la feuille volante
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LE BOXEUR POLONAIS - Eduardo Halfon
- Le 21/10/2015
- Dans Littérature hispanique et ibérique
N°974– Octobre 2015
LE BOXEUR POLONAIS – Eduardo Halfon- Quai Voltaire.
Ce sont deux nouvelles assez courtes qui comportent ce recueil. De l'aveu même de l'auteur, c'est un genre littéraire dans lequel il s'exprime le mieux. Il me paraît important de commencer par la seconde au terme de laquelle cet écrivain guatémaltèque , juif polonais d’origine, ayant faut ses études aux États-Unis est invité à un colloque qui a pour thème « La littérature écorche la réalité ». C'est une formule assez sibylline qui, au milieu des insomnies qu'elle lui procure, lui fait penser à un film de Bergman. Il en vient à s'interroger sur l'interdépendance de la réalité et la littérature et conclue que cette dernière est, à ses yeux, synonyme de destruction puisque l'écrivain, même s'il souhaite en rendre compte avec précision, l'oublie. Cela l'amène à se remémorer une histoire que son grand-père lui racontait alors qu'il était petit. Le vieil homme lui révéla que le numéro tatoué sur son avant-bras était en réalité son numéro de téléphone qu'il ne parvenait pas à se rappeler. Plus tard, alors que son petit-fils a grandi et qu'il l'interviewe, le vieil homme lui parle du camps d’Auschwitz où il devait être exécuté. La veille, le hasard lui fait rencontrer un boxeur polonais qui, pendant toute la nuit, lui indique ce qu'il doit dire et ne pas dire aux Allemands qui le lendemain seront chargés de le juger et qui décideront de sa vie ou de sa mort. Le fait est qu'il a effectivement la vie sauve grâce à ses conseils. L'auteur décide donc, quelques années après, de raconter cette histoire qui fait l'objet de la première des deux nouvelles de ce recueil et qui apparemment lui convient parfaitement. Ce faisant, la littérature lui a donc permis de rendre compte de la réalité et non pas de l'écorcher.
Le hasard, toujours lui, fait que, longtemps après, l'auteur lit, publiée dans un journal guatémaltèque, l'interview de ce même grand-père sur sa détention et sa survie dans les camps de la mort. Le vieil homme révèle qu'il la doit simplement à ses talents de menuisier, les SS privilégiant effectivement les artisans qui leur rendaient des services et qu'ainsi ils sauvaient provisoirement de l'extermination. Il n'est donc plus question de ce proverbial boxeur polonais qui, tel Shéhérazade, a passé sa nuit à lui prodiguer des conseils. Dès lors, il a, en quelque sorte, la réponse à son questionnement sur la réalité et la littérature. Pourquoi son grand-père a-t-il déguisé la vérité derrière une histoire inventée ? L'auteur en conclue que la littérature est « comme le tour d'un prestidigitateur ou d’un sorcier, qui donne corps à la réalité et fait croire qu'il n'y en a qu'une. A moins que la littérature ne nécessite de détruire une réalité pour en construire une autre » Il y ajoute même une réflexion personnelle prétextant que la littérature devrait effectivement rendre compte de la réalité, que cela est à la portée de l'auteur mais qu'il est, peut-être malgré lui, sujet à l'oubli.
Derrière l'histoire relatée dans ces deux nouvelles, le thème de réflexion me paraît pertinent. Je note que, certes l'auteur, a rendu compte d'un souvenir personnel de son grand-père, mais que ce dernier l'a délibérément déguisé, peut-être parce qu'il ne voulait pas évoquer la triste réalité et qu'il préférait la travestir ainsi. D'ailleurs la supercherie de son numéro de téléphone procède de cette même démarche et rares sont les déportés qui ont accepté d'emblée de parler de leur détention dans les camps. On se souvient de la démarche de Jorge Semprun dans « L'écriture ou la vie ». C'est là un oubli volontaire et, quand un auteur choisit de relater ses souvenirs, et au cas particulier ceux de sa famille ce qui est, comme souvent un thème récurrent chez un écrivain, il fait effectivement un tri parmi eux. C'est un parti-pris parfaitement respectable qui ne fait que mettre en lumière sa liberté de création. L'oublie-t-il volontairement pour autant ? Ce n'est pas sûr et il se réserve peut-être le droit d'y revenir plus tard, lors de la rédaction d'une autre œuvre. La mémoire qu'un créateur veut faire revivre avec des mots subit effectivement une forme de choix inconscient du à sa sensibilité ou à sa volonté de prouver quelque chose, étant entendu que c'est lui qui a la main unique du scribe. D'autre part nous savons tous que l'écriture est le domaine de la création et que la fiction vise justement à créer quelque chose qui n'existe pas, pourquoi pas sur les cendres d'autre chose, comme une sorte de phénix .
Je n'ai abordé l’œuvre d'Eduardo Halfon que très récemment (La Feuille Volante n°966 pour Signor Hoffman). J'en ai goûté le style et l'ambiance un peu particulière, à la fois nostalgique et lente qui sourd de ses textes autant que l’invitation à la réflexion sur le rôle de la littérature.
Hervé GAUTIER – Octobre 2015 - http://hervegautier.e-monsite.com
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200 DROLES D'EXPRESSIONS que l'on utilise tous les jours sans vraiment les connaître
- Le 13/10/2015
- Dans Réflexions
N°970– Octobre 2015
200 DROLES D'EXPRESSIONS que l'on utilise tous les jours sans vraiment les connaître – Alain Rey – Stéphane de Groot – Le Robert.
La langue française est riche et j'ai toujours plaisir à la lire sous la plume de bons auteurs parce qu'ils la servent correctement et font chanter les mots pour le plaisir du lecteur. Elle est certes la langue de la culture et à ce titre emprunte au passé sous forme de mots latins et grecs notamment mais aussi au présent, c’est à dire aux langues étrangères. C'est ainsi qu'une langue évolue, qu'elle est simplement vivante. Pour autant, celle que nous employons au quotidien s'inspire d'expressions que nous connaissons mais pour lesquelles nous aurions du mal, nous Français, à trouver une explication.
Dans cet ouvrage, Alain Rey, linguiste reconnu et un des principaux créateurs du dictionnaire « Le Robert » nous apporte ses lumières [sans oublier celles de ses collaborateurs] et Stéphane de Groot, comédien mais aussi magicien des mots y met son facétieux « grain de sel » c'est à dire sa note d'humour, encore que ses remarques m'ont semblé discrètes, et même si elles se veulent humoristiques, elles m'ont paru assez éloignées de ce que j'ai pu voir sur Canal+. J'ai même carrément mieux aimé le ton d'Alain Rey que celui de son acolyte. Autant dire que cette édition est placée sous le signe d'une certaine forme d'amusement à laquelle elle nous invite ; le propos, pour être tenu sur un mode badin n'en est pas moins sérieux et documenté et explore les sinuosités de la langue. C'est vrai que la présentation qui en est faite est ludique, pédagogique même. Toutes ces expressions qui font partie de notre langage quotidien ont bien sûr une signification précise que nous connaissons mais nous en ignorons bien souvent l'origine et l'évolution des mots qui la composent. En apprendre le sens en s'amusant n'est pas le moindre intérêt de ce volume qui explore pour chacune d'elles ses origines souvent latines mais encore bien plus souvent populaires. C'est rejoindre un peu Malherbe qui souhaitait que le langage des gens de lettres s'inspire de celui « des crocheteurs du Port au foin », c'est à dire un usage courant de notre langue. En revisitant nombre des expressions qui sont employées en français, cet ouvrage s'inscrit dans cette même volonté. L’auteur explique le sens de chaque formule, la remet dans le contexte souvent historique ou technique, note l’étymologie d'un mot, et sa déclinaison, son évolution qui avec le temps peut devenir parfois absconse, remarque son adaptation dans le vocabulaire courant et actuel, l'opposant parfois à l'usage qu'en font nos cousins québécois, en corrige éventuellement l'orthographe fautive, rectifie à l'occasion un sens erroné, montre tout ce que le langage moderne doit aux siècles passés, aux savants arabes comme aux parlers européens médiévaux, voire à l'ancien français, aux langues régionales, au vocabulaire cynégétique, rural, militaire ou maritime, avec même des précisons techniques souvent surprenantes et l'évolution parfois facétieuse ou carrément fausse que l’usage populaire en a fait. On n'oublie pas non plus de citer les auteurs [la liste en est impressionnante] qui se les sont approprié ou la définition plus classique qu'en donne le dictionnaire, le « Robert », évidemment ! Ce sont ainsi 400 pages de précisions qui enrichiront notre vocabulaire et nos connaissances ou expliqueront des phrases que nous employons chaque jour sans forcément en connaître le sens. Pour être un ouvrage ludique, il n'en est pas moins sérieux et savant puisque la bibliographie de référence est impressionnante tout comme les dictionnaires, celui de l 'Académie, mais pas seulement, qui ont permis son élaboration. Et puis, faire coïncider la sortie d'un tel livre qui ressemble à un dictionnaire (il en a au moins le classement alphabétique) avec la rentrée littéraire est plutôt une bonne idée.
Je ne sais pas ce qui a motivé ma sélection de la part de Babelio que je remercie pour ce choix dans le cadre de « Masse critique »[ainsi que les éditions Le Robert qui m'ont fait parvenir ce livre]. Ai-je été « trié sur le volet » selon la formule ? J'en doute. En tout cas, cela tombe plutôt bien et ce volume qui pour moi est riche d’enseignement, voisinera dans ma bibliothèque avec les nombreux dictionnaires et sera souvent consulté. Cet ouvrage a mérité de ma part une lecture attentive et tellement plaisante que je me permettrai, respectueusement bien sûr, de demander une suite à l'auteur, tant je pense qu'il fera « un tabac ».
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LETTRES OU LE NEANT
- Le 10/10/2015
- Dans Réflexions
N°18 – Novembre 1987.
LETTRES OU LE NEANT - Annick Dusausoy-Benoit, Anne Fontaine, Marie-Claude Urbain, Guy Fontaine. - Éditions Ellipses.
C'est un lieu commun de dire que lorsqu'on est plongé dans le monde du travail et qu'on n'est pas amené par sa profession à entretenir ses connaissances littéraires ou à en acquérir d'autres, non seulement on perd du vocabulaire mais encore on a du mal à conserver le savoir acquis lors des études. D'autre part, on ne peut pas tout lire et notre civilisation des loisirs nous invite plus au voyage, à la fréquentation de la télévision, des jeux vidéos ou de l'informatique qu'à la lecture. La démarche n'est simplement pas la même… Ainsi, rencontrer un auteur à travers son œuvre ou faire soi-même la synthèse de la littérature d'un pays ou d'une époque met souvent en lumière de profondes lacunes qui sont le plus souvent l'invite à abandonner notre quête plutôt que de la poursuivre.
Ce livre de référence, écrit par des spécialistes, comble à tout le moins en partie cette lacune. Les articles vont à l'essentiel,expliquant, commentant et comparant des textes judicieusement choisis avec un constant souci de pédagogie. Il est important de signaler que la parole est aussi donnée aux créateurs qui savent mieux que personne parler du roman, de la poésie ou du théâtre parce qu'ils les pratiquent eux-mêmes. Ils donnent ainsi une approche plus personnelle à cette question. Cela éclaire leur œuvre et ce n'est pas le moindre intérêt de ce livre que de présenter ainsi les choses.
Outre les citations d'auteurs, l'aspect pédagogique du livre est renforcé par la présentation claire et concise de tableaux qui fixent les idées, sans oublier les définitions et explications de termes de rhétorique qui, pour faire partie de langue française n'en ont pas moins fui notre vocabulaire quotidien. C'est une approche originale de l'histoire de la littérature, liant le nom de l'écrivain à celui plus marquant d'un roi, d'un événement historique, ce qui fixe ainsi mieux les choses, comparant des textes en en faisant ressortir l 'originalité, les replaçant dans le contexte de l'évolution historique, montrant ainsi l'influence qu'un temps peut avoir sur la création littéraire et artistique , et de quelle façon l'art, en retour, en porte témoignage.
On en peut pas dire qu'il s'agit d'un ouvrage supplémentaire. Il ne ressemble en effet à aucun autre livre. Ceux-ci en sont bien souvent qu'une compilation de connaissances.
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Black Whidah - Jack Küpfer
- Le 05/10/2015
- Dans Littérature anglo-américaine
N°967– Octobre 2015
Black Whidah – Jack Küpfer – Olivier Moratelle Éditeur.
Ce roman peut être qualifié d'historique et, à ce titre, il faut le remettre dans son contexte. Il se déroule en 1808 au Brésil puis sur la côte de Guinée, dans le royaume imaginaire de Whidah. Le narrateur, Gwen Gordon, est un aventurier écossais, polyglotte, qui, deux ans avant les faits qu'il relate, a abandonné Sigrid, une Norvégienne et les deux jumeaux qui sont ses enfants. Désireux de s'enfuir, il a été recruté comme interprète par Watkins, un vieux pirate alcoolique qui a terminé sa vie au bout d'une corde. Au début du roman, Gordon est à Recife au Brésil où il tente de cacher sa ruine financière sous les traits d'un honnête marin français. Ainsi fait il la connaissance de Jorge Porteiro, un capitaine au long cours qui sympathise avec lui et l'engage sur l'Antares, son navire dédié au commerce du sucre, du café et du coton et à destination du port de Whidah. C'est plutôt une bonne aubaine pour Gordon qui ignore cependant que Porteiro en sait d'avantage sur son compte qu'il ne se l'imagine. Aussi devra-t-il obéir aveuglement aux ordres de son commandant qui a besoin de ses compétences.
Gordon est certes un forban, et s'il est aussi un homme de bonnes manières et d'une délicate culture, ce qui tranche un peu avec son statut de pirate, il n'en est pas moins un peu naïf et Portiero ne va pas manquer de lui révéler la véritable nature de de son commerce, la traite des noirs. Il va même la justifier d'une manière hypocrite en prétextant que, depuis toujours, le roi de Whidah, perpétuellement en guerre avec ses voisins, vendaient ses prisonniers aux négriers au lieu de les dévorer. Ainsi les trafiquants blancs donnaient-ils une chance supplémentaire de survie aux vaincus ainsi que, par leur conversion, une occasion unique de sauver leur âme en pays catholique puisque, employés dans les mines d'or du Brésil, ils pouvaient ainsi se préparer par leur travail à la vie éternelle. Dieu d'ailleurs, qui était bien entendu du côté des blancs, ne pouvait voir cela que d'un bon œil ! Le capitaine portugais n'insiste évidemment pas sur le fait qu'un esclave sur trois parvenait à bon port après avoir voyagé à fond de cale dans des conditions effroyables et que leur espérance de vie ne dépassait ensuite pas douze ans. Cela indigne Gordon qui s'insurge au point de se faire des ennemis parmi des occupants du fort de Whidah qui calment vite ses ardeurs mais il ressent aussi la peur du Vaudou, des Zombis et des légendes de la forêt africaine. Il reste quand même un être sensible, capable de s'amender et ce voyage en terre africaine, avec ses mystères, ses malédictions et ses cultes secrets, va bouleverser sa vie. Les rencontres qu'il fait pendant ce périple influent largement sur son caractère, contribuent à le remettre dans le droit chemin d'où la fougue de la jeunesse, la soif d'aventures et la fascination de la mer l'avaient quelque peu écarté.
J'ai aimé le souffle de l'aventure qu'on ressent tout au long de ce roman, même si l'épilogue emprunte un peu trop au happy-end. Le texte est agréable à lire, dépaysant, poétique même…
Black Whidah est le premier tome d'un cycle romanesque intitulé « Les vies d'azur ».
Hervé GAUTIER – Octobre 2015 - http://hervegautier.e-monsite.com
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Signor Hoffman - Eduardo Halfon
- Le 04/10/2015
- Dans Littérature hispanique et ibérique
N°966– Octobre 2015
Signor Hoffman – Eduardo Halfon – Quai Voltaire.
Traduit de l'espagnol (Guatemala) par Albert Bensoussan.
Composer un recueil de nouvelles est un exercice difficile. Ici, l'auteur, Edurdo Halfon, un jeune juif d'origine polonaise mais de nationalité guatémaltèque, ce dont peu douter son interlocuteur à cause de son teint trop pâle et son espagnol pas assez tropical, se met lui-même en scène, donnant à l'ensemble du recueil écrit à la première personne une forte coloration autobiographique. Il est invité en Italie pour la reconstitution d'un camp de concentration fasciste en Calabre dans lequel des juifs avaient été internés à partir de 1940. Il doit intervenir dans le cadre de la mémoire de l'Holocauste et c'est pour lui l'occasion d'évoquer son précédent livre et son grand-père, survivant d'Auschwitz. Le hasard de l'actualité fait que son patronyme est, à cette occasion, germanisé pour devenir « Hoffman » parce qu'un acteur connu portant ce nom vient justement de mourir. Pour un jeune juif, entendre son nom qui n'a rien d'allemand, dans le contexte d'évocation de l'Holocauste, c'est plutôt traumatisant même si, par la suite, il a l'intuition que tel était bien son patronyme original. [« Signor Hoffman »]. Ainsi, tout au long de ce recueil, ces deux déclinaisons du même nom se répondent.
Il y a, dans ces nouvelles, une dimension de luttes sociales victorieuses [« Les oiseaux sont revenus »]. Un village nommé La Libertad a dû triompher des conflits armés meurtriers, des malversations, des escrocs, de la crise du café pour conserver la coopérative qu'avaient créer les petits planteurs de café pour lutter contre les multinationales. Dans « Sable blanc, pierre noire », l'auteur est coincé à la frontière du Belize, à la fois par des tracasseries du bureau de l'immigration que par une panne de batterie. C'est étonnant parce qu'il décrit un récit où il ne se passe pratiquement rien, où le temps passe vite malgré l’inaction mais où on ne s'ennuie pas. La vision fugace d'une main étrangère portant une bague où est sertie une pierre noire lui rappelle un autre bijou sans grande valeur mais qui avait appartenu à un grand-père. Cette brève image évoque cet homme qui a survécu aux camps nazis, ceux de sa famille qui y ont péri et tous ceux, inconnus, qui en ont été victime. Par une sorte de fiction, il en vient même à penser que cette bague est celle de son grand-père. C'est que, dans chacune de ses nouvelles, l'auteur donne une dimension autobiographique qui dépasse la simple mise en scène de sa personne. Chacune des nouvelles a donc cette dimension de la mémoire.
Il y a, chez lui, une idée particulière du voyage, unique et sans fin, sans doute une illustration du mythe du juif errant [« J'ai hésité à lui dire que tous les voyages n'étaient en réalité qu'un seul voyage, avec de multiples arrêts et escales. Qu'un voyage, quel qu'il fût, n'était linéaire, ni circulaire, ni ne finissait jamais. Que les voyages n'avaient pas de sens. Mais je me suis abstenu »]. J'y ai vu aussi une sorte d’intranquillité d'un jeune homme qui, perdu dans Harlem ou dans l'ancien ghetto de Łődź, à la recherche improbable des traces de sa famille, trouve un réconfort fugace dans la fumée bleue d'une cigarette. Il rencontre toujours, par une sorte de miracle, quelqu'un pour le guider, mais dans le texte qui résulte de ses nombreuses pérégrinations, il flotte une ambiance bizarre, pas vraiment apaisée et pas vraiment rassurante, une sorte de crainte de quelque chose, de l'oubli peut-être … mais en sourdine [« Survivre au dimanche »]. Il y aussi, presque en permanence, le rappel de la mémoire, celle d'un être mort, peut-être pour redire que nous en sommes ici que de passage, simples usufruitiers de notre propre existence, l'histoire des Juifs étant particulièrement imprégnée de ce caractère transitoire.
Le discours est narratif, linéaire et quand il décrit une scène, même anodine, il le fait avec force détails qui peuvent paraître inutiles, comme s'il décomposait un geste simple, pour le plaisir. J'y ai vu une ambiance quelque peu particulière, une musique un peu lente, nostalgique et pas seulement quand il évoque sa famille. Il y a même un zeste d'humour [« Oh ghetto mon amour »], à la fois subtil presque en filigrane dans ces lignes.
Hervé GAUTIER – Octobre 2015 - http://hervegautier.e-monsite.com
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NUMERO ZERO - Umberto Eco
- Le 29/09/2015
- Dans Littérature italienne
N°963– Septembre 2015
NUMERO ZERO – Umberto Eco – Grasset.
Traduit de l'italien par Jean-Noël Schifano.
Nous sommes à Milan en 1992 et Simeil décide de créer un journal financé par le commandeur Vimercate avec cinq hommes et une femme. Le plus étonnant est qu'il part du principe que la presse quotidienne ne fait plus le poids devant la télévision et internet et que le lecteur est informé par eux avant d'ouvrir son journal. Autant dire qu'il part battu. Il propose donc de parler dans ce journal de ce qui pourra se passer demain, d'ailleurs il le baptise « Domani ». En réalité, il veut un journal qui se nourrit du scandale avec l'apparence de la respectabilité. Pour cela il faut faire un test et ce sera le « numéro zéro ». Bien sûr il y aura les traditionnelles rubriques nécrologiques, l'horoscope, le sport et les incontournables « mots croisés » mais tout cela autrement. Il faut cependant un scoop et l'un des journalistes, l'inquiétant et mythomane Braggadocio, croit l'avoir trouvé en révélant que Mussolini n'est pas mort en 1945, que c'est un sosie qui a été exécuté à sa place, qu'il a été exfiltré par les Alliés, qu'il a vécu encore pendant vingt cinq années pendant lesquelles il a pesé sur la politique italienne de l'après-guerre, que cela explique les Brigades Rouges, la loge P2, la mort suspecte du pape Jean-Paul 1° et l'attentat contre son successeur, les magouilles bancaires du Vatican… Bref du complot et de l'espionnage à tous les étages ! Après tout, cette histoire d'hommes disparus et pas vraiment morts dont on attend le retour hypothétique ce n'est pas autre chose que la transposition dans le contexte humain de la parousie ! Mais cela n'est pas sans risques même s'il est patent que nombre de nazis ont pu gagner l'Amérique du Sud grâce à l’Église de Rome, que la Mafia existe aussi dans ce pays, tout comme la CIA et qu'elles n'hésiteront pas à faire disparaître un témoin gênant. D'ailleurs l'auteur file ce genre de métaphore jusqu'à la fin... Quant à ce commandeur qui semble tirer les ficelles, que personne ne voit jamais mais dont l’ombre plane sur le journal, il ressemble à ces patrons de presse qu'il ne faut surtout pas mécontenter, même si cela contrevient quelque peu au sacro-saint devoir d'informer qui devrait être l’élémentaire devoir de tout journaliste. Je remarque qu'il y a quand même une note d’espoir dans tout cela en la personne de Maia, la seule femme du groupe de journalistes qui est cependant marginalisée par le seule fait qu'elle est une femme mais qui rappelle sans cesse autour d'elle la voix du bon sens et de la raison.
Umberto Eco s'en donne à cœur joie sur la manipulation des masses par les médias, les mensonges d’État et leurs résultats sur l'esprit des lecteurs et sur leur opinion car n'oublions pas qu'ils sont aussi des électeurs. Entre info et intox, qui peut prétendre détenir la vérité face à la théorie toujours vivante du complot, la tentative de désinformation ou de détournement d'opinion dans un contexte de mythomanie générale ? Nous l'avons souvent constaté après coup, plus le mensonge est gros plus il prend. On nous a fait croire pendant des années au « Péril jaune », à « l'affaire Dreyfus », « aux armes de destruction massives » en Irak et la liste est longue, même si au bout du compte la vérité éclate. Et je ne parlerai même pas promesses électorales et même des religions ! Que le peuple, dont nous faisons partie, soit influençable et surtout aussi amnésique, que ce genre d'attitude bafoue la démocratie à laquelle nous sommes tant attachés, que nous préférions de plus en plus la presse people avec ses relents de scandale à la simple information, tout cela sont des évidences mais, sans être spécialiste, il m'a semblé que les remarques distillées dans le roman ne sont pas si « fictives » que cela et s'adresse aussi à la presse en général.
Le roman est agréable à lire, ironique et même humoristique par moment, plein de suspense, mais quand même sacrément pertinent tant il peint une espèce humaine fondamentalement amnésique, prêt à croire n'importe quoi, sans le moindre scrupule pour qui tout est bon pour se faire valoir ou gagner un peu d'argent et aussi la société dans laquelle nous vivons tous, sans grand espoir de la voir changer. Quant au monde de la presse, cantonné ici à l'Italie dont l'histoire politique ne m'est guère familière, il est quelque peu égratigné et l'exemple est parfaitement transposable aux autres pays où règnent aussi la corruption et l'hypocrisie.
Hervé GAUTIER – Septembre 2015 - http://hervegautier.e-monsite.com
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TOURNER LA PAGE - Audur Jónsdóttir
- Le 25/08/2015
- Dans Autres littératures étrangères
N°957– Août 2015
TOURNER LA PAGE – Audur Jónsdóttir – Presse de la Cité.
Traduit de l'islandais par Jean-Christophe Salaün.
Eyja est une jeune fille épileptique mariée à un alcoolique surnommé « Coup de vent » tant il est absent, toujours entre une séance de désintoxication et une visite au pub. Il est un peu idéaliste, a l'âge d'être son père, n'est pas vraiment un acharné du boulot et plutôt accroc aux dessins pornos. A l'occasion, il touche aussi à la drogue qu'il partage avec Agga, sa belle-sœur, qui vit avec eux. Elle l'a épousé pour fuir une atmosphère familiale un peu irrespirable et sa mère divorcée qui change souvent de compagnons et cherche elle aussi dans la bouteille une consolation à cette vie. A l'entendre ce mariage a été motivé par la perspective d'un congé et des cadeaux... Autant dire qu'il est, comme sa vie partagée entre alcoolisme et tabagisme, complètement raté ! Sa grand-mère est consciente de cette situation et n'y voit qu'une solution, le départ de sa petite-fille pour la Suède chez sa cousine Rùna, mais seule ! Elle est même prête à subventionner ce voyage mais la jeune femme s'accroche à ce mari et quand son amie Bimba lui conseille elle aussi de le quitter, elle refuse au seul motif qu'il lui apporte une tasse de café au lit le matin, quand il est là bien sûr ! C'est sans doute un peu léger mais elle est peut-être plus attachée à cet homme qu'elle ne le croit. Quant à sa grand-mère, elle la verrait bien changer de vie, « tourner la page », écrire enfin ce roman qu'elle porte en elle depuis longtemps. Après tout, dans cette famille un peu bizarre, le grand-père d'Eyja a été un homme de Lettres célèbre et sa mère s'est aussi un temps essayée à l'écriture mais dans le seul domaine de l'élégie mortuaire, alors pourquoi pas elle ? Mais, dans l'esprit de sa mère et de sa cousine, ce voyage n'est pas vraiment destiné à être créatif. Ce séjour en Suède sera pour elle le prélude à une nouvelle vie, plus près de la nature et du quotidien, mais pas vraiment les vacances qu'elle espérait. D'ailleurs quand elle devenue à son tour écrivain, quelques années plus tard, elle a eu une tentative d’explication « J'écris parce que j'ai passé ma vie entourée de gens souffrant d'une soif insatiable. Ils se gorgent d'alcool comme les nourrissons de lait maternel. Et je voudrais comprendre pourquoi ». Auparavant, elle a fait ses gammes en publiant des articles dans un quotidien local et sa grand-mère est vraiment déterminée à soutenir son projet littéraire autant qu'à l'aider à vivre au quotidien. Au fil du roman le lecteur peut comprendre que cette aïeule peut aussi vouloir rattraper ainsi les erreurs d'éducation dont a pu être victime sa propre fille, la mère d'Eyja.
Est-ce qu'avoir raté sa vie, ne pas s'aimer, refuser son corps, être épileptique, avoir des problèmes de couple ou des relations familiales difficiles avec sa mère à qui elle ne veut pas ressembler, sont des motivations suffisantes pour écrire ? A titre personnel, je répondrai sans hésitation par l'affirmative d'autant que cela peut correspondre à une reconstruction de soi, ce qui me paraît être le cas de Eyja. Son séjour suédois lui sera bénéfique à plus d'un titre, lui permettant de devenir enfin ce qu'elle est. L'écriture n'est pas seulement une alchimie, c'est aussi un phénomène complexe au terme duquel l'auteur n'est pas seulement un simple raconteur d'histoires mais aussi le thérapeute intime de ses propres maux, loin de l’alcoolisme général. Grâce à elle, celui qui tient le stylo apprend à s'accepter lui-même, quant à ce qui résulte de son inspiration, le texte définitif, c'est à la fois un paradoxe et un mystère.
Jusqu'à ce que les Babelio et les Presses de la Cité me fassent parvenir ce roman, ce dont je les remercie, je ne connaissais pas Audur Jónsdóttir. Je ne suis pas familier des romans islandais mais j'avoue que j'ai été assez surpris par cet ouvrage, parfois aussi un peu agacé par les longueurs, par ses incessants analepses qui déclinent l'histoire mouvementée de cette jeune femme un peu paumée. Contrairement à ce qu'indique la 4° de couverture, le style en m'a paru aussi original qu'annoncé, pas vraiment ce que j'attends d'ordinaire d'un roman.
Hervé GAUTIER – Août 2015 - http://hervegautier.e-monsite.com
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HISTOIRE D'IRENE - Erri de Luca
- Le 12/08/2015
- Dans Littérature italienne
N°951– Août 2015
HISTOIRE D'IRENE – Erri de Luca- Gallimard
Traduit de l'italien par Danièle Valin.
Aborder un récit d'Erri de Luca, peut-être plus chez lui que chez un autre écrivain, est une invitation à le suivre. Eh bien, même si j'ai eu un peu de mal au début, je l'ai suivi dans cette fable. Après tout, croire à autre chose qu'à ce que le quotidien met sous nos yeux n'a rien d'extraordinaire et je viens d'apprendre qu'en Islande il se trouve des gens, et même des plus sérieux, pour croire à l'existence des elfes, ces êtres légendaires appartenant à un peuple caché mais qui les côtoient chaque jour. Après tout l'auteur situe son action en Grèce, pays de mythologie. Qui est donc cette Irène, abandonnée sur une plage et qui ne se sent bien que dans la mer où elle nage, la nuit, avec les dauphins. Ils sont ses amis et elle rompt des filets de pêcheurs pour les sauver et les nourrir. On dit même que l'enfant qu'elle porte a été conçu par l'un d'eux. A terre, elle n'est qu'une paria, chassée de chez le pope dès qu'elle a eu ses règles, mais mal lui en a pris, l'homme d'église est mort dans l'incendie de sa maison. On la dit sourde et muette parce qu'elle ne parle pas aux autres habitants, on se perd en conjectures sur la paternité de son enfant et bien sûr, puisqu'elle ne vit pas comme les autres, on l'ignore et surtout on s'en méfie. Elle donne cet enfant à la mer et son histoire au vieil homme qui, en retour lui prête une suite à la fois tragique et merveilleuse, celle de Jonas qui affronte le tempête, est avalé par une baleine grâce à laquelle il renaît. Mais elle ne peut rester sur terre où elle n'a pas sa place. L'auteur lui, Napolitain et déjà âgé l'écoute et lui raconte sa propre histoire qui est un peu étrange et cela les aide à se comprendre. C'est un vieux solitaire, un peu ermite qui aime la montagne qui, comme la mer, le rapproche de Dieu. Il lui propose de partir dans un endroit du globe où parait-il les dauphins meurent de vieillesse, l'invite à une vie différente parmi le humains à Naples, lui propose de troquer le microcosme de cette île grecque pour une vie de femme normale, mais elle lui préfère autre chose, un autre univers.
Certes, de Luca parle de lui, de sa vie, de la Bible qu'il étudie avec passion et méditation, de la mythologie qui éloigne son lecteur de la réalité. Après tout ce que nous réserve le quotidien n'est guère passionnant et surtout si nous voulons bien le voir ainsi, nous écarte et même nous dégoûte de cette espèce humaine à laquelle, pourtant, nous appartenons tous.
Les deux autres récits sont plus terre à terre, évoquent son histoire familiale, la guerre, la pauvreté...
Alors, cette Irène, une petite sirène, pourquoi pas après tout et même si tout cela n'est pas sérieux, finalement je m'en fous. Ce sont quelques pas dans le merveilleux, dans un domaine de moins en moins exploré mais j'ai décidé de suivre ce conteur d'exception. Ses termes sont poétiques, son écriture fluide, servie par une traduction fidèle et comme toujours et c'est un plaisir de lire cette prose qui personnellement me transporte dans un ailleurs bienvenu. Même si tout cela a pour toile de fond l'eau qui donne la vie, j'y ai quand vu un rappel de la condition humaine avec son cortège de guerres, de souffrances, d'intolérance, cette vérité incontournable que nous ne sommes qu'usufruitiers de notre propre vie qui se terminera par la mort. Alors, le temps d'un récit, croire à autre chose, je veux bien, d’autant que le quotidien ne va pas tarder à me rattraper sous forme d'actualités violentes, de politique politicarde, de scandales, de massacres, de ces petits arrangements avec la vie, la légalité et le fameux « vivre ensemble » dont on nous rebat les oreilles et que nos dirigeants, toujours aussi hypocrites mais faussement moralisateurs, se posent en donneurs de leçons. De Luca choisit de voir les choses à travers le prisme du merveilleux, pourquoi pas et pourquoi pas le suivre dans sa démarche ?
Hervé GAUTIER – Août 2015 - http://hervegautier.e-monsite.com