la feuille volante

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  • In altre parole - Jhumpa Lahiri

    La Feuille Volante n°1048– Juin 2016

    In altre Parole – Jhumpa Lahiri. Ugo Guanda Editore in Parma.

     

    Comme le dit si bien Cioran " On n'habite pas un pays, on habite une langue" et c'est sans doute ce qui caractérise cette auteure, née à Londres en 1967 de parents bengalis, qui a suivi des études de littératures comparées à l'université de Boston pour ensuite s'installer à New York. Elle s'exprime donc en anglais, et c'est dans cette langue qu'elle a écrit "L'interprète des maladies" (Prix Pulitzer 2000) et "Un nom pour un autre" roman adapté au cinéma en 2007. Est-ce parce qu'elle a grandi dans l'état américain de Nouvelle-Angleterre, terre découverte en 1524 par l'explorateur Giovanni da Verrazzano qu'elle a choisi l'italien pour écrire ce témoignage ? Toujours est-il que Jhumpa a préféré s'exprimer dans une langue qui n'est pas la sienne à la suite d'une visite à Florence, cette merveilleuse ville de Toscane qui porte un nom de femme.

    Ce livre a été écrit directement en italien par cette auteur dont le parler maternel est le bengalis et qui s'est toujours exprimée en anglais. C'est l'évocation d'un parcours et d'une découverte de cette langue et de cette culture, à la fois puissants et fluides, parce que la motivation de tout cela est avant tout le désir, une sorte de besoin de s'exprimer et de penser autrement. D'emblée elle compare l'étude de l'italien à un bain dans l'eau d'un lac, à la fois un plaisir et un exercice d'apprentissage, une véritable métaphore assurément. Elle relate sa première rencontre avec cette langue, à Florence, un parler que certes elle ignorait où tout pour elle était à découvrir mais qui lui était quand même familier à cause sans doute de sa musicalité, du côté théâtral de cette ville et de ses habitants. Elle ressentait pour elle comme un lien affectif, un véritable coup de foudre. Pour autant les difficultés n'ont pas manqué de se révéler parce que rien n'est facile, il reste toujours des automatismes, mais l'attirance pour le pays et pour la langue a été la plus forte et ce furent d’autres voyages, une étude plus poussée chez elle à New-York puis une installation à Rome avec sa famille, malgré les difficultés de l'expatriation et bien sûr l'usage du langage. C'est presque naturellement qu'elle fit aussi la démarche d'écriture parce que sa qualité d'écrivain ne pouvait pas ne pas s'adapter à cette nouvelle manière de s'exprimer. De plus le fait d'écrire et plus spécialement en italien, est pour elle une sorte de révélateur, un peu comme si elle avait ainsi trouvé sa véritable identité, elle qui appartenait certes à deux cultures mais n'en avait peut-être aucune complètement. Suivent des remarques passionnantes sur l'écriture en général et plus spécialement sur la démarche qui a été la sienne, pas toujours reçues comme telles cependant.

     

    On peut traduire ce titre par « en d'autres termes » ou par « avec d'autres mots », une manière d'exprimer différemment une démarche qui non seulement est originale mais aussi qui procède d'un certain mystère, un peu comme si, à l'aide d'une sorte de mémoire héréditaire, c'est à dire étrangère à la sienne propre, et malgré les difficultés de toutes sortes, les doutes, la facilité apparente, la parenté avec le latin que, plus jeune elle pratiquait, elle remettait, avec beaucoup d'humilité, ses pas dans une dimension déjà connue, dans une sorte de vie antérieure...Elle confie au lecteur les divers obstacles qu'elle a rencontrés, les méthodes empiriques et pragmatiques qu'elle a adoptées pour en triompher.

     

    Cette démarche ne pouvait me laisser indifférent parce que, toutes choses égales par ailleurs, j'ai toujours, moi aussi ressenti une attirance irraisonnée pour l'italien, rencontré pourtant bien tard dans ma vie et donc avec davantage de difficultés, notamment de mémorisation. Je ne saurais dire pourquoi mais cette langue m'a toujours fasciné, même si je ne la comprenais pas. Et puis,il y a tellement d'Italiens qui parlent le français et peu de Français qui font l'effort de parler cette langue pourtant cousine que cela me paraissait une évidence que d'aller en ce sens. J'aime cette façon de s'exprimer, à la fois mélodieuse et légère que j'ai retrouvée avec plaisir dans les mots de Jhumpa, lus à haute voix comme il convient pour en apprécier la musique. Cela a été pour moi l'occasion de me remettre en question, d'y puiser peut-être des encouragements et de penser que, peut-être un jour, je serai capable, moi aussi, de rédiger cette chronique dans cette langue… Oui je sais, je rêve !

    © Hervé GAUTIER – Juin 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

  • Barcelona - Daniel Sanchez Pardos

    La Feuille Volante n°1047– Juin 2016

    BARCELONA Daniel Sanchez Pardos – Presses de la Cité.

    Traduit de l'espagnol par Marianne Millon.

    Nous sommes en 1874 à Barcelone, une ville mystérieuse, à la fois vivante, révolutionnaire, imprévisible et bouillonnante où Gabriel Camarasa vient de revenir après de six longues années d'exil à Londres pour s’inscrire dans une école d'architecture. Il fait la connaissance d'un jeune homme, étudiant comme lui : Antoni Gaudí, féru de spiritisme et de photographie, des projets plein la tête... Nous voyons les deux jeunes hommes devenus amis déambuler dans cette ville, dans ses bas-fonds comme dans ses mondanités, avec en arrière-plan un incendie prétendument criminel, une polémique politicienne au terme de laquelle la famille Camarasa, propriétaire du journal les « Nouvelles illustrées » serait revenue pour renverser la République et restaurer la royauté d'Alphonse XII. Des personnages émergent, Fiona Begg, l'illustratrice principale du journal et détective d'occasion (mais pas seulement), ancien amour de Gabriel et qui fascine aussi Antoni, l'énigmatique journaliste Victor Sanmartin, Sempronio, le père de Gabriel qui semble cultiver le secret, Eduardo Anreu, officiellement marchand d'art ruiné, émergeant du passé avec un scandale à propos d'une photo truquée, Gaudí lui-même, non moins mystérieux dans ses pratiques et fréquentations, Gabriel qui, dans tout cela fait montre d'une grande naïveté ... Quand Anreu est découvert assassiné et que tout accuse Sempronio, ce roman prend la dimension d'un thriller historique, haletant et passionnant où les rebondissements le disputent aux fausses pistes, où les tripotages succèdent au chantage, à l'utopie, à la conspiration politique, à l'anarchisme, à la drogue, aux rendez-vous nocturnes inexpliqués, aux manipulations, distillant ainsi un suspense entretenu par Antoni, sorte de dandy dont le rôle se révèle de plus en plus flou comme chef d'un clan de délinquants, coutumiers de trafics en tous genres mais pas uniquement. Lui-même se révèle un redoutable enquêteur très au fait de la situation, ce qui est inattendu pour un étudiant en architecture venu de la campagne de Tarragone. La mère de Gabriel, Lavinia, quitte à cette occasion son rôle d’épouse soumise et effacée pour faire face aux événements, quant à Gabriel, il est invité à sortir de son oisiveté coutumière, de sa position de « maillon faible » dans cette famille jusqu'alors apparemment bourgeoise. Cet assassinat qui ne sera d'ailleurs pas le seul, permet à chacun de se révéler, de laisser libre cours à son imagination où à ses aspirations face aux interrogations et aux événements mais aussi de prendre conscience des réalités, de se souvenir du passé et de découvrir l'autre qu'il croyait connaître ; bref les apparences, que Gabriel croyait immuables, n'en sortent pas indemnes. Au fur à mesure des chapitres, le lecteur découvre les arcanes d'un roman qui se déroule sur fond d'agitation politique, d'imbroglio policier et judiciaire, de luttes d'influence, de conflits d'intérêts dans ce pays « de poudre et d'encens, de tricornes et de clairons » où la restauration monarchique des Bourbon parait être la seule solution face à la déliquescence de l'éphémère 1° République. Les simples mendiants ont leur importance tout comme les ombres qui peuplent les quartiers interlopes de cette ville décidément bien mystérieuse et qui fourmille d'espions et de complices à la solde d'Antoni.

    C'est vrai que nous sommes dans une fiction qui autorise tout, c'est vrai aussi que la jeunesse justifie des positions parfois extrémistes que l'age adulte fait parfois évoluer, mais j'avoue que je n’imaginais pas Gaudí dans ce costume, lui dont l'histoire nous a légué l'image d'un homme valétudinaire et un peu utopique, à l'aspect modeste voire négligé, le catholique fervent et même mystique, l'architecte moderniste, génial et visionnaire qui imposa son talent créatif dans cette ville exceptionnelle, conférant un souffle nouveau à l'art, le futur bâtisseur de la Sagrada Familia Avoir choisi de de le faire revire, même sous ces traits inattendus, m'a bien plu.

    Le texte est agréable à lire, bien écrit, vivant (le texte est écrit à la première personne), plein de descriptions minutieuses et parfois poétiques, l'intrigue est bien construite et je sais gré à Babelio, dans le cadre de « masse Critique », et aux éditions Presses de la cité de m'avoir procuré ce bon moment de lecture.

    © Hervé GAUTIER – Juin 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

  • Ragionevoli dubbi - Gianrico Carofiglio

    La Feuille Volante n°1046– Mai 2016

    RAGIONEVOLI DUBBI Gianrico Carofiglio – Sellerio editore Palermo.

    Quand Margherita, la compagne de l'avocat Guido Guierrieri, dit qu'elle veut lui parler, ce dernier croit qu'elle attend un enfant. A quarante deux ans, il pense qu'ainsi sa vie peut prendre un sens nouveau depuis son divorce. Que nenni, on vient de proposer à son amie un poste à New -York qu'elle a évidemment accepté. Le voila donc seul dans Bari, avec ses rêves de paternité. Lui n'en continue pas moins son métier et on l'appelle pour défendre Fabio Paolicelli, un important trafiquant de drogue, qui, de retour de vacances en ex-Yougoslavie s'est fait prendre avec de la drogue plein sa voiture. Malgré les apparences, Fabio proclame son innocence. Guidi le connaît puisqu'il n'est autre qu'un dangereux fasciste dont les amis l'ont roué de coups dans sa jeunesse (il semblerait qu'il ait fait pire encore dans le domaine du crime). C'est un épisode qu'il n'a pas oublié. Ainsi refuse-t-il dans un premier temps cet office non sans plaisir puisqu'il tient sa vengeance surtout qu'un confrère, l’avocat Corrado Macri, peu regardant sur la légalité et qui avait accepté de le défendre, l'a finalement chargé, ce qui est étrange pour un avocat. Mais quand la compagne du détenu, Natsu Kawabata, une femme à la beauté renversante, sollicite son aide, il tombe sous son charme et ne peut qu'accepter. Ainsi se trouve-t-il dans une situation cornélienne, coincé entre la volonté de se venger et celle de défendre un homme pour les beaux yeux de sa femme et ce d'autant plus qu'il lui paraît que ce Fabio pourrait bien avoir été victime d'une manipulation et donc être innocent des faits qui lui sont reprochés. En outre, il ressent de la compassion pour la jeune fille du couple qui ne manquera pas de pâtir de l'incarcération injuste de son père. Il assurera donc la défense de son ancien ennemi. Pour se conforter dans son rôle d’avocat intègre qu'il est, il a recours, plus plus d'informations à son ami l'inspecteur de police Carmelo Tancredi, spécialiste des pires vices dont l'humanité est capable. Il lui apportera sa vision personnelle de cette affaire et éclaircira l'épisode un peu obscur de son précédent défenseur ce qui permettra à Guido de déstabiliser Macri .

    Pauvre Guido, il n'a jamais su résister à une jolie femme et il est vraiment tombé sous le charme de Natsu, mais surtout il doit se faire violence pour assurer une défense qu'il ne souhaitait pas. Certes il profite de la situation et la beauté de Natsu est un peu sa vengeance mais la présence de sa très jeune fille ne sont pas sans raviver ses rêves de paternité et sa volonté de revenir à la vie puisque le départ de sa compagne l'avait quelque peu abattu. Pourtant sa relation avec l'épouse de Fabio ne sera évidemment qu'une passade. Comme toujours j'ai apprécié l'humour de ce texte, l'analyse psychologique des personnages, le cheminement intérieur de Guido même si les précisions en matière de procédure et de droit pénal italien m'ont peu intéressé.

    C'est le troisième ouvrage que je lis de cet auteur et même si mon italien est encore un peu hésitant, la musique de cette langue me plaît toujours autant. J'ai apprécié le suspense distillé tout au long de ce romance et le personnage de Guierrieri. C'est quelqu’un de bien, conséquent avec lui-même, cultivé, intègre mais aussi toujours un peu malheureux en amour et qui, malgré l'adversité reste lui-même. Un homme très attachant finalement. J'ai bien aimé également le personnage du libraire insomniaque qui ouvre sa boutique la nuit.

    Ce texte a été traduit et diffusé par en France sous le titre «  les raisons du doute ».

    © Hervé GAUTIER – Mai 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

  • Roseanna - Maj SLÖWALL

    La Feuille Volante n°1044– Mai 2016

    ROSEANNA – La Feuille Volante n°1044– Mai 2016

    ROSEANNA – Maj SLÖWALL – Per WAHLÖÖ – PAYOT ET RIVAGES.

    Traduit de l'anglais par Michel Deutsh.

    Nous sommes en Suède, dans la petite ville de Motala où le corps d'une femme inconnue, dénudée et violée a été retrouvé dans le chenal de l'écluse qui donne accès au lac. L'inspecteur principal Martin Beck de la criminelle de Stockholm est dépêché sur les lieux pour épauler l'équipe locale. Il a beau être un bon flic, les indices dans cette affaire ne sont pas légion et les investigations patinent complètement au début, au grand dam de la presse et sur le thème bien connu de « Que fait la police ? » Il y a en effet de quoi s'inquiéter car ce n'est quand même pas tous les jours que la quiétude de cette petite cité est ainsi troublée. Du temps passe sans beaucoup d'informations au sujet du cadavre et ce malgré les investigations qui partent dans tous les sens, d'autant qu'il finit par être évident que cette femme s'appelait Roseanna Mc Graw… et venait du centre des États-Unis. Et tout cela grâce aux recherches d'un inspecteur américain dont le rapport révèle la personnalité contradictoire de cette femme. Quant aux enquêteurs suédois, ils piétinent toujours mais leurs vaines filatures et leurs errements infructueux n'ont d'égal que l'intuition et les certitudes parfois surréalistes de Martin Beck [ Je ne suis pas spécialiste des enquêtes judiciaires, des procédures suédoises, mais il m'a semblé que les questions posées par les enquêteurs, notamment dans le domaine de l’intime, étaient limite et n'apportaient rien à la manifestation de la vérité]. Dès lors, ce dernier qui refuse de se laisser abuser par les apparences, suit une idée qu'il est le seul à avoir, poursuit la traque, hasardeuse et solitaire, d'un suspect même si cette dernière s'accompagne de méthodes originales et inattendues, un peu en marge des procédures traditionnelles. Pour lui, qui est avant tout « têtu », l'efficacité et les résultats priment, même si sa hiérarchie se montre un peu frileuse, mais, après tout, il n'y a pas autre chose. Personnellement, j'aime bien le personnage de Beck, un peu bourru, taciturne et amoureux de son travail jusque y sacrifier sa vie de famille.

    Ce roman se lit bien et a consisté pour moi en une agréable découverte même si le suspense se conjugue avec une certaine lenteur dans dans son déroulement. Cet ouvrage, sous-titré « Le roman d'un crime » n'est pas récent puisque sa première publication remonte à 1965, paru en France à partir de 1970, mais j'ai déjà dit dans cette chronique que, à mes yeux, la valeur d'un livre ne réside pas dans sa seule nouveauté. Les deux auteurs ont crée le personnage de Martin Beck, décliné ensuite dans une dizaine de romans. Les auteurs ont la particularité d'avoir été mariés, Per (1926-1975), ancien journaliste s'était signalé, à partir des années 50, par l'écriture de romans de politique-fiction, Maj (née en 1935) était pour sa part éditrice. Ils créèrent ensemble, à partir de 1965, des romans-policiers qui s'inscrivent dans la société suédoise de cette époque. Cette série a été interrompue à la suite de la mort de Per et ont fait l'objet d'adaptation cinématographiques.


     

    © Hervé GAUTIER – Mai 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

  • Ad occhi chuisi - Gianrico Carofiglio

    La Feuille Volante n°1042– Mai 2016

    AD OCCHI CHIUSIGianrico Carofiglio – Sellerio Editore Palermo.

    Guido Guerrieri est un avocat de Bari, pas vraiment âpre au gain, plutôt intègre, conscient de ses fragilités et dédié aux bonnes causes, même si elles sont perdues d’avance. Sa vie se déroule au quotidien sans événement vraiment marquant quand le hasard de son métier lui permet de rencontrer, par le truchement de « sœur Claudia », une religieuse aussi belle que mystérieuse, une jeune femme, Martina, qui après quelques années de vie maritale mouvementées avec un médecin qui la maltraite et la harcèle, a dû fuir le domicile conjugal et souhaite se porter partie civile contre lui. Or, cet homme est à la fois un notable mais surtout le fils de l'un des juges les plus influents de la Cour d'Appel. Du coup tous les confrères de Guido lui ont refusé leur concours et leur aide. Ce sera donc une affaire pour lui, même si chacun le met en garde et lui déconseille de se fourrer dans ce guêpier. De plus, la pauvre Martina, fragile et déstabilisée devant la Cour, est accusée de maladies mentales, ce qui, selon l'avocat de la partie adverse, altère son jugement et jette le doute sur la qualité de son témoignage. Guido, quant à lui devra faire face à un avocat retors et un juge pas vraiment bien disposé envers lui, une sorte de bataille de David contre Goliath !

    Ce texte est l'occasion pour Guerrieri de puiser dans les souvenirs, bons ou mauvais de son enfance avec ses odeurs de nourriture qui maintenant se mêlent à celles des livres. C'est aussi pour l'auteur l'occasion d'offrir à son lecteur une galerie de nombreux portraits. Je retiens volontiers celui de « Sœur Claudia », une religieuse atypique, qu'il prend d'abord pour un officier de police puisqu'elle porte jeans, veste de cuir et enseigne la boxe chinoise. Elle est directrice du foyer d’accueil pour femmes battues et a bien entendu présenté Martina, une femme pauvre et anonyme à Guido pour qu'il la défende. Pour autant, les femmes qu'il croise lui font toujours de l'effet et notamment sœur Claudia et les informations qu'elle lui donne à propos des arts martiaux dépassent largement le cadre de ses cours sur la boxe chinoise. Chacune de leurs rencontres a quelque chose d'électrique, de magnétique même, un peu comme si Guido était subjugué par elle, tout comme elle d'ailleurs. Cela en fait un personnage assez énigmatique qui, à la fin, lui raconte son histoire ! Pourtant, il vit avec Margherita dont il est amoureux. C'est un homme cultivé, humain, humaniste, intuitif, consciencieux que nous voyons dans l'exercice de son métier d'avocat dans d'autres affaires qu'il est amené à défendre, ce qui égare un peu le lecteur. Cela en fait, non pas un « giallo » comme disent nos amis italiens, puisqu'il il n'y a pas vraiment d'enquête, mais un compte rendu des débats devant la Cour, ce qui en fait un authentique roman judiciaire qui ne fait pourtant pas l'impasse sur le suspense.

    Ce roman (son deuxième) se lit bien, même pour moi en italien, et c'est toujours un plaisir d'aborder cet auteur comme je l'avais fait un peu par hasard avec « Testimone inconsapevole »[Il s'agissait de son premier roman auquel il fait d'ailleurs plusieurs allusions]. J'ai apprécié les descriptions du texte, sa sensibilité et son humour, mais peut-être un peu moins les références au code pénal italien, ce qui, chez Carofiglio est pardonnable puisqu'il est lui-même magistrat. Ce roman mêle la violence faite aux femmes, l'inceste mais aussi le temps qui passe pour Guido, la vieillesse qui vient et la déprime qui accompagne tout cela. Quant à l'épilogue, il est assez inattendu et présente sœur Claudia comme une femme vraiment hors du commun .

    © Hervé GAUTIER – Mai 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

  • Comment braquer une banque sans perdre son dentier - Catharina Ingelman-Sundberg.

    La Feuille Volante n°1041– Mai 2016

    Comment braquer une banque sans perdre son dentier - Catharina Ingelman-Sundberg. - Fleuve Éditions

    Traduit du suédois par Hélène Hervieu.

    Rien que de lire le titre et la 4° de couverture, c'est déjà tout un programme. Il allait être question de pacemakers, de listes de médicaments, de déambulateurs, de rhumatismes, de fractures du col du fémur… Pour une fois qu'on met les vieux en scène autrement qu'avec le scrabble, les verres de vin rouge, le tricot ou la belote ! Ils sont donc donc cinq, pensionnaires de la même maison de retraite suédoise et chantant dans la même chorale, qui soudain prennent conscience que les prisonniers incarcérés ont une meilleure vie qu'eux. La solution s'impose donc d'elle-même, ils vont devenir délinquants et après pas mal de réflexions et d'hésitations, le braquage d'une banque s'impose, même si cela ne se fait plus depuis longtemps ; une attaque de transports de fonds suffira donc. Mais, c'est pour la bonne cause : ils prendront aux riches pour donner aux pauvres, pour améliorer le sort des pensionnaires des maisons de retraite et, bien entendu, iront en prison, leur véritable objectif, drôle d'idée quand même ! C’est vrai que personne ne pourrait soupçonner une bande de vieillards séniles avec leurs déambulateurs. C'est vrai aussi que, dans ce genre d'exercice, ils sont plutôt novices, des coups d'essais s'imposent donc, entre jouer les rats d’hôtel et les dévaliseurs du musée de Stockholm, et pas du tout par amour de l’impressionnisme français ! Ils sont aidés involontairement en cela par le directeur de leur maison de retraite qui file la parfait amour avec l'infirmière chargée des soins, ainsi la surveillance est quelque peu relâchée et leur départ passe inaperçu. Dans leurs entreprises, ils font pourtant ce qu'ils peuvent, pensent au plus petits détails, s'inspirent des romans policiers anglais, font preuve de beaucoup d'imagination. Ils vont même jusqu'à s'accuser du vol des tableaux, à donner des renseignements précis, mais on les prend pour des affabulateurs. Malheureusement, il y a toujours un grain de sable qui se loge dans l'engrenage et qui fait tout foirer. C'est le début d'un polar hilarant aux multiples rebondissements dans lequel la police ne prend pas vraiment au sérieux la disparition de ces cinq vieillards de leur établissement. Quant à leurs idées reçues sur la prison et sur l’argent qu'ils voulaient partager, ils vont un peu évoluer. Et leurs manigances bancaires n’attirent pas que l’attention de la police !

    C'est un livre léger (malgré ses plus de 400 pages) et agréable à lire malgré les invraisemblances qu'on lui pardonne aisément. Cependant, en le lisant, j'ai eu plusieurs impressions. D'abord la morale est sauve, mais attendais-je vraiment autre chose de cette aimable plaisanterie ? En outre, j'ai eu un sentiment étrange et peut-être bien éloigné de la farce qui veut nous être offerte. Quand on a mené une vie rangée, encombrée de difficultés, d’interdits et de tabous, quand vient la vieillesse, et avec elle une certaine mais ultime liberté, c'est aussi la dernière occasion de faire ce qu'on n'a pas pu réaliser avant, alors on se lâche et c'est sans doute ce que font ces cinq compères. Ils ont peut-être envie d'autre chose que d’attendre la mort, une dernière fois envie d'exister, de faire quelque chose, d'avoir leur quart d'heure de gloire surtout dans une société qui ne veut plus d'eux. Ils ont peut-être l'excuse d'avoir été abandonnés dans ce mouroir par leurs enfants qui attendent impatiemment l'héritage. Allez savoir ? Moi j'y ai vu cet aspect des choses, au-delà de l'humour réel que le titre laissait prévoir, mais peut-être n'ai-je rien compris ?

    © Hervé GAUTIER – Mai 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

  • Les chiens de Riga - Henning Mankell

    La Feuille Volante n°1040– Mai 2016

    LES CHIENS DE RIGA– Henning MANKELL – Éditions du Seuil.

    Traduit du suédois par Anna Gibson.

    On a retrouvé dans un canot dérivant sur la Baltique, au large du port suédois d'Ystad, le corps de deux Russes, bien habillés, assassinés après avoir été préalablement drogués et torturés. Wallander est chargé de l'enquête alors qu'il est encore bouleversé par la mort de son collègue Rydberg, victime d'un cancer et préoccupé par l'état de santé de son père. Cela débute mal avec l'assassinat de Liepa, un major letton venu en renfort, la disparition de pièces à conviction, le transfert du dossier à Riga en Lettonie où la présence de Wallander est temporairement requise. Dès son arrivée dans cette ville, il est amené à s'intéresser à la mort mystérieuse du major mais les zones d'ombre se multiplient autour de cette affaire dont les méthodes sont inspirées par l'ancienne Union Soviétique. Très tôt le commissaire pense que l'enquête sur les Russes du canot et l'assassinat du major sont liés mais ses investigations sont contrariées par des écoutes téléphoniques et une surveillance que n’aurait pas renié de KGB. En Lettonie il est confronté à l'existence de complots, de corruption, de chantage, de trafic de drogue qui faisaient l’objet des recherches du major mais aussi à des dissensions et des jalousies entre collègues avec leurs inévitables délations et flagorneries. C'est aussi la combinaison de mensonges, de non-dits, de demi-vérités, de fausses pistes et d’enchaînements bien réels qui débouchent sur la mort d'un homme apparemment trop intègre. C'est donc autre chose que les banales affaires qui font l’ordinaire policier du commissaire et ce d'autant plus que, pris dans une sorte de logique du désespoir, il finit par faire une affaire personnelle d'une enquête qui ne le regarde plus, au point même d'exposer sa propre vie. De plus, à 43 ans, notre commissaire qui ne s'est jamais remis de la séparation d'avec sa femme, a un peu de mal à apprivoiser sa solitude dépressive avec de l'alcool, doute de son métier et ce n'est pas cet épisode letton, avec ses connotations personnelles, ses recherches longtemps vaines et chaotiques de documents et ses erreurs d'appréciations qui vont le remettre sr les rails. Il est certes, de par son métier, en contact permanent avec le côté obscur de la nature humaine mais là cela va prendre des proportions inattendues et lui révéler le vrai visage des pays baltes et peut-être lui faire apprécier la vie dans son beau pays.

    C'est un roman policier plein de suspense, aux ramifications internationales, où plane en permanence le fantôme de Rydberg, où pour Wallander l'assassin qui se dérobe en permanence peut prendre l’apparence banale d'un policier comme d'un tueur nostalgique de l'ancien ordre soviétique, où il a l'impression d'assister à une sorte vendetta secrète dont il ne maîtrise ni les raisons ni les conséquences. Le texte, riche en rebondissements, bien construit, est entrecoupé de phrases en italiques qui se font l'écho des remarques intimes et désespérées du commissaire sur une situation qui lui échappe de plus en plus au fil de ses investigations.

    Comme toujours, cela a été pour moi, un bon moment de lecture.

    © Hervé GAUTIER – Mai 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

  • L'uomo nero et la bicicletta blu - Eraldo Baldini

    La Feuille Volante n°1039– Mai 2016

    L'OUMO NERO E LA BICICLETTA BLU – Eraldo Baldini – Einaudi.

    Nous sommes en Août 2010 dans la plaine du Pô et il fait chaud. Gigi, le narrateur se souvient de cet été de 1963 quand il avait dix ans. A cette époque, le pays était pauvre et le temps semblait s’être arrêté dans ce petit village de Romagne, Bagnago. Pour lui c'est encore l'enfance, l'insouciance, heureuse, l'école mais surtout les jeux dans la campagne, les parties de pêche avec les copains, les menus larcins... Mais c'était aussi cette bicyclette bleue avec des garnitures chromées dont le garçon rêve parce qu'il l'a vue en vitrine mais dont il sait aussi que ses parents ne peuvent la lui offrir. Aussi inventera-t-il des petits boulots et surtout pas mal d'astuces pour réunir les vingt mille lires nécessaires pour cet achat ; une occasion aussi pour le lecteur de découvrir traditions et coutumes de ce microcosme rural.

    Ce roman se caractérise par le nombre de ses personnages, il Morto, un homme qui est considéré comme mort à la suite d'une inondation alors qu'il est bien vivant mais que sa femme persiste à ne pas le reconnaître, La Tugnina, une vieille femme jamais à cours de fables, surtout celles qui parlent de « l'homme noir » (L'uomo nero)qui mange tout le monde, transformant le « happy end » traditionnel de ses contes merveilleux en chute fatale ... et Gigi y croit. C'est un peu cet homme noir qui est le symbole de cette enfance qui s'en va, le passage au monde réel… Le Capitaine au mystérieux passé incarne pour le garçon cet « homme noir » et le halo d’interdits et de tabous qui l'entoure prend pour Gigi une dimension magique. Sa famille est aussi originale : Le père est éleveur de bétail, fier de son honnêteté mais sans un sou en poche et qui surtout est amoureux fou de Maryline Monroe, le grand-père est invalide de guerre, toujours le fusil à la main, la mère fait des miracles pour nourrir cette famille pauvre et Enrico, le frère est un garçon fourbe, odieux et opportuniste...

    Puis, un beau jour arrive de la ville Allegra, une enfant de la classe bourgeoise dont la beauté va révolutionner tout le village et à laquelle Gigi ne sera pas insensible. Pour lui elle est différente des autres filles du pays et ils partagent ensemble une amitié quasi fraternelle. Le Père de Gigi devient chômeur, son grand-père sent la vieillesse et la mort arriver, sa mère fait ce qu'elle peut pour maintenir l'unité de sa famille. Pour s'offrir sa bicyclette, Gigi est contraint de travailler et cela aussi précipite son passage dans l’âge adulte, adouci peut-être par le visage d'Allegra. Nous sommes en 1963 et le monde est bouleversé. Cela va affecter aussi ce petit coin de Romagne et ce garçon va ainsi d'un seul coup sortir du monde idyllique de l'enfance pour entrer dans un autre qui l’est beaucoup moins, fait de déceptions, de remords, de deuils. C'est sans doute et peu ou prou l'itinéraire de chacun d'entre nous. C'est un roman écrit simplement, à travers des anecdotes parfois savoureuses et avec un humour qui, à la fin fait place à une réelle émotion et une authentique nostalgie. J'ai lu ce roman dans le texte et parfois à voix haute pour la beauté et la musicalité de la langue italienne.

    Eraldo Baldini, est un écrivain italien, à ma connaissance non encore traduit en français.

    © Hervé GAUTIER – Mai 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com ]