la feuille volante

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  • ACCORDEZ-MOI CETTE VALSE- Zelda Fitzgerald

    N°738 – Avril 2014.

    ACCORDEZ-MOI CETTE VALSE- Zelda Fitzgerald- Robert Laffont.

    Traduit de l'américain par Jacqueline Remillet.

     

    Zelda (1900-1948)est l'épouse du romancier américain Scott Fitzgerald. Ce livre est son unique roman écrit en trois semaines en 1932 qui est le pendant ou peut-être une forme de réponse à « Tendre est la nuit »(La Feuille Volante n°721) mais vu par une femme au destin tragique. Il fut boudé par la critique à sa sortie mais Scott lui-même en corrigea les épreuves. Elle avait été une jeune fille séduisante mais excentrique et capricieuse, élevée avec ses sœurs dans une famille rigide mais heureuse du Sud. Elle était l'objet de l'attention des hommes qui la désiraient et dont elle se jouait à l'occasion en multipliant les flirts. En épousant Scott, ils formaient un couple mondain, emblématique de cet âge d'or de l'entre-deux-guerres. Cette union fut cependant orageuse, ponctuée par la lente décrépitude de Scott miné par l’alcool et par la folie de Zelda qui périt dans l'incendie du pavillon où elle était soignée.

     

    Il s'agit là d'un roman autobiographique où elle apparaît sous le nom d'Alabama Beggs qui épousa un jeune artiste peintre promis à un brillant avenir, David Knight, alors lieutenant de réserve. David devient rapidement célèbre et le couple s'étourdit dans des fêtes où l’alcool coule à flots. Ils s'installent à New-York où David pourra davantage s'épanouir mais à cause de la prohibition, ils partent pour la France et ce sera Paris et la côte d'Azur, ses palaces et sa douceur de vivre. La naissance de Bonnie fait d'eux un couple accompli. A cette époque Alabama rencontre un jeune aviateur français, mais ce qui est présenté comme un simple flirt révèle déjà une fêlure dans le couple et Alabama est délaissée. Ils reviennent à Paris puis David, torturé par la jalousie, s'installe en Suisse avec leur fille Bonnie et Alabama s’initie à la danse, part pour Naples et commence à prendre des tranquillisants peut-être pour combattre sa culpabilisation de s'occuper mal de sa fille, peut-être aussi pour exorciser l'échec de sa carrière de ballerine puisqu'un accident y met brutalement fin. Ce roman se termine par la mort du père d'Alabama.

     

    Tout au long de ce roman, Alabama cherche à se mettre en valeur par rapport à David qui lui devient de plus en plus un artiste célèbre. Elle choisit la danse et la travaille d'une manière effrénée pour devenir une grande ballerine mais le hasard s'en mêle et c'est un échec. C'est bien une femme blessée qui nous est présentée ici et qui cherche désespérément à combattre la célébrité de son mari en s'exprimant elle aussi par l'art. Qui fut donc réellement Zelda ? Une femme qui a vécu sa vie comme un rêve ou un être qui a poursuivi des chimères et existé dans l'ombre de son époux jusqu'à en devenir folle.

     

    J'avais lu « Alabama song » de Gilles Leroy (La Feuille Volante n° 337) qui est une entrée en matière, d'autant que l'auteur y présentait Zelda comme une sorte de victime de Scott et qui devait lutter contre lui pour exister. Le style de « Accordez-moi cette valse » est parfois déconcertant, laborieux même et m'a un peu gêné mais la post-face peut peut-être apporter une explication. Il semblerait d'ailleurs que ce texte ait été visé par Scott lui-même et que de cette correction ait donné un roman moins personnel. Ce style peu attirant veut probablement traduire un mal-être qui est celui de l'auteure. J'ai choisi de lire ce roman parce qu'il était complémentaire de celui de Scott Fitzgerald dans l'univers créatif de qui je ne suis pas jamais parvenu à entrer pleinement. Ce livre de Zelda m'a carrément déçu.

     

    ©Hervé GAUTIER – Avril 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com

  • DOLCE VITA 1959-1979 -Simonetta Greggio

    N°565 Avril 2012

     

    DOLCE VITA 1959-1979 Simonetta GREGGIO. Stock

     

    Le titre d'abord qui évoque un film mythique de Frederico Fellini sorti en 1960 dont on ne retient que le bain nocturne de Marcello Mastroianni et d'Anita Ekberg dans la fontaine de Trevi à Rome. Ce film qui rompt avec la tristesse et la pauvreté cinématographiques des années d'après-guerre, fit scandale dans cette Italie puritaine et l'Osservatore Romano menaça d'excommunication tous les spectateurs mais il obtint cependant la palme d'or à Cannes en 1960. Il parle de ce pays dans les années 50 et inaugure une écriture cinématographique   « fellinienne », faite de sketchs très en vogue à l’époque. Le synopsis est en effet composé d’épisodes, en apparence décousus, que sa longueur (2H46), le nombre des thèmes abordés et l'ambiance qu'il distille contribuent, à tort, à donner cette impression.

     

    Ce roman fait non seulement beaucoup d'allusions au film mais lui emprunte aussi son montage puisqu'il se donne à voir, un peu comme une sorte de documentaire, racontant vingt ans de l'histoire de l'Italie. Cela commence par la sortie du film de Fellini et se termine par l'assassinat d'Aldo Moro, président de la   Démocratie Chrétienne, en mai 1978 même si on déborde un peu sur cette période). Entre ces deux dates, l'auteur mêle fiction et réalité à travers le personnage flamboyant mais un peu décati du prince Emanuele Falfonda dit   Malo  , vieux et jouisseur octogénaire au pas de la mort et de celui, un peu plus en retrait du prêtre Saverio, un jésuite à la jeunesse mouvementée qui conte, des années plus tard, son histoire un peu comme une confession. Pourtant,   Malo, qui a a participé au film de Fellini (mais juste un petit rôle, presque de la figuration),  ne cherche pas l'absolution, peut-être veut-il seulement la libération que lui procure la parole puisqu'il ne connaît pas le remords et exècre le repentir ? Cela peut passer pour un sourd combat du vice contre la vertu mais ce que veut Malo c'est surtout raconter sa vie dissolue, ses frasques, autant que révéler des secrets politiques dont il a été le témoin. La mort sera pour lui une délivrance mais il souhaite ardemment la compagnie de l’ecclésiastique pour ses derniers instants...

     

    Pourtant, c'est moins son parcours personnel qui est ici évoqué que l'histoire de l'Italie, à la fois insouciante et ravagée par la violence. Tout y passe, les fascistes de Mussolini et les no-fascistes, les affaires de mœurs, les agressions et les attentats, les scandales financiers, les luttes à mort pour le pouvoir, les Brigades rouges, le meurtre d'Aldo Moro, le monde politique, la mort mystérieuse du réalisateur Pier Paolo Pasolini, les assassinats violents et suspects où chacun peut voir l'empreinte de la Mafia, invisible, mystérieuse et toujours meurtrière, la loge P 2, la CIA, les services secrets, mais aussi les intrigues sulfureuses immorales et hypocrites du Vatican, l'ombre inquiétante du cardinal Marchinkus, les blanchiments d'argent, la mort toujours controverse de Jean Paul 1° ... sans oublier le sacro-saint secret de la confession !

     

    Cette histoire n'est pas exactement comme le titre le donne penser, une vie douce, à laquelle on associe volontiers ce pays qu'on voudrait romanesque. Au contraire, c'est la fois un récit plein de dépravations et de cynisme quand il s'agit de la vie de Malo et une chronique sombre où les luttes d'influence, qui bien souvent se terminent dans le sang, le disputent aux enquêtes bâclées, aux destructions de preuves par les pouvoirs publics eux-mêmes, aux coups d'état avortés, aux procès truqués, une classe politique manipulée, véreuse, minée par la corruption, aux prévarications de tous ordres ... Tout cela donne, et sans doute explique, le personnage grand-guignolesque de Silvio Berlusconi, autant que le naufrage économique que connaît actuellement ce pays-frère qui ne peut nous laisser indifférents.

     

    L'auteur qui écrit directement en français, se livre ici à un remarquable travail documentaire autant qu' l’écriture d'une fiction dont la poésie n'est pas absente. Elle procède par petites touches pour tisser peu à peu ce roman bien écrit, qui se lit facilement, et, avec ses relents de scandale, passionnant du début à la fin. Elle présente son travail de dépouillement d'archives et de créateur de fiction en courts chapitres qui ne sont pas le résultat d'une enquête policière, même si on peut parfois regretter que certains d'entre eux aient la froideur d'une chronique judiciaire. Elle se rapproprie ce pays qui est aussi le sien, y jette un regard plein de tristesse et de nostalgie comme on évoque un âge d'or culturel disparu, fait notamment de grands noms du cinéma et de la la littérature mais aussi en déplore la déliquescence, un véritable gâchis où on a sciemment sacrifié l'espoir légitime dans un monde meilleur et confisqué la démocratie au profit de quelques-uns qui ne seront jamais inquiétés. L'auteur fait dire un de ses personnages cette phrases laconique qui résume bien tout cela   « Nous avons cru que nous allions changer le monde , et c'est le monde qui nous a changés. »

     

    Ce fut un bon moment de lecture avec un plaisir particulier et tout personnel de l'insertion dans les phrases et les paragraphes d'expressions et de mots italiens.

     

    Hervé GAUTIER - Avril 2012.

    http://hervegautier.e-monsite.com 

  • 22O VOLTS

    • Le 27/03/2014

    N°588– Juillet 2012.

    22O VOLTS – Joseph Incardona – Fayard Noir.

    Le roman policier, le polar comme on dit avec une certaine condescendance ou même un certain mépris, qu'on lit de préférence sur une plage ensoleillée, passe volontiers pour de la sous-littérature. Je ne partage pas cette analyse puisque, mon improbable lecteur peut en attester, cette feuille consacre volontiers nombre de chroniques à ce genre littéraire. J'ai peut-être eu de la chance mais celui-ci m'a surpris. Si on en juge par la 4° de couverture comme par le nom de la collection (Fayard Noir), on peut le ranger dans cette catégorie. L'auteur met en scène Ramon Hill, la quarantaine satisfaite, qui après des années de vaches maigres, est maintenant un auteur à succès. Il en a d’ailleurs tous les signes extérieurs et connaît maintenant un bonheur sans ombre : belle maison, grosse voiture, éditeur attentif à tout ce qu'il écrit, agent littéraire, argent facile, beaux enfants, et surtout une femme qu'il aime à la folie et dont il ne peut pas se passer...

    Ce roman s'ouvre sur une période de sécheresse toujours redoutée par l'écrivain. Ramon peine à terminer son dernier roman et son épouse, Margot, une journaliste très en vue, pense qu'un séjour en amoureux dans le chalet de de ses parents peut enlever à son mari cette anxiété passagère, d'autant que son éditeur s'impatiente. Après tout l'air de la montagne leur fera du bien à tous les deux et favorisera sûrement l'inspiration de son mari ! Je me suis dit au début que cela allait être une sorte de développement sur la panne créatrice, sur le défi de la page blanche, sur l'impossibilité d'écrire autre chose que des banalités décevantes face à l'urgence. C'est là un débat éternel et intéressant mais quelque peu rébarbatif pour les non-initiés. Et puis faire tout un livre là-dessus n'est pas vraiment du domaine du polar.

    Oui mais voilà, le hasard d'un lavabo bouché, un roman d'un autre auteur retrouvé dans cette maison où à priori il n'a rien à y faire, une réparation électrique hasardeuse qui provoque un malaise de Ramon (d'où le titre du livre) et surtout une absence un peu prolongée pour des raisons professionnelles de Margot, vont faire basculer cette situation. Un matin, il se réveille auprès du corps de sa femme, morte ! Il se soupçonne d'être l'auteur de cet acte... dans son sommeil ! A moins que ce ne soit une réaction longtemps refoulée, allez savoir ! Si cette électrocution sans gravité réveille chez lui une boulimie d'écriture, ce qui est plutôt bien pour lui puisqu’il achève enfin son roman, elle n'en suscite pas moins à la fois un vieux souvenir d'enfance, une pulsion irrésistible et surtout des doutes puisque cette solitude temporaire l'a amené à réfléchir sur l'attitude de Margot. Certes, il l'aime passionnément, il a avec elle des relations érotiques torrides, bref, elle est la femme de sa vie, la compagne des mauvais jours, la mère de ses enfants... mais il reste un écrivain, c'est à dire quelqu'un qui observe l'espèce humaine, en connaît les grandeurs mais surtout les bassesses, les compromissions, les trahisons. Il sait que, même s'il en fait partie, elle est infréquentable et que les serments d'amour ne pèsent pas bien lourds face à la turpitude que nous portons tous en nous. Bien évidemment au début il tente de se faire une raison, de chasser toutes ces idées noires de son esprit mais plus il réfléchit plus les évidences se dressent devant lui. Ce n'est plus de l'imagination, c'est carrément des certitudes ! Et puis il est en présence du cadavre de sa femme et il va, bien évidemment, être soupçonné de ce meurtre. Il n'a pas trop de toute son expérience de romancier pour éliminer le corps, brouiller les pistes même si au passage il devient effectivement un authentique criminel et approche à peu près le « crime parfait ».

    Bien sûr il devra faire face à la police, à ce jeune lieutenant méfiant, à son beau-père qui ne l'a jamais aimé, le traite volontiers « d'écrivain de salles d'attente » et qui laisse éclater sa colère, à ce paysan matois et pas si naïf que cela et à tous ceux avec qui il était proche. Il aura le fin mot de tout cela, réglera ses comptes, récupérera ses enfants et reprendra le cours aussi normal que possible de sa vie, digérera cette trahison d'autant plus inacceptable qu'elle reposait aussi sur un mensonge supplémentaire, finira par se dire qu'il s'était trompé avant de l'avoir été, que l'amour l'avait rendu aveugle au point de n'avoir rien vu (air connu), qu'il vaut mieux vivre seul que mal accompagné (air connu également), qu'il va retrouver sa liberté et peut-être refaire sa vie, que son parcours littéraire sera, le lecteur peut à son tour l’imaginer, plein de succès … Contrairement aux dernières lignes de la 4° de couverture, je ne suis pas sûr que cette histoire d'amour se termine si mal, finalement.

    J'avoue bien volontiers que j'ai pris ce livre au hasard sur les rayonnages de la bibliothèque sans rien connaître de cet auteur, et que, même si j'ai peu prisé le style très « polar » de ce roman, j'ai été tenu en haleine jusqu'à la fin. En définitive, je ne regrette pas.

    ©Hervé GAUTIER – Juillet 2012.http://hervegautier.e-monsite.com

  • LE CIMETIERE DES BATEAUX SANS NOM

    N°735 – Mars 2014.

    LE CIMETIERE DES BATEAUX SANS NOM – Arturo Pérez-Reverte – Le SEUIL.

    Traduit de l'espagnol par François Maspero

     

    Coy, trente huit ans, ancien officier en second de la marine marchande, suspendu pour 2 ans à cause d'une erreur de navigation, erre dans Barcelone. Le voilà « sac à terre » malgré lui, marin sans navire, l’inaction le mine et il est à la recherche de n'importe quel travail pour survivre. Il est même un peu perdu à terre et règle sa vie à coup de lois pittoresques et sibyllines du genre LRDRH (Loi des rencontres qui ne doivent rien au hasard) Parce qu'il aimait les ventes aux enchères d'objets nautiques, il se retrouve dans un hôtel des ventes à Barcelone et y croise une femme belle et énigmatique, Tanger Soto, qui enchérit pour obtenir un vieil atlas maritime. Il tombe sous son charme et va jusqu'à Madrid pour la retrouver. Rien ne se passe comme prévu malgré tous ses fantasmes amoureux, il ne la séduit pas, enfin pas tout de suite mais se trouve engagé dans une quête que la jeune femme mène depuis longtemps. Il s'agit de retrouver la trace d'un brigantin, le « Dei Gloria », coulé en 1767 au sud de l'Espagne. Cela tombe plutôt bien puisqu'il connaît la navigation et qu'il a plongé, quelque vingt ans plus tôt sur cette côte. Cette jeune femme sait aussi que la recherche des herpes marines commence par la fréquentation des musées, des bibliothèques et par l'étude minutieuse des archives. Coy imagine une chasse au trésor d'autant plus facilement que cette épave semble intéresser nombre d'individus pas toujours recommandables auxquels il se trouve confronté et ces rencontres ne doivent effectivement rien au hasard. Il s'aperçoit très vite que cette course poursuite est pleine de dangers mais le charme de Tanger, l'attrait de l'inconnu et la fièvre de la recherche sont les plus forts.

     

    Il songe bien sûr à un trésor mais il ne tarde pas à apprendre que la cargaison du navire n'était composée que de coton, de tabac et de sucre, rien qui supporte vraiment un séjour dans l'eau de mer de deux siècles et demi ! C'est plutôt un mystère qui entoure cette épave, quelque chose qui ressemble à une fièvre de l'or qui gagne peu à peu Tanger et Coy. Ce qui intrigue le plus, et évidemment complique la recherche, c'est son itinéraire (parti d'Espagne, il est allé en Cuba puis, au retour, a été coulé au large de Cadix par un corsaire), le fait qu'il appartienne en réalité aux jésuites qui ont ensuite été expulsés d'Espagne par Charles III et que le manifeste d'embarquement retrouvé aux archives mentionne la présence à bord de deux passagers en indiquant seulement leurs initiales. Pour être des hommes d’Église dédiés à la prière et à l'évangélisation, ils étaient aussi des hommes d'affaires avisés et parfaitement capables de défendre par la corruption la survie de leur ordre mais aussi des hommes de secret. Le narrateur qui est aussi cartographe donne son avis sur le positionnement du navire naufragé : il est à la fois logique et original. Il ne fait pas non plus de doute dans l'esprit de Tanger que la disparition de ce bâtiment est intimement lié à l'expulsion des jésuites d'Espagne. Elle possède un esprit à la fois intuitif et logique. Comme rien n'est simple, il faut, pour déterminer avec exactitude le lieu du naufrage, tenir compte des nombreux méridiens de référence au XVIII° siècle qui permettaient de faire le point, des différentes cartes en usage à l'époque, des des courants marins... C'est là que l'atlas acheté à Barcelone prend toute son importance. Il faut aussi s'intéresser au corsaire qui l'a coulé, le « Chergui » et qui sombra aussi lors de ce combat naval. Là non plus ce fait ne semble pas laisser une grade place au hasard et ce d'autant plus que les mystères se multiplient et que le lecteur attentif n'est pas au bout de ses surprises ! C’est que, une fois sur place, l'affaire est hasardeuse et surtout risquée compte tenu des autres intéressés, de leur manque de scrupules et surtout que l'épave n'est pas au rendez-vous. Tanger dépend maintenant de Coy et du Pilote, véritable techniciens de l'expédition mais l'échec omniprésent continue de hanter les esprits et des surprises sont toujours possibles !

     

    Sur ce récit plane la beauté fascinante de cette femme, le dévouement de Coy, d'autant plus grand qu'il est nourri par ses propres fantasmes amoureux et sa patience [« Je veux compter ses taches de rousseur...Elle en a des milliers et je veux les compter toutes une à une en le parcourant du doigt comme si c'était une carte marine. »] pour ne pas dire son attachement aveugle. Elle se sert de lui mais il ne s'en rend pas compte ou plutôt se met volontairement à sa disposition, négligeant à l'occasion ses propres intérêts, aveuglé qu'il est par cette jeune femme. Le mystère s’épaissit pour le lecteur au fur et à mesure qu'il tourne les pages et c'est un peu le hasard, encore lui, qui gouverne cette affaire puisque ce qui n'était au départ qu'un travail universitaire de Tanger suivi d'un concours pour entrer au Musée Naval de Madrid et d'une rencontre dans ce contexte avec un chasseur d'épaves pour que cela devienne pour la jeune femme « le rêve de toute une vie » et, malgré la législation en vigueur, elle considère que ce bateau lui appartient. Tout au long de ce roman Tanger apparaît froide, déterminée, uniquement préoccupée par son but alors que Coy n'a d'yeux que pour elle. Elle applique cette maxime en forme d’aphorisme, « Je te mentirai et je te trahirai », bien connue et bien souvent oubliée qui gouverne les relations entre les hommes (et aussi les femmes) mais avoue à Coy «  J'ai peur de mourir dans le noir, seule » . C'est une partie de poker-menteur entre Tanger et Palermo  autour de cette épave puisque chacun possède des atouts et fait croire à l'autre qu'il en a davantage. C'est aussi un rapport de force entre Tanger qui ne veut pas lâcher son idée et le pauvre Coy parfois un peu trop impulsif et prompt à la bagarre surtout quand il s'agit d'elle. Surtout que lui et le Pilote doutent de plus en plus. En effet, les rebondissements ne manquent pas dans cette quête un peu folle pas davantage d'ailleurs que la galerie de portraits assez pittoresques qui nous est offerte.

     

    Arturo Perez Reverte n'est pas un inconnu pour cette chronique (La Feuille Volante n° 384-385-387-390) Cette fois, j'avoue que j'ai été un peu perdu dans les détails techniques de la navigation mais, comme toujours, je salue ici l'érudition de l'auteur, notamment en matière de langage maritime ; son travail d'historien et d'archiviste autant que son style (servi sans doute par une bonne et fidèle traduction), son sens du suspense tiennent en haleine son lecteur jusqu'à la fin. Le récit réserve des descriptions poétiques et émouvantes, des évocations dramatiques qui consacrent une nouvelle fois (en était-il besoin?) le talent exceptionnel de cet écrivain.

    Comme toujours cela a été pour moi un bon moment de lecture.

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    ©Hervé GAUTIER – Mars 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com

  • LES VIES DE CERVANTES

    N°733 – Mars 2014.

    LES VIES DE CERVANTES– Andrés TRAPIELLO- Buchet-Chastel éditeur.

    Traduit de l'espagnol par Alice Déon.

     

    Si j'en crois le titre, Cervantès aurait eu non pas une vie mais plusieurs. C'est généralement ce qu'on dit des gens dont on ne sait pas grand chose ce qui complique quelque peu la tâche de leur biographe. Si on est sûr de la date de sa mort à Madrid en 1616 on l'est en revanche bien moins de celle de sa naissance, à Alcala de Henarès en 1547 (?), il appartenait à une famille pauvre et plus ou moins itinérante à cause de sa mauvaise fortune, apparemment « convertie au christianisme », qu'il a aurait été l'élève des Jésuites à Séville mais qu'il n'a pas fait beaucoup d'études, qu'il était légèrement bègue. Nous le retrouvons à 22 ans, participant à un duel qui tourne mal ce qui fait de lui un fugitif exilé à Rome pour échapper à une condamnation certaine. Il s'est fait camérier chez le cardinal Acquaviva puis s'engagea dans la flotte en 1570 pour aller combattre les Turcs en Méditerranée, séjourna à Naples et à Venise et participa à la bataille de Lépante (1571) où il fut gravement blessé et perdit l'usage de sa main gauche. Il erra en Italie et se retrouva captif des Turcs à Alger pendant 5 ans et ce malgré quatre tentatives d'évasion. Libéré grâce au paiement par ses parents pourtant pauvres d'une rançon, il revint en Espagne, vivota quelques temps puis se lança timidement dans l'écriture sans grand succès. Il aurait eu une fille d'une liaison avec une femme mariée mais rien n'est sûr. En revanche il se maria se qui marqua sans doute son intention de se ranger. C'est probablement le mariage qui le détermina à écrire encore davantage notamment des comédies et des poèmes mais interrompit cette carrière littéraire prometteuse.

     

    Il devint commissaire de réquisition pour l'Invincible Armada ce qui ne lui apporta pas la fortune mais deux excommunications pour avoir voulu toucher aux biens des ecclésiastiques. Il ne fut jamais un homme riche même s'il pratiqua le jeu et peut-être la spéculation, puis pour survivre, il devint collecteur d'impôts mais mal lui en prit, il fut jeté en prison pour mauvaise tenue de ses comptes. Pourtant la chance finit par lui sourire, littérairement parlant. Bien qu'il ne passât, à l'époque, pas pour un écrivain de grand talent, Don Quichotte fut publié en 1604 (c'est à dire à un âge avancé pour Cervantès) et ce roman surprit parce qu'il ne correspondait pas du tout à son auteur. Considéré d'emblée comme un livre drôle, il connut un succès immédiat et fut rapidement l'ouvrage le plus lu non seulement dans toute l'Espagne mais aussi en Europe, au Mexique et au Pérou. Il fut traduit en anglais puis en français, réédité et même piraté. Il fit également l’objet de polémiques. A titre personnel, Cervantès célébra également, dans un écrit de commande, la famille royale mais cela ne lui valut pas la faveur des nobles et ne le rendit pas riche pour autant. Il dût faire face à des problèmes familiaux, devint dévot dans sa vieillesse, même si en cela Don Quichotte différait fondamentalement de lui. Il espérait sans doute profité tranquillement de la notoriété que lui avait conféré la publication du premier tome de Don Quichotte quand, en 1614 parut un roman apocryphe signé Alfonse Fernandez Avellanedas qui l'indigna. Certes le plagiat était courant à l'époque, mais quand même ! On se perdit en conjectures sur la véritable identité du faussaire mais cette publication pirate détermina Cervantès, qui y mêla fiction et réalité, à faire mourir Don Quichotte, sans doute pour éviter qu'on ne le ressuscite.

     

    S'il est principalement connu pour son Don Quichotte, il est également l’auteur de comédies, de romans et de nouvelles. Comme tout bon homme de Lettres, sa vie mouvementée a nourri son œuvre sans pour autant enrichir son patrimoine. Mais aurait-il été un aussi grand écrivain s'il avait été un homme fortuné ?

     

    André Trapiello quitte ici son rôle de romancier (La Feuille Volante n°732) pour se faire le biographe de Cervantès. Malgré pas mal de digressions, c'est assez réussi.

     

     

     

     

    ©Hervé GAUTIER – Mars 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com

  • A LA MORT DE DON QUICHOTTE

    N°732 – Mars 2014.

    A LA MORT DE DON QUICHOTTE– Andrés TRAPIELLO- Buchet-Chastel éditeur.

    Traduit de l'espagnol par Alice Déon.

     

    Pour être un personnage fictif de roman (et quel roman!)Don Quichotte reste à mes yeux un être fascinant et un personnage emblématique de la littérature espagnole. Son histoire avait été recueillie par Sidi Ahmed Benegeli, savetier à Tolède et à sa mort sa veuve vendit ce livre à Miguel Cervantès qui l'enrichit de quelques épisodes inédits et publia le tout. Ainsi naquit ce roman où Alonzo Chicano, hidalgo espagnol devient Don Quichotte la dernière année de sa vie. Dans le roman de Cervantès présenté en deux volumes, Don Quichotte meurt à la fin. C'est là une volonté de l'auteur puisque, avant la parution du deuxième tome, un roman apocryphe avait été publié par un certain Avellaneda (peut-être Lope de Vega) et Cervantès voulait ainsi qu'il ne fût pas possible de le ressusciter.

     

    Le roman de Traplellio ne viole donc pas cette dernière volonté mais prolonge en quelque sorte la fiction en imaginant non pas une suite à ce roman puisque Don Quichotte est bel et bien enterré, mais une manière de récit complémentaire où les principaux protagonistes ont entre les mains le roman de Cervantès et en prennent connaissance, découvrant à l'occasion de nouvelles aventures. Mais ce qu'ils veulent avant tout c'est réhabiliter leur maître.

     

    Que Don Quichotte fût fou ne fait aucun doute et il devait cela, selon la tradition, à la lecture assidue de romans de chevalerie ce qui lui avait asséché le cerveau et l'avait déterminé à prendre la route pour combattre le mal et protéger les pauvres. Son équipée fut épique et illuminée, en compagnie du naïf Sancho Panza et la tête pleine d'un amour démesuré pour Dulcinée de Toboso, une petite paysanne qu'il ne verra jamais mais à qui, comme tout bon chevalier, il avait juré fidélité. Bref, il vient de mourir à l'âge de 50 ans, en règle avec Dieu et avec les hommes, autrement dit sain d'esprit, entendez par là que le curé du village lui a administré l’extrême-onction et qu'il a rédigé son testament. Cet événement laisse ceux qui l'ont connu dans le désarroi et la désespérance, un peu comme si, lui qui n'avait pas de descendance, laissait quand même des orphelins ! Il y a là sa nièce Antonia, la gouvernant Quitéria, le curé Don Pedro, le barbier mais surtout le bachelier Samson Carrasco et bien entendu son fidèle écuyer Sancho Panza.

     

    Tel est le point de départ de ce roman plein de drôleries. Don Quichotte reçut, lors de ses obsèques l'hommage de tout le village et bien entendu on l'affubla de toutes ces qualités qu'on lui avait si bien déniées de son vivant. Pire peut-être, on regrettait maintenant qu'il ne pût plus commettre d'autres folies. Pourtant, on pouvait penser que ce modeste village de la Manche allait retomber dans sa torpeur habituelle à la mort de ce flamboyant chevalier errant. Que nenni et c'est un peu comme si tous ceux qui l'avait connus s'étaient retrouvés affublés d'un peu de cette folie qui avait fait son originalité ! Qui dit décès dit ouverture d'une succession. Alonzo Chicano n'était pas un gestionnaire et à sa mort ses nombreux créanciers firent valoir leurs hypothèques et autres titres que le vieux notaire Le Mal (le bien nommé) racheta de ses deniers dans le seul but de se rapprocher d'Antonia, maintenant ruinée, qu'il voulait épouser malgré la grande différence d'âge. Elle lorgnait sur le bachelier Samson Carrasco qui venait de raccrocher la soutane au grand dam de son père et opter pour une profession laïque d'administrateur des biens d'un noble local. De son côté le valet Cebadón poussa si bien son avantage qu'il la mit enceinte mais cela resta un secret. Pour corser le tout, Quiteria, la servante de toujours, secrètement amoureuse de son maître Don Quichotte, choisit de disparaître. Bref, chacun était amoureux de celui qu'il ne fallait pas ! Passe encore l'amour mais Sancho qui n'était qu'un domestique illettré s'était lui-même mis en tête non seulement de maigrir et de se départir de sa naïveté proverbiale mais surtout d'apprendre à lire et à écrire et Carrasco, outre ses projets de mariage avec Antonia voulait, de son côté, écrire des aventures imaginaires de Don Quichotte et de Sancho.

     

    La notoriété de Don Quichotte était telle qu'à sa mort des sosies apparurent, plus vrais que lui-même ou des chevaliers et autres personnalités qui prétendent l'avoir connu. C'est l'occasion pour les anciens compagnons du Quichotte de faire acte de repentance pour s'être gaussé de ce pauvre homme ainsi que l'exprime Samson «  On l'a tué à nous tous, sans le vouloir ; nous avons sous-estimé son mal et nous ne nous sommes pas conduits en bons chrétiens ». C'est vrai que Carrasco a des reproches à se faire. C'est en effet lui qui s'était déguisé en « chevalier de la Blanche Lune », qui l’avait vaincu et l'avait condamné à déposer ses armes et à se retirer dans son village. Pour eux, c'est aussi l'occasion de venger leur maître et ami de tous ceux qui ont ri de sa folie ou en ont profité, et il n'en manque pas, tels ce duc et cette duchesse qui s'étaient gaussés de Don Quichotte et le brigand Gines de Passemont qui prétend avoir épousé la célèbre Dulcinée, aimée du chevalier à la Triste Figure ! Bien entendu, puisque nous sommes dans une fiction quelque peu déjantée et bien dans l'esprit du roman de Cervantès tout est possible même les choses les plus inattendues... l'épilogue ne m'a cependant pas convaincu, partagé entre un « happy end » et une sauvegarde de la morale.

     

     

     

    J'ai lu ce roman, avant tout parce qu'il était question de Don Quichotte. Pourtant ce livre m'a paru un peu confus et comporte à mon avis bien des longueurs qui rendent la lecture fastidieuse, pas mal d'extravagances et d'exubérances qui, même si elles s’inscrivent dans l'esprit du roman de Cervantès finissent par lasser. J'ai été un peu déçu.

     

     

     

     

     

     

    ©Hervé GAUTIER – Mars 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com

  • LA POURSUITE DU BONHEUR - Douglas KENNEDY

    N°729 – Février 2014.

    LA POURSUITE DU BONHEUR – Douglas Kennedy – Belfond.

    Traduit de l'américain par Bertrand Cohen.

     

    Tout commence le jour des obsèques de Dorothy, la mère de Kate Malone à New-York. A cette occasion, comme toujours, toute la famille est réunie. Il y a là Charlie, le frère de Kate, au parcours un peu cahoteux, pas vraiment ravi est surtout pressé de repartir, Meg, une tante alcoolique et bien entendu Kate et son fils Ethan, bref une fratrie désunie où de vieilles querelles mal digérées refont surface. Le père Jack Malone est mort depuis longtemps et Kate se surprend à penser « Ça y est. Orpheline, enfin ! ». Une vieille dame qui lui est complètement inconnue assiste à la cérémonie cherche à se rapprocher d'elle. Elle se nomme Sara Smythe et, fait tout ce qu'elle peut pour entrer en contact avec elle au point même de brusquer un peu les choses et finalement pour lui donner un album de photos et lui révéler que son père, Jack, fut le grand amour de sa vie. Kate va donc découvrir l'histoire de sa propre famille à partir de cet épisode. Dès lors, Douglas Kennedy va user de l'analepse qu'il affectionne pour nous conter une histoire d'amour hors du commun. Elle sera bien entendu malheureuse, émaillée de moments intenses mais aussi de déprimes profondes. Si les parents de Kate n'ont pas été heureux ensemble, ceux de Sara ont vécu la même union dénuée d'amour et leurs enfants n'ont eu de cesse de fuir cette famille, tout en recopiant le modèle ! La vieille dame va raconter à Kate ce que fut sa vie, pas vraiment traditionnelle, plus axée sur la liberté professionnelle et sentimentale, sa rencontre avec son père, leur amour fou né d'un premier regard - hasard ou destin. Nous étions en 1945 à New York et après une nuit torride et des serments échangés, Jack, alors reporter dan l'armée américaine, part pour l'Europe. Dès lors ce sera le silence de cet homme dont elle avait décidé d'attendre le retour, la désolation, la dépression, le désespoir puis le ressaisissement, apparent seulement, le mariage avec un autre homme n'étant qu'une lamentable et courte erreur !

    L'auteur va se lancer dans une saga qui va des années 50 à nos jours pour nous faire partager la vie de la famille de Sara ou plus exactement le destin croisé de Kate et de Sara, deux femmes qui sont pourtant différentes l'une de l'autre et qui ne se connaissaient pas avant l'enterrement.. C'est que la vie de Sara a été illuminée par deux hommes, Eric d'abord, son frère, dandy, homo, ancien membre du parti communiste dans sa jeunesse qui a toujours été là pour elle, surtout dans les moments difficiles et Jack Malone. Son frère était tout pour elle, leur complicité était complète, mais sa vie à lui s'inscrit dans le maccarthysme, cette épisode sombre des États-Unis plus connu sous le nom de « chasse aux sorcières » qui poursuivit non seulement les communistes mais aussi au homosexuels. L'auteur ne se prive pas de la critiquer. Ses méthodes n'avaient rien à envier à celles en usage au-delà du Rideau de Fer. Les événements auront raison de lui. Pour Jack Malone, c'est un peu différent, puisque, militaire dans l'armée américaine quand elle l'a rencontré, il a simplement choisi de profiter de cela pour l'abandonner, et pour fonder une famille, sans elle ! Si la liberté, l'indépendance, les voyages ont caractérisé la vie de Sara à une époque où la femme américaine était plutôt cantonnée dans un rôle traditionnel d’épouse et de mère de famille, Kate au contraire, à cause sans doute d'un parcours sentimental agité a toujours recherché la sécurité du foyer et du mariage. Ce fut pour cette dernière la rencontre avec Matt et la naissance d'Ethan, leur fils. Cela a simplement mal tourné pour elle et le divorce a été au bout du chemin, encore un échec ! Sara elle aussi a connu des déboires sentimentaux et même un éphémère mariage avorté qui étaient dus dans doute à ce Jack qu'elle ne parvenait pas à oublier. Elle a eu une vie trépidante cependant mais avec l'écriture comme exutoire, comme compensation à toutes ces désillusions. Si au départ elle doute, se rendant responsable de sa sécheresse littéraire, son talent créatif s'affirme au fur et à mesure que sa liberté se confirme. Sauf que rien n'est simple, dans la vie comme dans les fictions et un jour d’hiver, par hasard, à Central Park,, elle rencontre Jack quatre ans après leur nuit torride. Bien sûr il est marié et père de famille, bien sûr il y a plus tard, avec Sara, une explication et tout est remis en question parce que, pour lui aussi, le mariage n'est pas vraiment une réussite et que tout redevient possible avec elle.... Mais ce serait compter sans les vicissitudes de la vie, la culpabilisation, le temps qui passe, les deuils, les départs qu'on voudrait sans retour, le pardon toujours possible ...,

     

    Comme à chaque fois, l'auteur excelle dans l'analyse psychologique des personnage qu'ils nous présente alternativement et leurs réactions face à l'Amérique puritaine et hypocrite de cette période. Il semble nous dire que ce bonheur est inatteignable simplement parce que l'homme et la femme, qu'ils forment un couple mariés ou qu'ils soient simplement amants, sont pleins de contradictions qu'ils mènent cette quête impossible avec une apparente sincérité et des serments qui se veulent définitifs mais que celle-ci ne pèse rien face à la trahison, au mensonge, aux autres tentations auxquelles ils se dépêchent de succomber, aux nombreuses compromissions qui émaillent leur vie, parce qu'il faut payer pour ses fautes [« Il n'y a pas d’actes sans conséquence s. Des fois on a la chance d'y échapper mais des fois il faut payer »] et que le hasard fait partie du jeu, que l'instant pèse sur notre décision... Sara et Jack se débattent dans une liaison qui semble sans issue, avec ses moments d'intense bonheur et de profondes dépression. Elle ne se sera vraiment interrompue que par la mort de Jack, Eric qui soutient constamment sa sœur se verra lui aussi reprocher par le maccarthysme son ancienne adhésion au communisme et son homosexualité, une façon aussi de faire échec à son bonheur, mais aussi d'entacher quelque peu des relations fraternelles qu'il entretient avec Sara.

    Kennedy nous offre ce roman, selon son habitude, avec un talent de conteur que nous lui connaissons, avec un style que ne trahit pas la traduction. Il réussit à émouvoir son lecteur attentif simplement parce celui-ci, pour peu qu'il ait un peu vécu, ne peut pas ne pas se reconnaître !

     

     

     

    ©Hervé GAUTIER – Février 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com

  • L'ANTARCTIQUE - Claire KEEGAN

    N°727 – Février 2014.

    L'ANTARCTIQUE – Claire Keegan – Sabine Wespierser Editeur.

    Traduit de l'anglais par Jacqueline Odin.

     

    J'avais lu « Trois lumières » avec émotion(La Feuille Volante n° 724)et « A travers les champs bleus »(La Feuille Volante n°725) avec curiosité ; Ce recueil m'a laissé un goût un peu différent. J'y ai retrouvé avec plaisir le style poétique et simple de Claire Keegan, en revanche, les thèmes traités dans ces quinze nouvelles m'ont paru de prime abord variés voire assez confus.

     

    Il y a toujours les amours malheureuses et contrariées. « L'amour dans l'herbe haute » parle d'une liaison impossible et avortée entre une jeune fille et un homme plus âgé qui ne quittera pas sa famille pour elle. Neuf années après cette passade, elle n'a pas oublié mais cela ne change rien. Dans « Drôle de prénom pour un garçon », nous voyons une narratrice qui revient annoncer à un homme avec qui elle a passé six nuits furtives pour Noël qu'il est père de l'enfant qui va naître, qu'elle va le garder sans l'obliger à se marier avec elle (j'ai lu ce texte comme un long poème tant il est musical). On ne sait pas ce qui adviendra de cette première rencontre entre Roslin et Guthrie qui ont fait connaissance à partir d'une annonce et qui conviennent de passer cette première journée dans une fête foraine (« Osez le grand frisson ») et peut-être au motel voisin. « L’Antarctique » nous conte l'histoire d'une femme mariée, mère de famille à qui il prend l'idée folle de coucher avec un autre homme inconnu qu'elle choisit au hasard dans un bar et qui se demande, en fin de compte comment va se terminer cette toquade et si elle reverra sa famille. C’est aussi cette envie d'ailleurs que pratique par habitude Cora avec Smethers, le facteur (« La caissière chantante ») pour finalement y mettre fin. Dans « Le sermon à la Ginger Rogers », la narratrice, une très jeune fille qui se présente elle-même comme quelqu’un qui a « le goût des sucreries et une attirance pour les hommes » se glisse dans le lit de Jim Slapper lequel choisit ensuite de mettre fin à ses jours.

     

    Les relations familiales difficiles sont également illustrées comme dans « Les sœurs » qui met en scène Betty, la vielle fille pauvre qui est restée à la ferme avec son père et Louisa, sa sœur, mariée et mère de famille qui vit richement à la ville. Une période de vacances passée à la ferme maintenant habitée seule par Betty va faire ressurgir de vieux différents. La famille est un thème de prédilection pour l'auteure avec ses relations difficiles voire impossibles entre les différents membres de la parentèle (« Les palmiers en flammes » - « La soupe au passeport » où un mère accuse son mari de la disparition de leur fille) ou lorsque la folie d'une mère produit des ravages irréversibles sur ses enfants (« Brûlures »- « Orages »). « On n'est jamais trop prudent » s'inscrit dans l'anecdote avec cependant un contexte d'adultère et d'assassinat et « Le parfum de l'hiver » évoque la destruction d’une femme après un viol.

     

    Après la lecture de ce recueil, j'ai retenu la multiplicité des thèmes, ils illustrent la fascination de la mort, une certaine désespérance qui engendrent la folie d'un moment ou d'une vie, ils sont axés sur les relations difficiles entre les êtres, que cela soit en termes amoureux ou au sein d'une même famille. L'auteur analyse finement, le plus souvent à travers les yeux d’une femme, ce que sont ces rapports qui régissent leur existence individuelle ou collective leurs joies et leurs épreuves. Je me suis alors rappelé la dédicace qui fait, comme le texte des nouvelles, partie du livre et en dit parfois aussi long que lui mais en termes plus laconiques « Pour P.H. qui m'a secourue dans des moments difficiles ». Soudain, il m'est apparu une explication possible de ces thèmes apparemment si douloureux. L'écriture n'est pas seulement pour l’auteure l'occasion de raconter une histoire, certes bien écrite, à son lecteur pour le distraire ou pour faire naître son intérêt personnel. Écrire ne consiste pas non plus, même pour un écrivain, à aligner des mots pour faire des phrases puis des textes, pour le seul plaisir de donner libre court à son imagination. Elle est aussi pour lui une manière d'exorcisme face aux vicissitudes que la vie lui impose. Comme chacun il les supporte et les combat mais en ce qui le concerne, mettre des mots sur ses maux est une autre manière de s'opposer à leur action dévastatrice . Dès lors, au-delà de l'histoire qu'elle raconte, ces nouvelles prennent un sens différent et peut-être aussi un intérêt pour moi. C'est à tout le moins l'explication que je choisis de donner.

     

    Comme à chaque fois, ces nouvelles ont été pour moi un bon moment de lecture.

     

    ©Hervé GAUTIER – Février 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com