la feuille volante
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Tre piani
- Le 22/08/2025
- Dans Cinéma italien
La Feuille Volante - N° 2008 – Août 2025.
Tre piani (trois étages) – Un film de Nanni Moretti.(2021)
C’est une page d’histoire de quatre familles qui habitent un même immeuble dans un quartier de Rome. Au rez de chaussée, Lucio (Riccardo Scamarcio) et Sara (Elena Lietti) confient souvent leur fille de sept ans, Francesca, à leurs voisins de palier, Giovanna (Anna Bonaito) et Renato (Paolo Graziosi), un couple âgé. Au premier étage vivent Monica (Alba Rohrwacher) qui est enceinte et Giorgio (Adriano Giannini) souvent à l’étranger à cause de son travail ; son épouse combat comme elle le peut sa solitude forcée tout en redoutant d’être, comme sa mère, atteinte de troubles mentaux. Dora(Margherita Buy) et Vittorio (Nanni Moretti), tous deux magistrats, vivent au deuxième étage avec leur fils Andrea, vingt ans (Alessandro Sperdutti).
Un soir Renato disparaît avec Francesca mais bien qu’ils soient retrouvés Lucio craint que sa fille ait été victime du vieil homme qui déclare ne se souvenir de rien et sa crainte tourne à l’obsession au point qu’il l’agresse sur son lit d’hôpital. Une nuit, en état d’ébriété, Andréa, au volant de sa voiture, tue une femme et supplie ses parents de lui éviter la prison.
Ces histoires n’ont rien à voir les unes avec les autres mais la vie de cet immeuble où vivent ces familles de générations différentes qui s’y côtoient en est forcément affectée. En réalité ces gens habitent le même immeuble mais ne font que s’y croiser et chacun demeure avec ses problèmes, Andrea qui déplore l’intransigeance de son père et la soumission de sa mère, Lucio qui est obsédé par ce qui a pu arriver à sa fille mais qui a une aventure avec Charlotte (Denise Tantucci), petite-fille de Giovanna et Renato, Monica qui accouche seule et se débat au quotidien en l’absence de son mari et finit par basculer dans la solitude des troubles mentaux à l’image du corbeau qui devient de plus en plus obsédante.
Comme ces histoires, les thèmes s’entremêlent, soulignant les relations entre les différents personnages, l’intransigeance rigide des hommes, la douceur humaine des femmes, la faute, la culpabilité face à ses propres actions, la justice qui punit, les enfants qui naissent, grandissent, deviennent indépendants et quittent le cocon familial, la difficulté d’être parents, les vivants qui parlent aux morts pour se moquer de la destiné, les gens qui s’aiment et ceux qui se détestent, le temps qui passe (le film se déroule sur 10 ans), le pardon (peut-être ou peut-être pas),l’amnésie qui est le propre de la nature humaine et la vie qui continue, une photographie de la société dans laquelle nous vivons tous. à l’image finale de la « milonga », en forme de « happy end », dansée par des Romains dans la rue, spectacle auquel assistent la plupart des acteurs de ce drame mais qui vont bientôt partir vers un avenir nouveau. J’y vois l’image de la légèreté des choses, le symbole du « vivre ensemble » dont je ne suis pas sûr qu’il existe vraiment au moment où une étincelle, même minuscule, est capable de faire exploser le monde qui nous entoure, pourtant patiemment construit part les générations précédentes.
C’est l’adaptation du roman de l’écrivain israélien Eshkol Nevo mais qui ne remporta aucune récompense au 74° festival de Cannes où il était en compétition. Sa sortie a été certes gênée par la pandémie de covid 19, et Moretti en fut affecté, pire peut-être la critique a été très partagée face à son treizième long métrage, sorti 20 ans après « La chambre du fils » qui avait obtenu la palme d’or.
J’ai pourtant bien aimé de film que j’ai trouvé particulièrement émouvant.
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Paris-Texas - Un film de Win Wenders
- Le 20/08/2025
- Dans Cinéma américain
La Feuille Volante - N° 2006 – Août 2025.
Paris-Texas - Un film de Win Wenders – Palme d’Or Cannes 1984.
Arte le 18/8/2025 .
De Paris, cette ville du Texas, il sera à peine question contrairement à ce que laisse entendre le titre.
En revanche l’accent est mis sur l’histoire dramatique de Travis Henderson (Harry Dean Stenton) très amoureux de sa jeune épouse Jane( Nastassja Kinski) au point de vouloir être constamment à ses côtés et que cette volonté de proximité tourne au drame, Travis disparaissant pendant 4 années sans donner aucune nouvelle, Jane laisse leur jeune fils Hunter (Hunter Carson) à la garde de son oncle Walt (Dean Stockwell) et de son épouse Anne (Aurore Clément), un couple sans enfant.
Dès la première image on retrouve Travis, marchant en plein désert, sans eau, secouru in extremis et que Walt ramène chez lui à Los Angeles. Après une longue période de silence, Travis accepte de parler et retrouvant Hunter parvient à l’apprivoiser et part avec lui à la recherche de Jane.
Au-delà de cette histoire émouvante, je retiens la solitude et la désespérance de Travis, sa volonté de se mettre en marge de cette société où il n’a pas sa place. Les décors autour de lui évoquent cet abandon, les routes et les voies ferrées sont droites et vides, les avions volent, les interminables trains américains filent et il se contente de les regarder passer, les paysages sont désertiques à la mesure de sa volonté de revenir dans le monde, malheureusement sans issue. Quand il scrute le décor autour de lui, l’aéroport par exemple, c’est de loin, à la jumelle. C’est un pauvre homme qui avait tout misé sur l’amour de sa jeune épouse mais celle-ci l’a déçu, ne l’a pas compris et il a préféré mettre entre lui et la société le plus de distance possible, autrement dit se retirer du monde. Travis aurait pu se suicider mais apparemment, après avoir remis de l’ordre dans les pièces éparpillées du puzzle de sa vie et devant l’impossibilité de recomposer sa propre famille et d’y être heureux, il a voulu mener à bien son dernier devoir, celui de redonner sa mère à Hunter et disparaître dans l’épaisseur de la nuit, définitivement en gommant de la mémoire de ses proches jusqu’à l’empreinte ténue de son passage sur terre.
Ce road muvie multi récompensé (et la mélancolique musique de Ry Cooder), illustre à mes yeux les relations difficiles des hommes avec leurs semblables et l’impossibilité de dialogue qui existe même au sein de la famille. La recherche de la solitude qui est une forme de résilience, me parait être une chose prégnante encore aujourd’hui, ce qui donne à ce film une dimension particulièrement actuelle .
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Le seigneur des fourmis
- Le 19/08/2025
- Dans Cinéma italien
La Feuille Volante - N° 2005 – Août 2025.
Le seigneur des fourmis (Il signore delle formiche) – un film de Gianni Amelio (2022)
En 1959, Aldo Braibanti(Luigi Lo Cascio) , écrivain, poète, dramaturge mais aussi membre du Parti communiste italien, antifasciste et passionné de myrmécologie (d’où le titre), revient à Plaisance, sa ville natale et y fonde un club culturel où participent de nombreux jeunes dont Riccardo Tagliaferri (Davide Vecchi), fasciné par l’écrivain. Le frère de Riccardo, Ettore, (Leonardo Maltese) fréquente aussi le club et se rapproche de Braibanti et non seulement une jalousie se manifeste entre les deux frères mais surtout une relation homosexuelle naît entre Aldo et Ettore au point qu’ils s’installent ensemble à Rome. Quelques années plus tard Riccardo retrouve son frère et sa famille le fait admettre dans un hôpital psychiatrique où il subit des électrochocs censés le guérir de ce qui à l’époque était considéré comme une déviance. Braibanti, quant à lui est arrêté et condamné à 9 ans de prison pour « plagio », un délit introduit dans le code fasciste, c’est à dire de manipulations mentales sur Ettore et ce malgré le soutien d’un journaliste (Elio Germano), licencié ensuite pour son aide . Son procès fut retentissant et Aldo fit l’expérience douloureuse du lâchage et du lynchage médiatique. Il fut autorisé à sortir de prison pour l’enterrement de sa mère, Suzanne(Rita Botsello) et à cette occasion renoue avec Ettore, abandonné par sa famille.
C’est une adaptation libre d’un épisode de la vie d’Aldo Braibanti (1922-2014) En effet il évoque une affaire judiciaire de 1964. l’instruction dura 4 ans et le procès fut l’occasion d’une volonté de le détruire pour ce qu’il était et notamment communiste et surtout homosexuel. Il fut jugé et condamné mais sa peine fut allégée en appel et notamment à cause de son combat contre le fascisme. Pour autant cette condamnation fut la première mais aussi la dernière du chef du « piagio », disposition héritée du code pénal fasciste et qui fut supprimée ensuite .Ce film mêle fiction et réalité et la critique a pu relever des inexactitudes historiques, notamment au niveau du soutien apporté à l’écrivain, mais c’est le propre d’une recréation que de romancer des faits en se les appropriant. Gianni Amelio a voulu dénoncer ainsi l’Italie homophobe des années 60. Ce film a au moins l’avantage de raviver la mémoire collective, notamment sur la vie et sur l’œuvre d’Aldo Braibanti mais aussi sur l’ambiance délétère et hypocrite de cette période qui me paraît être à l’image d’une société conservatrice et intolérante dont je ne suis pas sûr qu’elle changera un jour.
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Habemus papam
- Le 17/08/2025
- Dans Cinéma italien
La Feuille Volante - N° 2004 – Août 2025.
Habemus papam – un film de Nanni Moretti (2011).
Dans le monde catholique, l’élection d’un pape est un moment fort.
Au départ de ce film toute la procédure vaticane est respectée, Les cardinaux en conclave et en soutane rouge, les prières, les réflexions, les « papabile », les votes dans la Chapelle Sixtine, la fumée blanche, la préparation du nouveau souverain pontife, le cardinal Melville (Michel Piccoli), sauf que, avant sa traditionnelle parution au balcon, il est victime d’une crise de nerfs, refuse la charge et s’enfuit devant la stupeur des cardinaux. On fait appel à un psychiatre, par ailleurs athée, le Professeur Brezzi (Nanni Moretti) mais rien n’y fait, il disparaît dans Rome et le Vatican ne peut qu’organiser une mise en scène dans la plus grande hypocrisie, pour gagner du temps et organiser les recherches.
Au-delà de la situation surréaliste de ce scénario qu’on peut interpréter comme une formidable moquerie à la fois du Vatican qui fait appel à un psychiatre alors que l’Église non seulement ne reconnaît pas cette thérapie, les psychiatres ayant pris la place des prêtres, mais complique considérablement l’examen du Saint-Père au point que le professeur doit organiser un grotesque match de volley-ball dans une cour du Vatican pour passer le temps et suggérer une séance avec son ex-femme (Margherita Buy) également psychanalyste, dont il vit séparé, mais qui ne peut rien pour lui. En réalité ce n’est pas qu’il ne veut pas de sa charge mais en réalité qu’il ne peut pas l’assumer et face à cela la psychanalyse est impuissante. Au passage il égratigne aussi les cardinaux, les dépeignant comme des hommes ordinaires, bien gênés quand même par les circonstances, dont certains regrettent de ne pas avoir été choisis pour cette fonction qui couronnerait leur carrière et peut-être leur foi. Est-ce à cause de cela que Nanni Moretti n’a pas obtenu l’autorisation de tourner au Vatican et a dû se contenter de reconstituer le décor au Palais Farnèse ?
Pendant tout ce temps, le pape déambule dans les rues de Rome, semble s’y trouver à son aise, sortant de sa bulle vaticane et se retrouve dans un théâtre où se joue une pièce de Tchekhov qui lui rappelle sa vie d’avant. En cela on peut supposer qu’à ses yeux seule la scène et le métier d’acteur lui conviennent.
Ce scénario à la fois dramatique et comique n’a évidemment aucune chance de se réaliser, même si on veut faire passer l’élection du pape comme une manifestation divine dans la vie des hommes. Ce que je retiens c’est l’humilité de ce cardinal devenu pape qui refuse la charge écrasante d’être le chef de la catholicité étant précisé qu’en principe il a été auparavant prêtre, évêque et cardinal et qu’ il a été déjà investi d’une œuvre pastorale, c’est à dire une référence pour ses nombreux fidèles. Cela dit qu’un homme refuse le pouvoir, les honneurs (il est aussi chez d’État) en renonçant à une tâche qu’il estime écrasante et lui préférant une vie plus ordinaire quand d’autres auraient fait n’importe quoi pour être à sa place, me paraît à la fois sain et surtout courageux à l’heure où il ne manque pas de citoyens pour se présenter aux suffrages des électeurs tout en leur vantant leurs compétences et leur valeur, ce qui n’est que très rarement vérifié par la suite. L’attrait du pouvoir fait naître bien des vocations et réveille des egos mais l’image que nous donnent les hommes politiques est plutôt désastreuse. Il n’en reste pas moins que le cinéma doit être le miroir de son temps et que nous vivons une époque où les gouvernants ou ceux qui aspirent à l’être, nous donnent une image pour le moins décevante, que toutes les références traditionnelles volent en éclats et que la société perd sa boussole. Je ne parlerai pas de la crise profonde que traverse l’église catholique.
C’est bien sûr une fiction mais j’imagine mal ce que pourra être la vie de Melville après cette épreuve. Même si les circonstances sont bien différentes, j’observe aussi que le pape Benoît XVI a certes accepté sa charge, l’a amenée pendant un pontificat de 8 ans mais a fini par renoncer en 2013, donnant à ce film de 2011 une sorte de dimension prophétique.
Le dernière image du film montre le cardinal Melville avouant à la foule son impuissance face à l’importance de sa charge et laissant le balcon de la place Saint-Pierre vide et silencieux. On est loin des ovations qui font suite à la traditionnelle apparition du cardinal pro-diacre qui proclame « Annuntio vobis gaudium magnum – habemus papam »
Je suis toujours attentif à la sortie d’un film signé Nanni Moretti mais celui-ci à reçu un accueil mitigé.
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Le barman du Ritz - Philippe Collin
- Le 11/08/2025
- Dans littérature française et francophone
La Feuille Volante - N° 2003 – Août 2025.
Le barman du Ritz -- Philippe Collin – Albin Michel.
Étonnante histoire que celle de Frank Meier (1884-1947) prolétaire autrichien qui rêvait de l’Amérique comme d’un pays de cocagne qu’il rejoignit seul à quatorze ans pour échapper à la misère. C’est à New York, après avoir connu la précarité qu’il se retrouve à Broadway apprenti barman, s’initie à l’art de mélanger des alcools et revient à Paris où la bonne société avait pris goût aux cocktails. Il participe à la Grande Guerre comme légionnaire au service de la France dont il acquiert la nationalité et se retrouve barman au Ritz après la victoire de l’Allemagne nazie, adulé par les officiers de la Wehrmacht qui, friands de son talent en mixologie, n’ont jamais su qu’ils étaient servis pendant toute le durée de la guerre... par un juif .
Durant l’Occupation, dans ce mythique palace parisien de la Place Vendôme, se sont côtoyés dignitaires nazis, pétainistes, collabos, résistants, espions, voyous, trafiquants mais aussi figures du tout Paris comme Coco Chanel, Arletty, Sacha Guitry ou Jean Cocteau. A cette époque surréaliste cohabitent quelques juifs craignant la dénonciation mais pour qui le Ritz est une couverture et des célébrités parisiennes qui profitent du luxe recherché par l’occupant . Au bar officie cet ashkenaze cultivé, prévenant et attentif aux moindres désirs de sa clientèle célèbre, concoctant pour elle à l’occasion des recettes originales tout en préservant son secret qui est aussi son assurance-vie et veillant sur Blanche Auzello, la sublime reine du Ritz , une juive américaine, alcoolique et morphinomane dont il est secrètement amoureux et qui a réussi grâce à un changement de papiers d’identité et à son mariage avec Claude Auzello ancien directeur du palace et chargé de l’approvisionnement de l’établissement, à cacher ses origines. Il y côtoie des officiers allemands de haut rang, avec le fantômes de Scott Fitzgerald et d’Ernest Hemingway, s’active dans de petits trafics, dans de lucratifs faux papiers, commissions ou pourboires et dans de grands engagements au service des familles juives en fuite ? tout en inventant chaque jour plus de recettes de cocktails qui ravissent ses fidèles habitués. Une hypocrisie difficile à supporter..
Il réussi à survivre à cette période troublée ou le faste côtoie la tragédie et pendant laquelle la table du Ritz regorge de plats somptueux, de vins millésimés et d’alcools d’exception quand, à l’extérieur, les Français vivent dans la violence, la trahison et crèvent de faim et que les juifs sont parqués au Vél’ d’Hiv’. Il reste un exilé de son propre pays et de son milieu social car, il le sait, il ne fera jamais partie de celui de ses clients et les circonstances le mettent en permanence au bord du gouffre, avec ses doutes, ses secrets et son immense solitude.
Il s’agit du premier roman de Philippe Collin, producteur à France-Inter, auteur d’essais et scénariste de bandes dessinées. J’ai apprécié ce livre où la fiction se mêle intimement à la réalité historique et l’ai lu sans désemparer tant l’auteur sait s’attacher son lecteur dès les premières pages avec un style à la fois alerte et passionnant.
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Vous parler de mon fils - Philippe Besson
- Le 09/08/2025
- Dans littérature française et francophone
N° 2001 – Août 2025.
Vous parler de mon fils - Philippe Besson – Juillard
Avec ce roman, Philippe Besson choisit de ne pas nous parler de lui, non que le sujet soit inintéressante, tant s’en faut, mais il s’attaque à un fléau très actuel et d’autant plus pervers que les réseaux sociaux lui donnent à la fois de l’ampleur et une malheureuse audience. Il s‘agit du harcèlement qui, même s’il a toujours existé et a détruit bien des vies, prend actuellement une dimension à la fois inquiétante et assez impossible à maîtriser et s’attaque de plus en plus aux plus jeunes, c’est à dire à ceux qui ont du mal à se défendre tout seuls. C’est d’autant plus vrai que la famille, considérée depuis longtemps comme un pilier stable de la société, devient de plus en plus un décor confié à la seule responsabilité de femmes, pas vraiment les mieux loties dans le monde du travail. Ici, ce n’est pas le cas puisque il s’agit d’une famille de la classe moyenne de Saint-Nazaire pour qui la vie s’écoulait sans histoire jusqu’à ce que Hugo ,14 ans, fasse l’objet, de la part de petits caïds de son collège, de harcèlements qui, malgré les tentatives de ses parents pour les faire cesser, le conduisent au suicide avec évidemment un dépôt de plainte contre les responsables, avec un procès à venir. C’est son père qui prend la parole pour évoquer ces tristes faits.
C’est une évidence, les adolescents en apprennent plus sur ‘l’espèce humaine dans les cours de récréation que dans les manuels scolaires. C’est un avant-goût de ce qui les attend dans la vraie vie, celle d’après, où ils seront également victimes des autres ou seront eux-mêmes des bourreaux. Le « vivre ensemble » dont on nous rebat les oreilles, dans une société qui de plus en plus perd ses repères traditionnels, en prend quand même un sacré coup.
La mort brutale d’un enfant est l’occasion pour ce père de prendre conscience qu’il n’a pas toujours été à la hauteur de sa tâche d’éducateur, même si ce rôle de parent est toujours difficile parce qu’aujourd’hui, en une génération, les choses changent vite et qu’on est facilement dépassé voire débordé au point que son propre enfant devient parfois un étranger et qu’évidemment on culpabilise pour cela.
Hugo est mort, suicidé, victime de harcèlements de garçons qui se croyaient tout permis et pour ceux qui restent et spécialement pour ses parents, c’est le début d’une épreuve dont ils ne se relèveront pas et d’une douleur que ni les psychiatres ni la phraséologie religieuse ne seront capables exorciser ou d’adoucir. Devant elle on peut dire ce que l’on veut, que le temps adoucit tout, qu’il faut continuer à vivre, que la vie est une épreuve, tout cela est vain parce qu’avec cette mort quelque chose s’est brisé définitivement et qu’ils n’ont rien vu venir, avec la culpabilité, le chagrin, la colère contre la malchance, le destin, Dieu s’il existe, parce que tout ce qu’ils ont fait pour Hugo, pour son éducation, devient dérisoire, inutile et qu’on ne met pas des enfants au monde pour aller à leur enterrement. Après cela on peut convoquer les souvenirs, se dire qu’on n’a pas été assez à l’écoute, devenir fatalistes face à l’absent, se jeter dans le travail ou dans une activité caritative, se torturer l’esprit pour savoir ce qu’on a fait pour mériter une telle épreuve, organiser des marches blanches pour la mémoire et pour que cela ne se reproduise plus, tout cela ne sert à rien et on finit par attendre sa propre mort comme une délivrance. Il leur faudra faire face seuls à la gêne des autres qui s’éclipseront à leur passage, à l’amnésie qui est le propre de la nature humaine, à sa propre révolte contre cette injustice mais aussi affronter un procès qui mettra en évidence l’hypocrisie de l’État, les mouvements d’opinion déstabilisants, la malveillance des journalistes, les démonstrations culpabilisantes des avocats, une justice parfois trop laxiste, la pensée obsédante que malgré tout les responsables sont en vie et son son enfant est mort par leur faute … Encore d’autres épreuves ! Le couple n’en sortira pas indemne comme ici puisque les parents d’Hugo restent ensemble mais ils vont trembler pour Enzo, leur autre fils devenu l’enfant unique qui ne manquera pas d’être tourmenté par l’exemple et l’absence de son frère , parce que, malgré tout, la vie continue.
A mes yeux, le rôle de l’écrivain est d’être de son temps et donc d’en refléter la réalité même s’il doit en dénoncer les travers. Même si ce n’est pas la première fois que notre auteur choisit de parler de la mort, même si le thème évoqué est révoltant, j’ai eu plaisir à le lire parce que sa phrase est toujours aussi limpide avec ici une dimension particulièrement émouvante. .
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Petite histoire de La Rochelle.
- Le 07/08/2025
N° 2002 – Août 2025.
Petite histoire de La Rochelle -- Jean-Louis Mahé – La Geste.
La Rochelle, le nom de cette ville résonne dans la tête de chacun d’entre nous comme celui d’une cité exceptionnelle à la fois chargée d’histoire et désormais incontournable et pleine de mystères. Pour y être né et y avoir vécu mes années d’adolescence, je crois me souvenir qu’à cette époque, c’est à dire dans le première moitié du XX° siècle, cette ville n’’avait pas exactement cette aura culturelle et attractive qu’elle a actuellement, mais avait plutôt une dimension industrieuse et commerciale d’un port tourné vers le large. Cela dit quel que soit l’endroit où j’habite, je serai toujours, et définitivement, un « Rochelais ».
Les choses changent et c’est très bien et ce petit volume, forcément abrégé, refait l’histoire de ce petit village de pêcheurs devenu, au fil du temps, une cité prospère et même un « état dans l’État » que l’autorité de Louis XIII jugeait incompatible avec l’idée qu’il se faisait du pouvoir royal absolu. Ce fut le siège de la ville de 1627-1628 que l’Histoire a retenu avec l’ombre du cardinal de Richelieu et celle de Jean Guitton, les souffrances des Rochelais, la reddition puis le renouveau. Ce fut davantage une reconquête de la part de l’autorité royale qu’une véritable lutte des catholiques contre les protestants puisque dans ce conflit, les confessions n’étaient que secondaires. Historiquement, la ville fut d’ailleurs administrée alternativement par des maires des deux religions mais sous l’autorité du roi comme l’attestent les trois fleurs de lys présentes sur son écusson. Ce célèbre siège n’était pas le premier ce ne sera pas non plus le dernier et c’est l’apanage des villes d’exception que d’être ainsi convoitées.
Si on se réfère au Poitou on peut attribuer la création de la ville à la fée bâtisseuse Mélusine et ainsi donner à la cité une dimension à la fois merveilleuse et quasi divine. Sa devise, « Servabor retore deo », qu’on peut approximativement traduire par « Je serai sauvé par Dieu qui sera mon guide » donne aussi toute la dimension religieuse de ce qui a été son parcours historique, puisque la ville a été alternativement administrée par des catholiques te des protestants, par ailleurs adorateurs du même Dieu. Les églises et les temples qu’on peut y voir attestent d’un bel esprit de tolérance.
On l’a dite « Belle et rebelle » et ce ne sont pas là que des mots puisque les monuments et hôtels particuliers sont maintenant beaucoup plus attrayants qu’ils ne l’étaient du temps de ma jeunesse. Quant son côté rebelle, elle l’ a montré à différentes reprises et l’attitude de son maire, Léonce Vieljeux, face aux vainqueurs allemands en est une brillante illustration. Sa modernité actuelle n’est pas le moindre attrait de cette ville tournée vers la mer, vouée au commerce, à l’industrie et à la culture qui font sa richesse et son attrait
C’est donc un livre pédagogique avec des chapitres particuliers consacrés à des grandes figures rochelaises qui ont donné leur noms aux rues ou de grands moments ou mouvements qui ont émaillé son histoire.
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La chaise numéro 14 - Fabienne Juhel
- Le 31/07/2025
- Dans littérature française et francophone
N°1997 – Juillet 2025.
La chaise numéro 14 – Fabienne Juhel – Éditions du Rouerge.
Ce livre qui n’est pas répertorié comme un roman, évoque une page sombre de notre histoire, celle de l’épuration qui a fait suite à l’Occupation et plus spécialement l’épisode peu glorieux des femmes tondues pour avoir eu des relations intimes avec un Allemand. Il parle de l’humiliation subie par une jeune fille bretonne, Maria, livrée ainsi à la vindicte publique alors même que cette relation amoureuse n’avait donné lieu ni à des dénonciations ni à des arrestations. Elle avait accepté cette épreuve avec courage, tout en gardant le droit de se venger de ceux qui s’étaient rendus coupables de cette bassesse. S’attaquer à des femmes sans défense n’était certes pas glorieux pour ceux qui étaient souvent des résistants de la dernière heure et ce d’autant plus que, agissant ainsi, ils exorcisaient souvent leur lâcheté devant l’ennemi et que surtout il n’y avait plus de risque.
A la Libération beaucoup ont payé leur attitude coupable pendant la guerre même si certains de ceux qui perdirent la vie furent victimes de dénonciations mensongères et ne durent souvent leur malheur qu’à la jalousie de leurs voisins. Pour les femmes s’était un peu différent. Ce qu’on leur reprochait ce n’était pas d’avoir dénoncé mais simplement d’avoir couché avec l’occupant, ce qui arrive à l’occasion de toutes les guerres avec occupation de territoire. La sanction ne pouvait donc pas être la mort mais l’humiliation publique en s’attaquant à un symbole de leur féminité, leur chevelure. On les exhiba dans les rues, parfois à demi dénudées, en leur crachant dessus et ce d’autant plus volontiers que ceux qui leur infligeaient cette honte avaient souvent été éconduits par leur victime, comme c’est le cas dans ce témoignage. Quant au pardon, c’est une autre histoire.
Ce que je retiens ce sont les mots de Paul Eluard « Comprenne qui voudra moi mon remords ce fut la malheureuse qui resta sur le pavé, la victime raisonnable à la robe déchirée, au regard d’enfant perdu, découronnée, défigurée, celle qui ressemble aux morts, qui sont morts pour être aimés ».