la feuille volante
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JUSQU'A L'ENFER - Un film de Denis Malleval
- Le 08/08/2015
- Dans cinéma français
N°949– Août 2015
JUSQU'A L'ENFER – Téléfilm de Denis Malleval (2009). rediffusion 7 Août 2015 -France 2
Adaptation d'un roman de Georges Simenon « La Mort de Belle »
Simon Andrieu (Bruno Solo) est professeur de mathématiques dans un lycée d'Orléans. Bien que d’origine modeste, ses parents étaient boulangers à Châteauroux, il s'est marié avec Christine (Delphine Rollin) dont le père était professeur de médecine. Il l'a sans doute rencontrée à l 'université et ses amis se demandent encore pourquoi elle a bien pu le choisir comme mari, alors qu'elle devait être courtisée par nombre de jeunes hommes plus fortunés et plus en vue. Par le miracle de l'amour sans doute, on peut dire que Simon a fait un riche mariage. Ils forment ensemble un couple bizarre et sans enfant malgré la quarantaine. La fortune et les relations de Christine leur permettent d'avoir un certain train de vie, de faire partie des notables de la ville et ils fréquentent volontiers le Procureur, des avocats, des médecins… Simon ne se sent pas pour autant intégré dans ce milieu où il n'a pas sa place et où il n'est pas vraiment accepté ; Christine aime sortir avec des amis mais lui préfère la solitude alcoolique, s'enferme volontiers dans son bureau qui est aussi son terrain de jeu puisqu'il y joue au train électrique. Cette activité est souvent l'apanage d'anciens cheminots mais dans son cas c'est plutôt la marque d'une volonté de retrait du monde dans lequel il vit, comme quelqu’un qui voudrait rester dans sa bulle, dans son enfance. De l'enfance justement, il garde la timidité, l’inhibition, surtout vis à vis des femmes, ses voisines, ses jeunes et belles élèves, les passantes qu'il croise dans la rue. Avec elles il vivrait volontiers une passade ou une liaison, mais il n'ose pas à cause d'un traumatisme qui remonte à son adolescence. Il les regarde de loin, sans oser les toucher. Cette névrose se retrouve dans leur vie de couple où ils semblent mener deux existences juxtaposées, quotidiennes, domestiques, sans véritable passion et l'amour, s'il a existé entre eux au début, n'est plus qu'un lointain souvenir …Cette oppressante ambiance traduit l'enfermement qui est celui de Simon, à la fois dans dans sa vie au jour le jour et en lui-même.
Un soir que sa femme est sortie sans lui, alors qu'il a préféré la correction de ses copies, sa bouteille de whisky et son jeu de train favori, une jeune anglaise, Belle Sherman, que le couple héberge par complaisance, est retrouvée morte dans sa chambre. Commence une enquête judiciaire où les soupçons se portent évidemment sur lui, surtout pour ses voisins, ses collègues et la presse mais ses relations semblent le protéger pour un temps, d'autant que les investigations piétinent … C’est l’alcool qui précipitera les choses, leur donnant un épilogue inattendu.
J'ai retrouvé dans cette œuvre, écrite en 1952 aux États-Unis, toute l'ambiance distillée d'ordinaire dans les romans de Simenon, l'analyse psychologique des personnages, leurs démons intérieurs, leurs fantasmes, leurs fêlures... En matière de romans policiers, je les préfère et de loin à ce qu'on peut voir actuellement où des scènes de violence, de sexe et de destruction, d'hémoglobine, sont l’ordinaire de ce genre de littérature.
J'ai particulièrement apprécié le personnage campé par Bruno Solo qui nous a plutôt habitués à des rôles plus plus légers et comiques. C'était sans doute là un défi intéressant pour lui mais il donne ici toute la mesure de son talent dans ce rôle dramatique. J’avais d'ailleurs fait la même remarque à propos de Bernard Campan (La Feuille Volante nº 869) dans « La Boule noire », une autre adaptation d'un roman de Simenon par Denis Malleval.
Hervé GAUTIER – Août 2015 - http://hervegautier.e-monsite.com
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LE COUPERET - Costa Gavras
- Le 05/08/2015
- Dans cinéma français
N°578– Mai 2012.
LE COUPERET – Un film de Costa Gavras.[2004]
Ciné+club - Vendredi 18 mai 2012 – 21h.
Le cinéma comme la littérature ne sont vraiment dans leur rôle que lorsqu'ils sont le reflet de notre société.
Dans ce film, adapté d'un roman éponyme de l'américain Donald Westlake, Costa Gavras choisit de traiter un sujet qui gangrène nos sociétés occidentales : le chômage. Pour cela il met en scène un cadre supérieur, Bruno Davert (José Garcia), hyper diplômé et particulièrement compétent dans l'industrie du papier. A la suite d'une restructuration, d'une compression de personnel, la société qui l'emploie et qui n'a rien à lui reprocher se délocalise à l'étranger au nom du profit et de la pression des actionnaires... pour gagner encore plus d'argent. Cela n'a rien d'un cas d'école et peut malheureusement se vérifier chaque jour quand les plans sociaux et les fermetures d'usine sont le quotidien d'un monde du travail en pleine mutation.
Après deux ans de veine recherches, entre entretient d'embauches qui tournent mal et déception chronique, Davert devenu amer et agressif, conçoit un plan machiavélique. A la suite d'un stratagème, il se fait communiquer les CV de cadres qui, comme lui, sont à la recherche d'emploi dans sa branche et qui, de ce fait, sont des concurrents potentiels et donc des obstacles pour lui. Il en sélectionne cinq qu'il estime être de son niveau et une société, « Arcadia » qui peut fournir l'emploi souhaité. L'un d'eux y est d'ailleurs employé. A ses yeux, le seul moyen d'y obtenir du travail est... de les tuer! Il va donc ressortir le vieux Luger de la guerre 39-45 que lui a légué son père pour mettre en œuvre son sombre projet. Il y a urgence et, malgré le cadre agréable de sa maison, et son confort qui correspondent bien à un cadre supérieur, tout autour de lui se délite. Son épouse (Karine Viard) qui fait vivre la famille grâce à de petits boulots, le trompe et son fils est convaincu de vol ce qui attire la police à son domicile. Seule sa fille semble être un pilier solide au milieu de toute cette débandade. C'est elle qui redonne à la fin à Bruno son véritable rôle de père-héros au sein de sa propre famille.
La quête criminelle de Bruno l'amène à côtoyer les cadres supérieurs qu'il a sélectionnés et qui se sont reconvertis pour un temps, qui dans un restaurant minable, qui dans le prêt à porter et qui lui confient leurs états d'âme et leur désarroi face à la crise. Cela ne l'empêche pas de les éliminer les uns après les autres tant sa détermination est grande ou d'assister, par enquête policière interposée, à leur suicide. C'est que notre homme, quoique déterminé, reste quand même un amateur en matière de crime. Il laisse derrière lui des traces qui font que la police se présente chez lui, non pour l'arrêter, mais pour l'avertir qu'une série de meurtre a été commise... contre des cadres de la papeterie au chômage ! Pendant tout le film, l'omniprésence des policiers entretiendra un suspense équivoque et sera comme une épée de Damoclès sur la tête de Bruno. C'est finalement l'inspecteur en charge de l'enquête qui viendra lui annoncer... qu'il n'a plus rien à craindre ... de ce serial killer !
Au bout du compte, Bruno assiste, un peu par hasard à la mort accidentelle du responsable de la société qu'il souhaite intégrer. Il faut dire qu'il est, si l'on peut dire, un peu chanceux dans son entreprise morbide et que tout semble, en apparence, s'arranger pour lui, mais en apparence seulement. La dernière image du film nous le présente comme un cadre bien installé dans sa nouvelle entreprise et même bien dans sa peau mais qui va, à son tour, devenir la proie de ceux qui, comme lui auparavant, sont à la recherche d'un emploi et qui n'hésiteront pas à mettre en œuvre ses propres méthodes pour prendre sa place.
C'est l'occasion pour Costa Gavras d'exprimer une idée bien simple. Dans d'autres sociétés humaines, on élimine, au nom de l'élan vital, les éléments surnuméraires, enfants et vieillards, dès lors qu'ils sont une charge insupportable pour la collectivité, pour ne garder que ceux qui sont rentables. Dans nos sociétés occidentales, c'est le contraire et on se débarrasse, au nom du profit, des meilleurs qu'on pousse vers la sortie, la pauvreté, le suicide...
José Garcia est ici à contre-emploi mais campe admirablement le personnage machiavélique et déterminé constamment noyé dans l’ambiguïté de l'action, emprunt d'un humour froid mais qui ne parvient cependant pas à être antipathique.
Après avoir traité avec brio des problèmes politiques (Z, l'aveu) Costa Gavras choisit ici un sujet de société malheureusement bien actuel. Il le fait, certes, sous l'angle bien particulier du thriller, mais en donnant à cette fable, adapté d'un roman noir américain, une dimension humaine dans ce qu'elle a de plus déstructurant pour un individu mais en sauvegardant à la fois la valeur de la famille et du travail.
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LA PATIENCE DU FRANC-TIREUR
- Le 04/08/2015
- Dans Littérature hispanique et ibérique
N°948– Août 2015
LA PATIENCE DU FRANC-TIREUR – Arturo Perez-Reverte – Le Seuil.
Le titre donne à penser bien autre chose que ce dont il va être question surtout de la part de Reverte qui, avant d'être un auteur à succès a été correspondant de guerre. Avec ce polar, l'auteur nous fait pénétrer dans le monde des tagueurs et plus exactement de l'un d'eux nommé Sniper, star mondial du graff, à cause de sa signature qui ressemble à un cercle de visée. C'est un personnage mystérieux, invisible mais dont les œuvres, parce qu'elles sont peintes dans des endroits inattendus, véhiculent un discours anti consumériste et provocateur par l’intermédiaire d'internet. Lui-même œuvre souvent à la limite de la légalité. Cela fait de lui l'ennemi des municipalités et de leurs agents de nettoyage et bien entendu l'idole des tagueurs. De plus il lance des défis aux autres qui parfois prennent des risques insensés et y laissent leur vie. Il n'en fallait pas davantage pour qu'un éditeur s'intéresse à son cas et charge, Alejandra Varela, une spécialiste des graffiti, de le retrouver pour lui proposer une édition de luxe et une exposition au Moma. Cela ne se fera pas facilement, bien entendu puisqu'un contrat a été mis sur la tête de Sniper. Le fils d'un millionnaire a en effet perdu la vie en relevant un de ses défis et son père entend avoir sa peau… Mais Sniper est insaisissable !Tel est l'intrigue de de roman
L'auteur mène son intrigue comme il fait toujours, avec brio, en invitant son lecteur au dépaysement, le faisant voyager dans toute l'Europe et surtout en Italie, en n'oubliant pas la personnalité de l’enquêtrice, Alejandra, surnommée Lex, qui est aussi la narratrice, lesbienne, bagarreuse, historienne de l'art urbain dont elle a fait le sujet de sa thèse. L'auteur renoue à cette occasion dans l'évocation de femmes d'exception comme c'est souvent le cas dans ses différents romans
Je n'y connais pas grand-chose à l'art du tag mais je veux bien admettre qu'il constitue une expression artistique propre à notre temps, après tout, s'il ne choisit pas n'importe quel support, il met ce courant à la vue de tous puisqu'il s'agit d'un art de la rue que chacun peut juger. On n'est pas obligé d'aller dans un musée et l'art n'est plus dès lors réservé à une élite qui peut se l'offrir. Cela dit, on peut s’interroger sur la fonction de l'art. Si la peinture est celui de la représentation du réel, au cours de l'histoire, peindre a le plus souvent été la manifestation d'une certaine réaction contre ce qui était considéré comme classique. Ceux qui choisissaient d'enfreindre ce courant, c'est à dire de faire évoluer les choses dans un sens plus moderne, qui cherchaient à imposer leur vues, à laisser une trace personnelle et nouvelle, étaient invariablement rejetés par une société conservatrice. Ce n'est que bien plus tard, souvent après leur mort, qu'éventuellement ils étaient admis parmi les artistes reconnus qu'on caractérisait d'un nom, d'une école, d'un style. Ces mouvements s'inscrivaient en réaction contre ce qui était admis mais connaissaient des destins parfois étonnants. Ce mode d'expression qu'est le graff caractérise notre temps qui est celui de le contestation permanente voire de la rébellion. De là à le considérer comme l'expression de cette révolte, il n'y a qu'un pas que je veux personnellement bien franchir. Le fait que le support choisi soit les murs des villes, le plus souvent gris, serait plutôt bien, à condition bien sûr que cela ne soit pas sauvage.
J'en ai bien entendu appris beaucoup, autant sur le milieu des tagueurs que sur leur technique. Quant à l'intrigue de ce roman à la fois violent et plein de suspens, je l'ai trouvée assez quelconque. Je n'ai pas vraiment retrouvé le souffle du « Maître d'escrime » par exemple.
Hervé GAUTIER – Août 2015 - http://hervegautier.e-monsite.com
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Querelle autour d'un petit cochon itilianissime à San Salvario - Amara Lakhous
- Le 28/07/2015
- Dans Littérature italienne
N°940– Juillet 2015
Querelle autour d'un petit cochon itilianissime à San Salvario – Amara Lakhous – Actes Sud.
Traduit de l'italien par Élise Gruau.
C'est l'histoire d'un journaliste italien, Enzo, qui devrait être à Turin en train de faire son métier mais qui est à Marseille avec une jeune et jolie finlandaise, Taïna, avec qui il espère bien coucher. Il reçoit un appel téléphonique de son rédacteur en chef l’informant que quatre albanais ont été assassinés selon le même « modus operandi ». Pour ne pas lui avouer son escapade marseillaise il invente toute une histoire abracadabrante selon laquelle ces meurtres ne seraient qu'un début dans la lutte à mort que se livrent les clans roumains et albanais et bien sûr ce scoop se retrouve en « une » du journal. Sauf que, quand on commence à mentir d'une façon aussi grossière, c'est rare si cela en se retourne pas contre le menteur. L'histoire s'emballe donc et pour faire bonne mesure on évoque une (ou plusieurs) « gorge profonde » et le « Watergate », le tout sur fond d'immigration, de fantasmes médiatiques. C'est l'occasion pour l'auteur de se livrer à une critique du journalisme autant que de la société italienne qui s'est constituée avant tout d'immigration intérieure, les Italiens du Sud remontant vers le nord pour y chercher du travail.
Et le cochon dans tout cela ? Il se prénomme Gino, il est supporter de la Juventus (eh oui) et c'est l'animal de compagnie de Joseph, un immigré nigérian du quartier populaire de San Salvario où habite Enzo et qui attend de recevoir sa famille au titre du rapprochement. Jusque là rien à redire, sauf qu'une main anonyme a décidé de lâcher le goret dans la mosquée du quartier et de filmer la scène, histoire d'y mettre un peu d'animation. Tout le monde s'y met pour protester mais Joseph qui jure n'y être pour rien, reste cloîtré dans son appartement avec Gino et ne fait confiance qu'à Enzo, rebaptisé « conciliateur », pour débrouiller tout cela. Mais voila, nous sommes en Italie et dans ce pays, il y a un personnage incontournable, « la Mamma » et Enzo en a une lui aussi, évidemment, qui l'appelle quotidiennement au téléphone depuis la Calabre où elle vit, autant dire du bout du monde ! Objectif de tout cela : marier enfin son fils de 37 ans. Et pour faciliter son projet, elle a des espionnes qui lui rendent des comptes précis au quotidien, jusque dans les moindres détails.
Ces trois moments semblent étrangers les uns par rapport aux autres Que nenni ! Nous sommes en Italie, je crois l'avoir précisé déjà, et que serait ce pays sans le foot-bal, la cuisine, la chanson, la mafia et ses « repentis » et bien entendu l'amour. Quant au quartier de San Salvario, il est le carrefour de pas mal d'ethnies et de religions et cette histoire de cochos va miner la paix sociale.
C’est aussi pour l'auteur, d'origine algérienne mais Italien d'adoption, de critiquer cette société italienne qui s'est faite elle-même d'apport de différentes provinces de ce pays sur lequel lorgnent, maintenant les immigrés de toutes nationalités.
C'est ironique, plaisant à lire [la traduction y a sans doute sa part], parfois même cynique, il y a dans ce texte toute la comédie italienne contemporaine que nous aimons. Je trouve cependant l'épilogue un peu décevant.
Hervé GAUTIER – Juillet 2015 - http://hervegautier.e-monsite.com
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EMMAÜS - Alessandro Baricco
- Le 06/07/2015
- Dans Littérature italienne
N°934– Juillet 2015
EMMAÜS - Alessandro Baricco- Gallimard.
Traduit de l'italien par Lise Caillat.
Dans ce roman sans doute plus que dans les nombreux autres qu'il a écrits, Alessandro Baricco s'implique personnellement. Comme les garçons dont il parle, lui aussi jouait de la guitare à la messe dominicale même s'il est maintenant devenu athée, lui aussi avait cette action humanitaire auprès des malades, mais, selon son propre aveu, il était un jeune homme beaucoup plus introverti que les quatre dont parle son ouvrage et il ne faut pas prendre ici la notion d'autobiographie au pied de la lettre. C'est en effet leur histoire que conte ce roman, celle de quatre garçons, dont l'un envisage de devenir prêtre, de la bourgeoisie turinoise catholique qui vont être fascinés, comme une apparition, par la beauté intemporelle d'une jeune fille, prénommée « Andre », aristocrate, libre et même libertine, adepte des frasques sexuels et qui offrait largement ses faveurs les plus débridées aux hommes. Leurs convictions religieuses, leurs pratiques pieuses, ne vont pas tarder à être remises en question d'autant que, hypnotisée par la mort, la jeune fille mettra fin à ses jours pendant cette adolescence houleuse. Cela sera, à leurs yeux, une sorte d’involontaire rite de passage vers l'âge adulte, une occasion unique de sortir de cette période protégée, pleine d'illusions sur la religion et sur la vie. Pour autant, cet abandon de la foi et de l'enfance, pour violente qu'il soit, leur fait découvrir des choses d'une grande beauté, une sorte de message à peine voilé pour nous montrer que les choses ne sont pas aussi manichéennes qu'elles peuvent paraître. Être adolescent et croyant correspond à une période fascinante et c'est sans doute un privilège que de la vivre (il m'est possible personnellement d'attester cela) pour autant toute remise en question est salutaire, même si elle peut correspondre à un abandon définitif de la foi et une possible vie sans Dieu. A cette période naissent souvent les vocations les plus altruistes voire les plus folles, témoin cette volonté affichée d'arracher Andre à sa perversité en proposant à sa mère la contribution de certains de ces garçons... avec l'aide de Dieu et de la foi. Dans ce parcours, on abandonne un peu de cette hypocrisie, de ce culte du secret qui sont l'apanage de la condition humaine, on peut aussi perdre ses illusions et sa foi religieuse à moins qu'elles en s'affermissent définitivement. On y gagne peut-être une autre notion des choses, une perception de la vie plus terre à terre, moins poétique, avec la violence, le vice, la maladie, la drogue, le suicide, le meurtre. C'est vrai aussi que chacun d'entre nous a bien dû avoir son enfance illuminée par un être, fille ou garçon, qui nous a émerveillé au point d'être pour nous un modèle inconsciemment inconditionnel. Andre fut ainsi pour tous ceux qui la côtoyaient. Si tous les quatre en sont amoureux, elle fut pour deux d'entre eux le symbole de l'amour, l'initiation à l'acte sexuel, avec pour résultat une paternité future non désirée, culpabilisante, problématique et bien trop précoce. Elle était à la fois l'image du péché et sa sanction. Il n'y a pas de date précise dans ce roman, peut-être parce que l'auteur, né en 1958, veut garder de sa jeunesse une vision mythique après qu'elle fut sans doute mystique.
Le style de Baricco, sans doute servi par une traduction fidèle, est précis, réaliste, attachant et sincère dans l'analyse qu'il fait de l’âme adolescente et de son parcours vers la réalité avec ses vices et ses déviances qui accompagnent et entraînent la perte de la foi qui agissait jusque là comme une sorte d'anesthésie. Cela a sans doute été son parcours personnel et ce roman est en cela à la fois sincère et respectable. C'est en effet plus facile de prêcher doctement des certitudes venues d'ailleurs qu'on peut parfaitement faire semblant d'adopter, c'est en revanche plus difficile de remettre en question une foi inculquée pendant toute l'enfance à grands coups de messes et de séances de catéchisme. Ce parcours laisse toujours des traces, il est pavé de certitudes abandonnées, de croyances définitivement délaissées, avec un arrière-goût de mystification passée et des bourrages de crâne avortés dans un but souvent bien étranger à cette religion que des prêtres qui en valent pas mieux que nous mettent en avant. Ils se disent investis de fonctions et de connaissances divines et se proclament représentants sur terre d'un dieu lointain et à qui le dogme et la doctrine prêtent, en fonction des circonstances et de l'histoire, des visages différents et auxquels il faut absolument faire acte d’obéissance servile. Si on en bénéficie pas naturellement du don de Dieu qu'est la foi, on est instamment prié de croire et de proclamer cette croyance jusque et y compris si elle n'est que de façade.
Le titre fait référence à l’Évangile qui relate cet épisode où les disciples qui ne reconnurent que tardivement le Christ qui, après sa résurrection, chemina avec eux tout en parlant des récents événements de sa passion et de sa mort sur la croix. On donne à cela l'interprétation que l'on veut, entre la vulnérabilité de la foi humaine, le doute qui la fragilise et ce don surnaturel qu’elle représente pour certains d'entre nous pris au hasard et qui décident d'y consacrer leur vie. A lire certaines pages de ce livre, je n'ai pas toujours eu l'impression de parcourir un roman mais quelque chose qui ressemble à une mise au point personnelle de l'auteur par rapport à la religion, à son enfance, une sorte de page qui s'est tournée dans la douleur, peut-être un peu malgré lui.
Hervé GAUTIER – Juillet 2015 - http://hervegautier.e-monsite.com
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HOMERE. ILIADE -Alessandro Baricco
- Le 04/07/2015
- Dans Littérature italienne
N°932– Juillet 2015
HOMERE. ILIADE - Alessandro Baricco – Albin Michel.
Traduit le l'italien par Françoise Brun.
Le thème de l’Iliade, la vraie, celle d'Homère, c'est la fin de l'histoire de la guerre de Troie, un siège qui a duré 10 ans et qui a opposé les Grecs aux Troyens. Ce sont les Grecs qui l'emportent grâce à Achille qui tue Hector en combat singulier. Dans cette aventure les dieux interviennent directement dans le conflit. L’œuvre est composée de 24 chants soit 15337 hexamètres dactyliques. Du temps de mes lointaines Humanités, la lecture de ce genre de texte était réservée à ceux, déjà rares, qui se consacraient à l'étude du grec. Les traductions disponibles étaient très scolaires et collaient au texte orignal, elles étaient empruntes de lyrisme et de mythologie, bref c'était réservé à une élite. Le but de Baricco était de rendre accessible ce texte en vue d'une lecture publique, en l'expurgeant de tout ce qui pouvait rebuter un auditoire moderne, notamment les interventions divines et en y donnant une traduction moins « classique », plus laïque, plus contemporaine, bref de la rendre lisible.
A travers le théâtre classique et les textes littéraires, nous avons été bercés pendant nos études par ces personnages grecs et latins qui retraçaient à leur manière l'histoire de Rome et d’Athènes. La véritable Iliade d'Homère se termine par la mort d'Hector et ses funérailles mais ne parle guère du fameux « cheval de Troie » dont l'image est passé dans notre langage quotidien et dont Virgile parlera plus tard. Alessandro Baricco récupère cette séquence et l'intègre dans son texte. Pourquoi pas puisqu'il s'agit en quelque sorte d'une recréation.
A l'origine, « la belle Hélène », épouse du roi de Sparte mais ,selon la mythologie fille de Zeus et de Léna, est enlevée par Pâris, prince troyen. Cet événement est la cause de « la guerre de Troie » entre les Grecs et les Troyens. Ce texte parle des derniers des cinquante et un jours de la dernière année de cette guerre à travers les personnages d'Homère qui plantent en quelque sorte le décor. Même si, au cas particulier les femmes incarnent le désir de paix, il parle surtout de la guerre, cette activité dont les hommes n'ont jamais pu se passer, de cette violence qu'ils portent en eux et qui s'exprime dans ces actes et ce depuis la nuit des temps. Elle leur confère la gloire et une forme d'immortalité parce que la mémoire collective, reliée par l'écrit (et par l'art en général) s'en mêle, célébrant l’héroïsme. Et c'est un peu comme si elle devenait quelque chose de beau, de nécessaire même, parce que l'histoire est toujours écrite par les vainqueurs. Nous ne valons guère mieux aujourd'hui et nos sociétés, censées défendre la paix et s'en réclamer sont bien fragiles face à cette violence potentielle.
Sur le plan de la forme, le texte est effectivement débarrassé de ses afféteries classiques et autres images quelque peu ampoulées. La lecture n'en est que facilitée.
Hervé GAUTIER – Juin 2015 - http://hervegautier.e-monsite.com
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SANS SANG - Alessandro Baricco
- Le 27/06/2015
- Dans Littérature italienne
N°931– Juin 2015
SANS SANG - Alessandro Baricco – Albin Michel.
Traduit le l'italien par Françoise Brun.
Apparemment il y a eu une guerre dont nous ne saurons rien, mais peu importe. Celle-ci est terminée mais elle a laissé des traces. Comme à la suite de tout conflit, il y a des rancœurs et des règlements de compte pour venger quelqu’un ou récupérer quelque chose. Ainsi Salinas trouve enfin Manuel Roca, médecin devenu tortionnaire, caché dans une ferme isolée avec ses deux enfants dont sa fille Nina encore petite. Elle échappera au massacre, épargnée par Tito pourtant chargé de la tuer elle aussi comme il a tué son père. C'est ce genre d'événement qui marque définitivement une vie.
Dans ce court roman divisé en deux parties on peut voir l'allégorie de la vengeance et de son contraire, le pardon. En effet, pourquoi Nina adulte, animée par la volonté de venger la mort de son père choisit-elle de sauver la vie de Tito ? Le fait-elle pour acquitter une dette personnelle où par volonté d'oublier le passé fangeux de son père ? Le titre prend alors tout son sens. Je suis toujours frappé par cette évidence : Nos sociétés ont toujours été habitées par la violence qui est une caractéristique inhérente à l'homme. Quand elle a trop secoué le monde on réclame la paix, surtout après un conflit long et meurtrier mais dans le même temps et un peu contradictoirement on met en avant la nécessité de l'oubli qui est aussi une grande particularité de l'humanité. Généralement cela marche et il ne manque pas de gens pour endosser cette doctrine officielle qui bien souvent enfante des liens et des amitiés un peu surréalistes… Jusqu'à la prochaine fois parce que l'esprit revanchard existe et avec lui toute cette fureur parfois longtemps contenue. Cela n'empêche nullement les rancunes individuelles et les règlements de compte. En revanche, il y a des gens qui refusent cette invitation à l'oubli et qui restent figés dans le passé. Pour cela aussi, on fait appel à la mémoire collective, à la nécessaire expiation des exactions commises pendant ce conflit et qui en temps ordinaire serait du ressort des tribunaux.. Ici Nina choisit non seulement de laisser la vie sauve à Tito alors qu'au cours du récit on a vraiment l'impression, et lui aussi d'ailleurs, qu'elle vient pour le tuer, mais fait pour lui un geste assez inattendu. On peut se demander pourquoi. Ce dénouement me laisse quelque peu perplexe, sans doute à cause de la notion personnelle que j'ai du pardon mais ce roman ne lève pas cette ambiguïté qu'il a créée. En réalité, l'épilogue reste à mon avis en suspension et offre au lecteur le soin d'imaginer la suite.
Je redis ici que j'ai apprécié la sobriété du texte, servi par une traduction qui ne le trahit pas. Cela correspond certes au style de l'auteur mais peut-être aussi à l’esprit de ce roman. La volonté d'oublier, d'anéantir le passé ne se produit qu'au terme d'un temps nécessairement long et d’une volonté intime, certes silencieuse mais aussi contenue et peut-être animée de fatalisme ou d'un désir d'apaisement. Nina tient Tito à sa merci mais l'épargne, non sans lui avoir asséner des vérités…Le contexte du billet de loterie que l'homme vend à cette femme n'est sans doute pas innocent et procède de la fable, avec la chance en contre-champ qui semble servir Tito qui vraiment en s'y attendait pas. Ils se rencontrent bien des années plus tard, alors qu'il est très vieux et elle plus très jeune mais encore belle, se reconnaissent et pour qu'il n'y ait pas d'erreurs possibles parlent ensemble de leur passé commun mais sur un mode alternativement apaisé et agressif. Dès lors tout devient possible, même le pire et le hasard qui bien souvent gouverne nos vies peut favoriser les choses, ou pas ! Nina porte en elle des cicatrices indélébiles mais n'a rien oublié puisqu’elle est vraisemblablement à l'origine de l’élimination des autres assassins de son père. On la sent donc aussi déterminée à passer à l'acte que l'homme en face d'elle est prêt à mourir… et portant rien ne se passe comme on peu l'imaginer
Alors, une leçon d'humanité, de tolérance, de pardon … Pourquoi pas ?
Hervé GAUTIER – Juin 2015 - http://hervegautier.e-monsite.com
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NOVECENTO - Alessandro Baricco
- Le 27/06/2015
- Dans Littérature italienne
N°930– Juin 2015
NOVECENTO - Alessandro Baricco - Feltrinelli.
C'est une bien étrange histoire que celle de Novecento, de son vrai nom, si l'on peut dire, Dany Boodman TD Lemon Novecento, puisque ce patronyme lui a été donné par le marin qui l'a trouvé à bord du paquebot « Virginian » sur lequel il est né. On ne sait d'où il vient, il a été déposé là par les émigrants qui voulaient venir en Amérique, ou par des gens riches des premières classes, allez savoir, bref par des gens qui ne voulaient pas de lui ! Le plus étonnant dans cette histoire elle-même étonnante c'est que Novecento n’existe pas officiellement pour l’État-Civil puisqu'il n'est jamais descendu de ce bateau et qu'il n'a jamais été déclaré par personne. Il a grandi sur ce navire et puis un jour, sans jamais avoir jamais appris il s'est assis devant le piano du bord, le même sur lequel il avait été déposé, dans sa boite en carton et s’est mis à jouer, comme cela, d'instinct, sans jamais avoir appris la musique, comme s'il était familier des quatre vingt huit touches de cet instrument… Et le résultat a été extraordinaire. Ceux qui l'écoutaient convenaient qu'ils n'avaient jamais entendu une telle musique, un telle qualité de jazz. Même le flamboyant Jelly Roll Morton, le grand pianiste, l'inventeur du jazz, comme il le disait lui-même, et qui va se mesurer à lui ne pourra l'égaler. Et lui qui joue souvent pour les passagers de troisième classe, gratuitement bien sûr, ne veut pas quitter ce navire et sa vie se déroule toujours sur mer, sa musique ressemble aux rythme des vagues…
Novecento est un génie de la musique, mais comme beaucoup de génies il est seul, un peu perdu même dans le microcosme du paquebot et ne veut surtout pas en sortir. Toute sa vie en sera faite que de traversées maritimes. Voir la terre, peut-être, mais de loin, toujours à l'abri du bastingage comme s'il avait le mal de terre, comme d'autre ont le mal de mer ! Alors ? Peur de vivre, d'affronter les autres, les difficultés, peut-être, c'est en tout cas une sorte d'existence passionnée avec la musique pour seule raison en évitant au maximum les contacts avec les passagers hors mis son ami, et tout cela sur ce bateau qui lui aussi vieillit et qu'il accompagne jusqu'à la fin.
C'est un monologue, confié au lecteur par l'ami de Novecento, Tim Tonney, un trompettiste fasciné par ce musicien hors norme, une sorte de long poème, une fable un peu fantastique, lue à haute voix comme le préconise l'auteur et en italien pour goûter encore davantage la musicalité de cette langue
Hervé GAUTIER – Juin 2015 - http://hervegautier.e-monsite.com