la feuille volante
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DE TOUTES LES RICHESSES -Stefano Benni
- Le 24/03/2015
- Dans Littérature italienne
N°885– Mars 2015
DE TOUTES LES RICHESSES – Stefano Benni – Actes sud
Traduit de l'italien par Marguerite Pozzoli.
La vieillesse est un naufrage avec son lot de douleurs, d'abandon et de solitude. Enfin pas pour ceux qui savent nager surtout quand ils ont soin de pratiquer la natation avec une bouée. C'est un peu le cas de Martin, vieux misanthrope, ancien universitaire, philosophe et poète par vocation, la septantaine, retiré dans un village perdu dans les Apenins. Ses soutiens sont efficaces : Il mène une étude sur un poète oublié baptisé « l’Enchaîné » qui habitait une maison voisine, écrit lui-même des poèmes, parle aux animaux du bois derrière chez lui qui lui répondent volontiers et a avec son chien des rapports quasi-humains. Ainsi s'engagent entre eux un dialogue un peu surréaliste, souvent cultivé, mais à chaque fois aussi savoureux que les mondes parallèles dont il tisse les contours pour lui seul et qu'il habille de légendes. Et d'ailleurs il n'est pas seul, ses amis eux aussi sont originaux. C'est Virgile alias Voudstok, son voisin, « un hippy un peu flapi », Remorus, qu'il ne prise pourtant pas tellement, une sorte d'épouvantail sur le retour, infâme lèche-cul et capable de tout pour un peu de notoriété. Apparemment, rien ne pouvait bouleverser cet ordre établi sauf qu'un jeune couple vient s'établir en face de chez Martin. Lui, qu'il surnomme le Torve, peintre raté, alcoolique et propriétaire d'une galerie qui peine à décoller, ne lui fait pas beaucoup d'effet. En revanche elle, Michelle, qu'il baptise « La princesse des Blés » à cause de sa longue chevelure dorée l'inspire davantage, d'autant qu'il rapproche son image de celle de la légendaire jeune fille du lac tout proche mais surtout parce qu'elle lui rappelle quelqu'un qu'il a bien connu, même si cela fait longtemps. Lui comme elle sont un peu déçus par la vie et c'est sans doute ce qui les rapproche. Alors Martin oublie la vieillesse, la solitude et c'est reparti pour les sentiments et pourquoi pas pour l'amour !
J'ai bien aimé l’architecture de ce livre pris au hasard sur les rayonnages d'une bibliothèque où chaque chapitre s'ouvre sur un poème ludique, j'ai bien aimé le style (la traduction?) alerte, humoristique, poétique et aussi la façon dont il règle ses comptes en passant avec le monde universitaire, celui de la politique et de l'art, sans oublier la société des hommes. J'ai surtout bien aimé ce professeur retiré du monde, un vieux fou qui fait semblant de croire une dernière fois à l'amour, qui combat comme il peut la vieillesse et tente d’apprivoiser la mort. Pour compenser ce qui est un manque définitif, il se refait un monde imaginaire et y entre de plain-pied. C'est vrai que ce qu'on imagine est forcément plus beau que ce qu'on voit et cela ne coûte d'y mettre des êtres bien différents de ceux du quotidien. Il y invite à sa guise tous ceux du monde extérieur, leur prête un rôle qui les étonnerait eux-mêmes dans ses histoires, leur fait dire des choses qu'ils ne diront jamais, leur fait faire des gestes qu'eux-mêmes ne distribueraient pas autour d'eux, mais qu'importe. Cette démarche est celle d'un rêveur solitaire qui combat à sa manière son manque d'être. Je suis de tout cœur avec lui ! Il dépare pas dans ce décor même si, à son âge tomber amoureux est un peu anachronique et si Michelle ne peut que lui échapper. Cette fable sur la fin de vie, avec son cortège de regrets, de remords, de renoncements, de souvenirs qui resurgissent, avec au bout la mort est finalement une réalité à laquelle nul n'échappe.
©Hervé GAUTIER – Mars 2015 - http://hervegautier.e-monsite.com
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Choc des civilisations pour un ascenseur Piazza Vittorio - Amara Lakhous
- Le 23/03/2015
- Dans Littérature italienne
N°884– Mars 2015
Choc des civilisations pour un ascenseur Piazza Vittorio - Amara Lakhous- Acte Sud
Traduit de l'italien par Elise Gruau.
Lorezzo Manfredini, surnommé « Le gladiateur », a été retrouvé mort, assassiné dans un ascenseur d'une résidence de la Place Vittorio, un quartier de Rome situé non loin de la gare Termini et habité par de immigrés. Cet homme, un jeune italien, était peu recommandable, à la fois violeur et violent, une véritable emmerdeur pour les autres habitants de cet immeuble, mais sa mort déclenche une prise de conscience à propos de la cohabitation entre Italiens et étrangers au sein de ce quartier, comme si le microcosme qu'est cet ascenseur était l'occasion de cette réflexion. Au même moment, un de ses voisins, Amédeo, disparaît sans raison. Il n'en faut pas davantage pour faire peser les soupçons de certains sur ce malheureux mais cela ne fait pour autant pas d'Amédéo un assassin, lui qui est si apprécié dans ce quartier, actif dans l'intégration des étrangers, tolérant et défenseur des plus humbles. Cet événement donne donc l'occasion à chacun, et ils sont nombreux, de donner son avis, « sa vérité » comme aurait dit Luigi Pirandello. Même jusqu’au commissaire de police Bettarini pour qui Amédéo qui a italianisé son nom(Ahmed) et dont l'histoire présente des zones d'ombre, même pour sa compagne, est forcément suspect ! On se demande même s'il est véritablement italien. Heureusement, Amédeo lui-même, par le biais d'écrits (ses « hurlements ») laissés par ses soins, prend la parole, comme pour rectifier et préciser les choses…Comme il se doit c'est ce policier qui, malgré la multiplicité et la complexité des témoignages, apportera la solution. En tout cas ces différentes interventions révèlent le racisme ordinaire, la peur de l'autre… Et puis à Rome comme dans toutes les capitales du monde sans doute, on est toujours l'étranger de l'autre, même entre nationaux. Là aussi il y a un « nord » et un « sud » et les querelles de clochers ne manquent pas. Et d'ailleurs, au cours de leur histoire, les Italiens eux-mêmes ont été des immigrés, victimes de l'intolérance et du rejet des habitants du pays qui les « accueillait ». Ils sont maintenant dans le rôle du pays « accueillant » et c'est pour eux l'occasion de tirer les leçons de leur expérience. La diversité est incarnée par le nombre d'intervenants, pas moins de dix, depuis l'épicier bangladeshi, la bonne sud-américaine, la concierge napolitaine, l'étudiant hollandais, le professeur de faculté et j'en passe. Chacun donne sa version des faits et surtout à la couleur de son esprit ce qui laisse évidemment la place à la mauvaise foi, aux idées reçues, à l'ignorance des cultures, le repli sur soi, au rejet de l'autre...Tel est sans doute le message délivré par l'auteur qui trouve ici un cadre romanesque bienvenu puisque, comme lui, Amédéo est un algérien immigré en Italie. J'y vois personnellement une manière de catharsis
J'ai apprécié l'écriture fraîche, entrecoupée de riches références culturelles, de l'algérien Amara Lakhoust dans cette enquête à la fois policière, sociale mais également satirique et ce d'autant plus qu'il l'a écrite d'abord en arabe pour ensuite la transcrire en italien puis la faire traduire en français. A en croire l'auteur, l'Italie ne serait pas vraiment une terre d’accueil ! Et puis après, je ne suis pas bien sûr qu'en général on aime voir son pays envahi par des étrangers. La France elle-même, dont la réputation est d'être un « melting-pot », fait de tolérance et d'acceptation de l'autre n'a pas toujours, au cours de son histoire, fait montre de cette ouverture qu'on lui prête, l'amnésie étant la propre de l'espèce humaine.
Ce court roman, par ailleurs primé a fait l'objet d'une adaptation cinématographique et je serai volontiers attentif à l’œuvre de cet auteur.
©Hervé GAUTIER – Mars 2015 - http://hervegautier.e-monsite.com
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ANGEL BABY - Richard Lange
- Le 22/03/2015
- Dans Littérature anglo-américaine
N°883– Mars 2015
ANGEL BABY – Richard Lange- Albin Michel.
Traduit de l'américain par Cécile Deniard.
Rien en va plus entre Luz et Rolando dit « El Principe » (Le Prince), un cruel narcotrafiquant à Tijuana (Mexique). Depuis plus de 3 ans, il la tabasse, la drogue, la viole, la tyrannise et elle décide donc de s'enfuir sur un coup de tête avec pour tout bagage une poignée de dollars dérobés dans le coffre et un colt 45. Dans sa fuite elle tue même deux personnes à la solde de cet homme qui lance un tueur à sa poursuite. C'est qu'elle l'a épousé tout en lui cachant l'existence d'Isabel, sa fille restée à Los Angeles chez sa tante Carmen. Elle n'a qu'une idée en tête, traverser la frontière toute proche et la rejoindre. Cela commence donc sur les chapeaux de roues, un peu comme dans un film américain. Même si sa vie avec Rolando a été un enfer et que ses hommes de main la poursuivent, Jéronimo, dit l'Apache, un truand tout dévoué à Rolando et Tracker, un flic tordu et corrompu mais qui de plus en plus regrette de s'être laissé entraîné dans cette affaire, elle a quand même la chance de rencontrer dans sa fuite, Malone qui lui fait traverser la frontière. C'est un personnage à la fois intéressé, sympathique mais aussi énigmatique, poursuivi par son passé et dépendant de l'alcool. Il représente dans tout ce panel de déjantés, partagés entre l'argent et le meurtre, la seule note réconfortante dans cette aventure.
Le lecteur vibre au rythme de ce roman échevelé, craignant pour la vie de Luz mais aussi sympathisant avec Malone, finalement aux petits soins pour elle et désireux de l'aider jusqu'au bout.
Angel Baby, c'est le titre de la chanson qu'elle chantait à Isabel, sa fille. C'est peut-être plus que cela en réalité puisque, au cours de ces 300 pages, le lecteur qui aurait volontiers prit Luz pour une femme facile, opportuniste, plus volontiers attirée par l'argent, va rencontrer une femme bien différente, prise entre la pauvreté la peur et le désespoir. Depuis qu'elle a abandonné Isabel aux bons soins de Carmen, elle est partagée entre le remords et les illusoires prières pour qu'il ne lui arrive rien et qu'elle puisse la retrouver. Ce roman est d'ailleurs plus qu'un thriller, comme la couverture suggestive le donne à penser, c'est une véritable étude de caractères menée à travers des personnages qu'on aurait tôt fait de mal cataloguer et le lecteur pénètre malgré lui dans le monde un peu obscur de Richard Lange. Ce roman pourrait être regardé comme une chasse à l'homme (à la femme) effrénée et impitoyable, aux multiples rebondissements, comme dans les meilleurs romans noirs américains, faits de trahisons, de chantage, de dollars, de violence, de drogue et de sexe, mais il est entrecoupé de moments pleins de souvenirs, de complicité et de tendresse surtout entre Luz et Malone.
D'ordinaire, j'avais, par goût, par culture, par réaction, que sais-je, l'habitude de me réfugier dans l'art et plus spécialement dans les livres, face à un monde de plus en plus déshumanisé. Cela constituait mes lectures habituelles plutôt paisibles. J’avoue que je ne connaissais pas cet auteur ni ce livre ni son atmosphère glauque et gore, avant que « Masse critique » ne contribue à cette ouverture sur une autre littérature[merci aux Éditions Albin Michel de me l’avoir fait parvenir directement]. Pour en faire partie, nous savons que l'espèce humaine n'est pas fréquentable. Que la littérature prenne en compte cette caractéristique, qu'elle peigne la société telle qu'elle est, qu'elle montre un changement rapide, surtout dans le mauvais sens, je ne vois pas ce qu'il y a d'anormal. Après tout, depuis que le monde existe, les hommes n'ont eu de cesse que de s’entre-tuer, de se trahir, de s’autodétruire. La société dans laquelle nous vivons, celle des États-Unis mais aussi la nôtre, est de plus en plus faite de violences, d’escroqueries, de trahisons, de meurtres, d'hypocrisies et elle ne fait rien contre cela puisqu'elle en est bien souvent l'organisatrice, l’instigatrice ou même la complice et je comprends assez mal dans ces conditions le concept de « vivre ensemble » dont on nous rebat les oreilles en toutes occasions. En réalité je ne regrette pas cette lecture même si mes goûts vont plutôt vers autre chose, une écriture plus poétique par exemple, que je n'ai pas vraiment retrouvée ici.
Quoiqu'il en soit, je respecte ce parti-pris d'auteur qui me donne sûrement envie de redécouvrir d'autres œuvres de Richard Lange.
©Hervé GAUTIER – Mars 2015 - http://hervegautier.e-monsite.com
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UN COEUR BIEN ACCORDÉ - Jan-Philipp Sendker
- Le 14/03/2015
- Dans Littérature anglo-américaine
N°881– Mars 2015
UN COEUR BIEN ACCORDÉ – Jan-Philipp Sendker – JC Lattès.
Traduit avec l'autorisation de l'auteur à partir de la version anglaise de Kevin Wiliarty par Laurence Kiefé.
Julia Win, la narratrice, d'origine birmane, la quarantaine, est une brillante avocate à Manhattan. Elle est aussi une femme épanouie mais solitaire avec une seule amie, Amy Lee, artiste peintre. Elle se met a entendre une voix féminine étrange qui lui posent des questions pour le moins personnelles sur sa vie. Il n'en faut pas davantage pour la troubler durablement au point qu'elle manque d'entrer dans la folie. Elle pense qu'un retour en Birmanie peut lui apporter une réponse et elle y retrouve son frère, U Ba. Là, c'est un autre monde, des gens bien différents de son quotidien et dix ans se sont écoulés depuis son dernier voyage dans ce pays. Seules quelques lettres échangées avec lui ont entretenu cette relation. Sous la conduite de ce frère pourtant malade, Julia apprend la vie tragique de Nu Nu, une femme poursuivie par le malheur mais aussi celle de Thar Thar, son fils. Ce sont deux êtres dont on dit qu'ils sont nés sous une mauvaise étoile, que malgré eux, ils attirent le malheur et qu'ils sont l'objet, jusque de la part de leurs proches, d'une volonté de destruction. Et pourtant ils survivent alors qu'on imaginerait qu'autant d’épreuves ne peuvent que se conclure par la mort qui serait pour eux une libération. Ce récit est réellement pathétique et aucun détail en nous est épargné. Hasard des rencontres, Julia croise un homme qui pourrait bien être Thar Thar. Il n'est pas un moine comme il en a l'apparence mais réalise à sa manière une sorte de syncrétisme entre le christianisme et le bouddhisme, se consacre aux plus défavorisés que la société rejette. Il pratique, à travers le pardon et l'amour, un sorte de dévotion à un dieu universel autant qu'un art de vivre. La métaphore du cœur désaccordé, comme le serait un instrument de musique, prend alors tout son sens. L'auteur met en avant l'amour mais aussi le pardon qui génère la liberté pour celui qui le prononce [« Pour pardonner, il faut aimer et être aimé. Seuls ceux qui pardonnent peuvent être libres. Quiconque pardonne n'est plus prisonnier. » déclare-t-il].
C'est un peu comme si la voix qu'elle entendait sollicitait à travers elle le pardon de Thar Thar. A travers son exemple et son enseignement, Julia en tire des leçons pour elle-même, réfléchit sur le destin, accepte de mener une vie différente de celle qu'elle avait à New-York, de prendre son temps, de vivre au quotidien comme une Birmane à travers des gestes simples, de remettre en question ses certitudes, de perdre ses repaires américains et ses valeurs occidentales, de retrouver peut-être ses croyances religieuses oubliées… Comme elle, le lecteur reçoit cette leçon de sagesse orientale et explore les arcanes du cœur humain. Du coup, Julia accepte de confier à cet homme l'objet de sa quête et la voix qui torturait sa vie se tait, lui procurant une sorte de plénitude intérieure. Entre eux naîtra une sorte de complicité basée sur la connaissance commune, un amour même mais qui n'a rien à voir avec une de ces passades new-yorkaises que Julia a pu connaître dans sa vie d'avant. Ce qui les unit est de nature quasi-religieuse et procure à Julia une certaine paix de l'âme qui naît autant de la vie spartiate qu'elle mène pendant ces quelques semaines birmanes que de la découverte de ce frère qu'elle n'avait jusqu'alors qu'entraperçu. Ce bouleversement intervenu dans sa vie donne à penser que non seulement elle abandonnera ici le fardeau qu'elle porte mais qu'on imagine pas qu'elle puisse vivre ailleurs désormais.
C'est un roman dépaysant mais surtout une sorte de voyage initiatique que Julia mène comme une quête personnelle même si je peux personnellement avoir une notion différente du pardon. En ce qui concerne le récit de la vie de Nu Nu puis celle de Thar Thar, cela peut paraître appartenir à une fiction, l'auteur noircissant le trait pour servir l’histoire et ainsi apitoyer le lecteur. En réalité le malheur existe qui s'accroche à certains êtres sans aucune raison et martyrise leur vie alors qu'il en épargne d'autres. Trop d'épreuves imméritées qu'on a du mal à justifier autrement que par un mauvais karma, peuvent effectivement bouleverser les plus solides.
Avec un art consommé du suspens et une écriture fluide,[même si le texte original a pu être écrit en allemand et a dû passer par une version anglaise avant d'être traduite en français] l'auteur entretient l’attention et l’intérêt de son lecteur jusqu’à la fin. Je suis personnellement entré complètement dans ce roman notamment dans le récit des destinées de Nu Nu et de Thar Thar. Cela m'a paru appartenir à une réalité différente de celle parfois faussement idyllique qu'on rencontre dans les romans.
J'ai eu plaisir à découvrir à cette occasion un auteur jusqu'à là inconnu.
©Hervé GAUTIER – Mars 2015 - http://hervegautier.e-monsite.com
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LA BALLADE DE WILLOW - Jamie Ford
- Le 23/02/2015
- Dans Littérature anglo-américaine
N°871– Février 2015
LA BALLADE DE WILLOW – Jamie Ford – Presses de la Cité.(2013)
Traduit de l’américain par par Isabelle Chapman.
Avec deux « l », ce qui donne, dès le titre la dimension poétique de l'ouvrage. La traduction du titre original « Songs of Willow Frost » est bien rendue.
Nous sommes en 1934 à Seattle, aux États-unis. William Eng est pensionnaire depuis cinq années dans la très stricte institution du Sacré-Chœur où sa mère, Lui Song l'a abandonné au plus fort de la crise économique. Il avait alors 7 ans. Il n'est d'ailleurs pas le seul et pas mal de ses camarades d'infortune ont connu le même sort. Pour eux, seule une adoption peut leur permettre d'échapper à cet enfermement ou le très hypothétique retour de leur parents. Devant le peu de nouvelles, le garçon avait fini par se faire à l'idée que sa mère était morte. Les distractions sont rares dans l’établissement et un jour, par hasard, au cinéma, il reconnaît le visage de sa mère dans la bande annonce, ce qui bouleverse le gamin. Elle se fait appeler maintenant Willow Frost et a entamé une carrière de danseuse après avoir été chanteuse de rues puis de danseuse dans un speakeasy, activités brusquement interrompues par un internement dans un asile psychiatrique. Il décide donc de s'échapper pour la rejoindre.
L'auteur nous balade dans Chinatown et dans Seattle dont il nous détaille l’histoire et la géographie évoque les traditions chinoises et la crise de 1929 qui ressuscita les instincts mortifères de certains et qui obligea les familles pauvres à se séparer de leurs enfants devenus une charge. Il ne nous épargne rien du parcours difficile de Lui Song devenue Willow Frost, de l’impossibilité de vivre une vraie histoire d'amour avec Colin, un chinois, future vedette de cinéma, qui est éperdument amoureux d'elle mais qui sera lui aussi victime des traditions et des obligations familiales. Nous assistons à son combat de « fille-mère » ce qui à l'époque était fort mal vu dans une Amérique puritaine et dans la société chinoise, surtout quand cela touchait les gens du spectacle. Il nous parle de l'amitié qui existe entre William et Charlotte, la petite aveugle de l’orphelinat qui finira par refuser son départ avec son père. En réalité il nous fait partager le destin de Willow et de son fils, tous deux marqués définitivement par la malchance qui amène la mère à se sacrifier pour garder son fils mais qui est quand même forcée de l'abandonner. Il dénonce les mauvais traitements infligés aux enfants dans cet orphelinat par des religieuses désireuses sans doute de leur faire payer les erreurs de leurs parents et surtout désireuses de se débarrasser de leur pensionnaires quand un opportunité se présente. Du point de vue documentaire, ce roman est intéressant, précis dans ses descriptions et ses évocations, en revanche, je n'ai guère retrouvé la dimension poétique promise par le titre. J'ai même mis quelques temps à entrer dans l'histoire et ce n'est que vers la fin que les images décrites m'ont paru plus touchantes, plus émouvantes, que ce roman est véritablement devenu bouleversant. L'auteur mérite cependant d'être regardé comme un véritable conteur.
Une question est soulevée par ce roman, c'est celle de la culpabilité que peuvent ressentir les enfants ainsi abandonnés par leurs parents. Cette vision judéo-chrétienne, cultivée pendant des siècles par la religion catholique, dans le seul but de déstabiliser les hommes et de compliquer leur vie qui l'est déjà assez, m'a toujours paru hors de la réalité et pour tout dire inutile. Cette affirmation qui n'ajoute rien à l'existence des humains qui ne font ici-bas qu'un bref passage, mérite d'être combattue.
Un autre thème est celui de la malchance qui accable certains et en épargne d'autres. Cela me rappelle ce mot de Blaise Cendras « La chance on ne l'apprend pas, on l'a ». Ce roman me paraît l'illustrer parfaitement. On y donne bien entendu l'explication qu'on veut !
Un autre point soulevé par ce roman est le pardon, d'ailleurs à peine esquissé. Pour être accordé il doit être sollicité et Willow ne fournit à William qu'une explication sur sa conduite, pas une véritable demande d'absolution. Certes son fils lui pardonne mais elle ne le sait pas. Seule la suite nous le laisse deviner. Le roman se termine sur cet « happy end » qui tombe bien mais ne correspond malheureusement pas toujours à la réalité de la vraie vie, mais nous sommes dans une fiction, n'est-ce pas ?
.©Hervé GAUTIER – Février 2015 - http://hervegautier.e-monsite.com
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Les merveilles.
- Le 23/02/2015
- Dans Cinéma italien
N°872– Février 2015
Les merveilles.
Un film d'Alice Rorhwacher – Grand prix au Festival de Cannes 2014.
Nous sommes en été, en Italie et plus exactement en Ombrie ou en Toscane, dans une famille d'apiculteurs. Les parents, la quarantaine, semblent être venus à la terre par idéal ou par l'utopique volonté de vivre loin des villes. On les imagine anciens étudiants ou salariés en rupture de ban et qui ont préféré le retour à la nature. Les abeilles sont le symbole de cette démarche écologiste. Ils sont un peu en marge de la société, un peu anar aussi, habitent loin du village dans une maison délabrée, vivotent du miel... Lui est allemand, un peu gueulard mais sympathique et pas violent, il adore ses quatre filles et va jusqu'à leur offrir un anachronique chameau...Elle est italienne, et un peu déçue de cette vie. Chez eux on parle le français, l'allemand, l’italien. S'y ajoute, pour les vacances, Coco, une jeune femme au moins aussi paumées qu'eux et chacun aide comme il peut le couple dans son activité agricole.
L'été, c'est agréable, on dort dehors, on s'occupe des ruches, on se baigne dans le lac tout proche. C'est une vie simple, au grand air où l'argent n'a pas le rôle principal. Pourtant la pollution et les pesticides menacent la survie des abeilles et l'exploitation qui n'est plus aux normes européennes devra fermer bientôt. L'aînée, Gelsomina, est la seule de la famille à avoir la tête sur les épaules. On songe évidemment à la même Gelsomina dans « La Strada » de Fellini, aussi attachantes l'une que l'autre. Adolescente, elle s'éveille à la vie et devrait être insouciante mais elle est présentée comme “le chef de famille” à l'éducatrice. C'est en effet elle qui s'occupe de tout à la maison et dans l’exploitation, elle sur qui se repose son père, surtout quand on vient leur amener un jeune délinquant que la justice souhaite réinsérer. Elle voit dans ce placement un apport d'argent qui aiderait la famille à vivre un peu mieux. Elle s’inquiète aussi de l'avenir en se demandant si sa mère sera là quand elle aura 60 ans !
La Toscane est aussi la patrie des Étrusques, ce peuple à la civilisation avancée, conquis par les Romains. Une équipe de télévision vient dans la région pour le tournage d'une émission,”Le pays des merveilles”, à propos de ce peuple. Les fermiers des alentours sont invités à y participer . Gelsomina, appâtée par la récompense (une croisière et beaucoup d'argent) et contre la volonté de son père, inscrit sa famille. Entre l'adolescente et la présentatrice-vedette (Monica Belluci) déguisée en prêtresse ou en fée aux cheveux couleur d'écume, naît une véritable complicité. Elle souligne le second visage de la personnalité de Gelsomina sensible à la féerie des choses notamment quand elle boit le rayon de soleil dans la grange.
En l'absence des parents, partis sans doute vendre leur miel au marché local, un responsable de l'émission visite l'exploitation. Ils sont choisis pour y participer mais malgré Gelsomina et son spectacle d'abeilles, c’est un voisin qui remporte le prix. C'est aussi avec sa complicité que le garçon délinquant, profitant du tournage de l'émission, choisit de disparaître. Dès lors les ennuis avec l'Administration commencent et les parents doivent liquider l'exploitation et partir. C'est une page de leur vie qui se tourne et on imagine la suite, morne, désargentée, désillusionnée . C'est le retour à une vie plus conventionnelle, un idéal qui s'effondre.
C'est le deuxième long métrage d'Alice Rohrwacher. C'est un film à la fois poétique et humble, réaliste, brut et même spartiate. Sur le plan technique c'est une forme d'écriture cinématographique particulière, tournée vers la nature, loin du monde informatisé et uniformisé que nous connaissaons actuellement, à l'inverse de la violence et du sexe qui caractérise souvent le cinéma d'aujourd'hui.
©Hervé GAUTIER – Février 2015 - http://hervegautier.e-monsite.com
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SUR LA TRACE DE NIVES - Erri de Luca
- Le 13/02/2015
- Dans Littérature italienne
N°867– Février 2015
SUR LA TRACE DE NIVES – Erri de Luca - Folio.
Traduit de l'italien par Danièle Valin.
Nives, c'est Nives Meroi, alpiniste italienne née en 1961 qui s'est rendue célèbre avec l’ascension de l'Everest en 2007 en étant la première femme à avoir conquis 10 sommets de plus de 8 000 mètres. Accrochés à la montagne, au cours d'un bivouac, un dialogue s'engage entre elle et de Luca. Cela nous donne, au hasard de la conversation où se mêle les souvenirs de l'auteur, une évocation du vent, présenté comme une personne, des sherpas oubliés de l'Himalaya qui usent leur vie de misère à aider les occidentaux, plus riches qu'ils ne le seront jamais à escalader la montagne. Face à la nature sauvage et grandiose des cimes, c'est le sentiment d'humilité qui l'emporte, avec la fatigue, le manque d’oxygène, la mort qui veille, observe l'alpiniste en profitant de ses moindres faux-pas. L'orage prend ici des dimensions dantesques dans le vide des ravins et lui rappelle les bombardements de Belgrade où Erri s'est installé volontairement pendant la guerre de Yougoslavie pour être du côté des assiégés. Les cimes qui rapprochent l'homme de Dieu favorisent la réflexion et ce sont des versets de la Bible dont il est un lecteur et un traducteur attentif qui lui reviennent autant que les inévitables considérations sur « la conquête de l'inutile » qui permet surtout de se retrouver soi-même, de faire le point sur son existence, loin de la recherche du succès. L'ascension et la descente d'une montagne s’apparentent à un travail de Pénélope qui fait et défait son ouvrage. C'est un acte éminemment solitaire, de confrontation avec la difficulté et l'inconnu qui le renvoie à son travail d'écriture pour l’inspiration et la page blanche devant laquelle il est assis.
Les éléments, leur force, sont le miroir de la fragilité de l'être humain face à une vie dont nous ne sommes que les pauvres usufruitiers. La nature peut à tout moment précipiter l'alpiniste dans l'abîme, se venger de le voir ainsi fouler et violer son territoire. Le fait pour l'homme de savoir que son existence est à ce point dérisoire, qu'elle ne tient que du hasard et sûrement du miracle le ramène à une vision plus pragmatique des choses et du rapport aux autres. Dès lors, le respect du prochain, le geste naturel d'entraide et de solidarité, l'attention et l'amour qu’on lui porte prennent une dimension plus humaniste, plus humaine. Les pages sur la complicité, la passion qui unissent Nives et Romero, son époux, sont une véritable énergie pour elle et un rempart contre sa fragilité. Leur attachement commun et quasi amoureux à la montagne est révélatrice de cette démarche à la fois rare et exceptionnelle. Les mots, poétiques et d'une belle résonance minérale, comme sait les faire chanter l'auteur surtout quand il évoque les cimes et des abîmes, donnent ici à ce livre une vraie dimension d'invitation au respect de la nature, création divine qui est notre patrimoine commun, imprescriptible et inaliénable, la préoccupation constante de ne rien laisser derrière soi qui puisse la salir, la polluer.
Ce texte rend hommage à cette femme face à ce milieu très masculin voire machiste de l'alpinisme. J'y vois personnellement une véritable reconnaissance à la fois de la fragilité et de la volonté de marquer son temps, son passage sur terre, sa « trace », simplement en y faisant ce qu'on aime, parce que c’est pour cela qu'on est ici, mais aussi dans le respect de l'autre. J'ai aimé ce livre qui n'est pas un roman mais un long dialogue dont la montagne mais aussi la vie révolutionnaire et engagée de l'auteur, ne sont que le prétexte. Mises à part des anecdotes d'ascension qui me laisse un peu indifférent(je ne suis qu'un homme de la plaine et du littoral), ce fut un bon moment de lecture à cause de la limpidité poétique de son écriture.
L'ai-je déjà dit dans cette chronique, la démarche d'écriture et de création d'Erri de Luca, son parcours personnel altruiste et ouvrier qui sous-tend sa création littéraire exceptionnelle mériterait bien une distinction moins confidentielle que celles obtenues jusqu'ici.
©Hervé GAUTIER – Février 2015 - http://hervegautier.e-monsite.com
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CODE 1879 - Dan Waddell
- Le 30/01/2015
- Dans Littérature anglo-américaine
N°555 – Février 2012
CODE 1879 – Dan Waddell - Éditions Rouergue noir.
Traduit de l'anglais par Jean-René Dastugue.
Cela commence plutôt mal en ce matin d'hiver pour l'inspecteur principal Grant Foster et pour son assistante, le lieutenant Heather Jenkins : on vient de trouver, près d'un cimetière londonien, le cadavre d'un homme poignardé et qui, apparemment, a eu les mains amputées avant de mourir. De plus, le meurtrier a pris la précaution de graver sur le corps de sa victime une inscription énigmatique faite de chiffres et de lettres dont notre limier ne tarde pas à s'apercevoir qu'elle fait référence à la généalogie. De plus, sur son portable, le dernier numéro composé est : 1879. Il n'y a pourtant pas de mobile apparent mais les recherches menées à partir de l'indication tailladée sur la peau du mort font entrer en scène Nigel Barnes, un généalogiste professionnel, personnage étonnant et surtout désargenté ! Peu de temps après, d'autres meurtres tout aussi mystérieux et rituels donnent à penser qu'ils sont le fait du même assassin et qu'ils en évoquent cinq autres également mystérieux, perpétrés dans les bas-fonds du Londres victorien de 1879. On songe à un remake de Jack L'éventreur !
A force de dépouiller les archives et les journaux de l'époque, ce qui ne fut pas un mince travail puisque les premières étaient imprécises et les seconds trop marqués par leur époque, les enquêteurs en arrivent à la conclusion que, par delà le temps, non seulement le meurtrier leur lance un défi mais surtout un avertissement : D'autres meurtres sont à venir et la police, pour peu que ses investigations et ses raisonnements soient pertinents, détient la clé de l'énigme ! Un peu comme s'il avait lui-même enclenché un compte à rebours macabre. Pire peut-être puisque peu à peu l'idée selon laquelle « le passé explique le présent » s'impose. Ainsi établit-on que la police de l'époque a, pour masquer son incompétence, largement contribué à faire condamner et exécuter un innocent par la justice victorienne pour les cinq crimes non élucidés. Il se pourrait donc bien qu'un descendant du condamné revienne pour le venger en s'en prenant aux membres actuels de la famille de ceux qui, à l'époque, avaient contribué à cette erreur judiciaire ! D'ailleurs, pour qu'il n'y ait pas de doute à ce sujet, le meurtrier prend bien soin d'évoquer par des similitudes les meurtres de 1879. Une vengeance hors du temps en quelque sorte !
Foster ne pouvait guère s'imaginer, au début de cette enquête, qu'il y serait mêlé de si près.
Je dois bien admettre que l'écriture est quelconque et proche des romans de ce genre, mais peu importe puisque le suspens est bien au rendez-vous de ce polar palpitant. Les personnages ressemblent sans doute à ceux qu'on s'attend à rencontrer dans un roman policier, flic un peu marginal à l'histoire personnelle mouvementée et même accro à l'alcool et au tabac, jeune femme délurée, généalogiste fauché mais érudit ... Cependant l'originalité de cette œuvre tient sans aucun doute à l'introduction de la généalogie alors que, aujourd'hui, on s'attend davantage à rencontrer des méthodes de police scientifique. Elles existent certes au cours de cette enquête, comme existe la drogue (le GHB pour être précis) mais la généalogie y tient une place à part.
Entre les atermoiements, les difficultés et même les erreurs des policiers londoniens contemporains, le lecteur entre facilement dans ce jeu où on lui propose des allers et retours entre le XIX° siècle et aujourd'hui autant qu'une plongée dans cette Angleterre victorienne des bas-fonds. Je songe aussi au travail sans doute long et difficile que l'auteur a dû accomplir non seulement pour réunir de la documentation mais aussi pour distiller ainsi le suspens et retenir, jusqu'à la fin, l'attention de son lecteur.
J'ai bien aimé cette œuvre, la première traduite en français, d'un auteur que je ne connaissais pas mais dont je lirai assurément les suivantes.
© Hervé GAUTIER - Février 2012.