la feuille volante

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  • LA DANSE DES OMBRES HEUREUSES - Alice Munro

    N°726 – Février 2014.

    LA DANSE DES OMBRES HEUREUSES – Alice Munro – Rivages

    Traduit de l'anglais par Geneviève Doze.

     

    Ce recueil de sept nouvelles date des années soixante dix. Il n'est donc pas vraiment récent mais comme je l'ai déjà dit dans cette chronique, la nouveauté ne saurait être le seul critère d'intérêt pour un livre.

     

    « Le cowboy des frères Walker » met en scène un père de famille qui a dû, après de mauvaises affaires comme éleveur de renards se reconvertir comme représentant. Un jour il amène ses enfants avec lui en tournée et dépasse un peu son secteur rural pour rencontrer Nora qu'apparemment il connaissait déjà. J'ai le sentiment qu'il regrette sa vie d'avant, et peut-être son mariage. Avec « La danse des ombres heureuses » qui donne son titre au recueil nous voyons une vieille dame, Miss Marsalles, professeur de piano qui donne chez elle sa séance musicale annuelle avec ses élèves. C'est tous les ans le même rituel et cela ne s'arrange guère mais cette année un groupe d'enfants un peu attardés venus d’une autre école participent au spectacle. Parmi eux une jeune fille se met au piano pour interpréter une pièce inconnue jouée par elle passablement. Miss Marsalles s'en déclare satisfaite mais cet épisode montre à toute l'assistance que le vieux professeur n'est décidément plus de son temps. « La carte postale » évoque Helen, une jeune fille qui reçoit une carte de Clare, un garçon de douze ans son aîné, parti en Floride et dont elle attend le retour. Elle en parle avec sa mère et se souvient qu'il a eu un temps l'envie de l'épouser mais elle a refusé, préférant Ted Forgie, au grand dam de sa mère. Or il s’avère que Clare est allé en Floride pour se marier et Helen prend cela comme un coup de massue. Elle pète même carrément les plombs quand il revient en ville. « Images » relate une étrange anecdote où il est question d'une infirmière célibataire qui est aussi la cousine de la narratrice. Cette dernière fait avec son père une promenade dans la nature afin de relever des pièges et il rencontrent un homme un peu sauvage qui vit dans une cave avec un chat alcoolique ! « Quelque chose que j'avais l'intention de te dire » met en scène deux sœurs Ette et Char qui reviennent sur leur passé commun. Char était amoureuse d'un jeune homme, Blaikie Noble, au point qu'elle avait même tenté de se suicider en apprenant son mariage avec une autre femme. Elle a ensuite, par dépit, épousé Arthur, un professeur d'histoire plus vieux qu'elle mais Ette est restée célibataire. A la mort de Char (peut-être volontaire et réussie cette fois), cette dernière s'était rapprochée d'Arthur et avait l’intention de lui faire des révélations sur Char avant de mourir mais elle hésitait encore. A cette lecture, on a l'impression qu'elle ne le fera jamais parce qu'Arthur est resté amoureux de Char, même dans la mort. « La vallée de l'Ottawa » est une somme d'anecdotes familiales et « Le matériau » relate l'histoire d'une femme qui a eu une fille avec un homme de Lettres, Hugo, qu'elle n'a pas épousé. Elle s'est mariée ensuite avec un ingénieur et lit par hasard une nouvelle Hugo qui s'inspire d'une anecdote dont elle se souvient du temps où elle vivait avec lui. Ainsi, il transforme en personnage de roman une modeste voisine. Maintenant qu'elle n'est plus avec lui, la narratrice confesse qu'elle n'a jamais cru au talent d'Hugo et se retrouve envieuse de sa réussite. C'est, à titre personnel, la nouvelle qui m'a le plus parlé.

     

    Ces nouvelles nous sont contées par une narratrice aussi simplement qu'elle nous raconterait une histoire, presque sur le ton de la confidence, avec cependant un grand souci du détail et une écriture agréable à lire. Pour autant on a l'impression qu'il ne se passe rien et que l'ambiance de chaque texte est un peu morne, que les personnages sont un peu falots et sans grand relief. L’auteure reprend ici des thèmes favoris, celui de la véritable personnalité parfois complexe de ses personnages derrière leur masque et leur volonté de garder intacts leurs secrets et peut-être leurs illusions, de fuir aussi pour continuer à vivre simplement même si cette vie n'est pas exaltante. Elle est aussi attentive aux relations entre parents et enfants et reste fidèle à l'implantation géographique canadienne. Il est souvent question de ménage raté, d'amours contrariées, de temps perdus, de regrets et de remords. Au moyen d'analepses, elle évoque le temps qui passe, rendant compte de la fragilité de la vie dont chacun de nous n'est que l’usufruitier. J'avoue que j'ai été un peu déçu par ce recueil, pas vraiment passionné par ce que j'ai lu.

     

    L'univers de la nouvelle est toujours délicat à aborder pour un lecteur. De plus, à l'évidence, cette auteure que je ne connaissais pas avant l'attribution de son Prix Nobel en 2013 mérite toute mon attention. Cette distinction prestigieuse m'invite a poursuivre ma découverte cependant.

     

     

    ©Hervé GAUTIER – Février 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com

  • A TRAVERS LES CHAMPS BLEUS - Claire KEEGAN

    N°725 – Février 2014.

    A TRAVERS LES CHAMPS BLEUS – Claire KEEGAN – Sabine Wespieser Éditeur

    Traduit de l'anglais par Jacqueline Odin.

     

    Ces nouvelles de Claire Keegan sont le reflet de l'Irlande traditionnelle solitaire, sauvage, profondément catholique, pleine des traditions populaires et religieuses. Elles mettent en scène des êtres le plus souvent volontairement retirés du monde comme Margaret de « La nuit des sorbiers » qui vit seule dans une maison de la côte, dans le souvenir de sa jeunesse passée et de ses espoirs déçus. Solitaire aussi cette auteure de « La mort lente et douloureuse » qui se retrouve en résidence dans la maison d'un ancien Prix Nobel pour y trouver une inspiration qui ne vient pas et, dérangée par un fâcheux, se venge en le transformant en héro de roman et lui prête un cancer qui le fera mourir à petit feu.

    Avec « Le cadeau d'adieu », la narratrice part pour New-York dans le seul but de fuir une famille rurale un peu bizarre et surtout tourner la page de l'attitude incestueuse de son père. Elle a été un peu abandonnée par cette famille, livrée à elle-même et elle part donc sans regret vers une nouvelle vie et surtout sans retour [c'est aussi une allusion à la forte émigration irlandaise vers les États-Unis]. Solitude encore que celle de ce brigadier volage de « Renoncement » qui voit s'enfuir son amour. [« L’espoir est toujours la dernière chose à mourir »]. C'est aussi une forme d'isolement que celui de ce prêtre de « A travers les champs bleus », amoureux d'une femme qu'il ne peut épouser simplement parce qu'il ne veut pas renoncer à la prêtrise et à un Dieu qu'il ne verra jamais mais dont il doute. Seul curé de la paroisse, il doit même la marier à un autre homme et cela le bouleverse.

    Il y a beaucoup de prêtres dans ces nouvelles. Ils existent soit comme des fantômes, comme dans « La nuit des Sorbiers » soit comme des personnes réelles dans « A travers les champs bleus ». Leur point commun est l'amour, mais pas celui de Dieu, celui de femmes qu'ils ne pourront jamais avoir vraiment à cause de la mort ou de leur état de prêtre auquel ils ne veulent pas renoncer. Il est de même beaucoup question d'amours impossibles dans ce recueil et pas seulement chez les ecclésiastiques. Dans « Chevaux noirs » des hommes ordinaires rêvent à des femmes inaccessibles, ou elles-mêmes se résolvent au mariage et à l'enfantement parce que c'est le destin d'une femme et qu'il ne faut pas laisser passer une dernière chance(« L’époque l'imposait. C'est ce que je croyais. Je pensais ne pas avoir le choix »). Pour cela Martha accepte d'épouser Victor, un robuste travailleur mais le trompera sans vergogne lui donnant un enfant qui se révèle être adultérin. Les relations entre les gens d'une même famille semblent impossibles, tout est gouverné par le patrimoine qu'il faut conserver, la bière brune, le whiskey, les apparences qu'il ne faut surtout pas trahir, la messe à laquelle il faut assister hypocritement faute de quoi on est rejeté de cette communauté... Il n'y a pas seulement les liens entre époux qui sont distendus voire inexistants, il y a aussi ceux entre parents et enfants qui sont rendus impossibles par les circonstances (« le cadeau d'adieu », « la fille du forestier », « Près du bord de l'eau »). N'oublions pas que nous sommes dans une société rurale où le poids des traditions existe (« La nuit des sorbiers »] mais aussi celui des superstitions, celui de l'hypocrisie.

     

    J'ai récemment fait connaissance avec l’œuvre de Claire Keegan. J'en apprécie le style à la fois simple et poétique.

     

    ©Hervé GAUTIER – Février 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com

  • DOUZE POEMES - Marjan

    N°151 – Avril 1993.

    DOUZE POEMES – MARJAN (Auto-édition)

     

     

    Sous un titre peu humoristique (il nous avait habitués à mieux!), celui qu'on nomme du titre mérité de « poète humoriste niortais » nous offre une douzaine de poèmes comme d'autres disent une dizaine de chapelet.

     

    Comme d'habitude l'humour est grinçant, noir, et bien dans ce style original qui a fait sa renommée. On a beaucoup écrit sur cet art consommé de la chute, ce bon sens distillé en mots apparemment innocents mais pleins de sens aigu des réalités, sur ce parti-pris de donner à sourire des choses plutôt que d'avoir à en pleurer... On n'a peut-être pas assez insisté sur la condition humaine qui reste son terrain de création favori, sur ces hommes et ces femmes, observés presque du coin de l’œil et subtilement évoqués dans ce qu'ils ont de plus humain, de plus quotidien.

     

    Car, qu'on ne s'y trompe pas, Marjan reste l'ami des quidams, de ceux qu’on ne voit pas, qui passent dans la vie en s'excusant presque d'exister. Il les croque sans malice comme l'aurait fait le crayon d'un dessinateur, l'instantané d'un photographe.  Il les immortalise sans qu'il le sachent, avec des mots parce que c'est son matériau favori. Qu'on lise « lavoir », « une femme » ou « Derrière la cathédrale de Bourges », il y a toujours du vécu derrière les mots et bien souvent le sourire n'est pas au rendez-vous... S'il s'esquisse sur le visage du lecteur, il laisse rapidement place à l'amertume.

     

    Bien sûr, l'humour est un jeu, un part-pris, une volonté de voir autrement les choses de cette vie qui sont bien souvent ternes, de les barbouiller parfois d'un peu de ciel bleu et de soleil (« Les Jockeys », « Une pièce d'eau »), il reste que l’humoriste, comme tout écrivain est seul devant la page blanche, c'est à dire un peu devant lui-même, comme si celle-ci lui renvoyait une image virtuelle de son personnage avec ses travers et sa condition d'homme. Ainsi « Réflexions avant l'hiver » ou « Quand le matin », où notre auteur évoque sans complaisance la vieillesse qui fait maintenant partie de sa vie, comme en d'autres textes il parlait avec son habituel humour de la maladie, de la souffrance et de la mort....

     

    On connaissait « Poèmes d'un idiot intégral », recueil de Marjan illustré par Jules Mougin, je voudrais dire à propos de « douze poèmes » qu'Arfoll mérite un grand coup de chapeau pour s'être laissé inspirer ( et aussi rapidement !) par les textes de Marjan. Son coup de crayon connu et apprécié des lecteur de « La Revue indépendante » est ici expressif, précis et parfaitement complémentaire de ces marjaneries.

     

     

     

    ©Hervé GAUTIER – Avril 1993 - http://hervegautier.e-monsite.com

  • LES TROIS LUMIERES - Claire KEEGAN

    N°724 – Février 2014.

    LES TROIS LUMIERES – Claire KEEGAN – Sabine Wespieser Éditeur

    Traduit de l'anglais par Jacqueline Odin.

     

    Parce que sa mère est enceinte une nouvelle fois, qu'elle représente une charge pendant cette période et que sa fratrie est bien trop grande pour cette famille irlandaise rurale trop pauvre, la narratrice encore enfant est confiée par un père pas très futé et aussi pas mal alcoolique, à la garde d'une famille voisine, les Kinsella. On ne sait combien de temps durera ce séjour, six mois, peut-être davantage, mais c'est décidé. « Elle mange mais vous pouvez la faire travailler » dit le père comme il est d'usage à la campagne mais l'enfant est bien accueillie et il n'est pas question de l'exploiter « Hors de question, cette petite aidera Edna dans la maison, rien de plus ».

     

    En ce jour d'un été brûlant, elle débarque donc avec son père dans cette ferme et celui-ci, sans doute distrait, oublie sa valise dans le coffre de sa voiture. Il faut donc que la petite fille, baptisée Pétale, se change. En attendant d'aller à la ville voisine pour lui acheter des vêtements, on l'affuble de ce que l'on a c'est à dire d'effets masculins un peu trop grands pour elle. Elle s'adapte donc à sa nouvelle vie en aidant comme elle le peut Edna, la mère et John, le père qui la considèrent d'emblée comme leur propre fille. Au début, elle est un peu dépaysée, le décor est nouveau pour elle, les gens aussi sans doute et la fillette pose des questions. Edna la met en confiance avec cependant une réponse qui lui paraît peut-être un peu sibylline «  Là où il y a un secret, il y a de la honte et nous n’avons pas besoin de honte ». Cette nouvelle famille fait ce qu’elle peut pour la rendre heureuse mais elle est toujours un peu sur la défensive et dans son for intérieur il y a toujours une partie d'elle qui pense différemment, qui est en retrait. Le temps s'écoule pourtant dans ce nouveau décor où elle se rend utile, où elle est peut-être heureuse.

     

    Dans cette ferme, on est loin des événements extérieurs, des gens qui font la grève de la faim volontairement et en meurent pour s'opposer au gouvernement. Pétale ressent un bien-être intérieur et se demande inconsciemment quand tout cela se terminera. La vie s'étire lentement au rythme de la campagne, des travaux domestiques, la confection des confitures, les parties de cartes, la messe du dimanche et même une veillée funèbre. On lui achète des vêtements de fille, on lui offre des friandises (« N'est-elle pas là pour qu'on la gâte ? » confie John, heureux d'avoir un enfant sous son toit) mais c'est une voisine un peu trop pipelette qui lui raconte l'histoire de cette famille sans enfant, lui parle de son deuil.

     

    Le séjour prend fin parce que la naissance attendue dans sa famille est arrivée et qu'il lui faut retourner en classe. La parenthèse estivale se ferme donc et Pétale se prépare à retourner chez ses parents. Au dernier moment elle tente de rester avec les Kinsella, d'être cette « troisième lumière » qui leur manque tant, d'être aimée vraiment...

     

    Un temps j'ai eu l'impression d'être dans une nouvelle de Maupassant quand des paysans pauvres vendaient leurs enfants à des gens riches sans descendance et ainsi assuraient leur avenir. Ce court récit est à la fois émouvant et poétique et m'encourage à poursuivre la découverte de l’œuvre de Claire Keegan.

    ©Hervé GAUTIER – Février 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com

  • AMIE DE MA JEUNESSE - Alice Munro

    N°723 – Février 2014.

    AMIE DE MA JEUNESSE – Alice Munro – Albin Michel. [1990]

    Traduit de l'américain par Marie-Odile Fortier-Masek.

     

    L'auteure, écrivain canadien née en 1931 est essentiellement connue pour ses nouvelles. Elle a reçu le Prix Nobel de littérature en 2013.

     

    Ce livre rassemble dix nouvelles qui semblent se dérouler dans les années 60 soit dans l'Ontario, soit sur un bateau ou en Europe. Pour la plupart ce sont des histoires de femmes ordinaires que l'auteure évoque et dont elle analyse les états d'âme ou les névroses. Celle de Fora (« Amie de ma jeunesse ») nous montre une femme qui a choisi d'accepter son sort sans se plaindre avec pour seul secours une religion puritaine et rigoriste. Dans« Five points », Brenda entretient une passion adultère avec Neil, son jeune amant à l’insu de Cornelius son mari. C'est une femme libérée qui, à l’invite de Neil qui a voyagé sur la côte ouest, use de la drogue. II lui raconte l'histoire de cette jeune croate du quartier de « Live points », Maria, peu avantagée par la nature, à qui ses parents font confiance pour la tenue de l'épicerie familiale mais qui n'hésite pas à puiser dans la caisse de la boutique et payer ses copains pour lui faire l'amour. Jusqu'au jour où c'est la faillite ! Dans cette nouvelle elle évoque les relations entre les êtres toujours un peu difficiles, faites de moments d’inconscience, de risques pris inutilement au mépris des plus élémentaires précautions, du mépris des autres, d'agressivités, d'indifférence, comme dans la vie courante ! « Maneseteung », c'est le nom d'un recueil de poèmes éponyme, le nom d'un fleuve. La nouvelle met en scène une femme solitaire qui en est l'auteure, une poétesse comme le dit la gazette locale qui espère qu'un notable va s'intéresser à elle. Malheureusement elle meurt avant. Dans « serre-moi contre toi, ne me laisse pas aller » Hazel, une veuve canadienne d'une cinquantaines d'années cherche à revoir les lieux et les gens que son mari décédé depuis a connu pendant la guerre, en Écosse, alors qu'il était encore célibataire. Se sentant exclue de cette partie de la vie de Jack, elle se pose des questions sur le bonheur des hommes. Avec « Oranges et pommes », qui tire son titre d'un jeu pour enfants, l'auteure aborde un thème récurrent dans son œuvre qu'est la relation hommes-femmes notamment au sein du mariage avec le spectre de l'adultère né de rencontres de passage, de pulsions sexuelles et de la destruction d'une union apparemment solide. Barbara est une jeune fille courageuse et belle qui épouse le fils d'un commerçant dont les affaires périclitent. Pour autant et malgré ses deux enfants elle se laisse séduire par un amant de passage. Cette passade laisse un goût de trahison inacceptable dans l'esprit de son mari. « Image de glace » évoque la seconde vie d'un septuagénaire qui, après avoir pris sa retraite de pasteur, envisage de nouveau le mariage avec une jeune femme à Hawaï. Cette nouvelle m'a un peu déconcerté. Son successeur qu'il a sauvé tourne au fanatisme. Voilà pour le décor mais la réalité est toute autre et la femme de ménage, ex-épouse du successeur, a compris le fin mot de tout cela.

    Ave « Grace et bonheur » il est aussi question d'un dernier voyage, effectué par bateau vers l'Europe, d'une chanteuse qui a connu son heure de gloire il y a bien longtemps. Elle est accompagnée de sa fille et flanquée d'un vieux professeur et d'une galerie d'autres personnages dont le capitaine qui évoque comment il s'est débarrassé un jour d'une défunte en la jetant par dessus bord. Dans «  A quoi bon? » on peut lire tout le fatalisme que la vie impose à ceux qui la vivent, à cause des deuils, des séparations, des divorces. C'est une de ces comédies qu'on aime se jouer pour faire semblant de croire à l'amour. Dans « Différemment » c'est la communauté des anciens hippies rattrapés par la vie bourgeoise qui est évoquée. C'est à la fois la fuite du temps, la remise en cause et l'adaptation des gens qui voulaient que leur vie soit différente de celle des autres et en faisaient une règle. Ayant vieilli, ils rentrent dans le rang, montent éventuellement dans l'échelle sociale avec parfois des états d'âme, mais pas toujours. « Perruque, perruque » nous donne à voir deux jeunes filles, Anita et Margot, différentes malgré leur origine sociale rurale et leurs déboires sentimentaux.

     

    C'est un narrateur extérieur qui explique au lecteur les situations de chaque nouvelle qui se déroule au Canada ou en Écosse. L'ambiance générale de ces textes me semble être baignée par une religion puritaine ce qui n'exclut cependant pas le mensonge, la luxure, l'adultère ou l'avortement et tout cela dans une atmosphère d'hypocrisie parfaitement humaine. C'est une réflexion un peu désabusée sur la condition humaine et plus précisément sur la classe moyenne canadienne dans ce qu'elle a d’ordinaire, de banal dans ces années d'après-guerre qui correspondent à une émancipation économique et sexuelle. Elle parle des rêves enfouis au fond des mémoires, des regrets et des remords que chacun porte en soi. A l'occasion d'histoires différentes les unes des autres, Alice Munro est une observatrice attentive de la vie des gens, spécialement des couples et des dangers qui les guettent non seulement du point de vue sociologique mis aussi psychologique. Elle explore les rapports compliqués qui existent entre hommes et femmes en s'arrêtant plus spécialement sur elles, leurs névroses, leurs rêveries. Ces relations sont faites de contradictions et de fantasmes, d'amour et de haine, de passions et de patience, de volonté de construction et de destruction, de domination, de rapports charnels et de conflits d'intérêts, de fatalisme et de désespoir, d'hypocrisies et de fuites, de passades et de velléités de liberté ou d'échecs à la solitude, de plaisirs sexuels ou d'envies d'enfants... La mort reste présente en filigranes un peu comme si Eros était suivi en permanence par Thanatos parce que la vie est une recherche déprimante et vaine du bonheur. Chaque texte paraît être une sorte de variation sur un même thème, parfois assez longue mais toujours agréable à lire avec une réelle profondeur dans l'analyse des personnages et de leurs sentiments et une grande précision dans les descriptions, ce qui encourage le lecteur à poursuivre jusqu'à l’épilogue. L'écriture est concise, faite d'images poétiques, ce qui m'a incité à pousser ma lecture jusqu'à la fin malgré une attitude un peu réticente au début.

     

    Je ne connaissais pas cette auteur avant l’attribution de son Prix Nobel. Je n'ai pas été déçu par cette première approche.

     

     

    ©Hervé GAUTIER – Février 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com

  • CHEVAL DE GUERRE- Michael Morpurgo

    N°722 – Février 2014.

    CHEVAL DE GUERRE- Mickael Morpurgo – Folio Junior.

    Traduit de l'anglais par André Dupuy.

     

    Au moment où nous célébrons le centenaire de la Première Guerre mondiale, où les livres qui paraissent sur le sujet sont inspirés ou rendent compte des témoignages de poilus, j'ai trouvé assez original de donner la parole à un cheval qui, lui aussi avait participé aux combats. Il s'agit donc d'un roman écrit en 1982 et adapté au cinéma par Steven Spielberg en 2011 où un cheval raconte sa vie à la première personne.

     

    Elle commence à la veille de la Grande Guerre, il est acheté par un fermier alcoolique dont le fils âgé de 13 ans, Albert, s'attache à lui, le baptise Joey, le monte chaque jour, le fait travailler. Il devient rapidement une belle bête. Cependant la guerre éclate et l'armée achète le cheval qu'Albert ne peut suivre, trop jeune pour s'engager. De cheval de ferme, il devient donc monture de cavalerie mais le régime n'est pas le même et Joey rencontre Topthorn, un autre étalon. Ils partent ensemble pour la France et le théâtre des combats. Le capitaine Nicholls qui l'avait pris en amitié au point de la peindre, avait promis à Albert de s'occuper personnellement est tué lors d'un affrontement et Joey est confié au soldat Warren qui s'attache à lui. L'art de la guerre qui excluait maintenant les charges de cavalerie le transforme en bête de trait pour l’artillerie, toujours en compagnie de Tophorn mais ils tombent tous les deux aux mains des Allemands qui les versent dans le service de santé. Les voilà chevaux d'ambulance. Après pas mal d'errements, il revient dans le camp anglais mais sans Tophorn qui a trouvé la mort et termine la guerre comme un véritable soldat. Notre cheval survit à la mitraille, à la maladie et même à une mort annoncée, et tant mieux si cela tient du miracle. C'est vrai que c'est une bête d’exception [« Je te le dis mon ami, dans un cheval , il y a quelque chose de divin, particulièrement dans un cheval comme celui-ci »] et cela mérite bien un happy-end.

     

    C'est l'occasion pour l'auteur de glisser pas mal de réflexions sur l'absurdité de la guerre et sur la folie des hommes. C'est donc une sorte de fable, un peu dans ma manière de La Fontaine, la rime et la morale en moins mais l'émotion en plus. C'est donc une fiction qui emprunte autant à la réalité qu'à l'imagination de son auteur Joey quelque soit l'endroit où il est, réussit à s'attacher les hommes qu'il côtoie, militaires ou civils , à ne laisser personne indifférent. Il y a entre eux une véritable complicité et même davantage. L'auteur prête à ce cheval décidément hors du commun une vie d'homme mais quand il est sur le champ de bataille on a des égards pour lui, on ne lui tire pas dessus parce qu'il n'a pas d'uniforme mais aussi parce qu'un cheval est précieux et c'est sans doute ce qui lui sauve la vie quand tant de ses congénères trouvent la mort dans la tourmente, comme les hommes d'ailleurs.

     

    C'est un conte pour enfants et comme tel il doit bien se terminer parce qu'ils ne comprendraient pas qu'il en soit autrement. Il faut laisser à l'enfance tout le merveilleux qui va avec, ils auront bien le temps, quand ils auront grandi, de comprendre et peut-être d'admettre que tout cela est faux mais après tout, cela n'a pas beaucoup d'importance !

     

    ©Hervé GAUTIER – Février 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com

  • TENDRE EST LA NUIT- F. Scott Fitzgerald

    N°721 – Janvier 2014.

    TENDRE EST LA NUIT- F. Scott Fitzgerald- Belfond.

    Traduit de l'américain par Jacques Tournier.

     

    Ce roman a connu un accouchement difficile. Commencé en 1925 il n'a été terminé qu'en 1934 ; Il paraît d’abord en feuilleton puis en librairie mais la critique se montra assez réservée et le public plutôt indifférent. Il disparut même des rayonnages et à la mort de Fitzgerald en décembre 1940 il n'en existait plus aucun exemplaire. Ce retard dans l'écriture est surtout dû à la santé chancelante de Zelda, son épouse, soignée pour des troubles psychiatriques et aux deuils qui ont frappé le couple. C'est le quatrième roman de l'auteur qui est pourtant considéré comme son chef-d’œuvre.

     

    Nous sommes sur une plage du sud de la France dans les années 20 avec ses palaces, son farniente, sa population étrangère riche et désœuvrée faites de jolies femmes, de don juan, de snobs plus ou moins puritains, de bellâtres à la conversation inintéressante et frivole. Rosemary Hoyt, jeune actrice américaine de cinéma y prend quelques vacances en compagnie de sa mère. Elles ne devaient y passer que quelques jours mais finalement les deux femmes y restent. Rosemary y fait la connaissance de Nicole et Dick Diver, personnages flamboyants originaires d'outre-atlantique, entourés d'amis et la comédienne s'y attache au point qu'elle tombe amoureuse de Dick tout en témoignant beaucoup d'admiration à Nicole. Pourtant Dick est amoureux de sa femme mais n'est pas indifférent aux avances de Rosemary au point que cette dernière, mais sans sa mère, suit le couple à Paris et devient sa maîtresse. L'histoire du couple est assez étonnante. A l'origine, Dick est un séduisant médecin psychiatre qui se marie avec Nicole Warren, une riche héritière dont il tombe éperdument amoureux. En l'épousant, il épouse aussi son argent ce qui lui permet de fonder une clinique psychiatrique en Suisse pour riches patients. Il ne doit pas laisser passer cette opportunité et c'est pour lui une réussite sur le plan sentimental mais aussi sur le plan professionnel. Ils forment ensemble un couple parfait, avec deux merveilleux enfants qu'ils aiment, l'image d'une réussite familiale et professionnelle. Il est maintenant un praticien riche et célèbre. Parce qu'elle a subi de nombreux traumatismes dans son enfance (décès de sa mère, inceste) Nicole se révèle schizophrène et Dick le sait en l'épousant ; il la soignera puisqu’il l'aime. Fitzgerald révèle à son lecteur, à l'aide de la technique de l'analepse, ce parcours un peu cahoteux. Ce médecin représente cependant une formidable occasion pour cette famille riche de guérir Nicole de sa maladie mentale. Cette union, même si elle est gouvernée par l'amour que Dick éprouve pour Nicole n'empêche guère celui-là de désirer Rosemary tout en voulant éviter à son épouse fragile la moindre souffrance. En fait, il tient à la fois à sa situation et à cette actrice. C'est, si l'on veut le voir ainsi, l'illustration de la fragilité de l'amour que les hommes et les femmes se portent mutuellement.

    Il y a peut-être un autre thème, c'est celui de la culpabilisation et de l'intuition ressentie par Dick de ne plus être capable d'apporter le bonheur à une femme (« Parce que je suis une Peste Noire, je ne suis plus capable d'apporter le bonheur à quelqu'un »]. Il se révèle en effet incapable de répondre à l'amour de Rosemary et, à cause de ce blocage, il s'adonne à l'alcool , plaisir plus facile à obtenir, plus délétère aussi puisqu'il le précipite peu à peu sur cette pente descendante qui le met, mais sur un autre plan, au niveau de Nicole. Dick est attirant et le sait., il a sur les femmes un ascendant certain et Nicole « se sert de sa maladie comme d'une arme pour asseoir son pouvoir » sur son mari. Cette fêlure dans ce couple aussi apparemment parfait n’échappe pas à Rosemary devant qui cette belle façade se délite petit à petit.

    C'est un roman très autobiographique, même si l'auteur semble faire le compte-rendu comme un témoin étranger. Il y transparaît son penchant pour l’alcool à travers le personnage de Dick Diver, être sensible et fragile, autant que la schizophrénie de sa femme, la vie facile de cette époque pour les expatriés riches et souvent américains, les fêtes, l'alcool et même les duels. Le couple que forment Nicole et Dick se fissure au cours du récit et cela n'est pas sans rappeler la rupture de celui de Scott et de Zelda. C'est pourtant une génération perdue entre le désir impossible d'oubli de cette guerre mondiale qui a endeuillé les nations civilisées et la recherche un peu vaine d'une vie facile et désœuvrée,

     

    Ce roman est une sorte de chronique américaine de riches expatriés sur la Riviera française, à Paris et en Suisse qui cherchent à échapper à l'éphémère en faisant un usage immodéré du champagne, du caviar, des fêtes folles, des nuits et des grands hôtels. Il illustre un mal de vivre de toute une génération surtout que ce que l'auteur veut nous présenter c'est l'image même de la perfection qui fait de ce couple séduisant une sorte de modèle qu'on ne peut pas ne pas admirer. Pourtant la réalité se révèle bien différente. Rosemary devient rapidement le personnage central de ce récit puis Nicole prend le relais dans la troisième partie. C'est effectivement un roman d'amour ou plus exactement un roman sur l'amour apparent que se portent deux êtres présentés comme exceptionnels, or, les véritables histoires d'amour n'existent pas ou ne résistent pas à l'usure du temps . Elles tiennent aux circonstances les favorisent mais au moindre accroc les masques tombent et ce qu'on croyait indestructible se dissout rapidement sous les coups du boutoir du quotidien, du hasard, du mensonge, de la trahison. L'amour se mue rapidement en indifférence voire en haine, les serments s'oublient très vite et même si les apparences subsistent, ce n'est finalement qu'un décor un peu triste dont on se demande quand et comment il s'effondrera. C'est donc un roman sur la réalité ordinaire du couple même si cette dernière est habillée des apparences un peu trompeuses de l'argent et de la vie facile qu'il permet. On peut faire durer les choses et les artifices mais c'est alors le bonheur qui est absent !

     

    Le roman s'achève au même endroit où il avait commencé cinq ans avant, sur cette plage de la Côte d'Azur française mais les choses ont bien changé[« Le couple qu'elle formait avec Dick lui apparaissait désormais comme une ombre, imprécise, changeante, entraînée dans une sorte de danse macabre »] Dick est devenu alcoolique et se détruit lentement. Nicole, apparemment guérie, vit pleinement une liaison avec son amant qu'elle finit par rejoindre et épouser. Ce roman divisé en trois parties semble se terminer sur la disparition annoncée des membres de ce couple pourtant présenté au début comme séduisant et parfait. Nicole se remariera et regardera de loin Dick s'enfoncer petit à petit dans l’anonymat dans la solitude et dans l’alcool, un peu comme si sa présence aux côtés de ex-mari était indispensable à ce dernier. Dès lors qu'elle n'est plus là, il n'existe plus. C'est sans doute ce qui fait dire à l'auteur, reprenant les mots de John Keats « Avec toi maintenant ! Combien tendre est la nuit... »

     

    J'ai toujours eu un peu de mal a entrer dans l'univers littéraire de Scott Fitzgerald et ce roman ne fait pas exception à cela même si j'ai goûté les descriptions poétiques des paysages et l' analyse psychologique des personnages.

     

    ©Hervé GAUTIER – Janvier 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com

  • MARJAN ne fait pas le bonheur.

     

    N°2

    Janvier 1980

     

     

    MARJAN ne fait pas le bonheur.

     

     

    « L’esprit fait rire aux éclats des millions de lecteurs, l’humour n’a jamais fait sourire que quelques-uns », s’exclame Jacques Steinberg.

     

    Marjan, qu’un récent livre scolaire classe parmi les humoristes noirs nous propose encore son voyage dans l’exotisme de son inspiration. Il promène sur la réalité des choses la sensibilité du poète et les mots de l’humoriste. Par exemple, voici « Le quatuor » :

     

    « N’attendant pas la moindre manne

    des salles sans mélomane

    le pauvre quatuor à quatuor à cordes

    s’exhibe en forêt

    devant la foule des dimanches.

    Le pauvre quatuor à cordes

    Se balance lentement

    En haut e quatre branches. »

     

    Il raille, joue sur les mots, fustige et se dérobe :

     

    « Il débuta dans la nature

    comme vulgaire tireur d’oiseaux

    de bon au mauvais augure.

    Ayant de l’ambition

    Il prêta attention

    Aux hauts personnages.

    En les prenant pour cibles

    Il devint tireur d’élites… »

     

    Pour enfin voir les choses en face et revenir à une réalité plus ordinaire sans pour autant se départir de cet humour parfois grinçant :

     

    « La doctoresse au profil de reine

    va venir examiner nos veines.

    Préparons-nous à l’accueillir, et, à son intention ?

    Ouvrons en une… »

     

    Écrire, c’est un peu comme il le dit lui-même « ausculter l’humanité, d’accord, mais c’est d’abord s’ausculter soi-même ». N’est ce pas là un extraordinaire aveu ?

     

    Au vrai, l’humour ne se définit pas facilement et Marjan pose et résout cette équation étrange dont l’inconnu est notre sourire… et nos questions !

     

     

    © Hervé GAUTIER.