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la feuille volante

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  • Le fleuve des brumes - Valerio Varesi

    N°1935– Septembre 2024.

     

    Le fleuve des brumes – Valerio Varesi – Agullo éditions.

    Traduit de l’italien par Sarah Amrani.

     

    Le Pô est en crue et la péniche à la dérive d’Antoneo Tonna a été retrouvée vide, fichée dans une digue. A l’hôpital, on vient de retrouver un cadavre d’un homme qui apparemment s’est suicidé en se défenestrant, son nom Décimo Tonna. Seuls quelques kilomètres séparent ces deux étranges affaires, peut-être un double meurtre qui concerne les deux frères tant les interrogations du commissaire Soneri sont nombreuses. Le début de ses investigations ressemble au paysage qui l’entoure, nébuleux et mystérieux et, si on veut le voir ainsi, Le Pô est aussi un personnage de ce roman avec ses crues, ses brouillards, ses températures d’hiver, ses secrets, ses paysages et les gens qui s’y accrochent. Le fleuve participe même à cette affaire malgré lui. Le policier ne peut guère compter sur la complicité des gens du cru. Ils parlent pourtant, même s’ils sont plutôt taiseux et farouches et font allusion à la seconde guerre mondiale, terminée pourtant depuis cinquante ans, mais qui a laissé de vieilles rancœurs dans la région autour des combats entre fascistes et communistes. Le conflit, avec le souvenir de exactions et des atrocités commises, la culpabilité d’y avoir participé et la volonté de vengeance sont peut-être une source d’explications. Il y a ce billet sibyllin, l’exploration des cimetières et des sépultures, les errements et les doutes d’une enquête laborieuse qui s’embourbe tous les jours un peu plus à cause de cette omerta. Le commissaire Soneri ne tarde pas à fouiller dans le passé des deux frères, deux fascistes dans une zone où les combats ont fait rage entre les deux camps et que l’oubli n’a pas suffi à estomper. Il peine aussi à démêler les secrets de famille, à comprendre ce mystérieux incendie, ces allusions à un combattant exécuté pendant la guerre, quant à cette histoire de village immergé...

    J’ai bien aimé ce commissaire à la fois flegmatique et réaliste qui mène ses investigations avec son équipe mais n’oublie pas de solliciter le curé de l’endroit que rencontrait souvent le vieil Antoneo, désireux sans doute compte tenu de son âge, de se mettre en règle avec Dieu avant de lui remettre son âme, mais l’ecclésiastique ne transige évidemment pas avec le secret de la confession. Il n’a finalement pas besoin de lui pour interpréter les différentes révélations faites au cours de cette enquête et qui ressemblent à des symboles, même si apparemment elles n’ont aucun lien entre elles.

    Ce que découvre le commissaire, entre deux assauts d’Angela, une avocate qui est aussi sa coquine maîtresse et qui ne le lâche guère, n‘a rien à voir avec la transport de céréales pourtant répertorié sur le livre de bord mais il comprend aussi que la mort concomitante des deux frères Tonna n’est pas un hasard.

    Le suspens est entretenu jusqu’à la fin, le texte est bien écrit (traduit?) et agréable à lire qui casse l’image d’ordinaire ensoleillée de l’Italie.

     

     

     

  • Les graines du figuier sauvage - Mohammad Rasoulof

    N°1933– Septembre 2024.

     

    Les graines du figuier sauvage – Un film de Mohammad Rasoulof.

    Prix spécial du jury Cannes 2024.

     

    Téhéran, de nos jours.

    Iman, marié et père de deux filles, Rezvan et Sana, étudiantes, vient d’être nommé juge. Il est originaire d’un petit village perdu dans les montagnes et a intégré les instances du régime grâce à sa foi religieuse mais aussi sans doute grâce au zèle qu’il met à le servir. Il a élevé ses enfants dans l’observance de la loi coranique qui prône notamment l’effacement de la femme et la prière. Il est partagé entre le respect des préceptes de la foi et la lutte contre les manifestations de plus en plus nombreuses contre le port du voile qui risquent de faire basculer le pouvoir dont il est un rouage. Ses nouvelles fonctions lui assurent une certaine aisance mais l’expose. Les manifestations incessantes de la rue le perturbent et les condamnations à mort qu’il doit signer le bouleversent.

     

    Son ascension sociale est soutenue par son épouse Najmeh mais ses deux filles, pourtant élevées dans les règles de l’islam, se retrouvent au milieu du mouvement contestataire qu’elles soutiennent. La perte inexpliquée de son arme de service signifie pour lui la déchéance et la prison et, avant d’en faire la déclaration officielle, la paranoïa s’installe et il accuse sans preuve les membres de sa propre famille de lui mentir.

     

    Ce film est entrecoupé de nombreuses séquences diffusées sur les réseaux sociaux attestant la contestation des femmes et notamment la mort de Jina Mahsa Amini, assassinée dans un commissariat de police pour port incorrect du voile. Ces déviances d'une théocratie qui s'apparente à une dictature religieuse nous sont connues aujourd'hui mais dans quelques dizaines d'années, quand ce régime aura disparu (si cela est possible), l'oubli qui fait tellement partie de la condition humaine aura fait son œuvre  et de tels témoignages attesteront de cette réalité historique. 

     

    Puis le film se concentre sur l’ambiance familiale devenue délétère depuis la perte de l’arme d’Iman et si Rezvan, l’aînée, milite pour un changement radical de la loi et d’une plus grande liberté pour les femmes, Sana, la cadette, souhaite davantage porter les cheveux bleus et du vernis à ongles. Cela va bien au-delà de l’opposition traditionnelle parents-enfants à l’adolescence. Le père, aimant et attentif qu’ était Iman, devient pour les siens, à la fois au nom de la religion, de la défense du régime des ayatollahs, et peut-être aussi pour lui qui est parti de rien, de sa carrière, un bourreau domestique.  A l'occasion d'un retour dans son village, de la dégradation de l'ambiance et d'accusations portées contre lui, son épouse traditionnellement  soumise, prend la défense de ses filles et c'est un peu comme si ces événements politiques tragiques du pays étaient transposés dans cette famille, le père devenant l'oppresseur face à ses femmes qui se révoltent. Le spectateur occidental prend très vite fait et cause pour elles et l’épilogue, malgré quelques longueurs, est parfaitement prévisible.

     

    Ce film, tourné en partie dans la clandestinité, rend compte de la société iranienne actuelle et nous fait prendre conscience de la chance que nous avons de vivre dans un pays libre, démocratique et laïc et de  la vigilance qui doit être la nôtre face à la menace d’un basculement toujours possible.

     

    En tout cas un film bouleversant.

     

     

     

  • Était -ce lui? - Stefan Zweig

    N°1931 – Septembre 2024.

     

    Était-ce lui ? Stefan Zweig -Gallimard.

    Traduit de l’allemand par Laure Bernardi et Isabelle Kalinowski.

     

    Stefan Zweig (1881-1942) s’est très tôt fait connaître par ses poèmes et surtout par ses nouvelles. Ce petit volume en comporte deux. « Un homme qu’on oublie pas » et  « Était-ce lui ? » qui lui donne son titre.

     

    La première, écrite à la première personne, met en scène Anton, un homme

    exceptionnel, quasi clochard, mais que tout le monde connaît et estime, détaché des biens de ce monde et qui passe son temps à aider ses semblables sans rien leur demander en échange. D’autre part le témoignage qu’en fait le narrateur, intellectuel connu, qui admet que l’exemple de ce marginal a été pour lui une leçon de liberté et d’indépendance, est d’une grande importance. Ce texte est-il l’évocation d’une rencontre effective de l’auteur avec un tel homme (il sous-titre ce titre par la mention « histoire vécue ») ou est-ce le modèle humain auquel il aspire ? Zweig est un idéaliste et ce type d’individu, certes singulier dans ce monde gouverné par l’argent, peut parfaitement incarner sa vision de l’homme.

     

    La seconde tient un peu du polar et donne la parole à Betsy qui passe sa retraite avec son mari près d’une petite ville anglaise. Vient s’installer près de chez eux un jeune couple sans enfant dont elle évoque le quotidien avec force détails, insistant sur l’analyse psychologique des personnages et notamment sur le mari. Il adopte un chien dont il devient quasiment l’esclave, mais les choses changent avec la naissance inespérée d’un enfant. L’atmosphère du récit devient pesante et le lecteur partage également l’angoisse et la question que se pose à elle-même la narratrice et qui donne son titre à cette nouvelle (Était-ce lui?). Le suspens est entretenu jusqu’à la fin et le texte, évidemment fort bien écrit (traduit), ajoute au plaisir du lecteur.

     

  • La madre - Grazia Deledda

    N°1930 – Septembre 2024.

     

    La Madre – Grazia Deledda – Stock.

    Traduit de l’italien par Madeleine Santschi.

     

    Court roman paru en 1919, en feuilleton, puis édité en 1920. Cette œuvre traduit le trouble de Maria Maddalena, la mère de Paulo, devenu le curé d’un pauvre village sarde et qui a suivi son fils dans son ministère. Il est entré dans les ordres davantage pour échapper à la misère que par foi religieuse. Accueilli comme le Messie à son arrivée, il ne tarde pas à tomber amoureux d’Agnese, une femme riche et seule qu’il va retrouver la nuit. Cette relation risque de devenir publique à cause d’elle, agacée par les hésitations de Paulo. Tout le roman repose sur les réflexions, les remords de cette mère qui a suscité chez son fils cette vocation pour la prêtrise, face au péché irrémédiable du jeune ecclésiastique. Paulo n’est pas exempt de troubles psychologiques, lui qui a consacré sa vie à la purification des âmes de ses semblables et doit tenir ce rôle vis à vis de ses paroissiens, mais ne parvient pas à se libérer de cet amour caché mais authentique qui doit évidement, rester secret. Les pensées douloureuses de ces deux protagonistes s’entremêlent au cours de ces pages. C’est aussi la certitude que, pour un homme, l’amour de la femme doit passer par de détachement de la mère, à la fois gardienne respectée des traditions et frein au bonheur. Ce roman illustre le combat entre l’amour de Dieu et la tentation de la chair, entre la vie et la mort, la fatalité, l’expiation du péché, la culpabilité, l’interdit de l’amour mais aussi des questions récurrentes, le célibat des prêtres, la chasteté, l ‘hypocrisie, le mensonge …

    Les événements évoqués se déroulent sur deux jours et les émotions se mêlent à l’action, aux évocations du passé, aux remords, à un impossible avenir.... Le doute, les hésitations viennent brouiller les décisions de ces deux personnages tourmentés, avec en contre-point la figure incontournable du diable, symbolisé par le vent, mais aussi de fantômes du passé et de miracles apparents qui troublent l’esprit des paysans.

    Il y a une opposition entre ces deux femmes, Maria Maddalena, très présente qui incarne l’image non seulement de la mère, vertueuse, aimante mais torturée mais aussi celle de la servante dévouée, effacée, de la pieuse femme sarde à la foi archaïque et superstitieuse, et Agnese qui dans ce roman incarne l’ image de la tentation et du péché mais aussi de l’incitation à bouleverser un ordre social établi et immuable .

    Il y a un autre personnage, Antioco, l’enfant de chœur, naïf et innocent qui admire le jeune curé et veut devenir prêtre comme lui mais ne sait rien de ses états d’âme et de sa conduite. Il interprète l’image que lui donne ce dernier comme des manifestations de la sainteté de Paulo et de la grandeur de son ministère. Avec Maria Maddalena et Agnese, il illustre les contradictions du prêtre.

    Ce roman ne passa pas inaperçu à sa publication puisqu’il fut préfacé par D.H. Lawrence et traduit en anglais.

     

    Grazia Deledda (1871-1936) est l’auteure d’une abondante création littéraire, plus de 50 volumes, romans et nouvelles dont beaucoup publiés en français, mais aussi théâtre poésie et traduction. Elle a été la première femme italienne à recevoir le Prix Nobel de littérature en 1926. En 2013 le réalisateur italien Angelo Maresca s’est inspiré de ce roman pour son film éponyme. Elle a publié ses premiers textes à l’âge de 17 ans ce qui, pour une jeune fille de cette époque qui devait restée discrète, était exceptionnel. Elle s’est affirmée comme une écrivain sarde, amoureuse de son île et de son peuple, un univers rigide et archaïque dont elle s’est fait le témoin dans toute son œuvre sans oublier d’évoquer la condition des femmes. Elle a également choisi de traiter notamment de l’inceste dans son roman Elias Portolu, considéré comme son chef d’œuvre ce qui, pour une femme de cette époque témoigne d’un certain courage. Ici s’entremêlent les thèmes de l’amour et de la mort, mais aussi pour l’homme celui du choix de la soutane et du refus de l’amour face au scandale. Là aussi il y a renoncement et choix de la religion comme seule réponse face à la solitude de la femme.

     

    Son style est influencé par le vérisme, Mouvement artistique italien de la fin du XIX° siècle, à peu près analogue au naturalisme français incarné par Émile Zola. Grazia Deledda, bien que vilipendée à son époque est en effet une auteure majeure, témoin de son temps, au style simple, sans érotisme , aussi pertinent dans les analyses des sentiments des personnages qu’il est agréable à lire dans les descriptions de paysages.

     

    © Hervé GAUTIER – La Feuille Volante - http://hervegautier.e-monsite.com]

  • C'e ancora domani

    N°1850 – Mars 2024.

     

    Il reste encore demain (C’é ancora domani)– Un film de Paola Cortellesi. (2023)

     

    Nous sommes à Rome dans un quartier pauvre, en 1946 . L’Italie post-fasciste se relève difficilement de la guerre. Delia (Paola Cortellesi), une mère italienne souhaite donner à ses trois enfants un avenir meilleur que le sien et en particulier à sa fille aînée, Marcella (Romana Maggiora)

    Delia se débat face dans un quotidien sans joie avec un mari autoritaire et violent, Ivano (Valerio Mastrandrea), le type même du mâle qui considère sa femme comme sa chose, en abuse, la gifle sans raison tous les matins. Delia ne trouve du réconfort qu’auprès de son amie Marisa (Emanuela Fanelli) que pour quelques moments de légèreté et grâce à de petits boulots ingrats qu’elle multiplie pour compléter le maigre salaire de son mari. Les humiliations quotidiennes qu’elle subit révoltent Marcella qui ne manque pas de le lui faire savoir. Cela passe à ses yeux pour de la lâcheté, pire peut-être pour de la soumission à un ordre établi qui fait de l’épouse un être servile et consentant, chargé du foyer, des enfants et des envies de son mari dont elle est la propriété. L’argent que gagne Ivano, il le dépense au bistrot ou au bordel, mais le tableau ne s’arrête pas là, la famille héberge également son beau-père, un vieillard lubrique et autoritaire qui inspire la conduite de son fils, et deux garçons gâtés. Délia voit dans les fiançailles de Marcella avec Giulio, d’une classe sociale plus élevée, une perspective différente pour elle mais l’attitude du jeune homme, malgré les serments et les promesses, lui donne à penser que rien ne changera. Elle y substitue une solution plus efficace à ses yeux.

    Heureusement l’arrivée inespérée d’une lettre va tout changer pour Delia, et pas seulement pour elle.

     

    Paola Cortellesi, comédienne appréciée chez nos amis italiens qui tient ici le rôle principal, passe pour la première fois derrière la caméra pour réaliser ce film en noir et blanc qui remet le spectateur dans l’ambiance de l’époque. Il reprend les codes du néo-réalisme italien des années d’après-guerre incarnés par Vittorio de Sica (Le voleur de bicyclettes) Ettore Scola (Une journée particulière) ou Luchino Visconti (Les amants diaboliques). C’est certes une critique de la situation des femmes dans cette Italie traditionnelle de l’après-guerre qui pose aussi d’autres questions éternelles. Comment un homme jadis amoureux et prévenant avec sa fiancé devient-il violent avec elle une fois marié et ce malgré le trait d’humour qui transforme, à la grande surprise de Délia, en danse improvisée ce qui aurait pu être une série ordinaire de coups. Son courage et son abnégation recueillent la sympathie du spectateur quand elle s’oppose à l’avenir de sa fille qu’elle juge délétère, avec la complicité d’un militaire américain noir, c’est à dire lui aussi habitué à la violence ségrégationniste. Cette empathie va jusqu’à comprendre et admettre qu’elle quitte ce foyer, répondant à une demande d’un amour de jeunesse pour une autre vie malgré les enfants, l’interdit de l’Église, la mort de son beau-père...

    C’est un film, pas vraiment dans l’air du temps qui étonne le spectateur et l’égare dans les arcanes des possibles mais qui se révèle être bien autre chose, autrement porteur d’espoirs qu’un banal adultère et qui a fait en Italie un nombre impressionnant d’entrées dans un cinéma italien en crise. Il a même été projeté dans les écoles pour prévenir les féminicides importants dans la péninsule et notamment l’affaire du meurtre de Guilia Cecchettin, 22 ans, poignardée en novembre dernier par son compagnon. Il a même enthousiasmé jusqu’à la Cheffe du gouvernement italien d’obédience post-fasciste, Georgia Meloni, qui l’a qualifié de « courageux et stimulant ».

    Je termine cette chronique en faisant une mention spéciale à la bande-son particulièrement originale.

     

    Alors, retour de la nostalgie ou évocation du combat des femmes pour leur nécessaire émancipation dans une Italie minée par la tradition, le bernusconisme et l’influence de l’Église  ? Ce film qui non seulement bouscule toutes les tendances actuelles du cinéma ne passera sûrement pas inaperçu en France où le droit des femmes vient d’être encore une fois renforcé et officialisé.

     

     

     

  • La nouvelle femme

    N°1857– Avril 2024.

     

    La nouvelle femme - Un film franco-italien de Lea Todorov. (2023)

     

    L’éducation est un moyen essentiel dans l’émancipation de l’homme et de sa réalisation personnelle. Cette affirmation prend toute son importance quand il s’agit de personnes handicapées qui ont comme les autres le droit à la vie. Face à ce problème, le régimes totalitaires ont apporté une solution d’élimination quand les démocraties cherchent à y apporter une réponse plus adaptée. Ce fut un long combat, il est vrai souvent caractérisé par des initiatives individuelles quand la collectivité choisissait souvent d’ignorer voire de cacher ceux qui en étaient atteints.

    Nous sommes à Rome en 1900 et Lili d’Alengy, une prostituée qui a fui Paris, cache sa fille idiote qui entrave sa carrière. Elle y rencontre Maria Montessori (1870-1952), une femme médecin qui travaille dans un institut pour enfants déficients et qui a développé une méthode d’éducation pour les aider à se réadapter. Il naît entre ces deux femmes que tout oppose une relation faite d’empathie, de compréhension et de volonté d’aide face à une détresse solitaire, celle de Lilli qui souhaite dissimuler la présence de sa fille et celle de Maria qui veut faire reconnaître son action. Maria elle aussi cache un fils, certes normal, mais né hors mariage, ce qui a l’époque est pour une femme célibataire un motif d’exclusion de cette société bourgeoise, bien pensante et hypocrite. De plus, pour une femme, être médecin est tout simplement inconcevable dans un monde réservé aux hommes et son action personnelle en faveur des enfants est éclipsée au profit de son collègue, le père de son fils, Guisepe Montesano, codirecteur de l’institut. Lilli fait profiter à Maria de sa connaissance du monde masculin et de la façon de se comporter face à lui pour lui résister et Maria aide efficacement sa fille à progresser. Maria qui auparavant ne vivait que pour la science et pour son travail se révèle être cette « nouvelle femme » qui va s’affirmer. Ce sont les deux personnalités féminines de ce film. Cette opposition entre ces deux femmes, l’une réelle, Maria Montessori (Jasmine Trinca) et l’autre fictive incarnée par Leila Bekti est bienvenue. Elle met en prescriptive la personnalisé de la première, autoritaire, ambitieuse et surtout désireuse de s’imposer dans un monde qui la rejette et la seconde qui reste une demi-mondaine mais une femme libre et indépendante qui va aider Maria à conquérir son autonomie financière , fonder son propre centre et imposer la méthode qui va porter son nom et révolutionner l’école de son temps. Elle est encore utilisée aujourd’hui.

    Un autre aspect important est la relation entre Maria et son compagnon, le père de son fils qui co-dirige l’institut, Guisepe Montesano (Rafaele Esposito) qui souhaiterait qu’ils se marient, notamment pour légitimer leur fils, mais Maria refuse puisqu’elle perdrait du même coup son indépendance, la femme mariée était à l’époque sous la tutelle exclusive de son époux. La reconnaissance de son fils par son père, qui par ailleurs de marie avec une autre femme, fait perdre à Maria ses droits sur son fils dont elle doit se séparer pendant 12 ans. C’est le douloureux prix qu’elle doit payer pour être reconnue.

    Ce film est important parce qu’il met en scène des enfants réellement déficients mais dont la direction s’est adaptée à leur handicap. En outre il s’inspire directement du journal intime de Maria.

     

    Ce long métrage s’inscrit parfaitement dans la difficile conquête des droits de l‘enfant inadapté mais aussi la prise en compte du long combat des femmes pour la reconnaissance de leur statut au sein de la société. Le cinéma italien s’en fait actuellement l’écho, mais dans un tout autre registre, notamment avec le film de Paola Cortellesi « C’e ancora domani » (il reste encore demain) et celui de Maria Savina (« Prima donna »)

     

    C’est le premier film de Lea Todorov, connue par ailleurs dans le domaine de réalisation de documentaires et c’est une réussite.

     

     

     

     

  • Gloria

    N°1894 – Juin 2024.

    Gloria – Un film de Margherita Vicario.

    Pie VII vient d’être élu pape et va venir visiter le vieil orphelinat de jeunes filles de Sant’Ignazio à proximité de Venise. Elles y reçoivent une éducation musicale approfondie mais leur seul espoir d’émancipation est le mariage, évidemment arrangé. L’établissement est dirigé par un prêtre âgé, maître de chapelle, surnommé « Maestro », à qui le gouverneur demande une composition originale pour honorer la visite pontificale. Faute d’inspiration, l’ecclésiastique peine à honorer cette commande qui devra être exécutée par le petit orchestre à cordes des pensionnaires.

    Teresa, humble servante anonyme et solitaire, est vouée dans cette institution aux tâches matérielles les plus humbles et personne ne connaît son histoire sordide. Rendue orpheline par la guerre, elle est placée chez le gouverneur qui la viole et se charge de l’éducation de son enfant dont elle est séparée. On lui intime l’ordre de ne parler à personne, ce qui lui vaut le surnom de « La muette ». Par hasard, dans une dépendance, elle découvre un piano et révèle un talent étonnant pour la musique qu’elle joue à l’oreille , traduisant en mélodies les sons du quotidien. Malgré son état de domestique, elle s’intègre à la formation musicale des jeunes pensionnaires et étudie avec elles la musque baroque qui semble avoir leur préférence. Ce qui devait être un concert de musique religieuse destinée à s’attirer les bonnes grâces du pape prend rapidement des chemins de traverse.

    J’ai personnellement apprécié la musique , les décors et les costumes. Ce drame est remarquablement servi par Gallea Bellugi (Teresa) , Carlotta Gamba ( Lucia).

    Ce film italio-suisse sorti en juin 2024 en France, s’inscrit dans le même esprit du cinéma italien actuel, quoique dans des registres différents et qui célèbre l’émancipation des femmes trop souvent oubliées, face à l’intolérance de la société incarnée ici par la toute puissance de l’Église catholique. Ainsi « Il reste encore demain » (2023) de Paola Cortellesi et « La nouvelle femme » (2023) de Lea Todorov.

    © Hervé GAUTIER

  • Gloria

    N°1894 – Juin 2024.

    Gloria – Un film de Margherita Vicario.

    Pie VII vient d’être élu pape et va venir visiter le vieil orphelinat de jeunes filles de Sant’Ignazio à proximité de Venise. Elles y reçoivent une éducation musicale approfondie mais leur seul espoir d’émancipation est le mariage, évidemment arrangé. L’établissement est dirigé par un prêtre âgé, maître de chapelle, surnommé « Maestro », à qui le gouverneur demande une composition originale pour honorer la visite pontificale. Faute d’inspiration, l’ecclésiastique peine à honorer cette commande qui devra être exécutée par le petit orchestre à cordes des pensionnaires.

    Teresa, humble servante anonyme et solitaire, est vouée dans cette institution aux tâches matérielles les plus humbles et personne ne connaît son histoire sordide. Rendue orpheline par la guerre, elle est placée chez le gouverneur qui la viole et se charge de l’éducation de son enfant dont elle est séparée. On lui intime l’ordre de ne parler à personne, ce qui lui vaut le surnom de « La muette ». Par hasard, dans une dépendance, elle découvre un piano et révèle un talent étonnant pour la musique qu’elle joue à l’oreille , traduisant en mélodies les sons du quotidien. Malgré son état de domestique, elle s’intègre à la formation musicale des jeunes pensionnaires et étudie avec elles la musque baroque qui semble avoir leur préférence. Ce qui devait être un concert de musique religieuse destinée à s’attirer les bonnes grâces du pape prend rapidement des chemins de traverse.

    J’ai personnellement apprécié la musique , les décors et les costumes. Ce drame est remarquablement servi par Gallea Bellugi (Teresa) , Carlotta Gamba ( Lucia).

    Ce film italio-suisse sorti en juin 2024 en France, s’inscrit dans le même esprit du cinéma italien actuel, quoique dans des registres différents et qui célèbre l’émancipation des femmes trop souvent oubliées, face à l’intolérance de la société incarnée ici par la toute puissance de l’Église catholique. Ainsi « Il reste encore demain » (2023) de Paola Cortellesi et « La nouvelle femme » (2023) de Lea Todorov.

    © Hervé GAUTIER