la feuille volante
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SOIE - Alessandro Baricco
- Le 20/06/2015
- Dans Littérature italienne
N°925– Juin 2015
SOIE – Alessandro Baricco – La scala.
L'histoire commence en 1840 quand Baldabiou décide d'implanter à Lavilledieu une usine de filature de soie ce qui permettra à cette ville de se développer. En 1860 une épidémie de pébrine tue les vers à soie. Quelques années auparavant, cet homme avait demandé à Hervé Joncour, le fils du maire de Lavilledieu, d'aller tous les ans chercher des œufs jusqu'en Égypte et en Syrie mais à cause de cette épidémie il n'y a plus qu'une destination possible : Le Japon qui, à cette époque, est au bout du monde ou plus exactement « la fin du monde » mais où l’exportation des vers à soie est interdite. Il entre donc en contact avec Hara Kei, un homme énigmatique éperdument amoureux de sa maîtresse au charme de qui Hervé n'est évidemment pas insensible. Au vrai c'est une banale histoire d'amour, celle d'un étranger qui tombe amoureux d'une femme déjà liée à un homme, puissant qui plus est. Il accomplira au pays du soleil levant plusieurs voyages, pour les vers à soie, certes, mais pas seulement. Bien sûr cet Hervé est marié et bien sûr il va tromper cette épouse fidèle qui est restée à l'attendre en France parce qu'ils a simplement croisé le regard de cette femme d'autant plus énigmatique qu'il n'était pas forme orientale. Grâce à elle il va revivre. C'est souvent comme cela, c'est toujours le mari qui endosse ce rôle et jamais le contraire, comme si le contraire n'existait pas. Comme toujours l'amour se conjugue ici avec la mort, celle de son épouse mais aussi celle de cette maîtresse mystérieuse, auteur d'un billet. La guerre s'invite aussi dans cette histoire puisque dans ces périodes troublées, des destins se font et se défont. Quant à la richesse promise aux habitants de Lavilledieu, elle se révèle être une illusion
J'ai lu ce roman (qui est plutôt une nouvelle) en italien, par goût de cette langue que je découvre petit à petit avec plaisir à travers la musique des mots, avec un peu de mal quand même. C'est pour moi une belle occasion d'approcher cette langue cousine qui m'a toujours attiré. Les mots italiens sont sensuels, poétiques, évoquent la finesse de la soie, celle de la peau des femmes, la beauté des paysages... Pourtant si la poésie a été au rendez-vous de cette lecture, l'histoire ne m'a pas passionné, elle est plutôt classique. C'est un peu une leçon sur le thème ordinaire propre à la condition humaine, une histoire d'amour impossible et la nostalgie qui va avec. Hélène, la femme d’Hervé est peut-être et même sûrement l'auteur de la lettre reçue par lui et traduite par la maquerelle, peu importe après tout. On peut vouloir être un personnage qu'on ne sera jamais et elle le lui fait savoir de cette manière en lui avouant qu'elle est aussi au courant de tout. Cette façon de le dire peut aussi être une manière de formuler son amour : c'est parfaitement humain.
Le scénario est lent, parfois répétitif mais je garde dans l'oreille la musique et la poésie de la langue italienne.
Hervé GAUTIER – Juin 2015 - http://hervegautier.e-monsite.com
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La Rochelle 1939-1945 - Annick Notter Nicole Proux
- Le 14/06/2015
- Dans Autres centres d'intérêt culturel (peinture, théâtre histoire, chansons...)
N°922– Juin 2015
La Rochelle 1939-1945 - Musée des Beaux-Arts de La Rochelle – Geste Éditions.
Sous la direction d'Annick Notter, conservatrice en chef et Nicole Proux, historienne.
A l'occasion du soixante-dixième anniversaire de la Libération de la ville, le musée des Beaux-arts de La Rochelle publie cet ouvrage richement illustré et documenté qui accompagne une exposition organisée dans ses locaux du 7 mai au 9 novembre 2015. Il s'agit d'un ouvrage collectif qui retrace ces six années de guerre et d'occupation.
Après l'armistice du 22 juin 1940, La Rochelle qui est une ville commerçante et industrielle active se retrouve en « zone occupée » puis en « zone interdite », est déclarée « ville ouverte ». Les Rochelais vécurent ces six années de tourmente dans la réserve, l'attentisme et la survie malgré les privations, l'afflux des réfugiés, les évacuations et les pénuries de tous ordres. Ceci n’exclut ni les actes de collaboration et de délation ni ceux de résistance et de sabotage. L'ouvrage rend hommage à celles et ceux qui se sont engagés dans ces actions d'opposition à l'occupant, qui ont donné leur vie pour que la ville soit à nouveau libre. Le maire Léonce Vieljeux (1865-1944) en fut la figure emblématique. Nombre de voies urbaines et portuaires rochelaises portent leur nom ce qui contribue à perpétuer leur mémoire.
La répression allemande et vichyssoise n'a épargné, ici comme ailleurs ni les juifs, ni les communistes ni les francs-maçons. La Garde Civique et plus tard la Milice, soutenues par des organisations pétainistes, furent de zélés collaborateurs des autorités allemandes. Les communistes qui entrèrent en résistance notamment après la rupture du pacte germano-soviétique (1941), furent particulièrement pourchassés par l’occupant. Les FTP, qui ont payé un lourd tribu, se montrèrent particulièrement agressifs mais le PCF, eu égard à son organisation interne, et malgré les coups portés par l'occupant, a été particulièrement efficace dans cette lutte. Dans la ville, la Résistance s’organisa dans la clandestinité, parfois sous couvert d’associations sportives mais pas seulement, vers l'action, le renseignement, le sabotage ou la propagande anti-nazie ce qui déclencha une vague d'arrestations et de répression de la part des Allemands. Ici comme ailleurs, dénonciations, déportations, tortures, exécutions sommaires furent l'ordinaire de la barbarie nazie... Comme partout, le maquis a connu un regain de recrutement à partir du début de l'année 1942 et de l'instauration du STO par le régime de Vichy, même si, à partir de cette période, les réseaux de résistance rochelais ont été décimés.
La pêche rochelaise a été lourdement handicapée non seulement par les mesures restrictives imposées à la profession(restrictions de carburant, prélèvements sur les prises) mais aussi par les mines et la destruction de bateaux par la marine allemande et la réquisition de chalutiers transformés en garde-côtes ou en navires de guerre auxiliaires. L'importance stratégique de La Pallice, port en eaux profondes et élément important du Mur de l'Atlantique, incite les Allemands à y implanter des infrastructures militaires(base sous-marine, construction de batteries côtières, mines...) qui seront la cible des bombardements alliés, épargnant cependant miraculeusement la vieille ville. En effet, même si la France n'était plus officiellement en guerre la position géographique de La Rochelle la désignait naturellement comme un objectif militaire.
La Rochelle doit être attractive puisque, avec celui de l'Aunis, elle subit là le septième siège de son histoire mais ce sont des Allemands qui sont retranchés dans la ville rebaptisée « poche »(septembre 1944-mai 1945). Cette ville doit bien être « bénie des dieux » comme a pu le dire plus tard un édile, puisque, malgré sa situation maritime et économique, elle a été épargnée alors que d'autres, dans la même configuration, ont été rasées et ce d'autant plus que sa position de « poche » allemande à la fin d'un conflit dont il n'était pas possible de douter de l'issue, l'exposait à des barouds d'honneur, des règlements de compte et autres débordements qui eussent pu l'endommager durablement. Les troupes allemandes cantonnées à La Rochelle étaient importantes tandis que les résistants (FFI), pourtant peu armés et mal équipés étaient cependant déterminés et combattifs. D'ailleurs, à la fin de la guerre, les Allemands avaient programmé la destruction de la ville mais en aucune façon une reddition et le général de Gaulle lui-même prévoyait qu'une action armée accompagnât la libération de la ville. Il a fallu toute l'humanité et toute la diplomatie du capitaine de Vaisseau Hubert Meyer, du vice-Amiral Ernst Shirlitz et du concours de la Suède pour négocier une trêve, assurer le ravitaillement des Rochelais demeurés dans la ville pour éviter les bombardements alliés comme à Royan, et surtout que cet épisode ne se transforme pas en un bain de sang avec d'inévitables destructions. Par ailleurs, à cette période les Rochelais ont fait preuve de solidarité et de compréhension : la ville était sous administration vichyssoise et allemande mais encerclée par les FFI sur un territoire divisé en zones d'influence, à un moment où la victoire des alliés était en marche. Ce siège, réglementé par une convention pourtant controversée et quasiment secrète, dura six mois relativement paisibles alors que le reste de l'Europe était un vaste champ de bataille. Même si les Allemands étaient craints, ils n'en étaient pas moins considérés, eux aussi, comme des prisonniers. Cette situation un peu surréaliste a donné lieu à des manifestations cocasses où la paix a cependant été privilégiée et sauvegardée. Ainsi, il n'était pas rare que, dans un même lieu, des Miliciens, des Allemands et des Résistants en armes cohabitent sans qu'un seul coup de feu ne soit tiré, le but de chacun étant de gagner du temps. Le 8 mai 1945 la ville fut libérée par des troupes françaises (zouaves et spahis) épaulées par les FFI, sous les yeux d'un occupant, apparemment soulagé, les soldats allemands désarmés étant considérés comme prisonniers de guerre dans des conditions honorables. Ce fut la dernière ville à être libérées(8 mai 1945) sur le territoire.
J'ai découvert ce livre passionnant grâce à Babelio et à Geste Éditions que je remercie chaleureusement. Il m'a permis, à titre personnel, de compléter ma connaissance de l'histoire de cette cité qui m'est chère à plus d'un titre. En effet, quelque soit l'endroit où j'habite temporairement, je me revendique définitivement comme Rochelais.
La ville de La Rochelle a encore une fois mérité son surnom de « belle et rebelle ». Elle a connu au cours de son histoire bien des bouleversements. Cet ouvrage a pour but de ne pas oublier cette période pourtant pas si lointaine et surtout ceux qui se sont sacrifiés et envers qui les générations suivantes ont une dette imprescriptible. Il met en exergue l’héroïsme des Rochelais autant que leur vie quotidienne et les heures sombres qu'ils ont vécu à travers des textes, des photographies et documents d'époque.
©Hervé GAUTIER – Juin 2015 - http://hervegautier.e-monsite.com
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SARA LA NOIRE - Gianni Pirozzi
- Le 17/05/2015
- Dans Littérature italienne
N°907– Mai 2015
SARA LA NOIRE. Gianni Pirozzi– Rivage Noir.
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Guillermo est gitan par sa mère. Sept ans plus tôt, il a promis à Sénégas, le patriarche de la communauté des gens du voyage d'Aigues-Mortes de retrouver l’assassin de ses deux filles. A la suite d'une promotion, à a été muté dans la région parisienne mais n'a pas oublié sa promesse. On lui a affecté une affaire de suicide, un certain Martinez vient de se jeter du quatrième étage. C'est aussi un Martinez qui a assassiné dans le sud de la France les deux petites gitanes, son affaire d'il y a sept ans qu'il n'avait cependant pas oubliée refait donc surface.
Ce n'est pourtant pas un sentimental, plutôt un marginal entre deux mondes ce flic puisqu'il est pisté par l'IGS pour trafic de drogue et proxénétisme. Il se permet même de faire attendre les collègues venus l'interroger. Il a été marié mais la pension alimentaire pour se deux filles n'est pas vraiment son problème puisqu'il est avec Hazfia, une jeune marocaine, jadis contrainte au mariage et qui maintenant s'adonne à la drogue et à la prostitution. Son ex-mari poursuit également le policier. En outre, il a sous sa coupe une communauté de femmes battues qu'il contraint à la prostitution.
Djibril est une petite frappe, tout juste sorti de prison, un dealer qui pour se faire une place dans le milieu a accepté de faire la peau à Guillermo. Voilà donc notre policier poursuivi à son tour alors qu'il est en charge d'une affaire d’incendie qui sonne comme un règlement de compte.
A l'aide de fréquents analepses l'auteur revient sur cette promesse. A la fin c'est un peu agaçant. C'est pourtant un livre qui se lit vite, heureusement. Je n'ai pas goûté le style très polar, pas plus que l'intrigue. Autant dire que je me suis ennuyé. En effet qu'un flic soit amoureux d'une prostituée et qu'il soit accessoirement dealer, même si dans la vraie vie cela peut être rare, c'est sans doute possible, qu'il y ait des ripoux dans la police qui arrondissent leur fins de mois dans l'illégalité, je ne suis pas spécialiste mais, connaissant un peu l'espèce humaine, je veux bien l'admettre. Ce thème a fait les beaux jours de la littérature policière, ce n'est donc pas très original.
Et le lien avec Sara la Noire, cette sainte vénérée par la communauté gitane aux Saintes-Maries-de-la-Mer ? Simplement parce que Guillermo, d'origine gitane, se recueille volontiers devant elle dont il a un oratoire à son domicile, quand il a des périodes de doute. Cela va quand même assez mal avec sa personnalité de ripoux, dealer et proxénète… mais il est vrai que je en suis pas spécialiste !
Ce roman est un remake d'une nouvelle de Marc Villard (« Entrée du diable à Barbes-ville ») ce qui était un intérêt supplémentaire pour moi. J'ai quand même poursuivi ma lecture pour voir si ma curiosité serait enfin titillée et également pour me faire une idée de l'univers de cet auteur que je ne connaissais pas mais dont je n'ai pas vraiment envie de poursuivre la découverte de l’œuvre.
©Hervé GAUTIER – Mai 2015 - http://hervegautier.e-monsite.com
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Don Quichotte
- Le 09/05/2015
- Dans Littérature hispanique et ibérique
N°903– Mai 2015
Don Quichotte . Miguel de Cervantes
Je viens de relire Don Quichotte, œuvre qu'il est inutile de résumer puisque depuis sa parution on l'a abondamment commentée. Je me suis seulement demandé si cet étrange roman n'était pas toujours d'actualité et si la folie n'était pas un refuge bienvenu surtout dans une société si marquée par la réussite, l'argent, la recherche de la notoriété, du profit, des apparences et si, face à cela qui ne me convient décidément pas, il ne valait mieux pas vivre dans un monde parallèle, si marginal soit-il, pour ne pas vivre selon les critères sus-nommés.
N'est-il pas en effet rassurant de poursuivre des « châteaux en Espagne » (sans mauvais jeu de mots) c'est à dire des choses qui n'ont aucune chance de se produire, ne serait-ce que pour nous aider à vivre dans cette vallée de larmes qu'est la vie. D'aucuns nommeront cela fantasmes, oui, et après ! Poursuivre un rêve, de préférence un peu fou, qu'on peut aussi nommer ambition personnelle n'est-ce pas un peu faire le même parcours que notre pauvre chevalier ? Comme lui on peut toujours rêver de faire quelque chose de notre pauvre vie , de marquer notre passage sur terre et ne jamais y parvenir tant sont nombreux ceux qui ont décidé de nous en empêcher, de nous trahir jusque dans notre immédiat entourage. Il en va de même quand notre pauvre ami décide de faire une confiance aveugle à ceux qu'il rencontre. Dans notre monde où la trahison est presque érigée en règle du jeu, nous savons tous, pour l'avoir expérimenté que s'en remettre ainsi aux autres est une attitude bien risquée. Quant à vouloir à toute force s'improviser redresseur de torts, même si cela témoigne d'une grandeur d'âme, cela ne peut vous attirer bien souvent que des ennuis. L'actualité est riche de ces expériences avortées.
En ce qui concerne la promesse que fait Don Quichotte à Sancho Panza de lui confier le gouvernement d'une île imaginaire, cela me rappelle, toutes choses égales par ailleurs, Don Quichotte n'étant pas susceptible de mauvaise foi, les promesses électorales dont nos élus ne sont pas avares mais qui ont la particularité de ne jamais voir le jour. Un ancien président de la République n'a-t-il pas dit qu'elles n'engageaient que ceux qui les croyaient ? Sauf que dans le cas des politiques il n'y a ni la naïveté ni l'idéalisme du Chevalier à la triste figure.
Quant à se battre contre les moulins, il nous est sans doute arrivé de nombreuses fois dans notre vie de le faire à notre tour sans forcément que l'issue soit semblable à celle qu'a connue notre pauvre chevalier. Cet épisode qu'on retient volontiers, malgré toutes les autres aventures de notre héro, est emblématique et il est évidemment facile de s'en moquer. Pour autant, n'a-t-on jamais fait, sous influence, des choses qui plus tard, la période d'émotion passée, ont heurté notre propre raison et notre propre logique ? Bien malin sans doute qui pourrait affirmer le contraire.
Idéaliser une femme comme le fait Don Quichotte en lui donnant les attributs de la belle Dulcine de Toboso, cela aussi nous l'avons tous fait, et pas forcément pour notre bonheur. Au moins notre chevalier en va-t-il pas jusqu'au mariage, reste-t-il dans son monde et n'est-il pas confronté à la trahison, au mensonge, à l'adultère qui sont souvent les conséquences de cet aveuglement.
Est-ce que cette manière de s'improviser chevalier errant à une période où ils n'existaient plus n'était pas finalement une marque d'originalité, une volonté de se démarquer face à l'instinct grégaire qui veut que chacun ressemble à son voisin ou plus sûrement à des personnages connus ? Plongé dans une société qu'il réprouve et désireux de s'en démarquer, il sera quand même rejoint par ceux qui la font et qui ne manqueront pas de saisir l'occasion d'abuser de sa naïveté et ce malgré la voix de la raison de son bon Sancho qui, à l'occasion, en profite même un peu lui aussi. Et d’ailleurs n'avons-nous pas nous-mêmes parfois saisi de pareilles opportunités au détriment d'êtres plus fragiles pour les mystifier encore davantage.
Quant à la méditation sur la vanité des choses, cela vaut bien tous les messages philosophiques ! Cette histoire sur la relativité des choses humaines est bienvenue. L'homme est naturellement porté vers la puissance, le pouvoir, la richesse. Le fait d'être important un jour et le lendemain n’être plus rien est très actuel et carrément éternel, les Romains ne disaient pas autre chose parlant de la Roche Tarpéienne si proche du Capitole.
Quant à cette période un peu folle qui voit Don Quichotte, hidalgo paisible, se transformer en chevalier errant, c'est sans doute aussi la jouissance intérieure que nous ressentons tous quand le hasard nous prête ce « quart d'heure de gloire » si agréable qui nous fait sortir, forcément provisoirement, de la condition de quidam.
En réalité ce roman, derrière des apparences volontiers critiques voire comiques, me paraît camper à travers Don Quichotte un personnage emblématique de la condition humaine. Ce faisant, Miguel Cervantes a évoqué, comme le feront plus tard Shakespeare, Molière, Victor Hugo ou Céline une part de nous-mêmes.
Une des causes de la folie de Don Quichotte est la lecture effrénée des romans de chevalerie qui lui auraient asséché la cervelle. La lecture aurait donc des effets néfastes sur le cerveau. C'est vrai que même si la chevalerie n'est pas vraiment ma tasse de thé, j'aime bien les romans. Ils me procurent un dépaysement bienvenu et d'autant plus apprécié que mon quotidien se révèle de jour en jour plus délétère. Et je dois avouer que « ce vice impuni » me taraude depuis bien longtemps, cette chronique en est notamment le témoin. Pourtant, je ne me sens pas menacé. Quoique !
©Hervé GAUTIER – Mai 2015 - http://hervegautier.e-monsite.com
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UN ETE 63 - Tracy Guzeman
- Le 03/05/2015
- Dans Littérature anglo-américaine
N°899– Mai 2015
UN ETE 63 – Tracy Guzeman – Flammarion.
Traduit de l'anglais par Simone Davy
Natalie et Alice Kessler sont sœurs mais sont bien différentes. La première, l'aînée est aussi têtue et manipulatrice que la seconde est rêveuse, poète et attentive à la nature. Pendant l'été de l'année 1963, Alice, qui est la plus belle des deux, tombe amoureuse de Thomas Bayber, un jeune peintre alors complètement inconnu.
Quarante ans plus tard Thomas, devenu célèbre, est maintenant un artiste mondialement reconnu dont l’œuvre a été étudiée et commentée, mais depuis 20 ans il traverse une crise de création, n'a plus touché un pinceau, vit en marge de la société et tente de se détruire à petit feu ; il est d’ailleurs très malade. A son ami Dennis Finch, historien d'art et critique qui lui est toujours resté fidèle, il propose un de ses tableaux resté inconnu qu'il veut vendre par l’intermédiaire de Stephen Jameson, un ancien expert en perte de vitesse qui travaille actuellement dans une officine de ventes aux enchères. Ce tableau représente « les sœurs Kessler » mais il est incomplet puisque l'orignal est un triptyque dont les deux autres panneaux ont été offerts à Alice et à Natalie et ont disparu. Va donc s'engager une recherche de ces deux éléments, confiée à Finch et à Jameson par Thomas lui-même qui, en posant ainsi le problème, se révèle machiavélique car le lecteur ne tarde pas à se rendre compte que cette quête n'est qu'un prétexte et que ce que l'auteur souhaite retrouver c'est la trace des deux sœurs et ce dans un but bien précis. Dès lors c'est à une véritable enquête policière que nous assistons.
Dans l'univers protecteur de l'enfance, les deux sœurs étaient très liées et n'imaginaient pas que ce lien puisse un jour être distendu. Pourtant le hasard, la destiné, la vie, selon le nom qu'on veut bien donner, allaient se charger de faire changer ces choses qu'elles croyaient immuables. Non seulement elles ont croisé la fuite du temps, la maladie et la mort mais des événements sont intervenus qui allaient révéler définitivement les personnalités, mettre chacun dans un rôle qui, avec le temps se figera. Non seulement une rivalité va naître entre Alice et Natalie mais la position de chacune d'elles par rapport à l'autre va devenir progressivement une domination puis une véritable haine, avec tout son cortège de non-dits, de mensonges, de dissimulations, de secrets que la mort de Natalie dévoilera brutalement. A l’aide de nombreux analepses l'auteur remonte le temps pour révéler le parcours d'Alice et de Natalie depuis cet été 63, pour analyser les relations de plus en plus difficiles entre elles, évoquer les rencontres qui vont bouleverser le cours de leur existence, l'aînée prenant le pas définitivement sur la cadette. Dès lors, par la force des choses et avec une certaine énergie d'ailleurs assez inattendue de sa part, Alice qui avait toujours vécu dans l'ombre de sa sœur à cause de la maladie, tente de prendre en mains sa vie, entre étonnement et culpabilité, d'en explorer les recoins et les failles, jusque là savamment occultés, avec, il est vrai l'aide attentive de Phinneaus. Le voyage qu'elle fait volontairement seule à destination de Santa Fe depuis le Tennessee est révélateur ainsi que sa volonté d’aller au devant de révélations, fussent-elles destructrices.
Au fur et à mesure du récit, le lecteur découvre non seulement tout ce que cette histoire de tableau cachait mais aussi la personnalité de chacun des personnages principaux, leur refus des choses, par égoïsme ou fuite de leurs responsabilités, leur jalousie, leur abnégation, leur joie de vivre et leur confiance en l'avenir aussi avec, en toile de fond, cette dernière chance qu'il fallait saisir avant que la mort n'anéantisse tout. Thomas avait volontairement brouillé les pistes, ajoutant l’image toujours présente de l'oiseau, symbole de liberté, mais aussi avait joué sur la lumière du portrait central et des panneaux adjacents, signifiant par là un message bien précis. Ce que vont découvrir nos deux enquêteurs va bouleverser bien des vies, bousculer des certitudes établies, révéler le vrai visage de ceux qu'on croyait connaître, faire en sorte que le but recherché soit finalement atteint.
J'ai découvert Tracy Guzeman que je ne connaissais pas avant le que les éditions Flammarion en m'envoient ce roman, ce dont je les remercie. J'observe que dans cet ouvrage les personnages, Thomas Bayber, Stephen Jameson sont inhibés, torturés comme si l'art était une malédiction au lieu d'être un bienfait. Alice se complaît dans sa maladie qui fait d'elle une assistée et sa sœur une ombre protectrice un peu envahissante, tandis que Finch poursuit avec sa défunte épouse un dialogue surréaliste. Ce roman où les destins s'entremêlent, est compliqué à l'envi mais avec talent. C'est, en tout cas une belle étude de caractères.
Le style est agréable à lire, les descriptions précises et évocatrices même si on rencontre des notations techniques sur la peinture un peu fastidieuses et des longueurs parfois déroutantes en apparences... Mais tout cela n’occulte pas le bon moment de lecture que fut ce roman.
©Hervé GAUTIER – Mai 2015 - http://hervegautier.e-monsite.com
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ACHILLE AU PIED LEGER - Stefano Benni
- Le 19/04/2015
- Dans Littérature italienne
N°896– Avril 2015
ACHILLE AU PIED LEGER – Stefano BENNI – Actes Sud.
Traduit de l'italien par Marguerite Pozzoli.
Achille est un jeune écrivain peu inspiré et en mal de chef-d’œuvre. Pour survivre s’est fait lecteur dans une petite maison d'édition du nom de Forge, par ailleurs au bord de la faillite à cause de la concurrence. Elle est comme il se doit dirigée par Vulcain (d'emblée de ton est donné). Il a aussi le malheur d'être insomniaque et quand il parvient enfin à dormir, il rêve que les auteurs qu'il est obligé de lire dans le cadre de son travail le poursuivent. Sa vie n'est donc un calvaire tout juste ensoleillé par son amour pour Pilar-Pénélope, une BTLSP, comprenez « une beauté typiquement latino sans permis de séjour », une plantureuse jeune fille très courtisée, ce qui ne l'empêche cependant pas de de répondre aux avances de Ciré, la secrétaire de la maison d'édition. Après tout il y a pire comme situation même s'il pouvait espérer mieux pour lui sur le plan professionnel. Tout serait pour le mieux dans le meilleur des mondes, selon l'expression désormais consacrée, jusqu’à ce qu'Ulysse reçoive un courriel envoyé par un certain Achille qui souhaite le rencontrer. On est déjà en pleine mythologie antique et cela en fait que commencer ! Sauf que le Achille en question n'a rien d'un valeureux guerrier, ressemble à un monstre cloué sur un fauteuil roulant, rongé par la solitude, constamment plongé dans une pièce obscure. Il ne connaît rien de la vie, ne connaît l'amour qu'en imagination et ses rares rapports aux autres sont faits de violence. Quant à Ulysse, il n'a rien de commun non plus avec le personnage d'Homère, c'est plutôt un anti-héros un peu ballotté par les événements. Pourtant, malgré ces apparences peu engageantes, un marché va être conclu entre les deux hommes que tout oppose : Si Ulysse lui raconte ce qu'il veut écrire sans être capable d'y parvenir, Achille sera sa plume, révélant ainsi une parfaite complémentarité entre eux. Achille vivra donc par procuration et trouvera ainsi un sens à son existence. Ainsi la vie de chacun va être transformée. Une amitié va naître entre eux mais une amitié dérangeante à cause des propos durs et méchants d'Achille, personnage à la fois cynique et intelligent, et de la bienveillance d'Ulysse, surtout quand leurs conversations abordent la sexualité. Nous avons droit à des séquences érotiques à travers les rêves et les fantasmes d'Achille. Les femmes sont belles, désirables et on sent Ulysse très amoureux de Pénélope même si Circé en le laisse pas indifférent, c'est le moins qu'on puisse dire. Il y aura quand même entre les deux hommes une véritable complicité où la perversité le dispute à la souffrance, à la tendresse et à l'humour.
Ce roman baroque est véritablement prenant, à cause de l'univers de Benni, son humour décalé, son vocabulaire truculent qui me rappelle celui de Boris Vian (parfois aussi de Lewis Caroll), sa poésie si particulière malgré ou à cause des mots parfois crus, des situations salaces, son style agréable à lire et généreusement débridé (et sûrement bien traduit, ce qui en doit pas être facile). A travers les personnages, les situations, c'est aussi une critique de l'Italie contemporaine avec l'inévitable mafia, la franc-maçonnerie, le football, le non moins incontournable Berlusconi (pourtant jamais nommé) et ses scandales, les immigrés, la crises économique et les licenciements qu’elle induit et, évidemment les problèmes des maisons d'édition. On n'oubliera pas non plus de réfléchir sur l'inspiration, la peur de la page blanche, celle de la panne créatrice et de l'inévitable découragement chez les jeunes auteurs qu'on n'encourage guère, surtout dans les maison d'édition. Là aussi j'ai accroché et me suis retrouvé à titre personnel sur ce chapitre. De plus c'est, à travers une sorte de parabole, une tentative originale de réécrire la mythologie antique marquée par une certaine perfection et de l'adapter au monde de l'Italie d'aujourd'hui nettement moins ressemblant !
J'ai rencontré Stefano Benni un peu par hasard, comme souvent, mais franchement je ne suis pas déçu. Son univers à la fois loufoque et fantastique me parle et m'a entraîné dans cette histoire jusqu'à la fin.
©Hervé GAUTIER – Avril 2015 - http://hervegautier.e-monsite.com
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KADDISH POUR L'ENFANT QUI NE NAITRA PAS - Imre Kertész
- Le 17/04/2015
- Dans Autres littératures étrangères
N°895– Avril 2015
KADDISH POUR L'ENFANT QUI NE NAITRA PAS -Imre Kertész – Actes Sud.
Traduit du hongrois par Nathalia er Charles Zaremba.
Le kaddish, ce n'est pas comme on le dit souvent la prière des morts mais des endeuillés. Ainsi le titre prend-il tout son sens dans la mesure où l'auteur, refusant d'avoir un enfant, est endeuillé par sa propre décision.
D'abord, il s'agit d'un soliloque, c'est à dire d'une réflexion face à soi-même couchée sur le papier par le truchement de l'écriture, une manière de fixer les choses. Le narrateur qui est juif est un traducteur qui a renoncé à être écrivain et qui entame une conversation avec M. Oblàth, un philosophe qui lui demande innocemment s'il a des enfants. Sa réponse est un « Non » catégorique à son interlocuteur et cela le bouleverse au point que, dans la nuit qui suit, il se remet à écrire, c'est à dire fixer ce soliloque sur la page blanche, avec pour thème cette négation. Cette conversation « entre deux intellectuels moyens » tourne donc autour d'un enfant qui aurait pu naître mais qui ne naîtra pas, une inexistence qui est le prélude à « son auto-liquidation consciente », le premier coup de pelle à cette tombe qu'il creuse pour lui dans les nuages avec sa plume! Bien entendu, cette réflexion intime sollicite sa mémoire et c'est tout naturellement qu'il évoque sa femme dont il est séparé depuis. Il refait à l'envers le chemin de leur amour, de leur bonheur qui bien que « considéré comme une obligation » ne fut pas au rendez-vous à cause de cet enfant qu'il lui refusa mais aussi cette impossibilité d'écrire ce roman qu'il portait en lui et qu'elle espérait comme la consécration de leur union. En réalité pour lui l'écriture était la marque de sa souffrance (suivant l'expression communément admise « je souffre donc j'écris ») et non la conséquence de sa liberté, et donc incompatible avec l'expression alors que pour elle, elle était symbole de la réussite littéraire. Il revient sur cet épisode de la liberté quand il évoque l'attitude de celui qu'il appelle « Monsieur l'instituteur »qu'il rencontre quand ils sont ensemble dans un wagon à bestiaux que les emporte vers les camps. Le narrateur, alors adolescent, est incapable de bouger, immobilisé par la douleur. Cet homme s'est chargé de lui apporter sa portion de nourriture mais disparaît un moment, happé par la foule. Le narrateur suppose qu'il se l'est appropriée pour augmenter ses chances de survie mais il réapparaît et la lui apporte, s'indignant de son étonnement. Il n'était pas obligé de faire ce geste qui illustre sa liberté intérieure et va à l'encontre de sa propre survie. L'auteur y voit même la marque de l'illogisme. Pour lui-même, le narrateur revendique sa liberté d'écrivain en refusant par avance toute intrusion dans son travail. Ainsi la propriété d'un logement. Il en va de même pour l'amour qui d'ordinaire est plutôt un moteur de la création artistique. Au contraire, à ses yeux, il est le symbole de l'attachement, l'inverse de la liberté qui pour lui est la seule source de création littéraire. C'est que, pour lui, l'écriture n'est pas exactement le reflet de la vie, sa façon d'écrire ce texte en est la manifestation et peut parfaitement, comme il le dit lui-même, être une fuite. Il y avait donc, au départ une contradiction (peut-être inavouable) dans leur union. Il avait bien tenté de l'exprimer en explorant son enfance dans une nouvelle mais ce fut un échec. De plus, pour lui, sa judéité reste quelque chose de laquelle il est prisonnier. Son épouse qui est juive et dont les parents eux-mêmes ont connu Auschwitz comptait sur lui, sur son écriture, pour se libérer de ce poids, alors que lui entendait faire cette démarche en solitaire. En outre, il lui a refusé cet enfant dont la femme qu'elle est avait envie sans doute parce qu'on ne pouvait pas donner raisonnablement la vie après avoir vécu l'Holocauste. Il ne le pouvait pas non plus à cause de ce mariage raté auquel il met cependant fin. Du coup il est lui « le mauvais juif » par rapport à cette « belle juive », de 15 ans sa cadette qui fut son épouse. Il n'empêche, cette liberté qu'il revendique en tant qu'écrivain se manifeste pleinement dans ce « non » opposé à la fois à Oblàth et à son épouse.
Ainsi, peut-on imaginer que ce kaddish s'adresse aux vivants en leur enjoignant de vivre malgré tout. S'il avait eu cet enfant, l'auteur aurait, d'une certaine façon prolongé sa propre existence, mais peut-on vivre et transmettre la vie dans un monde qui a enfanté Auschwitz? Comment croire à la beauté et à la grandeur de cette humanité quand on a assisté à sa si profonde déchéance? L'auteur sait qu'il peut avoir un enfant mais le refuse pour provoquer une prise de conscience et un acte de mémoire dans une société si encline à l'oubli, pour l'inciter à se souvenir des martyrs qui ont payé de leur vie le seul fait d'être juif et qu'il est indispensable d'en garder la mémoire pour que cela en se reproduise pas. Ce texte est pourtant une sorte de prière, solitaire, longue et tortueuse, qui se conclue par un « amen ». Il est une longue négation de la vie qui ne peut être vécue pareillement après les horreurs des camps. Il adresse cette prière à Dieu comme une excuse de ne pas pouvoir jouir pleinement de la vie qu'Il lui a donnée à cause de ce qu'il a vécu et de cette paternité qu'il refuse. J'ai personnellement lu ce livre avec les yeux d'un désenchanté et je suis, moi aussi, bien enclin, moi aussi, à désespérer de cette humanité que les philosophes nous ont présenté souvent comme humaine et humaniste.
Le texte est dense, labyrinthique, douloureux, la phrase est longue, pesante, désarticulée, disloquée, écartelée en multiples digressions, ce qui n'en facilite pas la lecture. Qu'est -ce à dire ? Cela veut-il montrer l’intensité de la souffrance ou au contraire la difficultés de s'exprimer [avec ce texte il dit creuser sa propre tombe « dans les nuages », son « auto-liquidation »] Je choisis d'y lire une sorte d'attirance vers la mort de celui qui n'est pas vraiment sorti d’Auschwitz et qui n'en sortira jamais, une sorte d'accomplissement de sa judéité dans la mort. Il a connu l'horreur des camps [et aussi la joug soviétique en Hongrie après la guerre] et puise dans cette mémoire qui nourrit sa réflexion jusqu'à désirer la mort à la fois terme normal de la vie mais ici vécue comme une libération de la souffrance pour celui qui traîne sa vie comme un fardeau. Cela me rappelle le suicide de Romain Gary, laissant pour toute explication ces quelques mots « Je me suis enfin exprimé complètement ». Ainsi me semble -t-il que ce kaddish est certes pour Dieu, pour cet enfant qui en naîtra pas de lui mais aussi et peut-être surtout pour lui, pour obtenir cette paix dont parle cette prière et qui est impossible!
J'avoue avoir lu ce livre parce qu'il fallait sans doute avoir eu connaissance de ce texte, de ce message exprimé par un écrivain majeur et couronné par le Prix Nobel en 2002. Il est animé des mêmes angoisses à la fois sur le destin des juifs, sur l'horreur de la Shoah et sans doute aussi sur la culpabilité d'y avoir survécu. J'ai bien conscience que mon commentaire est largement en-deçà de ce qu'à voulu ou pu exprimer l'auteur, que je n'ai peut-être rien compris et qu'il peut parfaitement être contesté.
©Hervé GAUTIER – Avril 2015 - http://hervegautier.e-monsite.com
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LE BAR SOUS LA MER - Stefano Benni
- Le 30/03/2015
- Dans Littérature italienne
N°888– Mars 2015
LE BAR SOUS LA MER – Stefano BENNI – Actes Sud.
Traduit de l'italien par Alain Sarrabayrouse.
D'emblée, le lecteur est invité à entrer dans ce recueil de nouvelles un peu étrange. En effet, le narrateur raconte une rencontre, un soir, au bord de la mer. Il aperçoit un vieil homme qui entre dans l'eau. Croyant à un suicide, il tente de le sauver mais se retrouve, à sa suite, dans un bar sous la mer où chaque client se met à lui raconter une histoire plus abracadabrantesque que la précédente, tissant dans ce lieu incertain une sorte de halo mystérieux, entre surréalité et cuisine gourmande. Ce sont d'ailleurs les personnages qui sont dessinés sur la couverture du livre. Ce sont des hommes et des femmes ordinaires mais aussi un chien, sa puce et, bien entendu, une sirène. Chacun y va de son récit, aussi déjanté qu'irréel, et dessine un univers labyrinthique où le sérieux le dispute à l'humour, sans qu'on sache exactement faire la part des choses… Mais cela a-t-il vraiment de l'importance ? L'auteur ne fait évidemment pas l'économie d’une galerie de portraits dont les noms improbables vous transportent dans un ailleurs assez indistinct où les animaux parlent et se transforment à l'envi mais où j'ai trouvé mes marques sans aucune difficulté.
On y fait des découvertes bizarres comme ces animaux qui vivent entre ces pages et qui sont friands de mots. Vous avez bien compris, ils les mangent ! Certains ont une appétence particulière pour les consonnes redoublées, les signes de ponctuation ou les verbes désormais inusités, quand ils ne s'attaquent pas à la syntaxe ou aux verbes conjugués à l'imparfait du subjonctif ! Cela donne évidemment un texte complètement fou, des jeux de mots, des phrases un peu bouleversées à l’architecture bousculée … J'ai bien aimé aussi « Le samedi porno du Rex », pas pour son côté salace d'ailleurs absent, mais seulement pour l'humour du texte.
Le style est jubilatoire, enjoué, burlesque, s'attachant, son lecteur dès la première ligne sans que l'intérêt suscité dès l'abord ne disparaisse. Le texte est « cultivé », plein d'enseignements, léger et les thèmes traités le sont d'une manière originale, témoin cette version très personnelle de Moby Dick ou cette visite forcée et nocturne dans une mystérieuse maison au bien étrange occupant. L'auteur ne néglige aucun détail dans la description des situations ou l'évocation des personnages, use volontiers de l'analepse, ce qui contribue à tisser un décor qui, peu à peu, devient familier au lecteur.
Stephano Benni est un remarquable conteur. Il distille des histoires extraordinaires sans être morbides, extraterrestres, extra humaines dans lesquelles je suis entré de plain-pied avec délice. Je ne sais pas si le monde dans lequel nous vivons tous m'est à ce point indifférent voire désagréable mais l'univers de Benni que j'ai juste entraperçu ici me plaît bien et je m'y réfugie volontiers. J'embarque avec lui dans son voyage et j'ai plaisir à explorer, à son invite, cet univers onirique d'invétérés raconteurs d'histoires, un peu mythomanes quand même et pour le moins décalés et je suis sûr que, avec moi, vous en redemanderez ! D'ailleurs, cette incursion dans un lieu sous-marin, un bar où, dit-on les langues se délient plus facilement, les relations se tissent plus aisément, serait-elle pour le lecteur une invitation à se maintenir dans un lieu intermédiaire, une sorte de monde fait de mots, d'idées et de situations différentes du nôtre, une manière d'être autrement, une antidote bienvenue à notre quotidien ordinaire, une sorte de chance donnée à chacun des clients de révéler sa vision du monde ?
C'est vrai que dans ce recueil, nous ne sommes pas exactement sur terre !
©Hervé GAUTIER – Mars 2015 - http://hervegautier.e-monsite.com