la feuille volante

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  • Docteur Lapin et Mister Tigre - Akira HONMA (manga)

     

    N°846 – Décembre 2014.

     

    Docteur Lapin et Mister Tigre Akira HONMA.(Volume 1)-Taifu comics

     

    Je ne suis pas familier des mangas aussi bien ce livre est-il déconcertant dès l'abord. Heureusement qu'il y a un avertissement, il se lit dans le sens de lecture originale japonaise, c'est à dire de droite à gauche, il faut donc le lire à l'envers de nos livres occidentaux traditionnels, en commençant par la fin ! Cela a été un peu déroutant pour moi mais je m'y suis rapidement fait. Il s'agit d'une édition originale publiée au Japon en 2009 et traduite. L'auteure, une femme dont je ne connaissais pas auparavant l'existence, se présente qu'une manière originale à son lecteur en lui donnant la date de son anniversaire, son signe astrologique et... son groupe sanguin ! Elle nous confie que ce manga est le 5° qu'elle publie et que cela n'a pas été simple. Elle a dû faite tomber pas mal d'obstacles et on devine aisément lesquels. Elle précise que le deuxième tome est encore inédit.

     

    Cette bande dessinée se compose de trois histoires qu'il est inutile de résumer, « Docteur Lapin et Mister Tigre », « Ça s'écrit mensonge mais ça se lit vérité » et « Manhood child », déclinées sur le même thème, celui de l'homosexualité masculine. Après tout, pourquoi pas ? Je ne connais pas la société japonaise, ses habitudes, ses convenances mais j'imagine qu'elle ressemble un peu à la nôtre quand il s'agit de l'hypocrisie. L'homosexualité doit y être bannie ou sûrement dissimulée aux regards, tolérée peut-être comme chez nous même si elle y est de plus en plus admise, au moins officiellement. Ce n'est pas parce qu'elle n'est pas dans la norme qu'on doit la rejeter et cette sacro-sainte doctrine qui a été inspirée par la religion, les convenances sociales et les règles relatives à la procréation a, chez nous, quelque peu évolué ces derniers temps sur le plan de la loi, des coutumes et du changement des mentalités. Cette acceptation de l'autre, forcément différent, fait partie de la démocratie et être dans la norme sexuellement admise, une relation homme-femme, n'exclus évidement pas le mensonge, la trahison, l’adultère qui sont des composantes ordinaires de l'espèce humaine. Je ne suis pas, tant s'en faut, un spécialiste de l'homosexualité, ni même un amateur, je crois ne pas être homophobe non plus mais pour une fois que cette société basée sur le jésuitisme accepte de transgresser, sous la forme d'une œuvre rendue publique, un traditionnel interdit, ce n'est déjà pas mal. Il y eu certes des précédents célèbres par le passé mais ils se sont toujours accompagnés de protestations au nom de la morale et des bonnes mœurs.

     

    J'ai finalement bien aimé ces trois histoires d'amour et j'attends le 2° tome qui je pense me plaira, autant pour le graphisme si particulier des mangas que pour l'histoire déclinée tout en nuances et demi-teinte, plus subjective, qui laisse deviner les choses beaucoup plus qu'elle ne les montre et conjugue un texte minimaliste avec des dessins épurés. Les liens amoureux entre les partenaires masculins y sont montrés d'une manière subtile et ni la présence fortuite d'une femme ni même ses manœuvres ne réussissent à les perturber (« Ça s'écrit mensonge mis ça se lit vérité » - «  Manhood Chlid »). La découverte de la mutuelle attirance qui existe entre Mr Tigre et Uzuki à la suite d'une méprise du premier sur le look androgyne du second est bien amenée.

     

    ©Hervé GAUTIER – Décembre 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com

  • L'OR - Blaise Cendrars

    N°831 – Novembre 2014.

     

    L'OR Blaise Cendras- Folio.(Grasset 1925)

     

    Il est des romans dont le seul nom de l'auteur est une invitation à la lecture. Dans ma bibliothèque idéale Cendras reste un écrivain emblématique peut-être à cause de son parcours personnel, peut-être à cause de l'importance et la diversité de son œuvre ou des commentaires qu'elle a suscités.

     

    Il s'agit ici d'une biographie romancée, celle de Johann August Sutter (1803-1880) un Suisse parti de rien qui s’exila aux États-Unis en 1834 et fonda, après pas mal de déboires, en Californie alors mexicaine, un vaste domaine agricole. Son nom est associé à la « ruée vers l'or » qui ne fit cependant pas sa fortune. Il mourut en effet ruiné, bien qu'on trouva de l'or sur ses terres, incapable de s'adapter à cette nouvelle vie de prospecteur et aussi victime de spéculateurs, de voleurs et de procès.

     

    Sous la plume de Cendras cet aventurier perd un « t » dans son nom mais gagne le grade de général, s'établit effectivement en Californie où il a le même destin que son modèle. Il meurt fou à Washington.

     

    Écrit en quelques jours ce roman fut un succès et l'auteur abandonna son écriture poétique pour adopter ce nouveau style romanesque. La vie de cet authentique homme d'affaires et aventurier ne pouvait laisser Cendras indifférent, lui dont la vie s'est déroulée sous le signe de la découverte et de l'aventure.

     

    Le personnage de Baise Cendras m'a toujours fasciné mais j'avoue avoir été un peu déçu par le style. La phrase est simple mais dans mon souvenir elle était plus travaillée, moins spontanée. Après tout c'est peut-être le but recherché pour instillé un rythme à travers le texte. Pour autant ce bref roman est une nouvelle occasion de réfléchir sur la vie, la richesse, les choses acquises, la splendeur et la décadence d'un personnage, le passage sur terre de chacun d'entre nous, l'énergie qu'on déploie pour réussir puisque c'est paraît-il le but de l'existence et la trace que nous pouvons laisser après nous.

     

    ©Hervé GAUTIER – Novembre 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com

  • LES NOUVELLES AFFAIRES DU JUGE TI - Zhu Xiao Di

    N°829 – Novembre 2014.

     

    LES NOUVELLES AFFAIRES DU JUGE TI Zhu Xiao Di – 10/18.

    Traduit de l'américain par Anne Krief.

     

    Il y a quelques années, j'ai fait la « connaissance » du juge Ti (de son vrai nom Ti Jen-tsie 630-700)à travers les écrits de Robert Van Gulik et de Frédéric Lenormand et je me suis félicité de cette rencontre. Chaque roman était un grand moment de lecture tant le parcours de cet homme qui a réellement existé était passionnant. Comme il l'auteur le dit lui-même dans ses « remerciements », il était bien normal que ce fût un Chinois, même de nationalité américaine qui s'approprie ce personnage que la télévision chinoise fait régulièrement revivre.

     

    A travers ces nouvelles, j'ai eu plaisir à retrouver cet étonnant magistrat, homme de son temps, vivant avec ses trois épouses et personnalisant la justice chinoise dans ses procédures et ses sanctions (bastonnade, torture et mise à mort). Il se révèle être un homme de bon sens, un enquêteur efficace, un fonctionnaire intègre, un confucianiste convaincu, un être cultivé, motivé par son seul devoir et soucieux de rendre une bonne justice au nom de l'Empereur. Il deviendra plus tard ministre de la justice. Il mène ses enquêtes et ses interrogatoires avec un pragmatisme qui n'a d'égal que sa volonté de déjouer les crimes et les délits les mieux dissimulés tout en ne s'en laissant pas conter. Il incarne l'autorité qui doit émaner du tribunal qu'il dirige. Nous le voyons évoluer dans la société chinoise de cette époque, avec ses rites, ses règles, ses coutumes qui régissent la vie sociale autant que la famille dans cette Chine fascinante.

     

     

     

    ©Hervé GAUTIER – Novembre 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com

  • LES SENTIERS DE LA GLOIRE - Un film de Stanley Kubrick

    N°283 – Novembre 2007

     

    LES SENTIERS DE LA GLOIRE- Stanley KUBRICK. [ARTE Diffusion le 8/11/2007]

     

    « Le pire, c'est la guerre » a dit récemment un ministre.

     

    C'est effectivement ce qui peut arriver de pire à un pays, à une nation, à une civilisation, mais le pire, dans cette situation, c'est sans doute que la guerre soit dévolue à des militaires, d'autant qu'à l'époque, c'est au Peuple français qu'on a confié le soin de défendre le sol national. Au nom de la conscription, on est donc allé chercher des hommes qu'on a instruit dans l'usage des armes, qu'on a habillé et mis en condition.

     

    Ces citoyens sont donc devenus des soldats. Jusque là, rien à dire, mais le pire, sans doute, c'est que ces pauvres gens ont été livrés à l'incompétence de militaires de carrière, des généraux aux idées d'un autre âge, mus par la seule volonté d'obtenir un avancement, une décoration, une citation, une étoile, que le sacrifice de « leurs » soldats serait capable de leur assurer. Ce qu'ils souhaitaient c'était se faire valoir vis à vis de leur hiérarchie, et pour cela, ils ont joué avec eux, c'est à dire avec leur vie, comme on manipule des soldats de plomb, avec tout l'inconscience et l'humanité qui sied à des gens qui veulent faire prévaloir le paraître sur l'être. C'est qu'ils ont bien souvent conquis leurs galons, non par leur valeur, mais par leur capacité de flagornerie, de délation, de nuisance. Le pire, c'est que, ne devant leur place qu'à leurs bassesses, ils n'hésitent pas, pour la conserver, à trahir leurs amis, devenus ainsi leurs concurrents dans cette course effrénée aux honneurs, à la reconnaissance. Leur poste, qu'il faut impérativement conserver, ils le doivent à leurs nombreuses compromissions et trahisons qui émaillent leur parcours, mais peu leur importe, ce décor, patiemment tissé dans l'ombre de la médiocrité, ne saurait être balayé par un plus vertueux qu'eux. Ils sont responsables, disent-ils, de leurs hommes, mais c'est au nom de cette responsabilité, mais aussi pour obéir à des ordres impossibles à exécuter, parce que concoctés par des hommes coupés des réalités, mais dont ils n'osent contester le bien-fondé, qu'ils vont obéir, c'est à dire sacrifier inutilement des vies humaines. Dès lors, que devient l'amour de la Patrie, la nécessaire défense du pays?

     

    Alors, au nom de la discipline, ils mettent en place cette parodie meurtrière pour le seul bénéfice de leur carrière en n'oubliant pas de ressortir les vieilles rengaines sur le patriotisme, avec tout ce qu'il faut de paternalisme pour faire plus authentique. Même s'il faut, pour cela, que des Français tirent sur des Français! Ce film ne le montre pas, mais il était, je crois, d'usage d'y ajouter de larges rasades de gnôle pour exciter les hommes où leur faire perdre le sens du danger.

     

    Bien entendu, quand l'affaire tourne au fiasco, ce qui est inévitable, il convient de trouver des responsables. Alors, pour faire bonne mesure, mais surtout pour masquer les vraies responsabilités, on accuse de traîtrise, de désertion, de refus d'exécuter les ordres, ceux-là mêmes dont on souhaitait se servir. Et bien entendu, pour l'exemple, on en fusille quelques-uns, en évitant de prendre en compte les réalités du combat et parfois l'attitude héroïque des accusés, en laissant au hasard ou à la vengeance personnelle le soin de désigner ceux qui seront sacrifiés. On ne prend même pas le soin d'un vrai procès, dans cette mascarade où les décisions sont prises à l'avance. Dans cette affaire, il ne saurait être question de sanctionner les vrais coupables. Il ne peut s'agir que de sans grades qui ne peuvent se défendre et en aucune façon, d'officiers.

     

    Seul Kirk Douglas apporte une note d'humanité et de justice dans cette pantalonnade qui serait comique si elle n'était fatale.

     

    Mais , l'aveuglement de cette hiérarchie n'est pas seulement l'apanage de l'armée. Il y a certes la dénonciation des bassesses des intermédiaires, désireux, eux aussi, de faire porter la responsabilité des fautes sur les plus petits qu'eux, mais, il m'apparaît que ce film n'est pas seulement anti-militariste et que son auteur a voulu donner à voir une facette de la condition humaine. Après tout, dans toute son œuvre Kubrick a voulu déranger et mettre à mal toutes les idées reçues sur la société. Ce long métrage lui-même, bien que de 1957, n'a été connu en France qu'en 1972. Tout au long de ce film, le spectateur éprouve de la compassion pour les soldats, pour leurs souffrances, leur sacrifice, mais il y a pire. A la fin, la sentence prononcée, on les oblige à assister à l'exécution de leurs camarades et, pour ceux qui font partie du peloton, à y participer. La dernière scène du film me paraît révélatrice. On y voit ces soldats ivres qui viennent d'être témoins de l'assassinat légal de leurs compagnons d'infortune, verser des larmes en écoutant la triste complainte d'une chanteuse allemande. La guerre les a peut-être déshumanisés, mais je crois plutôt que Kubrick choisit de montrer ce que les hommes en général ont de méprisable.

     

    Ce film est bien nommé. La gloire, on peut l'habiller comme on veut, mais pour y accéder, ce ne sont pas des boulevards, des avenues, mais bien des sentiers, tortueux, cahoteux, boboueux.

     

     

    © Hervé GAUTIER - Novembre 2007.

    http://monsite.orange.fr/lafeuillevolante.rvg 

  • LA GRANDE ILLUSION - Un film de Jean Renoir

    N°830 – Novembre 2014.

     

    LA GRANDE ILLUSION Jean Renoir (1937).

     

    Pendant la Grande Guerre, l'avion du lieutenant Maréchal (Jean Gabin) et du capitaine de Boëldieu (Pierre Fresnay) est abattu par le commandant Von Rauffenstein (Eric Von Stroheim), un aristocrate raffiné connaissant la famille du capitaine. Faits prisonniers les deux officiers français sont envoyés dans un camp en Allemagne où il retrouvent des soldats alliés de toutes nationalités, de tous grades et de tous milieux sociaux. La vie s'organise et aussi leur future évasion mais la veille de celle-ci, Maréchal et Boëldieu sont transférés dans une citadelle commandée par Von Rauffenstein devenu inapte au service à la suite d'une grave blessure. Les deux officiers aristocrates sympathisent en raison de leur milieu tandis que Maréchal, ancien ouvrier et le lieutenant Rosenthal, fils de banquier juif, rêvent d'évasion. Le devoir de tout prisonnier de guerre est de s'évader mais le sens de l'honneur de Boëldieu le pousse à se sacrifier pour favoriser la fuite des deux autres français. Le capitaine sera tué par le commandant du camp, victime en quelque sorte de son devoir. L'attitude du capitaine est une forme de rébellion contre les Allemands, il participe à sa manière à l'évasion des deux autres mais respecte une parole d'honneur qu'il n'a pas vraiment donnée au commandant de ne pas chercher à s'évader. Ils appartiennent à la même caste et à ce titre se lient d'amitié.

    Les fuyards, épuisés seront recueillis dans une ferme par Elsa qui élève seule sa fille. Toute sa famille est morte au cours de cette guerre. Maréchal tombe amoureux d'Elsa, songe à rester avec elle mais se résout au départ tout en lui promettant de revenir s'il survit et atteint la Suisse. Ils réussissent dans leur entreprise mais le film se termine sans qu'on sache si Maréchal revient vers Elsa, s'il respecte lui aussi la parole qu'il lui a donnée.

     

    Ce film met en scène des personnages très marqués par leur milieu social, Maréchal est un prolétaire promu officier, Von Rauffenstein et Boëldieu sont deux aristocrates engoncés dans leurs préjugés de classe, Rosenthal est fils d'un banquier, juif de surcroît. Lors de leur première incarcération, les hommes de tous les grades et de tous les milieux sont en situation de concentration. On peut comprendre que l'aristocratie, transcende les frontières alors qu'il y a plus d'affinités entre les autres classes sociales et que le devoir de combattre et de résister est plus important dans leur cas. Pourtant, il y a quand même une sorte de solidarité née du travail quand les officiers français et allemands sympathisent autour d’une table et apprennent qu'ils ont travaillé dans la même branche de l'industrie. Je note que ce film n'est pas antisémite puisque Rosenthal est présenté sous un jour favorable.

    Nos sommes en 1914-1918 et les camps de prisonniers présentés n'ont rien des camps nazis du conflit suivant. Les gardiens allemands font même preuve d'une certaine bonhomie. Ce n'est pas non plus un film de guerre puisqu'il n'y a aucune scène de combat.

     

    Reste la signification de ce titre. Le film met en scène des personnes appartenant à des groupes sociaux différents qui sont censés être animés des mêmes idéaux. La guerre, comme l’ancien service militaire, est censée rapprocher des hommes qui en temps ordinaire s'ignorent ou se combattent. D'autre part, ce conflit à amené des gens, souvent d'une même caste mais appartenant de deux pays belligérants à se combattre alors qu'ils n'en avaient pas envie. Il n'y a d'ailleurs pas de haine entre les prisonniers et les gardiens et seul le sacrifice de Boëldieu répond à un sens de l'honneur. On n'oubliera pas non plus que Maréchal espère par deux fois que cette guerre sera la dernière et que Rosenthal lui répond en invoquant « une illusion ». Nous sommes en 1937 et la montée du nazisme laisse entrevoir le prochain conflit.

     

    Ce film qui s'inscrit parfaitement dans le centenaire de la Grande Guerre est considéré à juste titre comme un chef-d’œuvre, couronné notamment à la Mostra de Venise en 1937. A titre personnel, je retiens le rôle magistralement tenu par Pierre Freynay.

     

    ©Hervé GAUTIER – Novembre 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com

  • LE POIDS DU PAPILLON - Erri de Luca

    N°816 – Octobre 2014.

     

    LE POIDS DU PAPILLON Erri de LucaGallimard - Feltrinelli.

    Traduit de l'italien par Danièle Valin.

     

    Ce sont deux récits somptueux, lus alternativement en français et en italien pour la beauté et la musicalité de ces deux langues cousines. Ils ont la montagne italienne pour cadre et la poésie pour souffle, l'un est dédié au duel entre un vieux braconnier et un chamois-roi de sa harde, l'autre à la complicité entre un narrateur et un pin des Alpes.

     

    L'animal est puissant, majestueux, d'une taille au-dessus de la moyenne. Il a engendré une nombreuse descendance mais pour lui, il le sait, la fin est proche et nécessaire parce qu'il sera obligatoirement et rapidement détrôné par un plus jeune. Telle est la loi de cette vie du troupeau sur lequel il règne en maître depuis si longtemps. Il viendra donc au-devant du chasseur qui l'abattra d'une seule balle sans qu'il ressente la moindre souffrance. L'homme solitaire qui gîte dans la montagne après une jeunesse révolutionnaire déçue, l'a poursuivi toute sa vie, en vain ! Il y a en lui un peu du capitaine Achab pourchassant Moby Dick, la baleine blanche et du « Vieil homme et la mer » dans ce combat qui l'oppose à l'animal, face à la nature. Mais aujourd'hui, c'en est fini de ces défis, de ces traques silencieuses et patientes entre deux rois qui partagent le même territoire, la même liberté, la même connaissance du terrain mais pas le même but. Le braconnier reste un homme incapable sans doute de s'attacher, qui n'est pas insensible aux yeux d'une femme mais s'en méfie. L'évocation de leur rencontre dans un café de la vallée a quelque chose de poétiquement sensuel. Il veut poursuivre son parcours terrestre mais maintenant le temps lui est compté parce que la vieillesse l'assaille, ce sera son dernier coup de fusil. Par respect pour cet animal fabuleux, il n'en tirera aucun profit. Il y a une sorte de communauté d'état entre eux, le silence, une solidarité, une attirance commune pour la solitude, une prise de conscience de la fuite du temps, un certain détachement pour les choses, mais cet instant de rencontre est le plus fort qui décidera de la suite.

     

    Les ailes blanches et fragiles d'un papillon viennent donner au récit, dans un écrin de silence, ce qu'il faut de légèreté et de tragique comme la vie elle-même. Elles sont comme une couronne sur la tête de ce chamois-roi, elles s'opposent aux ailes noires des aigles, des rapaces qui volent haut, se nourrissent des dépouilles des animaux qu'ils tuent.

     

    Erri de Luca s'affirme comme un sublime conteur. Le texte est initiatique et sa beauté est rude, comme la montagne. L'auteur est aussi un familier des cimes et des parois rocheuses et sait rendre pour son lecteur l’atmosphère du lieu, la faune comme la flore, sait lire dans les odeurs, dans les traces, dans la course des saisons, anticiper l'orage …

     

    Il est aussi un attentif lecteur de la Bible qui émaille son récit de références religieuses, il y a cet amour de la nature, un peu comme si l'homme partageait avec le chamois et l'arbre cette forme de vie, véritable cadeau de Dieu. La symbolique du ciel religieux et des cimes est très forte comme l'est aussi celle de la foudre qui épargne l'arbre accroché au rocher. La solitude qui fait partie de la condition humaine est ici soulignée par le sublime décor de la montagne. L'homme et le chamois connaîtront aussi la mort qui est l'ultime étape de la vie, mais l'arbre, avant d’être cendre sera bateau guitare ou sculpture...

     

    C'est un recueil de nouvelles plus bouleversant peut-être que les autres écrits d'Erri de Luca.

     

    ©Hervé GAUTIER – Octobre 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com

  • ET RIEN D'AUTRE - James Salter

     

    N°813 – Octobre 2014.

     

    ET RIEN D'AUTRE James SalterÉditions de l'Olivier.

    Traduit de l'anglais par Marc Amfreville.

     

    C'est le sixième roman de James Salter, âgé de 89 ans, autant dire une sorte d'inventaire des thèmes qu'il a par ailleurs traités dans son œuvre et auxquels il mêle des références autobiographiques. Il met en scène Philip Bowman, ex-officier subalterne de la marine, ayant survécu à la guerre dans la Pacifique, jeune homme de la classe moyenne américaine du New-Jersey. Du conflit, il est revenu plein d'illusions sur la société et un rien rêveur. Dans ce New-York de l'après-guerre, après avoir rêvé du journalisme il devient un éditeur respecté, rencontre l'amour avec Vivian, fille d'un riche propriétaire terrien mais ce mariage qu'il voulait parfait, à l'image de sa réussite professionnelle, ne tarde pas à se déliter. Elle s'en va pourtant, non sans lui dire ce qui est pour elle une évidence : ils n'étaient pas faits l'un pour l'autre, autant dire que, dans leur choix ils s'étaient trompés ! Ensuite ce sera pour lui qui est un amoureux des femmes, une succession de passades ou de liaisons torrides et passionnées qui émailleront sa vie avec leurs moments d'intense jouissance qui succéderont à d'autres marqués par le renoncement, la lassitude, le découragement. Des femmes, libres ou mariées se succèdent dans son lit et parfois dans sa vie mais du véritable amour dont il rêvait, il n'aura rien. A son tour il sera trahi et bien sûr lui aussi trahira. Finalement, cette vie n'est pas autre chose qu'une succession de moments forts, la guerre, l’amour et la folie qu'il inspire, le sexe, l’alcool, les voyages, et de moments faibles, le quotidien émaillé des de réceptions ennuyeuses, d'inévitables désillusions et de bavardages sans intérêt souvent autour des livres et des auteurs. Cela donne, dans son ensemble, une impression d'inaccompli, de répétions monotones, autant dire d'échecs.

     

    Ce texte est une invitation à méditer sur le temps qui passe, à la nostalgie de la vie la recherche et finalement l'inexistence du grand amour. On en parle beaucoup dans les rapports entre les gens et le mariage est presque un point de passage obligé et normal dans la vie d'un être humain. Mais le divorce vient bien souvent brouiller les choses et la solitude qui en résulte est d’autant plus dure à supporter. Ce roman est émaillé de ces exemples de couples qui se sont brisés, de ces êtres qui se sont plusieurs fois mariés, un peu comme si l’expérience matrimoniale désastreuse ne leur suffisait pas où que leur vie serait une perpétuelle recherche. Dans cette vie chaque homme n'est que de passage, il souhaite donc y être.heureux en amour, réussir dans son métier et être considéré, laisser une trace dans la société et se dire que sa vie a été belle mais tout cela se révèle vain. Ce roman est celui du souvenir intime de l'acteur de ce drame qu'est sa vie puisqu’elle est une recherche vaine du bonheur.

     

    Ce que je retiens à titre personne, c'est le style fluide, descriptif jusque dans les moindres détails. C'est finalement cela qui a motivé ma lecture. Pour autant , je dois bien avouer avoir lu ce roman davantage pour aborder l'univers jusque là inconnu de James Salter. En le lisant, j'ai un peu pensé à l'ambiance des romans de Scott Fitzgerald …Alors ? L'amour (le bonheur?) et rien d'autre !

     

    Sans être déçu, je dois dire que j'en ressors une impression mitigée, pas vraiment mauvaise mais pas non plus enthousiaste comme l'a été la presse en général.

     

    ©Hervé GAUTIER – Octobre 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com

  • DERNIER NOEL DE GUERRE - Primo Levi

     

    N°812 – Octobre 2014.

     

    DERNIER NOEL DE GUERRE Primo Levi – 10/18.

    Traduit de l'italien par Nathalie Bauer.

     

    L’univers des nouvelles est complexe. Quand on parcourt un recueil, instinctivement on recherche le point commun de tous les morceaux qui le composent. Ici cet ouvrage publie des textes demeurés inédits ou parus dans divers journaux ou revues de 1949 à sa mort en 1987, ce qui peut donner une impression d'inégalité.

     

    Primo Lévi est avant tout un conteur. Dans ce recueil il mêle des fables (Amours sur toile) et des textes autobiographiques (Dernier Noël de guerre) ou inventés(État-civil). Il y met en scène des animaux, soit épris de liberté (goélands, girafes kangourous), soit invisibles à l’œil nu (bactéries) qu'il fait interviewer par des humains, généralement des journalistes. Ces textes, généralement brefs, sous des dehors anecdotiques et parfois humoristiques, ont toujours une fonction moralisatrice, mettent le doigt sur un dysfonctionnement de la société qu'ils évoquent et qui bien souvent ressemble fort à la nôtre, comportent un message, des références à l’humain, à l'écologie, à l'évolution des choses et des gens, à la nécessité de s'adapter, aux craintes qu'on peut légitimement former pour l'avenir mais aussi de la science -fiction... Comme le faisait La Fontaine, il met souvent ne scène des animaux qui, singeant les hommes, nous assènent des vérités sur nous-mêmes. Ils ont même, si on veut le voir ainsi, une fonction pédagogique et il est parfois préférable de les lire à haute voix pour en goûter toute la musique que ne trahit pas la traduction. L'humour qu'il emploie à l'envi est, à mon sens, la marque d'une connaissance et d'une compréhension profonde de l'esprit humain qui préfère rire des choses plutôt que d'avoir à en pleurer, simplement parce le spectacle du quotidien autant que de l'humain fait qu'il y a bien de quoi ! C'est à tout le moins une invitation à réfléchir !

     

    Son écriture est variée ; soit l’auteur se présente en position de témoin dans son récit, soit il s’engage à travers des souvenirs personnels (« Fra Diavolo sur le Pô »), soit il pratique carrément l'autobiographie (« Dernier Noël de guerre ») - (A ce moment-là, il choisit la rédaction à la première personne).

    Pour autant, l'imagination de Lévi se nourrit de matière profonde et même parfois obscure (« En une nuit » s'inspire des années noires du terrorisme qui secouèrent l'Italie) mais prend aussi sa source dans l'inconscient collectif fait de tabous et de fantasmes (« Amours sur toile »).

    Je choisis de privilégier dans ce recueil deux nouvelles. Dans l'une (« Le buffet »), L'auteur met en scène, dans une réception mondaine, un personnage qui se révèle être un kangourou, qui n'y est vraiment pas à sa place et finit par quitter les lieux en « de longs sauts élastiques et heureux". En fait il fuit un monde qui n'est pas fait pour lui et où il n'a pas sa place. Quant à l' « État-civil », il évoque un monde déshumanisé où personne ne connaît personne, où une administration tentaculaire décide de tout et surtout de la mort des gens. Arrigo, un des rouages anonymes de cette société absurde, prend conscience de cet état de chose et devant la mort programmée d'une petite fille de huit ans refuse de faire son office « Si elle devait mourir, elle mourrait sans lui. Il ne participerait pas à sa mort ». Il est difficile de ne pas voir ici une allusion aux camps d'extermination nazis mais aussi peut-être au mal que peut faire gratuitement, et parfois pour le plaisir, un homme à un autre.

     

    ©Hervé GAUTIER – Octobre 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com