé sur cette période un regard d'historien et de critique, et l'a fait avec tout l'humanisme et toute l'humanité que nous lui connaissons. Le principe de cette émission était donc de revisiter la fin de la Seconde Guerre Mondiale. Elle a abordé des thèmes récurrents et pas vraiment nouveaux, comme  « les camps de la mort », la rafle des juifs ou la fuite des criminels nazis, sauvés par ceux-là mêmes qui les combattaient pendant la guerre et, en cela, elle n'a, à mon sens, pas apporté un éclairage nouveau à ce que nous savions déjà. Les alliés connaissaient l'existence des « camps », n'ont rien fait pour arrêter cette entreprise de destruction, les Américains ne voulaient pas faire « une guerre pour les juifs », Paris n'était pas un objectif militaire et il a fallu toute la détermination du Général Leclerc pour que la capitale fût libérée par des troupes française, les résistants du Vercors ont bel et bien été sacrifiés. On le savait certes déjà, mais une piqûre de rappel ne fait jamais de mal. En revanche il y a des idées reçues qui ont la vie dure, comme cette légende tissée par Von Choltitz lui-même autour de sa personne et corroborée peut-être par le roman de de Lapierre et Collins et par le film éponyme qui en a été tiré et que chacun a vu au moins une fois. Il aurait été ce général qui aurait pris le risque de désobéir à Hitler que pourtant il vénérait et qui aurait ainsi été le sauveur de Paris. Il a pourtant été un criminel de guerre, boucher de Sébastopol qui, s'il en avait eu les moyens, aurait fait subir à Paris le sort des capitales étrangères sous la botte allemande. Cela lui a valu d'échapper au tribunal de Nuremberg et, après quelques années de détention dans une quasi-prison, de couler un retraite paisible avec sa famille et d'avoir, ironie de l'histoire, les honneurs militaires à ses obsèques!

    De même, les films d'Alphonse Mahusier avaient longtemps été cachés. Ils ont eu le mérite de porter témoignage du quotidien de la Résistance. C'est là un document précieux.

    Mais ce qui a retenu mon attention et que cette émission n'a pas oublié, c'est ce qui a longtemps été un tabou, tout juste évoqué avec une certaine gêne par les historiens ou les simple citoyens, ces femmes tondues à la libération pour avoir seulement fait de la collaboration horizontale, c'est à dire d'avoir couché avec des Allemands. Là aussi, comme lors de  «l 'épuration », la justice dite populaire a été expéditive et surtout dénuée de jugement, d'instruction et pressée d'en finir en évitant surtout de chercher à comprendre, animée seulement par un désir de vengeance qui n'allait pas au-delà d'un humiliation publique [mais quand même!] et avait l'avantage de n'être pas, en apparence seulement, définitive. Il valait mieux ne pas savoir ce qui animait ces exécuteurs d'un jour, peut-être la volonté d'humilier les plus faibles, l'aveuglement, la jalousie, le désir de donner le change et de dissimuler par ce geste spectaculaire et sans danger une attitude pas très glorieuse tout au long de cette guerre, le désir de se racheter peut-être parce qu'ils n'avaient pas été des héros quand il le fallait, celui de s'affirmer en tant que mâle, montrant d'autant plus facilement autorité et puissance qu'ils ne risquaient plus rien, assouvissant peut-être une vengeance personnelle de celui qui avait été éconduit par celle-la même qu'il était en train de tondre.

    Un des moments forts de cette émission, à mon sens, fut de faire témoigner une de ces femmes qu'on ne voyait d'ordinaire que sur la pellicule. Elles n'ont pourtant pas trahi, pas dénoncer mais leur seul tort avait été d'avoir eu un amant allemand. Elles ont ainsi expié individuellement et publiquement ces années d'occupation. Elles ont parlé par la voix de l'une d'elles enfin sortie de l'anonymat et ont ainsi recouvré leur fierté, leur honneur, tant il est vrai que la plupart d'entre elles ont vécu le reste de leur vie prostrée dans le silence et la honte au point de taire cet épisode à leurs propres enfants.

    Un autre moment fort fut également celui où une femme, fruit des amours proscrites entre un Allemand et une Française, est venue parler, avec émotion, de sa vie, des non-dits, de l'exclusion qu'elle a dû subir jusque dans sa propre famille, de la volonté des siens de lui faire payer à elle qui n'y était pour rien, une faute qu'elle n'avait pas commise.

    Plus généralement cela illustre cette face cachée de la condition humaine, la part d'ombre de chacun d'entre nous, faite tout à la fois d'envie, de lâcheté, de petitesse et il fallait bien que ce fût l'émission d'une femme pour qu'ainsi ces pauvres femmes tondues soient réhabilitées et que tombent peut-être les tabous de cette période.


     

  • ETRANGE ETRANGER - Une biographie de Fernando PESSOA

     

     

    MAI 1997 N° 190

     

     

    ETRANGE ETRANGER - Une biographie de Fernando PESSOA

    Robert BRECHON - Christian BOURGOIS - Editeur.

    Le personnage de Fernando Pessoa m'a toujours fasciné.

    Cet homme, mort relativement jeune (47 ans) qui a choisi par dépit ou par réelle volonté la situation de modeste agent du bureau malgré une solide formation littéraire et une parfaite connaissance de l'anglais, qui a résolu de vivre en solitaire à Lisbonne malgré une adolescence sud-africaine prometteuse, qui a choisi d'écrire parce qu'il avait eu l'intuition très tôt que là était sa véritable destiné mais qui a peu publié préférant entasser ses manuscrits dans une malle qu'on retrouva après sa mort, ce créateur qui a été pratiquement ignoré de son vivant malgré des efforts en direction de la notoriété et qui, cinquante ans après sa mort a été reconnu comme l'un des plus grands écrivains portugais depuis le Renaissance au point de reposer maintenant au Monastère des Jeróminos aux côtés de Vasco de Gama et de Camões, ne pouvait me laisser indifférent.

    Cet homme, en effet est , en lui-même un véritable paradoxe.

    Sans réel livre ni lecteur de son vivant, il a cependant voulu marquer son temps par des prises de positions politiques et littéraires mais tout cela est pratiquement resté sans lendemain. Il me fait songer à cette phrase de Constantin Cavafy "Tu es fait pour accomplir de grandes et belles choses mais toujours le sort te refuse les encouragements et le succès."

    Pourtant il a puisé dans ses contradictions mêmes la richesse de son oeuvre. Tour à tour nationaliste, sentimental, cynique, baroque, classique, érotique, ésotérique ou tragique, ses écrits et spécialement ses poèmes ont jalonné son itinéraire mais c'est surtout grâce au Livre de l'intranquillité, sorte de journal intime en prose qu'il tint toute sa vie qu'il est maintenant le plus connu.

    Dans sa jeunesse il s'enthousiasma pour les revues. Des deux qu'il créa Orpheu ne dépassa pas deux numéros et Athéna cinq. Ses écrits, pour la plupart inédits ont pourtant été publiés ponctuellement mais dans d'autres revues. Etrange destiné en effet que celle de Pessoa qui, s'il publia, le fit cependant à compte d'auteur où en revues et essuya souvent le refus des éditeurs.

     

    Etonnant aussi cet écrivain qui fit si bien chanter la langue portugaise et qui, dès lors qu'il tomba amoureux d'Ophelia Queiroz, sans doute l'unique femme de sa vie et de quelques dix ans sa cadette lui adressa des missives enfantines pour finalement rompre avec elle brutalement et sans autre raison sans doute qu'un profond état dépressif. Celui-ci est certainement un des terrains nourriciers de son oeuvre!

    L'écriture sera pour Pessoa une manière de bouée de sauvetage dans un monde qui décidément n'est pas fait pour lui. Je crois en effet que c'est grâce à elle et plus spécialement à la poésie qu'il parviendra à y survivre. Il fut sans doute comme les écrivains maudits qui ne peuvent, leur vie durant, être reconnus et se débattent contre l'adversité mais je crois surtout qu'intimement il avait la nostalgie de la grandeur du Portugal, de ce pays où il a choisi de vivre, qu'il a choisi de servir dans l'ombre avec des moments plus officiels. Il est resté hanté par le mythe de dom Sébastien, "Le Roi caché", tué au Maroc en 1578 et qui selon la légende doit revenir à Lisbonne. Il a donc cherché parmi les hommes politiques de son temps celui qui pourrait bien incarner le renouveau de son pays. Ce fut Sidonio Paiz, puis, au début Salazar qu'il finit par combattre ouvertement. Quelques temps avant sa mort l'élégie de l'ombre dit sa profonde déception.

    Il a voulu "Tout sentir de toutes les manières" mais il est resté reclus dans ce quartier de la Baixa de Lisbonne jusqu'à donner de lui l'image d'un citoyen quelconque vivant au quotidien...

    Illustrant la phrase de Descartes "Au moment de monter sur le théâtre du monde... Je m'avance masqué"(encore ne l'a-t-il été que très partiellement puisqu'il a signé de son nom nombre de poèmes) il a donné naissance aux hétéronymes, sorte d'autres lui-même qui non seulement ont reçu de lui l'existence mais encore la faculté d'écrire. Pessoa a donc été un créateur au sens plein du terme. Il a illustré jusque dans le détail les relations subtiles qui existent entre un auteur et ses personnages mais surtout il leur a donné plus que la liberté d'être. Ils ont été les acteurs de son "drame", ont vécu leur vie fictive comme de véritables êtres humains et comme des écrivains à la fois semblables et différents de lui au point que notre auteur les regardera vivre tout en restant en retrait. Il avouera "Il me semble que tout cela était encore moi, le créateur de l'ensemble, qui était le moins présent. On dirait que tout s'est passé et continue de se passer indépendamment de moi." De sorte qu'on ne sait plus très bien où commence et où s'arrête le jeu que Pessoa a initié. Mais ce n'est pas tout. Considérant cette galerie de personnages (cette "coterie" comme il l'appelle) Pessoa disserte sur leur talent respectif, publie des études faites par lui à leur propos ou par certains d'entre eux sur certains autres sans qu'un non-averti puisse supposer que tout cela n'est finalement que l'oeuvre de Pessoa lui-même.

    Tout se passe comme s'il avait voulu brouiller les cartes et compliquer cette situation à l'envi au point peut-être d'être dépassé par elle, subjugué par ses propres créatures.

    On peut se perdre en conjectures sur les raisons de l'existence de ces principaux hétéronymes. Alberto Caeiro est un poète païen à l'éducation fruste dont le style refuse les artifices du genre et où l'émotion est absente. Le Docteur Ricardo Reis est un épicurien au langage châtié, l'ingénieur Alvaro de Campos un poète sensationniste qui veut lui aussi "tout sentir de toutes les manières". Ils ont chacun une biographie et une oeuvre publiée par Pessoa lui-même. C'est aussi Bernardo Soares, l'auteur du Livre de l'intranquillité n'est peut-être qu'un demi-hétéronyme mais qui est sans doute celui qui ressemble le plus à l'auteur de Message. Il y en a d'autres bien sûr mais tout cela me semble procéder d'une intuition rimbaldienne de notre auteur qui à sa manière a eu la révélation de cette phrase toute simple "Je est un autre". En effet, à cinq ans il s'adressait déjà des lettres du Chevalier de Pas, un autre hétéronyme.

    Est-ce par goût de l'ambiguïté, pour donner libre cours à son imagination, pour révéler les facettes cachée de sa personnalité, pour donner vie à des personnages qu'il aurait aimé être, par simple goût de vivre masqué ou pour le plaisir de se construire un microcosme intime dans lequel il avait plaisir à vivre en compagne de gens qu'il aimait? C'est sans doute pour toutes ces raisons à la fois... Je ne peux pas pour ma part imaginer que le goût qu'il avait pour les sciences occultes ait été étranger à cela. De même son penchant pour les contraires qui se manifeste dans le phénomène des hétéronymes trouve aussi une illustration dans l'usage qu'il faisait des oxymores.

    Ce qui paraît important de garder toujours a l'esprit c'est que Pessoa est à la fois témoin de son temps malgré la solitude qu'il cultive et un intellectuel d'une grande culture et d'une extraordinaire créativité, un formidable magicien des mots à travers une poésie multiforme, quelqu'un qui a rêvé d'être ce qu'il n'a jamais été au point de n'être finalement rien et d'en avoir une conscience extrême. Aussi avoue-t-il simplement "Je ne suis rien, cela dit je porte en moi tous les rêves du monde"

    Il incarne à mes yeux la condition solitaire de l'écrivain face à lui-même et à son oeuvre. Il est le truchement nécessaire à cette création qui avant lui et sans lui ne serait rien et qui accomplit sa tâche parce que cela correspond à sa fonction sur terre. Peu lui importe dès lors la reconnaissance et les honneurs. Il collationne ses écrits et les entasse. Tant pis si, à la fin, fatigué de vivre il accepte la mort. Il a accompli sur terre son office.

    Plus que tout le reste sans doute c'est quelqu'un, comme l'a bien noté Gaspar Simoès qui puise dans la magie de son enfance perdue la force d'écrire dans le vide, celle de durer malgré son mal de vivre et la mort d'êtres chers qui s'est très tôt révélée à lui, quelqu'un qui malgré sa nostalgie et ses échecs a toujours été un étranger pour lui-même et sur la terre, quelqu'un qui "attendait qu'on lui ouvre une porte devant un mur sans porte."

    Comme le note très bien Robert Brechon il reste un poète et « Les Poètes aussi écrivent pour les dieux, c'est à dire pour une hypothétique conscience du monde sans laquelle rien de ce que nous faisons n'a de sens ici-bas ».

     

    1. Hervé GAUTIER

  • LE RENDEZ-VOUS DE BERGEN - Alvaro MUTIS - Editions GRASSET.

     

    LE RENDEZ-VOUS DE BERGEN - Alvaro MUTIS - Editions GRASSET.

     

     

    Décidément, depuis le temps que je le fréquente, par romans et traductions interposés, je l'aime bien ce Maqroll El Gaviero, "son absence de goût et de projets d'avenir" et sa prodigieuse aptitude à se mettre dans des situations inextricables qui tournent souvent au fiasco. Bourlingueur infatigable, mais toujours en perpétuelle errance, il me paraît être à la recherche des racines de son être.

    A travers ce récit, et à l'occasion de ce rendez-vous donné par Sverre Jensen, un vieil ami, dans ce port de Norvège où celui-ci a décidé de mettre fin à ses jours Alvaro MUTIS se livre à l'exploration de l'âme de Maqroll et plus spécialement aux relations qu'un humain peut entretenir avec sa propre mort à venir. Nous ne sommes ici que de passage!

    Malgré ses aventures rocambolesques, et pour le lecteur enchanteresses, relatées dans les romans précédents, j'ai toujours eu le sentiment que même s'il a bien souvent frôlé la mort, El Gaviero a toujours eu la volonté de faire prévaloir "les raisons de continuer à nager contre le courant». Je veux dire que même si son ami a choisi le suicide, la lecture des romans d'Alvaro MUTIS nous apprend que Maqroll a toujours lutté contre cette idée et ne s'est jamais laissé aller à son autodestruction! Pour Jensen les choses sont différentes et étonnamment simples: "J'avais accumulé quelque chose que je peux seulement définir comme la fatigue d'être vivant... Je ne supporte plus le bruit que font les vivants." C'est un peu l'occasion que chaque homme choisit de saisir pour régler ses comptes avec sa propre vie en ayant conscience de le faire librement mais avec la certitude que le destin existe et qu'on ne peut lui échapper. Ces choses-là, il est vrai s'expriment difficilement avec des mots!

    Dans la deuxième relation, avec un humour au phrasé délicat, MUTIS renoue avec une habitude déjà prise par le passé (Le Dernier Visage- Editions GRASSET- Présentation La Feuille Volante n°180 Janvier 1994) de faire se rencontrer Maqroll, personnage de roman et le peintre Alejandro Obregón. Mêlant fiction et réalité, il poursuit à sa manière l'analyse de l'âme tourmentée d'El Gaviero qui est peut-être l'image de la sienne propre? Cette rencontre, pour inattendue qu'elle soit est extraordinaire et le lecteur attentif se tient constamment sur cette frontière édifiée avec des mots qui sépare l'imaginaire du réel. L'auteur tient d'ailleurs à nous rappeler les choses :"Il n'y a qu'à nous qu'il arrive des histoires pareilles!" Il est vrai qu'entendre Maqroll parler, en Français, des chats d'Istambul et de leur prescience, aux petites heures du matin à Carthagène devant un verre de rhum a quelque chose d'irréel!

    Je ne sais par quel miracle une amitié sans faille naquit de cette rencontre et El Gaviero, en humaniste averti commença à s'intéresser à la peinture d'Obregón qu'il qualifia, Dieu sait pourquoi "d'angélique, mais d'ange du sixième jour de la création.". Il s'ensuivit une analyse de l'art pictural de son ami où la précision le dispute à la pertinence du propos. Cependant, ce qu'Obregón souhaite avant tout peindre c'est le vent, celui qui ne laisse aucune trace de son passage... Cela tient de la gageure!

    El Gaviero, marin mythique ne peut mourir. Après nous avoir donné à penser qu'il ait pu aller "Ad Patres" dans un marigot perdu, nous le retrouvons, lors de la troisième nouvelle sur l'île de Majorque. C'est pourtant un homme tout différent que MUTIS nous donne à voir ici, un être blessé et tourmenté par la mort. Nous le savons, El Gaviero est fidèle en amitié. Elle lui fait traverser les océans sur des rafiots de fortune pour être présent auprès d'un ami qui l'a appelé sans que nous sachions très bien par quel miracle sa lettre a pu lui parvenir! Cette fidélité va bien au-delà de la mort puisqu'il respecte scrupuleusement à l'égard de ses amis disparus le "devoir de mémoire". Ici les circonstances l'amènent à prendre en charge le fils d'un ami décédé. Lui qui s'était promis de vivre sans attache voit dans ce coup du sort une manière de défi ou une épreuve supplémentaire imposée par son funeste destin. Bien sûr il l'accepte comme une sorte de paternité par procuration! C'est pour lui l'occasion de découvrir l'éveil d'un enfant à la vie, de s'attacher à ce petit être qui le lui rendra bien mais qu'il devra se résoudre à regarder partir parce que leur chemin finira par s'écarter. C'est à nouveau la mort qui est ici rappelée par l'évocation d'une séparation définitive.

    C'est un Maqroll vieillissant qui nous est présenté à travers cet enfant qui pourrait bien être son petit-fils mais dont l'intrusion dans la vie de l'aventurier m'a fait penser au Petit Prince d'Antoine de Saint-Exupéry. Evoquant les déchirements que parfois nous impose la vie, c'est le thème de la mort qui est ici récurent. Elle fait certes partie de notre condition humaine mais ceux qui restent en vie après le trépas d'un être cher ont une petite idée de ce que peut être l'enfer. Même si les paroles peuvent libérer la souffrance elles ne l'exorcisent pas tout à fait!

    Tenant le lecteur en haleine jusqu'au bout MUTIS qui relate ici une de ses rencontres avec El Gaviero lui-même et se livre à une analyse pointue des replis de l'âme de Maqroll et des sentiments qui peuvent y naître.

     

    C'est bien vrai que, comme le dit Bernard Clavel, "Mutis est un enchanteur!"

     

    © Hervé GAUTIER

  • Alvaro MUTIS et Maqroll El Gaviero, personnages hétéronymes ?

     

    n°197 Avril 1998

     

    Alvaro MUTIS et Maqroll El Gaviero, personnages hétéronymes ?

     

     

     

    Je ne sais ce qui m'attire chez les écrivains sud-américains mais assurément quand paraît un roman d'Alvaro Mutis, je m'empresse de le lire comme quelqu'un qui attendrait des nouvelles d'un ami parti depuis longtemps.

    De lui, je ne sais que peu de choses. Romancier et poète il est Colombien, né en 1923 et vit à Mexico. Il a obtenu le Prix Médicis Etranger en 1983.

    A l'occasion de chacun de ses romans, il affine le portrait de son héros favori, le marin Maqroll El Gaviero mais il le fait à la manière d'un troubadour qui raconterait ses aventures. Véritables chansons de geste, ses récits nous donnent à voir un personnage truculent, éternel voyageur, évoluant dans des décors où le dépaysement est garanti ce qui a fait dire à Bernard Clavel "Mutis est un enchanteur".

    Je ne sais pas si la vie de Maqroll reflète la sienne ou si, par la magie de l'écriture Mutis se crée un univers de substitution mais ce que je sais c'est qu'il le fait fort joliment en donnant à l'ensemble de son oeuvre une unité et une continuité agréable à son lecteur.

    Je l'avoue, il me procure de l'émotion et sait m'attacher à ses pas dès la première ligne du roman sans que l'intérêt qu'il a fait naître en moi retombe avant la fin. Est-ce son humour au phrasé délicat, est-ce cette alchimie secrète qui transforme une histoire qui aurait pu être banale en récit passionnant où Maqroll nous est présenté comme un érudit autant que comme un aventurier? Au vrai, je n'en sais rien mais il y a du merveilleux dans tout cela. C'est peu dire qu'El Gaviero est familier de l'errance puisque chacune de ses pérégrinations l'entraîne sur terre comme sur mer à la poursuite de je ne sais quelle chimère. Sa vie est une longue suite de quêtes où l'appât du gain est largement secondaire. Il vit au jour le jour sans projet d'avenir avec cette prodigieuse aptitude à se mettre dans des situations inextricables qui tournent le plus souvent au fiasco! C'est un vagabond qui n'amasse pas pour ses vieux jours mais qui est seulement riche de souvenirs. Ils prennent leurs racines dans la fréquentation assidue des ports, des femmes et des bouteilles d'alcool...! Ce qui lui va le mieux ce sont les océans, la liberté, mais sa vie, quelque aventureuse qu'elle soit n'est en fait que le reflet de la condition humaine. Son destin qui est d'aller de "désastre en désastre" s'accroche à ses pas ce qui fait de lui un homme solitaire, aux attaches aussi peu définitives que celles qui amarrent le bateau au quai. Il y a du fatalisme chez lui dans cette acceptation constante de son état auquel il ne peut échapper.

    Cette impossibilité de se fixer quelque part ne l'empêche pas de cultiver l'amitié, la vraie, celle qui lui fait parcourir les mers et oublier ses propres intérêts pour être aux côtés de celui qui l'appelle, restant au besoin fidèle à un ami au-delà de la mort de celui-ci.

    Surtout n'allez pas croire que El Gaviero n'est qu'un buveur marginal. Que nenni! Il est, bien au contraire et par-delà ses apparences rabelaisiennes un "honnête homme", un humaniste, un épicurien qui trouve malgré toutes ses épreuves de bonnes raisons pour continuer à vivre. Il reste cependant un marin qui vit l'amour davantage comme des passades que comme des passions. Il y a dans chacune des femmes que Mutis met sur sa route l'image tout à la fois de la mère, de la compagne, de l'épouse mais surtout de la maîtresse, dispensatrice de vie, de stabilité, de tendresse mais aussi de plaisir. Au gré des romans nous les découvrons. Ce sont Antonea, Flor Estevez, Ilona et combien d'autres...

    Dans ses derniers romans parus, Mutis choisit de traiter non seulement la recherche de l'impossible rêve mais surtout celui de la mort. Ce thème est toujours sous-jacent dans son oeuvre mais maintenant il nous la présente non comme une réalité crainte mais comme un fait purement humain. Il nous rappelle simplement que, simples mortels nous ne sommes ici que de passage et que les traces que nous laisserons après nous ne manqueront pas de s'effacer. Alors, parcours initiatique ou symbole de l'éternelle quête de l'homme et de sa fuite ou rappel que l'échec existe, qu'il fait partie de la vie, que notre but sur terre ne doit pas forcément être synonyme de réussite sociale, que la mort est au bout de notre parcours?

    Personnage de roman que Mutis prétend rencontrer parfois physiquement ou homme bien réel aux aventures rocambolesques, les multiples facettes de la personnalité de Maqroll en font une figure attachante, une créature mythique de cet auteur bolivien dont Otavio Paz a dit "(qu'il est) un poète dont la mission consiste à convoquer les vieux pouvoirs et faire revivre la liturgie verbale, dire la parole de vie."

     

    Alvaro Mutis a publié des romans, La Neige de l'Amiral (Prix Médicis Etranger 1989), la Dernière Escale du Stramp Steamer (1989), Ilona vient avec la pluie (1989), Un bel morir (1991), Ecoute-moi Amirbar (1992), Le Rendez-vous de Bergen (1993), Abdul Bashur, le rêveur de navires (1994), des nouvelles, Le Dernier Visage (1991) et des poèmes, Les Eléments du désastre (1993)

     

    Notes personnelles de lecture - © Hervé GAUTIER

  • Pour ne pas oublier Isaïe Goldman.

     

     

    . N° 199

    Mai 1998

    En guise de 18° Anniversaire - Pour ne pas oublier Isaïe Goldman.

     

     

     

    J'avais l'habitude de publier, à la date anniversaire de la création de la Feuille Volante un article retraçant sa vie et parlant de son avenir. Je souhaite aujourd'hui rompre avec cette tradition non seulement parce que il n'y a plus rien à dire sur cette revue qui est de plus en plus moribonde mais surtout parce que j'ai choisi de me souvenir d'une autre publication aujourd'hui disparue.

    Elle avait pour nom "POESIE SONORE" et était animée par Isaïe Goldman décédé depuis. Il conseillait de lui adresser·" correspondances et rouspétances" à son adresse, 20 Chemin de Rieu 1208 GENEVE. Eh oui, notre ami était Suisse et pharmacien en retraite! J'ai appris un jour son décès par une simple communication téléphonique.

    Je conserve précieusement des exemplaires de sa revue ainsi que ses lettres. Comme la plupart de mes correspondants, je ne l'avais jamais rencontré. Je me souviens seulement de sa voix, un peu vieillissante une fois au téléphone depuis Genève.

    Sa revue était un paradoxe, Poésie Sonore, puisqu'il s'agissait d'un document écrit, réalisé par lui artisanalement. Sa devise, reproduite sur chaque numéro était " Quand je crache à la figure de quelqu'un, c'est toujours par devant!". C'était ambitieux et impressionnant mais la lecture de sa revue montrait qu'il portait surtout témoignage de la poésie des autres puisqu'il n'oubliait jamais d'accueillir des amis. Il se faisait l'écho de ce petit monde de la poésie dont nous savons qu'il est marginal mais ne connaît pas de frontières.

    Il y avait aussi ce côté artisanal qui me plaisait bien. Il indiquait toujours en exergue de chaque numéro " La Poésie Sonore paraît quand ça lui chante et publie ce qui lui chante, avec ceux qui lui chantent, sur le ton qui lui chante et avec (suivait le nom de celui qu'il avait choisi d'accueillir comme invité d'honneur... et des autres)

    Sans doute voulait-il par là rappeler que ce qu'il l'intéressait surtout c'était de rester libre de ses jugements, de ses choix, de ses publications, de ses écrits...

    C'est qu'il écrivait aussi, et bien! Je me souviens d'un texte qu'il me fit parvenir en "réponse" à l'un de mes poèmes. L'accompagnait une lettre à la fois émouvante et enthousiaste. Il s'intitulait "Soleil" et je crois qu'il y tenait beaucoup. J'en reproduis ici la fin bien qu'on ne puisse pas valablement juger de son talent.

    ... un vieillard cheminait, pourtant, sans impatience.

    Il tenait, dans sa main, la fraîche inexpérience

    d'un enfant déjà grand babillard pour son âge,

    et devisait gaiement sur le prochain orage:

    -Dès qu'il fera beau temps, dit l'ancêtre, on ira

    se réchauffer ensemble au soleil, car tu l'aimes?

    - Oui, répondit l'enfant, je le mange à la crème!...

    Voilà ce simple clin d'oeil à la mémoire d'un ami disparu depuis longtemps avec toujours à l'esprit ces paroles d'Alvaro Mutis:

    "Ce que la mort supprime, ce ne sont pas les êtres qui nous sont proches et sont notre vie même, ce que la mort supprime pour toujours c'est leur souvenir, leur image qui s'estompe, se dilue peu à peu jusqu'à se perdre et c'est alors que nous commençons à mourir nous aussi."

    Comme tous ceux qui nous ont quittés trop tôt, j'imagine qu'au paradis des poètes il doit encore passer son temps à écouter et à regarder ceux d'en bas et j'espère que ces quelques lignes lui plairont.

     

     

    Notes de lecture personnelle. © Hervé GAUTIER