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la feuille volante

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  • FABLE D'AMOUR - Antonio Moresco

    N°993– Novembre 2015

     

    FABLE D'AMOUR Antonio Moresco- Éditions Verdier.

    Traduit de l'italien par Laurent Lombard.

     

    Comme le titre l'indique, c'est une fable, il n'y a donc rien d'étonnant à ce qu’elle commence par la traditionnelle formule qui fait toujours rêver « Il était une fois »…Il y est question d'un clochard, Antonio, un de ces hommes sans visage qui tendent la main et dont on évite de croiser le regard dans la rue. Son seul ami est un pigeon blessé qui servira de passeur dans cette histoire et avec lequel il partage sa maigre pitance glanée dans les poubelles de la ville. Ils ne parlent pas le même langage mais ils se comprennent. Comme dans toute les fables il y a du merveilleux et celui-ci a le visage d'une jeune fille, Rosa, qui l'arrache sans raison à l'enfer de la rue, change sa vie et devient son amante. Elle est aussi belle qu'il est laid, aussi resplendissante qu'il est transparent. Bref, ils ne se ressemblent pas. Alors pourquoi lui et pour quelle raison sa vie change-t-elle ainsi du jour au lendemain, la fable ne le dit pas. Veut-elle faire une bonne action, vivre un rêve personnel, s'acheter une bonne conscience ou est-elle à ce point possédée par cette culpabilité judéo-chrétienne qui inspire souvent nombre de nos actions ? Ce qu'elle dit en revanche c'est que la chance tourne pour Antonio et sans plus de raison qu'avant, Rosa se désintéresse soudain de lui, le précipite dans sa vie d'avant faite de peur, de faim, d'insécurité. Il s'ensuit sous la plume de l'auteur une violente diatribe contre les femmes, leur inconstance, leurs fourberies, leurs trahisons mais aussi contre les hommes, leur suffisance, leur naïveté, bref contre la nature humaine qui ne vaut décidément pas cher, capable de tout détruire autour d'elle et même l'amitié comme l'amour ne résistent pas à ses attaques. Toutes ces grandes idées généreuses et altruistes ne pèsent pas bien lourd, ne sont que du vent et Antonio prend soudain conscience de cette cruauté. Pourquoi fait-on ce qu'on regrette ensuite, comment change -t-on au point de devenir quelqu'un d'autre que soi-même on ne reconnaît plus ?

     

    C'est un conte semblable à celui de notre enfance, un conte de fée, celui du Prince Charmant et de la petite mendiante qui l'épouse, ils s’aiment, sont heureux et ont beaucoup d'enfants selon la formule consacrée, sauf que là les rôles sont inversés, comme si cela était la prise en compte du changement de la société et que ce texte s'adresse aux adultes. Comme nous sommes dans le domaine du merveilleux, l'auteur nous fait voyager au-delà de la vie. Pourquoi pas ?

     

    Le livre refermé qu'en reste-t-il ? Comme celles de La Fontaine, cette fable a une morale, cette histoire se termine bien et l'auteur tient a son « happy end ». Ce que je retiens cependant, c'est cette image de la nature humaine, capable du meilleur comme du pire, surtout du pire, qu'il ne faut se fier ni aux apparences ni aux certitudes, que l'homme est un prédateur pour ses semblables, que l'amour n'existe pas, que tout ce décor qu'on voudrait idyllique n'est qu'une illusion, qu'il n'y a pas de havre de paix, même dans la mort, que Dieu n'existe pas davantage que les hommes généreux, qu'il n'y a pas de paradis, que l'enfer est ici, qu'il n'y a rien à espérer que la solitude et que la mort. Bien sûr, cela se termine bien sinon ça ne serait pas une fable sans cela, mais ça ne me fera pas changer d'avis sur la nature humaine. Face aux réalités de cette vie, j'aime bien me réfugier dans les livres pour voir le monde autrement, même si l'image qu'ils en donnent n'est pas la bonne, mais là j'ai quand même été un peu déçu.

     

    Hervé GAUTIER – Novembre 2015 - http://hervegautier.e-monsite.com

  • La neige de l'amiral

    Avril 1992

    n°103

     

    La neige de l'amiral – Alvaro Mutis – Éditions Sylvie Messinger .

     

    Sous la forme d'un journal de bord rédigé sur du papier de hasard, El Gaviero nous relate sa remontée rocambolesque du fleuve équatorial Xurando à la recherche de l'argent. Comme toujours, il note sur lui-même son éternelle remarque « Je suis au plus haut point intrigué par la manière dont ma vie est une répétition d'échecs, de décisions erronées au départ, de voies sans issue qui, mises bout à bout seraient tout compte fait l'histoire de mon existence ».

     

    C'est encore une fois l'histoire d'un voyage, c'est à dire d'une fuite aux côtés d'un capitaine alcoolique et désespéré … et, par intermittence la compagnie d'un major énigmatique qui lui sauve la vie mais qui avait choisi d'abréger la sienne en venant vivre dans cette forêt « Ici ou là-bas, c'est la même chose, seulement ici, ça va plus vite ! » dit-il au capitaine qui le comprend.

     

    Le véritable but d'El Gaviero semble être les scieries situées aux sources du Xurando. Autour d'elles se bâtissent des légendes complaisamment entretenues par le lamaneur et le mécanicien du bord… puis, rapidement, tout cela perd de son intérêt.

     

    Dans ce voyage qui ressemble fort à un retour à ses origines inconnues, avec en toile de fond la Cordillère, il croise la mort, la sienne d'abord qu'il réussit à éviter, celle du capitaine ensuite qu'il découvre un matin, pendu… puis le naufrage fatal de l'esquif qu'il venait de quitter quelques heures auparavant.

     

    Dans sa tête demeure l'image d'une femme, Flor Estevez et de « la neige de l'amiral », établissement perdu dans la montagne qu'il retrouve vide et délabré.

     

    Ce livre est une approche supplémentaire du personnage d'El Gaviero, marin énigmatique et solitaire en perpétuelle errance, personnage romanesque mais Ô combien attachant dû au talent à chaque fois renouvelé du poète Alvaro Mutis.

     

    © Hervé GAUTIER.

  • LA DETTE - Mike Nicol

     

    N°987– Novembre 2015

     

    LA DETTE Mike Nicol – J'ai lu.

    Tome 1 de la trilogie « Vengeance »- Traduit de l'anglais (Afrique du sud) par Estelle Roudet.

     

    Mace Bishop, le blanc et Pylon Buso le noir sont les deux héros de ce polar gore qui se déroule au Cap. Ce sont deux anciens mercenaires et trafiquants d'armes pour le compte de l'ANC qui se sont reconvertis pour une retraite tranquille dans la protection d'amateurs de safaris chirurgicaux fortunés. Autant dire qu'ils ont oublié l'emploi de la kalachnikov qui fut longtemps leur outil de travail. Tout aurait été pour le mieux dans le meilleur des mondes s'il n'y avait eu une vieille affaire de dette d'honneur et aussi un petit chantage autour d'un magot planqué aux îles caïmans, ce qui va les obliger à reprendre du service. Ils sont contactés par un ancien compagnon de route, Ducky Donald, le bénéficiaire de cette fameuse dette, dont le fils, Matthew est gérant d'un boite de nuit qui est une plaque tournante de la drogue. Il est menacé par la « Pagad », une association qui lutte contre le trafic de stupéfiants et que représente Sheemina February, une avocate énigmatique et un peu sulfureuse qui est une vieille connaissance de Mace et qui lui rafraîchira la mémoire sur un passé qu'il espérait définitivement enfoui. Tel est point de départ de ce polar rugueux et noir où la violence éclate à chaque page et le suspens est distillé à travers un style minimaliste et un rythme effréné. C'est aussi un portait sombre de cette société sud-africaine pas vraiment meilleure que les autres, loin des clichés touristiques ordinaires. Pourtant la description du Cap est convaincante avec d'un côté les riches quartiers blancs et de l'autre les ghettos où vivent les noirs, pauvres et souvent malades du SIDA. Bref une lecture prenante, dynamique, bien dans le style polar noir que j'ai découverte grâce à  Babelio (« Masse Critique ») et aux éditions « J'ai lu » que je remercie. Peu familier de ce genre, j'ai quand même été un peu surpris mais je respecte la travail de l'auteur.

     

    Les personnages ne manquent pas durant ces 600 pages, ce qui nuit un peu à l'intérêt de ce volume et rend un peu laborieuse sa lecture. Je retiens surtout les femmes et si l'une d'elles est douce maintenant, les autres ne sont pas des plus tranquilles, à la fois déjantées, troublantes, dangereuses ou sexy. Avec eux nos deux lascars vont aller au devant d'ennuis divers qui sont directement issus de leur passé fangeux dont souhaite se souvenir Sheemina. L'auteur nous embarque donc dans des affaires variées depuis l'enlèvement d'enfant jusqu'aux trafics d’armes, de drogue et de diamants mais aussi, pour que le panel soit complet, meurtres, règlements de compte et affaires louches, contrats qui tournent mal y compris la gestation pour autrui au profit de deux homosexuels italiens fortunés, guerre civile, carnaval et terrorisme islamique... ce qui dilue un peu l'attention du lecteur mais maintient le suspens. Nos deux héros étaient des brutes sans scrupules mais l'auteur nous donne maintenant à voir une toute autre image de Mace, ex-baroudeur lovelace devenu père de famille, amoureux de son épouse et qui culpabilise pour l'état de sa fille paralysée.

     

    Quant à cette dette dont on nous parle tout au long de ce roman, nous le saurons qu'à la fin ce qu'il en est, mais partiellement seulement puisque nous avons en mains le premier tome de cette trilogie. Ce serait plutôt une forme de vengeance. C'est quand même une performance d'avoir réussi à parler à son lecteur d'une chose pendant si longtemps et de ne lever partiellement le voile qu'à la fin.

     

    Hervé GAUTIER – Novembre 2015 - http://hervegautier.e-monsite.com

  • CELLES DE LA RIVIERE - Valérie Geary

     

    N°985– Novembre 2015

     

    CELLES DE LA RIVIERE Valérie GearyÉditions Mosaic.

    Traduit de l'américain par Marylin Beury.

     

    Sam, une jeune fille tout juste sortie de l’adolescence et Ollie, encore enfant, jouent au bord de la rivière Crooked. Elles découvrent le cadavre d'une femme flottant entre deux eaux. Les deux sœurs ne s'attendaient guère à ce spectacle qui les bouleverse d'autant plus que cette morte leur rappelle leur mère disparue quelques semaines plus tôt. Depuis, Sam est perdue sans elle mais Ollie est depuis devenue complètement muette comme elle l'avait été quatre ans auparavant à la mort de sa tante Charlotte. A la suite de la découverte du cadavre de la rivière, une enquête et ouverte, menée par l'inspecteur Talbert et dans le pays on se méfie de leur père, un être marginal, surnommé « Ours », qui vivait ans un tipi, ayant abandonné femme et enfants. Pour la police et aussi pour la population de cette petite ville pétrie de préjugés et de rancœurs, il fait figure de coupable idéal. En effet la situation familiale des deux filles était un peu compliquée puisqu'elles n'habitaient plus chez leur père depuis deux ans même si leurs parents n'étaient pas officiellement séparés. Depuis la mort de leur mère elles étaient revenues vivre avec lui. A certains indices les deux enfants finissent par penser que leur père est responsable de l’assassinat de cette femme trouvée dans la rivière et ce d'autant qu'il n'a sûrement pas tout dit. Pour ne pas le perdre comme elles ont perdu leur mère et pour ne pas aller vivre chez leur grands-parents à Boston, elles décident de mentir pour le protéger bien qu'il ait été arrêté comme principal suspect.

     

    Avant que le éditions Mosaic, que je remercie, ne me fassent parvenir ce roman, je ne connaissais pas l’œuvre de Valérie Geary. J'avoue que ce livre m'a quelque peu déconcerté. La page de garde annonce effectivement qu'il s'agit d'un roman mais le premier chapitre donne plutôt à penser que le lecteur va avoir affaire à un « policier ». D'une certaine façon, c'est un peu le cas puisqu'il y a un meurtre, sauf que les fonctionnaires de police font montre d'une particulière inexistence. Les investigations, d'ailleurs fort rocambolesques, sont menées par Sam elle-même qui ne croit pas à la culpabilité de son père, avec toute la naïveté et la spontanéité de l’adolescence dans laquelle elle entre. Et bien entendu en toute illégalité ! Elle est, en cela soutenue, un peu malgré elle cependant, par Ollie qui, bien que muette est adepte des sciences paranormales correspond avec des fantômes et des esprits. Elle voit et entend des choses que les autres personnes autour d'elle ne perçoivent pas. Le roman est assez bizarrement construit qui donne la parole alternativement à Sam et à Ollie et c'est à travers leurs yeux et leurs craintes intimes, leurs rêves, leurs visions que se déroule ce récit. Je veux bien que ceux qui ont perdu un être cher soient l'objet d'hallucinations mais quand même ! Le lecteur découvrira ce récit émaillé de mensonges, de secrets, de on-dit et de non-dits, ce qui épaissit grandement le mystère qui entoure la personnalité d'Ours...

     

    La lettre d'accompagnement indique que ce roman doit beaucoup à la propre histoire de l'auteure. J'avoue que ce détail me laisse dubitatif, entre autobiographie et imagination créatrice. Je note cependant que ce roman m'a tenu en haleine jusqu'à la fin avec un sens particulier et vraiment peu ordinaire du suspens. Il est bien écrit (bien traduit?) et procure une lecture fluide et fort agréable. Au début, certes l'auteure présente les personnages et définit l'intrigue mais il y a des longueurs dues notamment à des descriptions de la nature environnante, des abeilles, ce qui dilue un peu l'attention. J'ai lu ce roman comme un récit initiatique dramatique pour les deux filles qui ainsi quittent l'enfance et entrent de plain-pied dans le monde brutal des adultes. C'est aussi une sorte de deuil de la famille, l'absence de leurs parents que cette histoire raconte pour les deux filles. A titre personnel, je communie à ce genre d'épreuve qui marque durablement l'existence future de ceux qui la vivent. Pour autant l'épilogue lui aussi m'a un peu déconcerté.

     

    Hervé GAUTIER – Novembre 2015 - http://hervegautier.e-monsite.com

  • NEVERHOME - Laird HUNT

    N°983– Novembre 2015

     

    NEVERHOMELaird HUNT - Actes sud.

    Traduit de l'américain par Anne-Laure Tissut.

     

    Nous sommes pendant la guerre de Sécession aux États-Unis et Constance, habite avec son mari Bartholomew dans une ferme de L’Illinois où ils vivent ensemble un bonheur tranquille. Cette guerre réclame la présence sous les armes de cet homme, faible de constitution et qui n'a vraiment rien d'un soldat. Parce qu'elle est dotée d'une forte stature, qu'elle n'a peur de rien, qu'elle sait tirer au fusil, elle se travestit en homme, revêt la tunique bleue de l'armée du Nord et part sous le nom de Ash Thompson. Cette femme est présentée comme un être robuste et son mari comme quelqu’un de fragile.

     

    C'est là une décision qu'elle prend pour remplacer Bartholomew qu'elle aime à la folie. Elle va donner le change dans cet univers de combattants masculins, acquiert même le surnom de « Gallant Ash », Ash le galant, pour avoir donné sa veste à une jeune fille dont le corsage était déchiré, va rencontrer le fantôme de sa mère morte avec qui elle entretient une conversation permanente et intime, gagnera l'estime de tous ces hommes, souvent des soudards, qu'elle surpasse largement en valeur humaine et en qualités militaires, mais toujours en tant « qu'homme ». Elle se révèle en effet être un excellent « soldat », rusé et courageux et sa bravoure va même jusqu'à être connue dans le camp d'en face où on sifflote « La ballade de Galland Ash ». Tout au long du récit, elle va raconter à son mari resté à la ferme, dans des lettres, son épopée guerrière avec ses scènes de combat et ses drames.

     

    Dans les armées de cette époque, il y a toujours eu des femmes qui suivaient les régiments dont elles assuraient l'intendance comme cantinières ou blanchisseuses. Ici, c'est différent et j'avoue que, au début, je n'ai pas tellement cru à cette mascarade d'une femme qui se fait passer pour un homme et combat sous l'uniforme pendant cette guerre civile sans que personne ne s'en aperçoive. Compte tenu des circonstances, on ne devait pas être très regardant sur la procédure d'incorporation, particulièrement sur la visite médicale, et tout engagement était bon à prendre. Pourtant, il semblerait que selon les recherches effectuées, d'autres femmes firent cette guerre, déguisées en hommes. Le roman indique en effet que Constance en rencontre quelques-unes. Pourtant cette situation n'était pas vraiment idyllique et il fallait que ces femmes soient effectivement solides parce que non seulement elles affrontaient les balles, la faim, la peur, mais quand elles étaient découvertes, quand leur subterfuges était dévoilé, elles étaient lourdement punies comme ce roman le révèle. On accuse en effet Constance d'être une espionne, on l'emprisonne, on l'humilie par des corvées dégradantes et on menace même de la pendre. Ce livre est donc un hommage qui leur est rendu d'autant que l'histoire, les hommes, ont cherché à effacer ces actions individuelles dans la mémoire collective. Après tout, même si la guerre est traditionnellement une affaire d'hommes, dans tous le conflits les femmes ont su prendre leur part en luttant pour leurs convictions.

     

    J'ai lu ce roman comme une épopée mais aussi comme une formidable histoire d'amour de cette femme pour son mari. Non seulement elle le remplace dans ce conflit, risque sa vie dans cette lutte fratricide, mais cet acte héroïque n'est pas une fuite puisqu’elle entretient avec lui une correspondance suivie et lui renouvelle à chaque fois son attachement et son amour.

     

    Hervé GAUTIER – Novembre 2015 - http://hervegautier.e-monsite.com

  • VENUS D'AILLEURS - Paola Pagani

    N°978– Octobre 2015

     

    VENUS D'AILLEURS Paola Pigani -Éditions Liana Levi.

     

    Mirko et Simona sont Albanais et frère et sœur, tout juste âgés de 20 ans. En cette fin du XX° siècle, ils viennent du Kosovo déchiré par la guerre. En passant par l'Italie et par un centre de transit en France, ils connaissent toutes les étapes et les épreuves que doivent traverser les réfugiés puis s'installent à Lyon où ils trouvent du travail, elle dans un magasin de vêtements, lui sur les chantiers. Le frère et la sœur ne se ressemblent pas, Simona est combative, ne s'en laisse pas compter, noue des amitiés, ne manque pas une occasion de s'affirmer et souhaite surtout s'intégrer. Elle veut faire oublier qu'elle est « une fille de l'Est » tandis que lui vit plutôt dans la nostalgie de son pays et exprime son désarroi dans des graffs, malgré la violence et la racisme qui hantent ces lieux, mais pas seulement. Elle s'implique plus que lui dans l’apprentissage du français qui est le gage d'une intégration réussie.

     

    C'est dans ces endroits un peu flous que fréquentent les graffeurs que Mirko rencontre Agathe et un amour fragile naît entre eux.

     

    Cette histoire est rendue par petites touches parfois poétiques. Le problème qu'elle soulève est évidemment d'actualité mais j'avoue y être entré difficilement. J'ai, en revanche, été sensible à un personnage secondaire qu'est celui du bouquiniste, une sorte de marginal sympathique qui propose à Mirko de découvrir le français à travers les livres de Blaise Cendras et de Prévert qu'il lui donne. C'est plutôt une bonne école et un belle approche de notre langue, il lui parle d'une autre guerre, la deuxième, de la Résistance dont Lyon fut un haut-lieu, lui offre un vieil atlas comme pour lui dire que nous appartenons tous au monde.

     

    Hervé GAUTIER – Octobre 2015 - http://hervegautier.e-monsite.com

  • LETTRES A MA MERE

    N°976– Octobre 2015

     

    LETTRES A MA MERE Présentées par Didier Lett - Le Robert.

     

    Les relations que les enfants ont avec leur mère sont complexes. Cette femme leur a certes donné la vie mais les véritables liens se tissent entre eux au cours de leur existence en fonction des choix opérés, de l'éducation, de la place de chacun au sein de la famille, des préférences affichées ... Bien entendu, ils sont différents en fonction du sexe des enfants, de leur sensibilité, de l'attitude des parents. Les différentes civilisations ont mis en exergue ces liens. Il y a sur ce sujet tout une littérature abondante, d'ailleurs contradictoire, présentant la mère soit comme un être qui se sacrifie pour ses enfants soit un monstre d’égoïsme qui au contraire ne pense qu'à ses intérêt au détriment de sa propre famille. La mère est un personnage qui a été souvent idéalisé mais abusive, aimante, directive ou possessive, ce sont là bien souvent des qualificatifs qui s'attachent à cette mère qui inspirent à ses enfants de l'amour autant que de la haine. Les termes de ces correspondances filiales en font foi, soit touchants et tendres, soit formels, pleines de rancœurs, de reproches ou d'incompréhensions. Elles sont le reflet de la vie et de ces liens familiaux difficiles ou passionnés. Correspondances de gens célèbres ou de quidams, lettres ordinaires ou de guerre, quand la mort menace, qu'on attend une consolation pour un déboire amoureux ou un deuil, qu'on demande des conseils, de l'argent, des encouragements ou qu'on y exprime ses regrets de l'enfance, c'est souvent à sa mère qu'un enfant s'adresse[dans ce choix de Didier Lett, le père est souvent mort prématurément]. Les échanges épistolaires entre mère et fille adolescente sont parfois durs et marquent ainsi la différence de génération, mais quand les combats font rage et que la mort rôde pour les soldats, c'est bien souvent leur mère qu'ils appellent. Malgré des liens familiaux difficiles, les enfants remercient souvent leur mère pour ce qu'elle a été, pour l'éducation, l'exemple et l’amour qu'elle leur a donné.

     

    Les lettres que Didier Lett a colligées sont majoritairement écrites à leur mère par des fils ayant atteint un certain âge, rares sont celles qui émanent d'une fille ou plus rares encore, celles écrites par une mère à son enfant. Ce choix est révélateur puisqu'on a toujours privilégié dans l'histoire épistolaire les lettres masculines et d'adultes au détriment de celles des femmes, des filles et des jeunes enfants. Ces lettres sont aussi principalement récentes mais certaines autres, plus anciennes, permettent de se faire une idée des mœurs, des croyances, du mode de vie, des relations familiales, de la culture de leur époque, c'est une véritable chronique vivante. Il y est souvent question de séparation entre une mère et sa fille, éloignée d'elle par le mariage comme chez Mme de Sévigné ou chez Léopoldine Hugo. On connaissait l'attachement d'Antoine de Saint-Exupéry à sa mère, plus étonnant sans doute sont les liens qui unissaient Le Corbusier à la sienne. C'est Robert Brasillach, écrivain collaborationniste, recherché à la Libération qui se livre pour que sa mère soit délivrée par la Résistance qui la retient captive. Plus surprenante encore est cette lettre de Simenon à sa mère, décédée quelques trois an plus tôt où il déplore l'absence de liens entre eux, même s'il lui reconnaît des qualités. Étonnant, quoique bien en accord avec son personnage, est ce témoignage de Depardieu pour sa mère qu'il appelle « La Linette » et malgré tout émouvant est son aveu.

     

    Entre les hommes et les femmes, l'amour, surtout s'il se décline dans le mariage, est une chose fongible et consomptible. Dans ce recueil, obtenu dans le cadre de « Masse critique », ce dont je remercie Babelio et les éditions Le Robert, les lettres publiées montrent que l'appartenance à une famille ressert ce lien. Le fait pour une femme de donner la vie à des êtres qui n'ont pourtant rien demandé, c'est à dire de les projeter dans un monde hostile et, bien souvent de les charger de poursuivre l’œuvre parentale jusque dans la progéniture, lui donne une dimension différente. La filiation qui en résulte crée un attachement particulier entre une mère et son enfant, ce dernier trouvant souvent les mots pour l'exprimer simplement tout en craignant de ne pas être à la hauteur des espoirs qu'on a mis en eux. Qu'elle soient griffonnée sur un bout de papier ou sur un riche vélin, une missive est toujours, à mon avis, un moment fort, plus qu'un SMS ou qu'un e-mail plus communs aujourd'hui, parce qu'on peut la toucher, la sentir, la plier, la garder… On confie à la feuille blanche qui est pourtant un fragile support, surtout au pas de la mort, et en quelques mots, tout ce qu'on n'a pas pu dire avec de longs discours tout au long de son parcours sur terre. C’est une ultime trace laissée dans cette vie dont nous ne sommes que les modestes usufruitiers.

     

    Hervé GAUTIER – Octobre 2015 - http://hervegautier.e-monsite.com

  • GLOSE

     

    N°975– Octobre 2015

     

    GLOSE Juan José SaerLe Tripode.

    Traduit de l'espagnol par Laure Bataillon.

     

    Nous sommes quelque part dans une ville d'Amérique du sud, le 23 Septembre 1961 et Angel Leto comptable de son état, mal dans sa peau, décide sans raisons apparentes de se promener en ville au lieu de se rendre comme chaque jour à son bureau. Chemin faisant, il rencontre une vague connaissance, le Mathématicien, homme athlétique en costume blanc et fort élégant. Ensemble, ils évoquent l'anniversaire des soixante cinq ans du poète Washington Noriega, fête à la quelle ni l'un ni l'autre n'ont assisté, Leto parce qu'il n'y était pas invité, le Mathématicien parce qu'il était en voyage en Europe. Ce dernier évoque pour Leto cet anniversaire à travers la relation que lui en a fait un certain Bouton. Ainsi chacun cherche-t-il à « gloser », c'est à dire à commenter un fait dont il n'a pas eu personnellement connaissance. En réalité il ne se passe rien d'autre que ces bavardages, parfois médisants au termes desquels, plus on avancera dans la lecture de ce roman, moins on en saura, puisque les événements de cette soirée sont constamment parasités par leurs souvenirs personnels ! Le Mathématicien vit mal ses contradictions de classe et ne prise guère ceux qui appartiennent à la sienne. Leto, quant à lui est obnubilé par le suicide de son père. Dans cette relation pleine d'extrapolations plus ou moins surréalistes, il est un peu question de tout, comme du faux-pas d'un cheval ou de cette histoire de moustiques. Ainsi chacun donne son avis, fait des commentaires personnels, malvellants ou empreints d'une certaine mauvaise foi mais qui n'ont rien à voir avec le sujet qui les occupe puisqu'aussi bien nous avons là une somme de digressions, de résumés, de rappels, de reconstitutions de l'événement. Cela peut être passionnant ou carrément barbant, c'est selon.

    A cette heure la ville est particulièrement animée et la circulation est dense et des incidents vont venir troubler la narration des promeneurs. Cela ne les empêche pas de rencontrer Carlos Tomatis, un journaliste vantard qui va également donné sa version des faits et bouleversera les certitudes de nos deux marcheurs. Une autre version sera aussi donnée par un ami du Mathématicien qui lui racontera dix huit ans plus tard dans les rues de Paris, il pense à une autre fête qu'il regrette.

     

    Ce roman s'articule en trois parties qui en correspondent finalement qu'à la distance parcourue par les marcheurs (Les premiers sept cents mètres, les sept cents mètres suivants, les derniers sept cents mètres). Cette partition peut donner l'impression au lecteur qu'il s'agit d'un récit linéaire fort long par ailleurs mais ce n'est qu'une illusion puisque ces 300 pages du roman ne représentent en réalité qu'une heure de la vie de ceux dont il est question . A travers le passé et l'avenir ici évoqués, il est surtout question de la vie de Washington Noriéga à travers l'histoire de l'Argentine… C'est un véritable parcours labyrinthique

     

    Qu'est ce à dire en réalité ? Que la réalité est relative, les témoignages sujets à caution et parfois partiaux et contradictoires. La vie peut être regardée comme quelque chose d'instable, de chaotique et l'imagination quelque chose qui n'a pas de limite. En tout cas ce récit qui n'en n'est pas vraiment un emporte l'adhésion du lecteur par le style débridé des phrases

    Est-ce un exercice de style à la Queneau ou un récit aussi déjanté que celui que Perec nous offre dans « Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour » ? Cela m'a paru à moi comme quelque chose que j'aurais peut-être envie de poursuivre, dans une sorte d'écriture aussi déjantée que celle de l'auteur si, bien entendu, j'en avais le talent ou l'imagination, « n'est ce pas », comme dirait l'auteur.

     

    Hervé GAUTIER – Octobre 2015 - http://hervegautier.e-monsite.com