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la feuille volante

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  • Mersault, contre-enquête - Kamel Daoud

    N°1996 – Juillet 2025.

     

    Meursault, contre-enquête - Kamel Daoud – Actes Sud (2014).

    Nous avons tous lu « L’étranger » d’Albert Camus qui a connu un succès mondial. Dans ce roman paru en 1942, Meursault, un trentenaire habitant d’Alger, tue un arabe, sur une plage inondée de chaleur, à cause de la chaleur, du sel dans ses yeux et de l’oisiveté. Il finira guillotiné mais lors de son procès on parlera davantage de son indifférence face au décès récent de sa mère que de ce meurtre. Cette œuvre s’inscrit dans dans le « cycle de l’absurde » de Camus.

    Dans son roman, Kamel Daoud donne la parole à Haroun, le frère cadet de Moussa, cet arabe assassiné par Meursault. Il a attendu 70 ans pour s’exprimer sur ce fait, pour se débarrasser de cette histoire racontée de multiples fois par sa mère. Ce vieillard accueille un universitaire dans un bar d’Oran qui sert encore du vin. Pour lui, il évoque ce roman de Camus, redonne un prénom à la victime, Moussa, qui n’était qu’un arabe anonyme, parle de lui, lui donne une vie, une mère, M’ma qui régnait monstrueusement sur cette famille et un père absent, disparu. Haroun a vécu durement toute sa vie avec le fantôme de son frère et quelques coupures de journaux relatant ses faits qu’il devait lire et relire à sa mère illettrée, les histoires à la fois chaotiques, fantasmées, redoutées et culpabilisantes de cette mère à la recherche surréaliste d’un corps introuvable et remet en question à la fois la justice, le colonialisme puisque le roman de Camus se déroule dans les années 40 au moment où en l’Algérie existe une discrimination, des inégalités et des tensions entre les colons et les autochtones considérés comme des êtres de seconde zone et dépossédés de leurs terres. C’est une remise en perspective d’une période désormais révolue mais qui appartient à l’histoire, une sorte de rappel de la vérité. Puis vient pour Haroun l’heure de prendre le maquis, ce qu’il ne fait pas, mais tue un Français qui, le jour de la libération s’était réfugié chez eux. Cet assassinat n’a rien de rituel, il est seulement le contrepoids à la mort de Moussa vingt ans auparavant parce que sa mère le lui ordonne. C’est aussi une libération pour Haroun qui ainsi exorcise son long deuil . Ainsi, dans une sorte de deuxième partie, il égrène son histoire à lui, labyrinthique et désordonnée, de son absence de croyances religieuses, de sa défiance envers les femmes, à cause de sa mère sans doute, à l’exception de Meriem, son seul amour platonique et fantasmé, de son arrestation, des questions sur son non-engagement contre les Français pendant la guerre d’indépendance, davantage que le meurtre de sa victime intervenu un peu tardivement aux yeux des autorités pour être héroïque, puis sa libération.

    C’est aussi une étude de personnages, Meursault est un modeste bureaucrate oranais sans passions ni émotions, indifférent au quotidien face à l’absurdité de son existence et à la mort de sa mère. Il y a aussi Haroun, victime lui aussi de cette histoire, désireux de trouver un sens à sa vie malgré l’amour impossible qu’il éprouve, souhaitant sortir de cette tragédie où il cohabite avec Mersault et Moussa, deux morts, sa mère encore vivante et le fantôme de Meriem. Il veut redonner une identité à son frère, se libérer de sa mère, envahissante, abusive, obsédée par la mort de son fils et par sa quête effrénée et un peu folle. Ce que je retiens à titre personnel, c’est la réalité de l’absurdité de l’existence et il me semble qu’il y a beaucoup de ressemblance entre Mersault et Haroun, notamment sur l’absurde de la vie, sur sa révolte, notamment au regard de Dieu. Elle fait de nous les victimes innocentes de circonstances extérieures, du hasard ou de notre destin et nous met en face de notre inextricable solitude face à la mort. Haroun est seul devant ce qu’il regarde comme des échecs personnels, un étranger à son tour, dans cette vie que les circonstances lui ont volé.

    Ce livre refermé, j’ai apprécié ce roman remarquablement et poétiquement écrit en français, couronné par de multiples prix et traduits en de nombreuses langues, adapté au théâtre et bientôt au cinéma. C’est bien sûr une fiction dans laquelle je suis entré, à cause du style mais aussi parce qu’elle évoque le roman de Camus qui prend ainsi une sorte de dimension véridique par la technique de la métafiction. A mon sens le roman de Kamel Daoud n’est pas une suite de celui d’’Albert Camus, mais au contraire comme une autre histoire qui a à la fois pourri la vie de ce pauvre homme mais qui un jour a croisé Meriem dont la beauté l’a à la fois bouleversé par sa présence et meurtri par son départ, le laissant orphelin d’un amour impossible, faisant de lui un solitaire définitif. C’est un vieil homme qui va mourir mais peu lui importe puisqu’il est déjà mort et qu’il a redonné vie à ce frère, à ce personnage de papier. La lecture du roman de Kaml Daoud m’a donné envie de relire Albert Camus.


     

  • Le palais de l'infortune - Donna Leon

    N°1995 – Juillet 2025.


     

    Le palais de l’infortune - Donna Leon – Calman-Levy.

    Traduit de l’anglais (États-Unis) par Gabriella Zimmermann.

    D’emblée le titre anglais «  So shall you reap » qu’on peut traduire par « on récolte ce que l’on sème » donne le ton.

    Ce palais c’est le « Plazzo Zaffo dei Leoni » à Venise. On découvre dans les canaux, le cadavre d’un homme, Inesh, un ouvrier quinquagénaire sri-lankais apparemment sans histoire, de sensibilité bouddhiste, habitant dans une dépendance de ce vieux palais depuis 8 ans. De plus il s’avère que la victime avait un os de doigt humain dans son gousset. Or, il se trouve que e commissaire Guido Brunetti l’avait rencontré la veille de sa mort, par hasard, à propos de l’éventuelle mise en vente de ce palais.  Il est donc chargé de cette enquête et ses investigations révèlent la présence chez Inesh de documents sur les années 70-80 en Italie, période sombre marquée par les attentats, les enlèvements, les demandes de rançons et les assassinats politiques de la part des « Brigades rouges ». De plus il découvre des écrits de jeunesse d’hommes devenus depuis d’éminents universitaires et hommes politiques, Il devient dès lors étonnant que de tels documents soient en possession d’Inesh et que cela pourrait bien expliquer sa mort.

    Le livre refermé, ce 32° roman de Donna Leon m’a paru un peu lent au début avec des considérations sur l’homosexualité d’un des collègues de Guido, sur le racisme, l’immigration, les déconvenues de la jeunesse, la vie familiale heureuse de notre commissaire et les talents culinaires de son épouse Paola. Il faut en effet attendre la page 80 pour entrer dans le vif du sujet et mon attention n’a véritablement été éveillée que vers la fin, avec l’intervention d’une religieuse… et d’un chien.

    Ce n’est pas inutile de le rappeler, mais à Venise on ne peut que marcher et les investigations que notre commissaire y mène vont au rythme de cette déambulation. On n’échappe pas, et c’est inévitable, aux évocations sur le passé glorieux et sur les richesses culturelles de la cité des doges et c’est évidemment un plaisir de retrouver toutes ces descriptions vues à travers les yeux du commissaire qui est aussi un homme cultivé. On retrouve le vice-questeur Patta, inconsistant chef de service et surtout l’indispensable Elettra et ses recherches sur internet. L’étude des documents trouvés chez Inesh l’invitent à replonger dans le passé et les écrits révolutionnaires de ceux qui maintenant sont des notables respectés. Cette mémoire de papier est toujours intéressante à explorer… et pleine de surprises.

    Donc un roman assez lent à suivre au départ que j’ai cependant continué à lire, parce que c’était une œuvre de Donna Leone que par ailleurs j’apprécie(un livre est le résultat d’un travail et le lire jusqu’au bout est un hommage à son auteur) mais surtout parce que, vers la fin seulement, cela devient passionnant.

    C‘est certes bien écrit (bien traduit) mais l’ensemble m’a paru un peu décevant.

    N°1995 – Juillet 2025.


     

     

  • nostalgia

    N°1994 – Juillet 2025.


     

    Nostalgia – Un film de Mario Martone (2022)

    Arte le 23/7/2025


     

    On se demande ce qui est passé par la tête de Felice Lasco ( Pierfrancesco Favino) de revenir, après quarante ans d’absence dans sa ville natale de Naples et plus spécialement dans le quartier de la Sanità où sa vielle mère, Teresa, (Aurra Quattrochi) habite dans des condtions désormais plus que précaires. Lui qui a réussi dans les affaires, au Caire où il vit avec son épouse, aurait sans doute dû méditer cette pensée d’Albert Camus selon laquelle on ne revit pas à quarante ans de la même manière les années qu’on a vécues à vingt.

    Quand il y revient, il rencontre Raffaele (Nello Mascia) un ancien amant de sa mère qui lui conseille fortement de retourner en Egypte après la mort de celle-ci. On ne sait trop pourquoi, alors que les évènements autour de lui l’incitent à disparaître puisque son retour n’est pas passé inaperçu, il s’entête à vouloir tout quitter pour s’installer à Naples avec son épouse. Après l’enterrement de Teresa, Felice révèle au curé de la paroisse, Don Luigi Rega (Francesco di Leva), un prêtre respecté, son intention de s’installer définivement à Naples mais surtout de revoir son ancien ami Oresto Spasiano (Tommaso Ragno) devenu un dangereux mafieu solitaire que tout le monde craint. Le prêtre est aussi l’ennemi d’Oresto et tente avec ses faibles moyens d’inciter les jeunes de sa paroisse à échapper à la mafia. C’est vers lui que se tourne Felice qui se confie à lui, lui révélant les liens qui l’attachent à Oresto. Après de longues tractations Felice finit par rencontrer son ancien ami qui lui intime l’ordre de quitter la ville et fait tout ce qu’il faut pour l’y inciter. Felice comprend que leur ancienne amitié n’existe plus mais il s’obstine. C’est que sa présence réveille chez Oresto une vieille affaire de cambriolage qui a mal tourné et s’est conclue par le meurtre du propriétaire des lieux, assassiné par Oresto. A l’époque, les deux adolescents ont quinze ans et sont deux minables petites frappes mais c’est Felice, poussé par sa famille, qui choisit de disparaître au Moyen-Orient. Sa fuite attire sur lui la responsabilité du meurtre mais bizarrement il n’est pas inquiété, son départ étant sans doute interprété comme la traditionnelle migration des Italiens du sud. Son retour à Naples est vécu par lui comme un bonheur, il déambule dans son quartier, achète un appartement, décide son épouse à venir s’installer définivement à Naples, ce qui lui sera fatal.

    La conduite de Felice m’a paru assez irrationnelle et il aurait dû sans doute se souvenir du dicton qui veut que, quand on se réveille le matin dans cette ville on n’est pas sûr d’être encore en vie le soir. Je veux bien que Naples possède ce tropisme qui attire ceux qui y sont nés et les détermine à revenir y mourir, mais quand même. Les circonstances auraient dû l’en dissuader et on comprend mal qu’il impose à son épouse qui n’est pas napolitaine de vivre dans le quartier de la Sanità qui a gardé son aspect lépreux et surtout dangereux puisque tous ici, ses amis comme ses ennemis, lui conseillent de disparaître. Dans ce film, Naples qui est aussi un personnage, n’est pas vraiment montrée sous un jour favorable et la caméra s’attarde davantage sur la violence qui y règne et sur l’aspect labyrinthique et inquiétant de ce quartier pauvre.

    Ce film dramatique sorti en 2022 est l’adaptaion d’un roman éponyme d’Emmano Rea (1927- 2016) m’a un peu déçu malgè la prestation de Pierfrancesco Favino et surtout de celle de Francesco di Leva, meilleur second rôle.


     


     

  • A mani vuote - Valerio Varesi

    N°1992 – Juillet 2025.

     

    A mani vuote (Les mains vides) – Valerio Varesi – Frassinelli.

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    Dans Parme écrasée par la canicule le commissaire Soneri est bizarrement sollicité pour le vol d’un accordéon au préjudice d’un pauvre musicien de rue, Gondo, qui ne connaît que l’air de « Bella Ciao ». A quelques mètres de son emplacement traditionnel on a retrouvé le cadavre d’un homme dans son appartement. Il s’agit de Francesco Galluzzo, issu d’une riche famille de commerçants. Les pièces sont en désordre mais le coffre-fort n’a pas été touché, ce qui exclut le mobile du vol qu’on aurait pu légitimement retenir. Il n’a donc pas été tué pour son argent, mais il a été préalablement battu à mort, peut-être parce qu’il est aussi homosexuel, ce qui peut être un mobile. Ses investigations conduisent cependant Soneri à un usurier bien connu, Gerlanda, qui était créancier de la victime mais également vers une piste qui sent la drogue. Au fur et à mesure de ses recherches, le commissaire s’aperçoit que ce meurtre peut n’être qu’un détail qui cache une réalité bien plus grave qui pourrait affecter la ville elle-même, gangrenée par un nouveau type de criminalité où les sociétés financières et immobilières tirent les ficelles, le tout dans la plus grande hypocrisie.

    Je ne suis pas vraiment spécialiste des romans de Varesi que j’apprécie cependant mais d’ordinaire cette ville de Parme est plutôt noyée dans le brouillard et le froid. Ici c’est un peu comme si la canicule endormait les habitants. En plus de tous les rebondissements de cette affaire où tous ne disent pas ce qu’ils savent et, de plus, Soneri devra faire face à Capuozzo, le questeur, très sourcilleux sur les résultats de son subordonné et peu enclin à prendre en compte ses états d’âme. Non seulement cette opposition nuira à son enquête mais surtout mettra en évidence le véritable visage de cette ville pervertie par la corruption, pas vraiment la Parme qu’il connaissait. Face à l’apathie ou, pour ceux qui savent et qui refusent de parler, notre commissaire se réfugie dans la nostalgie qui naît du souvenir de son passé personnel et peut-être aussi dans le sommeil qu’il oppose au découragement qu’il connaît lors de ses investigations. Pourtant il se ressaisira et continuera de poursuivre inlassablement la vérité qui permettra aux magistrats de rendre une justice équitable.

    Dans ce roman, qui est le septième de Varesi, la ville de Parme se dévoile sous un jour différent. Le commissaire paraît vaciller malgré sa forte personnalité qui, pour une fois peut-être, relègue quelque peu au second plan ses traditionnels compagnons habituels, à l’exception peut-être d’Angela, la femme qu’il aime. J’ai retrouvé avec plaisir ce personnage, à la fois timide, cultivé, bon vivant, attaché à ses origines paysannes, ce qui est pour lui une aide dans la conduite de ses enquêtes..

     

     

  • La Feuille Volante a 45 ans

    N°1993 – Juillet 2025.

     

    La feuille volante a 45 ans.


     

    Le simple fait d’écrire ce titre me donne le vertige, d’autant que je ne suis même pas sûr de la date de création, officiellement 1980 , les premiers articles rédigés par mes soins, sur une idée de mon ami le regretté Marjan (1918-1998), n’étaient ni datés ni numérotés. Je ne faisais ainsi que répondre à ses sollicitations puisque, poète humoriste mais aussi animateur de nombreuses revues de poésie, il recevait des recueils qu’il n’avait pas temps de lire. J’ai donc été chargé par lui de tenir cette rubrique. A l’origine, ce qui est devenu une chronique, était tapée et photocopiée sur une feuille volante, d’où son nom, et jointe dans le courrier de Marjan mais sa diffusion était ridiculement modeste. Le dessinateur « Arfoll » (1927-2006) m’a fait l’amitié de l’illustrer à sa manière, accompagnant spontanément cette aventure. A l’origine elle était destinée à parler de ceux dont on ne parle jamais, les poètes, et cela a duré quelques années, puis, passionné de lecture, j’ai commencé à y intégrer mes notes sur les romans, nouvelles, essais que je lisais, c’est à dire à rédiger ce que mes nombreux professeurs de français avaient souhaité me voir effectuer, mais en vain, pendant ma lointaine scolarité. Ce n’est que lorsque internet a été popularisé que cette chronique est devenue « blog » et que je me suis laissé porté par ce tourbillon médiatique. Sa présentation volontairement spartiate est un choix personnel, d’autant que j’ignore toutes les possibilités que cette nouvelle technique permet. L’âge venant et avec lui l’effritement de ma mémoire, cette chronique m’a au moins servi, à titre personnel, à collationner et à me souvenir de mes remarques sur les livres que j’ai lus et plus récemment à propos des films que j’ai vus puisque, depuis peu, je me suis essayé à la chronique cinéma.

    Cette publication est depuis le début gratuite et le restera jusqu’à la fin, tout comme elle n’a jamais eu et n’aura jamais aucun abonné. Elle n’est pas exempte d’imperfections que ceux qui me font l’honneur de me lire me pardonneront je l’espère puisque je ne suis qu’un modeste amateur, solitaire de surcroît. J’ai beau me relire plusieurs fois avant chaque publication, des erreurs subsistent néanmoins que je ne vois pas. C’est sans doute à cette solitude je dois cette relative longévité puisque la durée moyenne de vie de ce genre de bulletin est limitée dans le temps et que je m’entends encore assez bien avec moi-même !

    Que ressort-il de cette longue période de curiosité personnelle, d’activité secrète, de cette expérience que je n’ai jamais voulu appeler ni critique ni littéraire ? En fait pas grand-chose. Peu de réactions donc, mais ça n’a jamais été le but, ce qui me fait dire que l’audience est restée très confidentielle puisque j’ai choisi de ne faire ni dans la controverse systématique ni dans le scandale. Je ne mets pas non plus en avant un taux élevé de fréquentation des lecteurs, puisque, selon moi, il doit beaucoup au hasard, à des erreurs de recherches et aux liens hypertextes. De plus, je n’ai eu que peu d’échanges avec les auteurs, et quand ces derniers, au début de leur carrière, m’ont fait l’honneur d’un échange épistolaire, ils en ont tous perdu l’habitude quand la célébrité a donné un élan à leur carrière. Je n’ai par ailleurs jamais souhaité me targuer d’une correspondance avec des gens de lettres prestigieux. Il s’agit seulement d’un enrichissement intime de ma culture personnelle, la satisfaction du désir de lire c’est à dire d’apprendre, de me cultiver et de maintenir en éveil mes facultés intellectuelles mais surtout le grand plaisir toujours intact, même s’il est parfois laborieux, que j’ai à écrire, à penser contre moi-même, à mettre des mots sur une impression ou un sentiment de simple lecteur, évidemment sans aucune dimension polémique puisque je respecte le travail de l’auteur. Je ne perds pas de vue non plus qu’on ne me demande rien ! Ai-je besoin de le préciser, mes modestes écrits n’ont rien à voir avec intelligence artificielle qui est souvent plus artificielle qu’intelligente.

    L’Ecclésiaste nous enseigne qu’il y a un temps pour parler et un temps pour se taire. Avec cette revue,j’ai largement utilisé le premier pour maintenant respecter le second. Tout cela va donc progressivement se terminer comme cela a commencé, c’est à dire dans l’indifférence et l’anonymat. Je n’ai jamais recherché le vedettariat ni la lumière, ni quoique ce soit de nature à me singulariser, à me mettre en avant puisque l’ombre me va très bien. Je garderai, je l’espère, cet attachement à la lecture et à l’écriture qui sont aussi des addictions d’anachorète en me demandant pourquoi j’ai participé si longtemps à cette agitation médiatique existentielle, autant dérisoire qu’inutile. Par vanité sans doute, avec peut-être l’espoir secret de me distinguer avec une autre forme d’écriture, dédiée celle-là à la création et qui se déclinait pour moi en poèmes, nouvelles et romans variés, mais là aussi tout cela est resté lettre morte et toutes ces feuilles noircies d’encre se recouvrent maintenant de poussière dans mes tiroirs ou s’entassent sur le disque dur de mon ordinateur puisque la recherche de l’éditeur s’est révélée globalement vaine et que l’édition à compte d’auteur, quelque forme qu’elle prenne, est un leurre quand cela n’est pas parfois une arnaque. La raison en est peut-être le peu de soutien de mon entourage, la malchance que je traîne avec moi depuis si longtemps, le destin qui m’a toujours été contraire, les illusions que j’ai tressées et entretenues, le manque de talent aussi. J’ai simplement essayé, en vain certes, et tant pis si les évènements ne m’ont pas servi, toutes ces tentatives avortées ont rejoint la liste déjà longue de mes échecs.

    Dès lors il est devenu illusoire d’opposer la moindre résistance à ce sens des choses et nécessaire de se laisser glisser vers la pente naturelle.

     

     

     

     

  • Non ce n'est pas un énième hommage à Gainsbourg

     

    LA FEUILLE VOLANTE

    La Feuille Volante n’a pas de prix, sa diffusion est gratuite, elle voyage dans la correspondance privée et maintenant sur Internet.

     

     

    Avril 1991

    n°56

     

    NON, CE N’EST PAS UN ENIEME HOMMAGE A GAINSBOUG. – (A propos de l’article republié le 6 mars 1991 dans « Le Canard Enchaîné », article daté du 12 novembre 1958 et signé Boris Vian).

     

    La Feuille Volante n’est pas un journal. Elle ne rend pas compte de l’actualité. Pourtant, je ferai une exception puisque la mort de Gainsbourg nous concerne tous. Le personnage ne laissait pas indifférent. On avait pour lui de la sympathie, du dégoût, mais on avait un avis ! Le Canard Enchaîné publie un article daté de 1958 consacré à Gainsbourg (il avait trente ans) et signé Boris Vian.

     

    Qu’y avait-il de commun entre le « Satrape » du collège de Pataphysique et ce chanteur « unanimement flingué par la critique de l’époque » ? (Ils s’étaient peu connus, mais beaucoup appréciés). Peut-être le goût de la musique, de la poésie, de cette marginalité littéraire si opportunément cultivée qui fait dire que la réussite ne sera jamais vraiment au rendez-vous ? Tous les deux ont fait du cinéma, du spectacle et Gainsbourg, on le sait moins était aussi romancier. La provocation cachait chez ses deux personnages une sensibilité exacerbée qu’ils camouflaient mal derrière l’homme public. Ils jouaient avec la vie tout en sachant mieux que personne qu’elle est éphémère et qu’il convient de la brûler aussi complètement que possible. Tous les deux étaient des « touche à tout » de génie, morts singulièrement de la même façon, ayant peut-être choisi, à l’instar du comédien qui quitta la scène, de tirer à un moment précis leur révérence au public (« Quand je veux » dit un personnage de Boris Vian), ayant peut-être, au fond de la poitrine ce nénuphar de Chloé dans l’écume des jours qui se nourrit de sa propre souffrance. Oui, chacun jouait à se faire peur avec pour enjeu cette mort que bizarrement ils avaient prévue, parce qu’ils portaient en eux qu’ils savaient pouvoir les emporter (« Je n’atteindrai pas 40 ans » avait prophétisé Vian, comme s’il savait que chaque note sortie de sa trompette était une mesure de plus pour sa propre symphonie funèbre)

     

    Chacun d’eux avait quelque chose de rabelaisien et il convenait de briser l’os des apparences pour atteindre la substantifique moelle de la sensibilité. Tous les deux ont connu cette soif, mais surtout ce mal de vivre qu’ils ont combattu par le tabac, l’alcool… mais qui a donné cette œuvre qui ne peut sortir que du bouillonnement intérieur d’un écorché vif.

     

    Pourtant une chose les sépare peut-être, c’est l’hommage populaire, toutes générations confondues. La disparition de Gainsbourg arrache des larmes à l’adolescent comme au retraité qui ainsi se retrouvent dans la perte de quelqu’un qu’ils aimaient. Pour lui les fleurs, mais surtout, témoignage dérisoire ou clin d’œil du destin des paquets de Gitanes, des cigarettes brisées, des bouteilles de whisky, des gens qui restent devant un mur ou un cercueil, en silence ou en chanson, en se disant qu’il est parti trop tôt et ne veulent pas y croire. « Quand je serai refroidi, ce qui me gène le plus sera de faire pleurer mes enfants » disait Serge ; Il n’y a pas que ses enfants qui ont pleuré ou plutôt si, puisque grâce à lui c’était un peu le gamin frondeur et contestataire qui dort en chacun de nous qui se réveillait et redevenait pour un moment joueur de billes, pilleur de troncs ou passionnément amoureux comme l’était Boris.

     

    C’est vrai, c’est à chaque fois la même chose « Quand il est mort le poète … ». Ce qui compte le plus c’est l’hommage des gens, de ceux qui ne l’ont connu qu’à travers la presse, la télévision où il était parfois absent, mais maintenant qu’il est mort, il ne scandalisera plus, on n’aura plus à redouter ses écarts de langage ou de conduite qui mettaient si mal à l’aise les animateurs BCBG. Gainsbourg et Vian ont bien connu dame Censure !

     

    C’est vrai que Serge n’échappe pas à la tradition qui veut qu’on dise surtout du bien des morts, même si ces mêmes louanges sont restées au fond des gorges de son vivant ! Heureusement, les média qui peuvent enfin parler que quelqu’un qui intéresse (et fait monter les ventes et l’indice d’écoute) car la Guerre du Golfe a mis quelque peu en exergue la pauvreté de l’information ces derniers temps !

     

    « Ce qui restera ce sont ses chansons, je les fredonnerai toujours ! » a dit une vieille dame claudicante de retour du cimetière. C’est vrai que nous continuerons à fredonner « Le Poinçonneur des Lilas » de même que « Le déserteur » reste dans toutes les mémoires…

     

    La chanson, vous avez dit « art mineur » ?

     

    © H.G.

  • Les dragons - Jérôme Colin

    N°1991 – Juillet 2025.

     

    Les dragons - Jérôme Colin – Allary éditions.

     

    Jérôme, 35 ans, homme de radio, éprouve le besoin de faire une pause dans la vie de couple qu’il mène avec Léa depuis dix ans. C’est qu’il a peur de rentrer dans la norme, d’avoir un enfant comme le souhaite sa compagne. Pour exorciser ce mal-être, cette solitude, ses cicatrices d’enfance qui lui pourrissent la vie mais aussi celle des autres, il va écrire son histoire, pour s’en débarrasser peut-être ?

    Il a quinze ans, fils unique, puceau, en décrochage scolaire, en opposition constante avec ses parents qu’il ne supporte pas, il refuse la normalité et les efforts qu’ils font pour lui. Sa vie marginale se déroule ainsi entre avec violence contre son père, la drogue et il se retrouve placé par la justice dans un établissement psychiatrique. On peut légitimement pensé qu’il va s’opposer à ce placement, prononcé contre son gré, dans cet établissement où chacun vit avec son histoire sordide. Lui dont l’obsession était d’ « entrer dans une fille » va croiser Colette, encore plus dévastée que lui et s’attacher à elle. Lui qui estime n’être rien va se révéler à travers elle ainsi qu’à travers les mots puisque, bizarrement, il s’inscrit dans un atelier de thérapie par l’écriture et rejoint la jeune fille dans la lecture. Cela l’aide à combattre les «monstres » qui l’entourent et son imagination débordante tisse une improbable histoire d’amour avec elle, avec l’Italie pour décor et pour guide une pensée de Steinbeck conseillant d’aimer le faible. Lui qui refusait tout se met, dans l‘ombre de cette jeune fille perturbée, à porter attention au discours du psychiatre, à croire qu’un ailleurs est possible avec Colette. Elle lui parle, lui raconte son parcours qui aboutit à l’automutilation pour se punir d’être née, pour continuer à accepter sa vie qui s’inscrit dans un monde qu’elle n’accepte pas, avec la mort en contre-point.

    Le livre refermé, cette triste et émouvante histoire narrée sans fioriture rappelle qu’on a le droit de refuser une vie qu’on n’a pas demandée, surtout si elle est devenue un fardeau et ce malgré la peine infligée à ceux qui restent, que la religion, ses rituels et ces oiseux discours sur la vie après la mort ne sert à rien et même entretient des illusions malsaines, que ceux qu’on a mis à part, invisibles, anormaux, méritent qu’on ne les rejette pas. Ce cheminent effectué sur une citation de de Philip Roth reproduite en exergue et qui rythme ce roman est long, douloureux parce que les mots pour le réaliser tardent à sortir. Nous le savons, le livre est aussi un univers douloureux, écrire est une souffrance, un témoignage mais aussi l’expression d’une solitude, d’un désespoir face à cette compétition constant et le culte de la réussite, de l’argent, du paraître.

    L’épilogue a des accents de « happy end » qui concluent généralement les romans, un retour à une vie familiale normale, heureuse, une de ces nombreuses parenthèses qui bouleversent une vie de couple.

    J’aimerais, à titre personnel, que l’écriture soit vraiment une libération, qu’elle aide à se guérir d’une enfance faite d’incompréhensions et de rejets et qui génère souvent dans l’âge adulte les mêmes circonstances douloureuses qu’on a connues aurapavant. On refait pourtant et même malgré soi l’exemple qu’on voulait éviter, comme si une sorte de destin malsain pesait sur nos épaules. Puisque les citations ont émaillé ce roman, j’en ajouterai une de Mac Aurèle qui n’y figure pas « Habitue-toi à tout ce qui te décourage ».

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  • Zinedine Zidane, une sortie très honorable.

    N°256 Juillet 2006

     

     

    Monsieur Zinedine Zidane – Une sortie très honorable.

     

    Que mon improbable lecteur me pardonne, mais l’actualité me fait réagir comme tout le monde et je me permets donc de sortir du créneau que j’ai moi-même choisi pour cette revue qui se veut littéraire. Je veux évidemment parler du geste de Zinédine Zidane.

     

    Quelques remarques d’abord. J’ai fait, il y a bien longtemps mes humanités, comme on disait alors, et dans les textes, on faisait l’éloge des champions grecs et latins que la victoire aux jeux, du stade ou du cirque, consacrait à l’égal des dieux. A l’époque, je me souviens m’en être étonné. Je me rassure aujourd’hui, notre époque est semblable et nous n’avons rien à envier aux Romains qui réclamaient « du pain et des jeux ».

     

    Mais j’en viens à mon propos et je veux apporter ma part de réflexion à ce qui a été un événement national. Zidane avait fait part de son intention de quitter la compétition après cette coupe du monde et chacun d’y voir un heureux présage, une deuxième étoile d’or sur le maillot bleu, une consécration pour notre héros national, la coupe du monde revenue chez nous… Au lieu de tout cela, tout à fait autre chose, un joueur expulsé, un peu désabusé, regagnant seul les vestiaires, passant sans le regarder devant le trophée doré qu’il ne brandira pas, à dix minutes de la fin du match…preuve que rien n’est jamais écrit à l’avance et qu’Aragon avait bien raison de proclamer «  Rien n’est jamais acquis à l’homme, ni sa force, ni sa faiblesse ni son cœur, et quand il croit ouvrir les bras son ombre est celle d’une croix, sa vie est un étrange et douloureux divorce… »

     

    Nous connaissions un peu l’homme, parce qu’il s’était, à l’occasion, dévoilé au cours de sa vie publique. Il avait lui-même parlé de sa part d’ombre… mais nous garderons tous l’image de ce dieu du stade, adulé et célèbre à la fois pour son talent mais aussi pour son esprit de tolérance, sa simplicité, son calme, ses qualités humaines. C’est pour tout cela que nous l’aimons. Mais voilà que sa part d’ombre est réapparue en pleine lumière, et devant les caméras de télévision du monde entier… Et chacun de déplorer la chute de cette icône, la statue du commandeur qui devient subitement impulsive, c’est à dire humaine, tout simplement !

     

    Zidane s’est expliqué et alors les choses se sont éclairées. Materazzi, l’a insulté par trois fois pendant le match, s’en prenant à ce qu’il a de plus précieux au monde, sa famille. Au passage, le joueur italien a bien opportunément oublié les sacro-saintes valeurs du sport, celles qu’on enseigne aux enfants et qu’on répète à l’envi. Le but du jeu, si je puis dire, était de déstabiliser Zidane pour le faire expulser du terrain et ainsi priver l’équipe de France de son meneur de jeu. Cela a fonctionné ! Et chacun de s’étonner que cela puisse se produire sur un terrain de football, à ce niveau de compétition. Ce déplorable incident a donc été aussi un révélateur. Malgré toutes les idées reçues, toutes les valeurs dont nous aimerions bien qu’il fût porteur, le monde du sport n’est ni meilleur ni pire que les autres, il en est l’exacte réplique, le miroir. Il est très précisément semblable au monde du travail où la compétition est quotidienne, la réussite est la règle incontournable sinon l’unique but, même s’il faut pour cela déstabiliser l’autre, l’écraser pour prendre sa place et ainsi le détruire… Tout cela pour l’illusoire impression de la reconnaissance, de la valorisation personnelle.

     

    Zidane a résisté aux lazzis de l’Italien et tout à coup a craqué, parce que sa réaction a suivi les provocations. Le dieu est tout à coup redevenu humain, ce qu’il n’a jamais cessé d’être, en réalité : un homme qui a su faire passer son honneur avant son intérêt et qu’il l’a défendu.

     

    On peut dire ce qu'on veut de ce geste et Zidane s’est excusé auprès des enfants qui sont ses meilleurs supporters parce qu’il est leur modèle. Il a précisé toutefois, qu’il ne le regrettait pas parce que cela aurait été donner raison aux provocations. Eh bien, je n’ai pas peur d’affirmer ici qu’il est effectivement un modèle pour nous tous, celui d’un homme qui n’a pas eu peur de briser publiquement son image et aussi peut-être nos rêves de victoire parce qu’on avait porté atteinte à son honneur et à celui de sa famille ! Le geste de Zidane est peut-être un mauvais exemple pour les jeunes, mais pour nous, adultes, je proclame ici qu’il y a de la noblesse dans cette réaction.

     

    Même si ce n’est pas exactement ce que nous attendions tous, c’est une très honorable sortie que celle de Zidane et son geste mérite admiration et respect.