la feuille volante

littérature française et francophone

  • Clair de femme - Romain Gary

    N°1568 - Août 2021

     

    Clair de femme – Romain Gary – Gallimard.

     

    C’est l’histoire d’une rencontre. Lui, Michel, commandant de bord, un peu paumé parce qu’il vient de perdre sa femme, Yannick, d’un cancer, laquelle a choisi de se donner la mort, pour partir en beauté à tous les sens du terme, c’est à dire avant que les ravages de la vieillesse et de la maladie ne soient visibles sur son corps (ne pas vieillir était une préoccupation de Gary). Il veut partir pour Caracas. Elle, Lydia qui vient de perdre sa fille dans un accident de voiture que conduisait son mari. Il n’est plus qu’un survivant dans un service de psychiatrie. C’est un peu le hasard qui les met en présence l’un de l’autre, au sortir d’un taxi, Michel bouscule sans le vouloir Lydia. Ils ont à peu près le même âge, la même peine, la même désespérance , une même envie de mourir, mais aussi de vivre ensemble une sorte d’expérience qui serait d’une nature particulière car basée sur cette volonté d’unir deux vies détruites qui individuellement demandent du secours. Ils feront un petit bout de chemin ensemble mais sans oublier leurs souvenirs propres, sans pouvoir jamais déposer le fardeau que le destin a mis sur leurs épaules , sans omettre qu’ils sont fragiles, qu’il sont mortels.

    Il y a aussi le personnage du Señor Galba qui est loin, à mon avis, d’être secondaire, cet artiste de Music-Hall, vieux dresseur de chiens et de singes, fataliste, désabusé, désespéré qui symbolise lui aussi, mais à sa manière, le côté transitoire, dérisoire et pathétique de la vie qu’il combat par un alcoolisme militant. Comme en scène, il aura le dernier mot.

    En réalité c’est une longue réflexion sur le couple, les espoirs qu’on met en lui au début et aussi les illusions de durée, de sincérité, de fidélité, toutes choses qui ne peuvent exister qu’idéalement puisque nous ne sommes que des hommes, mortels et imparfaits, seulement usufruitiers de notre propre vie. Nous faisons semblant de croire que cette réunion d’un homme et d’une femme incarne le bonheur, que cette fusion est une nouvelle naissance, une rupture avec le passé, mais c’est oublier que le malheur est une constante de la condition humaine à laquelle nous sommes tous assujettis, que l’amour est une chose consomptible mais peut aussi être dévorante, que la vie est une comédie où chacun s’efforce de jouer un rôle acceptable jusques et y compris en se mentant à lui-même et aussi en mentant aux autres. Michel et Lydia viennent avec leur propre histoire,  leurs obsessions,  leurs espoirs déçus par cette vie qui n’a pas tenu ses promesses, c‘est à dire des illusions dont, enfants, ils l’ont, comme nous tous, unilatéralement chargée sans qu’elle soit le moins du monde responsable de leurs fantasmes. C’est à l’aune de ces résultats que nous décidons si elle a ou non été réussie. Michel ne cesse de penser à Yannick et la fait revivre, selon le propre vœux de celle-ci, dans la personne de Lydia qui sera son « Clair de femme », comme un clair de lune éclaire le noir de la nuit. La quarantaine qui est un de leur point commun leur permet d’envisager un avenir dans un nouvel amour, mais ses cheveux déjà blancs malgré la quarantaine et ses rides sont un rappel de la réalité. Chacun d’eux à ses fantômes qui seront ses compagnons intimes et le resteront jusqu’à la fin et peut-être feront-ils ce choix d’un saut dans l’inconnu, ou peut-être pas ? Pour eux chaque jours sera un combat entre Éros et Thanatos, une de ces luttes où chacun apportera sa part d’amour pour l’autre en connaissant le fragilité de cette communion. Lydia est très consciente de l’état d’esprit de Michel et lui propose un temps de réflexion avant de choisir, une sorte de période sabbatique, soit parce qu’elle craint de ne pas être à la hauteur de ses attentes, soit parce que la solitude est aussi une réponse pour chacun parce qu’elle invite à la méditation, soit parce que Michel devra compter sur le temps, beaucoup de temps, pour s’arracher à son passé.

    C’est un truisme que de dire qu’il y a toujours un peu de l’écrivain dans ce qu’il écrit, quoiqu’il en dise lui-même et ce même s’il inscrit sa création dans la plus proclamée des fictions. Ici, il y a beaucoup de connotations avec la vie même de Romain Gary, cette permanence de l’amour pour une femme qui perdure malgré toutes celles qui peuvent suivre dans sa propre vie, son impuissance face à l‘adversité, symbolisée ici par la maladie, son attitude face à la mort (Il se suicide comme, avant lui, Jean Seberg qui fut son épouse), son parti-pris d’écrire pour exorciser ses obsessions et peut-être aussi le sentiment d’échec face à cette relative impossibilité...

    Romain Gary n’a évidemment rien d’un être du commun, tout chez lui est exceptionnel, sa jeunesse, son parcours, sa culture, ses engagements, sa créativité, son style, son phrasé simple, accessible, poétique, mais néanmoins plein de sens et de sensibilité, d’analyses des sentiments et des choses de la vie qui sont pour nous tous pleines d’espoirs et de contradictions. Il n’a jamais caché l’intérêt qu’il portait à « la femme » (non pas aux femmes), cet être un peu mystérieux et idéalisé par ses soins (et par nous aussi sans doute), compagne complice et néanmoins secrète, proche et étrangère à la fois qui forme avec l’homme choisi quelque chose de durable et d’éphémère, qui porte en lui des espoirs d’immortalité et des craintes d’échecs. Il y a du romantisme chez lui mais ce que je retiens, à titre personnel, c’est à la fois la solitude de l’homme et la difficulté pour l’écrivain de mettre des mots sur ses maux. Je ne suis pas un spécialiste de l’œuvre de Gary, mais il me semble me souvenir que dans la lettre qu’il laissa lors de son suicide figure ces mots « Je me suis enfin exprimé entièrement ».

     

     

     

  • Le nouveaux carnets du major Thompson - Pierre Daninos

    N° 1565 - Juillet 2021

     

    Les nouveaux carnets du major Thompson – Pierre Daninos – Hachette.

     

    Cet ouvrage date de 1973, soit vingt ans après les premiers « carnets », est toujours censé être écrit par notre Major, traduit par Pierre Daninos et débute son propos en comparant la France à une femme. Le mot est certes du genre féminin mais remarquons quand même que la République qui est son régime favori est incarnée par Marianne dont le buste trône dans chaque mairie mais, si c’est indubitablement le pays de la galanterie, on renâcle toujours à confier le pouvoir aux femmes. De même, quand la disparition d’un grand homme affecte la France, elle est veuve et il faut admettre que son histoire guerrière et colonisatrice lui réserve bien des occasions de déplorer la perte d’un de ses dirigeants. C’est après le référendum qui le désavoua que, fatigué ou désabusé, le Général de Gaulle préféra tenir sa parole de retrait, et même si cette fin avait quelque chose d’amer, on peut toujours trouver une certaine grandeur dans une sortie ! Le plus étonnant est sans doute de lire sous la plume du major un hommage à notre ancien Président qui certes a été l’hôte de l’Angleterre pendant la guerre et l’âme de la Résistance, mais que les Anglais n’aimaient guère. Ils n’aiment pas beaucoup les Français non plus et ces derniers le leur rendent bien.

    Pourtant le regard mi-amusé, mi sarcastique que porte cet ancien officier de l’armée des Indes sur notre peuple est-il souvent frappé au coin du bon sens même s’il n’est pas forcément drôle de s’entendre dire des vérités premières peu flatteuses. Le major noircit quelque peu le trait quand il parle des Français, mais au moins je trouve rassurant de savoir que nous ne sommes pas parfaits si toutefois la perfection existe en ce bas monde. Après l’épisode gaullien qui avait pour but de nous faire croire que la France était un grand pays au motif que son Président était universellement connu et respecté, les choses sont revenues à leur vraie place, celle d’une nation moyenne qui parfois peine à se faire entendre, qui vit un peu trop sur sa grandeur passée, qui a sur le plan international des attitudes à géométrie variable dans les soutiens qu’elle accorde souvent par intérêt à des régimes autoritaires qu’on ne voudrait pas sur notre territoire. Quant à donner des leçons, de démocratie par exemple ( mais aussi de morale ce qui est également rassurant), il y aura toujours du monde en France.

    Notre Major porte sur notre pays un regard géopolitique acerbe et je dois bien dire que j’ai beaucoup moins souri à la lecture de ces derniers carnets qu’à celle des précédents, non que l’humour tout britannique en soit absent mais j’y ai trouvé un petit quelque chose de différent, une ambiance moins légère, peut-être aussi parce qu’à travers le Français dont il fait l’inventaire de ses petits travers et même de ses vertiges métaphysiques, de sa façon de s’exprimer, il parle un peu de l’espèce humaine. Cela va parfois jusqu’au règlement de compte à fleurets mouchetés comme on dit, mais quand même !

     

    Ce livre a été écrit à l’aube des années 70 , Daninos n’est plu (disparu en 2005) et donc son major non plus, mais je me demande ce qu’il dirait du paysage politique français d’aujourd’hui, avec ces quinquennats manqués, ces crises sociales, constitutionnelles, réformatrices et sanitaires difficiles à gérer, de la pandémie, de ces affaires et de ces scandales dont certains sont encore pendants et le resteront sûrement encore longtemps, sans parler des attentas terroristes et du retrait de la Grande Bretagne du Marché Commun. Cela lui donnerait des biscuits, du grain à moudre comme on dit et même si les humoristes d’aujourd’hui ont la dent beaucoup plus dure, l’humour plus caustique, j’ai retrouvé avec plaisir Pierre Daninos et son Major.

    Il promène son œil critique sur ses voisins d’outre-manche et constate que vingt ans après rien n’a vraiment changé. Nous restons quant à nous franchouillards et les Anglais gardent leur thé, leur pelouse, leur brouillard et leur cricket dont seul un britannique peut comprendre les règles . D’ailleurs le contraire eût été étonnant !

     

  • Les carnets du major Thompson - Pierre Daninos

    N° 1563- Juillet 2021

     

    Les carnets du major Thompson (découverte de la France et des Français) – Pierre Daninos. Hachette.

    (dessins de Walter Goetz) .

     

    Quand il s’agit de nos amis Anglais (qui sont toujours nos amis) je suis toujours un peu partagé entre « l’Entente Cordiale » et la « perfide Albion », je me dis qu’ils sont toujours nos ennemis héréditaires d’autant qu’il y a historiquement des différents comme Jeanne d’Arc, Fachoda et Mers el Kebir qui ont toujours un peu de mal à passer. J’ai pourtant relu avec le même plaisir cet ouvrage datant de 1954 qui, à travers le regard d’un officier anglais, évidement de l’armée des Indes, compare, face à M. Taupin (ou Turlot, ou Charnelet) bien Français, nos deux peuples avec cet humour très britannique et nous croque avec d’autant plus de pertinence que son auteur est Français. Ce dernier se présente, avec une certaine cocasserie comme le traducteur du Major et j’apprécie vivement, pour le pratiquer moi-même à l’occasion, cette relation un peu surréaliste qui existe entre l’auteur qui tient la plume et qui est une personne bien réelle et son personnage, simple créature de papier, qui prend petit à petit consistance au point d’imposer ses vues personnelles. Je les imagine en tête à tête, discutant d’un point de grammaire pour éviter un contre-sens ou confrontant leurs avis sur un point de notre histoire commune, de nos cultures respectives ou de la personnalité comparée d’individus de nos deux nations.

    Ce Thompson est bien comme on s’imagine un anglais traditionnel (à tout le moins dans les années 50, l’image qu’on peut en avoir aujourd’hui est sans doute sensiblement différente) avec son prénom improbable (W. Marmaduke), son chapeau melon, sa peau blanche légèrement rosée, son œillet à la boutonnière, son costume croisé et le « Times » sous le bras. On croit même entendre son accent britannique et le « fog » londonien dans sa voix.

    Il est décidément à son affaire dans son entreprise de comparaison sur tous les points de vue et spécialement sur le sujet de la façon de se conduire en société, de la nourriture, du sport (il évoque le Tour de France, le dénigrant un peu en parlant d’une compétition de bicyclettes alors qu’il s’agit de vélo, « of course »), du thé, des femmes et même de l’amour, mais il aurait parfois pu s’exprimer en phrases moins longues (ou que son traducteur aurait eu la bonne idée de raccourcir), à moins que ce ne soit un hommage discret rendu à Marcel Proust qui avait lui aussi un petit air anglais. Les Anglais ont cette caractéristique de ne pas compter comme le reste du monde ce qui réserve aux non britanniques des sueurs froides pour convertir distances et températures s’il veulent s’y retrouver, et d’ailleurs, que ce soit sur la route ou le week-end (pardon la fin de semaine) il y aura toujours une différence entre nous. Il a en tous cas raison, il faut rire de tout, c’est notre seule façon de nous sortir de la morosité ambiante qui est une constante quelle que soit l’époque, mais dans son cas il le fait « à l’anglaise », c’est à dire sans ostentation, façon humour britannique, cela va sans dire.

    Pierre Daninos (1913-2005) qui est pourtant l’auteur d’autres romans, reste principalement connu pour sa série sur le Major Thompson. D’ailleurs, dans une forme de clin d’œil complice, il confie à son lecteur qu’il se plaît davantage dans le rôle de traducteur que dans celui d’écrivain ! J’ai à nouveau passé un bon moment avec ce livre plein d’humour, de verve, de bon sens et de vérités premières sur les Français, même si les choses ont un peu changé depuis le temps et même s’il y a sous la plume du Major, un petit peu de mauvaise foi, mais de bon aloi quand même !

    Il dira ce qu’il voudra de nous, notre Major, mais il y a décidément beaucoup d’Anglais dans nos provinces actuellement (il avait déjà, à l’époque élu domicile dans notre hexagone, convaincu sans doute par la french way of life) et si à titre personnel il a épousé en première noce une anglaise caricaturale comme le montrent les dessins, il a, une fois veuf, contracté un second mariage avec une de nos compatriotes. Cela traduit certes son bon goût mais c’est aussi en quelque sorte un hommage à la beauté des Françaises, n’est-il pas ?

  • Darling - Jean Teulé

    N° 1554 - Juin 2021

    Darling – Jean Teulé - Éditions Juillard.

     

    Elle a bien dû naître sous une mauvaise étoile la petite Catherine Nicolle, comme on dit quand on affectionne les euphémismes. Elle est d’abord considérée seulement comme une « bouche à nourrir » par ses parents qui ainsi la rejettent et l’humilient, des paysans normands qui n’avaient d’yeux que pour leurs deux garçons. C’est vrai que dans une ferme, un garçon ça travaille puis plus tard, quand il se marie, il transmets le nom… Mais, dans le cas de cette famille, c’est une autre histoire. D’ailleurs, Catherine, ça lui est égal, elle n’aime pas la campagne et rêve d’épouser … un routier parce que la maison est au bord d’une route où passent des camions ! Elle n’aime pas non plus l’école alors oui, c’est vraiment mal parti pour elle qui déteste aussi son enfance et qui insiste pour travailler comme vendeuse parce que ainsi elle peut se donner l’illusion d’être grande. Et puis surtout elle peut partir de chez ses parents. Pour partir, elle est effectivement partie, et avec un routier rencontré grâce à la C.B. (Darling est son surnom de cibiste,), et elle l‘a même épousé, mais loin de l’histoire romantique que pourrait laisser à penser ce prénom, la pauvre Catherine qui croyait au bonheur a encore une fois été déçue, et bien déçue, un véritable chemin de croix que sa vie !

    A travers cette bien triste histoire qu’on ne rencontre pas uniquement dans les romans puisque c’est celle, authentique, de la propre cousine de l’auteur, ça m’évoque les cohortes de ceux qui voient leurs rêves trahis, parce qu’ils ont cru, ou fait semblant de croire, que la vie leur faisait des promesses simplement parce qu’ils avaient pour eux de l’imagination qu’autrement on appelle illusions ou « rêves de gosse ». On peut y croire, s’entretenir dans cette chimère, mais les évènements prennent vite le dessus. On peut appeler cela le destin, la malchance, le hasard, le mauvais sort, on peut en accuser une divinité quelconque à laquelle on a voué sa confiance et sa foi, où y voir une épreuve qu’elle nous envoie, parfois en forme de rédemption d’une éventuelle faute ... Le malheur leur colle à la peau, ils se disent, comme pour se rassurer ou s’excuser « qu’ils ne sont pas chanceux », que chacun sur terre a droit au bonheur, alors pourquoi pas eux ? Mais ils l’attendent toute leur vie et ne seront délivrés de cet état que par la mort. Dans le même temps ils voient les autres, pourtant à leurs yeux moins méritants, être comblés par la chance. Qui a jamais prétendu que la justice immanente existe ? Et puis, pour parler comme un ancien président de de République, « Les emmerdes ça vole toujours en escadrilles ». Pire peut-être mais bien réel quand même, à la question traditionnelle « Qu’est ce que tu veux faire quand tu seras grand ?» qu’on nous a tous posée, nous avons souvent énuméré une liste de métiers qui nous faisaient rêver à cette époque mais qui pourtant ont bien dû se passer de nous… Ce que nous ne disions pas, que nous gardions pour nous, était la liste de ce que nous ne voulions assurément pas faire, soit par principe, soit parce que nous en connaissions les inconvénients, en nous promettant bien de tout faire pour les éviter. Au final, il s’avère que, bien souvent, c’est vers eux que nous nous sommes orientés volontairement, en remerciant le ciel d’y trouver un emploi. Puis on se dit que cette poisse ne peut pas durer, on attend, on attend, en vain, et finalement avec l’âge on devient fataliste.

    Ça commence souvent dès l’enfance, on patiente pendant l’adolescence souvent perturbée puis, pour oublier tout cela, on se marie, souvent jeune, en se disant que c’est un nouveau départ, qu’il faut tourner la page, que l’amour existe et qu’il peut tout, malheureusement c’est souvent pire, d’une manière parfois différente, mais pire. Là non plus tout ce qu’on avait imaginé ne tient pas la route et l’amour se révèle être un mirage, la famille se disloque, les projets s’envolent… et se sont les enfants qui, bien souvent, en font les frais.

    A lire ce témoignage, on a un peu de mal à y croire bien que les feux de l’actualité braquent les projecteurs sur les femmes battues et les « féminicides », pourtant elle illustre ce dont l’espèce humaine est capable, le pire comme le meilleur, mais bien souvent le pire, et dans l’horreur. Jean Teulé, avec le talent qu’on lui connaît, entre empathie et réalisme, nous entraîne dans cette histoire sordide où , heureusement, l’instinct de vie est le plus fort.

  • Les bons sentiments - Karine Sulpice

     

    La feuille Volante n° 2035 – Février 2026.

     

    Les bons sentiments – Karine Sulpice – Lilana Levi.

     

    La nuit de Noël est traditionnellement réservée au réveillon, aux enfants qui rêvent au bonhomme rouge et surtout à ses cadeaux, à la joie de leurs parents et peut-être aussi, pour ceux qui y croient, à la naissance du Sauveur et au rituel religieux. C’est pourtant cette soirée que Julien (Ju) choisit pour tenter de se suicider. Lui c’est un garçon d’une vingtaine d’années qui fut un élève brillant mais que les adultes ont laissé se débrouiller seul avec une dépression qu’il a mal vécue pendant son adolescence. Il cependant été un élève brillant qui s’est retrouvé modeste salarié mais plein de dévouement dans une association dédiée aux plus démunis. A la suite d’un concours de circonstances Ju rate son suicide, pète les plombs* et prend en otage trois collègues de l’association venus gentiment l’accompagner dans sa garde du 24 décembre. Il en blessera seulement une que pourtant il aimait bien, de surcroît par accident.

    Face à lui, Maurane, commandant(e) de police et négociatrice, qui doit interrompre son réveillon prévu en famille, fait son métier de policier et parvient, à force de dialogue pendant une partie de la nuit, à éviter le pire en convainquant Ju de se rendre. C’est à elle qu’il parlera comme on parle à un psychiatre ou à un prêtre pour enfin pouvoir lui dire ce qu’ a été son pauvre parcours qui l’a conduit ici en cette nuit sacrée. Pour lui, la procédure suivra son cours, lui évitant sans doute d’être entraîné dans l’engrenage des faits et broyé par l’appareil judiciaire.

    Pour avoir écouté Ju, avoir été la première personne à prêter attention à la vie dépressive du pauvre jeune homme, à accorder de l’importance à ceux qui font partie de sa vie au quotidien, Maurane en ressent une sorte d’attachement. Avant de disparaître dans le fourgon cellulaire Ju lui désigne Laïla, une « bénéficiaire » de l’association pour qui il s’inquiète. Oubliant sa famille, son rôle maintenant terminé et qu’elle outrepasse , oubliant même le code de procédure, elle se rend chez sa mère.

     

    Le livre refermé qui m’est venu un peu par hasard à cause d’un concours littéraire où il est en lice, je suis partagé. Le style est agréable à lire, le roman bien écrit avec une plume humaniste ce qui paraît normal de la part de cette auteure qui a été journaliste et avocate est dont cet ouvrage est le premier roman. L’histoire est sans doute une fiction qui se termine bien, même si ce genre de « happy end » n’est pas toujours au rendez-vous dans la réalité. Cela dit, j’ai depuis longtemps écrit dans cette chronique que la littérature doit être, entre autres, le miroir de son temps et malheureusement la période que nous vivons est fertile en bouleversements de tous ordres qui attestent que non seulement notre société a perdu nombre de ses boussoles et ses repères mais aussi qu’elle a généré beaucoup de citoyens asociaux qui ne correspondent plus du tout aux critères traditionnels de réussite qu’on met généralement en exergue. Le cas personnel de Ju est intéressant dans la mesure où il a traîner toute son adolescence entre anxiolytiques et pensées suicidaires, perdu et seul dans un décor qui l’ennuyait, où il était transparent. Cette nuit de violence paradoxalement le sauve

    © H.G.

     

    * C’est une anachronique expression qui est parvenue jusqu’à nous tout en perdant son sens premier «  que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître ». Au siècle dernier les compteurs électriques étaient dotés de boîtiers en porcelaine blanche qui contenaient des fils de plomb qui fondaient en cas de surtension et qui ainsi protégeaient les appareils de la maison. Si cela arrivait en pleine nuit, les plus bricoleurs pouvaient donc les changer, mais à la lueur d’une bougie ; Aujourd’hui cela est remplacé par un disjoncteur plus facile à utiliser. Cette expression signifie donc avoir un comportement irrationnel. Je ne souviens que mon grand-père, avant de quitter pour quelques jours la petite maison de son quartier ouvrier, fermait les compteurs de gaz , d’eau et d’électricité. C’était le rituel qui précédait chaque départ en voyage… ça aussi c’est anachronique, mais ce n’est pas le sujet !

     

     

  • Apocalypse bébé- Virginie Despentes

     

    La feuille Volante n° 2034 – Janvier 2026.

     

    Apocalypse bébé– Virginie Despentes – Bernard Grasset (2010).

    Prix Renaudot 2010.

     

    C’est une histoire un peu compliquée, celle de Lucie Tolado est détective privée engagée par une cliente, Mme Galtan, pour surveiller sa petite-fille Valentine, 14 ans, déstructurée et rebelle. L’ayant perdue de vue, elle part à sa recherche accompagnée d’une femme inquiétante dite La Hyène, une autre détective privée, accessoirement lesbienne. Rapidement Lucie qui est une femme un peu perdue est fascinée par les méthodes assez musclées et parfois subtiles mais efficaces de sa coéquipière. Autour d’elle en pleine quête de la jeune fugueuse des personnages apparaissent, liés à Valentine qui se croisent, son père, sa grand-mère, tout ce petit monde sans grande personnalité à l’exception peut-être de sa mère, Gloria, féministe engagée et réellement dévastée par la disparition de sa fille, une mystérieuse prostituée et d’autres personnalités hautes en couleurs. En revanche celle de la jeune fugueuse se précise, marginale certes mais à l’activité sexuelle débordante et il apparaît que cette disparition pourrait bien être liée à des meurtres inexpliqués.

    A l’occasion de ce roman percutant et sombre, l’auteure se penche sur la jeunesse actuelle, coincée entre désillusion, violence et révolte, sans véritable but et surtout sans boussole dans une société elle-même un peu perdue. Lucie Toledo est une femme attachante qui prend son travail à cœur et entend bien retrouver Valentine jusque dans les bas-fonds de cette société parisienne et même barcelonaise.

    J’ai abordé l’univers créatif de Virginie Despentes il y a peu. Son premier roman « baise-moi » m’avait surpris par son style cru et peu littéraire. Sa manière d’écrire a apparemment évolué, plus fluide et spontané. Je suis en effet attaché au fait que le roman doit être le miroir de son époque et refléter la société dans laquelle il s’inscrit. Là, notre auteure est bien dans ce rôle et elle la dépeint comme elle est, violente, insécuritaire, pleine de déviances et d’injustices notamment chez les jeunes qui sont perturbés par la drogue, les fake-news, le harcèlement sexuel qui hypothèquent leur avenir, les déstabilisent

    Même s’il n’est pas catalogué ainsi, c’est une sorte de roman policier mais qui présente une dimension sociale et politique, n’hésitant pas à aborder des sujets comme la sexualité, la pornographie, la violence faite aux femmes. Il s’inscrit dans une société en pleine mutation et c’est sans doute ce qui a motivé le prix Renaudot et la position de finaliste au prix Goncourt de 2010.

     

    J’ai lu ce roman jusqu’au bout par respect pour le travail de l’auteure mais j’ai eu beaucoup de mal à entrer dan son univers créatif.

     

     

  • Baise-moi . Virginie Despentes

     

    La feuille Volante n° 2033 – Janvier 2026.

     

    Baise-moi – Virginie Despentes – Florent Massot éditeur (1994).

     

    C’est le hasard qui fait se rencontrer Nadine et Manu, deux jeunes banlieusardes marginales des « quartiers ». Pour survivre Nadine se prostitue et Manu est actrice dans les films porno. Après le viol de Manu, elles se croisent après avoir chacune commis leur premier crime, Nadine a étranglé sa colocataire et Manu a tué un voyou qui avait défiguré son copain au vitriol. Dans cette situation peu ordinaire elles décident de se lancer ensemble à travers la France dans une cavale à la fois violente et désordonnée faite de beuveries, de racolage, de meurtres gratuits. Le « bourgeois » est leur victime favorite et c’est chez un architecte qu’elles choisissent d’exercer leurs talents en l’assassinant mais lors d’un braquage Manu est tuée et Nadine, déterminée à se suicider est arrêtée par la police.

    Ce roman qui est le premier de l’auteure, est paru en 1994 après pas mal de refus de la part des éditeurs, n’obtient qu’un succès discret jusqu’à sa médiatisation à la télévision ce qui lui permet de voir ses ventes s’envoler. C’est en 2000 que Virginie Despentes et Coralie Trinh Thi réalisent un film inspiré par ce roman et bien accueilli à l’international.

    Que dire de ce livre qui sort carrément du champ traditionnel de la littérature sinon qu’il est entre autres l’image de notre société actuelle, désarticulée, ultraviolette, insécuritaire, qui s’en prend aux plus faibles, où le sexe n’est plus tabou mais un véritable moyen pour parvenir à ses fins, où la femme n’est plus une victime mais un véritable acteur dans le domaine de la vengeance jusques et y compris si celle-ci s’abstient de la morale et des justifications. C’est peu dire qu’il bouscule les «critères  esthétiques» du genre notamment dans l’écriture, brute, sans la moindre recherche littéraire. Le titre un peu racoleur peut être considéré comme une invitation à la lecture, au moins il n’est pas équivoque et on se doute bien qu’on n’est pas dans « Alice au pays des merveilles ». C’est peut-être une manière de provocation mais le texte est surtout un refus de la normalité, une valse entre Éros et Thanatos, l’alcool et la drogue en plus, une prose évoquant des mains de femmes dispensant à la fois le plaisir et la mort. Il y a dans la conduire meurtrière de Nadine et de Manu une sorte de posture de justicière, notamment dans le meurtre de l’architecte, un peu comme si elles prenaient, toutes choses égales par ailleurs, la dimension symbolique des « Furies » romaines et qu’ainsi elles combattaient à travers lui l’ensemble de la société dont elles sont les exclues. Dans cette séquence qui tranche sur leurs pratiques habituelles faites de spontanéité meurtrière, il y a un minium de préparation et de mise en scène. C’est un peu comme si ces « serial-killeuses » étaient impressionnées par leur future victime à qui elles parlent et bien entendu mentent. Il y a même une sorte de tentative d’explication entre eux, (de séduction?) et elles finissent même par justifier leur acte. Je ne suis même pas sûr que l’épilogue, la mort de Manu, la capture de Nadine par la police bien absente de cette aventure, ait une dimension morale tant cette histoire sort de l’ordinaire.

    J’aime lire des romans et celui-ci bouscule un peu les codes et j’en ai été un peu étonné. Après tout j’ai assez écrit dans cette chronique qu’un des rôles du roman est d’être le reflet de la société dans laquelle il s’inscrit. C’est donc une occasion de « penser contre moi-même » et je juge cela plutôt bien. Si j’ai eu quelques difficultés à lire jusqu’à la fin j’ai quand même poussé ma lecture au bout ne serai-ce que par respect pour le travail de l’auteure mais aussi pour m’en faire une idée puisqu’elle est ainsi entrée dans « la littérature » contemporaine. Ce livre détonne en effet mais la littérature, quoiqu’on puisse en penser, n’est pas une discipline figée et il n’a pas manqué, au cours de son histoire, d’écrivains pour la faire sortir de son carcan intellectuel, lui donner un souffle populaire, étonnant, déjanté, voire carrément extravaguant, invitant le lecteur à voir les choses autrement .

    Je suis peut-être un vieux dinosaure mais pour moi la lecture doit aussi être un plaisir, celui de lire quelque chose de bien écrit et qui me fasse rêver. Là, je dois bien avouer que rien de cela n’a pas été au rendez-vous.

     

     

     

  • Comment parler de faits qui ne se sont pas produits?

     

    La feuille Volante n° 2030 – Janvier 2026.

     

    Comment parler des faits qui ne se sont pas produits ? – Pierre Bayard - Les Éditions de Minuit.

     

    Avec ce titre Pierre Bayard qui n’est pas un paradoxe près continue de s’interroger sur le monde qui l’entoure. D’emblée, et de la part de l’ écrivain qu’il est, la question peut étonner. En effet c’est un peu l’apanage de certains auteurs que de raconter des histoires qui ne se sont jamais produites et qui ne se produiront jamais, les gens pressés appellent cela de la fiction, et les lecteurs, entre crédulité et doute, reçoivent ce récit avec bienveillance. Qu’est ce en effet qu’un roman si ce n’est que la création artificielle de décor et de situations dans lesquels évoluent des personnages qui n’existent pas ou à qui l’on prête des réactions qu’ils n’auraient jamais eues. Cela amène notre auteur, à l’occasion de quelques exemples, à réfléchir sur la créativité du romancier et à se pencher sur la « vérité littéraire » de situations qui n’existent que grâce à lui où il mêle parfois réalité et imagination. Il réalise un texte qui à la fois est l’expression de son message et de ses états d’âme en espérant que son lecteur entrera dans sa démarche. Il s’agit donc là d’une « vérité subjective » que le lecteur peut soit recevoir en l’état soit mettre en doute. D’autre part, les romanciers peuvent parfaitement inventer des circonstances qui n’ont jamais existé ne serait-ce que pour se mettre en valeur, donné après coup une sorte d’unité ou d’importance à leur œuvre et ces mensonges répétés à l’envi, et qui plus est écrits, peuvent suffire dans l’esprit de leur auteur, et donc de leurs lecteurs, pour se transformer en vérité. Pierre Bayard donne l’exemple du poète-diplomate Saint-John Perse, Prix Nobel de Littérature, qui réécrivit en l’enrichissant une partie de son œuvre poétique et épistolaire dans le souci d’unité créatrice et dans celui de laisser à la postérité une image de génie visionnaire. C’est là un bon exemple de faits dont on parle toujours mais qui ne se sont jamais produits. De même Pierre Bayard évoque la vie sexuelle mouvementée et complexe de la diariste Anaïs Nin qui se caractérise par un grand nombre d’amants mais aussi par une inflation constante de mensonges même s’il préfère y voir une « pulsion narrative » générateur du plaisir complice de ses lecteurs. Je me souviens de mes lointaines études où le jeune Chateaubriand s’embarque pour le Nouveau Monde en principe à des fins géographiques. Il décrit entre autres les rives du Meschacebé (Missisipi) en Louisiane où il est pratiquement admis qu’il n’a jamais mis les pieds. De même Le « Livre des merveilles » de Marco Polo a suscité de vives polémiques. D’autre part, la tentation est grande pour un écrivain de vouloir recomposer le réel en présentant comme vraisemblables des faits qui n’ont jamais existé et ce d’autant plus qu’il s’adresse dans son récit à cette part de nous-mêmes héritée de l’enfance où on aime croire aux contes de fée et qui accueille ainsi favorablement la fiction.

    Dans le domaine politique qui est le lieu privilégié du mensonge, notre auteur voit de la part du commun des mortels un sentiment de crédulité extrême, un état d’aveuglement, une sorte de besoin de croire qui participe de ce discours à propos de faits inexistants. En pédagogue avisé il entreprend, à l’aide d’exemples concrets qui eux se sont produits de dispenser certains conseils pour ne pas tomber ans ce genre de piège. Résister à la panique collective en n’écoutant pas son imagination est la première d’entre elles, la crédibilité extrême pouvant nourrir une rumeur persistante parmi la population, alimentée elle-même par la lâcheté humaine en est une autre.

    Et notre auteur d’en appeler au droit qui est le nôtre dans une société démocratique de rêver et de faire rêver, de raconter des histoires par la pratique de l’invention de mondes parallèles comme pendant de la réalité quotidienne pas toujours belle ; ;

    J’ai toujours plaisir à lire Pierre Bayard.

  • Zoc - Jade Khoo

    N°1703 – Janvier 2023

     

    ZOC – Jade Khoo – Dargaud.

     

     

    Voulez-vous tout savoir sur la formation des nuages ou sur l’art de résoudre les problèmes créés par les inondations ?

    Zoc est une jeune fille bien ordinaire, pas tant que cela cependant puisqu’elle a la faculté d’attirer l’eau par la tresse de ses cheveux. Ce détail et plutôt embarrassant et pas vraiment porteur d’avenir pour un futur métier. Pourtant elle est animée des meilleures intentions et cherche surtout à faire le bien autour d’elle. L’occasion lui en est donnée par une inondation dans une région qu’elle est invitée à assécher. Elle croise Kael, un garçon qui porte le feu en lui et cela ressemble à une belle rencontre comme il nous en arrive parfois.

    Pour moi cela ressemble à un conte pour enfants dans lequel je ne suis que très peu entré à cause du graphisme sans doute et assurément aussi de mon âge sans doute, une histoire irréelle bien éloignée d’une réalité quotidienne où la règle du jeu n’a rien de si altruiste, malheureusement !

     

     

     

  • L’étoile brisée – Nadeije Laneyrie-Dagen

    N° 1561 - Juillet 2021

     

    L’étoile brisée – Nadeije Laneyrie-Dagen – Gallimard.

     

    Je remercie les éditions Gallimard et Babelio de m’avoir permis de découvrir ce roman exceptionnel.

     

    C’est une grande fresque historique, sociologique et ethnographique (j’ai lu avec plaisir notamment ce qui concerne les Tupinambas) où la richesse de la documentation le dispute à l’imagination la plus passionnée. Ici, au début, le lecteur est transporté dans un petit port espagnol, à la toute fin du Moyen-Age, où, après une période de cohabitation, les catholiques se sont mis à haïr les juifs et à les persécuter au motif qu’ils étaient un peuple déicide. Ainsi, pour sauver ses deux fils, Yehohanan et Yehoyakim, la famille Cocia les envoie sur les route de l’Europe. Ce roman relate leurs errances et c’est donc l’occasion de vivre l’ambiance de cette aube de la Renaissance qui commence à contester la toute puissance de l’Église catholique qui a baigné le Moyen-Age avec ses rituels incontournables et omniprésents, ses abus, l’intolérante Inquisition et son cortège d’ordalies, de « questions », de bûchers, et de tortures, les massacres de juifs, leur fuite, parfois leur conversion forcée ou l’abandon de leur identité pour survivre et continuer à exister et à commercer malgré la haine des chrétiens. Grâce à de nombreuses sagas que nous conte l’auteure, le lecteur voyage dans tout le monde connu, de l’Espagne à la Toscane, de la France à l’Allemagne, de l’Angleterre à Venise et aussi dans les contrées inconnues de l’Amérique, croise la mort et connaît des voyageurs émouvants au destin parfois étonnants que ce genre d’époque est capable d’engendrer. C’est le cas de Tyterogat, esclave indienne devenue Maria Canar, maîtresse d’Americo Vespucci puis son épouse. Yehohanan devenu Juan depuis de sa conversion au christianisme, fils de cordonnier et petit-fils de rabbin, deviendra marin, pilote et cosmographe, compagnon de Vespucci et de Colomb, puis reviendra Yahia, réfugié séfarade en Afrique, dessinateur de cartes destinées à l’empire ottoman. Son frère sera le médecin de Luther ...Ils sont croiser d’autres personnages, ce qui donne à ce roman une sorte d’unité, une dimension un peu vertigineuse à cause du temps qui passe apaise parfois les tensions, et confère assurément un intérêt supplémentaire au récit.

    Des destins, grands ou petits se font et se défont, des vies se déroulent, des amitiés se nouent et se dénouent, des amours se tissent, des unions se créent, autant d’aventures personnelles faites de frasques ou de vertu, avec secret ou tapage, dans la vie ou dans la mort, autant d’histoires individuelles qui s’inscrivent dans celle plus grande de l’humanité. Le texte invite le lecteur à Florence pour le supplice de Savonarole, suit l’étonnant destin de la famille Vespucci, celui d’Amerigo et de son aventure américaine, évoque les guerres menées en Méditerranée contre les musulmans et la pratique de l’esclavage. Il assiste au partage des terres nouvelles entre le Portugal et l’Espagne, aux querelles sur les cartes, aux interprétations divergentes qu’on peut donner aux terres nouvellement conquises, et notamment l’Inde, à cause des richesses potentielles qu’on en espère, de leur peuplement afin de mieux les exploiter et de la nécessité de les évangéliser. Il est l’invité des joutes en temps de paix grâce auxquelles on se prépare à la guerre, est informé des mariages arrangés entre les nobles ou les importants négociants pour des questions d’intérêt, des dotes qu’on discute âprement, connaît le sort des enfants non désirés qu’on abandonne en les déposant le matin à la porte d’un hospice, celui des filiations parfois douteuses, celui des épouses innocentes livrées lors de la nuit de noces à la violence d’un époux souvent plus vieux, seulement désireux de vérifier que sa promise est vierge, qu’elle a encore ce pucelage indispensable à une alliance légitime et qu’elle ne sera destinée qu’à porter sa future descendance masculine. Il est le témoin des grands changements de mentalités, de la moralité discutable de certains ecclésiastiques, du trafic de l’Église autour des reliques et des indulgences pour financer la future basilique de Rome et qui précipitera le schisme protestant de Luther et ses changements radicaux, l’affirmation, contre l’avis de Ptolémée, de la rotondité de la terre, de sa rotation sur elle-même et de sa révolution autour du soleil, de la représentation artistique des corps nus, de la dissection des cadavres humains, du doute qui s’insinue chez certains penseurs sur l’existence même de Dieu. Il voit les luttes ordinaires menées depuis toujours par les hommes pour obtenir le pouvoir ou la fortune et qui pour cela engendrent les pires ignominies et la tentative des femmes pour s’affirmer face à eux parce que, sans elles, point de plaisirs des sens, point de descendance et donc de dynastie ou de successeur dans le commerce. 

     

    Le livre refermé, j’ai eu, comme à chaque fois que je lis une saga, l’image de la condition humaine avec cette extraordinaire volonté de faire prévaloir la vie qui est unique et malheureusement parfois inique, avec sa difficile quête du bonheur et de la survie dans les périodes troublées. Dans ce genre de récit au long cours on est toujours confronté au sens de la famille, au mensonge, à l’hypocrisie, à la liberté, au destin, à la volonté des autres, aux nombreux paradoxes de la vie qui pour les uns est belle et pour d’autres un fardeau mais dont chacun n’est ici-bas qu’usufruitier, avec la mort au bout du chemin après les espoirs, les illusions, les échecs qui la jalonnent. Il y a le parcours individuel avec ses parts d’ombres, la trace qu’il laisse dans le souvenir des autres, le temps qui passe et le vertige qu’il imprime en nous, la mémoire des choses avec ses regrets et ses remords, la certitude que nous ne sommes ici que de passage, sans autre horizon que la contingence.

     

    Ce remarquable roman fait 740 pages mais je l’ai lu avec grand plaisir grâce notamment à la fluidité du style de l’auteure, sans que l’ennui ou la lassitude ne s’invitent dans ma lecture. Cet ouvrage très pédagogique transforme le lecteur en un grand observateur de cette période de l’humanité qui mérite bien son nom de Renaissance après les années d’obscurantisme religieux et social du Moyen-Age.

  • L’étoile brisée – Nadeije Laneyrie-Dagen

    N° 1561 - Juillet 2021

     

    L’étoile brisée – Nadeije Laneyrie-Dagen – Gallimard.

     

    Je remercie les éditions Gallimard et Babelio de m’avoir permis de découvrir ce roman exceptionnel.

     

    C’est une grande fresque historique, sociologique et ethnographique (j’ai lu avec plaisir notamment ce qui concerne les Tupinambas) où la richesse de la documentation le dispute à l’imagination la plus passionnée. Ici, au début, le lecteur est transporté dans un petit port espagnol, à la toute fin du Moyen-Age, où, après une période de cohabitation, les catholiques se sont mis à haïr les juifs et à les persécuter au motif qu’ils étaient un peuple déicide. Ainsi, pour sauver ses deux fils, Yehohanan et Yehoyakim, la famille Cocia les envoie sur les route de l’Europe. Ce roman relate leurs errances et c’est donc l’occasion de vivre l’ambiance de cette aube de la Renaissance qui commence à contester la toute puissance de l’Église catholique qui a baigné le Moyen-Age avec ses rituels incontournables et omniprésents, ses abus, l’intolérante Inquisition et son cortège d’ordalies, de « questions », de bûchers, et de tortures, les massacres de juifs, leur fuite, parfois leur conversion forcée ou l’abandon de leur identité pour survivre et continuer à exister et à commercer malgré la haine des chrétiens. Grâce à de nombreuses sagas que nous conte l’auteure, le lecteur voyage dans tout le monde connu, de l’Espagne à la Toscane, de la France à l’Allemagne, de l’Angleterre à Venise et aussi dans les contrées inconnues de l’Amérique, croise la mort et connaît des voyageurs émouvants au destin parfois étonnants que ce genre d’époque est capable d’engendrer. C’est le cas de Tyterogat, esclave indienne devenue Maria Canar, maîtresse d’Americo Vespucci puis son épouse. Yehohanan devenu Juan depuis de sa conversion au christianisme, fils de cordonnier et petit-fils de rabbin, deviendra marin, pilote et cosmographe, compagnon de Vespucci et de Colomb, puis reviendra Yahia, réfugié séfarade en Afrique, dessinateur de cartes destinées à l’empire ottoman. Son frère sera le médecin de Luther ...Ils sont croiser d’autres personnages, ce qui donne à ce roman une sorte d’unité, une dimension un peu vertigineuse à cause du temps qui passe apaise parfois les tensions, et confère assurément un intérêt supplémentaire au récit.

    Des destins, grands ou petits se font et se défont, des vies se déroulent, des amitiés se nouent et se dénouent, des amours se tissent, des unions se créent, autant d’aventures personnelles faites de frasques ou de vertu, avec secret ou tapage, dans la vie ou dans la mort, autant d’histoires individuelles qui s’inscrivent dans celle plus grande de l’humanité. Le texte invite le lecteur à Florence pour le supplice de Savonarole, suit l’étonnant destin de la famille Vespucci, celui d’Amerigo et de son aventure américaine, évoque les guerres menées en Méditerranée contre les musulmans et la pratique de l’esclavage. Il assiste au partage des terres nouvelles entre le Portugal et l’Espagne, aux querelles sur les cartes, aux interprétations divergentes qu’on peut donner aux terres nouvellement conquises, et notamment l’Inde, à cause des richesses potentielles qu’on en espère, de leur peuplement afin de mieux les exploiter et de la nécessité de les évangéliser. Il est l’invité des joutes en temps de paix grâce auxquelles on se prépare à la guerre, est informé des mariages arrangés entre les nobles ou les importants négociants pour des questions d’intérêt, des dotes qu’on discute âprement, connaît le sort des enfants non désirés qu’on abandonne en les déposant le matin à la porte d’un hospice, celui des filiations parfois douteuses, celui des épouses innocentes livrées lors de la nuit de noces à la violence d’un époux souvent plus vieux, seulement désireux de vérifier que sa promise est vierge, qu’elle a encore ce pucelage indispensable à une alliance légitime et qu’elle ne sera destinée qu’à porter sa future descendance masculine. Il est le témoin des grands changements de mentalités, de la moralité discutable de certains ecclésiastiques, du trafic de l’Église autour des reliques et des indulgences pour financer la future basilique de Rome et qui précipitera le schisme protestant de Luther et ses changements radicaux, l’affirmation, contre l’avis de Ptolémée, de la rotondité de la terre, de sa rotation sur elle-même et de sa révolution autour du soleil, de la représentation artistique des corps nus, de la dissection des cadavres humains, du doute qui s’insinue chez certains penseurs sur l’existence même de Dieu. Il voit les luttes ordinaires menées depuis toujours par les hommes pour obtenir le pouvoir ou la fortune et qui pour cela engendrent les pires ignominies et la tentative des femmes pour s’affirmer face à eux parce que, sans elles, point de plaisirs des sens, point de descendance et donc de dynastie ou de successeur dans le commerce. 

     

    Le livre refermé, j’ai eu, comme à chaque fois que je lis une saga, l’image de la condition humaine avec cette extraordinaire volonté de faire prévaloir la vie qui est unique et malheureusement parfois inique, avec sa difficile quête du bonheur et de la survie dans les périodes troublées. Dans ce genre de récit au long cours on est toujours confronté au sens de la famille, au mensonge, à l’hypocrisie, à la liberté, au destin, à la volonté des autres, aux nombreux paradoxes de la vie qui pour les uns est belle et pour d’autres un fardeau mais dont chacun n’est ici-bas qu’usufruitier, avec la mort au bout du chemin après les espoirs, les illusions, les échecs qui la jalonnent. Il y a le parcours individuel avec ses parts d’ombres, la trace qu’il laisse dans le souvenir des autres, le temps qui passe et le vertige qu’il imprime en nous, la mémoire des choses avec ses regrets et ses remords, la certitude que nous ne sommes ici que de passage, sans autre horizon que la contingence.

     

    Ce remarquable roman fait 740 pages mais je l’ai lu avec grand plaisir grâce notamment à la fluidité du style de l’auteure, sans que l’ennui ou la lassitude ne s’invitent dans ma lecture. Cet ouvrage très pédagogique transforme le lecteur en un grand observateur de cette période de l’humanité qui mérite bien son nom de Renaissance après les années d’obscurantisme religieux et social du Moyen-Age.

  • Comment parler des livres q'on n'a pas lus - Pierre Bayard

     

    La feuille Volante n° 2029 – Janvier 2026.

     

    Comment parler des livres qu’on n’a pas lus – Pierre Bayard - Les Éditions de Minuit.

     

    Nous avons tous connu des hommes et des femmes qui n’achètent le dernier prix Goncourt que pour le mettre en évidence dans leur salon et ainsi épater leurs invités, mais évitent d’en parler simplement parce qu’ils ne l’ont pas ouvert. On imagine bien les commentaires qu’ils peuvent en faire surtout si leur interlocuteur lui non plus ne l’a pas lu ! Pierre Bayard qui n’est pas à un paradoxe près et qui, dans son œuvre, est déjà revenu sur nombre d’idées reçues, s’empare, non sans humour, de ce phénomène, l’analyse à sa manière, l’illustre d’exemples puisés dans la littérature et dans le cinéma qui corroborent son propos. Il donne ses conseils d’autant plus éclairés qu’il avoue avoir eu l’occasion de devoir parler de livres qu’il n’avait pas lus. Universitaire et professeur de littérature, milieu dans lequel l’exhibition de sa culture est la règle, il est en effet censé avoir sur le sujet une connaissance complète et ce d’autant plus que ses fonctions le mettent en situation de parler de livres qu’il n’a pas lus et qu’il avoue par ailleurs être « peu lecteur » ou simplement adepte du simple « survol » d’un livre.

    C’est un vaste programme que celui qu’il se propose d’étudier puisque, paraître cultivé est un critère important dans notre société où la non-lecture est une sorte de tabou mais compte tenu du nombre de livres à notre disposition, classiques ou récemment publiés, il est difficile d’avoir tout lu et il m’apparaît qu’il n ‘y a pas de honte à avouer qu’on ignore tel ou tel livre… quant à en parler c’est autre chose. Ainsi évoque-t-il l’hypocrisie qui préside à ces conversations entre non-lecteurs d’un même ouvrage puisque, note-il également, cette situation est plus habituelle qu’il n’y parait. L’allusion qu’il fait à l’œuvre de Balzac est particulièrement illustrative. D’ailleurs les gens de ma génération, quand ils étaient potaches, ont bien dû, dans leurs dissertations, pratiquer cet exercice, avec le secours du « Lagarde et Michard ».

    Notre auteur remarque avec pertinence qu’il n’est pour autant pas nécessaire d’avoir lu un livre pour pouvoir en parler et que l’attention qu’on peut porter aux adaptations cinématographiques ou théâtrales et aux commentaires qui en ont été faits par d’autres peut parfaitement suffire. On peut même supposer qu’ils incitent à lire les livres dont ils’agit. Notons avec lui que cette « appropriation » des avis extérieurs, forcément subjonctifs, illustre cette hypocrisie mais prive le lecteur de l’occasion unique de se faire son propre avis.

     

    Cela faisait longtemps que j’avais envie de découvrir ce livre. Je ne sais si j’ai compris la totalité de son propos, mais assurément je l’ai lu jusqu’à la fin ce qui, selon moi, me permet quand même de m’en faire une idée et de nourrir mon propos. Mon éventuel lecteur ne m’en voudra pas de saisir cette occasion pour préciser que cette chronique, créée au siècle dernier et consacrée notamment aux commentaires de livres, a toujours été nourrie d’ouvrages que j’ai tous lus intégralement notamment par respect du travail de l’auteur, l’écriture étant à mes yeux une démarche bien différente d’une recherche de notoriété.

    J’ai déjà écrit ici tout l’intérêt que je porte à l’œuvre de Pierre Bayard et, comme d’habitude, j’avoue avoir aimé ce moment de lecture.

     

    © Hervé GAUTIER

     

  • Les saisons de ma mémoire - Dany Dick-Chabrut

    N°1990 – Juillet 2025.

     

    Les saisons de ma mémoire – Dany Dick-Chabrut – Arkane éditions.

     

    Vieillir ce n’est pas seulement mesurer le poids des années qui rendent plus pénibles les mouvements du quotidien, c’est aussi arpenter le souvenir de ce parcours terrestre avec ses joies, ses victoires, ses jalons, ses épreuves, ses deuils, ses regrets... Avec des photos jaunies, Coco, 89 ans refait avec son amie Rose, 87 ans ce chemin à l’envers, convoque le passé avec la naïveté et les non-dits de leur enfance commune, la nostalgie que distille ces souvenirs face au progrès en marche tout en collationnant ces petits gestes d’autonomie et de liberté qu’elle pose avec gourmandise pour s’affirmer elle-même, en prenant conscience que le temps a passé, que ce monde a changé trop vite, que, même si’ elle n’est pas encore bonne pour l’ EHPAD, elle n’y a plus vraiment sa place. Elle met le doigt sur la transformation des générations avec l’évolution des mentalités, sur le fait que les êtres humains ne sont plus appréciés qu’à l’aune de leur rentabilité, avec en prime l’incompréhension et la suffisance des plus jeunes, les anciens, rendus fragiles et dépendants et qui ne sont plus regardés que comme une charge pour la société.

    L’auteure nous invite à ce cheminement dans un passé pas si lointain, avec toute la volonté collective de construire un monde neuf et prospère mais qui laisse de plus en plus la place à une société en pleine mutation, devenue folle et égoïste qui a perdu ses repères , ses boussoles et aussi pas mal de ses valeurs anciennes à l’image de l’école qui portait en elle le respect de l’autorité et l’envie d’apprendre. Ce récit est plein de mélancolie, de sentiments éprouvés par un être humain face à la marche inexorable du temps dont les changements se déclinent en modernité mais aussi en incivilités, volontés de destruction, solitudes, désillusions et marginalisations. C’est un constat amer et sans concession de notre société amnésique, fracturée, sans véritable espoir de changement tant les choses sont figées dans l’immobilisme, vouée à l’injustice, à l’oubli, minées par l’appât du gain, confortées par les certitudes immuables, définitives, dans une Histoire qui menace de bégayer.

    C’est aussi l’opposition de deux personnalités avec ses côtés contradictoires. Coco déplore ces transformations, l’abandon de la terre traditionnelle source de richesse, mais elle l’a pourtant quittée pour faire une belle carrière de cadre dans un grande entreprise et ainsi participer à ce mouvement irréversible. Rose, son amie, plus artiste et créatrice, qui a mené son parcours différemment, s’est polarisée sur la famille, ses incohérences et ses frustrations, sur les incongruités du couple. Trop idéaliste sans doute elle a refusé de donner la vie à un enfant, de le précipiter dans ce chaos. Elle a cultivé son indépendance, sa liberté de femme, maîtresse autant des anagrammes que des recettes de cuisine. Pourtant il y a entre elles une complicité mêlée au fatalisme et leur regard posé sur le monde, à la fois désabusé et paisible, s’accommode de ces petits plaisirs et de de l’humour face aux douleurs et à la fin de vie, au temps qui fuit, à la dégradation des corps, à la perte de mémoire, toutes ces choses qu’il faut accepter, à l’effacement progressif, à l’abandon seulement interrompu par la volonté de s’adapter, à la modernité et la pratique du soliloque, simples artifices pour faire oublier l’inévitable mort qui veille, simplement parce que la jeunesse éternelle n’existe pas.

    Manipuler des photographies n’est jamais neutre. Cette incursion dans le passé ravive les souvenirs, entretient les spéculations, mais aussi la culpabilité de n’avoir pas fait ou pas dit ce qu’il fallait à un moment précis et cela pourrit la vie. Les clichés, qu’ils soient de famille ou de classe figent le temps et représentent des gens qui souvent ne sont plus là, évoquent les arcanes du passé avec son lot de bons et de mauvais moments vécus, de bonnes et de mauvaises personnes rencontrées avec, en contre-point, la recherche légitime du bonheur .

    En forme d’épilogue, il y a cette constatation que la France, notre pays, s’est fait dans l’effort et la souffrance, que les femmes y ont pris leur part et qu’il convient qu’elles revendiquent leur place dans cette lutte en s’affirmant contre les hommes, en sortant de leur rôle traditionnel lié aux anciennes normes. Cela dit, cette volonté de changer la vie peut paraître une splendide illusion face aux temps qui changent , face au temps qui passe.

     

    En lisant le titre de ce livre je m’attendais à autre chose, une exploration de la mémoire intime de l’auteure, un bilan de sa vie. Il y a certes un plongeon dans le passé de Rose et de Coco, à l’invite des clichés jaunis qui défilent sous leurs yeux et qui font revivre leur jeunesse et leurs fantômes, les hommes qui les ont aimées et le vide laissé par leur absence, par leur fuite parfois et qui ressemble à un échec, entre fantasmes et désillusions. Pour le reste, je partage le regard posé sur le monde, l’évocation des méandres du passé, l’amnésie de cette société, ses dérives et ses espoirs d’amélioration, à cause de mon âge sans doute.

    C’est agréablement écrit et l’auteure s’attache facilement son lecteur.

     

    Écrire un livre est dans la vie de son auteur(e), un moment fort. La dédicace est souvent laconique, économe en mots. Celle qui débute cet ouvrage me paraît originale et digne d’intérêt pour sa rédaction même, par son message aussi. Quant à la paix, nous la méritons tous.

     

    © Hervé GAUTIER – Juillet 2025.

     

    http://hervegautier.e-monsite.com

     

     

     

     

  • Si peu de terre tout - James Sacré

     

    La feuille Volante n° 2027 – Janvier 2026.

     

    Si peu de terre, tout. – James Sacré – Éditions le dé bleu.

     

    On a multiplié les prix Goncourt (des lycéens, des détenus, du premier roman, de la nouvelle…). Tout ce qui peut favoriser la lecture est bienvenu dans un pays qui, en principe, incarne la culture. Le Goncourt de la poésie Robert Sabatier qui récompense un poète pour l’ensemble de son œuvre et non pour un recueil en particulier a été décerné en 2025 à James Sacré. Cette chronique qui au départ a été dédiée aux poètes ne pouvait être indifférente à cette distinction qui couronne ainsi un poète majeur.

    L’auteur explore ici le territoire de son enfance vendéenne et c’est à cette géographie intime, la maison, le jardin où résonnent des noms de fruits, le village auquel il se réfère, avec son épicerie et sa porte qui tinte, où les odeurs de lentilles se marient aux couleurs des bonbons comme une tapisserie maladroite, sollicitant sa mémoire, mêlant ainsi avec ses mots le passé et le présent. Il convoque les odeurs, les images, celles des arbres, celles de la cour d’école et des culottes courtes, des genoux écorchés, celles des lessives d’antan mêlées à une voix maternelle, celles du linge plié dans les armoires, du foin coupé, du bois pourri, de l’eau fraîche du lavoir abandonné, des pierres sèches, des mottes d’herbe, des murs, la ronde des saisons, le patois chantant... C’est tout un univers paysan, avec la rouille des outils, la poussière du vieux hangar, gardien des rituels, des gestes du travail de la terre dur et ingrat, à l’image de cette sculpture simple et brute qui figure sur la couverture du recueil. Il y a ces matins bleus, la nuit noire et fragile, « la nuit comme un immense alexandrin sans rive », ces moments d’insomnie dédié à l’amour, au souvenirs fugaces que l’auteur fixe sur la feuille blanche parce que l’écriture naît ainsi de cet impalpable hasard, baigné par l’émail des yeux, le soleil d’un sourire ou la chaleur d’un corps. D’un mot, même anodin, surgi dans la veille nocturne et ceux qui le suivent, tressés avec l’encre de la mémoire, font naître lentement un poème « comme une pendule qui retarde » dont on ne sait pas ce qu’il deviendra. Reviennent aussi les relents de collège, de ses salles d’études, de ses blouses grises et de ses pauvres tentatives d’écriture souvent froissées et vouées à l’oubli. Ce recueil revient le mot « rouge », celui des toits mais pas seulement, de la souffrance aussi parce que l’écriture en est aussi une et le poème, résultat de «grands cris ramassés dans la vie », qui collationne les moments de désarroi, peut se révéler comme un leurre et tout le doute qui va avec, qu’ « écrire, est-ce que ce n’est pas quand même, s’égarer dans le toujours même bleu silencieux ? »

    Le bocage de Vendée que le remembrement a trahi a changé ses silences et ses salissures de terre, la boue des chemins creux aux éphémères formes qui titilent l’imaginaire, la poussière sèche des champs et les labours comme une page d’écriture contre la lumière d’Aix-en Provence Il reste le bleu du ciel et la couleur délavée des vêtements de travail du père et le souvenir des « petites prunelles bleues le goût des lumas grillés dans les brûlots », la revendictions de ses origines (« Je suis né entre le mufle des vaches et le parfum des pariries ») ou les hésitations d’une tapisserie d’enfance faite de points de laine, de doutes et de patience. La trame de ce travail évoque celle du temps qui passe et de la mort qui vient.

    La poésie de James Sacré est spontanée, sans artifice, loin des règles de la prosodie classique, plus inspirée du parler populaire, articulée en strophes un peu bousculées, comme autant de révoltes sourdes mais qui prête au lecteur un discours humain, un peu mélancolique et solitaire.

  • Je voudrais que quelqu'un m'attende quelque part - Anna Gavalda

    N°463 - Octobre 2010

    Je voudrais que quelqu'un m'attende quelque part – Anna Gavalda.

    Pour moi, cet auteur n'était qu'un nom et je n'avais rien lu d'elle. La nouvelle est un genre qui me plaît bien et le titre a quelque chose de d'attirant, à la fois plein d'espoir et d'amour déçu, bref du quotidien, de l'humain, un livre qui parle sans prétention de chacun d'entre nous avec ses aspirations et ses échecs.

     

    Les douze nouvelles se succèdent et se déclinent sur le thème de l'amour déçu, contrarié ou hésitant. La première, une scène de drague ordinaire mais à St Germain des Prés quand même! Les autres sont de la même veine, celui qui attend, sinon le grand amour, à tout le moins la bonne fortune et un bon moment à passer. Pourquoi pas? Les autres ont ce petit côté déprimant de celui qui attend quelque chose ou quelqu'un et qui est frustré parce qu'il n'a pas de chance ou pas assez de culot? Il y a aussi cette histoire de viol qui tourne mal ou d'envie d'enfant insatisfaite, ces histoires ordinaires qui ne le sont pas forcément...On peut lire aussi cette solitude qui irrigue tellement nos sociétés pourtant pleines de médiatisation, qui fait en tout cas partie intégrante et définitive de la condition humaine... et le mal de vivre qu'elle sous-tend. L'opposition entre deux frères, même pour la « possession » d'une fille, l'usure du couple qui entraîne le silence, l'indifférence ou la haine, le temps qui passe, la maladie, les regrets et les remords, les fantasmes tissés par les hommes à propos des femmes (les seins en sont souvent l'objet sous la plume de l'auteur), cela existe aussi et personnellement je trouve cela plutôt bien. Toutes ces choses appartiennent à la vraie vie. Après tout les thèmes préférés de la littérature sont toujours la vie, l'amour, la mort et on n'en veut pas à l'écrivain de les décliner à l'infini. Jusque là rien à dire, le fond me paraît plutôt bien traité par l'exemple et le lecteur aime se retrouver dans les préoccupations des personnages...

     

    J'avoue que j'ai quand même été un peu déçu par le style. Je m'attendais à mieux. Ce n'est pas mal écrit mais pas bien non plus. La manière de s'exprimer est celle de tous les jours à l'aune des aventures qui y sont racontées et qui appartiennent, elles aussi, au quotidien.

     

    Cela dit, qu'attend-on d'un écrivain, qu'il nous fasse rêver avec des histoires qui n'arrivent qu'aux autres ou qu'il nous parle de notre vécu? Souhaite-t-on qu'il contrebalance le factuel par l'imaginaire? Lui demande-t-on un dépaysement bien venu où qu'il évoque pour nous un train-train déprimant que nous souhaitons fuir précisément par la lecture d'un roman qui tisse pour nous la trame d'un rêve? Souhaite-t-on qu'il nous invite à réfléchir où qu'il nous endorme avec des histoires de midinettes? Qu'il le fasse dans un style populaire, brut et sans recherche où qu'il y mette des formes même si cela passe pour un exercice de style intellectuel qu'on a parfois du mal à comprendre? Souhaite-t-on trouver dans les livres que nous lisons notre langage ou l'usage correct de notre langue? L' écrivain doit-il prendre en compte l'évolution de la langue, l'employer à son tour comme le commun des mortels, comme Racan s'inspirait du langage des « crocheteurs du port aux foins » ou l'exercer dans un classicisme parfois désuet?

     

    C'est à chacun de voir, comme dit le comique. Cela dit, on peut violer la langue à condition de lui faire de beaux enfants. Je ne suis pas sûr que cela soit le cas ici. Pour moi qui ne suis qu'un simple lecteur sans aucune prétention je goûte peu ce style brut et ce que je demande à un écrivain c'est de servir correctement notre belle langue française par un usage fidèle et si possible poétique. Là, je ne l'ai guère rencontré et je suis resté un peu sur ma faim, surtout que le nom de l'auteur, sa renommée me laissaient espérer autre chose.

     

    Mais cela doit probablement tenir à moi!

     

     

     

     

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  • El dorado - Laurent Gaude

    N°375– Octobre 2009

    ELDORADO – Laurent GAUDE- Actes Sud.

     

    Ce sont deux portraits croisés que nous livre l'auteur.

    L'un, Soleiman, un Soudanais, va faire jusqu'aux barbelés de Ceuta, un chemin cahoteux vers l' Europe, son Eldorado, un monde qui, pourtant, ne veut pas de lui. Comme ses compagnons d'infortune, il porte le devenir de toute une famille et espère trouver là-bas du travail mais, il le sait, tous ne parviendront pas au bout de ce chemin. Il est comme les autres clandestins la proie de passeurs sans scrupules et de tous ceux qui font commerce de leur espoir, et lui qui était digne et fier au départ va se découvrir, tout au long de ce voyage, solitaire, égoïste, voleur... Sa vie et son projet en dépendent et son aventure est celle du chacun pour soi, nonobstant la présence de Boubakar. Il ira pourtant jusqu'au bout de ce rêve.

    L'autre, celui du commandant Salvador Piracci qui protège depuis 20 ans les frontières de l'Europe sur les côtes de Sicile à la barre de sa frégate[« Vous êtes là pour garder les portes de la citadelle, vous êtes la muraille de l'Europe » lui a -t-on dit]. Son rôle consiste à repousser le flot toujours plus grand des candidats à l'exil qui viennent chercher en occident une autre vie, mais aussi à sauver de la mort ces malheureux abandonnés en pleine mer, sur des embarcations de fortune. Quand ils les aura ramenés à terre et remis aux autorités, ils seront renvoyés dans leur pays d'origine et la ronde recommencera. Nous avons tous dans un coin de notre mémoire leur image qu'un journal télévisé nous a, au moins une fois, donné à voir...

    Ce métier ne lui plaît guère mais, jusque là, il s'en est accommodé même s'il croisait, sans vouloir rien faire pour eux, le regard désespéré de ces hommes. Il décide pourtant de réagir à la suite de sa rencontre avec une femme rescapée d'une cruelle traversée et dont l'histoire l'émeut. Il va donc assumer ses contradictions et pour cela il quitte tout, au point de n'être plus personne, de n'avoir même plus d'identité et fait le chemin inverse de celui de Soleiman qu'il ne connaît pas, à la recherche, lui aussi, d'une autre forme d'Eldorado. Il endossera en quelque sorte le destin de ceux qu'il pourchassait!

    Lui aussi connaîtra des épreuves dans cette improbable quête et la fable, parce que c'en est une, réunira à la fin, ces deux hommes, sous l'égide de Massambalo, le dieu des émigrés et d'un collier de perles vertes, comme un talisman, comme un témoin que l'un passe à l'autre sans presque le toucher. Au bout du compte chacun trouvera ce qu'il cherche.

     

    C'est donc une histoire très actuelle que nous conte l'auteur dans un style est certes agréable et fluide. Le livre refermé, j'ai pourtant un sentiment bizarre, quelque chose comme une sorte de malaise, de tristesse parce que les grandes et généreuses idées cèdent le pas devant les réalités [ On se souvient de Michel Rocard, alors Premier ministre, déclarant à la tribune de l'assemblée Nationale que la France ne pouvait prendre toute la misère du monde], mais aussi d'incrédulité au regard de l'attitude de Piracci et du dénuement qu'il a choisi. C'est une histoire qui emprunte à l'actualité son scénario, le commandant est certes seul au monde et sa liberté est entière, mais je ne suis pas sûr de la réponse qu'il apporte soit appropriée. Il me paraît que c'est plutôt une fuite, un aveu d'impuissance, quelque chose de peu constructif en tout cas!

    Soleiman est allé jusqu'au bout de son rêve, mais il me paraît que Piracci n'est pas parvenu au bout de sa révolte et le hasard a mis fin à une quête qui aurait pu avoir un épilogue différent! Au cours de cette histoire, tous les deux se sont découverts différents de ce qu'ils croyaient être mais leur rencontre est véritablement improbable.

     

    Devant le problème éternel des pays riches qui, malgré les discours politiques officiels, se protègent des pays pauvres l'hypocrisie reste la réponse constante. Si Soleiman aura à coup sûr des imitateurs, je ne suis pas sûr que Piracci fasse des émules.

     

    ©Hervé GAUTIER – Octobre 2009.http://hervegautier.e-monsite.com

  • Le soleilde Scorta - Laurent Gaude

    N°376– Octobre 2009

    LE SOLEIL DES SCORTA – Laurent GAUDE (Prix Goncourt 2004)– Actes Sud.

     

    Il est des livres qui se lisent laborieusement mais le style fluide et poétique de Laurent Gaudé n'engendre pas, à mes yeux, ce genre d'ouvrage. J'ai vraiment pris plaisir à lire ce roman captivant, le soleil torride oppressant du sud italien, les paysages arides des Pouilles y sont partout présents autant que l'histoire ensorcelante de cette famille marquée, de génération en génération, par le malheur, la honte, l'opprobre et qui manifeste une volonté farouche de s'en sortir pour assurer aux siens de quoi vivre ![l'image de la sueur souvent évoquée symbolise à la fois la touffeur du climat et l'effort pour la vie, pour l'argent, dans cet environnement difficile]

     

    Imaginez une vieille italienne, Carmela Scorta qui, au soir de sa vie, se confie à Don Salvatore, le curé de son village de Montepuccio. Elle lui raconte la vie de cette lignée des Malcazone [les bien nommés] qui va devenir celle des Scorta, née en 1875 d'une méprise, d'une erreur sur la personne qui engendre des criminels, des voyous... Luciano d'abord, puis son fils Rocco, qui, avant de mourir fait don au vieux curé du village, et donc à l'Église, de son immense fortune acquise par le crime, à condition toutefois qu'elle l'enterre avec faste, lui et toute sa descendance. A cause de ce legs, il précipite sa femme et de ses trois enfants, dont Carmela, dans la pauvreté que seule l'émigration vers New-York peut enrayer. Malheureusement, ils doivent revenir sans avoir pu tenter leur chance sur le nouveau continent. Sur le chemin du retour, Carmela se voit remettre quelques pièces d'or par un vieil immigrant qui meurt peu après. Ayant découvert qu'elle avait le sens du commerce, elle et ses frères reviennent de ce voyage de retour plus riches qu'ils n'étaient partis... Elle ouvre un bureau de tabac à Montepuccio, le clan s'agrandit, le temps passe. Mais pour les gens du village, tous restent, malgré les mariages, des Scorta, une lignée dont chaque membre mâle a hérité de cette malédiction de l'ancêtre, mais aussi un nom que chacun choisit de conserver comme une noblesse dont il est fier [Ils sont ces « mangeurs de soleil. » comme le dit si joliment l'auteur]. Pourtant, le seul nom de cette famille inspire aux autres habitants la crainte et le respect.

     

    C'est à travers les yeux de Carmela que revit cette véritable saga familiale et c'est elle qui suscite cette évocation, tantôt avec une grande économie de mots quand elle prend la parole, tantôt avec des accents magistraux quand l'auteur prend le relais, et il ne faut rien moins qu'un tremblement de terre pour avoir raison de Carmela, « née plusieurs fois à des âges différents ». C'est symboliquement que le sol éventré du cimetière l'engloutit, comme pour souligner son attachement à cette terre, pour consacrer son appartenance à cette famille. Elle délivre son message à un ecclésiastique parce qu'il est comme elle un homme de la terre et qu'il représente Dieu. Elle le respecte pour ce qu'il est mais aussi parce qu'il lui ressemble et accepte de l'écouter pour qu'il transmette son message à sa descendance et plus précisément à Anna, sa petite-fille, pour qu'on se souvienne d'elle. Il est, lui aussi et à sa manière, un être différent, attachant!

     

    Au-delà de toutes les questions existentielles posées, tous les sujets abordés, ce roman me paraît être un hymne à la femme. Celles qui peuplent ce texte sont toutes des êtres d'exception malgré leur humilité. Elles sont irremplaçables, elles inspirent l'amour, le désir, la dignité. C'est avec elles que tout se fait et sans elles rien n'est possible. [Ainsi la continuité sera assurée par les femmes, La Muette, Carmela, Maria, Anna].

    Comme les hommes, elles parlent peu, subissent en silence leur sort sans se plaindre, se sacrifient mais restent debout, dans l'ombre. Mères, sœurs, épouses, tantes, plus que les hommes, c'est elles qui sont porteuses du message pour leur descendance, la transmission des valeurs, le respect de la parole donnée, l'hospitalité, le sens de l'honneur, la rancune aussi, le seul véritable exemple qui vaille face au temps qui passe, à l'éphémère et au tragique de l'existence, à son inutilité peut-être, aux rides qui se creusent, à la mort, à l'oubli.

     

    Elles sont l'authentique image de cette Italie pauvre mais fière. C'est par elles que se perpétue la permanence de la vie, ce sont elles qui sauvent les réalités et les apparences, malgré la turpitude des hommes.

     

    ©Hervé GAUTIER – Octobre 2009.http://hervegautier.e-monsite.com

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     


     


     

     

     

     


     


     

     

     

  • Le bâtard de Nazareth - Metin Arditi

    La Feuille Volante - N° 2022 – Novembre 2025.

     

    Le bâtard de Nazareth – Metin ARDITI - Bernard Grasset.

     

    Le titre de ce livre autant que la photo de sa couverture ne peuvent pas ne pas attirer l’attention du lecteur occidental baigné dans une éducation judéo-chrétienne.

    L’auteur fait une lecture beaucoup plus humaine de la vie de Jésus de Nazareth dont la conception, ressassée pendant des siècles, ne doit rien à une quelconque divinité lointaine mais, comme s’est souvent le cas lors des guerres, s’inscrit simplement dans un contexte d’occupation du pays par les troupes romaines. Il présente Marie, une fort jolie femme un peu simple d’esprit, comme la victime de viol d’un légionnaire romain, ce qui paraît plausible. Son enfant à naître sera donc un bâtard, c’est à dire un exclu, comme elle le sera elle-même, selon la loi juive. Pour lui éviter l’opprobre, Joseph, un charpentier veuf , déjà père de famille et donc plus vieux qu’elle, accepte d’endosser cette paternité dont il sait être étranger. Tout cela, sans être fréquent, est parfaitement légitime. On est loin de tout le décor évangélique, l’annonciation par l’ange Gabriel et « l’arbre de Jessé », qui fait remonter les origines de Jésus au roi David ! D’ailleurs l’Église catholique semble bizarrement avoir admis ce scénario puisque Jésus nous est toujours représenté avec des caractéristiques physiques européennes (peau blanche, cheveux blonds…) bien différentes de celles des autochtones juifs de cette époque. Quant à la virginité perpétuelle de Marie proclamée par l’Église, cela aussi est du domaine exclusif de la foi. C’est donc une manière très personnelle d’Arditi de remettre les choses à une place différente, plus logique, plus humaine et de faire pièce à tous ces mensonges, même habillés en forme de dogmes et qui, pour avoir été répétés à l’envi par des générations successives, deviennent des vérités auxquelles il faut croire.

    L’auteur nous montre Jésus, un charpentier compétent, guérisseur de surcroît, un garçon exceptionnel, plus beau et plus intelligent que ses contemporains, ce qui arrive souvent chez les enfants naturels. Il fait de lui un homme amoureux de Maria Magdalena mais qui, conscient de sa mission terrestre acquise dans l’étude de la Bible, montre son parti-pris dans la défense des exclus de cette société et pour une religion judaïque plus près des hommes. Il a de plus un esprit critique au regard de la loi juive et des Écritures. Il sait convaincre les plus retors par la qualité de son verbe et sait prendre des positions publiques tranchées. Dans un contexte de mouvements sectaires religieux et l’inévitable besoin du peuple de résister face aux troupes d’occupation de Rome, son exemple, son enseignement et sa manière d’interpréter la Bible sont bien reçus par les opprimés ce qui fait de lui un potentiel meneur politique alors que ce dont il rêvait c’était seulement de vivre différemment sa religion, quitte à en créer une autre plus humaine, plus généreuse et protectrice des plus faibles, plus près des hommes. Non seulement il prêche mais guérit aussi puisqu’il est rebouteux mais l’auteur ne manque pas d’expliquer logiquement ce qui est regardé par ses disciples comme des miracles. Ses fidèles le suivent, l’acclament ce qui pour les Romains est un trouble à l’Ordre Public qu’il convient de réprimer et pour le Sanhédrin favorable aux Romains mais aussi gardien des dogmes bibliques, une rébellion blasphématoire qui se doit d’être punie de mort. Il sera donc crucifié, supplice prisé des Romains et non lapidé selon la loi juive.

     

    Judas est traditionnellement considéré comme un traître, pourtant Arditi le réhabilite d’une manière assez inattendue, revisite la scène du baiser et bouscule quelque peu les Évangiles. J’ai bien aimé ce livre bien écrit avec de petits chapitres présentés un peu au format du Nouveau Testament, presque de quoi se réconcilier avec cette religion catholique qui, au cours de son histoire et même récemment, nous a donné un exemple bien différent de l’Évangile dont elle s’est toujours recommandée. De plus Metin Arditi, turc séfarade francophone a choisi le français pour ses livres.

     

    © Hervé GAUTIER

     

     

  • Folcoche - Emilie Lanez

    La feuille Volante n° 2025 – Décembre 2025.

     

    Folcoche – Émilie Lanez – Bernard Grasset.

     

    « Vipère au poings »de Jean Hervé-Bazin, dit Hervé Bazin (1911-1996), tous les potaches de ma génération l’ont lu et même ont sué sur ce thème à l’occasion de dissertations de français. C’était le type même de l’enfance martyre, un cri de haine d’un garçon contre une mère indigne et ce roman avait permis à son auteur de figurer dans les grands noms de notre littérature et de présider l’académie Goncourt. Il était présenté comme une biographie et montrait Folcoche, la mère, comme un être indigne, autoritaire, martyrisant ses fils et un père lâche. Dans un texte remarquablement écrit et documenté, Emilie Lanez s’attache avec brio et avec la précision d’un enquêteur, à montrer les similitudes familiales, à démonter l’imposture littéraire autant que la personnalité de Bazin, mythomane, manipulateur, délinquant multirécidiviste et finalement incarcéré, éternel instable, dévoilant le vrai visage de cet auteur à succès devenu prince de lettres françaises. Il n’empêche, le livre refermé on ne peut pas ne pas être confondu devant le culot du futur écrivain, sa faculté de s’adapter aux pires circonstances, de les retourner en sa faveur, la chance qui le servira longtemps jusque devant les autorités, le silence de ceux qui l’ont connu moins flamboyant, son pouvoir de circonvenir les membres de sa parentèle et même ses biographes découragés. J’ai bien aimé cette présentation critique.

    Le roman, nous le savons, est du domaine de la fiction et l’histoire qu’il délivre n’est pas forcément authentique. Rien n’empêche un romancier de s’inspirer de la réalité et de la transformer à sa guise. Que « Vipère au poing » soit une somme d‘inexactitudes, que le texte recherche avant tout le scandale et que son auteur soit peu recommandable importent peu. Le livre reste une œuvre bien écrite, emblématique de la littérature française. Le manuscrit d’un inconnu a retenu l’attention d’un grand éditeur (Grasset) dès 1938, s’est vendu à des dizaines de millions d’exemplaires, a été traduit en trente deux langues et a fait l’objet de nombreuses adaptations, Bref un immense succès. D’autre part nombre de bons auteurs n’ont pas toujours été des gens bien. Les êtres humains ont parfaitement le droit de forger leur propre légende de leur vivant, surtout si elle cache une réalité moins reluisante et les mensonges répétés à l’envi deviennent ainsi des vérités. La littérature qui peut aussi parfois être une vengeance peut parfaitement être une occasion de se refaire un monde qu’on n’a pas connu mais qu’on aimerait avoir vécu. L’écriture qui est un phénomène complexe peut parfaitement être pour celui qui la pratique un extraordinaire exorcisme et les mots prêtés aux personnages fictifs qu’il a crées le libérer de nombre d’ inhibitions ou de non-dits longtemps refoulés.

    Que dire du silence de Paule, sa mère contre qui ce roman a été écrit et qui à la fin de sa vie se réconciliera même avec lui? Elle a sans doute été fière de ce fils qui avait enfin trouvé sa voie par l’écriture et qui avait fait d’elle un personnage de roman, détestable certes, mais quand même. Sans compter qu’elle y a peut-être trouvé une forme de rédemption pour une éducation qui, sans être aussi cruelle que celle qu’a décrite son fils, a beaucoup manqué d’attention à son égard.

    On dira ce qu’on voudra sur notre époque mais j’observe qu’elle correspond à une période où, heureusement d’ailleurs, les masques tombent et où se révèle la vraie nature, connue mais soigneusement cachée des hommes célèbres, fussent-ils politiques, d’Église ...ou intellectuels.

     

    © Hervé GAUTIER

     

     

  • Mourir à Grenade - Rémi Huppert

     

     

     


     

    N°524 – Juin 2011.

    MOURIR A GRENADE – Rémi Huppert – Éditions du Petit Pavé.

     

    Nous sommes en 1990 et Enrique, le narrateur alors professeur de lettres à Provins revient à Viznar, son village natal situé près de Grenade, pour y mourir peut-être ? Il se sait en effet condamné et a voulu revenir une ultime fois, lui l'enfant exilé, fils de républicain espagnol qui, à huit ans, a dû fuir son pays en compagnie de sa mère pour se réfugier en France. Il était déjà revenu dans cette ville en 1975 pour y rencontrer le reste de sa famille juste après la mort de Franco. Pendant les quelques semaines qu'il avait passées ici, il avait redécouvert un pays qu'il n'avait pas connu avec ses croyances d'un autre âge, ses coutumes. Il était devenu le précepteur de Juan, un adolescent, fils d'une famille d'aristocrates, et, malgré les différences sociales et politiques, une amitié s'était créée entre eux. Il avait fait découvrir à ce garçon, non seulement les lettres françaises mais aussi une Grenade inconnue, le Sacro Monte, le quartier populaire d'Albaïncin, la zarzuela, les marionnettes, les beautés du flamenco, la dureté de la musique, la danse qui porte en elle-même attirance, rejet et séduction.... c'est à dire toutes les richesses culturelles de cette ville qui, jusqu'ici, lui étaient inconnues. Il fut pour lui une sorte de père de substitution qui lui apprit aussi la vie [« Je lui fis cadeau du temps ». « Il y a du temps pour tout... Tout est là, rêver, être soi-même même pour ne rien faire, rêver le jour de façon consentie, rêver pour concevoir et imaginer »] que ses parents trop engoncés dans le traditionalisme n'avaient pas pu lui enseigner. Enrique lui apprit la tolérance, l'acceptation des différences de l'autre même s'il est lié à soi par le sang, la fierté et l'humilité, l'obéissance aussi ...

    Tout opposait l'élève et le professeur mais Juan avait en horreur sa propre famille patricienne qui ne pense qu'à s'enrichir, dominer et paraître. C'est sans doute ce rejet qui attira l'enfant vers cet adulte. Pourtant la rumeur autant que la malveillance ont raison de ces rencontres studieuses qui sont remplacées, sur ordre paternel, par un enseignement plus classique, mais loin de Grenade. Ces leçons autant que leur amitié nourriront plus tard le parcours créateur de Juan qui obtiendra en France un prix littéraire prestigieux.

     

    Enrique avait aussi rencontré Chica, une jeune fille sourde et muette dont les mains maniaient si bien l'aiguille [« Seules ses mains sculptaient l'espace avec détermination, et, à travers un ballet fascinant de gestes expressifs, saccadés et directs, elle renvoyait le miroir de son âme d'enfant impuissant à parler. »]. Il devint son ami et Juan apprit à la connaître et à l'aimer comme sa sœur. Le hasard de la vie fit que Chica, perdue dans la montagne au cours d'une promenade y est morte, peut-être à cause de son attirance pour les chevaux sauvages. Le mystère de sa disparition ajoute à l'aura de cette jeune infirme qui n'avait peut-être pas sa place dans ce monde ? Il avoue pourtant que Juan comme Chica lui ont été indispensables [« C'est grâce à ces deux adolescents que je me suis réconcilié avec la vie après un cortège d'épreuves et de déboires... Les quelques idées qui sont miennes se sont solidifiée à leur contact. »]

    Lui qui ne s'était pas marié, rencontre Carmen, sa logeuse à Grenade, une femme lumineuse marquée par la vie. C'est peut-être cela et leurs deux solitudes qui les ont réunis pour un amour véritable ?

     

    Pourtant Enrique n'était pas de ces exilés suffisants qui reviennent au pays pour impressionner leur auditoire et faire état de leur réussite. Lui, même s'il est l'héritier de deux cultures, vient au-devant de son enfance, de ses souvenirs heureux, de la vie de ce petit village qui semblait hors du temps, de l'image de sa mère, modeste commerçante, de son père, simple ouvrier conquis par les idées de la république qui fut arrêté pour cela puis choisit de s'engager dans l'armée pour les défendre. Sa famille ne le reverra pas...

     

    Avec l'exactitude de l'historien, l'auteur retrace à grands traits l'histoire de cette guerre civile qui, par les massacres perpétrés des deux côtés, ensanglanta l'Espagne et prépara la deuxième Guerre Mondiale. Il évoque les combats, la palinodie des notables qui choisirent le franquisme, la délation, le soutien que la population apporta aux insurgés, la répression, la terreur, les mauvais traitements infligés à la population ouvrière par la Garde Civile, les « paseos », les massacres, les exécutions sommaires, le ralliement de l'église catholique aux nationalistes... Pourtant, cette paisible bourgade devient, pour des raisons stratégiques, un poste avancé des franquistes. Puis ce fut la fuite de Grenade vers Barcelone puis vers les camps de concentration français sous la surveillance des troupes coloniales, les mauvais traitements, les injustices et les trahisons, la mort de ce petit frère qui repose sous le sable d'Argelès...

    Vient ensuite une longue errance dans ce pays qui ne voulait pas d'eux, le courage de sa mère et la volonté d'Enrique, son parcours exemplaire, l'aide des autres Espagnols émigrés, celui, fraternel et humaniste de la franc-maçonnerie et le retour à la foi chrétienne.

     

    Grenade et la guerre civile sont indissociables de Frederico Garcia Lorca, le poète assassiné par les franquistes. Sa figure tutélaire plane sur ce livre, comme le font celles du Gongora et de Manuel de Falla. Pourtant, en 1990, le narrateur constate que prévalent l'indifférence et l'hypocrisie des survivants qui ainsi choisissent d'oublier leur attitude d'alors. Cette terre grenadine sera pour Enrique qui meurt en 1991, son linceul comme elle a reçu, anonymement, la dépouille du poète andalou.

     

    A l'aide de nombreux analepses, l'auteur retrace pour son lecteur l'histoire de cette famille obligée de fuir à cause de la guerre et du parcours personnel et intime de ce personnage, de ses interrogations, de sa maladie et de sa réflexion sur la vie et sur la mort. C'est aussi un hymne à cette ville andalouse, creuset de populations et de cultures différentes [« Grenade a éveillé l'enfant qui dormait en moi, l'enfant rieur et l'enfant songeur, celui qui parle aux arbres et aux pierres et qui sait les écouter »]

     

    L'écriture de Rémi Huppert est fluide, ses descriptions poétiques suscitent senteurs, couleurs, formes et saveurs; elles font de ce livre émouvant et fort un agréable moment de lecture.

     

     

    ©Hervé GAUTIER – Juin 2011. http://hervegautier.e-monsite.com

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     


     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     


     


     

     

     

     

     

     

     

     


     

    N°524 – Juin 2011.

    MOURIR A GRENADE – Rémi Huppert – Éditions du Petit Pavé.

     

    Nous sommes en 1990 et Enrique, le narrateur alors professeur de lettres à Provins revient à Viznar, son village natal situé près de Grenade, pour y mourir peut-être ? Il se sait en effet condamné et a voulu revenir une ultime fois, lui l'enfant exilé, fils de républicain espagnol qui, à huit ans, a dû fuir son pays en compagnie de sa mère pour se réfugier en France. Il était déjà revenu dans cette ville en 1975 pour y rencontrer le reste de sa famille juste après la mort de Franco. Pendant les quelques semaines qu'il avait passées ici, il avait redécouvert un pays qu'il n'avait pas connu avec ses croyances d'un autre âge, ses coutumes. Il était devenu le précepteur de Juan, un adolescent, fils d'une famille d'aristocrates, et, malgré les différences sociales et politiques, une amitié s'était créée entre eux. Il avait fait découvrir à ce garçon, non seulement les lettres françaises mais aussi une Grenade inconnue, le Sacro Monte, le quartier populaire d'Albaïncin, la zarzuela, les marionnettes, les beautés du flamenco, la dureté de la musique, la danse qui porte en elle-même attirance, rejet et séduction.... c'est à dire toutes les richesses culturelles de cette ville qui, jusqu'ici, lui étaient inconnues. Il fut pour lui une sorte de père de substitution qui lui apprit aussi la vie [« Je lui fis cadeau du temps ». « Il y a du temps pour tout... Tout est là, rêver, être soi-même même pour ne rien faire, rêver le jour de façon consentie, rêver pour concevoir et imaginer »] que ses parents trop engoncés dans le traditionalisme n'avaient pas pu lui enseigner. Enrique lui apprit la tolérance, l'acceptation des différences de l'autre même s'il est lié à soi par le sang, la fierté et l'humilité, l'obéissance aussi ...

    Tout opposait l'élève et le professeur mais Juan avait en horreur sa propre famille patricienne qui ne pense qu'à s'enrichir, dominer et paraître. C'est sans doute ce rejet qui attira l'enfant vers cet adulte. Pourtant la rumeur autant que la malveillance ont raison de ces rencontres studieuses qui sont remplacées, sur ordre paternel, par un enseignement plus classique, mais loin de Grenade. Ces leçons autant que leur amitié nourriront plus tard le parcours créateur de Juan qui obtiendra en France un prix littéraire prestigieux.

     

    Enrique avait aussi rencontré Chica, une jeune fille sourde et muette dont les mains maniaient si bien l'aiguille [« Seules ses mains sculptaient l'espace avec détermination, et, à travers un ballet fascinant de gestes expressifs, saccadés et directs, elle renvoyait le miroir de son âme d'enfant impuissant à parler. »]. Il devint son ami et Juan apprit à la connaître et à l'aimer comme sa sœur. Le hasard de la vie fit que Chica, perdue dans la montagne au cours d'une promenade y est morte, peut-être à cause de son attirance pour les chevaux sauvages. Le mystère de sa disparition ajoute à l'aura de cette jeune infirme qui n'avait peut-être pas sa place dans ce monde ? Il avoue pourtant que Juan comme Chica lui ont été indispensables [« C'est grâce à ces deux adolescents que je me suis réconcilié avec la vie après un cortège d'épreuves et de déboires... Les quelques idées qui sont miennes se sont solidifiée à leur contact. »]

    Lui qui ne s'était pas marié, rencontre Carmen, sa logeuse à Grenade, une femme lumineuse marquée par la vie. C'est peut-être cela et leurs deux solitudes qui les ont réunis pour un amour véritable ?

     

    Pourtant Enrique n'était pas de ces exilés suffisants qui reviennent au pays pour impressionner leur auditoire et faire état de leur réussite. Lui, même s'il est l'héritier de deux cultures, vient au-devant de son enfance, de ses souvenirs heureux, de la vie de ce petit village qui semblait hors du temps, de l'image de sa mère, modeste commerçante, de son père, simple ouvrier conquis par les idées de la république qui fut arrêté pour cela puis choisit de s'engager dans l'armée pour les défendre. Sa famille ne le reverra pas...

     

    Avec l'exactitude de l'historien, l'auteur retrace à grands traits l'histoire de cette guerre civile qui, par les massacres perpétrés des deux côtés, ensanglanta l'Espagne et prépara la deuxième Guerre Mondiale. Il évoque les combats, la palinodie des notables qui choisirent le franquisme, la délation, le soutien que la population apporta aux insurgés, la répression, la terreur, les mauvais traitements infligés à la population ouvrière par la Garde Civile, les « paseos », les massacres, les exécutions sommaires, le ralliement de l'église catholique aux nationalistes... Pourtant, cette paisible bourgade devient, pour des raisons stratégiques, un poste avancé des franquistes. Puis ce fut la fuite de Grenade vers Barcelone puis vers les camps de concentration français sous la surveillance des troupes coloniales, les mauvais traitements, les injustices et les trahisons, la mort de ce petit frère qui repose sous le sable d'Argelès...

    Vient ensuite une longue errance dans ce pays qui ne voulait pas d'eux, le courage de sa mère et la volonté d'Enrique, son parcours exemplaire, l'aide des autres Espagnols émigrés, celui, fraternel et humaniste de la franc-maçonnerie et le retour à la foi chrétienne.

     

    Grenade et la guerre civile sont indissociables de Frederico Garcia Lorca, le poète assassiné par les franquistes. Sa figure tutélaire plane sur ce livre, comme le font celles du Gongora et de Manuel de Falla. Pourtant, en 1990, le narrateur constate que prévalent l'indifférence et l'hypocrisie des survivants qui ainsi choisissent d'oublier leur attitude d'alors. Cette terre grenadine sera pour Enrique qui meurt en 1991, son linceul comme elle a reçu, anonymement, la dépouille du poète andalou.

     

    A l'aide de nombreux analepses, l'auteur retrace pour son lecteur l'histoire de cette famille obligée de fuir à cause de la guerre et du parcours personnel et intime de ce personnage, de ses interrogations, de sa maladie et de sa réflexion sur la vie et sur la mort. C'est aussi un hymne à cette ville andalouse, creuset de populations et de cultures différentes [« Grenade a éveillé l'enfant qui dormait en moi, l'enfant rieur et l'enfant songeur, celui qui parle aux arbres et aux pierres et qui sait les écouter »]

     

    L'écriture de Rémi Huppert est fluide, ses descriptions poétiques suscitent senteurs, couleurs, formes et saveurs; elles font de ce livre émouvant et fort un agréable moment de lecture.

     

     

    ©Hervé GAUTIER – Juin 2011. http://hervegautier.e-monsite.com

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     


     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     


     


     

     

     

     

     

     

  • Quand les portes et les volets sont clos - Marie-Christine Renaudeau

    La Feuille Volante - N° 2015– Septembre 2025.

     

    Quand les portes et les volets sont clos - Marie-Christine Renaudeau – Hello Éditions.

     

    Le titre donne la dimension intimiste et la 4° de couverture le contexte de ce récit autobiographique où l’auteure narre par le menu les phases successives de sa relation à la fois enthousiaste au début, puis de plus en plus conflictuelle avec cet homme devenu son mari. Cette « femme du boulanger », pourtant reconnue comme une battante a dû supporter pendant des années les vexations, humiliations, mensonges, trahisons, viols conjugaux, adultères, souffrances avant qu’il n’en vienne aux coups, dans le seul espoir d’avoir un enfant avec lui et de le voir redevenir comme avant. Au fil des pages on loue sa patience, on déplore la domination de son conjoint qui entretient sa culpabilisation constante, son refus de voir l’évidence, mais aussi sa résignation, son silence, son déni, d’autant que celui qui aurait dû la protéger la considère comme la responsable de tout ce qui, à ses yeux, va de travers. En réalité cet homme est alternativement attentionné, gentil, violent, manipulateur, cruel, destructeur. Pourtant la persévérance de l’auteure et surtout le soutien de ses parents, de ses amis, de sa fille, lui ont permis de mener à terme une procédure longue, éprouvante, d’obtenir le divorce et de faire reconnaître son combat par la cour d’Assises et par la collectivité sous la forme d’un Prix. Car c’est bien d’un combat dont il s’agit et ce livre est un témoignage destiné à aider toutes les autres femmes victimes comme elle d’une telle emprise traumatisante. C‘est une victoire sur soi-même, sur le silence et la résignation, un acte de vie, puisque l’auteur au terme de ces années de galère a ouvert une boulangerie à Bordeaux, commerce actuellement vendu, mais son combat continue en faveur des femmes meurtries et elle s’implique personnellement dans ce qui est de plus en plus un problème de société. Toutes choses égales par ailleurs cela évoque le procès de Gisèle Pélicot qui a permis de prendre conscience de l’importance des violences faites aux femmes. Même si les circonstances sont ici différentes, ce genre de faits étaient couverts par le non-dit et même s’ils faisaient l’objet de plaintes, elles étaient auparavant (et même encore maintenant notamment dans l’affaire Inès Mecellem) rarement reçues par la police et donc poursuivies par la justice.

     

    Le phénomène des « femmes battues » n’est pas nouveau et le couple est aussi un lieu de tensions. On l’a longtemps ignoré hypocritement et quand on en parlait c’était à mots couverts voire ironiques, les femmes étaient traditionnellement considérées comme inférieures aux hommes et physiquement moins fortes qu’eux qui estimaient avoir sur elles quelque chose comme un droit non écrit. Les crimes dits « passionnels » sont restés longtemps impunis, puis il y eut une prise de conscience due sans doute à l’évolution de la société. On s’avisa qu’au cours de l’histoire l’action de certaines d‘entre elles avait été déterminante, que des artistes les avaient célébrées, on créa des associations de sauvegarde et de soutien, des possibilités d’appels anonymes et des structures d’accueil, un ministère, on fit des statistiques, on publia des photos, on fit mine de découvrir que certaines d’entre elles avaient péri dans la plus grande indifférence, on inventa même le mot « féminicide ». Chaque jour qui passe nous met devant une évidence qui pourtant ne date pas d’hier, les communautés humaines sont de plus en plus folles, minées par la violence et perdent chaque jour un peu plus leurs repères, leurs boussoles, leurs valeurs traditionnelles, et que les membres de nos sociétés deviennent de plus en plus agressifs, perpétrant des actes irraisonnés et irraisonnables, même parmi les plus jeunes.

     

    Raconter une telle histoire faite de violences psychologiques et physiques, de silences, d’incompréhensions, d’illusions au sein du couple qui est une sorte de microcosme, n’est pas une chose aisée simplement parce que l’écriture est en elle-même une souffrance et que mettre des mots sur ce qui s’est avéré être un échec conjugal demande du temps, du courage, de la résilience et le résultat n’est pas forcément au rendez-vous de cette démarche d’autant que sa publication n’est pas non plus facile. C’est moins un exorcisme personnel qu’une invitation à réfléchir sur le mariage qui a longtemps été considéré comme un pilier de la société, sur l’amour conjugal que les plus optimistes font rimer avec « toujours », sur les relations homme-femme au sein du couple. Garder le silence en se disant que ça n’intéressera personne a longtemps été la règle. Ce livre écrit dans un style abrupt à la mesure du sujet, met en exergue cette violence qui de plus en plus affecte notre société.

     

     

     

  • Madelaine avant l'aube - Sandrine Collette

    La Feuille Volante - N° 2007 – Août 2025.

     

    Madelaine avant l’aube – Sandrine Collette – JC Lattès.

    Prix Goncourt des Lycéens 2024 – Prix Goncourt des détenus 2024.

     

    D’abord le décor présenté par Bran l’un des narrateurs, celui d’un hameau pauvre et froid et entouré de forêts, Les Montées, peuplé de paysans durs à la tâche, qui s’épuisent pour ceux qui sont propriétaires des terres et dont il subissent injustices et brutalités. On peut aisément imaginer le Moyen-Age où les maître sont tout puissants et le monde inchangé depuis toujours. Il est composé de trois fermes où vivent trois femmes, Aelis et Ambre, deux jolies jumelles et de leur mari et leur voisine, Rose, rebouteuse et un peu sorcière qui découvre un jour une petite fille, Madelaine, jetée là par le froid et la faim et que recueille Ambre qui n’a jamais pu avoir d’enfant. Et ce même si avoir une fille, et qui plus est une étrangère, est une charge pour elle et son mari mais elle est aussi un peu la fille d’Aelis qui n’a eu que des garçons. Avec eux elle est maintenant leur cousine, travaille et peine comme eux dans un pays où la faim rode, où le climat est hostile et la camarde en embuscade. Madelaine, c’est la révolte contre les les habitudes millénaires, contre le fatalismes des paysans, contre l’impunité des maîtres qui abusent de la vie de leurs sujets, leurs serfs. Par sa seule présence Madelaine va bousculer les traditions, les interdits millénaires et l’autorité des « Maîtres » mais sa ténacité, sa révolte ne sert qu’à créer un drame pour ces familles et à la maintenir dans sa solitude qui l’avale et avec elle le silence, le mensonge, l’injustice, l’oubli peut-être ? Elle retombera dans l’errance qui l’a amenée aux « Montées » même si elle a symbolisé un temps cette rébellion contre le sort fait aux paysans et spécialement aux femmes.

    Le récit est haletant, les images sont alternativement poétiques mais aussi pathétiques pour évoquer la misère, l’agonie et la mort  L’auteure réussit à s’attacher son lecteur grâce à son style à la fois attachant et émouvant.

    Le livre refermé, j’ai eu l’impression d’avoir lu un conte noir, fictif mais vraisemblable qui évoque cette société figée où les paysans acceptent sans broncher leur destin. Apparaît une petite fille venue mystérieusement de nulle part qui va imposer sa présence et sa volonté peut-être utopique de changement, laisser sa marque qui finira à terme par changer ce monde. Je trouve plutôt bien que ce rôle soit tenu par une jeune femme, « l’avenir de l’homme » selon Aragon, qui ainsi sort de son rôle traditionnel et soumis.

    Ce roman qui n’a pas obtenu le prix Goncourt s’est vu décerné, entre autres, celui des détenus. Je trouve que cette initiative de 2022 née sous impulsion des ministères de la justice et de la culture, avec la participation du Centre National du Livre et de l ‘académie Goncourt est une excellente initiative qu’il convient de saluer et de poursuivre.

     

     

     

  • Le barman du Ritz - Philippe Collin

    La Feuille Volante - N° 2003 – Août 2025.

     

    Le barman du Ritz -- Philippe Collin – Albin Michel.

     

    Étonnante histoire que celle de Frank Meier (1884-1947) prolétaire autrichien qui rêvait de l’Amérique comme d’un pays de cocagne qu’il rejoignit seul à quatorze ans pour échapper à la misère. C’est à New York, après avoir connu la précarité qu’il se retrouve à Broadway apprenti barman, s’initie à l’art de mélanger des alcools et revient à Paris où la bonne société avait pris goût aux cocktails. Il participe à la Grande Guerre comme légionnaire au service de la France dont il acquiert la nationalité et se retrouve barman au Ritz après la victoire de l’Allemagne nazie, adulé par les officiers de la Wehrmacht qui, friands de son talent en mixologie, n’ont jamais su qu’ils étaient servis pendant toute le durée de la guerre... par un juif .

    Durant l’Occupation, dans ce mythique palace parisien de la Place Vendôme, se sont côtoyés dignitaires nazis, pétainistes, collabos, résistants, espions, voyous, trafiquants mais aussi figures du tout Paris comme Coco Chanel, Arletty, Sacha Guitry ou Jean Cocteau. A cette époque surréaliste cohabitent quelques juifs craignant la dénonciation mais pour qui le Ritz est une couverture et des célébrités parisiennes qui profitent du luxe recherché par l’occupant . Au bar officie cet ashkenaze cultivé, prévenant et attentif aux moindres désirs de sa clientèle célèbre, concoctant pour elle à l’occasion des recettes originales tout en préservant son secret qui est aussi son assurance-vie et veillant sur Blanche Auzello, la sublime reine du Ritz , une juive américaine, alcoolique et morphinomane dont il est secrètement amoureux et qui a réussi grâce à un changement de papiers d’identité et à son mariage avec Claude Auzello ancien directeur du palace et chargé de l’approvisionnement de l’établissement, à cacher ses origines. Il y côtoie des officiers allemands de haut rang, avec le fantômes de Scott Fitzgerald et d’Ernest Hemingway, s’active dans de petits trafics, dans de lucratifs faux papiers, commissions ou pourboires et dans de grands engagements au service des familles juives en fuite ? tout en inventant chaque jour plus de recettes de cocktails qui ravissent ses fidèles habitués. Une hypocrisie difficile à supporter..

    Il réussi à survivre à cette période troublée ou le faste côtoie la tragédie et pendant laquelle la table du Ritz regorge de plats somptueux, de vins millésimés et d’alcools d’exception quand, à l’extérieur, les Français vivent dans la violence, la trahison et crèvent de faim et que les juifs sont parqués au Vél’ d’Hiv’. Il reste un exilé de son propre pays et de son milieu social car, il le sait, il ne fera jamais partie de celui de ses clients et les circonstances le mettent en permanence au bord du gouffre, avec ses doutes, ses secrets et son immense solitude.

    Il s’agit du premier roman de Philippe Collin, producteur à France-Inter, auteur d’essais et scénariste de bandes dessinées. J’ai apprécié ce livre où la fiction se mêle intimement à la réalité historique et l’ai lu sans désemparer tant l’auteur sait s’attacher son lecteur dès les premières pages avec un style à la fois alerte et passionnant.

     

     

     

     

     

     

     

  • Vous parler de mon fils - Philippe Besson

    N° 2001 – Août 2025.

     

    Vous parler de mon fils - Philippe Besson – Juillard

     

    Avec ce roman, Philippe Besson choisit de ne pas nous parler de lui, non que le sujet soit inintéressante, tant s’en faut, mais il s’attaque à un fléau très actuel et d’autant plus pervers que les réseaux sociaux lui donnent à la fois de l’ampleur et une malheureuse audience. Il s‘agit du harcèlement qui, même s’il a toujours existé et a détruit bien des vies, prend actuellement une dimension à la fois inquiétante et assez impossible à maîtriser et s’attaque de plus en plus aux plus jeunes, c’est à dire à ceux qui ont du mal à se défendre tout seuls. C’est d’autant plus vrai que la famille, considérée depuis longtemps comme un pilier stable de la société, devient de plus en plus un décor confié à la seule responsabilité de femmes, pas vraiment les mieux loties dans le monde du travail. Ici, ce n’est pas le cas puisque il s’agit d’une famille de la classe moyenne de Saint-Nazaire pour qui la vie s’écoulait sans histoire jusqu’à ce que Hugo ,14 ans, fasse l’objet, de la part de petits caïds de son collège, de harcèlements qui, malgré les tentatives de ses parents pour les faire cesser, le conduisent au suicide avec évidemment un dépôt de plainte contre les responsables, avec un procès à venir. C’est son père qui prend la parole pour évoquer ces tristes faits.

    C’est une évidence, les adolescents en apprennent plus sur ‘l’espèce humaine dans les cours de récréation que dans les manuels scolaires. C’est un avant-goût de ce qui les attend dans la vraie vie, celle d’après, où ils seront également victimes des autres ou seront eux-mêmes des bourreaux. Le « vivre ensemble » dont on nous rebat les oreilles, dans une société qui de plus en plus perd ses repères traditionnels, en prend quand même un sacré coup.

    La mort brutale d’un enfant est l’occasion pour ce père de prendre conscience qu’il n’a pas toujours été à la hauteur de sa tâche d’éducateur, même si ce rôle de parent est toujours difficile parce qu’aujourd’hui, en une génération, les choses changent vite et qu’on est facilement dépassé voire débordé au point que son propre enfant devient parfois un étranger et qu’évidemment on culpabilise pour cela.

    Hugo est mort, suicidé, victime de harcèlements de garçons qui se croyaient tout permis et pour ceux qui restent et spécialement pour ses parents, c’est le début d’une épreuve dont ils ne se relèveront pas et d’une douleur que ni les psychiatres ni la phraséologie religieuse ne seront capables exorciser ou d’adoucir. Devant elle on peut dire ce que l’on veut, que le temps adoucit tout, qu’il faut continuer à vivre, que la vie est une épreuve, tout cela est vain parce qu’avec cette mort quelque chose s’est brisé définitivement et qu’ils n’ont rien vu venir, avec la culpabilité, le chagrin, la colère contre la malchance, le destin, Dieu s’il existe, parce que tout ce qu’ils ont fait pour Hugo, pour son éducation, devient dérisoire, inutile et qu’on ne met pas des enfants au monde pour aller à leur enterrement. Après cela on peut convoquer les souvenirs, se dire qu’on n’a pas été assez à l’écoute, devenir fatalistes face à l’absent, se jeter dans le travail ou dans une activité caritative, se torturer l’esprit pour savoir ce qu’on a fait pour mériter une telle épreuve, organiser des marches blanches pour la mémoire et pour que cela ne se reproduise plus, tout cela ne sert à rien et on finit par attendre sa propre mort comme une délivrance. Il leur faudra faire face seuls à la gêne des autres qui s’éclipseront à leur passage, à l’amnésie qui est le propre de la nature humaine, à sa propre révolte contre cette injustice mais aussi affronter un procès qui mettra en évidence l’hypocrisie de l’État, les mouvements d’opinion déstabilisants, la malveillance des journalistes, les démonstrations culpabilisantes des avocats, une justice parfois trop laxiste, la pensée obsédante que malgré tout les responsables sont en vie et son son enfant est mort par leur faute … Encore d’autres épreuves ! Le couple n’en sortira pas indemne comme ici puisque les parents d’Hugo restent ensemble mais ils vont trembler pour Enzo, leur autre fils devenu l’enfant unique qui ne manquera pas d’être tourmenté par l’exemple et l’absence de son frère , parce que, malgré tout, la vie continue.

     

    A mes yeux, le rôle de l’écrivain est d’être de son temps et donc d’en refléter la réalité même s’il doit en dénoncer les travers. Même si ce n’est pas la première fois que notre auteur choisit de parler de la mort, même si le thème évoqué est révoltant, j’ai eu plaisir à le lire parce que sa phrase est toujours aussi limpide avec ici une dimension particulièrement émouvante. .

     

  • La chaise numéro 14 - Fabienne Juhel

    N°1997 – Juillet 2025.

     

    La chaise numéro 14 – Fabienne Juhel – Éditions du Rouerge.

    Ce livre qui n’est pas répertorié comme un roman, évoque une page sombre de notre histoire, celle de l’épuration qui a fait suite à l’Occupation et plus spécialement l’épisode peu glorieux des femmes tondues pour avoir eu des relations intimes avec un Allemand. Il parle de l’humiliation subie par une jeune fille bretonne, Maria, livrée ainsi à la vindicte publique alors même que cette relation amoureuse n’avait donné lieu ni à des dénonciations ni à des arrestations. Elle avait accepté cette épreuve avec courage, tout en gardant le droit de se venger de ceux qui s’étaient rendus coupables de cette bassesse. S’attaquer à des femmes sans défense n’était certes pas glorieux pour ceux qui étaient souvent des résistants de la dernière heure et ce d’autant plus que, agissant ainsi, ils exorcisaient souvent leur lâcheté devant l’ennemi et que surtout il n’y avait plus de risque.

    A la Libération beaucoup ont payé leur attitude coupable pendant la guerre même si certains de ceux qui perdirent la vie furent victimes de dénonciations mensongères et ne durent souvent leur malheur qu’à la jalousie de leurs voisins. Pour les femmes s’était un peu différent. Ce qu’on leur reprochait ce n’était pas d’avoir dénoncé mais simplement d’avoir couché avec l’occupant, ce qui arrive à l’occasion de toutes les guerres avec occupation de territoire. La sanction ne pouvait donc pas être la mort mais l’humiliation publique en s’attaquant à un symbole de leur féminité, leur chevelure. On les exhiba dans les rues, parfois à demi dénudées, en leur crachant dessus et ce d’autant plus volontiers que ceux qui leur infligeaient cette honte avaient souvent été éconduits par leur victime, comme c’est le cas dans ce témoignage. Quant au pardon, c’est une autre histoire.

    Ce que je retiens ce sont les mots de Paul Eluard « Comprenne qui voudra moi mon remords ce fut la malheureuse qui resta sur le pavé, la victime raisonnable à la robe déchirée, au regard d’enfant perdu, découronnée, défigurée, celle qui ressemble aux morts, qui sont morts pour être aimés ».


     


     


     

  • Mersault, contre-enquête - Kamel Daoud

    N°1996 – Juillet 2025.

     

    Meursault, contre-enquête - Kamel Daoud – Actes Sud (2014).

    Nous avons tous lu « L’étranger » d’Albert Camus qui a connu un succès mondial. Dans ce roman paru en 1942, Meursault, un trentenaire habitant d’Alger, tue un arabe, sur une plage inondée de chaleur, à cause de la chaleur, du sel dans ses yeux et de l’oisiveté. Il finira guillotiné mais lors de son procès on parlera davantage de son indifférence face au décès récent de sa mère que de ce meurtre. Cette œuvre s’inscrit dans dans le « cycle de l’absurde » de Camus.

    Dans son roman, Kamel Daoud donne la parole à Haroun, le frère cadet de Moussa, cet arabe assassiné par Meursault. Il a attendu 70 ans pour s’exprimer sur ce fait, pour se débarrasser de cette histoire racontée de multiples fois par sa mère. Ce vieillard accueille un universitaire dans un bar d’Oran qui sert encore du vin. Pour lui, il évoque ce roman de Camus, redonne un prénom à la victime, Moussa, qui n’était qu’un arabe anonyme, parle de lui, lui donne une vie, une mère, M’ma qui régnait monstrueusement sur cette famille et un père absent, disparu. Haroun a vécu durement toute sa vie avec le fantôme de son frère et quelques coupures de journaux relatant ses faits qu’il devait lire et relire à sa mère illettrée, les histoires à la fois chaotiques, fantasmées, redoutées et culpabilisantes de cette mère à la recherche surréaliste d’un corps introuvable et remet en question à la fois la justice, le colonialisme puisque le roman de Camus se déroule dans les années 40 au moment où en l’Algérie existe une discrimination, des inégalités et des tensions entre les colons et les autochtones considérés comme des êtres de seconde zone et dépossédés de leurs terres. C’est une remise en perspective d’une période désormais révolue mais qui appartient à l’histoire, une sorte de rappel de la vérité. Puis vient pour Haroun l’heure de prendre le maquis, ce qu’il ne fait pas, mais tue un Français qui, le jour de la libération s’était réfugié chez eux. Cet assassinat n’a rien de rituel, il est seulement le contrepoids à la mort de Moussa vingt ans auparavant parce que sa mère le lui ordonne. C’est aussi une libération pour Haroun qui ainsi exorcise son long deuil . Ainsi, dans une sorte de deuxième partie, il égrène son histoire à lui, labyrinthique et désordonnée, de son absence de croyances religieuses, de sa défiance envers les femmes, à cause de sa mère sans doute, à l’exception de Meriem, son seul amour platonique et fantasmé, de son arrestation, des questions sur son non-engagement contre les Français pendant la guerre d’indépendance, davantage que le meurtre de sa victime intervenu un peu tardivement aux yeux des autorités pour être héroïque, puis sa libération.

    C’est aussi une étude de personnages, Meursault est un modeste bureaucrate oranais sans passions ni émotions, indifférent au quotidien face à l’absurdité de son existence et à la mort de sa mère. Il y a aussi Haroun, victime lui aussi de cette histoire, désireux de trouver un sens à sa vie malgré l’amour impossible qu’il éprouve, souhaitant sortir de cette tragédie où il cohabite avec Mersault et Moussa, deux morts, sa mère encore vivante et le fantôme de Meriem. Il veut redonner une identité à son frère, se libérer de sa mère, envahissante, abusive, obsédée par la mort de son fils et par sa quête effrénée et un peu folle. Ce que je retiens à titre personnel, c’est la réalité de l’absurdité de l’existence et il me semble qu’il y a beaucoup de ressemblance entre Mersault et Haroun, notamment sur l’absurde de la vie, sur sa révolte, notamment au regard de Dieu. Elle fait de nous les victimes innocentes de circonstances extérieures, du hasard ou de notre destin et nous met en face de notre inextricable solitude face à la mort. Haroun est seul devant ce qu’il regarde comme des échecs personnels, un étranger à son tour, dans cette vie que les circonstances lui ont volé.

    Ce livre refermé, j’ai apprécié ce roman remarquablement et poétiquement écrit en français, couronné par de multiples prix et traduits en de nombreuses langues, adapté au théâtre et bientôt au cinéma. C’est bien sûr une fiction dans laquelle je suis entré, à cause du style mais aussi parce qu’elle évoque le roman de Camus qui prend ainsi une sorte de dimension véridique par la technique de la métafiction. A mon sens le roman de Kamel Daoud n’est pas une suite de celui d’’Albert Camus, mais au contraire comme une autre histoire qui a à la fois pourri la vie de ce pauvre homme mais qui un jour a croisé Meriem dont la beauté l’a à la fois bouleversé par sa présence et meurtri par son départ, le laissant orphelin d’un amour impossible, faisant de lui un solitaire définitif. C’est un vieil homme qui va mourir mais peu lui importe puisqu’il est déjà mort et qu’il a redonné vie à ce frère, à ce personnage de papier. La lecture du roman de Kaml Daoud m’a donné envie de relire Albert Camus.


     

  • Les dragons - Jérôme Colin

    N°1991 – Juillet 2025.

     

    Les dragons - Jérôme Colin – Allary éditions.

     

    Jérôme, 35 ans, homme de radio, éprouve le besoin de faire une pause dans la vie de couple qu’il mène avec Léa depuis dix ans. C’est qu’il a peur de rentrer dans la norme, d’avoir un enfant comme le souhaite sa compagne. Pour exorciser ce mal-être, cette solitude, ses cicatrices d’enfance qui lui pourrissent la vie mais aussi celle des autres, il va écrire son histoire, pour s’en débarrasser peut-être ?

    Il a quinze ans, fils unique, puceau, en décrochage scolaire, en opposition constante avec ses parents qu’il ne supporte pas, il refuse la normalité et les efforts qu’ils font pour lui. Sa vie marginale se déroule ainsi entre avec violence contre son père, la drogue et il se retrouve placé par la justice dans un établissement psychiatrique. On peut légitimement pensé qu’il va s’opposer à ce placement, prononcé contre son gré, dans cet établissement où chacun vit avec son histoire sordide. Lui dont l’obsession était d’ « entrer dans une fille » va croiser Colette, encore plus dévastée que lui et s’attacher à elle. Lui qui estime n’être rien va se révéler à travers elle ainsi qu’à travers les mots puisque, bizarrement, il s’inscrit dans un atelier de thérapie par l’écriture et rejoint la jeune fille dans la lecture. Cela l’aide à combattre les «monstres » qui l’entourent et son imagination débordante tisse une improbable histoire d’amour avec elle, avec l’Italie pour décor et pour guide une pensée de Steinbeck conseillant d’aimer le faible. Lui qui refusait tout se met, dans l‘ombre de cette jeune fille perturbée, à porter attention au discours du psychiatre, à croire qu’un ailleurs est possible avec Colette. Elle lui parle, lui raconte son parcours qui aboutit à l’automutilation pour se punir d’être née, pour continuer à accepter sa vie qui s’inscrit dans un monde qu’elle n’accepte pas, avec la mort en contre-point.

    Le livre refermé, cette triste et émouvante histoire narrée sans fioriture rappelle qu’on a le droit de refuser une vie qu’on n’a pas demandée, surtout si elle est devenue un fardeau et ce malgré la peine infligée à ceux qui restent, que la religion, ses rituels et ces oiseux discours sur la vie après la mort ne sert à rien et même entretient des illusions malsaines, que ceux qu’on a mis à part, invisibles, anormaux, méritent qu’on ne les rejette pas. Ce cheminent effectué sur une citation de de Philip Roth reproduite en exergue et qui rythme ce roman est long, douloureux parce que les mots pour le réaliser tardent à sortir. Nous le savons, le livre est aussi un univers douloureux, écrire est une souffrance, un témoignage mais aussi l’expression d’une solitude, d’un désespoir face à cette compétition constant et le culte de la réussite, de l’argent, du paraître.

    L’épilogue a des accents de « happy end » qui concluent généralement les romans, un retour à une vie familiale normale, heureuse, une de ces nombreuses parenthèses qui bouleversent une vie de couple.

    J’aimerais, à titre personnel, que l’écriture soit vraiment une libération, qu’elle aide à se guérir d’une enfance faite d’incompréhensions et de rejets et qui génère souvent dans l’âge adulte les mêmes circonstances douloureuses qu’on a connues aurapavant. On refait pourtant et même malgré soi l’exemple qu’on voulait éviter, comme si une sorte de destin malsain pesait sur nos épaules. Puisque les citations ont émaillé ce roman, j’en ajouterai une de Mac Aurèle qui n’y figure pas « Habitue-toi à tout ce qui te décourage ».

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  • Le fruit le plus rare ou la vie d'Edmond Albius - Gaêlle Bélem

    N°1989 – Juillet 2025.

     

    Le fruit le plus rare ou la vie d’Edmond Albius – Gaëlle Bélem – Gallimard. 

     

    Au XIX° siècle dans la lointaine ’île Bourbon (la Réunion), la rencontre improbable entre Edmond, un nourrisson noir orphelin et fils d’esclaves et Ferréol Bellier-Beaumont, un veuf propriétaire terrien , passionné de botanique et d’orchidées. Une adoption s’en suivra qui viendra égailler la vie de son père de substitution et être pour ce dernier le prétexte à une éducation horticole. Ce geste menace le vieil homme de l’exclusion de la communauté des Blancs, pire peut-être Edmond qui est analphabète veut être botaniste, se passionne pour l’insémination de la vanille qui a tenu en haleine bien des chercheurs européens. C’est pourtant lui qui, en s’inspirant des citrouilles, entre pistil et étamine, pollinise à la main les fleurs du vanillier... à l’âge de 12 ans ! 

    Notre auteure remonte le temps et explore la géographie pour nous conter l’histoire de la vanille, cette liane énigmatique venue du Mexique avec les conquistadors et que les botanistes européens veulent depuis longtemps faire fructifier, en vain. Évidemment Ferréol s’y intéresse et Edmond aussi qui découvre ainsi une épice nouvelle à l’arôme délicat et aussi le fruit le plus rare qu’on déclinera à l’infini de l’autre côté de l’équateur.

     

    C’est bien écrit, bien documenté, poétique, humoristique, pertinent aussi et donc agréable à lire, avec, en prime, une avalanche de formes, de couleurs et de senteurs, des fleurs et des arbres aux noms latins et exotiques. Le texte prend parfois l’allure d’une fable où se mêlent des bribes de l’Histoire en marche qui bouleverse à la fois le quotidien et les espérances d’un peuple devenu libre mais tout aussi asservi qu’avant. Pour Edmond, on cherchera à s’approprier sa découverte , il connaîtra l’injustice, la trahison, la solitude, le deuil, la misère, une vie longue et triste qui se terminera dans le plus complet dénuement en ce mois d’août 1880, sans la moindre reconnaissance pour ses travaux.

     

    J’ai lu sans désemparer ce roman avec l’intérêt de celui qui apprend quelque chose et apprécie le texte qu’il lit . Je suis toujours attentif à ceux dont le travail et le talent font revivre des hommes oubliés par l’Histoire comme ce fut le cas d’Edmond Albius dont le nom nous est cependant parvenu malgré l’amnésie qui est l’apanage de l’espèce humaine

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  • L'héritage - Guy de Maupassant

    N°1988 – Juin 2025.

     

    L'héritage - Guy de Maupassant - Librio.

     

    Cette nouvelle assez longue, parue en 1884 dans le recueil "Miss Harriet" reprend un conte intitulé "Un million" du même auteur. L'action se passe sur à peu près quatre années et le thème en est la cupidité.

    En effet César Cachelin, veuf, ancien sous-officier réformé de l'infanterie de marine est commis principal au ministère de la marine. Il s'est mis dans la tête de faire épouser sa fille Coraline par un de ses jeunes collègues Léoplod Lesable. Le mariage a donc lieu d'autant plus rapidement que la vieille sœur célibataire et dévote de César, Charlotte, qui vit avec lui, a fait devant Léopold étalage de sa fortune. Elle entend cependant des jeunes mariés une rapide descendance. Au bureau l'avancement de Lesable se trouve contrarié à cause de sa future fortune, ce qui le désole. Au décès de la vieille tante on découvre que l'héritage revient à sa nièce mais à la condition qu'elle mette au monde un enfant ans les trois ans faute de quoi tout l' argent ira aux pauvres.

    Cette condition sine qua non mérite bien qu'on s'en préoccupe et l'intérêt bien compris des jeunes époux commande d'outrepasser bien des contingences personnelles et morales et qu'on suppléé les manques, les impossibilités qui pourraient se faire jour en n'oubliant pas que la fin justifie les moyens et que, dans ce cas, l’hypocrisie est de mise.

    Cela commence par l'évocation de l'ambiance d'un bureau de ministère où l'auteur a passé quelques années de sa vie. Le monde du travail à cette particularité de réunir en un même lieu et pour de longues périodes, des gens différents et cela n'a pas échappé à Maupassant qui, remarquable observateur, énumère les personnalités et surtout les travers de tous les membres de ce service administratif. Il note évidemment l'atmosphère un peu délétère parfois qui y règne à cause des inimitiés viscérales, des têtes de Turc ordinaires, des critiques intolérantes, des plaisanteries douteuses, des flagorneurs invétérés, des remarques désobligeantes, des primes et promotions obtenues et jugées imméritées... Les raisons ne manquent pas pour pourrir l'atmosphère de ce microcosme. Quant à l'univers du mariage et de la vie commune qui n'est pas aussi idyllique qu'on pouvait le croire au début, cela ne lui est pas étranger non plus. Il excelle également dans la description des paysages ce qui fait de lui un remarquable conteur et c'est un plaisir de le lire

  • Un monstre est là, derrière la porte - Gaêlle Bélem

    N°1987 – Juin 2025.

     

    Un monstre est là, derrière la porte - Gaëlle BELEM - GALLIMARD.

     

    Les histoires de famille ne sont pas toujours passionnantes mais certaines réservent parfois quelques surprises. Celle des Dessaintes, au nord de l'île de la Réunion des années 80 a cette particularité que l'homme et la femme qui la composent au départ sont barjots. Le hasard fait qu'ils ont une fille pas vraiment désirée et donc pas aimée et qui sera évidemment laissée pour compte et qu'il faudra supporter. L'ennui c'est que, très tôt, cette enfant qui décidément ne ressemble pas à ses parents, se met a revendiquer sa liberté, son indépendance ce que ses géniteurs traduisent par de la turbulence, de la remise en cause de l'autorité, de l'opposition, de la révolte, au point qu'on envisage pour elle qu'ils ont préalablement et copieusement dénigrée et rabaissée, la "maison de correction" c'est à dire une façon peu élégante de se débarrasser d'elle. On n’hésite pas à la qualifier de monstre insupportable pour justifier une telle décision. Cette petite fille qui grandit vite comprend le sort qu'on lui réserve et, entre menaces et conseils y fait échec par la fréquentation assidue de l'école, la lecture, l'aide apportée aux tâches ménagères, les marques d'attachement à ses deux parents, le tout sur fond de mésentente conjugale et de délitement familial, avec soumission à la facilité, violences, mysticisme chrétien, sorcellerie et désertion paternelle, ce qui lui fait prendre conscience du monde des adultes est fait de haine, de mensonges, de trahisons, d'hypocrisies. Sa réaction oscille entre l'idée du suicide et la sauvegarde de la vie sous la forme de l'écriture.

     

    Je ne sais pourquoi la lecture de la 4° de couverture avait fait naître ne moi quelques réticences. La lecture de ce roman, m'a révélé un parcours pétri de malchance qui a mûri sa victime plus vite que les autres. Ce genre de vie vous fait détester la vie qui heureusement passe vite sans imprimer beaucoup la mémoire, vous fait accepter la solitude avec fatalisme et désirer la mort comme une délivrance en vous armant de patience. C'est vrai que la guigne accompagne partout les Dessaintes, et donc aussi notre narratrice qui n'échappe pas à son destin. Entre fugue et chômage, elle tente une quasi-insertion qui pourtant lui fait rejoindre sa parentèle qui oscille depuis toujours entre démence et délinquance, mais c'est l'écriture qui est sa vraie liberté. De tout cela la narratrice accepte d'en rire et de le faire partager à travers un style vif et humoristique qui m'a bien plu et qui m'a fait aimer ce roman.

     

     

  • Le dernier thé de maître Sohô - Cyril Gely

    N°1983– Mai 2025.

     

    Le dernier thé de maître Sohô - Cyril Gely - Arléa.

     

    Nous somme en en 1853 et le Japon s'ouvre au monde, notamment par le commerce. Ibukii est une jeune femme qui veut bousculer les traditions et devenir samouraï, une carrière pourtant exclusivement réservée aux hommes. Elle refuse de vendre du saké comme son père. de se marier avec Matsuo à qui elle est très attachée, c'est à dire renonce à un avenir à la fois confortable et lucratif. Avec l'évolution des choses, la volonté de l'empereur, le Japon a cessé d'être un pays traditionnel de guerriers pour se tourner vers la modernité, vers l'avenir où les samouraïs n'ont plus leur place et trahissent parfois leur idéal pour survivre. Apprendre la voie du sabre suppose le déguisement d'Ibuki en garçon et son départ pour la lointaine maison de Sohô, un vieux maître samouraï, retiré du monde et qui se consacre à la méditation. Le long trajet effectué par Ibuki à pied, par tous les temps, a quelque chose d'initiatique.

    C'est une rencontre de deux personnages que rien ne prédisposait à se croiser et qui vont faire ensemble un parcours exceptionnel, l'un respectant l'autre, avec ce jeu subtil du travestissement de la jeune fille sans qu'on sache vraiment jusqu'à quel point le vieil homme en est dupe. Il s'ensuit tout un apprentissage ésotérique pour Ibuki et un retour à la vie pour Sohô où il est question de sabre, de code d'honneur mais aussi de thé, toute une philosophie, tout un paradoxe aussi puisque le premier prend la vie et le second la donne. Ces deux destins complices, se réaliseront chacun à leur manière, mais dans une sorte de halo lumineux où l'expérience de l'un enrichie la connaissance de l'autre dans un monde qui s'efface et un autre qui naît .

    C'est bien écrit avec des phrases courtes et une narration agréable, dans un style très japonais. J’ai lu ce roman comme un conte poétique qui se déroule hors du temps. J'ai apprécié autant le dépaysement que le décor traditionnel, la documentation spécifiquement nippone avec un intérêt tout particulier pour les différentes catégories de thé et la cérémonie de leur préparation dont l'auteur parle avec plaisir et l'écriture du "jiseiku", un poème à forme fixe (cinq vers et trente et une syllabes) et que le samouraï écrit avant de quitter la vie. j'ai aussi aimé l'épilogue où l'attachement de de Sohô à Ibuki perdure par-delà la mort du vieil homme, à travers les saveurs du thé.

    Ce fut pour moi un bon moment de lecture.

  • Les guerriers de l'hiver - Olivier Norek

    N°1979– Mai  2025.

     

    Les guerriers de l'hiver - Olivier Norek - Michel Lafon.

     

    Nous sommes en novembre 1939 et Staline envahit la Finlande à la suite de l'échec des négociations visant à créer sur son territoire une zone tampon pour protéger la ville de Leningrad d'une attaque allemande. Cette "guerre d'hiver" qui ne dura que 105 jours (jusqu'en mars 1940) opposa la petite armée finnoise à l"armada soviétique. A l'issue de ce conflit, la Finlande perd certes 10% de son territoire mais est cependant considéré comme un désastre russe parce que ces combats ont mis en évidence l'extraordinaire combativité des Finlandais dont l'un d'eux, le sniper Simo Häyhä, un simple paysan mobilisé, particulièrement doué pour le tir et à l'étonnante facilité d'adaptation, a réussi à lui seul à éliminer un nombre impressionnant d'ennemis au point de mériter le surnom de "La mort blanche". Ce roman est aussi un acte de mémoire pour tous ceux qui sont morts pour la défense de leur pays;

    Cette "guerre d'hiver" se déroule quand la France connaît la "drôle de guerre" selon l'expression de Roland Dorgelès, et après la signature du pacte germano-soviétique d’août 1939. Elle a donné lieu à une réprobation officielle des démocraties européennes et s'est terminée par une perte de territoires pour la Finlande mais ce confit a mis en évidence les faiblesses de l'armée russe et inspirera sans doute Hitler pour l'invasion de la Russie. Cela n’empêcha pas Staline de donner l’ordre à son armée de continuer le combat malgré la signature de l’armistice avec la Finlande.

    L'histoire égaillerait-elle dans cette partie du monde puisque l'actuel conflit en Ukraine ressemble étonnement à cette "guerre d'hiver"dont les leçons sont à méditer. Même agresseur russe, mêmes fausses raisons avancées pour l'agression injuste de la Finlande, même disproportion des forces armées, même mépris des Russes pour la vie de leurs propres soldats, mêmes bombardements aveugles pour terroriser les populations civiles, mêmes mensonges officiels servant la propagande, mêmes erreurs de stratégie des officiers survivants des purges de Staline, mêmes dissimulations de la réalité des combats face à un dictateur redouté, même sous-équipement des agressés face à la puissance envahissante, mais aussi de la part des agressés, même façon de s'adapter intelligemment et courageusement aux circonstances face à l’obéissance aveugle de l'ennemi aux ordres du Kremlin.

     

    OlivIer Norek, surtout connu pour ses thrillers, change ici de registre pour le roman historique puisque l'histoire passionnante et fort bien écrite de Simo Häyhä (1905-2002), est authentique comme l'est celle des autres personnages. qui peuplent ce moment historique. C'est un roman bienvenu dans la mesure où il révèle une guerre un peu oubliée, en marge de la Seconde guerre mondiale, où les Européens ont abandonné les Finlandais mais la nation finlandaise en est sortie renforcée. Il nous invite aussi à retenir les leçon de l'Histoire.

     

     

  • Surtensions- Olivier Norek

    N°1978– Avril 2025.

     

    Surtensions - Olivier Norek - Michel Lafon.

     

    Le départ de toute cette histoire est le rapt avec demande de rançon de David Sebag, 19 ans, fils de Marc Sebag , patron d'une grosse boite de consulting informatique. Le groupe du capitaine Coste du SDPJ 93 se charge de cette affaire mais eu égard à la notoriété de Sébag, de sa réussite et peut-être aussi de sa confession juive dans un contexte très antisémite, c'est la BRI (antigang) prend le relais puis d'autres services, cantonnant le groupe de Coste aux recherches accessoires. La rançon tardant à être payée, les ravisseurs tuent David.

    D'autre part, le frère d'Alexandra Mosconi, Nunzio est en préventive pour une montre de luxe qu'il portait et qui aurait été reconnue comme faisant partie du braquage d'une importante bijouterie. Le but d'Alexandra est de faire libérer son frère avec des complices peu recommandables et un avocat douteux qui imagine un plan audacieux non dénué d'arrières pensées ce qui n'est pas sans brouiller un peu plus cette affaire.

    L'auteur, ancien capitaine de police, n'épargne rien au lecteur des techniques investigations et d'interrogations policières mais aussi des procédures à respecter en cas d’intervention de l'IGPN, non plus d'ailleurs que les astuces des délinquants pour ne pas être repérés, les manœuvres des avocats pour couvrir leurs clients. Il se fait un devoir de relater l'atmosphère malsaine des prisons et les violences, y compris sexuelles, qui y ont lieu, la guerre interne des services de police, les querelles hiérarchiques, les abus d'autorité, les jalousies d’alcôves, mais aussi la cohésion du groupe, la psychologie des policiers en cas d'accidents, le tout sur un rythme soutenu plein de suspens qui laisse le lecteur en tension.

    Une des choses que j'attends de la littérature, et le roman policier en fait évidemment partie, c'est d'être le reflet de son temps. L'espèce humaine est telle qu'elle ne peut que servir de modèle à ce genre de création puisque notre société est de plus en plus folle et violente. Je suis assez fan des romans policiers mais pas forcément de ce genre haletant avec agressions . Pourtant, au fil des pages, pris par l'action un peu compliquée de ce roman et malgré un style assez brut qui pourtant se lit bien, je me suis lissé happé par l'histoire.

  • Eux sur la photo - Hélène Gestern

    N°1976– Avril 2025.

     

    Eux sur la photo - Helène Gestern - Arlea.

     

    Ce roman débute par une petite annonce passée par Hélène Hivert, trente huit ans, qui n'a plus de famille et aucun souvenir de sa mère, Nathalie, décédée en 1972. Cette annonce est accompagnée d'une photo représentant deux hommes et une femme, sa mère, tous jeunes et un article de presse précisant qu'ils ont gagné ensemble un petit tournoi de tennis. Un biologiste anglais, Stéphane Crüsten lui répond qu'il se trouve être le fils d'un de ces hommes, Pierre, et c'est le début d'un échange épistolaire, y compris par mails, complété par des textes extérieurs, au cours duquel une histoire se dévoile malgré les disparitions, les mémoires qui s'effacent ou qui parfois s'éclairent, les secrets familiaux, les longs silences, les mensonges.

    Au fil des lettres, des photos, des rencontres et des documents échangés, des voiles se lèvent et les relations entre Hélène et Stéphane deviennent de plus en plus amicales et amoureuses avec cependant un long usage du voussoiement, comme pour retarder quasi volontairement cet épilogue personnel. Cette liaison due au hasard, cette correspondance, réveillent des fantômes et éclairent des zones de l'histoire de cet homme et de cette femme restée dans l'ombre qui se sont connus jadis mais se sont mariés chacun de leur côté avec un conjoint différent. Jusque là, ils n'étaient que des quasi inconnus et cette correspondance d'une année révèle leur parcours commun et intime et éclaire le peu que Hélène et Stéphane savaient d'eux, ce qui n'autorise pas pour autant les supputations les plus fantasques. Cela m'a semblé, au fil des pages, être pour eux une recherche éperdue de ces deux êtres avec la crainte de découvrir quelque chose de dérangeant, à cause peut-être du destin, de l'amour, du hasard et de la vie qui se livrent parfois, au détriment des pauvres humains, à un jeu bien cruel. Au terme de ces lentes et parfois hésitantes investigations, faites de photographies découvertes dans les archives familiales, de suppositions parfois démenties, il en résulte des chocs face au passé et surtout un long questionnement assorti de décevantes certitudes et de prégnantes culpabilités nées de convenances sociales d'un autres temps, une volonté aussi de pardonner aux morts et d'aller ensemble de l'avant parce que l'amour est avant tout le domaine des vivants.

    La quête de ses origines est légitime, surtout dans ce contexte très particulier. L’émotion que distille ce texte ne m'a pas quitté tout au long de ma lecture. A titre personnel, je suis toujours intrigué par le mystère que les photographies portent en elles, l'histoire intime des personnages qui y figurent et que la mort a emportés, leurs joies et leurs drames, leurs lâchetés, les secrets, les silences et les failles qu'elles cachent, les injustices imposées par les autres, l’hypocrisie et la solitude derrière les sourires et les visages momifiés dans les sels d'argent, le temps qu'elles figent, le souvenir qu'elles perpétuent sur un fragile support. D’ordinaire je n'aime guère les romans épistolaires. Je ferai volontiers une exception pour celui-ci.

    Cet ouvrage est noté comme un roman, c'est à dire une fiction et je m'interroge toujours sur l'aspect biographique, personnel ou emprunté de la démarche surtout quand les détails de nature photographiques, visages et paysages sont si précis et poétiques, au point qu'on peut parler d'une forme d'hypotypose.

    Je l'ai déjà dit dans cette chronique, j'apprécie le style fluide de cette auteure qui s'attache son lecteur au fil des pages et ça a été pour moi un vrai plaisir de la lire. J'ai déjà lu d'autres romans d'Hélène Gestern, je ne regrette pas d'avoir découvert celui-ci qui est son premier.

     

    ©Hervé Gautier http:// hervegautier.e-monsite.com

  • 555 (Cinq cent cinquante-cinq) - Hélène Gestern

    N°1975– Avril 2025.

     

    555 - Hélène Gestern - Arlea.

     

    555, c'est le nombre de sonates pour clavecin qu'a composées Domenico Scarlatti (1685 - 1757).

     

    Alors qu'il s’apprête à rénover un étui à violon, Grégoire Coblence, ébéniste, découvre dans sa doublure une partition qui lui semble être le manuscrit d'une œuvre pour clavecin et qu'il montre à son associé Giancarlo Albizon, un luthier renommé mais surtout endetté qui l'invite à solliciter Manig Terzian, une célébrissime claveciniste et spécialiste de Scarlatti. Cette partition qui pourrait bien venir s'ajouter à la liste impressionnante du virtuose italien disparaît dans un cambriolage alors même que le propriétaire de l'étui semblait ignorer l'existence de cette partition. Dès lors, entrent en scène deux autres personnages, Rodolphe Luzin-Farge, professeur à la Sorbonne et spécialiste reconnu de Scarlatti et Joris de Jonghe, un richissime collectionneur belge un peu fantasque. Le roman s’articule autour de ces cinq personnages qui interviennent chacun à leur tour à la mesure de l'intérêt qu'ils ont à retrouver cette partition. Il faut en ajouter un sixième, énigmatique, qui aurait tout organisé et tirerait les ficelles. Ses interventions figurent en italique dans ce roman.

     

    C'est aussi l'occasion de parler des femmes qui ont aussi leur importance dans ce roman, Flo, la compagne de Coblence qui l'a abandonné mais dont il est encore amoureux, Beatrice, l'épouse décédée de Joris de Jonghe, mais qui vit avec lui par la pensée et bien entendu Manig Terzian ans oublier Alice, sa petite nièce également musicienne qui est amoureuse de Grégoire.

    Cette découverte réveille l'avidité des spécialistes de Scarlatti autant qu'elle fait redouter l'action d'un faussaire. Cela ouvre à notre auteure une possibilité de revirements, de coups de théâtre, d"histoires d'amour et elle ne s'en prive pas dans ce qui peut être regardé comme une intrigue policière. C'est l'occasion pour chacun de revenir sur son passé, avec ses trahisons, ses fragilités et les blessures qui le jalonnent. C'est aussi l'occasion de faire découvrir ce génial musicien italien.

     

    J'ai apprécié le suspens, malgré quelques longueurs mais surtout le style. C'est vraiment bien écrit.

  • aurais-je été sans peur et sans reproche? - Pierre Bayard

    N°1974– Avril 2025.

     

    Aurais-je été sans peur et sans reproche? Pierre Bayard - Les Éditions de Minuit.

     

    Après avoir lu 'Aurais-je été résistant ou bourreau?" et "Aurais-je sauvé Geneviève Dixmer?", ouvrages fondés sur une expérience personnelle supposée, l'auteur qui nous affirme être le descendant du chevalier Bayard (1473-1524), s'interroge à nouveau. Aurait-il été digne de cette devise attachée à son nom et dont tous les potaches de ma génération ont gardé la mémoire, de même que 1515 et l’adoubement de François 1°en tant que chevalier par ses soins.

    Sur sa descendance, pourquoi pas? Un saut fictif dans le passé pour le rencontrer, pourquoi pas? Il présente Bayard comme un soldat dévoué et soumis à son roi pour qui il se bat au point de lui sacrifier sa vie, ce qu'il fera. Cette obéissance est absolue et peut contrecarrer les préceptes religieux et l'amitié. Cela ne signifie par pour autant qu'il n'a pas connu la peur puisque dans les combats au corps à corps qu'il pratiquait, l'instinct de conservation est souvent baptisé à tort "courage!

    Sur le parcours du chevalier, tout entier voué aux guerres d'Italie qui furent nombreuses (pas moins de 11), meurtrières, absurdes, faites de retournements d'alliances et inutiles, c'est à dire une vie consacrée à tuer des gens qui ne lui avaient rien fait et qui appartenaient à la même religion que lui alors que l’Évangile le lui interdisait et que de nombreuses voix d'humanistes s'élevaient contre la guerre, on peut effectivement s'interroger. Pour éclaircir cette démarche, l'auteur met en scène un frère cadet du chevalier devenu bénédictin, un "personnage-délégué" dont notre auteur revêtira la robe de bure notamment pour se faire l’écho des qualités d'empathie reconnues du chevalier, de sa biographie, mais aussi en l’interpelant, ne s'interdisant pas de changer éventuellement le cours des événements, modifiant la vie de son ancêtre confronté à un choix obéissance et même le cours de l'Histoire. Il observe aussi toute les difficultés liées à l’anachronisme, c'est à dire à la façon de penser nécessairement différente à la Renaissance et de nos jours.

    Reste la question posée qui sert de titre à l'essai et je ne suis pas sûr d'avoir tout compris. On est à la fois dans l'utopie, dans l'anticonformisme, dans les univers parallèles mais l'auteur s'attache à montrer que le chevalier partageait nombre de nos doutes d'aujourd'hui malgré l'anachronisme. La démarche littéraire de Pierre Bayard est un exercice de pensée, c'est à dire le recours à une situation fictive différente avec saut dans le passé à la rencontre de ce valeureux chevalier. C’est, comme d'habitude, une brillante démonstration d'un intellectuel érudit notamment en histoire, d'autre part que notre auteur veuille prendre la défense de celui qu'il présente comme son ancêtre est légitime, même si, le livre refermé, je n'ai pas été vraiment convaincu.

     

     

     

  • Des mots et des actes - Jérôme Garcin

    N°1972– Mars 2025.

     

    Des mots et des actes (Les belles-lettres sous l’Occupation) – Jérôme Garcin – Gallimard.

     

    Depuis les nombreuses années que cette chronique existe, j’ai toujours été attentif aux publications de Jérôme Garcin, d’abord parce que c’est bien écrit, agréable à lire et bien documenté, mais peut-être surtout, quand il en choisit le sujet, parce qu’ il met sa notoriété au service de gens de lettres dont la mémoire collective n’a retenu le parcours qu’à travers le nom d’une rue ou d’un établissement public.

    Le sous-titre de cet ouvrage indique d’emblée que notre auteur va s’attaquer à une période difficile de notre histoire parce l’héroïsme et la trahison qui l’ont illustrée ont également été le fait d’écrivains, parce que l’occupant allemand, ou le gouvernement de Vichy, ont recherché leur appui ou favorisé leur carrière alors que d’autres ont choisi le combat et l’héroïsme, parfois dans l’anonymat, pour la libération de leur pays. Il va donc dresser le catalogue de ceux de ces deux camps avec une préférence, on s’en doute, pour les héros, réservant son talentueux fiel, sa formule assassine pour ceux qui ont trahi. Ainsi fustige-t-il Paul Morand, Roger Nimier, Céline, Cocteau, Robert Brasillac, et célèbre -t-il, les sortant peu ou prou d’un certain oubli, Jacques Decour, Jacques Lusseyran, Jean Guéhenno, Jean Prévost à qui, pour certains, il avait déjà consacré des ouvrages précédents ...sans oublier l’éditeur Bernard Grasset qui eut aussi sa période sombre sous l’Occupation ... et sa mort solitaire ensuite. Jérôme Garcin note opportunément que Pierre Seghers, le fondateur des éditions du même nom, fut non seulement un résistant de la première heure mais également l’auteur en 1943 d’une Anthologie des poètes où figurent les noms d’Eluard, d’Aragon, de Guillevic. Il rappelle utilement que la Royal Air Force parachuta en 1942 le poème d’Eluard, devenu célèbre sous le titre de « Liiberté » au-dessus des maquis français. La NRF avant d’être noyauté par Drieu La Rochelle, incarna la Résistance quand l’Académie française accueillait beaucoup de vichystes. Il note que « l’exercice de la littérature peut mener à l’insoumission comme à la soumission, à la bravoure comme à la lâcheté » et que le talent ne peut justifier ni le mensonge ni la traîtrise, que, séparer l’homme de l’artiste, reste une saine démarche. .

    A la fin du XX° siècle on a republié des écrivains maudits illustrant cette constante de l’espèce humaine qu’est l’oubli. Il est aussi « la forme la plus raffinée, la plus hypocrite des trahisons ». Jérôme Garcin fait bien de le rappeler, même s’il n’oublie pas de commencer par parler de lui.

     

  • Le méridien de Greenwich - Jean Echenoz

    N°1968– Mars 2025.

     

    Le méridien de Greenwich – Jean Echenoz – Les éditions de Minuit. .

     

    De son propre aveux, l’intention de l’auteur était, pour son premier roman publié en 1979, d’écrire un roman policier ! Le moins que l’on puisse dire est que si on est en pleine fiction, on est loin du polar puisque ce livre est une somme de 34 courts récits dont l’action se situe dans une île imaginaire d’Océanie où passe le méridien de Greenwich, dans des quartiers de Paris et parfois ailleurs, avec des personnages qui passent de l’un à l’autre, des récits qui s’entrecroisent. Pour autant on passe de la description d’un tableau avec l’animation des personnages qui y sont représentés sur cette île imaginaire, aux antipodes où passe précisément le méridien de Greenwich,à un bar-tabac de la porte de La Villette où apparaît un improbable cobra charmé par un client jouant de la flûte. Il est même question des « trois lanciers du Bengale » Il y a bien des tueurs, une multitude de personnages qui apparaissent dans ces nouvelles où il y a souvent des armes à feu, des morts par vengeance ou au hasard de combats, des meurtres, sans qu’on sache vraiment s’il s’agit d’un acte gratuit, d’un contrat ou d’un improbable mobile sérieux ou de suicides parce que la vie est devenue insupportable. Il y est question de situations assez absconses, de voyages, de pérégrinations, d’exploration de la mémoire, avec une référence à ce fameux méridien et son rapport au temps qui passe, mais pas d’investigations policières et je me suis souvent demandé où l’auteur voulait vraiment en venir. Quant à l’épilogue, il pourrait parfaitement être celui d’un thriller. Pourquoi pas après tout puisque nous sommes dans l’univers d’Echenoz !

     

    J’ai eu un peu de mal à entrer dans ce qui est présenté comme un roman et j’ai aussi eu des difficultés à suivre, mais c’était peut-être le but. Je n’ai peut-être rien compris et depuis que je lis Echenoz je suis souvent partagé entre l’étonnement et une légère déception, mais ce que je retiens c’est la jubilation avec laquelle notre auteur écrit, pratiquant à l’occasion des associations de mots assez inattendue d’où résultent des images originales, ce qui produit une musique assez agréable cependant.

     

     

     

  • Vie de Gérard Fulmard - Jean Echenoz

    N°1967– Février 2025.

     

    Vie de Gérard Fulmard – Jean Echenoz – Les éditions de Minuit. .

     

    Décidément Jean Echenos aime bien les perdants. Dans une interview précédente il a fait remarquer que les romans de Flaubert parlent aussi largement de l’échec. A titre personnel ce choix ne me paraît pas mauvais surtout au moment où, dans nos sociétés, on prône la réussite comme unique critère de valeur.

    Gérard Fulmard est donc un ex steward contraint à fréquenter l’Agence Pour l’emploi et qui s’improvise détective privé. Pourquoi pas ? Sauf que ses débuts n’étant pas convaincants il envisage une rapide reconversion qu’il décide néanmoins de différer à la suite de l’enlèvement de , Nicole Touneur, secrétaire générale d’un minable parti politique, le FPI, fédération populaire indépendante . ;

    J’aime bien le style d’Echenoz, fluide, humoristique et agréable à lire, même si parfois il risque des formules sibyllines mais qui néanmoins sonnent bien, du genre « la moustache de Franck Terrail ne relève pas de l’assertorique mais de l’apodictique ». Cela dit, cette intrigue qu’on aurait pu supposer s’inscrire dans un polar est bien mince, tout comme sont sans épaisseur les nombreux personnages qui la peuplent. Leur histoire, par ailleurs sans grand intérêt, embrouille un peu le lecteur. Même Gérard Fulmard, devenu presque par hasard et surtout à la suite d’une proposition qui lui a été faite et qu’il ne pouvait pas refuser, homme de main dans le service d’ordre du FPI . Ses nouvelles fonctions bouleversent quelque peu sa vie !

    Le lecteur apprend en outre les diverses aventures de la mère de Gérard dans la rue Erlanger (Paris XVI°) où elle habitait avant son décès, en rapport avec quelques faits divers authentiques. Alors, critique de la société, du jeu politique, mise en évidence de l’anti-héro, mise en lumière d’une rue parisienne un peu oubliée... pourquoi pas puisque c’est fait avec humour et même jubilation.

     

     

  • Bristol - Jean Echenoz

    N°1966– Février 2025.

     

    Bristol – Jean Echenoz – Les éditions de Minuit. .

     

    Bristol, ce n’est ni une ville d’Angleterre, ni le nom d’un grand hôtel,ni un carton d’invitation mais celui d’un petit homme sans grande envergure, plutôt couleur muraille, obscur producteur de cinéma de son état, dont la journée commence plutôt mal. En ce matin d’automne parisien l’occupant du cinquième étage de son immeuble vient, dans le plus simple appareil, de se défenestrer. Cela ne le perturbe pas et il passe son chemin parce qu’il a en tête un film dont on comprend très vite qu’il ne figurera pas dans les annales du cinéma d’auteur, une vraie panouille. Nous le retrouverons plus tard dans une séquence amoureuse avec Geneviève, en Afrique pour l’incertain tournage de scènes ratées mais qui mettent en exergue à la fois une imagination fertile quoique incertaine et une opportune volonté de falsification des comptes trop dispendieux au goût de la production. Echenoz aime faire voyager ses personnages. Mais cette affaire bien mystérieuse de défenestration se trouve être le départ, non d’une instruction judiciaire comme on pouvait s’y attendre, mais d’aventures aussi inattendues qu’entremêlées, d’où il ressort un parfum d’échec, de solitude et de mélancolie déjà ressenti dans ses autres romans.

    Il est bien digne de l’Oulipo (ouvroir de littérature potentielle) dont il fut l’invité d’honneur en 2001 tant son style est original. Non seulement son écriture est parfois minimaliste, parfois à ce point précise qu’on peut aisément y voir une volonté de son auteur de pratiquer l’hypotypose qui est l’art de décrire une scène d’une façon tellement réaliste qu’on à l’impression d’y assister au moment même où elle est décrite, ce qui ne l’empêche pas, à l’occasion de multiplier les digressions qui peuvent égarer le lecteur. Elle empreinte beaucoup au cinéma dans son architecture même, multipliant les « gros plans » exprimés par des formules d’une étonnante précision, parlant du « nacré des cirro-cumulus », du « piqué des infrutescences », mais qui sonnent bien et des images parfois étonnantes voire incongrues qui révèlent une grande richesse de vocabulaire et un sens percutant de la formule. Il pousse même la complicité jusqu’à s’adresser directement à son lecteur, à lui confier ses remarques personnelles! Bref, comme je l’ai déjà dit dans cette chronique, j’aime bien son humour.

    Je continue à découvrir l’œuvre d’Echenoz, toujours avec le même plaisir à cause du style, peut-être aussi du suspens et de la faculté qu’il a d’étonner son lecteur, même si ici l’épilogue m’a un peu déçu.

  • Oedipe n'est pas coupable - Pierre Bayard

    N°1962– Janvier 2025.

     

    Œdipe n’est pas coupable - Pierre Bayard – Les éditions de Minuit (2021).

     

    Selon le tragédien grec Sophocle (-495-406), Laïos, roi de Thèbes et sa femme Jocaste eurent un fils Œdipe. A la naissance de ce dernier, ses parents apprennent par un oracle que cet enfant tuera son père et épousera sa mère. Pour éviter cela ses parents décident de l’exposer aux bêtes sauvages qui le dévoreront et, dans ce but, le confient à un berger qui néanmoins lui sauve la vie et l’enfant se retrouve élevé par le roi de Corinthe. Apprenant la prophétie et dans le but d’y faire échec, Œdipe, croyant être le fils de ce roi, fuit Corinthe et, sur la route de Thèbes rencontre, à un croisement, le convoi de Laïos. A la suite d’une altercation le tue sans savoir qu’il est son père, accomplissant ainsi la première partie de la prédiction, le parricide. Un sphinx (ou une sphinge) terrorise par ses questions les habitants qu’il (elle) met à mort s’ils n’y répondent pas correctement. Œdipe, plus rusé, résout l’énigme, tue le monstre, conquiert le trône de Thèbes et épouse Jocaste. Œdipe devient donc roi de Thèbes, réalisant ainsi sans le savoir, la deuxième partie de l’oracle, l’inceste. Celle qui est maintenant son épouse apprenant les faits et se souvenant de la prédiction, se suicide et Œdipe se crève les yeux et disparaît. Cela c’est pour la mythologie.

    Une forte culpabilité pèse donc sur les épaules d’Œdipe pour le meurtre de son père, entretenue par la pièce de Sophocle qui nous est connue et par Freud qui a, bien plus tard, théorisé le « complexe d’Œdipe », repris par de nombreux écrivains, le vouant inexorablement et définitivement au parricide et à l’inceste. Pierre Bayard, également psychanalyste, ne peut évidemment faire l’impasse sur ce sujet. Il est aussi le fondateur de la « critique interventionniste » et conteste cependant sa culpabilité de la mort de Laîos, l’inceste étant par ailleurs légitime dans la société grecque et, au cas particulier Jocaste qui aurait bel et bien reconnu Œdipe, accepte de faire l’amour avec lui et d’avoir des enfants. Pour ce faire notre auteur effectue une lecture approfondie de la pièce du dramaturge grec mais aussi de deux autres, postérieures à « Œdipe roi » qui constituent une trilogie, « Œdipe à Colone » et « Antigone », ce qui permet, sur une plus longue période d’apprécier la personnalité et l’action d’autres personnages parfois absents dans la pièce initiale et de revisiter le statut d’Œdipe. Il conçoit sa démonstration comme un roman policier dont il serait l’unique enquêteur.

    Le destin d’ Œdipe est connu depuis d’Antiquité où la vie des hommes était, contrairement à nous aujourd’hui, plus largement dépendante des devins et de leurs oracles et des dieux, de leurs interdits et de leurs malédictions comme c’est le cas de LaÏos avant lui pour avoir tué un des fils de son protecteur. La notion de vérité qui était la leur ne correspond pas vraiment à nos critères actuels. Pierre Bayard note qu’ Œdipe, connaissant le fatum qui pèse sur lui, fait ce qu’il peut pour le contrecarrer bien que la mythologie soit pleine de violence, de conflits familiaux, de meurtres, de viols, de suicides et d’enlèvements qui incarnent les passions humaines. Pierre Bayard relève les nombreuses contradictions relatives aussi bien à l’oracle qu’à ceux qu’il concerne, sans oublier l’action des dieux sous forme de vengeances, de fatalités, parfois elles-mêmes contradictoires ou contrariées par l’homme, par exemple la blessure infligée aux pieds d’Œdipe à sa naissance lui aurait occasionné une telle infirmité que le meurtre de Laïos et de ses comparses se fût révélé impossible. Il fait la part du réel et de l’imaginaire puisqu’il s’agit de personnages de fiction qui se seraient échappés d’un livre et à qui il reconnaît liberté et conscience, c’est à dire une vie autonome par rapport à la mythologie. Il note également que des imprécisions relatives aux faits rapportés, qui varient en fonction des différents auteurs, n’aident pas vraiment à la manifestation de la vérité puisque nous sommes dans une enquête policière. De plus la volonté de Freud d’interpréter ce mythe sous le seul code sexuel peut apparaître réducteur, la psychanalyse pouvant elle-même être assimilée à une mythologie.

    Pour venger la mort de Laïos, Apollon envoie la peste sur la ville de Thèbes et Œdipe, à la suite de l’enquête qu’il mène sur sa propre histoire, se convainc qu’il en est le seul responsable puisque qu’il est bien celui qui a tué l’homme au croisement de la route de Thèbes. Sa conviction est en effet confortée par les accusations du devin Tiresias. Dès lors, il accepte le rôle de « bouc émissaire » sacrificiel, aveuglement et bannissement, alors que rien ne l‘accuse objectivement, illustrant une attitude collective accusatrice systématique face à un désastre. On comprendra fort bien que notre auteur, dans sa recherche, ne retienne pas cette option.

    Je l’ai dit, Pierre Bayard est également psychanalyste et c’est à ce titre qu’il entre dans le psychisme d‘Œdipe qui, convaincu de sa culpabilité, laisse parler son « surmoi » libérateur à seule fin de trouver une sorte de repos intérieur alors même qu’il n’est pas coupable. En effet les révélations qui lui ont été faites sur son histoire font qu’il est devenu son propre procureur.

     

    Tout cela pourrait paraître un divertissement d’intellectuel sans commune mesure avec les préoccupations d’un citoyen ordinaire par ailleurs peu familier des textes mythologiques et non versé ni dans les arcanes de la psychologie humaine ni dans les nombreuses références avancées. On peut effectivement voir les choses ainsi mais la démonstration faite par l’auteur dans un autre de ses ouvrages de l’erreur d’Agatha Christie est du même ordre. Cette démonstration, par ailleurs passionnante, illustre cette « critique interventionniste », pour le moins originale et qui invite le lecteur (et le critique) à sortir de son rôle passif et de mettre en doute le texte qu’il vient de lire en en dénonçant les contradictions, sans pour autant en changer une virgule. Remettre en question les vérités les plus établies n‘est pas un travail du moindre intérêt et l’épilogue est convainquant .

    Cette invitation m’évoque,a contrario, ma lointaine scolarité où mes dissertations, loin de s’inscrire dans cette méthode sans doute non encore clarifiée, s’inspiraient largement -le mot est faible-, au point d’en être souvent de pâles paraphrases-, des considérations de « Lagarde et Michard ».

    Bien documenté et bien écrit, ce fut, comme d’habitude, un bon moment de lecture.

     

     

    © Hervé GAUTIER

  • La vérité sur "Dix petits nègres" - Pierre Bayard

    N°1961– Janvier 2025.

     

    La vérité sur « Dix petits nègres » - Pierre Bayard – Les éditions de Minuit (2019).

     

    Pierre Bayard se livre à une lecture critique de ce roman emblématique d’Agatha Christie paru en 1939 que l’usage actuel bien-pensant a rebaptisé « Ils étaient dix », estimant que l’auteure s’est trompée dans la désignation du coupable.

     

    Dans le roman d’Agatha Christie, dix personnes qui ne se connaissent pas sont invitées sur l’île du Nègre sur la côte du Devon en Angleterre par un certain O’Nyme, mystérieusement absent. Chaque invité appartient à une classe sociale différente mais ils ont tous été dans le passé, accusé de meurtres pour lesquels ils n’ont pas été poursuivis par la justice. Dès leur arrivée dans l’île, ils sont interpelés par la voix étrange d’un gramophone. En outre, ils découvrent dans leur chambre une comptine racontant l’histoire de dix petits nègres qui meurent les uns après les autres. Ce roman est très célèbre et Pierre Bayard le résume en quelques pages, énumérant les morts qui se succèdent en même temps que disparaissent des statuettes censées représenter chacun d’eux mais conteste le dénouement.

     

    D’une manière générale, il est clair que, dans un roman, l’auteur qui tient la plume, comme on dit quand on a des Lettres, est le seul maître du jeu et déroule son histoire conformément à l’épilogue qu’il a imaginé. Comme c’est un roman policier, Il attend la fin, avec tout le suspens qui convient et qui égare le lecteur vigilant, pour dévoiler le nom du coupable. Le livre refermé, le lecteur peut se contenter d’acquiescer mais n’est cependant pas obligé d’adhérer à la conclusion proposée, certaines d’entre elles étant bancales voire invraisemblables. Ici Pierre Bayard s’attache à noter les nombreuses contradictions et à démontrer scientifiquement qu’il y a des erreurs manifestes dans la démonstration d’Agatha Christie et pour se faire donne la parole au véritable coupable qui s’adresse directement au lecteur, C’est l’un des personnages que Pierre Bayard fait sortir du roman pour en quelque sorte se dénoncer (Sans vouloir minimiser les mérites et surtout sa faculté de déduction et de prévision de cette courageuse personne, les arguments développés et des citations notées trahissent une remarquable érudition!). C’est une technique originale mais qui illustre bien un sujet de réflexion qui a donné lieu à des dissertations parfois hasardeuses de la part de générations de potaches, c’est à dire la liberté des personnages de fiction qui traditionnellement sont esclaves de l’auteur du roman mais qui en réalité jouissent d’une liberté à la fois réelle mais incomplète comme le note Pierre Bayard. Ce personnage prend logiquement le contre-pied du texte d’Agatha Christie, notant les nombreuses contradictions, énumérant les pistes restées vierges, se posant des questions non soulevées par l’enquête, en étayant son propos de nombreuses références à la littérature policière. La chose n’est pourtant pas aisée tant le roman a été favorablement accueilli dans le public lors de sa publication et considéré comme la perfection en matière d’intrigue policière. Pour ce faire, ce personnage dont nous ne saurons le nom qu’à la fin, ne se prive pas de citer souvent les travaux de… Pierre Bayard soi-même !

     

    Cette démarche critique qui remet en question les conclusions d’un thriller, pourtant d’autant mieux accueilli qu’il émane d’un auteur connu et reconnu, n’est pas unique. Pierre Bayard s’est également attaché à remettre en question le dénouement du célèbre film Hitchcock « Fenêtre sur cour » (« Hitchcock s’est trompé » - 2023).

     

    © Hervé GAUTIER

  • Comment parler des faits qui ne se sont pas produits - Pierre Bayard

    N°1960– Janvier 2025.

     

    Comment parler des faits qui ne se sont pas produits ? – Pierre Bayard – Les éditions de Minuit.

     

    D’emblée le titre peut logiquement poser question mais à la réflexion c’est un peu la définition du mensonge, de la mythomanie, de l’affabulation qui existent dans la vie courante et dont le résultat peut se révéler désastreux simplement parce que plus le mensonge est gros plus il prend. En littérature, qui est principalement le domaine de la fiction, c’est différent puisque la chose est connue du lecteur et a donc moins de conséquences même si certains auteurs peuvent être tentés de présenter sous la forme d’une récit véridique une histoire parfaitement imaginaire. L’auteur, également psychanalyste, invoque «la réalité subjective» explicable comme une activité de compensation de la part de l’écrivain mais dénonce également la crédulité initiale du lecteur dont la propension à croire aux contes de fées et à en être à la fois ravi et terrifié remonte à l’enfance.

    Pour un romancier, créer des situations et des personnages fictifs, mêler vérité factuelle et vérité littéraire n’a rien d’exceptionnel puisqu’il parvient ainsi à l’essentiel grâce à son imagination, c’est à dire à exprimer ce que lui-même ressent ou ce qu’il désire croire et qu’il communique à son lecteur.

    La psychanalyse influe sur la création artistique dans la mesure où selon la théorie freudienne, la pulsion sexuelle déplace son but sexuel initial vers un autre but, la création par exemple, une partie de l’énergie sexuelle pouvant être détournée vers la création selon le principe de sublimation. Dès lors, comment expliquer que des écrivains ont décrit avec précisions des faits qui ne se sont pas encore produits au moment où ils les évoquent ? La fabulation dont ils ont fait preuve n’a d’égal que leur volonté manipulatrice de créer leur propre mythe littéraire personnel en falsifiant leurs propres documents, en s’inspirant de l’œuvre des autres ou en révélant après coup des écrits imaginaires et secrets. La tentation est grande en effet de modeler une image actuelle de soi en inventant un personnage antérieur. Une vie amoureuse complexe oblige à inventer des mensonges en permanence à destination de ses nombreux partenaires. Cette situation complexe est de nature à solliciter l’imagination et donc de parler de faits qui ne se sont pas produits ou à en créer d’autres qui ne sont que mensonges, créateurs de liberté pour leur auteur mais en faisant le moins de mal possible à ses amants. Dans le domaine politique, les faits sont peut-être plus marquants dans la mesure c’est le domaine de l’idéalisation qui lui-même est sous-tendu par une conviction profonde préalable (qui a dit que les promesses électorales n’engagent que ceux qui les croient ?) et il est donc plus naturel de faire l’éloge d’un régime politique quand on est soi-même profondément convaincu de ses bienfaits, ce qui ne manque pas de créer des circonstances pour le moins contradictoires. S’agissant de l’imagination, « la folle du logis » de Pascal, qui est la compagne de la « pulsion narrative » elle favorise la déformation et la recomposition du réel par la falsification consciente des faits de la part des auteurs, souvent journalistes, créant pour un certain public moins averti, angoisse et même terreur par accès aux mondes parallèles hérités de notre enfance. Pierre Bayard, qui est aussi un homme de Lettres, a soin de préciser, non sans un certain humour, que la création d’un personnage littéraire prend une autre dimension.

    Le livre refermé, j’ai tenté de réfléchir à ce que je venais de lire attentivement (en n’étant pas sûr d’avoir tout compris) et de l’appliquer à moi-même, le psychanalyste qu’est l’auteur ne manquerait pas d’y trouver la nature d’un éventuel dérangement personnel. Ma malchance ordinaire m’a très tôt amené à compenser en imaginant des faits et des situations qui m’étaient favorables mais qui ne se sont évidemment jamais produits, des illusions, de véritables « plans sur la comète ». Je n’y crois évidemment pas mais ce processus naît de lui-même et s’efface aussi vite qu’il est venu. De la même façon, cette imagination quelque peu débordante a généré une envie d’écrire dans le domaine de la fiction et, obéissant à cette pulsion narrative, évidemment affabulatrice dont parle l’auteur, il m’arrive d’imaginer, et donc de parler pour moi-même, des débuts de romans, c’est à dire des faits qui ne se produiront jamais et qui par ailleurs s’évanouissent vite dans les méandres de ma mémoire.

     

    Pour avoir assisté récemment à une de ses conférences par ailleurs passionnante, je peux mesurer l’intérêt de son approche « critique interventionniste » de la lecture, notamment dans le domaine de la littérature policière, sa manière particulière d’entrer dans un roman, ainsi que dans l’exploration des mondes parallèles. Cet essai très documenté et très intéressant m’incite à explorer encore davantage l’univers de l’auteur.

  • Qui a tué mon père - Édouard Louis

    N°1956– Janvier 2025.

     

    Qui a tué mon père – Édouard Louis- Seuil.

     

    Avec ce roman autobiographique paru en 2018, Édouard Louis retrace la figure de son père. Après des années de séparation, l’auteur revient chez son père qui vit dans une petite ville du Nord, grise et froide avec une autre femme que sa mère. Il retrouve un homme diminué par la souffrance et la maladie dont la vie peut s’échapper à tout instant. Ce sera sans doute la dernière visite de ce fils pourtant rejeté par ce père à cause de sa sensibilité, de sa fragilité, de son homosexualité et qui, devenu adulte, a réussi par son talent à briser la moule familial de la pauvreté, de l’alcoolisme, du chômage, de la précarité en embrassant une carrière d’homme de Lettres reconnu qui fait quand même la fierté de son père.

    Cette rencontre est pour lui l’occasion de remonter le temps, de se remémorer les relations difficiles qu’ils a eues avec lui, entre violence, incompréhension, regrets et peut-être amour mais compte tenu du contexte culturel, des préjugés sociaux, du rejet de son orientation sexuelle, je ne suis pas sûr qu’il y ait eu entre eux véritablement de l’amour. Ce que je retiens c’est surtout cette opposition constante entre eux, cette ambiance familiale délétère où les coups de gueule, les larmes, les cris étaient plus fréquents que les rires et les moments de complicité. Cette entrevue a été l’occasion de se parler, un peu comme une ultime tentative d’explication voire de rédemption

    Reste la question posée (sans point d’interrogation). Sans aucune ambiguïté, Édouard Louis accuse les hommes politiques, de Chirac à Macron qu’il juge responsables de l’abandon des plus déshérités. Son père, victime d’un accident du travail est devenu un assisté, un oublié de la société, un humilié, capable seulement de subir des décisions qui lui sont défavorables. C’est peut-être cette injustice qui le rapproche de son père, davantage que les souvenirs personnels quelque peu délétères qu’il évoque. Cette détresse, cette révolte ainsi exprimées me paraissent même bien plus importantes que le récit biographique. Au moment où les politiciens, chargés de représenter le peuple à qui ils doivent leur situation avantageuse, nous donnent l’image de gens plus préoccupés par leur réélection et donc leur carrière que par l’intérêt général qu’ils sont censés défendre, ces remarques exprimées dans la 3° partie de ce court ouvrage m’ont paru des plus pertinentes. La démagogie, le mensonge, la mauvaise foi, la trahison, les flagorneries et les palinodies des politiciens ne plaident évidemment pas en leur faveur. Ils sont à ce point coupés des réalités quotidiennes, des difficultés de ceux dont ils régentent la vie par leurs décisions qu’il est possible d’y voir de l’incompréhension, l’indifférence, du désintérêt. Au fil du temps ils sont devenus des profiteurs, des parasites de la société. La politique est une chose passionnante, ceux qui la font le sont nettement moins.

    Les motivations de l’écriture sont diverses entre la conservation de la mémoire, la volonté de porter témoignage, de régler des comptes, celle de partager des réflexions personnelles et ainsi d’aider d’éventuels lecteurs, voire celle d’augmenter son œuvre personnelle en occupant le terrain médiatique… Pourquoi, depuis que le suis le parcours créatif d’ Édouard Louis, ai-je souvent l’impression, comme ici, que l’auteur recherche dans les mots une sorte de rédemption pour ses romans précédents écrits sur sa famille ?

     

  • Le chien des étoiles. - Dimitri Rouchon-Borie

    N°1955– Janvier 2025.

     

    Le chien des étoiles - Dimitri Rouchon-Borie – Le tripode.

     

    Gio, 20 ans, un grand gaillard, a, lors d’une rixe, reçu un tournevis dans la tête, ce qui lui a valu un long séjour à l ‘hôpital mais il a heureusement survécu et revient dans son clan gitan. Il a une grande cicatrice, ressent les choses différemment et sa balafre vibre bizarrement quand il contemple la nuit ou devant une situation étrange. Pour son père et ses oncles la vengeance s’impose mais lui s’y oppose. Il choisit donc la fuite, flanqué de Papillon, un gamin muet qui ne s’exprime qu’avec le mouvement de ses bras et Dolorès un adolescente qui, un peu malgré elle, fait tourner la tête de tous les hommes qu’elle croise. Leur pérégrination hasardeuse les conduit dans une communauté qui vit de trafic clandestin, alcool, drogue, prostitution, violence. Là où ces trois compères qui n’ont pas vraiment été gâtés par la vie avaient vu une chance de s’en sortir, ils se rendent compte que la réalité est bien différente, malgré les références à la religion pour égarer les consciences. Pour Gio qui distille autour de lui une ambiance faite de curiosité et de peur mêlées, c’est à nouveau la fuite, mais une fuite solitaire, jouet de son propre destin, hors de la société des hommes qui se caractérise par la violence et cette habitude qu’elle a de rejeter ce qui ne lui ressemble pas. Seul un homme le comprend et l’accueille mais la réalité est la plus forte malgré ses rêves.

    Le livre refermé, j’ai eu le sentiment d’avoir lu un conte pas si extraordinaire que cela, une sorte d’épopée prenante, l’illustration de l’existence du bien face au mal, l’histoire d’un homme différent des autres, amoché, un peu idéaliste, un peu naïf aussi, quelqu’un en tout cas qui sait qu’il n’a pas sa place ici et préfère autre chose qui peut ressembler aux étoiles ou peut-être au néant. La perte d’êtres chers, leur absence, génèrent pour Gio une vaine errance et la création artistique fait revivre un moment l’amour qu’il leur portait. Je n’ai peut-être rien compris mais j’y ai lu une révolte contre cette société violente, cruelle et de plus en plus incompréhensible. J’ai eu le sentiment que cette écriture, brute et sans fioriture littéraire, poétique d’une manière assez originale, avait, à la fin, entraîné son auteur dans un monde imaginaire et sûrement idéal, inconnu de lui au départ et qui est l’illustration d’une chose à laquelle j’ai toujours été attentif, la liberté des personnages et le pouvoir extraordinaire de la création mue par l’inspiration. Une phrase de la 4 ° de couverture me paraît illustrer cette remarque « ‘C’est la nuit qui parle, pas moi »

     

     

     

     

     

     

     

     

  • L'effondrement - Édouard Louis

    N°1954– Janvier 2025.

     

    L’effondrement – Édouard Louis - Éditions du Seuil.(2024)

     

    Le roman se présente comme un froid rapport de police établissant des faits. C’est pourtant bien d’une sorte d’enquête très personnelle dont il s’agit, un retour dans le passé, une tentative d’explication. L’auteur apprend la mort à 38 ans de son demi-frère (et non pas son frère comme il le dit), né d’un précédent mariage de sa mère. On parle même d’un éventuel suicide. La disparition d’un être cher entraîne, pour ceux qui restent , colère, révolte, chagrin et ce ne sont pas les fallacieuses promesses religieuses qui peuvent adoucir un deuil. A la réflexion, l’auteur prend conscience qu’il n’avait aucun lien avec lui à cause notamment de son homophobie, de sa posture provocatrice, qu’il ne savait pas grand-chose de cet homme, ouvrier pauvre, rêveur aux rêves démesurés et inacessibles, idéaliste mais incapable d’aimer les femmes qui ont partagé sa vie, à ce point contradictoire qu’il pouvait être à la fois violent et affable, animé de la volonté de sortir de ses addictions mais fuyant ceux qui voulaient l’y aider, révolté par la solitude mais désarmé face à elle. Il s’interroge sur son histoire balbutiante, sordide, désespérée puis délinquante, bouleversée par le divorce de ses parents et par son abandon. Il a été meurtri par l’indifférence d’un père alcoolique et violent dont il a reproduit l’exemple, blessé par la recomposition d’un foyer où il n’avait pas sa place et que son beau-père humiliait, avec la passivité voire la complicité de sa mère. C’était un homme contradictoire qui fuyait sa nouvelle famille qui ne lui témoignait que de l’indifférence, de l’incompréhension voire une volonté d’exclusion mais admirait la réussite d’Édouard, son frère. L’auteur parle avec raison de la blessure de son frère, un véritable abandon, une souffrance qui l’a poursuivi toute sa vie et qu’il a combattu, gauchement, à sa manière notamment en prenant des décisions inattendues et parfois désastreuses. Elles avaient, aux yeux de sa famille, l’avantage de l’éloigner d’elle. Pire peut-être puisque, selon lui, son frère n’avait jamais eu l’opportunité d’en parler, à cause de son appartenance à la classe ouvrière défavorisée où ce mode d’expression n’existe pas, comme si les autres couches plus favorisées de la population en étaient exemptes et que les enfants-victimes pouvaient s’exprimer plus facilement, ne connaissaient ni la dépression ni le rejet. Il est évident qu’il y avait entre l’auteur et son demi-frère dont on ne connaît même pas le prénom, des différences flagrantes même si lui-même n’a pas été épargné par les humiliations paternelles et la passivité maternelle. En outre, l’auteur évoque l‘attitude de sa mère face à la mort de ce fils, son impuissance, son indignation, son rejet de la réalité devant le décès de son fils mais dénonce aussi la posture passée d’une femme sous l’influence d’un mari agressif.

     

    J’ai lu ce roman avec une attention toute personnelle parce qu’il me semble que les adultes qui donnent naissance à des enfants puis se séparent pour refaire leur vie ailleurs, ont une attitude égoïste et ne songent guère à ceux à qui non seulement ils ont imposé la vie mais qui, par leur décision, la leur compliquent considérablement. Quand d’autres enfants naissent des unions suivantes, des différences, apparaissent inévitablement au sein de la famille recomposée, plus ou moins sciemment entretenues par les membres de la parentèle. Quoiqu’on en dise, ce genre de situation se banalise inévitablement, des injustices, des rivalités, voire des conflits naissent et se développent qui laissent des traces indélébiles sur les enfants du couple qui se sépare, mais le refus d’Édouard Louis de rencontrer ce frère gravement malade, celui de participer financièrement à l’enterrement, sont révélateurs . Son improbable dialogue avec son fantôme a quelque chose d’artificiel et même d’inconvenant, cette évocation d’une vie dévastée sonne pour moi comme une bien tardive tentative de rédemption où les mots ne pèsent rien. Cette analyse de la déréliction d’un être mal-aimé et incapable d’aimer ses semblables est à la fois pertinente et bouleversante.

    Dans ce contexte les larmes des vivants n’ont pas vraiment leur place sauf à jouer une comédie hypocrite convenue dans de telles circonstances. J’y ai vu dans ce roman quelque chose qui ressemblait davantage à la prise de conscience tardive d’une culpabilité à l’égard de cet homme, à cause des postures mais aussi des révélations faites par l’auteur sur sa famille, de son refus de voir les réalités en face. Nous savons tous que les mots n’ont pas le pouvoir de conjurer les erreurs.

    Je me suis toujours interrogé sur le style d’Édouard Louis, brut et assez froid, pas vraiment littéraire. Selon l’auteur, il traduit ici la distance qui existait entre lui et son demi-frère et estime que l’emploi de son langage serait susceptible de mieux le comprendre. Voire !

    Il y a sans doute dans cette démarche d’écriture de la part de l’auteur une dimension de déculpabilisation eu égard à la distance qui existait entre eux, de la haine qu’il lui témoignait, de ce qu’il avait écrit à son propos, au regard aussi de l’attitude de sa mère qui réalise bien tard, et peut-être avec une certaine tartuferie, tout ce qu’elle n’a pas fait pour lui. Sa tentative me paraît vaine et même quelque peu artificielle et je ne crois pas que les les mots aient réellement ce pouvoir d’exorcisme.

    C’est le 7° roman d’Édouard Louis qui poursuit ici sa réflexion sur la famille et au cas particulier de la courte vie désordonnée de ce demi-frère. Il le fait en intellectuel, évoquant la psychologie, la sociologie, la psychanalyse comme autant d’explications mais, dans cette démarche, il ne m’a pas paru convaincant.

     

    J’ai longtemps suivi l’itinéraire créatif de cet auteur. Sa vie a certes quelque chose d’original, voire d’extraordinairement réussi, malgré toute l’opposition familiale qu’ont suscité ses révélations. En dehors de quelques réflexions personnelles, j’ai attentivement lu ce roman avec un mélange de curiosité et de désaccord. En revanche, à travers la courte vie de son frère, il soulève ici un problème de société récurrent et cela me paraît beaucoup intéressant que ses révélations des ouvrages précédents, même si je ne suis pas sûr de l’avoir suivi dans son argumentaire volontairement déculpabilisant et quelque peu laborieux.

     

     

     

  • Combats et métamorphoses d'une femme - Édouard Louis

    N°1953– Décembre 2024.

     

    Combats et métamorphoses d’une femme – Édouard Louis - Éditions du Seuil.

     

    Dans ce court texte, j’ai eu l’impression de relire un autre roman biographique du même auteur « Monique s’évade ». Dans ce volume, Édouard Louis nous fait partager à nouveau le triste destin de sa mère, une jeune femme pauvre dans un Nord pauvre et triste, soumise à un premier mari, puis à un second, dans un contexte de violence, d’humiliations, d’alcoolisme, de solitude, d’abandon, surtout pour elle. Je note cependant que l’incompréhension, la violence, l’abandon, ne sont pas l’apanage des classes populaires et défavorisées. Cela touche aussi les autres couches de populations plus aisées, mais là le non-dit et l’hypocrisie l’emportent sur la dénonciation.

    Quand il est entré en littérature, l’auteur a fait des révélations sur sa famille, ce qui n’a guère plu à sa mère et on peut aisément le comprendre. Avec ce texte il m’a semblé qu’il voulait en quelque sorte se racheter en la réhabilitant. Rendre hommage à sa mère, une femme courageuse, me paraît parfaitement légitime. J’ai déjà dit dans cette chronique que l’autobiographie d’un auteur était une source intéressante de création et ce n’est sans doute pas Annie Ernaux et Patrick Modiano, notamment, tous les deux nobélisés, qui diront le contraire.

    Édouard le fait un peu pour lui aussi puisque c’est grâce à son ascension spectaculaire, à sa valeur, à la chance qu’il a eue de rencontrer les bonnes personnes qui l’ont assisté, à ses relations dans le monde de la culture, que Monique, sa mère, a pu ainsi s’extraire de ce milieu toxique et ainsi reprendre goût à la vie en rencontrant des personnalités quelle n’aurait pas imaginer côtoyer. C’est évidemment émouvant et sans doute de nature à encourager d’autres femmes à changer de vie, même si cette entreprise, dans un contexte différent, n’est pas forcément assurée d’un succès. Tout le monde n’a pas un fils écrivain célèbre !

    C’est aussi un récit humain à dimension sociologique indéniable et cette tentative réussie d’échapper à sa condition reste un exemple que la littérature a, en quelque sorte consacré.

    Il reste que je suis assez partagé face au style de l’auteur. Je le trouve banal, sans grande originalité, même si ce texte se lit bien. Sans être déçu par ce livre, j’en retiens une impression mitigée.

     

  • Houris - Kamel Daoud

    N°1951– Décembre 2024.

     

    Houris – Kamel Daoud – Gallimard.

    Prix Goncourt 2024.

     

    Fajr (Aube) est une ,jeune algérienne célibataire de 26 ans qui a survécu, alors âgée de 5 ans, au massacre des habitants de son douar, le 31 décembre 1999, perpétré par les islamistes pendant la guerre civile. Échappant miraculeusement à la mort, à moitié égorgée, les cordes vocales détruites, ce jour est pour elle comme une deuxième naissance. Il ne lui restera qu’une cicatrice de 17 centimètres, comme un sourire qui dérange ses interlocuteurs, tout comme ses yeux d’une exceptionnelle beauté. Elle ne respire plus qu’avec une canule et la greffe est impossible malgré toutes les démarches de sa seconde mère, celle qui l’a sauvée.

    Fajr est enceinte, sans mari et bien qu’elle soit muette pour le monde extérieur, s’adresse à sa fille à naître dans sa langue intérieure, un long monologue, pour lui raconter une guerre, pas celle contre les Français qu’elle n’a pas connue, mais la guerre civile de 1990 à 2002, ces milliers de morts, et les égorgeurs qui ont détruit sa vie et sacrifié celle de sa sœur qui n’a pas survécu, l’injustice qui leur accorda le pardon au nom de la « réconciliation nationale », les tentatives de faire taire la petite fille mutilée dont la survivance dérangeait. puis peu à peu, avec le temps et le mensonge, l’oubli de leurs crimes, comme une abolition de la mémoire . Elle lui décrit cette société qui ne reconnaît les femmes que soumises aux hommes et une guerre qui tue au nom de Dieu. Elle l’appelle « Houri » du nom des vierges qui, selon le Coran sont destinées à un fidèle musulman au paradis, mais refuse de la mettre au monde dans un pays qui fait si peu de cas des femmes. Il ne reste plus que l’avortement, interdit dans ce pays, contenu dans trois pilules abortives et cela devient pour elle une obsession. Pourtant elle est une femme libre, célibataire, qui possède son propre salon de beauté à Oran et se révolte contre ce pays, cette société, cette religion et l’imam qui l’incarne et qui suscite sa mise au banc d’une communauté privée de liberté et fanatisée par la religion…A sa voix se mêle celle d’Aïssa, un libraire, rescapé lui aussi mais épargné par les tueurs et chargé par eux de témoigner des assassinats qu’ils a vus. Grace à sa mémoire phénoménale, il énumère, chiffres à l’appui, les atrocités perpétrées par les tueurs de Dieu, un peu comme si, malgré eux, il conservait leur souvenir mais les autorités lui imposeront le silence qui nourrit amnésie. C’est pourtant grâce à son érudition que toute cette barbarie nous est rappelée. Vient s’y ajouter celle de l’imam de « l’endroit mort » où elle choisit de revenir vingt et un ans après, où sa famille a été exterminée par les barbus du FIS au moment de l’Aïd-El-Kebir, une fête religieuse où on égorge des moutons. Pour elle ce « pèlerinage » est une épreuve supplémentaire, un véritable chemin de croix. C’est ici qu’elle veut avaler ses pilules abortives, en refusant la vie à sa fille à naître, tout un symbole. Cette voix venue on ne sait d’où a bizarrement des accents d’explications, parle d’un frère jumeau absent, de dédoublement, de destin et peut-être une demande de pardon adressée à Fraj au nom d’Allah. La mort s’y mêle à la vie dans un tourbillon de mots et de signes, de souvenirs aussi, celui de sa sœur égorgée pour qu’elle, Fajr, puisse vivre, de refus de cette mort programmé pour sa fille...

    Grace au monologue de Fajr, au savoir d’Assaï, aux accents de l’imam et malgré la loi d’amnistie qui institue l’oubli et même l’amnésie générale suite à cette période troublée, l’épilogue à des accents de vie, d’avenir, d’amour ...

     

    Ce roman à la fois émouvant et fascinant, poétique parfois, se lit facilement malgré un style est haché, un peu répétitif, à la dimension de la révolte obsessionnelle qu’il porte et qui emprunte beaucoup à la réalité... pour faire échec à l’oubli. Apparemment le but recherché a été atteint puisque ce livre, objet de polémiques, est interdit en Algérie et que son auteur est contraint de vivre en France parce qu’en Algérie la loi interdit qu’on évoque cette guerre civile. La notion de liberté d’expression y est bien différente dans ces deux pays.

     

     

     

     

  • Monique s'évade - Édouard Louis

    N°1950– Décembre 2024.

     

    Monique s’évade – Édouard Louis – Seuil.

     

    Monique , c’est la mère de l’auteur. Une nuit, alors qu’il était à l’étranger, il reçoit un appel téléphonique désespéré de celle-ci lui annonçant sa décision de quitter l’homme, coléreux, violent et alcoolique, avec qui elle vivait depuis quelques années. Elle avait quitté son père pour les mêmes raisons et se retrouvait dans la même situation à laquelle elle avait voulu échapper. Cette relation n’a malheureusement rien d’exceptionnel et j’y vois l’impossibilité à échapper à son destin, un peu comme si quoiqu’on fasse on se retrouve dans la même situation que celle à laquelle on avait voulu précisément échapper.

    L’auteur se remémore sa jeunesse avec ses parents, son père, violent, dénonçant l’homosexualité de son fils, sa mère adoptant une attitude passive… Suit toute série de situations où cette malheureuse femme, livrée à elle-même, doit se débrouiller seule pour reconstruire sa vie dans la solitude, ses autres enfants adultes ayant par ailleurs des difficultés pour s’occuper de leur propre famille. L’auteur, ayant réussi socialement et financièrement, se considère dans l’obligation morale de sauver sa mère et d’organiser sa fuite. C‘est ce qu’il fait tout en notant des détails bien inutiles au demeurant.

    C’est malheureusement la chronique quasi ordinaire des couples qui se désagrègent au fil du temps, quelle que soit la responsabilité de chacun des deux époux. L’actualité, le procès de Gisèle Pelicot, toutes choses égales par ailleurs, remet en lumière les intolérables violences faites aux femmes qui, par un effet de balancier et après avoir été longtemps occultées, reviennent sur le devant de la scène. L’homme a bien souvent le pire rôle et l’épouse, souvent sans qualification et dans un contexte de pauvreté, ne peut que subir une vie commune à laquelle elle ne peut échapper.

     

    J’ai suivi le parcours créatif d’Edouard Louis qui a largement confié à son lecteur les épisodes de sa vie qui constituent globalement son œuvre littéraire. L’évocation de son enfance, dans un premier roman, n’a guère plu à sa mère et cela peut se comprendre. C’est sans doute ce qui a motivé l’écriture de ce présent récit biographique qui prenait ainsi une dimension d’absolution. Mais la littérature peut-elle tout dire ? Est-elle nécessaire pour que l’auteur trouve dans les mots, et sous couvert d’écrire une œuvre originale, une occasion de se déculpabiliser ou de se libérer d’obsessions intimes ? J’avoue que j’ai peu adhéré aux différentes remarques de l’auteur sur la fuite de sa mère, sur ses conséquences, sur la longue impossibilité d’y recourir, sur l’homme que Monique quittait. En revanche je le suis volontiers dans son hymne à la solitude, un peu comme si elle était le symbole du bonheur auquel chaque être humain aspire pendant son passage sur terre. Je le suis aussi sur la manière émouvante d’exprimer sa fierté au regard de l’attitude de sa mère.

    Le livre refermé, j’en garde une impression mitigée.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

  • Pour mourir, le monde - Yvan Lepoux

    N°1949– Décembre 2024.

     

    Pour mourir, le monde – Yan Lespoux- Agullo.

     

    Ce roman tire son titre un peu énigmatique d’une citation du jésuite portugais Antonio Vieira (« Un lopin de terre pour naître ; la terre entière pour mourir.Pour naître, le Portugal ; pour mourir, le monde ») . Il évoque la vie de trois héros anonymes du XVII°siècle ; Marie, une jeune fille de caractère qui vit sur la côte landaise et qui, pour échapper aux autorités qui la recherchent à la suite d’une rixe avec un homme qui voulait la violer se réfugie dans la communauté des résiniers puis dans celle des pilleurs d’épaves, Fernando, un jeune homme pauvre de l’Alentejo enrôlé de force, à 15 ans, dans l’armée portugaise et envoyé à Goa et dans les comptoirs portugais des Indes, et Diogo, jeune Brésilien qui assiste à la chute de São Salvador de Bahia prise par les Hollandais pendant laquelle ses parents sont tués. Recueilli par les pères jésuites qui tentaient de convertir les indiens Tupinanbas, il entre en résistance se retrouve embarqué sur un navire portugais qui fait naufrage sur les côtes du Médoc. Ce sont donc trois destins de jeunes êtres qui ont en commun la volonté d’échapper à leur condition misérable et pour qui la vie n’a jamais été un long fleuve tranquille. Chacun cherche à survivre dans un univers violent et déshumanisé, fait de luttes constantes entre eux, avec la mort en embuscade. Au début ils ne se connaissent évidemment pas, mais un matin de 1627, une tempête dantesque drossa sur la côte basque le navire sur lequel s’était embarqué Diogo et jeta Fernando, sur une plage du Médoc après avoir échoué la caraque portugaise sur laquelle il naviguait. Les richesses des épaves, essentiellement des diamants, excitent les convoitises mais le hasard de ce naufrage va provoquer la rencontre de Fernando avec Marie, devenue pilleuse d’épave. Elle lui sauvera la vie et fuira avec lui, à la fois cette société interlope et violente mais aussi son passé, Diogo miraculeusement sauvé fera partie de cette équipée un peu sanglante.

    Les personnages sont nombreux qui gravitent autour de cette histoire. Capitaines, soldats ou indiens, résiniers... Ils sont en commun le projet de s’enrichir malgré la violence qui les accompagne, avec cette volonté de profiter du moment présent, de faire parfois prévaloir les sentiments, d’affirmer son autorité, de respecter Dieu et la prière, de mettre en avant son honneur pour les aristocrates ou plus simplement de survivre malgré la peur, et le fatalisme, sans oublier que l’instant d’après peut définitivement les empêcher de vieillir,

     

    Au long de plus de 400 pages, avec de nombreux analepses , le lecteur est immergé dans un récit historico-fictif bien documenté, à la fois agréablement écrit avec beaucoup de réalisme et passionnant.

     

     

  • l'impossible retour - Amélie Nothomb

    N°1947– Décembre 2024.

     

    L’IMPOSSIBLE RETOUR - Amélie Nothomb – Albin Michel.

     

    Amélie Nothomb publie son habituel roman annuel.

     

    Le thème de ce roman est un voyage au Japon qu’Amélie Nothomb est amenée à faire, en 2023, invitée par la photographe Pep Beni qui a gagné un prix qui est un voyage au Japon. Elle lui servira de guide à travers le pays. Amélie, fille de diplomate a vécu une partie de son enfance dans ce pays où elle a effectué plusieurs voyages ensuite. Elle a pour lui une véritable vénération et c’est donc une sorte de retour qu’elle effectuera. C’est l’occasion pour le lecteur d’accéder à la culture, à l’art de vivre, à la beauté, à la discipline, à la politesse nippone que retrouve avec plaisir l’auteure mais ce qui tranche avec la psychologie occidentale un peu brute incarnée par Pep. C’est pour Amélie l’occasion d’évoquer la personnalité de son père, ancien ambassadeur de Belgique au Japon, féru de culture nippone, décédé depuis, dont elle était très proche et qui lui a légué sa profonde fascination pour ce pays. Ce retour sur son passé ne se fait pas sans une bonne dose de nostalgie, mais , bizarrement, le retour à Tokyo où elle a pourtant vécu, correspond à un amnésie totale des lieux pourtant jadis fréquentés et c’est à la fois une vraie redécouverte mais aussi la manifestation du « syndrome de Stendhal » tant elle aime ce pays. Elle attribue oubli à la personnalité de son père.

    Sa démarche intime avec le Japon se complète avec la relecture d’un roman de Huymans, « à rebours ». Ce thème me paraît très intéressant parce qu’il est, à mon sens, très humain dans son paradoxe même. Qu’un lieu où on est né, où on a passé sa jeunesse ou simplement qui s’est imprimé dans notre mémoire lors d’un moment fugace d’une sensibilité extrême est finalement très ordinaire tout comme l’est notre volonté d’y passer le reste de notre vie. Que ce lieu se dérobe et devienne une impossibilité définitive pour soi, me paraît certes frustrant mais assez commun, un peu comme tout ce qu’on veut réaliser pour soi et qui est constamment voué à l’échec sans que nous y puissions rien.

    J’ai déjà écrit dans cette chronique que je goûtait modérément les romans d’Amélie Nothomb mais que je les lisais simplement pour être capable d’en parler puisque leur auteure fait partie du paysage littéraire. J’aime également son style fluide qui procure une agréable lecture. J’ai apprécié « Stupeur et tremblements » ainsi que « Premier sang » .Ici, sans être déçu, je ne suis que peu entré dans son voyage.

     

     

  • Mes fragiles - jérôme Garcin

    N°1945– Novembre 2024.

     

    Mes fragiles – Jérôme GARCIN – Gallimard.

     

    Je retrouve ici avec plaisir un auteur dont je suis depuis de nombreuses années le parcours créatif. Comme toujours j’ai apprécié le style à la fois clair et plein de sensibilité. J’y ai lu la solitude de l’homme devant la mort qui n’a pas épargné sa famille, son impuissance face à la progression inexorable de la maladie, sa résilience devant la souffrance, sa révolte face à la génétique qui a handicapé son frère Laurent, la mémoire de ces moments de bonheur enfuis, la légèreté des mots face à tout ce qui fait notre condition humaine avec ses vains efforts, le poids du destin et les injustices de cette vie qui est avant tout fragile.

    Ici , il est entre autre, question de génétique, où se transmettent de génération en génération des chromosomes responsables de maladies, de retard mental, un mal sournois, invisible souvent sans traitement et que les parents, sans le savoir, donnent à leurs enfants avec la vie. Celui-là a nom « X fragile » dont est atteint Laurent et que l’auteur a, malgré lui, a transmis à ses enfants, avec toute l’impuissance devant l’adversité et la culpabilité que cela implique.

    On a beau dire que la mort fait partie de la vie, qu’elle est inévitable parce que la condition humaine s’impose à chacun de nous, quand elle emporte des êtres chers avec une telle brutalité, elle devient révoltante et inadmissible dans sa cruauté, et ceux qui survivent portent ce fardeau qui chaque jour s’alourdit. On peut se réfugier dans la foi religieuse qui peut être une consolation, mais il n’est pas illogique de douter ainsi de la bonté tant proclamée d’un Dieu devenu soudain bien absent ou plus prosaïquement de dénoncer l’acharnement d’un sort aveugle. Les dogmes et les rituels religieux ne pèsent rien face à la réalité de la mort et c’est un peu comme si la camarde prenait plaisir à vous serrer de près à travers le chapelet de ceux que vous aimez et dont elle a interrompu le souffle parfois brutalement, ne serait-ce que pour vous rappeler que la vie est fragile que vous serez sa prochaine victime, surtout quand vous vous y attendrez le moins ou qu’au contraire elle vous épargne temporairement pour vous laisser profiter du meilleur de cette vie et pour mieux vous le faire regretter. On peut, certes, compter sur le soutien de proches mais ce genre de situation nous révèle souvent l’indifférence, voire la gène ou l’oubli de ceux qu’on croyait ses amis. L’art, la création, sont des armes mais personnellement je doute de l’effet cathartique de l’écriture même si l’auteur nous livre avec sincérité toute sa souffrance et sans doute sa volonté d’aider ses lecteurs ainsi frappés. La résilience existe mais la douleur, loin de s’apaiser avec le temps, s’installe à en devenir banale.

    Jérôme Garcin choisit donc de s’adresser au premier lecteur venu pour confier au papier un combat intime parce que la douleur dont il parle est universelle.

     

     

     

     

  • J'ai péché, péché dans le plaisir - Abnousse Shalmani

    N°1944– Novembre 2024.

     

    J’ai péché, péché dans le plaisir – Abnousse Shalmani – Grasset.

     

    D’abord une rencontre imaginaire, dans le Téhéran des années 50 de Forough Farrolkhzad, 26 ans, divorcée et scandaleuse à cause de sa vie sentimentale et de ses poèmes sensuels et de Cyrus Alir Maziari, un timide étudiant de 20 ans. Il traduit pour elle en persan les poèmes érotiques de Pierre Louÿs inspirés par sa liaison avec Marie de Régnier à la Belle Époque en France. Forough, malgré la morale pesante de son temps et bien que presque tout oppose ces deux femmes, en fait un modèle de vie, un symbole de liberté, s’approprie cette écriture qui la déculpabilise et veut que ses amours ressemblent à celles de Pierre et de Marie face à un Cyrius qui la désire et qui lui délivre son message pour mieux la posséder. Pendant douze ans ils vont vivre un amour baigné par l’exemple de leurs modèles au point de leur ressembler.

    Ce roman met donc en respective deux vies réelles, celle de l’Iranienne Forough Farrolkhzad (1934-1967), poète, actrice, réalisatrice de cinéma et celle de la Française Marie de Régnier (1875-1963), femme de Lettres, fille de José-Maria de Hérédia. Ce rapprochement est réalisé par le miracle de l’écriture romanesque par le truchement de Cyrus, un personnage imaginaire lui aussi, qui raconte à sa maîtresse la vie librement amoureuse et tumultueuse de Marie à qui elle veut de plus en plus ressembler. Malgré un mariage arrangé pour de basses raisons financières, Marie est amoureuse de Pierre Louÿs (1870-1925), un dandy séducteur, poète et romancier et avec qui elle vivra un amour mouvementé, passionné, fuyant parfois . Elle fixe les limites de ce mariage qui défient les règles sociales de son milieu autant que les convenances, mais correspondent bien à son époque de salons littéraires parisiens, de dîners mondains et de recherche effrénée du plaisir sous toutes ses formes, multipliant les amants, et pas seulement, en face d’un mari complaisant. L’histoire de Marie et de Pierre rappelle que l’amour fou existe, avec ses moments intenses et ses souffrances, entre bonheur et malheur et qu’une première passion ne s’oublie jamais. La vie de Farough est bien différente, animée elle aussi par la passion de la poésie, nourrie au départ par l’amour d’un mari mais qui finit par la décevoir. Après son divorce elle pratique une sensualité déchaînée, la recherche d’une jouissance sans frein ni lendemain, à l’imitation de la tolérance de l’occident, malgré tout le poids d’une société où elle ne se sent pas à sa place et qui couvre d’opprobre les femmes poètes, les femmes libres. Son aventure romanesque avec Cyrus s’achève, comme sa courte vie par un banal accident mais il reste comme orphelin de Forouhg, partagé entre ses racines persanes et sa vie parisienne, ému par une rencontre avec une Marie vieillissante mais encore belle. Les vies de ces deux femmes se rejoignent dans le bonheur de l’écriture, la recherche effrénée de l’amour et du plaisir, leur rejet d’une société hypocrite, une ode à l‘indépendance et peut-être un certain poids du destin. Ce roman replonge le lecteur à la fois dans la Belle Époque et dans un Orient qui a toujours fasciné les Européens, dans la vie qui impose son cours, ses épreuves et sa solitude, dans l’acte d’écrire qui s’impose ou se dérobe mais, quand il existe qui reste un jalon souvent plein de nostalgie et de remords.

    Bien documenté, plein de sensibilité, de sensualité, ce roman est remarquablement écrit et procure une agréable lecture. Tout au long de près de 200 pages Abnousse Shalmani, de Téhéran à Paris, déroule son parti-pris romanesque, la vie amoureuse de ces deux femmes. J’ai même, mais c’est une interprétation personnelle, aperçu quelques traits communs entre l’auteure et certains personnages de ce roman.

     

    J’ai déjà dit dans cette chronique que je suivais avec intérêt les interventions journalistiques télévisées d’Abnousse Shalmani autant que son parcours créatif. J’ajoute que j’apprécie qu’elle ait choisi la langue française, qu’elle se la soit appropriée, elle, l’Iranienne, arrivée en France à l’âge de huit ans, pour s’exprimer et dérouler une œuvre à laquelle je suis attentif. En ce sens l’immigration est bien une richesse. J’apprécie aussi qu’elle remette en lumière l’amour dans la poésie qui est une forme d’expression délicate et émouvante et spécialement la poésie érotique à travers l’œuvre de Pierre Louÿs, poète quelque peu oublié, la créativité de Marie de Régnier, également un peu négligée par les programmes scolaires et celle de Forough Farrolkhzad, peu connue en France et dont le titre de ce roman s’inspire. En outre cette œuvre s’inscrit parfaitement dans le contexte actuel de la reconnaissance de la liberté des femmes face au machisme et de leur droit à disposer de leur corps. Ce roman est à cheval entre l’Orient et l’Occident, avec leurs spécificités morales, culturelles, religieuses, nous donne une autre vision de l’Iran que celle que l’actualité nous délivre. Il a été couronné cette année par le « Prix Simone Veil » dont un des buts est de mettre en lumière des femmes exceptionnelles quelque peu oubliées et également par le « Prix Gisèle Halimi » qui consacre le combat des femmes pour leur liberté et la lutte pour l’égalité des sexes.

     

     

     

  • Les exilés meurent aussi d'amour - Abnousse Shalmani

    N°1943– Novembre 2024.

     

    Les exilés meurent aussi d’amour. – Abnousse Shalmani – Grasset.(2018)

     

    Shirin , neuf ans, arrive de Téhéran avec ses parents à Paris. Ils fuient la révolution islamique et retrouvent en France les sœurs de sa mère, Mitra, autoritaire, perfide, Tala et Zizi, communistes et dominatrices qui les hébergent. C’est l’histoire de cette famille d’exilés pauvres, les Hedayat, la mère enceinte (elle mettra au monde un fils qui deviendra un empoisonneur) est effacée et esclave de ses sœurs, prisonnière des traditions qui brident son amour pour ses enfants, mais aussi magicienne du quotidien et accessoirement voyante dans le marc de café. Le père est un homme brillant, cultivé mais résigné face aux critiques de ses belles-sœurs, le grand-père est morphinomane, autoritaire et pervers. Rien à voir avec leur vie d’avant en Iran. Une fugue de Shirin lui permet de connaître Omid, l’amant de Tala. C’est lui, un juif, qui lui donnera des cours de français et dont elle tombera amoureuse et grâce à qui elle prendra conscience d’elle-même. Il sera le grand amour de sa vie. C’est lui aussi qui lui montrera comment rire de tout. Puis ce sera Amid, un terroriste, qui viendra compléter le tableau. Shirin est l’’héritière d’une famille décalée et quelque peu honteuse et parle d’abondance de l’exil à travers son enfance, son adolescence et de l’âge adulte, évoque la découverte de la France, de sa culture, de son art de vivre, des plaisirs de l’amour à travers ses compagnons, pas forcément amants, jeunes révolutionnaires de salon mais qui ne manqueront pas de s’embourgeoiser avec le temps, les soubresauts et l’absurdité de la révolution avec l’argent et les violences. Pour tout ce petit monde français elle reste cependant une métèque

     

    Abnousse Shlmani, journaliste dont j’ai toujours plaisir à écouter les chroniques télévisées, née à Téhéran n’est française que depuis peu de temps et donc héritière de deux cultures, de deux langues. L’exil reste, cependant, dans ce premier roman de cette auteure, largement teinté d’autobiographie mais aussi, par la magie de l’écriture, d’un peu de fiction. Il est au centre d’une démarche complexe qui tient à la volonté de s’intégrer à son nouveau pays, notamment par l’apprentissage de sa langue, sans oublier ses racines persanes, une manière d’exister entre souvenir et espoir. Ainsi mêle-t-elle dans ce livre des pans de notre histoire, de nos coutumes aux traditions et contes orientaux, réels ou imaginés, découvre la vie de France des années 80 mais aussi le terrorisme, la politique, la vie de ses proches parfois marginaux et idéalistes mais aussi celle de sa famille, engluée dans le silence, les mensonges et les non-dits. Il y a cette empreinte, un métissage assumé qui fait sa richesse intérieure et également la fierté de notre pays. Au fil des pages le lecteur fait connaissance avec Shirin, son enfance, son adolescence quelque peu perturbée, elle grandit dans une atmosphère révolutionnaire, devient petit à petit une femme avec sa volonté de séduire mais aussi avec cette envie d’exprimer ce qui se passe en elle, d’y mettre des mots, de devenir écrivain. Elle refait l’histoire mouvementée et parfois cachée de sa famille, de son ascendance, une manière de se découvrir et de s’accepter elle-même, de conjurer le destin, d’admettre sa condition de métèque, coincée entre l’orient et l’occident mais aussi comme une fierté constructive. Ainsi se fait-elle aussi l’apôtre de la liberté si contestée dans son pays d’origine et plus spécialement celle des femmes dans leur combat pour leur droit à exister en tant que telles, de ne plus porter le voile que le pouvoir politico-religieux leur impose et de disposer librement de leur corps. Cela remet la femme au centre du présent et je trouve cela très bien.

     

    J’ai lu ce roman avec curiosité et attention à cause sans doute de la généalogie compliquée de cette famille parfois toxique et des sursauts qui l’affectent mais aussi par les informations qu’il contient sur la culture persane; j’ai bien aimé cette lecture. Ça se lit bien, c’est écrit avec une passion et un certain humour qui est aussi une arme efficace contre l’adversité. Tout cela a créé pour moi un attachement que je ne m’explique pas moi-même et qui est en tout cas bien différent de ce que procure une lecture ordinaire. Le livre refermé, j’ai le sentiment d’être entré, à son invite, dans la vie de Shirin, de sa passion pour l’écriture et pour son pays d’adoption.

    A titre plus personnel, et toutes choses égales par ailleurs, l’ histoire un peu mouvementée de cette famille m’a redonné le goût d’écrire.

    C’est donc un roman riche en émotions et rebondissements et pour moi une véritable invitation a explorer davantage l’univers créatif de cette auteure.

     

     

  • Les gens de Bilbao naissent où ils veulent - Maria Larrea

    N°1942– Octobre 2024.

     

    Les gens de Bilbao naissent où ils veulent – Maria Larrea - Éditions Grasset & Fasquelle.

     

    Le titre est un paradoxe car on ne naît évidemment pas où on veut. C’est plutôt une marque d’orgueil pour les Bilbayens d’être nés dans cette ville emblématique, comme l’auteure.

    C’est la triste histoire de deux abandons d’enfants à cause de la misère dans cette Espagne franquiste. Dans un petit village, une femme pauvre et malheureuse en ménage met au monde une fille qu’elle confie aux sœurs du couvent qui lui donnent le prénom de Victoria. A cette même époque, à Bilbao, une prostituée donne naissance à un fils, Julian, qu’elle confie aux jésuites. Bien entendu, ces deux enfants, après une jeunesse difficile, se croisèrent, s’aimèrent, se marièrent et quittèrent le pays basque pour la France. Ils resteront des immigrés espagnols pauvres dans le Paris des Trente glorieuses, domestiques des riches et Maria, leur fille unique , vivra sa vie difficile, entre drogue, alcool, excès, avortements et rêves de cinéma. Le père est violent, alcoolique, passionné d’armes et la mère est effacée. C’est l’histoire à la fois triste et parfois picaresque, avec des fantômes aussi célèbres que furtifs, de ces trois destins que les arcanes de la cartomancie viennent bousculer par une révélation. C’est elle qui, à la première personne, est la narratrice et donc le témoin de ce roman qu’elle déroule avec force analepses, entre fiction et autobiographie, par l’alchimie de l’écriture.

     

    Je suis entré dans ce récit, pas tant à cause du style simple, libre et sans fioriture qui procure une lecture aisée, mais bien plutôt à cause du fort attachement qu’il suscite. De plus, tout au long de ma lecture, j’ai eu le sentiment, toutes choses égales par ailleurs, que l’abandon dont ont été victimes Julian et Victoria, leur vie pendant laquelle ils sont passés à côté du bonheur, m’ont évoqué quelque chose de personnel. J’ai donc lu ce roman sans désemparer avec une curiosité mêlée d’émotion. La narratrice à 27 ans quand, par hasard, elle découvre qu’elle a été adoptée et cherche à savoir d’où elle vient, sans doute pour faciliter et maîtriser enfin son parcours futur.

     

    C’est un roman en deux parties d’inégale longueur, une première consacrée à la vie difficile de trois générations d Espagnols, les secrets, les mystères et la misère qui les entourent, la seconde axée sur une improbable quête d’identité de la narratrice à travers une hypothétique gémellité sur fond de trafic d’enfants et d’une recherche légitime mais non moins hasardeuse de ses géniteurs. En matière de filiation, le droit organise les choses avec la constante préoccupation de l’Ordre public et la conception d’une vie reste un secret face la folie passagère d’un soir, une toquade amoureuse, un coup de foudre, les guerres et les brassages de population...

     

    A chaque fois que je lis une autobiographie, je me pose les mêmes questions. Écrit-on sa propre vie, avec tout ce qu’il y a d’intime, pour l’exorciser, régler des comptes, répondre à ses propres interrogations, conjurer son possible mal de vivre, laisser à la génération suivante une trace généalogique originale, garder le souvenir de ceux qu’on a connus et aimés , aider peut-être un hypothétique lecteur qui se sera reconnu dans cette démarche? Je crois comprendre que cette quête a été libératrice pour l’auteure. C’est peut-être la bonne réponse à cette quête.

     

    Je me suis laissé un peu entraîné sur le problème de l’immigration et sur les idées fausses et lénifiantes véhiculées sur ce sujet, sur la France pays accueillant, celui des droits de l’homme et de la liberté, la recherche et l’acceptation de soi-même, le mensonge qu’on tisse, le non-dit qu’on cultive, le silence qu’on respecte parce que cela arrange tout le monde, le hasard qui invite à lever tous ces voiles et l’écriture qui libère, tout cela est pour moi autant d’interrogations.

     

    Ce texte a été mis en scène au théâtre Marigny en octobre 2024 et la comédienne Bérénice Bejo y incarne plusieurs personnages de ce roman.

     

     

  • Changer: méthode - Édouard Louis

    N°1941– Octobre 2024.

     

    Changer : méthode – Édouard Louis - Éditions du Seuil.

     

    « L’histoire de ma vie est une succession d’amitiés brisées » Cette simple phrase résume à elle seule ce livre au titre à la fois laconique et ambitieux. L’auteur n’a en effet que 26 ans quand il entame cette autobiographie partielle dont je retiens une volonté acharnée de réussite personnelle face à laquelle rien ne résiste, pas même les amitiés qui y ont contribué. Elles ont été sacrifiées par lui dans ce seul but. Eddy Belleguelle qui deviendra Édouard Louis n’est pas né dans une famille d’intellectuels mais au contraire dans un milieu social pauvre et rural, Il est un de ces écorchés de la vie, rejeté par ses parents, avec en prime la misère qui n’a même pas le soleil pour être supportée comme le dit la chanson, ostracisé par son homosexualité, bouleversé par les épreuves familiales. Il deviendra pourtant un intellectuel diplômé et un écrivain célèbre .

     

    Une deuxième interrogation est la chance qu’il a eue de pouvoir s’en sortir, rencontrant les bonnes personnes qui l’ont aidé, soutenu, sa rencontre avec Elena, sa vie au sein de sa famille, cela m’a paru d’autant plus surréaliste qu’il semble ne pas y avoir de secrets entre eux et c’est elle qui initie son épanouissement par la lecture, la culture, c’est grâce à elle qu’il abandonne ses manies de prolétaire pour adopter les codes de la bourgeoisie. Ils s’aiment réciproquement, il n’y a entre eux que des relations amicales, platoniques, mais c’est lui qui choisira de l’abandonner quand son avenir se dessinera à Paris, ville qui selon une tradition bien ancrée mais parfois illusoire, est le symbole de l’espoir et parfois de la réussite. Ce sont cependant les hommes, ses amants, qui l’aident à oser assumer son orientation sexuelle, puis plus tard sa rencontre avec un auteur homosexuel, Didier Eribon, à devenir lui-même écrivain, sans doute pour l’imiter. Hasard, destin, chance, c’est comme on voudra ! Je note cependant que parmi toutes ces personnes qu’il croise, il y a quand même quelques femmes. ! Il a eu également la chance de retenir l’attention d’un grand éditeur quand tant d’autres avaient refusé le tapuscrit de son premier roman. Il y a la baraka, certes, la volonté de ses amis de lui venir en aide à cause peut-être du magnétisme (de la beauté ?) qui se dégage de sa personne, sa volonté à lui de s’en sortir et il ne ménage pas ses efforts pour la susciter, par opportunisme, par séduction, par la quête légitime du bonheur ne serait-ce que pour consolider sa position que que le sexe lui procure, pour se sauver, pour ne pas revenir dans son ancienne situation précaire. Pourtant nombre de ses amants de passage ne voient en lui qu’un objet sexuel transitoire, qu’une simple toquade quand lui recherche désespérément l’amour, une condition stable qui l’aidera à sceller sa situation, à fuir ce passé qui l’obsède. Malheureusement ses tentatives, pourtant menées de bonne foi, se sont révélées vaines, soulignant son isolement.

     

    Il commence donc son récit, par besoin de relater son passé, pour s’en débarrasser dit-il, mais je ne suis pas bien sûr que cela soit vraiment possible, l’écriture n’ayant pas, à mes yeux, un effet cathartique, bien au contraire. En effet, chercher, à titre personnel, à le faire revivre produit bien souvent l’effet inverse et y mettre des mots pour l’exorciser m’a toujours paru illusoire, cet exercice ne pesant rien face à l’intolérance, à la solitude, aux remords. Certes il prétend que la lecture, puis l’étude, et plus tard l’écriture ont été essentielles dans sa métamorphose, mais j’observe que, à un certain moment, l’écriture est allée au-delà de l’exorcisme de son passé, puisqu’il recherchait grâce à elle à échapper à l’angoisse de n’être pas à sa place dans une société parisienne où il n’était qu’un étranger. Même l’accès à la prestigieuse École Normale ne lui a pas vraiment permis cette émancipation , face au complexe de classe et d’origine. Seul le présent comptait, avec ses rencontres de hasard, parfois prestigieuses qui suscitaient pour lui un fol espoir, souvent déçu. Ce n’est que plus tard, grâce à ses soutiens, à son talent, à sa persévérance, que cet exercice laborieux et parfois périlleux qui consiste à mettre des mots sur ses maux, que la littérature et la notoriété ont officialisé et récompensé cette quête.

     

    Raconter sa propre histoire est souvent le moteur de la création littéraire où des lecteurs peuvent se retrouver et puiser de l’énergie pour eux-mêmes, Vouloir changer sa vie, faire échec à un avenir tout tracé, laborieux, limité et qui ne nous convient pas, vouloir échapper à un milieu où on ne sent pas à sa place ou qu’on rejette, tout cela est légitime, surtout si on en a la volonté et qu’on s’en donne les moyens. Le faire à travers la culture et les disciplines intellectuelles procurent une sorte de vertige, la certitude d’appartenir à une élite, de vivre une vie exceptionnelle. Cela dit, les chemins de la réussite seront toujours pour moi un mystère. Cette exploration intime et ce besoin d’en porter témoignage mettent en évidence une sorte de dédoublement de sa personnalité, une partie de lui aurait voulu rester auprès d’Elena et vivre avec elle dans l’anonymat et l’autre partie a voulu forcer le destin, l’attirer vers la réussite et la célébrité, et c’est cette deuxième option qu’il choisit , même s’il en conçoit un peu de honte et donc de déchirement. D’autre part conserver sa nouvelle vie faite de culture et de plaisirs, par la fréquentation des bibliothèques mais aussi des hôtels de luxe et des grands restaurants, tout ce qui lui a manqué dans sa jeunesse, reste une obsession. Il ne veut à aucun prix retomber dans sa vie d’avant, dans la pauvreté, dans l’injustice de cette situation. Écrire est un refuge face à cette souffrance et même si l’apaisement personnel n’est pas au rendez-vous, sa volonté de s’inscrire dans un milieu littéraire avec la certitude d’avoir quelque chose à dire qui sort de l’ordinaire par son authenticité même et celle de profiter des plaisirs de la vie, reste intacte comme est intacte sa quête du véritable amour. Mais écrire est aussi une souffrance, un combat intime, un épuisement, parfois une impossibilité et dont le résultat est souvent la désillusion et l’échec. C’est un exemple que je salue et si on nous parle volontiers de ceux qui ont réussi, on omet souvent de ceux, et ils sont nombreux, qui ont connu l’échec. Pourtant, sa vie, telle qu’il la relate me semble s’apparenter à une fuite constante, de sa famille d’abord, de son village puis de la ville d’Amiens, d’Elena, de sa vie d’avant et même celle du présent et peu importe si tout cela génère des trahisons successives qu’il assume. C’est donc cette méthode qu’il privilégie.

     

    Je note qu’il présente ce livre comme une série d’ explications successives mais fictives avec son père, avec Elena. C’est un moyen de se justifier, une occasion de fixer les choses pour lui-même, de s’expliquer, mais ce qui est un soliloque est aussi un refus de dialogue, un réquisitoire forcément tronqué parce que c’est lui qui tient la plume. C’est aussi l’itinéraire, évidemment pas idyllique mais courageux et plein d’abnégations de celui qui a réussi, parce que, devenant un écrivain connu et reconnu, il a tenté d’exorcisé son passé.

     

    J’avais déjà abordé cet auteur avec « En finir avec Eddy Bellegueulle » qui était son premier roman. Changer, certes, quant à la méthode qu’il met en avant, il me paraît évident que sans la chance dont il a bénéficié, cela n’aurait pas fonctionné. Le livre refermé, je reste perplexe face à cette confession de plus de trois cents pages mais cet ouvrage me paraît s’inscrire dans le prolongement des témoignages d’Annie Ernaux et Didier Eribon notamment sur l’émancipation par l’écriture d’un auteur originellement issu d’une classe populaire culturellement défavorisée.

     

    J’ai lu ce livre jusqu’à la fin pour en savoir d’avantage sur le cheminement de cet auteur, notamment parce que plus j’en tournais les pages plus mon intérêt grandissait. J’ai fait certes quelques remarques, quelques réserves mais j’ai apprécié ce texte parce qu’il est bien écrit, dans un style simple, sans artifice littéraire et facile à lire. Je le ressens comme un écrivain dont je suivrai volontiers le parcours créatif.

     

     

     

  • Là-bas - Joris Karl Huysmans.

    N°1939– Octobre 2024.

     

    Là-bas – Joris-Karl Huysmans Flammarion.

     

    Je poursuis ma recherche sur Charles-Marie Georges Huysmans (1848-1907) plus connu sous son nom de plume Joris-Karl Huysmans, écrivain de critique d’art français, avec cet ouvrage paru 1891 en feuilleton dans « L’écho de Paris ».

     

    En réalité Huysmans traverse à cette époque de sa vie une crise créative puisqu’il rompt avec le naturalisme dont il fut jadis très proche tout en reconnaissant son importance, et découvre le catholicisme. Il y a eu certes dans sa démarche littérature, une rupture avec le naturalisme de Zola notamment à partir de la publication de son roman « A rebours » (1884). Son écriture évoluera par la suite vers le symbolisme mais, dans ce livre il reste encore quelque peu marqué par ce mouvement initial. Dans ce roman, l’auteur met en scène, dans un dialogue initial avec un certain des Hermies, médecin, Durtal, un auteur, érudit célibataire et parisien, qui apparaîtra dans des œuvres ultérieures, telles « En route » ou « La cathédrale », qui peut être considéré comme le double de Huysmans et. qui se consacre à une biographie de Gilles de Rais, par curiosité personnelle sans doute. Ce personnage historique a été accusé au XV° siècle d’avoir violé, tué des dizaines d’enfants et d’avoir pratiqué le satanisme, il fut brûlé à Nantes. Les détails biographiques sur sa vie ainsi que sur les sciences occultes sont particulièrement précis, mais ce genre risquant de ne pas intéresser ses lecteurs, il ajoute une intrigue amoureuse entre Durtal et Mme Chantelouve, épouse adultère, puisque, à cette époque, Huysmans vivait une passade avec une maîtresse un peu mystérieuse, Berthe Courrière. Par ailleurs ce roman fait référence à une correspondance féminine reçue par l’auteur. Le mélange de ces deux thèmes auquel il faut ajouter un œil critique sur son temps et sur une partie du clergé, peut être regardé comme une hardiesse littéraire pour l’époque et traduit une évolution majeure dans sa recherche créative. C‘est par le biais de Mme Chantelouve, personnage fictif en lien avec un chanoine sataniste que Durtal introduit la question du satanisme qui évidemment n’était pas absente de sa recherche sur Gilles de Rais  dont il souhaite parler dans son livre ainsi que d’une messe noire à laquelle sa maîtresse lui permet d’assister. Ce thème est un peu étonnant de la part d’un homme découvre le catholicisme et qui deviendra oblat. En effet il ne se convertit pas au sens strict puisqu’il a été baptisé à sa naissance mais il affirme, par la bouche de Durtal « Il faut croire au catholicisme… ce n’est pas le Bouddhisme et les autres culte de ce gabarit qui sont de taille à lutter contre la religion du Christ ». Il n’en est pas moins vrai cependant que pour les catholiques, Satan, incarnation du mal, reste une obsession.

     

    Le style de Hysmans est certes un peu désuet pour un lecteur d’aujourd’hui mais, à titre personnel, il ne me déplaît pas, je le trouve agréable à lire. Il y a certes une recherche de vocabulaire et une pratique originale de la syntaxe  qui honorent notre belle langue française mais je déplore que cet auteur majeur de la littérature française soit injustement oublié

     

     

     

  • Naissance d'un pont - Maylis de Kerangal

    N°1936– Octobre 2024.

     

    Naissance d’un pont – Maylis de Kerangal – Gallimard.

     

    Coca, une ville californienne imaginaire de nos jours. Son mégalomane de maire, John Johnson dit Le Boa s’est imaginé la doter d’un gigantesque pont suspendu à six voix jeté au-dessus du fleuve et d’un port. On vient du monde entier avec sa spécialité pour participer à cette réalisation sous la direction de l’architecte Georges Diderot mais aussi on recrute localement une foule de prolétaires qui édifieront l’ouvrage et dragueront le fleuve. Le projet attire aussi des ouvriers professionnels très pointus comme Sanche, grutier.

    Il y a beaucoup de personnages qui viennent sur ce chantier avec leur histoire, leurs fantasmes, leurs regrets, leurs espoirs et on comprend bien qu’on n’est pas ici dans un monde idéal ; Il y a de la violence, des règlements de comptes, des accidents, du sexe, de l’argent, de l’alcool...

    Il y a l’histoire de ce pont qui révolutionne cette région perdue que rien ne prédisposait à recevoir une telle réalisation, cette ville qui maintenant prend des proportions inquiétantes pour l’avenir. C’est en creux l’éternel débat entre la tradition et la modernité face aux indiens qui habitent ici depuis des siècles et défendent leurs terres, la réalité de la lutte des classes au sein même de ce chantier, le profit des actionnaires, les délais à respecter, la rentabilité contre le travail au quotidien avec ses dangers, la différence de vie entre la chaleur des bureaux où se prennent les décisions et le chantier dangereux et glacial. On n’échappe pas aux mouvements sociaux, aux grèves pour un meilleur salaire, aux interruption temporaires pour causes écologiques, à la fierté des ouvriers de participer à un tel chantier, à la violence, aux histoires d’amour incontournables et éphémères quand le monde du travail met en situation des hommes et des femmes ... Je suis entré dans cette histoire ainsi racontée, je m’y suis laissé entraîné non seulement pour connaître la fin de ce roman mais aussi pour faire plus ample connaissance avec cette auteure dont j’entends dire beaucoup de bien et donc pour pouvoir, à mon tour m’en faire une idée et en parler. Pourtant l’épilogue ne m’a pas convaincu ; Je m’attendais à autre chose un peu comme si la fin des travaux relâchaient soudain les tensions longtemps contenues, autorisaient toutes les folies. Certains ouvriers tournent simplement la page et envisagent un avenir immédiat et ordinaire, Sanche se lâchent complètement et Diderot changera de vie . Cependant c’est l’écriture qui m’a un peu arrêté. J’avais fait la connaissance de l’auteure avec la lecture de « Corniche Kennedy » dont je n’avais guère goûté le style décousu et le langage tortueux. Ici, même si c’est différent avec de nombreuses précisions parfois techniques, une expression foisonnante, compliquée, riche (parfois trop) et abondante, bruyante, un peu artificielle qui raconte froidement une fiction sans vraiment traduire des impressions éventuellement ressenties par l’auteure. Mon avis est don mitigé et j’ai même été un peu déçu.

     

     

     

     

  • Corniche Kennedy - Maylis de Kerangal

    N°1934– Septembre 2024.

     

    Corniche Kennedy – Maylis de Kerangal – Gallimard.

     

    Une bande d’ados un peu paumés se retrouvent sur une corniche qui surplombe la mer Méditerranée à différents niveaux. Ils plongent, défiant la peur, le risque, la mort peut-être. C’est leur rituel leur façon de s’affirmer face à une société qu’ils fuient, face à l’interdit, face aux autres jeunes moins hardis, d’exprimer leur liberté, leur volonté d’être différents. On peut dire que c’est de leur âge. Sauf que cet exercice n’est pas du goût du maire qui a décidé de faire cessé cette manifestation d’entrave à l’Ordre public et a chargé le commissaire Sylvestre Opéra de les surveiller. Tel est le thème du roman.

    Le thème était intéressant mais j’ai rapidement été lassé par un style décousu, l’écriture tortueuse et sans grand attrait pour moi, peut-être conforme à ce qui s’écrit actuellement mais que j’ai eu du mal à apprécier, poursuivant cependant ma lecture jusqu’à la fin dans le seul but de découvrir une auteure inconnue.

    Je n’ai pas été convaincu par l’histoire non plus. Certes il y a cette aventure de ces jeunes gens et leur volonté de se démarquer mais je ne suis pas sûr qu’ils iront au bout de leur démarche, sauf à tomber dans la délinquance, la vraie, ce qu’il ne veulent sûrement pas. On est loin de l’idée de liberté du début. L‘idylle entre Eddy, le marginal chef de bande et Suzanne, bien différente de lui ne durera que le temps d’un été. Les épisodes de prostitution et de drogue sont peut-être inévitables mais m’ont paru un peu convenus, quand au commissaire, addict à la vodka et au tabac, rendu poussif par le diabète , il ne m’a pas paru convainquant non plus.

    Je suis peut-être passé à côté d’un bon roman, par ailleurs incarné au cinéma dans un film éponyme de Dominique Cabrera, mais je n’ai pas accroché, peut-être pas compris.

     

  • Au commencement était la guerre - Alain Bauer

    N°1932 – Septembre 2024.

     

    Au commencement était la guerre – Alain Bauer – Fayard.

     

    J’écoute toujours avec un réel plaisir les interventions télévisées d’Alain Bauer tant il est bien informé de la marche du monde. Ses remarques sur l’actualité et sur l’histoire sont toujours pertinentes et éclairent grandement ses contemporains sur les décisions des responsables politiques et ce qui risque d’en résulter.

     

    Dans cet essai, l’auteur nous rappelle opportunément que, depuis que le monde existe, il a été en perpétuel état de guerre, que la paix n’est pas autre chose qu’un moment de tranquillité entre deux conflits armés et que, malgré les traités et les alliances les amis peuvent devenir des ennemis. Les espérances des philosophes et des penseurs, les tentatives internationales visant à créer un ordre mondial et les idéaux religieux n’y font rien, la guerre s’impose, notamment en Europe. Même si d’autres existent sur notre planète, deux conflits monopolisent actuellement l’attention du monde, celui d’Israël et celui d’Ukraine qui lui est sur le territoire européen et si notre pire ennemi est l’amnésie sans oublier les conflits d’intérêts et l’ignorance de la géopolitique, les positions divergent quant aux réponses a y apporter et ce d’autant que nous avons fait semblant de croire que la paix, génératrice de richesses et donc de bonheur pouvait être perpétuelle sur notre vieux continent. Même si ce concept de « paix perpétuelle » n’est pas nouveau et a été quelque peu entamé, le budget de la défense a servi en France de variable d’ajustement qui a mené à une inquiétante démilitarisation de notre armée et une vulnérabilité de notre territoire. Notre auteur revient sur toutes les guerres qui ont émaillé l’histoire du monde et les leçons qui en ont, ou non, été tirées. Il revient sur la guerre en Ukraine devenue à la fois un terrain d’expérimentation pour un nouvel armement (drones, cyberattaque, contributions des citoyens...) et une nouvelle doctrine de combat face à la Russie mais aussi, par certains côtés, le retour à la guerre de tranchées traditionnelle et au respect relatif du droit international souvent ignoré face aux crimes de guerre et contre l’humanité, le tout dans un contexte d’atteinte aux populations, le respect des installations nucléaires civiles et la menace de la solution ultime et dévastatrice. Ce conflit se caractérise aussi par la volonté russe d’éliminer le peuple ukrainien et sa culture par l’usage des déportations massives et le pillage des œuvres d’art.

    Le concept de paix s’éloigne de plus en plus. Les remarques d’ Alain Bauer, ses révélations et ses analyses de l’ évolution des différentes doctrines militaires. sont des plus intéressantes. Dans ce vaste tableau, notre auteur passe en revue tout les foyers potentiels de conflits, de la Chine de plus en plus en pointe dans le domaine de l’armement et son conflit latent avec les États-Unis à propos de Taïwan, en passant par ses voisins turbulents tels que la Corée du Nord, toujours désireuse d’être considérée comme une menace, sans oublier le Moyen-Orient où la démocratie israélienne, en guerre depuis sa création en 1948, le tout sans oublier la menace nucléaire qui, même si elle est théorique, plane toujours sur l’Europe. Il note la vulnérabilité des démocraties, notamment celle des États-Unis longtemps considérés comme un rempart, la fragilité des états face aux terrorisme, aux cyberattaques et aux méfaits potentiels de l’intelligence artificielle dans un monde en crise, notamment sanitaire( mais pas seulement) mais également soumis à la chute de la natalité et au vieillissement de la population.

     

    Ouvrage passionnant et richement documenté notamment au niveau historique, bien écrit, explicite, qui se lit facilement en dépit du grand nombre de pages (près de 500) et la complexité des sujets traités. C’est une invitation à réfléchir sur notre monde et son avenir

  • Les yeux de Mona - Thomas Schlesser

    N°1929 – Septembre 2024.

     

    Les yeux de Mona – Thomas Schlesser – Albin Michel

     

    Mona, neuf ans, va perdre définitivement la vue. Elle va donc devoir consulter différents spécialistes et notamment chez un psychologue. C’est son grand-père Henry, son « Dadé », un être taiseux depuis la mort de sa femme mais aussi un érudit un peu fantasque qui se propose de l’accompagner chaque mercredi. En réalité il a aussi l’intention de lui faire découvrir les œuvres d’art des grands musées parisiens, Le Louvre, Beaubourg, Orsay…, c’est à dire de lui donner l’occasion de voir ce qu’il y a de plus beau au monde avant qu’elle ne perde l’usage de ses yeux. Ce seront donc 52 rendez-vous que son « Dadé » lui propose avec Léonard de Vinci, Raphaël, Cézannne, Picasso...en se concentrant sur une seule œuvre d’un artiste. Il termine cette initiation par Pierre Soulages et ses noirs. C’est à la fois une bonne conclusion de ces rendez-vous puisque c’est elle qui commente un de ses tableaux mais aussi une triste respective pour elle puisque le noir sera aussi, bientôt, son univers

    Non seulement le vieil homme lui fait découvrir ces œuvres mais aussi il l’initie à la vie avec les doutes et les révoltes qu’elle inspire, à l’histoire et en particulier celle de l’art et des artistes, à la connaissance des choses et des gens, suscite sa curiosité, ses réflexions, ses remarques souvent pertinentes, provoque chez elle l’intérêt pour la création artistique et l’éveil de son esprit critique...

    C’est un peu comme si l’initiation que le vieil homme mène au profit de sa petite-fille qui sa devenir aveugle, le faisait lui aussi revenir à la vie non seulement en partageant avec elle ses connaissances mais aussi en réalisant ainsi une sorte d’initiation, comme s’il y avait entre eux une démarche complémentaire, Mona va perdre la vue,et son grand-père veut que sa mémoire emmagasine de belles choses et Henry lui va perdre a vie mais avant cela il veut que cette enfant profite de son érudition avant de disparaître .

    J’ai trouvé la relation grand-père-petite-fille à la fois émouvante et authentique et les informations données par le vieil homme fort intéressantes et précises.

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  • Le nom sur le mur - Hervé Le Tellier

    N°1928 – Septembre 2024.

     

    Le nom sur le mur – Hervé Le Tellier – Gallimard.

     

    A la recherche d’une maison en Provence, l’auteur, trouve une vieille bâtisse avec un nom inconnu gravé maladroitement sur le vieux crépis. C’est pour lui le début d’une quête qui le met en présence de quelques photos présentant un jeune homme d’une vingtaine d’années, André, mort en 1944 face aux Allemands et dont le nom figure sur le monument de la commune. Ces maigres reliques le montre enlaçant sagement une jeune fille, Simone, et attestent l’avenir qu’elles portent parce que ce qu’on demande avant tout à la vie c’est d’être heureux et qu’à cet âge tout est possible. Mais le destin qu’on ignore en a décidé autrement et la vie ne tient pas toutes les promesses auxquelles on fait semblant de croire. André tombera sous les balles ennemies, Simone se mariera plus tard avec un autre mais confiera à sa fille ces fragiles clichés parce que, si la vie continue, le papier glacé a conservé trace de ces moments heureux avec, pour ceux qui restent, un sentiment d’injustice et l’inévitable mais inutile sentiment de culpabilité.

     

    L’auteur ne peut évoquer cette histoire intime sans la remettre dans son contexte historique de l’Occupation, de la guerre, de la Résistance et de la collaboration qui par ailleurs met en évidence le côté sombre de l’être humain ordinaire et en révèle les tristes facettes qu’on se dépêche d’oublier mais que des circonstances « exceptionnelles » suffisent à révéler. Il revient à son sujet à travers l’histoire d’André, destiné au STO eu égard à son âge et qui gagne le maquis. Son engagement patriotique lui sera fatal.

     

    J’ai lu sans désemparer ce livre fort bien écrit non seulement parce qu’il est un témoignage d’autant plus émouvant qu’il est agrémenté de photographies, mais aussi parce qu’il fait revivre, l’espace de quelques dizaines de pages, la mémoire d’un de ceux, anonymes, qui sont morts pour que nous soyons libres. André figé dans la mort aura toujours vingt ans, ne connaîtra ni décrépitude de la vieillesse ni les nombreuses déceptions dont l’existence n’est pas avare. A titre personnel, j’apprécie qu’un écrivain profite de sa notoriété pour faire revivre la trace d’un de ces héros oubliés.

     

  • Vous revoir- Marc LEVY

    N°1925 – Août 2024.

     

    Vous revoir – Marc Levy – Robert Laffont.

     

    Ce roman est la suite de « Et si c’était vrai », premier roman du même auteur, paru en 2000 et qui fut un immense succès. Dans ce livre c’est plutôt l’inverse, nous sommes à San Francisco quatre années plus tard. Elle, Lauren est toujours médecin et lui, Arthur, toujours architecte, sauf que cette fois, c‘est lui qui est dans le coma à la suite de complications neurologiques, conséquences d’un banal accident de la circulation mal soigné. Le hasard, qui fait bien plus souvent partie de notre vie que nous voulons bien l’admettre, fait que c’est Lauren qui examine Arthur sans toutefois le reconnaître, sans doute à cause des séquelles de son propre coma, il y a bien des années. C’est grâce à Paul, l’ami d’Arthur, que ce dernier se retrouve sous la responsabilité de Lauren après quelques péripéties administratives. Si on peut admettre que Lauren a une conscience professionnelle hors du commun, même au point de compromettre son internat et donc sa future carrière, je n’ai pas vraiment cru au transfert rocambolesque d’Arthur, dans le coma, d’un hôpital dans l’autre, pas non plus cette complicité qui naît avec les inspecteurs de police, pas non plus le fait qu’il ne s’est trouvé personne pour rappeler à Lauren qu’elle avait déjà croisé Arthur, Je sais que nous sommes dans une fiction qui admet même l’étrange dont notre auteur est friand, mais quand même. Les détails médicaux sont d’une grande précision, due sans doute aux praticiens consultés. Quant à l’amitié qui lit Paul et Arthur au point que ce dernier se métamorphose littéralement et encore plus l’amour qui renaît entre Arthur et Lauren, j’ai eu beaucoup de mal à y croire.

     

    Cela fait quelques temps que j’explore l’univers créatif de Marc Levy. Ce cinquième roman n’en est qu’une étape supplémentaire. Je dois dire qu’il me laisse assez perplexe même si j’apprécie toujours autant son style fluide, surtout quand la poésie et parfois l’humour s’y invitent. 

  • Autobiographie d'un étranger - Marc LEVY

    N°1922 – Août 2024.

    Autobiographie d’un étranger– Marc Levy Robert – Atlande.

     

    Depuis qu’il existe, le train est le lieu privilégié des conversations entre voyageurs, surtout lors des anciens parcours de nuit qui, plus que les autres, suscitaient les confidences. C’est là, dans le tangage des bogies et le huis clos d’un compartiment, que deux amis âgés se sont mis d’accord pour raconter la vie de l’autre dans deux livres différents et c’est donc le parcours cet inconnu que nous raconte le narrateur. Le paradoxe était que leurs deux existences n’avaient aucun intérêt, les intéressés étant de parfaits inconnus. La seule raison de cette expérience était peut-être de laisser une trace de leur passage sur terre pour leur parentèle. Une telle démarche peut paraître passionnante mais, quand on revient sur son passé et donc sur ses erreurs, on en sort rarement indemne !

    Alterego, c’est le nom que choisit le narrateur pour évoquer cet ami, désormais retraité, à qui il prête une oreille attentive et dont il détaille l’enfance, les apprentissages, les rencontres parfois flétries par la mort, les amitiés, les amours, avec leurs silences, leurs mystères, leurs impasses… Cet homme qui reste anonyme, présente son parcours professionnel comme une réussite, un peu bousculée sur la fin, tout en mentionnant la rencontre de personnages importants du monde de la politique et de la culture, mais ce qui est notable c’est sa fascination pour la beauté des femmes et toutes celles qu’il a tenues dans ses bras ou qui ont fréquenté son lit avaient la distinction que confère un certain âge où la fraîcheur de la jeunesse. Le narrateur, en parfait scribe de ce qu’il entend, le présente comme un séducteur et, par-delà les mots, il m’apparaît comme un homme qui ne peut résister à l’attrait d’une jolie femme, mais aussi qui n’admet pas que l’une d’elles lui résiste. J’observe d’ailleurs que pour un homme ce sujet est bien souvent une occasion de se mettre en valeur pour son interlocuteur et de se vanter, lui donnant à penser que ses succès féminins sont nombreux. C’est une manière d’établir sa virilité et bien entendu son charme d’autant plus ravageur qu’il pratiquait ses aventures avec des femmes mariées, parfois concomitamment avec d’autres partenaires. Je l’imagine d’ailleurs bien, distillant cette liste sucrée avec des mots suffisamment évocateurs pour donner l’impression au narrateur d’être un authentique Don Juan qui a quand même gardé de chacune d’elles un souvenir assez précis pour ainsi, après toutes ces années, être capable d’en évoquer le souvenir passionné. A ses dires, il a vécu ses aventures passionnément mais elles se sont interrompues souvent avant que l’amour ne se transforme en conflit dévastateur et pourrisse ainsi le souvenir. Les femmes qui se sont succédé dans son lit, y ont laissé l’empreinte de leur corps et la fragrance de leur parfum, n’ont été pour lui qu’une simple étape et il est permis de penser que c’est lui qui y a mis fin, simplement pour passer à une autre. Ces liaisons se sont muées parfois en amitié durable, c’est à tout le moins ce qu’il prétend ; je veux bien accepter cette éventualité, sans vraiment y croire et ce malgré tout ce qu’on peut dire sur ce sujet. Les tentatives de vie commune ont semblé au contraire s’être heurtées à une impossibilité provoquée par lui pour éviter que soit menacé son équilibre personnel, un peu comme si son destin d’amant perpétuel s’opposait à une vie maritale rangée si éloignée du nomadisme amoureux qu’il avait longtemps pratiqué. C’était une sorte de paradoxe un peu comme si, l’âge venant, il souhaitait tourner la page du « donnaiollo »(délicieuses expression italienne pouvant signifier « homme à femmes » en français) qu’il avait toujours été, mais qu’inconsciemment il refusait cette option tout en en portant la cicatrice. La vie de couple implique, pour durer, franchise, confiance et fidélité réciproques ce qui n’a rien à voir avec une passade, toute passionnée soit-elle, de sorte qu’il est resté célibataire sans enfant, surtout désireux d’une certaine juvénilité chez ses partenaires séduites selon lui par sa maturité. On est loin d’une passion romantique.

     

    Une telle posture ne peut, à terme, qu’impliquer une solitude devenant de plus en plus pesante avec les années. L’épilogue m’a, sur ce point, paru révélateur.

     

    Le narrateur est ainsi le témoin du parcours de cet étranger, le simple tabellion de ce qu’il entend, sans objecter quoi que ce soit, sans émettre le moindre jugement ni même le moindre doute. Parfois cependant il risque un petit commentaire personnel sur une personnalité rencontrée ou sur un auteur dont Alterego et lui partageaient de l’intérêt. Je me suis demandé si, comme on le dit, la parole est libératrice et si cet ami, à la fin de son récit s’est senti libéré ? A tout le moins a-t-il pu prendre conscience des cahots de ce parcours. Je ne suis qu’un simple lecteur mais j’ai ressenti une impression prégnante d’avoir affaire à un homme suffisant, imbu de lui-même.

     

    Pour cette fois Marc Levy quitte son domaine de prédilection qu’est le merveilleux encore que je ne suis pas sûr que ces quelques pas dans le domaine de la séduction ne puissent pas tout simplement être du domaine du fantasme. Ces confidences échangées avec le narrateur ont un goût de bilan au résultat mitigé même s’il choisit unilatéralement de ne se souvenir que des plus agréables.

     

    Le prétexte de ce roman était la vie de l’autre racontée par le narrateur. Le livre refermé, il est permis de se demander ce que donnerait la rédaction de cet ami. Pour moi, je crois que Je serais assez curieux de ce travail. Cela donnerait, une autobiographie d’un autre étranger à découvrir sous la plume de Marc Levy. Je suis en effet, depuis quelques temps, son univers créatif, sans toujours en partager le cheminement. En revanche ce que j’apprécie chez lui depuis le début c’est la fluidité de son style, la pratique de notre belle langue française, sa précision autant que ses nuances et ses subtilités. Il n’est pas un de ces écrivains qui emploient à dessein des formules absconses mais au contraire s’exprime simplement pour être compris. C’est élémentaire sans doute mais, à mes yeux, cela m’a toujours paru essentiel pour un auteur. Le lire est toujours pour moi un plaisir.

     

    Ce récit quelque peu dithyrambique où Alterego veut surtout passer pour irrésistible, est plein ce détails sucrés et sensuels où la jouissance des instants intimes partagés est particulièrement bien évoquée par le style toujours aussi fluide et attachant de Marc Levy

     

     

  • Où es- tu? - Marc LEVY

    N°1921 – Août 2024.

    Où es-tu ?– Marc Levy Robert Laffont.

     

    C’est un drôle de couple que forment Susan et Philip. Dans la folie de l’adolescence, ils s’étaient promis de s’aimer pour la vie, mais, comme souvent, celle-ci les a séparés puisque quelques années plus tard Susan a choisi l’humanitaire en Amérique centrale et Philip une carrière plus traditionnelle de dessinateur à Manhattan. Loin en permanence l’un de l’autre, ils ne sont unis que par les lettres qu’ils s’envoient régulièrement, une médaille dorée en forme de porte-bonheur censée protéger Susan du danger et des rendez-vous furtifs à l’aéroport de Newark. C’est sans compter sur le hasard : Pour Susan ce sont des passades sans avenir et la poursuite de son idéal et pour Philip, en plus de la réussite professionnelle, c’est une vie plus traditionnelle, mais un événement va bouleverser sa vie.

     

    Marc Levy reprend son obsessionnelle habitude de la fable non pas tant parce que Susan, tuée par un ouragan, anticipe la date de son décès, ce qui déjà assez improbable, mais c’est plutôt la situation qui m’interpelle. Nous sommes en présence du respect de la parole donnée par-delà la mort et Philip accepte de remettre sa propre vie en question pour cela puisqu’il adopte Lisa, la fille de Susan, née d’un père inconnu uruguayen, en l’intégrant à sa propre famille. Il se comporte avec elle comme un père, malgré l’attitude négative de l’enfant au début. Il l’impose au reste de sa famille en signifiant ainsi à son épouse, Mary, qu’il n’a jamais oublié Susan et continuera d’aimer un fantôme à travers les traits de sa fille, ce qui ajoute de l’ambiguïté à cette situation. Je n’ai jamais cru au grand amour qui en principe règne dans les couples et les fait durer puisque le divorce vient de plus en plus les interrompre, quant à ceux qui perdurent, il ne faut pas se faire beaucoup d’illusions sur les raisons de leur longévité. Je ne crois donc pas à l’amour qui lie Susan et Philip. Leur histoire est surréaliste et n’a rien à voir avec le sexe qui est généralement attaché à une telle relation. Il n’y a jamais eu entre eux la moindre étreinte et j’ai du mal à croire à cet attachement réciproque alors que chacun des deux vit sa vie et ne fait un pas vers l’autre. En revanche celui qui lie Philip à Mary me semble plus traditionnel et Lisa vient, par sa seule présence et un peu malgré elle, le consolider. Mary fait ce qu’elle peut pour aimer Lisa comme une mère, jusqu’à l’aider à exorciser son obsession des ouragans.

     

    Je sais que nous sommes dans une fiction et que le roman autorise la rêverie et les situations les plus extravagantes mais quand même, la fin ne m’a pas convaincu, notamment l’attitude de Susan par rapport à sa fille, quelles que soient les raisons qu’elle ait pu invoquer pour la justifier. Je concède cependant que le texte, adroitement mené et fort bien écrit avec cette habituelle écriture fluide et agréable à lire, s’attache son lecteur jusqu’à la fin.

     

  • Sept jours pour une éternité - Marc LEVY

    N°1920 – Juillet 2024.

    Sept Jours pour une éternité – Marc Levy Robert Laffont.

     

    Dans ce roman, Dieu et Lucifer, deux ennemis héréditaires, se sont lancé un défi. Qui des deux gagnera dans la société des hommes ? Puisqu’ils ne peuvent se battre l’un contre l’autre directement, ils se choisissent un champion, l’incarnation du Bien sera la jolie Zofia chargée de la sécurité sur les docks de San Francisco et surtout bienveillante, le Mal sera représenté par Lucas, beau lui aussi, travaillant sans aucun scrupule dans une grande entreprise, mais pas vraiment fréquentable, tant il ressemble à son maître

    Évidemment Zofia et Luca se rencontrent et tombent amoureux l’un de l’autre, mais savent aussi qu’ils n’ont que sept jours pour rester ensemble à moins qu’un compromis soit possible entre eux, c’est à dire que Zofia accepte de faire le mal ou Lucas adopte le bien. Cela paraît être un challenge perdu d’avance, surtout s’agissant de l’espèce humaine. Effectivement on ne change pas quand on est aussi radicalement différent et vivre ensemble est difficile quand on ne se ressemble pas. Ce roman m’a paru un peu trop manichéen, un peu trop naïf aussi, la distribution des rôles entre un homme et une femme me parait assez arbitraire et pour tout dire surréaliste, comme si les choses étaient aussi simples et que la méchanceté, et pire encore, était seulement un apanage masculin. Je veux bien faire semblant de croire que l‘amour triomphe de tout mais l’observation, même superficielle, de la société humaine en général et des couples en particulier, ne m’incite guère à adhérer à cette idée reçue. La fin me paraît un peu trop idyllique et je n’ai jamais vraiment cru que tout soit pour le mieux dans le meilleur des mondes.

    Ce roman m’a paru assez lent, superficiel, avec des longueurs mais surtout pas vraiment convainquant. Je retiens cependant dans cette fable philosophique et qui se veut biblique la qualité de l’écriture, comme toujours agréable à lire

     

     

  • Toutes ces choses qu'on ne s'est pas dites - Marc LEVY

    N°1919 – Juillet 2024.

    Toutes ces choses qu’on ne s’est pas dites – Marc Levy Robert Laffont.

     

    Julia, une infographiste new-yorkaise, va se marier. Elle vient d’être informée par un coup de téléphone que Anthony Walsh n’assistera pas à la cérémonie. Cela ne l’étonne guère , il a toujours un père distant voire absent, mais là c’est un peu différent, il vient de mourir. Enterrer son père puis se marier dans la foulée c’est évidemment un peu compliqué. Ce qui l’est encore plus c’est le cadeau qu’il lui fait, sans doute pour rattraper tout ce temps perdu pendant lequel ils ne se sont pas parlé, un androïde à son image, plus vrai que nature, avec sa propre mémoire, ses sentiments et ses regrets. Mais limité à six jours seulement et pour rattraper toutes ces années perdues ça risque d’être un peu juste. Toute cette redécouverte de son père ne va pas sans péripéties, sans souvenirs décalés, sans remarques acerbes et tentatives de justifications, sans regrets et sans remords, avec l’inévitable premier amour qu’on n’oublie jamais au point de chercher à le retrouver vingt ans après, pour une dernière rencontre, même si elle doit hypothéquer son propre mariage. Cette folie met en lumière la fuite inexorable du temps, les changements dans nos vies, les mensonges qu’on peut entretenir…

     

    Marc Levy renoue ici avec la science-fiction qu’il semble affectionner, même si nous pouvons imaginer cela maintenant sous le nouveau vocable d’intelligence artificielle. La chose paraît en effet impossible, surtout en 2008, date de la parution du livre, même si nous sommes en pleine fiction, ce roman me semble illustrer une chose bien humaine et qui nous touche tous . Nous passons notre temps à croiser des gens maintenant disparus, dans notre famille ou ailleurs, et inévitablement nous regrettons, parce qu’ils ne sont plus là et qu’il est trop tard, tout ce que nous leur avons dit ou ce que nous n’avons pas eu le temps de leur dire. Ce retour de Julia sur son passé, la découverte de son père ne se font pas sans nostalgie, avec cette constante référence à la mort et ressemble à un exorcisme, l’illustration que notre passage sur terre n’est pas aussi simple que nous l’avions imaginé, que les destin doit bien exister qui fait de nous ce qu’il veut. Je sais que nous sommes dans une fiction mais le « happy end » me paraît un peu surfait, simplement parce ça n’existe pas ainsi dans la vraie vie, malheureusement !

     

    J’apprécie toujours le style fluide et agréable de Marc Levy. Même si cette histoire est surréaliste, il tient en haleine son lecteur jusqu’à la fin et je ne me suis pas ennuyé malgré ces plus de 400 pages. Ce fut comme toujours un bon moment de lecture

  • Le voleur d'ombres - Marc LEVY

    N°1918 – Juillet 2024.

    Le voleur d’ombres – Marc Levy Robert Laffont.

     

    Décidément Marc Levy aime bien les monde parallèles. Le narrateur, un petit garçon de 6° découvre qu’il peut s’ approprier les ombres de ceux qu’il rencontre et ainsi tout connaître de leur vie. Son ombre elle-même à la quelle il parle lui révèle des choses qu’il ignorait sur lui-même, sur son passé. C’est un pouvoir bien encombrant et un secret difficile à garder. Cette particularité en fait un être à part qui l’incite à être bon avec les autres.

    Cette histoire un peu trop idyllique au départ m’a paru une jolie fable mais quand le narrateur a grandi, ce pouvoir est complètement oublié et ça s’est transformé en un récit de sa vie, de ses amitiés, de ses amours, de son métier de médecin, avec toute la nostalgie que cette évocation suppose, avec, évidemment des petits moments à la fois merveilleux et inattendus comme ceux qu’on ne rencontre que dans les romans, histoire de me rappeler mon impression du début, avec aussi des événements qui font la vie, tout simplement.

    C’est bien écrit, ça a retenu mon attention jusqu’à la fin, même si elle était un peu attendue quand même.

  • La prochaine fois - Marc LEVY

    N°1917 – Juillet 2024.

    La prochaine fois – Marc Levy Robert Laffont.

     

    Jonathan a consacré une grande partie de sa vie d’expert à l’œuvre de Vladimir Radskin, un peintre russe du XIX° siècle . Il est à la recherche de son ultime tableau que personne n’a jamais vu. Il doit se rendre de Boston à Londres où sera organisée une vente, pour expertiser les tableaux de Radskin dont le dernier, à la demande de son ami Peter, commissaire-priseur qui l’accompagne et qui est l’ organisateur de la vente chez Christie’s.

    Jonathan va se marier avec Anna, une ravissante artiste peintre mais dans sa poursuite de l’ultime tableau de son peintre préféré, il croise Clara, directrice de galerie londonienne au charme de qui il n’est pas insensible. Leurs deux histoires d’amour croisées menaçaient d’être d’un ennuyeux ordinaire mais l’originalité de cette fiction est venue du saut dans le passé, même si je ne suis pas bien sûr d’avoir cru vraiment à cette histoire de réincarnation.Les péripéties à propos de l’authentification du tableau du peintre russe tiennent du roman policier.

    C’est agréablement écrite et procure une lecture facile, mais j’ai été un peu déçu par ce 4° roman de Marc Levy

     

     

  • Une sacrée bonne femme - Florence Asie

     

    N°1916 – Juillet 2024.

     

    Une sacrée bonne femme – Florence Asie- Gallimard.

    Je continue d’explorer l’univers créatif de Florence Asie, de son vrai nom Henriette Lafarge-Saget (1910,-2012) Ce roman, rédigé à la première personne, ressemble à l’auteure dont on sait par ailleurs peu de choses sinon qu’elle écrivit des romans, dont celui-ci, le dernier, paru en 1975, publiés chez Gallimard, grâce à l’appui de Simone de Beauvoir Elle se dit « bâtarde du monde » et cette bâtardise semble être une obsession et nombre de précisions présentes dans « fascination », un autre de ses romans, se retrouvent dans celui-ci. La sacrée bonne femme ,c’est sans doute elle., mais il est difficile de faire la part de l’autobiographie et de la fiction.

    Elle raconte une jeunesse mouvementée, auprès d’une mère tyrannique, ses amours avec un homme marié qui s’est tué au volant de sa voiture. Dès lors, la mort fut longtemps son obsession, jusqu’au suicide…manqué. Puis vient une longue aventure avec un gitan ; Celui-ci disparu, elle se retrouve héritière d’une maison close assez particulière, peuplée de pensionnaires masculins, destinés aux femmes ! Le livre refermé, j’ai le sentiment d’une grande solitude. Le style est brut, haché, sans aucune recherche. Je me suis même un peu ennuyé

  • Fascination - Florence Asie

    N°1915 – Juillet 2024.

     

    Fascination – Florence Asie- Gallimard.

    L’exploration de mes archives personnelles m’a remis en mémoire le nom de Florence Asie (1910-2012), de son vrai nom Henriette Lafarge-Saget née à Mauzé sur le Mignon (79). Elle justifie non sans humour son pseudonyme, Florence parce que c’est joli et Asie à cause de sa « binette » asiatique. Elle était employée des postes puis « demoiselle du téléphone ». Étrange destin littéraire de cette jeune femme, installée à Rouen après son mariage qui écrivit à Simone de Beauvoir pour lui dire son admiration, laquelle lui proposa de lire ses manuscrits dont cinq sur les sept qu’elle publia le furent, grâce à son appui, chez Gallimard. Elle dédicacera à celle « qui lui a fait la courte échelle » ce roman, paru en 1966 Elle était également l’auteure de poèmes. Ce roman évoque la vie de Marion dans un petit village des Deux-Sèvres, une « enfant de l’amour », une gamine de 13 ans qui est fascinée par le monde des adultes, veut croquer les plaisirs de l’existence, surtout dans leur version érotique, qui vit dans un monde dont elle tisse le décor, s’invente une vie entre la réalité et la fiction, entre fréquentation de l’église, du couvent, des maisons du village, des belles demeures et de la nature, tout cela pour meubler son ennui et son imagination est débordante. Entre naïveté et perversion, cette petite fille, un peu trop mûre pour son âge sans doute, a hâte de connaître la vie des adultes avec leur univers, leurs amours, leurs mystères leurs perversions aussi et , bouscule la réalité, la transformant parfois en drames, entre mystifications et jalousie, notamment dans le but de grandir vite et d’attirer l’attention sur elle et peut-être d’être tout simplement aimée et aussi d’être autre chose aux yeux du monde qu’une petite fille à la filiation contestée, ce qui, à l’époque était tabou. Je note que cette bâtardise revient sous la plume de l’auteur comme un leitmotiv , comme une sorte d’obsession. Son histoire parait à la fois idyllique et tragique pleine d’appétit pour l’amour , de craintes pour l’avenir, de folies , de chagrins, de quête du bonheur, d’hésitations, de culpabilisations et de fascination pour la mort.. Florence Asie ne laissa pas indifférent. On célébra « son style nerveux, entraînant, piqueté d’images inattendues », on ne manqua pas de la critiquer, de dénoncer son peu de culture. Je ne sais si ce roman fut un succès de librairie mais ce que je retiens c’est le parcours de cette femme et le geste de Simone de Beauvoir. En tout cas, en qualité d’ancienne postière on peut au moins dire d’elle qu’elle était une femme de lettres !

  • Bella figura - Yasmina Reza

    N°1914 – Juillet 2024.

     

    Bella figura– Yasmina Reza – Flammarion.

    Andréa , mère célibataire et Boris, marié par ailleurs sont amants. Ils s’engueulent sur le parking d’un restaurant  comme s’ils étaient mariés ensemble, à cause des bourdes de Boris, mais il est perturbé par une prochaine liquidation de son entreprise et apprend qu’elle a passé la nuit avec un de ses collègues. Un départ précipité provoque un accident mineur d’une dame âgée, Yvonne et ils se retrouvent cinq, avec Eric et Françoise, à parler et à trinquer à cause de l’anniversaire de la vieille dame, la mère d’Eric. On passe facilement d’un sujet à un autre, avec une foule de détails anodins et intéressants agrémentés de nombreux flottements dans les dialogues de sorte qu’on ne sait plus vraiment où on en est. Il n’y a pas que cette soirée et ses protagonistes qui sont déréglés. Ici aussi, il est question de la quête du bonheur, mais rien ne va plus entre Boris et Andrea et le couple Eric et Françoise ne vaut guère mieux. Quant à Yvonne, elle regrette sa jeunesse, parle de ses médicaments et de son sac... Pour corser le tout il semble que Françoise connaisse l’épouse de Boris et Andréa l’autorise à lui parler de cette soirée. En réalité une sorte d’incompréhension s’installe entre eux, avec , en contre-point, la solitude, une violence rentrée, la santé et le vieillissement d’Yvonne et sa future mort. Dans ces conditions faire « bella figura » relève de l’exploit. Je n’ai fait que lire cette pièce mais il me semble que si je l’avais vue au théâtre, j’aurais peut-être eu une approche plus favorable, la mise en scène sauvant parfois les dialogues. Je reconnais que cette pièces met en évidence des relations difficiles entre les gens qui pourtant devraient s’entendre.

  • Heureux les heureux - Yasmina Reza

    N°1913 – Juillet 2024.

     

    Heureux les heureux– Yasmina Reza – Flammarion.

    C’est une suite de nouvelles dont le titre est emprunté à une citation de Borges. L’auteure met en scène 18 personnages qui ont en commun des liens familiaux, amicaux ou extra-conjugaux. Ce sont des gens ordinaires dans leur vie quotidienne et Yasmina Reza choisit, entre humour et causticité, de parler de leurs angoisses, de leurs obsessions, de leurs fantasmes, de leurs phobies , de leurs mystères, de leurs erreurs, de leur solitude. Le titre en forme de « béatitudes » évangélistes sonne pour moi autant comme une quête légitime du bonheur que comme un paradoxe puisque, parmi tous ces hommes et ces femmes je n’en ai pas vu beaucoup qui sont heureux, entre les couples qui se supportent et qui se déchirent et pour qui l’amour n’est plus qu’un vieux souvenir, ceux qui ont recours à un psychiatre, ceux qui vivent dans un monde parallèle, ceux qui préfèrent chercher ailleurs ce qu’ils ont peut-être chez eux, ceux qui sont tellement transparents qu’ils s’imaginent être le centre du monde... Le livre refermé, il m’apparaît que le bonheur est une chose qu’on poursuit et qui se révèle impossible à atteindre parce que notre parcours ici-bas est semés d’embûches, d’obligations, d’illusions sur un avenir incertain et surtout fantasmé. Après les certitudes qu’on se tisse soi-même pour l’avenir viennent les prises de conscience de nos contradictions, de nos fourvoiements que nous avons longtemps entretenus, parfois inconsciemment, , de nos exaltations d’un instant, de nos passades, de nos hypocrisies, de nos fuites, de nos erreurs, de notre bonne conscience, de notre fatalisme face aux échecs. Ce sont autant de morceaux de vie qu’on pourrait imaginer fictifs puisqu’ils s’inscrivent dans un roman par essence imaginaire, mais qui ont quelque chose de familier, qui ressemblent étonnamment à notre parcours à tous, dans le travail, la famille, le couple… Au bout du compte il y a le temps qui passe, inexorable avec la vieillesse, la laideur, les douleurs , l’abandon, les souvenirs et la mort parce que c’est notre condition. ... La mort est un thème récurrent chez Yasmina Reza et ce recueil ne fait pas exception avec ces nombreuses allusions aux cercueils, aux pierres tombales, à l’incinération, à la dispersion des cendres. La vraie vie quoi !. Le style est brut, haché, sans fioritures littéraires.

  • Hammerklavier - Yasmina Reza

    N°1911(1)– Juillet 2024.

    N°1911– Juillet 2024.

    Hammerklavier – Yasmina Reza – Albin Michel.

    Ce sont des souvenirs personnels un peu disparates que l’auteure choisit d’évoquer ici, celui de son père jouant l’adagio d’Hammerklavier mais aussi de son amie Marta. Ils sont morts et elle échange avec eux des propos post mortem sur la fuite inexorable du temps qui ravage toutes les choses humaines, transitoires et fragiles, sur le goût qu’on peut avoir pour la vie, pour les livres qui en retiennent la trace et la mémoire mais en soulignent aussi la perte. Il y a une sorte d’obsession pour cette vie au point de vouloir la faire perdurer par delà la mort, comme les religions, avec leurs rituels, leurs interdits et leurs dogmes tentent de nous le faire croire. Cette chimère de la continuation de la vie par delà la mort est légitimée par les moments de joie qu’elle nous procure même si nous gommons volontairement les autres par cette volonté irraisonnée de faire échec au trépas le plus longtemps possible, même si nous faisons semblant de déguiser notre nostalgie avec un décor artificiel, même si notre quotidien s’impose à nous et si le vieillissement joue contre nous, est synonyme d’abandon, de solitude. Il y a une peur de la mort qui nous frappe quand nous y attendons le moins, une phobie de l’au-delà et de son mystère, une obsession du temps qui passe parce qu’il est notre ennemi. Il nous mène vers notre disparition sans que nous y puissions rien. Que nous l’acceptions ou la redoutions, elle est notre terme et ce malgré notre attachement que nous pouvons avoir pour l ‘existence. L’auteure est une femme de lettres mais elle n’ignore pas que la notoriété dont elle jouit de son vivant ne résistera pas longtemps face au temps qui passe parce que l’espèce humaine est amnésique. Elle a des remarque sur l’écriture, l’art et la culture qui me laissent perplexe comme beaucoup de ses livres.

    Nous ne faisons qu’un bref passage sur terre, le plus souvent anonyme malgré nos complexes de supériorité, notre sens de la logique, la part sombre de nous-mêmes, notre volonté de paraître et d’aimer...Je retire de cette lecture une impression pesante.


     


     

  • Babylone - Yasmina Reza

    La Feuille Volante n° 1149

    BABYLONE – Yasmina Reza – Flammarion.

     

    Nous sommes dans un petit appartement parisien où Élisabeth, la narratrice vit avec Pierre. Ils sont tous deux âgés de soixante ans Élisabeth se souvient qu'ils avaient invité leurs amis pour une « fête de printemps » et y avaient aussi convié leurs voisins du dessus. Ils sont quelque chose d'intéressant, Lydie surtout avec ses faux-airs de diseuse de bonne aventure, vaguement thérapeute, axée sur « le bio » et la cause animale, quant à Jean-Lino, il attire l'attention d’Élisabeth par sa gentillesse extrême surtout qu'il cherche vainement à se faire aimer du petit-fils de Lydie, Rémi, qui n'est pas le sien mais qui est avant tout un sale gosse. Il fait ce qu'il peut mais en face l'enfant n'en a cure et n'en fait qu'à sa tête. La soirée a été arrosée et aussi superficielle et inintéressante que toutes celles du même genre où chacun prend un air inspiré pour agiter les grandes idées le plus souvent creuses et qui n'intéressent personnes mais dont chacun se croit obligé de rajouter une note personnelle pour donner l'impression qu'il s'est déjà penché sur la question et ainsi se mettre en valeur... Sauf que, après les libations de rigueur chacun rentre chez soi, mais Jean-Lino dans la nuit réveille ses voisins. Il vient d'étrangler Lydie ! Tel est le point de départ de ce livre qui oscille entre roman traditionnel sur le thème de la satire sociale et polar. Est-ce un coup de folie où l'alcool a sa part, ou la conséquence d'un banal malentendu ordinaire à l'intérieur d'un couple ? Passé un certain âge, il est difficile de se supporter et immanquablement, à propos de rien, resurgissent les petits mensonges et les grandes trahisons, symbolisépar les nombreux analepses, qui émaillent la vie d'un couple. Tout au long d'une vie commune les avanies s’accumulent, on fait semblant de les avoir oubliées, voire pardonnées mais en réalité il n'en est rien et elle s'incrustent dans la mémoire bien plus aisément et définitivement que les moments heureux. Je suis assez réservé sur l'affirmation qui consiste à dire que le hasard favorise la rencontre d'êtres qui sont « faits l'un pour l'autre » et qui s'unissent parce que cela se fait, qu'ils croient s'aimer où qu'ils redoutent la solitude. C'est pourtant elle qui s'installe dans le couple, d'autant plus difficile à vivre qu'elle bouscule secrètement les apparences et chacun, face à elle, se construit son univers personnel. Cette variation sur la solitude qu'on finit par appeler de ses vœux après tant d'années de vie commune sans oser se l'avouer à soi-même est pourtant présentée comme un fléau, quelque chose qu'on doit impérativement éviter, comme un véritable tabou. La séquence qui suit la mort de Lydie et qui met en scène la narratrice et Jean-Lino est démesurément longue et les digressions qui suivent insistent sur la fuite du temps.

    Le titre évoque cette ville de Mésopotamie où les Juifs ont été exilés. Jean-Lino est juif mais ce détail qui aurait sans doute pu être développé me paraît avoir été abandonné. Je choisis de voir dans ce roman une évocation de la solitude personnelle qui confine à l'exil dans la société. Cela me paraît être souligné notamment par la cohabitation difficile entre lui et Rémi que sa grand-mère soutient systématiquement, ce qui contribue largement à envenimer la situation mais aussi par les différentes anecdotes qui parsèment ce récit.

    J'ai eu beaucoup de mal à entrer dans ce roman où l'intrigue est mince et où les personnages m'ont paru manquer de consistance. C'est certes une peinture assez juste des relations difficiles entre un homme et une femme âgés et de la fuite du temps. Je l'ai choisi peut-être à cause du Prix Renaudot qui l'a récompensé en 2016 mais je n'ai guère été emballé par cette œuvre notamment à cause du style qui m'a paru bien quelconque et sans véritable recherche. Je ne suis qu'un simple lecteur mais l'attribution à ce roman d'un prix littéraire aussi prestigieux me laisse assez dubitatif.

     

  • Anne-Marie la beauté - Yasmina Reza

    N°1910– Juillet 2024.

    Anne-Marie la beauté – Yasmina Reza – Flammarion.

    C’est un long monologue avec des phrases décousues, sans suite, l’une évoquant l’autre avec même des détails inutiles, pleines de nostalgie, de remords et d’amertume que tient Anne-Marie, cette ancienne actrice de théâtre qui n’a jamais réussi dans son art que pourtant elle aimait. Toujours des petits rôles dans l’ombre des « têtes d’affiche » pleins de suffisance et d’orgueil. Elle a beau se remémorer son parcours, ses rôles sur les planches, elle est toujours restée en retrait, loin de la lumière des projecteurs. Même son mariage ne lui a pas apporté le bonheur si ardemment voulu et l’épanouissement personnel qu’elle souhaitait légitimement pour elle est resté lettre morte. Son enfance banale, sa famille qui n’a pas cru en elle, les hommes qu’elle a aimés lui ont laissé un souvenir douloureux. Le rêve lentement tissé lui a échappé malgré elle, malgré sa fascination pour la Capitale, malgré l’aura de ceux qui ont réussi et qu’elle a croisés. Elle n’a simplement pas été chanceuse !

    Sa fin de vie est triste mais celle des autres qu’elle a croisés et qui un temps ont connu le succès éphémère n’est pas moins vouée à la solitude, à l’abandon parce ce milieu est sans pitié et amnésique. Il n’y a pas de quoi l’apaiser même si leur sort n’est pas meilleur que le sien. Au moins eux ont connu le succès et peuvent peut-être s’en satisfaire. Celle qui n’a été qu’une femme banale et sans grande beauté dresse ce bilan désespéré plein de nostalgie de sa vie. Yasmina Reza a dû, dans son métier, connaître ce genre de destin manqué et que la mort a emporté. Elle en rend compte dans ce qui n’est sûrement pas une fiction mais bien plutôt un témoignage et je me suis dit que cela est aisément transposable à de nombre d’entre nous, Nous avons tous les rêves avortés, des tentatives non couronnées de succès et qui parfois sont gênées par d’autres, désireux de vous éliminer pour prendre votre place. Nous sommes tous mortels et l’espèce humaine est aussi oublieuse après la mort d’un être qu’elle a été cruelle et hypocrite de son vivant. J’aime qu’un auteur s’empare de ce sujet au relent d’échec parce que cela fait simplement partie de la vie et qu’on juge trop souvent la valeur de quelqu’un sur ses seuls succès.

  • Hommes qui ne savent pas être aimés - Yasmina Reza

    N°1909– Juillet 2024.

     

    Hommes qui ne savent pas être aimés – Yasmina Reza – Albin Michel.

    Adam, la cinquantaine, est un écrivain qui n’a jamais vraiment connu le succès ou, pour dire les choses plus crûment, c’est un écrivain raté, qui vit très mal cet échec. Il a des états d’âme au sujet de son dernier livre. Il est aussi en crise avec sa femme qui, après avoir soutenu ses tentatives littéraires, ne l’aime plus et parce que son mariage n’est pas vraiment une réussite, et comme si cela ne suffisait pas on vient de lui diagnostiquer un glaucome qui affecte un de ses yeux et pire peut-être. Tout cela n’arrange pas son hypocondrie naturelle qu’il combat en allant méditer, en ce jour, au jardin des Plantes. Il y rencontre par hasard Marie-Thérèse, une copine de lycée célibataire qu’il n’avait pas revue depuis trente ans. Elle est représentante en objets publicitaires, n’a rien de commun avec Adam. Elle ne sait même pas qu’il est devenu écrivain ce qui accentue son mal-être .Elle n’est pas une intellectuelle comme lui, bien au contraire, elle n’a pas d’états d’âme, prend la vie comme elle vient et semble insensible à toutes les difficultés. Malgré cela on imagine facilement une passade rapide entre eux, mais rien ne se passe comme prévu. Lors de leur rencontre, le souvenir d’une autre camarade, Alice, est évoqué ou plus exactement sa mémoire puisqu’elle s’est suicidée à trente ans. Elle était l’amie de Marie-Thérèse et l’objet des fantasmes d’Adam. L’espace d’un instant, son fantôme revit à travers une lettre qu’elle a jadis envoyée à Marie-Thérèse et qu’elle montre à Adam.

    le style, direct et indirect, volontairement haché ou s’étalant dans des phrases démesurément longues, mélangeant le passé et le présent, les détails et les idées générales, donne une ambiance à la fois malsaine, déprimante, distillant volontairement un ennui prégnant, une solitude pesante, une certaine lassitude de vivre .

    Un peu comme à chaque fois avec Yasmina Reza, le livre un fois refermé, je sens une certaine perplexité m’envahir. Je la lis parce que j’ai bien aimé certains de ses romans,. Ici elle parle avec pertinence de la situation de cet écrivain raté, des états d’âme qu’il peut éprouver face à l’écriture, à la notoriété, à l’impossibilité d’écrire, au temps qui passe avec la nostalgie qui va avec, à la vieillesse qui vient et altère tout. S’y ajoutent l’impossibilité des rapports entre les gens, de l’amour qui est fongible et consomptible comme toutes les choses humaines, l’impossibilité d’être heureux...A titre personnel je partage ce que je viens de lire.

  • Hommes qui ne savent pas être aimés - Yasmina Reza

    N°1909– Juillet 2024.

     

    Hommes qui ne savent pas être aimés – Yasmina Reza – Albin Michel.

    Adam, la cinquantaine, est un écrivain qui n’a jamais vraiment connu le succès ou, pour dire les choses plus crûment, c’est un écrivain raté, qui vit très mal cet échec. Il a des états d’âme au sujet de son dernier livre. Il est aussi en crise avec sa femme qui, après avoir soutenu ses tentatives littéraires, ne l’aime plus et parce que son mariage n’est pas vraiment une réussite, et comme si cela ne suffisait pas on vient de lui diagnostiquer un glaucome qui affecte un de ses yeux et pire peut-être. Tout cela n’arrange pas son hypocondrie naturelle qu’il combat en allant méditer, en ce jour, au jardin des Plantes. Il y rencontre par hasard Marie-Thérèse, une copine de lycée célibataire qu’il n’avait pas revue depuis trente ans. Elle est représentante en objets publicitaires, n’a rien de commun avec Adam. Elle ne sait même pas qu’il est devenu écrivain ce qui accentue son mal-être .Elle n’est pas une intellectuelle comme lui, bien au contraire, elle n’a pas d’états d’âme, prend la vie comme elle vient et semble insensible à toutes les difficultés. Malgré cela on imagine facilement une passade rapide entre eux, mais rien ne se passe comme prévu. Lors de leur rencontre, le souvenir d’une autre camarade, Alice, est évoqué ou plus exactement sa mémoire puisqu’elle s’est suicidée à trente ans. Elle était l’amie de Marie-Thérèse et l’objet des fantasmes d’Adam. L’espace d’un instant, son fantôme revit à travers une lettre qu’elle a jadis envoyée à Marie-Thérèse et qu’elle montre à Adam.

    le style, direct et indirect, volontairement haché ou s’étalant dans des phrases démesurément longues, mélangeant le passé et le présent, les détails et les idées générales, donne une ambiance à la fois malsaine, déprimante, distillant volontairement un ennui prégnant, une solitude pesante, une certaine lassitude de vivre .

    Un peu comme à chaque fois avec Yasmina Reza, le livre un fois refermé, je sens une certaine perplexité m’envahir. Je la lis parce que j’ai bien aimé certains de ses romans,. Ici elle parle avec pertinence de la situation de cet écrivain raté, des états d’âme qu’il peut éprouver face à l’écriture, à la notoriété, à l’impossibilité d’écrire, au temps qui passe avec la nostalgie qui va avec, à la vieillesse qui vient et altère tout. S’y ajoutent l’impossibilité des rapports entre les gens, de l’amour qui est fongible et consomptible comme toutes les choses humaines, l’impossibilité d’être heureux...A titre personnel je partage ce que je viens de lire.

  • Tempête sur Kinlochleven - Peter May

    N°1907– Juillet 2024.

     

    Tempête sur Kinlochleven – Peter May – Rouergue noir.

    Traduit de l’anglais par Ariannne Bataille.

    Avec le bouleversement climatique, l’Écosse est devenue pratiquement une région polaire. Dans ces montagnes des Higlands on a retrouvé le corps congelé de Karl Younger, un journaliste d’investigations et l’inspecteur Cameron Brodie, vieux et cancéreux se porte volontaire pour investiguer sur ce meurtre dans cette région qu’il connaît bien puisqu’il y a jadis pratiqué l’escalade. Il pourrait attendre la mort mais a choisi cette affaire, qui sera sans doute pour lui la dernière pour retrouver Addie, sa fille unique, dont il n’a plus de nouvelles depuis un dizaine d’années. C’est elle, spécialiste de la météo, qui a découvert le cadavre. Mais ce voyage n’est pas seulement destiné à ce qui sera sans doute leur ultime rencontre. Il veut s’expliquer avec elle sur ce qui a motivé cette séparation durable entre eux, le suicide de sa mère, intervenu à la suite d’un adultère supposé de son père. Leur rencontre va être houleuse.

    Ce roman prend des allures d’anticipations puisque son auteur le situe en 2050, avec les conséquences du changement de climat, la montée des eaux, la disparition du Gulf Stream et la submersion de certaines contrées maritimes, les nouvelles technologies... Cela prend vite l’allure d’un roman policier classique version Peter May, c’est à dire qui s’inscrit dans les paysages tourmentés de son Écosse natale. Malgré ce contexte grandiose et les aléas de l’enquête, il y aura une sorte de huis-clos entre un père et sa fille et notamment me semble-t- il une réflexion incontournable sur la culpabilité, celle de Cameron pour avoir survécu à son épouse et surtout le fait de se sentir responsable de son suicide à la suite de l’attitude de sa fille au regard de ce qu’il présente comme malentendu.

    Il y certes parfois quelques longueurs et les nouvelles technologies permettent des performances qui jouxtent la science-fiction mais j’ai lu avec avec intérêt ce roman fort bien écrit ( traduit?) et qui, avec pas mal de cadavres et des rebondissements, ménage de suspense jusqu’à la fin.

  • Le mensonge - Nathalie Sarraute

    N°1906– Juin 2024.

     

    Le mensonge – Nathalie Sarraute - Gallimard.

    C’est un groupe d’amis qui discutent quand l’un d’entre eux, Pierre, révèle qu’il a pris Madeleine, une de leurs relations, absente de cette soirée, en flagrant délit de mensonge. Elle s’est plainte de l’augmentation des tickets de métro alors qu’elle est l’unique héritière du roi de l’acier et que cela n’affectera pas son budget. Tout le monde connaît la fortune de Madeleine et son habitude de se plaindre, c’est une sorte de jeu entre eux de la laisser faire mais Pierre n’a pas pu résister face à ce petit mensonge sans grande importance, rompant ainsi ce pacte tacite. Est-ce sa soif de vérité ou la volonté de jeter un pavé dans la mare qui a motivé son geste ? Il passe d’ailleurs pour un être intègre, mais cela ne va pas lui sourire. C’est par ailleurs quelque peu inconvenant de mettre des gens en face à leurs contradictions, les laisser dire évite les conflits même si personne n’est dupe. C’est une sorte de règle non écrite qui consacre une réalité sociale : Toute vérité n’est pas bonne à dire, les petits mensonges font partie du jeu sociétal et tout le monde ment en permanence, par action ou par omission, pour se mettre soi-même en valeur, en politique, au travail, en amour, en famille... il en résulte une sorte d’équilibre que personne ne veut rompre et chacun a la certitude de détenir la vérité. Par ailleurs on a tout à perdre à être honnête dans une société qui cultive l’hypocrisie et où plus le mensonge est gros plus il prend. Ainsi l’attitude de Pierre provoque une foule de questions et de reproches où chacun se positionne par rapport au mensonge, les siens, parfois inexistants, et ceux des autres et ils jouent entre eux une sorte de sorte de psychodrame où il devient difficile de faire la part des choses entre la farce et la sincérité de sorte que personne n’en sort indemne mais pas non plus amélioré. Que la vie soit une comédie, on ne nous l’a que trop dit et le mensonge fait intégralement partie de l’espèce humaine .

    Cette courte pièce de théâtre écrite à l’origine pour la radio avec des intervenants personnalisés m’a paru pertinente.

  • Une désolation - Yasmina Reza

    Une désolation - Yasmina Reza - Albin Michel

    Ce livre est catégorisé « Roman » et je ne suis pas bien sûr que cela en soit un dans la mesure où il me semble bien éloigné de la fiction, bien coller à la réalité.

    Un homme malade, au pas de la mort , s’adresse à son fils absent dans une sorte de plaidoyer pour déplorer le chemin qu’il a pris dans son existence , celui d’être « peinard », de ne rien chercher à bâtir ni à faire évoluer les choses. C’est d’une simplicité banale qui met en lumière la différence de génération, l’évolution des choses et des aspirations des jeunes et il ne sert à rien de regretter le temps où les enfants obéissaient à leur père jusque dans le choix de leur métier, de leur épouse et de leur mode de vie. Il ne veut pas l’avouer mais je suis sûr qu’il envie sa jeunesse et sa découverte d’un bonheur qui lui a échappé. Pendant qu’il y est, il porte un regard aigu sur la société qui l’entoure et qui a été son décor toute sa vie. Il fait un bilan bien pessimiste de son propre parcours, social, sentimental, professionnel, familial, ce n’est guère brillant et même plutôt déprimant. Même une liaison illusoire avec une femme longtemps désirée ne fut pas pour lui le symbole du bonheur. Il eut le sentiment d’être avec elle un étranger, seulement capable de meubler momentanément le vide amoureux de sa vie, sans être capable d’être pour elle autre chose qu’un amant de passage, sans la moindre trace de passion. Avoir vécu tant d’années pour en arriver là. L’aveu de cette faillite lui coûte mais il le fait. Même pas l’illusion de la réussite face à la mort inévitable, le constat est accablant. On le sent revenu de tout, désabusé, aigri, solitaire, accablé devant tant d’échecs qu’il avait sans doute voulu éviter mais qui se sont imposés à lui sans qu’il y puisse rien, comme une sorte de destiné funeste. Il peut toujours se dire qu’il a parfois failli dans l’éducation qu’il a donnée à son fils si différent de lui, cette culpabilisation judéo-chrétienne est inévitable et bien inutile dans notre société. On le sent résigné devant tant de souffrance et devant la mort. Il lui reste le dérisoire, son jardin par exemple et il le soigne avec attention et inutilité, s’attache à des détails comme s’ils avaient une importance capitale. Finalement, face à ce fiasco, la mort semble être une délivrance.

    J’ai lu cela comme une sorte de testament de cet homme qui va bientôt quitter la vie et qui se justifie face à ses proches, une forme humaine du « jugement dernier » implacable et sans appel que nous promet le catholicisme, une façon d’être en règle avec sois-même au moment du grand départ.

    Récit sans chapitres, presque sans réelle respiration, un peu comme si notre auteure voulait tout dire tout de suite, le style est percutant et la lecture facile.

  • L'homme du hasard - Yasmina Reza

    N°1903– Juin 2024.

     

    L’homme du hasard – Yasmina Reza - Albin Michel

    J’ai toujours pensé que les trains sont le lieu privilégié des rencontres les plus improbables. Dans un compartiment, un homme fait face à une femme qu’il ne connaît pas , il n’y a aucun dialogue entre eux et dans le tangage des boggies, chacun regarde le paysage défiler entre Paris et Francfort tout en laissant aller ses propres pensées. Lui ne la connaît pas mais elle l’a reconnu, c’est Paul Parsky., l’auteur du livre qu’elle a dans son sac, « l’homme du hasard » et qu’elle craint de lire devant lui. Elle, Martha, connaît toute son œuvre et, en pensée elle s’adresse à lui sans qu’évidemment il le sache. Elle lui parle d’elle, de sa vie, de ce qu’elle sait de lui, de ses personnages, de ses livres, de ce qu’elle éprouve en les lisant… Elle s’imagine faisant un bout de chemin avec lui, commence à fantasmer Lui est plein amertume et après l’avoir ignorée en fait autant, après avoir;longtemps hésité, Martha sort son livre et Parsky s’intéresse à elle c’est une pièce de théâtre mais j’ai plutôt lu ce texte comme un roman avec cette mise en abyme qu’aime Yasmina Reza, avec ce jeu entre les deux personnages, Paul qui ne se déclare pas comme l’auteur et en dit même un peu de mal et Martha qui se lâche. J’ai lu ce texte comme une rencontre de hasard avec, pour Martha fascinée par l’écrivain et son aura créatrice avec tout ce qu’un simple lecteur prête à un auteur, avec peut-être pour elle une volonté de séduction. Quant à Paul, le fait de voir quelqu’un qui, dans une sorte de huit-clos, lit son dernier livre est à la fois flatteur et frustrant parce lui qui écrit pour lui et dans le secret de son imagination ne voit jamais son lecteur, ne parle donc jamais avec lui, n’a peut-être pas la moindre envie d’en rencontrer un, mais en a l’occasion. Pourtant il est tentant pour l‘auteur, surtout quand ce lecteur est une lectrice, évidemment attirante, de jouer ce jeu de l’anonymat ne serait-ce que pour mesurer ponctuellement l’intérêt de son public et recueillir éventuellement des critiques. J’ai écouté cette pièce dans son adaptation radiophonique avec les voix de Jeanne Moreau et e Michel Piccoli. Un régal.

  • Le silence - Nathalie Sarraute

    N°1902– Juin 2024.

     

    Le silence – Nathalie Sarraute – Gallimard. 

    Pièce étonnante, originellement prévue en 1964 pour la radio avant que Jean Louis Barrault ne la mette en scène en 1967. Cette œuvre, uniquement orale à l’origine et donc sans jeu d’acteurs, liait donc par la parole six personnages, 4 femmes et deux hommes, individualisés, si on peut dire, par une lettre et un chiffre (H1, F2...) face un autre homme, Jean-Pierre qui lui garde le silence, sauf à la fin. C’est un huis-clos ou tout commence par l’évocation par un homme de maisons en bois, puis chacun apporte quelque chose qu’il puise dans sa mémoire, sa sensibilité, on évoque le bonheur, l’amour, la littérature, on rit aussi et la conversation s’égare parfois pour revenir à la fin aux fameuses petites maisons. Chacun participe, souvent par des remarques sans grande importance, sauf Jean-Pierre qui reste impassible. Pourtant, il est le point de mire de cette petite assemblée et ne consent à sortir de son silence que sur une précision de nature culturelle. Son mutisme étonne, dérange même En général, les gens s’affirment par la parole, généralement pour se mettre en valeur quand à ceux qui restent silencieux c’est qu’ils n’ont rien à dire ou que, ce qui est dit autour d’eux de les intéresse pas ou c’est la volonté de ne pas prendre position, par timidité, par incompréhension, par mépris, par ennui. Si la parole soûle, le silence oppresse les uns et provoque des réactions contradictoires des autres. J’avoue avoir été surpris par ce court texte aux échanges quelque peu dérisoires face au silence de Jean-Pierre qui bouscule et dérange des autres intervenants. Ces conversations de salons sans la moindre importance tiennent difficilement du dialogue mais le silence de Jean-Pierre agit comme un « tropisme » sur les autres protagonistes. Les quelques mots banals qu’il exprime à la fin semblent conclure un psychodrame pesant où l’abondance de mots le disputaient au vide du silence.

  • Pour un oui ou pour un non - Nathalie Sarraute

    N°1901 – Juin 2024.

     

    Pour un oui ou pour un non – Nathalie Sarraute – Gallimard. 

    Cette petite pièce de théâtre met en scène deux hommes, H1 et H2 (on peut difficilement faire plus anonyme) qui, après avoir extrêmement proches se sont brouillés pour des raisons assez obscures et qui semblent s’être perdues dans les arcanes de leur mémoire. Pour l’heure le premier reproche au second sa condescendance, sa jalousie, ses apparences arrogantes. Tous les deux vont s’efforcer de clarifier les choses, d’y mettre des mots, de les exprimer mais c’est surtout ce qui n’est pas dit qui importe parce que le silence aussi fait partie de cette démarche. Les points de suspension, nombreux dans cette pièce ont leur importance. A ce petit jeu on perd toujours et ces deux hommes se retrouvent alternativement dans une position d’accusateur et d’accusé dans un procès surréaliste où chacun n’a rien à gagner. Ils n’en sortiront pas indemnes. Cette expérience est très humaine, nous l’avons tous faite un jour ou un autre, nous avons tous prononcé ces mots, connu ce genre d’impasse même si, à la réflexion, il pouvait nous être nous être difficile de savoir les circonstances de ce différent, l’attitude éventuellement agressive, les lointaines pulsions, les rancœurs amassées dans un replis de la mémoire et qui les ont suscités . C’est souvent à la suite d’un petit rien, mal compris, mal interprété, que cette incompréhension éclate. Ici J’ai eu le sentiment que l’ amitié, fut-elle ancienne et apparemment indestructible, a souvent, comme la plupart des choses humaines, la solidité d’un château de cartes dans un courant d’air, que la parole n’est pas forcément synonyme de thérapie

  • Le dieu du carnage - Yasmina Reza

    N°1900 – Juin 2024.

    Le dieu du carnage– Yasmina Reza – Albin Michel.

    Dans un appartement parisien deux familles, les Reille et les Houlliez se rencontrent pour rédiger des déclarations d’assurance relatives a une bagarre entre leurs deux jeunes fils. Bilan, deux incisives cassées pour Bruno Houlliez. Au cours de cette rencontre les parents parlent librement du « vivre ensemble », de la morale, de la responsabilité, de la liberté. La conciliation et le compréhension mutuelle sont de rigueur et chacun cherche à trouver un terrain d’entente pour clore ce qui n’est qu’une bagarre de gosses.On parle de tout et de rien, de la recette du clafoutis, d’une cruelle histoire de hamster ou de médicaments, des relations dans le couple, le ton monte puis redescend, le téléphone sonne sans arrêt ce qui interrompt cette rencontre et agace tout le monde, une des deux femmes a ses vapeurs... avec vomissures. Puis on en vient à l’incontournable culpabilité, la morale, les remords, les mesquineries, rapidement, l’alcool aidant, les masques tombent et les vrais visages se révèlent, parfois violents . Je ne sais pas trop s’il s’agit d’une comédie, au sens de « la comédie de la vie » faite, comme nous le savons, de violences et d’hypocrisies quotidiennes ou d’une critique de la vie en société. Quant au titre de cette cette courte pièce de théâtre, j’ai bien senti le carnage mais je n’ai pas bien compris ce que ce dieu venait faire la-dedans, à part si on considère, comme l’un des intervenants qu’il y a un dieu qui gouverne la destiné des hommes. Cela dit, je suis un peu déçu.

  • Nulle part - Yasmina Reza

    N°1899 – Juin 2024.

    Nulle part– Yasmina Reza – Albin Michel.

    Le livre refermé, je suis perplexe après cette lecture assez courte. Il est question du temps qui passe et spécialement ici de l’enfance de l’auteure. C’est souvent l’apanage des gens d’un certain âge qui voient les années défiler de pouvoir évoquer leur enfance. J’ai souvent sous des plumes souvent illustres que cette période ressemblait souvent à un paradis perdu avec de la nostalgie à chaque ligne, des souvenirs, évoqués avec des paroles lointaines, ou gravés en photos datées au dos et montrant des personnes qui n’existent plus dans des lieux maintenant inconnus. Apparemment Yasmina Reza qui revisite son enfance, s’accroche à des moments fugaces, parfois à un petit détail sans importance et les écrit pour en fixer la réalité et leur éviter de sombrer dans l’oubli. C’est une des fonctions de l’écriture que de faire cette démarche de la mémoire même si c’est à l’aune de cela qu’on mesure le temps passé . Apparemment pour elle, cette évocation est empreinte de tristesse non pas tant à cause de cette fuite des jours mais peut-être plus sûrement parce que cette période est à ses yeux sans aucun intérêt, digne de la froideur d’une archive qu’on ne prend aucun plaisir à regarder. Antoine de Saint-Exupéry a écrit « On est de son enfance comme on est d’un pays ». C’est attacher sa vie à une terre, mais la vraie terre est celle qui implique notre mort qui est l’issue normale et inévitable de chacun d’entre nous. En ouvrant ce petit livre, je ne m’attendait pas à entrer ainsi en complicité avec cette auteur ,à partager à ce point sa vision de l’enfance. .

  • la traversée de l'hiver - Yasmina Reza

    N°1898 – Juin 2024.

    La traversée de l’hiver – Yasmina Reza – Albin Michel.

    Dans une villégiature hôtelière des montagnes suisses en fin de saison se retrouvent six personnages, des sexagénaires et des trentenaires, dans une relative solitude. Chacun vient avec sa propre histoire et ses passions qui éclatent dans cette sorte de microcosme. Certains sont amoureux d’autres qui ne partagent pas cette attirance malgré les tentatives de séduction et chacun semble s’ennuyer ferme, malgré les parties de scrabble, la musique classique et le bridge, la façon de faire le chocolat chaud et l’évocation de l’écriture. Ce qui résulte de tout cela c’est une grande solitude Cette pièce a été créée en 1989 ;

  • conversations après un enterrement- Yasmina Reza

    N°1897 – Juin 2024.

    Conversations après un enterrement – Yasmina Reza – Albin Michel.

    Simon Weinberg vient de mourir, il est enterré selon son souhait dans sa propriété familiale du Loiret. A cette occasion sa famille se retrouve, ses deux fils Nathan et Alex, sa fille Édith. Ils ont tous la quarantaine, son frère Pierre et sa femme Julienne sont plus âgés. Il y a même Élisa, l’ex maîtresse d’Alex qui est aussi amoureuse de Nathan. En ouvrant ce livre j’avais l’impression de devoir assister à des conversations ordinaires sur le défunt à qui on trouve subitement toutes les qualités qu’on lui contestait de son vivant, des choses qu’on dit et qu’on ne pense pas… Rien de tout cela, on rit beaucoup ce qui n’est pas mal, à peine quelques allusions furtives au défunt, un retour sur le passé comme un exorcisme, une évocation du présent dans tout ce qu’il a de plus quotidien et banal comme éplucher des légumes, un huit-clos familial où chacun parle mais aussi se tait et cultive ses non-dits, ses secrets et ses rancœurs et Élisa qui n’en finit pas de partir … et de revenir ! Je ressors de cette lecture pourtant attentive avec une impression d’incompréhension et peut-être même de déception par rapport à la première approche que j’avais eue de cette auteure avec sa pièce intitulée « Art ». Mais, je n’ai peut-être rien compris.

  • Perspective(s) - Laurent Binet

    N°1893 – Juin 2024.

    Perspective(s) – Laurent Binet – Grasset.

    Dans la Florence de 1557, le vieux peintre Jacopo da Pontorno est retrouvé assassiné dans la chapelle San Lorenzo au pied d’un fresque pour laquelle il travaillait depuis onze années. L’examen du corps ne laisse aucun doute sur l’homicide et le duc Cosimo de Medicis a chargé le peintre ,architecte et historien, Giorgo Vasari, d’éclaircir cette affaire tout en laissant courir le bruit du suicide de Jacopo, éternel insatisfait de son travail.

    Dans une série de 176 lettres savoureusement perverses, échangées entre une vingtaine d’épistoliers, tant en France qu’en Italie, l’auteur recrée à l’occasion d’une fiction policière sertie dans un contexte historique, l’ambiance délétère qui règne dans cette ville, entre une période de crise créatrice, les luttes politiques pour le pouvoir et la représentation ouvrière, les guerres incessantes, les pressions moralisatrices et pudibondes inspirées par l’Église et le pape contre la nudité des corps et les homosexuels, l’ombre de l’hérésie, la défense de la vertu, le poids de l’Inquisition, le souvenir des incantations punitives du moine Jérôme Savonarole, la crainte du retour de la peste comme un châtiment divin, une crue de l’Arno... Dans le petit cénacle des peintres, on se pose des questions sur cette mort de plus en plus étrange et les spéculations les plus folles fleurissent puisque l’insécurité et la peur règnent dans la ville. On se trahit, on se critique, on s’espionne entre concurrents, avec l’intransigeance jalouse des uns et la flagornerie cupide des autres, des investigations sont menées, des délations sont chuchotées, des conspirations sont fomentées, des complots sont ourdis et tout le monde est suspect, ouvriers, peintres, nonnes, bourgeois ou nobles. Apparemment la clé de cette mort mystérieuse résiderait dans un tableau de Michel-Ange, jugé licencieux, odieusement surchargé par une main anonyme et apparemment subtilisé. Sa recherche, également confiée à Vasari, est de plus en plus problématique, laborieuse et n’évite ni les impasses ni la violence, ni le sang. Le prochain mariage arrangé de la jeune Maria de Médicis qui n’arrange pas tout le monde, l’éclaircissement d’une énigmatique visite féminine nocturne le soir de la mort de Pontorno, le tout dans la préparation du carnaval, la fréquentation des tavernes voire des bordels, les ferveurs religieuses d’un couvent avec son inévitable culpabilité judéo-chrétienne et la repentance face à la permanence du péché, la toute puissance de l’Église dont le pape, ancien inquisiteur et créateur de « l’index » et pourfendeur des « sodomites » tient à ce que la société revienne à un respect de la morale et de la religion un peu oublié lors de la période précédente où la Renaissance a correspondu à une période plus laxiste.

    Le titre de ce roman rappelle que la perspective, cette technique qui consiste à créer une illusion de profondeur sur une surface plane par la mise en œuvre du « point de fuite », fut inventée à Florence au Quattrocento. Cette innovation s’invite dans ce roman d’une manière inattendue, paradoxalement liée à la mort. En outre, ce titre comporte un « s » entre parenthèses, comme une éventualité, une façon de rendre les choses passées ou de les imaginer.

    Dans ce roman captivant, agréable à lire, richement documenté et érudit, l’auteur, nous transporte dans l’atmosphère cette ville exceptionnelle par la richesse de son histoire et la beauté de ses monuments et qui fut pour Stendhal le lieu du syndrome qui porte son nom et dont l’ombre plane sur ce livre.

     

  • Le vase étrusque - Prosper Mérimée

    N°1891 – Juin 2024.

     

    Le vase étrusque - Prosper Mérimée- Librio.

    C’est une nouvelle de Prosper Mérimée, publiée en 1830.

    Au fil des pages, le récit révèle une histoire d’amour comme on les vivait « dans le monde » comme on disait à l’époque. Ce n’était pas pour me déplaire, non à cause du thème appréhendé d’une manière bien différente d’aujourd’hui où, dans ce domaine comme dans bien d’autres, les choses ont bien changé mais notamment parce que je demande avant tout à un écrivain d’être le témoin de son temps. On a même prétendu que cette nouvelle avait été inspirée à son auteur par un épisode de sa propre vie.

    Renouant avec Mérimée, je me suis dit, au début, que la relation de cette aventure, dont les ressorts sont éternels, seraient faite de mièvrerie, de naïveté et d’hypocrisie… Elle met en présence Auguste Saint-Clair, un bourgeois renfermé qui ne recherche pas vraiment la sympathie de ses semblables et qui croise Mathilde de Coursy, une jeune et belle comtesse veuve dont il tombe follement amoureux et qui devient sa maîtresse. Leur amour est donc partagé. Lors d’un dîner de célibataires, il apprend qu’elle a été l’amante de Massigny, un être fat bien différent de Mathilde, femme d’esprit et qui lui a offert un vase étrusque d’une grande valeur exposé sur la cheminée. Saint-Clair qui avait, Dieu sait pourquoi, supposé qu’elle n’avait jamais aimé que lui, et ce malgré l’existence de son ancien mari, devint maladivement jaloux mais n’en parla pas à la comtesse. Cette dernière, lui rendant sa montre qu’elle avait fait réparée, y a ajouté son portait miniature peint sur le fond de la boite et l’informe que c’est Massigny qui lui a indiqué le peintre qui a réalisé le travail. Il n’en faut pas plus pour provoquer la jalousie d’Auguste. De plus en plus soupçonneux, malgré les dénégations de la comtesse, Saint-Clair, lors d’une promenade à cheval provoque un de ses anciens rivaux et meurt dans le duel qui les oppose. Mathilde, désespérée s’éteint trois ans plus tard dans un état de délabrement physique désastreux.

    Je ne suis pas nostalgique mais c’est sans doute la marque d’une époque révolue où on pouvait encore mourir d’amour, à l’heure des divorces faciles, des unions libres et des famille recomposées. On retrouve là une constante de la société de cette époque qui accordait toute licence à l’homme, même marié, et exigeait que la femme fût pure. Quant à Saint-Clair, il était à la fois pleins d’illusions, de sentimentalisme et sans doute aussi d’exigences. Cette courte nouvelle aurait peut-être mérité une étude psychologique un peu plus poussée .

  • Tamango - Prosper Mérimée

    N°1890 – Juin 2024.

     

    Tamango - Prosper Mérimée- Librio.

    C’est une nouvelle assez bien documentée de Prosper Mérimée, publiée en 1829 qui ne semble pas avoir recueilli la faveur du public.

    C’est un réquisitoire contre l’esclavage et met en présence un blanc, le capitaine Ledoux, un marin expérimenté devenu officier qui, en fin de carrière, se reconvertit dans le commerce négrier, et un chef de tribu sénégalais, un guerrier redoutable et amateur d’alcool, Tamango, qui fait commerce de ses ennemis en les vendant aux blancs. Lors d’une tractation un peu arrosée avec Ledoux, il lui donne sa femme, Ayché, aussitôt embarquée. A son réveil un peu embrumé Tamango cherche son épouse, la poursuit jusqu’au bateau et se retrouve capturé comme esclave par la capitaine négrier. Tamango se retrouvait donc avec ceux qu’il avait vendus, à fond de cale, avec pour seul avenir l’esclavage dans les Antilles françaises. Au cours de la traversée Tamango prend l’ascendant sur les autres prisonniers et réussit à s’emparer du navire en tuant tout l’équipage, mais, ignorant la navigation, l’affaire tourne au désastre et le brick dont ils s’étaient emparé devient rapidement une épave où seul Tamango survit. Sauvé par un navire anglais, soigné, il terminera sa vie tragiquement dans l’armée anglaise, victime de son addiction à l’alcool.

  • Mateo Falcone - Prosper Mérimée

    N°1889 – Juin 2024.

     

    Mateo Falcone - Prospère Mérimée- Librio.

    C’est une nouvelle de Prosper Mérimée publiée en 1829 bien que l’auteur n’ait visité la Corse que 10 ans plus tard contrairement à ce qu’il écrit dans sa nouvelle. Il s’est donc informé des coutumes locales et s’est inspiré d’un fait réel.

    Mateo Falcone est un notable respecté qui habite en lisière du maquis de Porto Vecchio qui est un havre de paix pour tous ceux qui sont en délicatesse avec la justice et souhaitent échapper aux gendarmes. Il part avec sa femme visiter un de ses troupeaux en laissant la maison à la garde de son jeune fils, dernier né et héritier du nom, Fortunato. Auparavant il avait eu trois filles actuellement mariées, ce qui ne l’enchantait pas. L’enfant voit arriver un homme blessé et poursuivi par la maréchaussée, Gianetto , et accepte de le cacher contre une pièce d’argent. Bientôt les gendarmes arrivent et le garçon, cupide, dénonce celui qu’il a caché contre une montre que lui offre l’adjudant. De retour Mateo voit Gianetto prisonnier qui accuse son fils de trahison et maudit sa famille. Le père brise la montre de Fortunato et l’emmène dans la maquis et après lui avoir fait dire ses prières, le tue purement et simplement malgré les supplications de son fils. Il lui fera cependant dire une messe en espérant que Dieu lui pardonnera sa traîtrise.

    En Corse l’hospitalité est sacrée, une trahison amène inévitablement une vendetta, et on n’aime guère les gendarmes. D’autre part la Corse est, à l’époque, depuis peu française, l’île ayant été été vendue à la France par la république de Gêne mais les Corse se sentent avant tout Corses. Cette nouvelle qui est une tragédie illustre Les coutumes ancestrales de cette province au XIX° siècle , son sens de l’honneur, sa fierté.

  • L'abbé Aubin - Prosper Mérimée

    N°1889 – Mai 2024.

     

    L’abbé Aubin - Prospère Mérimée- Éditions Garnier frères..

    En cinq lettres, une aristocrate parisienne ruinée, réfugiée avec son mari dans l’île de Noirmoutier raconte à son amie, Sophie, sa nouvelle vie. C’est triste à mourir et cela met bien en évidence ce qu’était le sort de la plupart des femmes de cette époque et de cette classe, la souffrance intime et l’église. Sauf qu’elle s’intéresse au jeune curé de la paroisse à qui elle trouve bien des qualités dont son mari semble dépourvu. Elle en devient intime au point qu’elle provoque chez lui des révélation très personnelles sur sa vie, de solliciter des cours de latin, de botanique, de théologie..  de lui prêter des livres bien différents de ceux qu’un jeune prêtre lit d’ordinaire.. Elle s’imagine des choses tout à fait impossibles, lui obtient une meilleure cure sans qu’il ait rien demandé. La sixième lettre, écrite par ce curé à un confrère après son départ de Noirmoutier semble remettre les choses à leur place.

    C’est une histoire sans grand intérêt, vraie selon Mérimée, où le lecteur peut, si le désire, voir une critiques des bigotes désœuvrées, sentir l’esprit voltairien de Mérimée ou au contraire voir dans ce texte une louange de ce jeune abbé, qui n‘est cependant pas ennemi de la bonne chère. Il est précisé que ce texte est paru en 1846 dans « Le Constitutionnel » ou il était indiqué qu’y serait publié un texte anonyme «  où il n’est question ni de l’Université ni des jésuites. ».

  • La chambre bleue - Prosper Mérimée

    N°1888 – Mai 2024.

     

    La chambre bleue - Prospère Mérimée- Éditions Garnier frères..

    Une gare est un lieu de rencontre privilégié, surtout pour les couples illégitimes. Léon et y retrouva une jeune et jolie femme, dissimulée par un voile noir comme c’était l’usage à l’époque pour éviter d’être reconnue. Elle avait tout prévu pour cette escapade avec Léon dans l’unique hôtel d’un bourg de province où on leur donna la chambre bleue. Malheureusement pour eux, des militaires s’étaient donné rendez-vous pour un dîner dans l’auberge. Durant la nuit, dans la chambre d’à côté, un bruit étrange, une vision furtive, un voisin Anglais bizarre suscitent des peurs incontrôlées où l’imagination alla bon train… mais tout cela est bel et bon et Léon ne perdit pas de vue son aventure secrète.

    Une petite histoire sans prétention et aussi sans doute sans grand intérêt et, dans l’esprit de l’époque pendant la narration de laquelle l’auteur se soucie de son lecteur. En 1866, Mérimée est à Biarritz avec l’impératrice et le prince impérial . On s’y ennuie ferme et pour distraire son hôte Mérimée écrit ce texte qui est pourtant passé à la postérité.

  • Djoumane - Prosper Mérimée

    N°1887 – Mai 2024.

     

    Djoumane - Prospère Mérimée- Éditions Garnier frères..

    C’est le récit d’un lieutenant français en garnison en Algérie qui revient d’une mission et à peine reposé apprend qu’il va devoir repartir au combat pour lutter contre la dissidence. Auparavant, il est convié avec d’autres officiers à un repas somptueux avec une exhibition de saltimbanques au cours de laquelle une petit fille est mordue par un serpent appelé Djoumane mais sans dommage pour l’enfant puisque cela fait partie du spectacle...Le lendemain, en opération il brave le danger, se trouve en présence d’une femme qu’il suit dans un caverne et y retrouve la petite fille au serpent de la veille en compagnie d’un vieux sorcier… et du serpent. Plus tard il suit une très belle femme qui lui offre du café dans une caverne richement décorée. Ce court récit ressemble à un rêve d’autant qu’à son réveil la jolie arabe se transforme en un banal maréchal des logis de son escadron.

    Ce texte paraît en 1870 correspond à la fascination qu’on avait pour l’Algérie et les conquêtes coloniales. Que Mérimée ait voulu célébrer la beauté des femmes maghrébines n’est guère étonnant et la symbolique du serpent, à la fois judéo-chrétienne et freudienne n’est jamais très loin. L’image de la caverne qui revient doit sans doute avoir une signification précise. Là aussi l’avis des psychiatres serait peut-être bienvenu.

  • Federigo - Prosper Mérimée

    N°1885 – Mai 2024.

     

    Federigo - Prospère Mérimée- Librio.

    Federigo est un jeune seigneur accroc au jeu et tricheur au point de ruiner douze fils de famille qui périrent dans des combats et furent précipités en enfer. Federigo lui-même connut la déchéance et se retira sans un sou dans un petit manoir qui lui restait et qi était toute sa fortune. Un soir il y reçoit le Christ et ses apôtres qui lui accorde trois vœux. En les formulant, il pense surtout à sa passion pour le jeu et au plaisir qu’il a à mystifier ses semblables. En effet, au cours de sa vie, non seulement il fait fortune grâce à ses cartes mais parvient, repentant, à tromper le dieux des enfers en lui subtilisant les âmes des malheureux fils de famille qu’il avait jadis ruinés. Il va même jusqu’à tromper la camarde et même Jésus qui, aux portes du Ciel est en quelque sorte contraint de l’y laissé entrer.

    C’est une courte nouvelle parue en 1829, originale dans sa rédaction mais j’y vois une aimable mystification de la religion, une rédemption plus facilement obtenue au terme d’un astucieux parcours pour quelqu’un qui, selon les critères évangéliques ne l’aurait pas méritée, autant que la négation de la mort, ce qui correspond bien à la philosophie de l’époque.

  • Vision de Charles XI - Prosper Mérimée

    N°1885 – Mai 2024.

     

    La vision de Charles XI. - Prospère Mérimée- Librio.

    Avec « La Vénus d’Ill » Prospère Mérimée avait fait dans les contes fantastiques. Ici, il prend d’emblée la précaution de préciser que, d’ordinaire, on se moque des apparitions surnaturelles même si certaines sont attestées par procès-verbal avec témoignages historiques. Pour illustrer son propos il met en scène un narrateur qui révèle une prédiction connue bien avant que les faits n’arrivent. Charles XI, roi de Suède qui, après la mort de son épouse Eléonore, eut un soir, en présence de trois personnes, une vision funeste faite de fantômes, de cadavres, de sang. Il apprend que, si son règne sera exempt de violence, cinq règnes après le sien, le malheur s’abattra sur le royaume. Tout cela fut consigné par écrit et contresigné par ceux qui en ont été les témoins.

    La création de tels textes aussi dramatiques pose question. Est-ce le plaisir d’écrire et d’embarquer son lecteur dans un univers inconnu et fictif, l’illustration d’un fantasme, d’une crainte que l’auteur veut ainsi exorciser, d’une volonté de changer de registre en donnant libre cours à son imagination, la manifestation et la mise en forme de l’inconscient inhibé, d’un goût caché pour l’absurde, de la projection d’une obsession intime et refoulée, la volonté de l’auteur de s’inscrire dans la réalité historique du fait puisque le procès-verbal existe réellement et que la nouvelle de Mérimée fit l’objet d’une polémique. En effet si le document officiel existe réellement, Mérimée l’a intégré volontairement dans un récit fantastique en le mettant en scène à sa manière ce qui outrepasse quelque peu le fait historique. Il convient de noter que Mérimée fait mention d’Ankarstroem qui est l’ authentique régicide de Gustave III.

    Ainsi ce court texte, fort agréable à lire, est-il de nature peut-être à intéresser aussi les psychiatres qui ne manqueraient pas de procéder à une dissection psychologique mais cela m’a paru à moi, qui ne suis qu’un simple lecteur, un bon moment de lecture.

  • La partie de trictrac - Prosper Mérimée

    N°1884 – Mai 2024.

     

    La partie de trictrac . - Prospère Mérimée- Librio.

    Sur un bateau immobilisé en pleine mer faute de vent le capitaine raconte au narrateur l’histoire d’un lieutenant de marine du premier empire, Roger, qui, ayant rencontré Gabrielle, une femme peu farouche devenue comédienne en est évidemment tombé follement amoureux. Évidemment pour satisfaire ses caprices il se ruine et un soir il joue au trictrac, triche et gagne une forte somme d’argent au détriment d’un officier hollandais qui, désespéré se suicide. Il a fait cela par amour pour cette femme mai, miné par la culpabilité, Roger songe à se suicider à son tour; Gabrielle tente de le raisonner, mais lui préfère trouver la mort dans un combat contre les Anglais, affrontant en quelque sorte son destin d’honnête homme malgré l’amour qu’il porte à Gabrielle. L’épilogue est surprenant et le capitaine interrompt brutalement son histoire parce qu’une baleine apparaît qu’on va chasser, brisant ainsi la monotonie de cette interminable attente. J’ai eu plaisir à relire Mérimée mais j’ai commencé par ses nouvelles fantastiques qui ont ma préférence. Là j’ai été un peu déçu.

  • Il viccolo di madama Lucrezia - Prosper Mérimée

    N°1883 – Mai 2024.

     

    Il viccolo di Madama Lucrezia . - Prospère Mérimée- Librio.

    Mérimée renoue avec les nouvelles fantastiques. Le narrateur, un jeune homme de famille de 23 ans se rend à Rome, sans doute pour faire son « grand tour » comme cela se faisait à l’époque. Son père lui recommande l’adresse , avec lettre introduction, d’une marquise qu’il a jadis connue, qualifiée de « bacchante » ce qui en dit assez long sur leur vieilles relations. Son souvenir, entretenu par un portrait suspendu dans le cabinet de travail paternel, mettait mal à l’aise sa mère et rendait son père quelque peu pensif. Le jeune homme s’y rend donc, accueilli chaleureusement par son hôte devenue dévote et qui retrouve avec plaisir en ce jeune homme les traits de son père. Il est confié au bons soins de son deuxième fils destiné à devenir sous peu cardinal mais dont le destin se révélera quelque peu différent. Il est intrigué par un étrange portrait de Lucrèce Borgia, il se trouve être le témoin d’un récit tragiquement prémonitoire et un pouvoir supposé de certaines statues. Et ce n’est que le début pour lui puisqu’il est le témoin accidentel puis passionné d’une invitation féminine à laquelle il n’entend pas résister, curieux qu’il est des mystères qui l’entourent et sans doute désireux de marcher sur les traces un peu coquines de son père.

    Certes Mérimée transporte son lecteur dans un autre monde irrationnel et plein de suspens, mais je note qu’il associe toujours ces histoires imaginaires et parfois diaboliques à des figures féminines, à la fois belles et sensuelles. On pensera de cela ce qu’on voudra.

    J’ai eu plaisir à retrouver le style de cet auteur un peu oublié et cette trop courte lecture fut pour moi un bon moment.

  • La Vénus d'Ill - Prospère Mérimée

    N°1882 – Mai 2024.

    La Vénus d'Ill . - Prospère Mérimée- Librio.

    Le narrateur un archéologue parisien, se trouve en visite en pays catalan chez un notable local, antiquaire, sur les terres de qui on a découvert par hasard une magnifique statue en bronze de Vénus. Cette découverte assez fortuite est d'abord l'occasion, entre ces deux hommes de faire acte d'érudition autour de cette oeuvre et des inscriptions qu'on peut y lire. Notre narrateur, sans doute auréolé de son savoir, se trouve invité au mariage du fils de famille, Alfonse. Dès lors on se met à parler librement de cette Vénus qui non seulement est d'une beauté presque vivante mais aussi semble se défendre, renvoie les cailloux qu'on lui lance, casse la jambe de celui qui l'a déterrée, semble s'approprier une bague qu'Alfonse a glissé à un de ses doigts. Tout cela pourrait être le simple fait du hasard ou tout bonnement l'effet du vin mais la nouvelle prend une dimension fantastique et énigmatique, sur fond de portraits assez ternes d'Alphonse et de son père, de mariage bourgeois arrangé avec ses rites traditionnels, l'innocence de l'épousée… et le tout sans joie ni amour pour les mariés et surtout à cause de la mort étrange d'Alfonse au cours de la nuit de noces. Dès lors l'invité se transforme en enquêteur, se rappelle de vagues menaces proférées. Et ce n'est pas le seul mystère autour de cette statue.

    Mérimée est aussi l'auteur de Carmen, oeuvre à laquelle Georges Bizet donna sa notoriété. Cette femme est comme cette statue, une beauté enivrante mais fatale.
    J'ai eu plaisir à retrouver le style de cet auteur un peu oublié, et c'est dommage.

  • L'occupation américaine - Pascal Quignard

     

     

     


     

    N°547 – Novembre 2011.

    L'Occupation américaine – Pascal QUIGNARD – Éditions du Seuil.

     

    Marie-José Vire, fille du quincaillier-épicier de Meung sur Loire et Patrick Carrion, fils du vétérinaire de ce même village... Ils s'aiment depuis l'enfance, c'est à dire depuis les années 50. Ils sont allés à l'école ensemble, ont découvert ensemble le monde immédiat, c'est à dire les paysages de Sologne faits de terre et d'eau, l'eau de la Loire et celle du ciel, ont rêvé ensemble à l'avenir, se sont inventé des histoires où ils étaient les seuls acteurs, dans le décor d'une île sur le fleuve ...Seul leur amour les intéresse, mais c'est un amour d'enfant fait de peurs et d'imaginaire. Patrick est même devenu l'auxiliaire zélé du curé, mais cela ne dure qu'un temps... Dehors, c'est un autre monde, celui des adultes, de l'Histoire, des guerres et de leurs conséquences, de la politique intérieure et internationale. Que le monde autour d'eux soit en flammes ne les concerne en rien. Ce qu'ils voient se sont les troupes américaines qui occupent la France sans pour autant l'avoir vaincue. Avant, il y avait eu les Romains, Attila, Jeanne d'Arc et l'occupant anglais, les Allemands et maintenant les Américains ! Et Meug sur Loire, c'est aussi la ville qui avait jadis accueilli François Villon pour le mettre aux fers !

    Cet autre monde, ils l'observent de loin, toujours ensemble et ce qu'ils voient c'est un camp protégé par des barbelés, une ville étrangère avec ses magasins, ses rites militaires, son drapeau... C'est pourtant un monde qu'on singe volontiers quand on est adolescent. On en adopte les coutumes, des rudiments de la langue, les cigarettes, les boissons, la drogue, la musique, les trafics, les voitures. Il fascine ce monde-là surtout quand le corps change, comme celui de Marie-José qui devient belle, désirable et intéresse un sergent Américain qui pourrait être son père ! Pour elle c'est un peu le rêve qui se dessine, loin de Patrick... Lui non plus n'est pas insensible aux charmes de Trudy, la jeune américaine mais il pense surtout au jazz, à la batterie et au groupe qu'il a formé au village. Pour lui, la vie immédiate c'est les photos de pin'up, la bannière étoilée, la bière, pendant que les adultes crient volontiers « Us go home » et craignent pour la vertu de leurs filles. Puis vient l'anniversaire de Patrick que chacun fête à sa manière avec, en contre-point la mort [« La mort est seule à arracher notre vie à elle-même »], la désintégration du groupe de musique, le bac qu'il faut passer, le départ définitif des Américains, l'incompréhension qui mine la famille de Patrick et sa vie à côté de Marie-José qui se décline sur le mode « Je t'aime moi non plus ».

     

    J'ai peu goûté les dissertations philosophiques de Rydell sur la vie et la mort. J'ai lu ce livre paru en 1994 jusqu'au bout, davantage pour en connaître la fin que par réel intérêt. Ce dernier est venu pourtant, mais pas avant les vingt dernières pages. Même si le style m'a paru un peu sec, même si d'ordinaire je ne goûte guère les romans qui affectionnent le « happy end », cela m'a laissé un goût amer et pour tout dire je m'attendais à autre chose de la part de celui qui sera Prix Goncourt en 2002. D'ailleurs, mon improbable lecteur pourra constater que malgré la lecture que j'ai pu faire de quelques romans de cet auteur, je n'en ai guère été bouleversé.

    ©Hervé GAUTIER – Novembre 2011.http://hervegautier.e-monsite.com

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     


     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     


     


     

     

     

     


     


     

     

  • Les ombres errantes - Pascal Quignard

    N°1881 – Mai 2024.

     

    Les ombres errantes – Pascal Quignard – Grasset.

    Prix Goncourt 2002.

    Selon le testament d’Edmond de Goncourt, le prix ainsi crée par testament en 1892 récompense des auteurs d’expression française. Il est décerné « au meilleur ouvrage d’imagination en prose paru dans l’année ». D’ordinaire il s’agit d’un roman, c’est à dire d’une histoire, authentique ou imaginée, racontée par un auteur avec un début un développement et une fin. Le livre refermé, on ne peut guère dire qu’il s’agit d’un roman puisque cet ouvrage est en fait une somme d’interrogations, d’affirmations, d’aphorismes, certes érudits comme c’est la coutume chez Pascal Quignard et nul ne s’en plaindra, où la fiction voisine avec l’essai, le poème libre et le conte philosophique. J’ai eu le sentiment, en lisant cette série de textes répartis en cinquante cinq chapitres plus ou moins longs, de lire des fiches techniques ou des remarques personnelles, des esquisses littéraires qui souvent ont trait à l’écriture, à la lecture, et destinées peut-être à la rédaction de futurs livres. Après tout peu importe et dans ce domaine aussi les choses sont faites pour évoluer. Il s’agit d’un ouvrage inclassable, une réflexion sur la mort, le sexe, le plaisir, le langage, le passé propre à chacun, la politique, la morale, l’histoire et son cortège de personnages autant que le temps qui passe pour chacun d’entre nous et qui tisse sa trame de souvenirs, c’est à dire des choses bien humaines au demeurant.

    Que sont donc ces « ombres errantes » qui évoquent le clavecin de François Couperin ? Sont-ce les âmes de ses ancêtres, celles des Enfers, que voit le dernier roi des Romains avant d’expirer sous les coups de Clovis ? Sont-ce ces textes qui composent cet ouvrage, qui suscitent la réflexion, la critique ou souligne la scansion d’une phrase ou la musique des mots, entre récits et pensées vagabondes, insoumises à la fois à l’ordre et à la logique d’un raisonnement et à la force du désir ? Sont-ce des souvenirs diffus qui peuplent la mémoire, qu’il s’agisse de corps de femmes désirées et objets de fantasmes ou des réflexions sur le vécu ses propres remords, ses mensonges, ses souffrances ? Sont-ce ces pensées, dignes parfois d’une écriture automatique, qui fusent sous la plume et imposent leurs mots à la page blanche comme autant de jalons ? Sont-ce des silhouettes de vivants juste entraperçues et fuyant la lumière, avec leur vécu, leurs secrets intimes leurs potentielles jouissances et leur solitude ou des images furtives qui ne sont qu’illusions  et qu’énigmes ?Sont-ce les leçons tragiques de l’histoire qu’on oublie trop souvent ?

    Ouvrage étonnant dans sa forme autant que dans son esprit, déroutant parfois, loin du roman traditionnel couronné d’ordinaire par cette académie. A moins, bien sûr, que je sois passé à côté de quelque chose ! J’ai en tout cas apprécié, comme toujours, le style, la fluidité et la précision de la phrase et la pertinence des remarques.

  • La dentellière - Pascal Lainé

    N°1880 – Mai 2024.

     

    La dentellière – Pascal Lainé – Gallimard.

    Prix Goncourt 1974.

    Je rouvre ce livre, lu et apprécié à sa sortie, il y a bien longtemps parce qu’il y a quelque chose qui me rappelle des bribes de mon existence personnelle, des bribes seulement. Je ne me souviens plus qu’elle a été ma réaction à ce moment-là mais j’ai relu ce roman sans désemparer, comme une redécouverte et cette histoire qui aurait pu être un peu mièvre m’a à nouveau passionné.

    La première partie, la plus longue, raconte l’histoire de Pomme, une oie banche, pour qui la vie n’avait pas été généreuse et qui s’attendait à ce que cela ne change pas jusqu’à la fin. Elle rencontre, un peu par hasard Aimery, un étudiant probablement plein d’avenir mais noblaillon ruiné avec qui elle se met en ménage. Comme toutes les jeunes filles, elle cherche un mari pour fonder une famille, mais qu’espère-t-elle vraiment ? Entrer dans cette lignée où d’évidence elle n’a pas sa place et ainsi sortir de sa condition de modeste salariée et de sa pauvreté, l’aime-t-elle vraiment au point de reconstituer auprès de lui le rôle traditionnel de l’épouse, dévouée, fidèle, économe, efficace au point qu’il voit en elle cette « dentellière » dont il rêvait peut-être et qui lui fait l’offrande de sa virginité. Joue-t-elle plus ou moins consciemment ce jeu sans perdre de vue cet objectif de s’unir à lui pour la vie ? On imagine très bien la mère de ce garçon faisant la morale à son fils et lui rappelant ses origines, dénonçant une éventuelle mésalliance insupportable, le rejet de la tradition dans une famille traditionnelle, bien pensante et catholique. Avec Pomme, il fait l’amour, profitant certes de la beauté de cette jeune fille un peu naïve, lui qui n’a pas dû avoir beaucoup de succès auparavant, mais ils font de plus en plus vieux couple et le silence s’installe entre eux, l’inverse d’une passion amoureuse ! Même si elle avait ce qu’il fallait pour obtenir ce qu’elle voulait, elle accepte sans broncher la rupture qu’Aimery lui impose parce qu’ils ne sont pas du même monde et la vie reprend son cours pour chacun. Ils auraient se tromper mutuellement, elle aurait pu tomber enceinte et le mettre devant ses responsabilités mais rien de tout cela et le garçon peut poursuivre ses études et fantasmer sur son avenir. Il tourne simplement cette page de sa vie comme on clôt une passade. Sa réaction à elle est bien différente. Elle traînera sa peine comme un échec pendant longtemps se laissant peu à peu gagner par la folie. Un épilogue bouleversant où les impressions ordinaires qu’on peut avoir après avoir lu cette histoire bien banale prend ainsi une dimension plus tragique.

    La deuxième partie de ce roman, d’ailleurs beaucoup plus courte, donne à ce récit une dimension différente puisque la rédaction passe à la première personne. Ce n’est peut-être qu’une histoire racontée mais ce changement dans la rédaction me donne à penser qu’il pourrait peut-être cacher une dimension autobiographique, une manière de se débarrasser d’une honte, d’une culpabilité et ainsi donner à l’écriture une dimension exorciste. J’ai beaucoup réfléchi, à titre personnel, sur cette fonction qu’on prête à l’écriture, comme si poser des mots sur d’éventuels maux pouvait suffire à les guérir. Je n’en suis plus très sûr aujourd’hui et le remords me paraît devoir survivre au baume supposé des mots. Le film qui s’en inspire a consacré la frêle silhouette d’Isabelle Huppert  d’ailleurs primée au Festival de Cannes 1977 qui incarne parfaitement Pomme.

    J’ai apprécié cette relecture parce que le style de Pascal Lainé est fluide et agréable à lire. J’observe d’ailleurs qu’il est quelque peu différent dans sa composition, plus classique, plus suave de celui qu’on rencontre sous la plume des auteurs d’aujourd’hui. C’est là une simple constatation et l’écriture doit elle aussi évoluer, être en phase avec son temps. Il change et elle en est le miroir. Cinquante ans (déjà) sont passés depuis ce prix prestigieux et la façon d’écrire était différente.

  • Les larmes - Pascal Quignard

    N°1879 – Mai 2024.

     

    Les larmes – Pascal Quignard – Grasset.

    La lecture d’un ouvrage de Mathias Énard sur le langage (« J’y mets ma langue à couper » chez Bayard) a attiré mon attention et mon intérêt pour ce roman de Pascal Quignard.

    Notre langue française, celle qui nous sert à nous exprimer chaque jour, a une date de naissance officielle. Elle est liée à un évènement historique. En 842, par une matinée d’hiver, entre l’Ill et le Rhin, Charles de Chauve et Louis le Germanique, c’est à dire les fils de Louis le Pieu et donc les petits-fils de Charlemagne, signent une alliance contre leur frère Lothaire 1°qui revendiquait des territoires. Pour être bien compris des troupes de Charles, Louis prête serment en langue romane et Charles fait de même en langue germanique. Ce sont « les serments de Strasbourg » et donc la naissance de la langue française. L’empire franc fut donc partagé en trois, ce qui fut l’esquisse de l’Europe, déjà menacée par les Arabes venus du sud et les Normands du nord. Berthe, une des filles de Charlemagne donna naissance à des jumeaux au caractère bien différent, Hartnid, soldat et homme politique, voyageur, séducteur, et Nithard, chroniqueur, historien et abbé de Saint-Riquier, transcripteur des serments de Strasbourg en trois langues y compris le latin, ce qui fait de ce document une véritable pierre de Rosette de l’Europe. Pascal Quignard fait revivre ces deux personnages historiques passés au second plan de l’Histoire. Il le fait non seulement avec des précisions historiques et une grande érudition mais aussi poétiquement, ce qui est un hommage à notre langue et procure un réel plaisir au lecteur. Il procède d’une manière originale pour énoncer cette histoire. Par petits chapitres, il déroule un conte, un poème, une légende ou un fait historique et nous entraîne, grâce à son écriture à la fois fluide, musicale, émouvante et parfois sensuelle, dans ce contexte historique où les animaux se mêlent aux hommes, le quotidien au merveilleux, le profane au religieux, les terres à la mer. Le titre qui peut paraître étrange à première vue est un symbole, décliné plusieurs fois par les personnages et habillés différemment mais évoquant toujours l’eau, la douleur. et la mort. Et puis « Écrire… c’est noter le mal » nous dit Pascal Quignard.

    Dans son ouvrage Mathias Énard, talentueux sculpteur de notre belle langue française, a qualifié ce roman de « magnifique ». J’ai eu raison de lui faire confiance.

  • J'y mets ma langue à couper - Mathias Enard

    N°1877– Mai 2024.

     

    J’y mets ma langue à couper – Mathias Énard – Bayard (Petite conférence).

     

    Qui mieux que Mathias Énard, universitaire, traducteur, érudit, polyglotte, prix Goncourt 2015, pour parler du langage, c’est à dire du moyen par lequel, depuis la nuit des temps les hommes communiquent entre eux. Reprenant une idée originale d’avant la deuxième guerre d’émissions radiophoniques destinées à la jeunesse, Gilberte TsaÏ, directrice artistique et metteuse en scène qui assura la direction du « Théâtre public de Montreuil », organisa de « petites conférences » destinées aux enfants, c’est à dire dans un esprit différent des traditionnels colloques. C’est dans ce cadre qu’est intervenu Mathias Énard en 2019 à Sierk-les-Bains, à bord d’une péniche.

    Au prétexte d’une petite déformation humoristique d’une expression populaire (en mettre sa main à couper qui signifie une affirmation sans l’ombre d’un doute, péremptoire ) notre auteur choisit de disserter sur la langue qui est le ciment politique d’une nation, l’appartenance de ses membres à un groupe, à un pays, à une culture, à des valeurs et sur les problèmes que cela pose. C’est aussi un élément de compréhension entre des peuples différents qui commercent entre eux ou se combattent mais c’est aussi, pour un petit groupe, une façon de se protéger d’autrui pour ne pas en être compris. Mathias Énard, en bon pédagogue linguiste, refait l’histoire de la langue, probablement unique à l’époque de la Bible, évoque le mythe de la « Tour de Babel », de la volonté humaine d’unité et de la sanction divine qui brouilla les langues et dispersa les peuples qui ne se comprenaient plus. Il se penche notamment sur la naissance de sa langue maternelle, le français, ses origines, les apports extérieurs, ses évolutions, ses adaptations, la volonté politique, au cours des siècles, d’étouffer les langues régionales minoritaires, revient sur des idées reçues. La nécessaire survie d’une langue suppose son enseignement et sa pratique face à la volonté de créer une langue unique comme l’espéranto ou le volapük , pour ne rien dire des langues de fiction qui n’échappent évidemment pas aux enfants, parce que ne pas parler la langue d’autrui, nonobstant la traduction, est une malédiction.

    Cette conférence a été close par une série de questions-réponses et, évidemment, les enfants se sont intéressés à la façon de s’exprimer chez les animaux. Mathias Énard n‘a rien esquivé, sans pour autant « donner sa langue un chat » (encore que) en s’interrogeant sur l’origine de la langue humaine et à quel moment l’homme en tant qu’animal commence à développer son langage. Cette réflexion sur la vie et la mort des langues est un peu technique mais passionnante. Suivre notre auteur quand il parle de son rapport à écriture est aussi plein d’enseignement et d’intérêt. L’article de Sylvie Lisiecki paru dans le n° 84 de janvier – mars 2019 de « Chronique » (BNF) est éclairant à ce titre.

  • Tout sera oublié - Mathias Enard

    N°1878 – Mai 2024.

     

    Tout sera oublié – Mathias Énard – Pierre Marquès - Acte Sud BD.

     

    Sarajevo, Bosnie-Herzégovine, la ville, héritière des empires ottoman et austro-hongrois, est évidemment liée à la Grande guerre mais de 1992 à 1996, elle a été assiégée et Croates, Bosniaques et Serbes s’y sont entre-déchirés. Cette histoire met en scène, vingt ans après, un narrateur, venu ici pour concevoir un monument à la mémoire de cette période douloureuse, censé symboliser la réconciliation. Il imagine cette mission qu’il juge impossible à travers les yeux de Marina, une jeune architecte et Igor un écrivain local et se demande à travers les ruines, les mines qui restent et les traces de cette guerre, comment c’était « avant » et « pendant ». C’était un peu comme les camps nazis, le vide. C’est aussi là son sujet, la conservation de la mémoire collective malgré les traces qui peu à peu s’effacent parce que l’amnésie est le propre de la nature humaine et quelques vestiges de peinture sur les murs, quelques dessins, même ceux de Pierre Marquès, n’y feront rien. Il en va des évènements comme des gens, le temps qui passe gomme tout et l’oubli prévaut toujours.

  • Boire à Niort - Mathias Enard

    N°1876– Mai 2024.

     

    Boire à Niort – Mathias Enard – Skki -Winterlog Galerie.

     

    Qu’on se rassure, ce petit livre n’est pas un catalogue des débits de boissons niortais, non plus d’ailleurs qu’une invitation à consommer des boissons alcooliques, même si cette ville a, entre autres spécialités, la liqueur d’angélique. C’est une déambulation dans la cité de Niort que Houellebecq a cru bon de stigmatiser dans un de ses derniers romans en l’évoquant comme une ville triste, ce qu’elle n’est évidemment pas. Le lecteur la découvre à travers douze quatrains en alexandrins, accompagnés, calligraphiés et illustrés de photos de Niort et d’ailleurs, de l’artiste Skki. Cela a donné une exposition urbaine qui a eu lieu de mai 2021 à février 2022, qui a été présentée au Palais de Tokyo à Paris en juin 2023 et qui est publiée ici au fil des pages.

    Enard, grand voyageur, romancier consacré, connaisseur du Moyen-Orient et observateur du quotidien s’est arrêté ici, simplement parce qu’il y est né et qu’il y a passé sa jeunesse. Il promène son lecteur dans les rues et c’est pour lui l’occasion d’évoquer l’angélique, cette plante qui protégeait, dit-on, jadis de la peste, mais aussi le quai de la Regratterie, havre de calme dans l’agitation de la ville, les frondaisons apaisantes du Marais Poitevin tout proche, la chamoiserie qui en fit si longtemps la richesse… Il évoque les grands noms qui honorèrent cette ville, industriels, cinéaste, hommes des Lettres et des Arts et son prix Goncourt en 2015 le place évidemment parmi eux !

    Sa pérégrination lui fait croiser le regard de jolies passantes dont les yeux, la silhouette l’émeuvent et la beauté lui inspirent quelques mots joliment tressés qui accompagnent des moments d’histoire locale et des images urbaines, entre photos de smartphones et port du masque à cause de la pandémie. Alors boire un verre, surtout avec les copains, au bord de la Sèvre pourquoi pas, puisque François Rabelais qui fut moine à l’abbaye de Maillezais toute proche a bien dû passer par Niort et y laisser son empreinte. Souvenirs d’enfance, nostalgies des amours oubliées, regrets de la fugacité du temps, beauté des femmes… le lecteur découvre la belle plume d’un poète attachant, inattendu peut-être, mais qui aime à arpenter sa ville, l’œil et l’esprit en éveil, fixer l’instant et y mettre des mots.

  • La panthère des neiges - Sylvain Tesson

    N°1874– Mai 2024.

     

    La panthère des neiges – Sylvain Tesson – Vincent Munier – Gallimard.

     

    Sylvain Tesson est vraiment l’homme de tous les défis, surtout quand il y a y a un voyage en jeu. Ainsi quand le photographe animalier Vincent Munier lui a proposé de l’accompagner au Tibet à la poursuite de la panthère des neiges, sa réponse ne pouvait être que positive et enthousiaste puisque cette quête supposait aussi une qualité supplémentaire ; la patience. Avec Marie, cinéaste animalière, compagne de Vincent et Léo, doctorant en philosophie et aide-photographe, ils formèrent cette « bande des quatre » qui allaient arpenter la Chine.

    Ils escaladèrent donc jusqu’à 5 200 mètres, aux sources du Mékong et après avoir croisé des ânes sauvages, des chèvres bleues, des yacks, des aigles, leur patience a été récompensée par des « apparitions » de cette panthère des neiges qui les observait sans crainte et même avec une certaine tolérance, comme des voyageurs curieux, avec qui elle partageait temporairement son territoire et un moment de sa vie sauvage.

    Pour Tesson, cette solitude et ce froid évoquent cette fille « tiède et blanche qui vivait dans la forêt des Landes ». Elle, son seul amour, était retournée à sa vie sauvage, sans lui, et la regrettait . Ce voyage vers la nature avait quelque chose de symbolique. Il associe aussi cette période de sa vie à l’enterrement de sa mère où les sentiments et les certitudes exprimés, comme à chaque fois devant un cercueil, ne durent qu’un moment devant la vie qui reprend ses droits. Dans l’image de la panthère, distante et insaisissable il revoyait les traits de sa mère qui avait tout sa vie cultivé l’art de disparaître et le goût du silence . Ce fut pour lui une consolation.

    L’affût, l’attente silencieuse et glacée de cette bête mythique favorisent la réflexion de Tesson sur le monde qui l’entoure et sur l’humanité. Il y jette un œil désespéré, constatant que ce monde va à grands pas vers sa perte dans l’indifférence générale. Cela fait naître sous sa plume une bonne dose d’aphorismes quelque peu désabusés. Lors de ce séjour glacé il retrouve cette nature et nous la fait partager. C’est aussi, un peu comme toujours, un retour sur lui-même.

     

    J’ai retrouvé avec plaisir la belle écriture, poétique et érudite de Tesson qui illustre les sublimes photographies de Vincent Munier où l’œil peine à distinguer la présence de l’animale tant son pelage se confond avec les rochers.

     

  • Vers le sud - Dany Laferrière

    N°1873– Mai 2024.

     

    Vers le sud – Dany Laferrière – Bernard Grasset.

     

    Ce sont 20 nouvelles qui forment entre elles un roman qui traite de la séduction et du pouvoir à Haïti, pays d’origine de l’auteur. Des femmes blanches, frustrées ou un peu vieillissantes viennent en célibataires pour un séjour de farniente afin de profiter sexuellement de jeunes éphèbes noirs dont elles rémunèrent les « prestations ». On peut y voir une réalité, un tourisme sexuel où le pouvoir réside certes dans l’argent mais aussi dans la jeunesse et la beauté ou une revanche sur l’ancien colonisateur. Bien entendu la prostitution féminine existe aussi mais dans ce roman où la vie des personnages s’entremêlent on a de ce pays pauvre, instable politiquement, meurtri par la dictature et la corruption, injuste socialement, une image un peu sordide malgré les paysages paradisiaques attachés aux Caraïbes.

     

    Vers le sud – Un film de Laurent Cantet.

    Ces nouvelles de l’écrivain haïtien Dany Laferrière, de l’académie française, ont été adaptées par Laurent Cantet (1961-2024), réalisateur et scénariste de cinéma et de télévision qui vient de nous quitter. Avec ce film de 2005 le cinéaste s’attaque à un problème de sons temps, celui du tourisme sexuel, mais pas exactement dans le sens auquel on peut s’attendre. Pour cela il met en scène trois femmes blanches, américaines et québécoises, Ellen (Charlotte Rampling), Brenda (Karen Young) et Sue (Louise Portal) qui viennent, en célibataires, chercher à Haïti,en 1979, le plaisir avec de jeunes noirs et spécialement Legba (Menolty Cesar) que deux d’entre elles se partagent se partagent. Elles ne sont d’ailleurs pas les seules et Ellen confie revenir chaque année à Port au Princes pour le plaisir de rencontrer des jeunes qui deviennent leurs amants. Toutes passent ici un séjour après quoi elles repartiront vers leur quotidien parce que la règle non-écrite est que personne ne s’attache à personne et que chacun oublie l’autre après en avoir profité. Chacune de ces trois femmes se présente dans un monologue et Brenda nous confie être déjà venue avec son mari, il y a trois ans et avoir déjà connu Legba qu’elle n’a pas oublié. Lui ne vit que du plaisir qu’il donne à ces femmes et en retire de l’argent, des cadeaux... Sa mère voudrait bien qu’il revienne vivre chez elle, qu’il change de vie, se range, mais accepte son argent faute de pouvoir faire autrement. Ce pays est pauvre et instable où l’armée est aux ordres d’un pouvoir corrompu et dictatorial. Il n’y a que très peu infrastructures touristiques et la prostitution aussi bien féminine que masculine s’ajoute au soleil, aux palmiers, à la mer, au farniente...les autorités tolèrent cet équilibre fragile simplement parce que ce tourisme sexuel rapporte de l’argent à un pays qui en a bien besoin. A ce titre, les ordres de ces femmes blanches sont exécutés et elles-mêmes sont respectées ou à tout le moins tolérées, parce qu’elles apportent des devises. Elles ne sont jamais inquiétées quand un meurtre a lieu dans cette communauté de jeunes hommes. En revanche ces éphèbes sont rejetés, à l’image de l’attitude révélatrice du patron de l’hôtel face à Legba, ce qui n’est pas du racisme mais du mépris. Ce qui au départ n’était qu’un jeu, une simple quête du plaisir pour ces femmes qui trouvaient dans ce pays l’opportunité de faire ce qu’elle ne pouvaient pas ou n’osaient pas faire chez elles, se transforme pour Brenda en un drame. Ses larmes du début, quand elle se souvient de son premier adultère avec Legba, font écho à celles qu’elle verse pour la mort de son amant et aussi à celles d’Ellen qui prend conscience, en rentrant définitivement chez elle, de la fin de ce jeu de l’amour, de la perte de Legba à qui, malgré tout elle était attachée et aussi à celle de Brenda désormais sans attache, qui choisit de rester dans ce sud paradisiaque pour oublier ce bouleversement dans sa vie. D’ordinaire on jetait, avec raison, l’opprobre sur ces hommes qui choisissaient des pays d’Asie, non pour leur culture ou leurs paysages, mais parce qu’ils y trouvaient l’occasion de pratiques sexuelles proscrites et surtout condamnées dans leur propre pays. On a beaucoup parlé des situations dont les femmes ont toujours été victimes dans toutes les couches de la société, de la part d’hommes influents qui ont profité de leur position dominante. Une certaine littérature, notamment vaudevillesque, s’en est même largement nourrie. Des actions judiciaires sont actuellement pendantes, des esclandres ont été dénoncés, des scandales ont éclaté et un mouvement général de libération de la parole s’est développé, dénonçant cette situation inacceptable de dépendance dans un pays où la femme est traditionnellement regardée comme un pilier de la famille. Ce film, tourné en République dominicaine et à Haïti, a l’avantage de lever l’hypocrisie sur la réalité du tourisme sexuel, sur cette nature humaine à laquelle nous appartenons tous, où la recherche du plaisir charnel est une constante, nonobstant toutes les paroles lénifiantes qui peuvent être dites, que cela implique les hommes autant que les femmes, jusques dans l’oubli du risque des maladies vénériennes. Cela est rappelé par une mère de famille au début du film «  Les bons masques sont mélangés avec les mauvais, mais tous portent un masque ». C’est là une marque universelle soulignée par le mélange des langues anglaise et française. Le décès de Laurent Cantet a provoqué un grand nombre d’hommages bienvenus pour faire connaître son œuvre. C’est peut-être dommage qu’on ne le reconnaisse que maintenant.

  • Un soir d'été - Philippe Besson

    N°1871– Avril 2024.

     

    Un soir d’été – Philippe Besson – Julliard.

     

    J’ai toujours lu Philippe Besson avec plaisir tout en constatant que je n’avais rien de commun avec lui puisque notamment nous n’avons pas le même âge. Cette fois encore j’ai apprécié son style fluide et agréable à lire, j’ai eu, en plus, plaisir a retrouver l’île de Ré qui a fait partie de ma jeunesse même s’il fallait souvent attendre le bac pendant des heures sous le soleil et surtout ne pas manquer le dernier, sauf à passer la nuit à Sablanceaux où les hôtels manquaient et même si on était romantique, la traversée n’avait rien d’une croisière. Besson revoit les uniformes blancs des marins qui assuraient le passage, moi j’ai plutôt souvenir de lamaneurs en bleu de chauffe ! Pour les îliens, je faisais partie de ceux « du continent » qui venaient ici pour les paysages sauvages qui n’existent plus ; la salicorne ne se vendait pas et le sel servait aussi à dégeler les routes l’hiver. Il n’y avait pas encore de surfeurs, les vacanciers préféraient les tentes aux résidences secondaires qui n’étaient parfois qu’un aménagement sommaire de blockhaus de l’ancien « mur de l’Atlantique », les bateaux du port, aux couleurs d’aquarelle étaient ceux des pêcheurs et la cheminée de l’épave du « Champlain » veillait au large. Aussi loin que ma mémoire remonte, les ânes étaient en culottes et les femmes en kichenotte, quant aux roses trémières,elles n’avaient pas encore envahi les ruelles. Elle n’était pas encore une « presqu’île » où se ruent aujourd’hui les estivants, il n’y avait pas de « boite de nuit », on n’y faisait pas encore de vélo mais c’était le but estival de bien des jeunes et de leurs premiers émois amoureux. Chaque adolescence est unique avec ses joies éphémères, ses illusions, ses craintes pour l’avenir et les vacances c’était le plaisir d’être avec ses copains, sur la plage, le bronzage, le sel sur la peau, les cigarettes qui faisaient tousser, la fascination pour le corps des filles et les tentatives maladroites d’attirer leur attention. Pour le jeune Philippe et son homosexualité c’était un peu différent et l’attirance qu’il avait pour les garçons était parfois déçue par leurs choix personnels et ses baisers étaient éphémères comme un amour d’été.. Parfois pourtant une rencontre se concluait par une étreinte rapide et sans aucune suite. Bref ils étaient cinq garçon et une fille en vacances sur l’île en cet été 1985, glandeurs et désinvoltes, chacun avec son parcours et ses projets mais désireux de profiter du moment présent. Quand l’un d’eux disparaît, c’est le drame, avec questionnement, recherches et culpabilité, prise de conscience de la réalités des choses de la vie, l’espoir de le retrouver qui active l’imagination et surtout l’impensable idée de la mort qui vous fait, d’un seul coup, quitter l’insouciance.

    C’est avec ce genre d’événement qu’on mûrit, qu’on devient plus vite adulte, qu’on apprend à admettre les choses dans leur simplicité autant que dans leur complexité,, qu’on prend conscience que la mort existe, qu’on ne reverra plus celui qui vient de nous quitter, que cela fait simplement partie de notre condition humaine..Je ressens à titre personnel ce roman comme une réflexion sur l’absence, un échec à cet oubli, qui caractérise tant la nature humaine, comme un acte de mémoire que Philippe Besson fait pour son ami. Il portait probablement en lui cette période de sa vie comme une plaie non cicatrisée que l’écrivain qu’il est ne pouvait panser qu’avec des mots. C’est sans doute dérisoire mais, même si je ne crois guère à l’exorcisme de l’écriture, une telle démarche a, d’une certaine manière, dû libérer son auteur. Un beau roman en tout cas.

  • La maison de rendez-vous - Alain Robbe-Grillet

    N°1869– Avril 2024.

     

    La maison de rendez-vous – Alain Robbe-Grillet – Les Éditions de Minuit.

    Kong-Kong dans les années 20, c’est, pour le béotien que je suis l’objet d’idées reçues voire de fantasmes, le jeu, l’argent, les réceptions, les trafics, la drogue, l’espionnage, la prostitution... Le narrateur dont nous ne saurons rien nous raconte une histoire bien étrange qui commence dans une maison de luxe, la Villa Bleue où se donnent de bien singuliers spectacles, gouvernée par la non moins étrange Lady Ava aux précieux chiens noirs. Il nous fait partager son admiration pour la beauté des femmes eurasiennes et leurs robes érotiquement fendues, croise des personnages au comportement bizarre qui pour certains meurent assassinés, le tout dans une ambiance à la fois raffinée de cette maison de rendez-vous et la saleté des rues chinoises, le petit peuple des coolies, les fumeries d’opium, le trafic de filles mineures, les tentatives empoisonnement, les chantages, les policiers véreux, les escroqueries en tout genre, les crimes camouflés en accident qui égarent le lecteur qui finit par le plus rien comprendre. Égaré, le pauvre lecteur l’est en effet puisque dans ce récit labyrinthique et parfois contradictoire, ce même narrateur raconte plusieurs versions d’une même histoire, donnant une explication beaucoup plus terre à terre des faits antérieurement relatés, révélant la vraie nature des gens, transformant les lieux auparavant décrits et détruisant ainsi l’ambiance moite patiemment tissée. Dans les diverses descriptions qu’il fait, notamment des femmes, il sollicite même l’imagination du lecteur, si celui-ci veut bien entrer dans son jeu. Robbe-Grillet tient même à apporter quelques précisions audit lecteur avant qu’il ne lise ce roman.

    Je poursuis mon exploration du « nouveau roman ». Je suis de plus en plus perplexe.

     

     

  • le voyeur - Alain Robbe-Grillet

    N°1868– Avril 2024.

     

    Le voyeur – Alain Robbe-Grillet – Les Éditions de Minuit.

    Le titre peut avoir une certaine connotation malsaine, sexuelle voire érotique. Nous sommes cependant dans le « nouveau roman » où tout est inattendu. C’est en effet l’histoire de Mathias, représentant en montres, « voyageur de commerce » comme on disait alors, qui revient dans son île natale avec le projet d’en vendre 99 aux deux mille habitants du lieu en une journée, une gageure. Il sera dénommé « le voyageur » tout au long de ce roman. Durant son bref séjour, il va forcément être reconnu, va rencontrer des gens de sa connaissance, et d’autres qui prétendaient le connaître mais dont il n’avait aucun souvenir. Il va être confronté malgré lui à une mort suspecte, celle de la petite Jacqueline, une petite allumeuse tombée d’une falaise. La nudité du corps retrouvé laisse penser à un crime sexuel. On se sait trop pourquoi, il se met à supposer qu’il en est coupable et se persuade qu’il a semé des preuves derrière lui et ce d’autant plus qu’il croit avoir été vu sur la scène de crime. C’est un peu comme si, devant un tel événement, il se comportait comme un meurtrier qui ne se souviendrait plus de rien et qui voudrait se disculper en s’inventant des preuves de sa culpabilité… et en les faisant disparaître. Cette attitude est d’autant plus mystérieuse et inexplicable qu’aucun soupçon ne pèse sur lui, que les coupables potentiels sont nombreux, qu’on évoque même la légende locale d’un crime rituel remontant à la nuit des temps et surtout que la gendarmerie n’intervient même pas pour ce qui reste un regrettable accident.

    C’est le deuxième roman de notre auteur, paru en 1955 et qui, boudé lors de sa publication au point de faire polémique mais qui a reçu le Prix des Critiques. Je poursuis la relecture de ses livres qui s’inscrivent dans le style du « Nouveau roman ». J’ai lu celui-ci, écrit, apparemment’ comme un roman policier classique d’ailleurs bien écrit et agréable à lire, avec certes un luxe de détails superflus, mais dont la touche originale s’impose au fil du texte. Certes Mathias n’est pas un personnage anonyme comme le soldat de « Dans le labyrinthe » mais certaines scènes sont répétées plusieurs fois différemment, avec parfois un décalage dans le temps, des monologues sans suite, obscurs, mais également répétitifs, des épisodes ou l’imagination prend le dessus de sorte qu’on ne sait plus trop ce qui s’est réellement passé et la raison des visions furtives que Mathias a de ce qu’il considère comme un meurtre pour lequel il veut se constituer un alibi.

    Robbe-Grillet distille le suspense avec talent mais, le livre refermé, je me demande si j’ai vraiment lu un roman policier puisque je me suis longtemps cru dans un thriller psychologique. Il n’y a en effet ni enquête policière, ni même meurtre, à part dans la tête de Mathias qui s’en accuse dans son for intérieur. Apparemment la disparition de Jacqueline n’a rien de surprenant puisque chacun s’y attendait, seul Mathias s’en sent coupable parce que sans doute il se remémore un fait tragique remontant à son enfance îlienne autour de la mystérieuse Violette, ou qu’il est tout simplement obsédé par les petites filles. C’est sans doute ce qui expliquerait le titre et de « voyageur » il deviendrait « voyeur ». Tout cela n’est pas sans égarer le lecteur et caractérise l’esprit de ce mouvement littéraire qui à l’écriture d’une aventure préfère l’aventure d’une l’écriture selon le mot de Jean Ricardou.

     

     

  • Dans le labyrinthe - Alain Robbe-Grillet

    N°1867– Avril 2024.

     

    Dans le labyrinthe – Alain Robbe-Grillet– Les Éditions de Minuit.

    Le décor est celui d’une ville déserte refroidie par la nuit de l’hiver, un théâtre de guerre de défaite et d’armée en déroute. Il n’y a personne dans les rues et les rares habitants se claquemurent chez eux. Seul un café accueille les hommes, majoritairement des civils, et constitue un contraste avec la suite. Un soldat, un conscrit, fatigué, à l‘uniforme sale cherche un endroit inconnu qu’il ne trouve pas, frappe à une porte, interroge les occupants. Il semble avoir une mission à remplir dont il veut s’acquitter, remettre le paquet qu’il porte à son destinataire. Les paroles qu’ils échangent sont rares, la méfiance est de mise à cause des espions potentiel, le soldat veut remplir la mission qui lui a été confiée mais il est comme un zombi dans ce décor froid, glauque et impersonnel. Les dialogues sont économes, les des descriptions techniques précises mais semblent cependant superflues, l’ambiance labyrinthique, comme le texte qui la suscite, les personnages aussi insaisissables que des fantômes et ce soldat, loin d’être le héro de ce texte comme il pourrait l’être dans le roman traditionnel, disparaît derrière une prose écrite sans recherche littéraire, dans un déroulé descriptif où les séquences se croisent et se succèdent sans réel suivi, au détriment d’une intrigue plus soutenue et le lecteur peut facilement s’y perdre. Lui aussi est dans un labyrinthe. Il est difficile de saisir les postures successives de ce soldat qui se trouve dans des situations différentes au fil du texte. Il croise aussi un enfant, une femme et d’autres personnages tout aussi insaisissables et l’épilogue est à la mesure de cette histoire.

     

    Je continue à intéresser au « nouveau roman » qui, lors de sa manifestation dans le paysage littéraire m’avait laissé sur ma faim, parce qu’il a constitué un moment particulier, une expérience d’évolution (de révolution?) de l’écriture et je recherche, à travers les écrivains qui l’ont incarnée, ce sur quoi elle a débouché, l’empreinte qu’elle a laissée dans la culture de l’écriture romanesque actuelle.

    Tout cela me semble s’inscrire dans cette expérience littéraire de destructuration du roman classique que Jean Ricardou définit lui-même non comme «  l’écriture d’une aventure mais l’aventure d’une l’écriture ». Pourquoi pas après tout mais, à titre personnel, le livre refermé je suis de plus en plus perplexe.

     

     

     

     

     

  • La modification - Michel Butor

    N°1866– Avril 2024.

     

    La modification – Michel Butor – Les Éditions de Minuit.

    Prix Renaudot1957.

    Je poursuis ma redécouverte du « Nouveau Roman ».

    Même si vous n’avez connu que le TGV, imaginez ce qu’étaient les trains dans les années 50, lents, bercés par le claquement régulier et entêtant des boggies, rythmés par les sonneries plaintives des différents passages à niveaux.... Mettez-vous à la place de cet homme, la cinquantaine, parisien, père de famille qui prend le train pour Rome comme il le fait souvent. Vous n’aurez pas de mal puisqu’il s’agit de vous comme l’a décidé l’auteur qui vous fait, à l’occasion, endosser l’identité de Léon Delmont. C’est le parti pris de ce roman. Officiellement c’est un voyage professionnel mais en réalité vous allez rejoindre Cécile, votre maîtresse romaine qui ne s’y attend pas et lui annoncer que vous allez vivre ensemble à Paris, que vous avez tout organisé pour elle, que vous allez quitter votre femme, votre vie bourgeoise et déprimante. Et puis son image, son corps, sa jeunesse se confondent avec Rome, cette ville éternelle que vous aimez tant et Paris est aussi la cité de l’amour. Ce sera pour vous une nouvelle jeunesse ! Démon de midi, peur de vieillir... Peut-être ?

    Le voyage s’étire le long des gares et vous décrivez mollement les passagers de ce compartiment et vous imaginez les retrouvailles romaines tout en explorant vos souvenirs, votre rencontre avec Cécile, vos amours, vos projets même si les images de votre mariage avec Henriette, votre femme, reviennent elles aussi. Le train est depuis son invention un lieu privilégié dans la vie de chacun et donc dans la vôtre. Ici le long trajet vous invite à la rencontre d’inconnus à qui votre imagination ou votre ennui vous invitent à prêter un morceau de vie mais surtout vous force, malgré vous, à réfléchir sur votre vie passée, sur cette démarche que vous voulez définitive en vous posant des questions intimes. Vous êtes donc quelqu’un d’un peu perdu qui s’interroge, comme obnubilé par cet avertissement en italien qu’on voyait à l’époque dans les compartiments « e pericoloso sporgersi »(il est dangereux de se pencher au dehors) et c’est pourtant ce que vous vous apprêtez à faire. Pourtant la logique, la peur de l’avenir ou le découragement , le renoncement s’imposent avec la perte de vos illusions… En outre, je ne suis pas sûr que le livre que vous allez écrire pour compenser ce vide servira à quelque chose.

    C’est un roman lent, sans action avec, vers la fin des phrases démesurées qui traduisent peut-être votre désarroi mais ne facilitent pas la lecture. J’ai assez voyagé en train dans ma jeunesse, y compris en 3° classe, pour apprécier le décor. Sur le principe de transformer le lecteur en personnage principal, je ne suis pas contre, même si cela m’a toujours paru artificiel . Certes l’univers du roman s’inspire de toute façon de la réalité et nous sommes, un jour ou l’autre, susceptibles de connaître de telles circonstances. Alors pourquoi pas puisque c’est aussi une tentative d’évolution de cet art. J’avoue que, dans ma scolarité déjà bien lointaine, j’ai été mal sensibilisé à ce « nouveau roman » par un professeur trop classique et donc imperméable à la nouveauté. Bien des années après je relis ces textes mais je dois dire que je n’en suis pas davantage convaincu, non par l’analyse des sentiments qui me paraît pertinente mais par le parti-pris d’écriture. Je suis peut-être passé à côté de quelque chose ?

     

     

     

  • La jalousie - Alain Robbe-Grillet

    N°1865– Avril 2024.

     

    La jalousie – Alain Robbe-Grillet – Les Éditions de Minuit.

    L’auteur choisit de traiter un sentiment très humain où se mêlent l’anxiété, l’insécurité, la peur de perdre une chose ou un être à qui on est attaché. S’y ajoutent de la colère, de la frustration, de la tristesse et on pense inévitablement à un contexte amoureux avec le triangle traditionnel, le mari, la femme, l’amant… Oui, mais, nous sommes dans le « nouveau roman » où rien n’est vraiment comme dans les fictions romanesques habituelles.

    Nous sommes dans une plantation de bananes, c’est à dire dans un climat chaud et humide et le titre de ce roman joue d’une part sur l’émotion et d’autre part sur cette sorte de contrevent à lattes, fréquent sous ces latitudes, qui permet d’observer au dehors sans être vu. La rédaction du texte donne à penser que le narrateur observe la scène de loin, comme absent de la pièce et surtout muet, mais sa présence effective est envahissante. Pourtant de lui nous ne saurons absolument rien. De sa femme, A, nous ne savons pratiquement rien non plus, sinon que le narrateur la désire ardemment, la décrit amoureusement en train de se coiffer, admire la beauté de sa chevelure, la soupçonne d’accorder ses faveurs à Franck, un séducteur très présent auprès d’elle et dont elle apprécie la compagnie alors qu’elle s’ennuie avec son mari qui l’épie en permanence et craint surtout qu‘elle ne le quitte. Elle est assez hypocrite pour lui cacher une aventure adultère avec Frank et les dialogues qu’ils ont ensemble, en présence du narrateur, ont quelque chose de convenu où l’on peut voir une volonté de lui cacher une liaison. Franck est marié à Christiane, très inexistante dans ce contexte et qui se préoccupe surtout de la santé fragile de leur fils. Toutes choses égales par ailleurs, elle est un peu le pendant du narrateur, mais elle ne se manifeste pas.

    L’attitude de ce couple donne à penser qu’ils ont quelques années de mariage derrière eux, que le temps y a fait son œuvre dévastatrice, y insinuant l’ennui et les soupçons, tuant l’amour, à supposer qu’il ait jamais existé entre eux et y substituant pour le narrateur une jalousie maladive entretenue par le jeu de A dans lequel on peut voir une volonté de séduire Franck, de lui céder ou, à tout le moins, d’en donner l’impression, surtout quand elle émet son opinion sur le roman dont ils partagent la lecture et qu’elle admet l’adultère d’une épouse blanche avec un noir. Quand ils sont ensemble, la scène est souvent vue à travers les irrégularités d’une vitre, ce qui me paraît symbolique de leurs relations floues. Bizarrement le narrateur-mari ne réagit pas face aux absences parfois nocturnes de sa femme, comme s’il ne voyait rien ou ne voulait rien voir pour la garder auprès de lui, tolère qu’elle fasse chambre à part, que Franck soit souvent chez eux et que lui’ dîne souvent seul. On ne sait rien de lui mais il est évident que c’est un homme seul, fataliste, résilient, assurément malheureux, comme quelqu’un qui s’en remet au hasard pour voir cesser une situation dont il est prisonnier. Les rares paroles qu’il échange avec sa femme ont trait au quotidien de la plantation .

    A la lecture de ce roman j’ai eu l’impression d’une certaine immobilité du temps, comme s’il s’était arrêté de fuir, comme s’il était à l’image de cette météo, inchangée, comme si cette ambiance malsaine ne devait jamais finir. J’ai été aussi un peu perdu dans le déroulé des évènements, volontairement bouleversés dans leur chronologie.

     

    L’ambiance de cette maison coloniale est pesante notamment du fait de la présence du narrateur devenu voyeur, de son silence mais surtout des soupçons pourtant non exprimés qui l’accompagnent. Je note que la narration de l’auteur recèle un luxe de détails techniques, précis, géométriques, arithmétiques biologiques ou topographiques, c’est à dire scientifiques, pas désagréables à lire mais assez superflus. Était-ce ainsi que l’auteur, avec la technique du narrateur-voyeur, souhaitait révolutionner l’art du roman ? Sur le seul plan de la rédaction, il y a une succession de paragraphes qui, sans aucune transitions, parlent de choses fondamentalement différentes. Quant à la présentation des « tables », elle est originale. Pourtant à l’inverse d’autres œuvres du même auteur, j’ai porté de l’intérêt à cette histoire, peut-être à cause du thème et malgré le peu d’action du roman, mais, le livre refermé, cette lecture m’a laissé assez perplexe, même si je ne suis pas ennemi de l’évolution des choses et de la littérature en particulier.

    C’est le quatrième roman de Robbe-Grillet (1922-2008) publié en 1957 qui, contrairement aux œuvres précédentes a bénéficié d’un accueil favorable et à été traduit en 30 langues.

     

     

     

  • Les gommes - Alain Robbe-Grillet

    N°1864– Avril 2024.

     

    Les gommes – Alain Robbe-Grillet – Les Éditions de Minuit.

    Ça commence comme un roman policier classique Daniel Dupond a été assassiné à son domicile la veille, mais on n’a pas retrouvé son corps.Le détective Wallase, un jeune enquêteur parisien, fraîchement muté dans cette ville, est chargé de l’enquête qui s’annonce difficile en l’absence de corps. C’est donc un « meurtre » sans témoin et on s’oriente, grâce à un homme providentiel et lui-même très énigmatique, dans une histoire un peu obscure d’une organisation terroriste à cause des opinions politiques de la « victime ». L’enquêteur rame beaucoup à cause du peu d’indices et il a même l’impression que sa hiérarchie le laisse patauger dans cette mystérieuse affaire en l’abandonnant à ses investigations hasardeuses. Était-ce par dépit ou pour conjurer un mauvais sort qui s’acharnerait sur lui, Wallace achète convulsivement des gommes dont il sait parfaitement qu’elles ne lui serviront à rien (cet achat se reproduit de la part d’un client d’une papeterie). Pour ses supérieurs, il finit lui-même par être une véritable énigme puisque que, notamment, on sait seulement qu’il vient de Paris mais c’est à peu près tout. En effet, il apparaît que Dupond n’a que légèrement touché et, avec la complicité du docteur Juard, il a organise sa disparition physique et a voulu faire croire à un cambriolage qui aurait mal tourné. On apprend que Dupond aurait songé au suicide mais aurait préféré le scénario de l’assassinat avec disparition du corps

    J’ai relu ce roman dont la première approche remonte à ma scolarité déjà bien lointaine et que mon professeur de français, à la fois ironique et sceptique, avait présenté, comme appartenant à ce mouvement dont la principale caractéristique était d’être nouveau, sans plus de commentaires. J’ai donc voulu approfondir à travers les écrivains emblématiques qui l’avaient illustré, ce qui pour moi restait une sorte de mystère qui m’avait laissé sur ma faim. J’ai d’abord eu un peu de mal à y entrer dans ce roman et quand finalement, vers la moitié du livre, ma démarche a suscité de l’intérêt et je l’ai lu comme un roman policier. L’originalité de ce parti-pris d’écriture qui consiste à faire se déplacer le narrateur dans la conscience de chaque personnage au point d’emporter peut-être l’adhésion du lecteur qui devient ainsi une sorte d’enquêteur parallèle, est intéressant. Cela se complique par l’arrivée d’autres personnages, dont Marchat, qui, sous couvert d’aider la police va se présenter comme la prochaine victime tout se ne révélant pas tout ce qu’il sait. Le déroulé labyrinthique de l’enquête rapproche ce livre du thriller bien qu’on sache tout depuis le départ, mais les hésitations de Wallace, comme perdu dans un tourbillon sans fin, tisse une ambiance un peu malsaine, accentuée par une unité de lieu qui donne une idée d’enfermement des personnages dans cette histoire. Notre enquêteur en vient même à être lui-même soupçonné à cause d’une vague ressemblance. Malgré mon attention et ma volonté de comprendre, j’ai fini par perdre un peu la notion du temps et même celle des évènements, j’ai ressenti une sorte d’impression de malaise, de doute et d’absurde devant ces investigations qui recherchent un mort qui ne l’est pas encore et des devinettes incertaines d’un pilier de bistrot, mais c’est peut-être un des buts recherchés par l’auteur. Quant aux gommes que Wallace achète sans trouver vraiment ce qu’il cherche, je ne sais pas. Le livre refermé, je suis assez perplexe, pas vraiment emballé. Peut-être suis-je passé à côté de quelque chose?

     

  • L'herbier des villes - Hervé Le Tellier

    N°1862– Avril 2024.

     

    L’herbier des villes – Hervé Le Tellier – Textuel.

     

    J’ai pris ce livre un peu au hasard sur les rayonnages de la médiathèque, un peu aussi de confiance à cause du nom de l’auteur dont j’avais apprécié la très oulipienne « Anomalie » couronnée par le prix Goncourt 2020. J’ai cru avoir emprunté un livre pour enfants à cause des « illustrations » mais en réalité ce livre est le résultat d’une collecte que l’auteur a réalisée avec son fils en 2005 dans le 18° arrondissement de Paris, un peu en hommage au génial Georges Perec. Il a présenté le résultat de sa triste récolte d’objets abandonnés sur la chaussée avec des haïkus. A la réflexion, cela pourrait parfaitement être un livre pour enfants, pour les sensibiliser à une des incivilités qu’il vaut mieux éviter si on veut favoriser le « vivre ensemble » dont on nous parle souvent. Cela ne coûte effectivement rien de jeter dans une poubelle ces petits objets dont on veut se débarrasser plutôt que de les abandonner sur la voie publique. Par dérision ou par humour Le Tellier à baptisé son livre du nom « d’herbier » comme ce qui nous était demandé jadis par les instituteurs pour apprendre les plantes de la nature. Cela consistait à présenter fleurs et herbes séchées dans un cahier documenté et ainsi apprendre par nous-mêmes ce qui composait notre environnement. C’est bien le nom qui convient en effet puisque nos trottoirs offrent tout un panel d’objets devenus inutiles qui font partie de notre décor urbain. On devrait même dire un « urbier » ! Le haïku, par sa simplicité de rédaction (5-7-5) et surtout parce qu’il ne dit pas, convient bien à cette démarche négative, révélatrice d’un état d’esprit de plus en plus développé chez nos contemporains qui, se croyant tout permis, transforment aisément en décharge publique la moindre parcelle de territoire. La nature humaine est décidément peu fréquentable. C’est certes oulipien mais c’est aussi le rôle de l’écrivain d’être témoin de son temps !

    C’est une sorte d’inventaire où on trouve pêle-mêle une collection qui va de cannettes écrasées, aux billets froissés de cinéma, en passant par les PV pour stationnement interdit, ou un foulard de soie où une femme a laissé son parfum…J’ai pensé que s’il avait fait un vrai herbier, rural celui-là, il aurait sans doute été moins fourni que celui que jadis les potaches studieux réalisaient puisque, à force de jeter des objets dans la nature, cette dernière a fini par dépérir à cause des détritus qu’on y déverse. C’est malheureusement le résultat de notre comportement qui détruit autour de nous la flore et la faune sauvages et on est fondé à se demander le but de tout cela et la raison de ce qui n’est pas autre chose qu’une volonté irrationnelle d’autodestruction.

     

     

     

  • Bérézina - Sylvain Tesson

    N°1861– Avril 2024.

     

    Bérézina- Sylvain Tesson – Éditions Guérin.

     

    Sylvain Tesson est l’homme des défis un peu fous. Après avoir participé au Salon du livre de Moscou en 2012, pourquoi pas revenir à Paris en side-car avec son ami Cédric Gras en suivant l’itinéraire de la Grande Armée de Napoléon, cette retraite de Russie dont on fêtait le deuxième centenaire, histoire de saluer les fantômes de ces grognards qui avaient suivi aveuglement leur empereur dans son aveuglement guerrier de conquêtes. Chacun sa folie après tout ! Sauf que eux, ils étaient revenus à pied, à tout le moins pour ceux qui avaient échappé à la mort, pas vraiment une promenade de santé. Nos deux compères, bannière de la Vieille Garde au vent, étaient accompagnés dans cette équipée démente par un autre ami, Thomas Goisque, photographe, qui partagera cette folle équipée ainsi que deux Russes Vitaly et Vassili sur une autre moto, évidemment de fabrication soviétique.

    Le nom même de Bérézina est un symbole, une évocation pas très glorieuse de cette campagne désastreuse qui a sonné l’effondrement de l’Empire même s’il a paradoxalement une tout autre raisonnance historique. La campagne de Russie se terminait avec la fuite de l’Empereur !

    J’ai aimé voyager avec Sylvain Tesson au rythme de ce récit extravagant et jubilatoire dans l’hiver russe, scandé par les mémoires de Caulaincourt, des citations de « Guerre et paix » de Tolstoï, des atermoiements mécaniques et des lampées de vodka dans cet hiver russe, même si mes origines charentaises me font préférer les pantoufles du même nom.

     

     

  • Tropismes - Nathalie Sarraute

    N°1860– Avril 2024.

     

    Tropismes – Nathalie Sarraute – Les éditions de Minuit.

     

    C’est un recueil de vingt quatre textes courts et indépendants les uns des autres, paru en 1939 dans l’indifférence quasi générale après avoir été refusé notamment par Gallimard et qui ne connut le succès que vingt en plus tard lors de sa réédition. Ce détail relativise les choses quant au talent de notre auteure, cet ouvrage étant considéré comme fondateur du mouvement littéraire dit du « nouveau roman ». Il n’est pas interdit de penser que ces circonstances ont nourri la trame de son roman « Les Fruits d’or » paru en 1963. 

    Le tropisme est une réaction d’orientation générée par un agent physique ou chimique, par exemple dans le cas du tournesol qui recherche le soleil. Au sens figuré, c’est un sentiment fugace, bref, inexpliqué face à un phénomène banal. Chaque texte s’attache à étudier la réaction d’inconnus, hommes et femmes, en contact avec leurs semblables, met en scène des personnages non définis, à peine esquissés, sans lien entre eux, juxtaposés, qui vivent un moment de leur vie d’une manière presque indifférente et qui se termine bizarrement dans une sorte d’expectative où rien ne se passe que des faits anodins, comme si l’intérêt de leur vie se résumait à une attente, à une immobilité (le verbe attendre revient souvent). Cette absence d’action se double d’une sorte de négligence, une sorte de lassitude face aux choses qu’on laisse se dérouler d’elles-mêmes sans qu’on fasse rien pour en modifier le cours. C’est le contraire du mouvement, un peu comme la tiédeur d’un dimanche après-midi qui distille l’ennui, la solitude, le temps qui passe inexorablement, mais aussi l’indifférence à l’autre quand la méchanceté qui est une des particularité de la nature humaine, ne vient pas bouleverser l’agencement de ce morne décor. Alors s’installe la peur de l’autre et aussi la haine, le plaisir de déranger sa vie, d’étouffer ses habitudes, ses espoirs avec des mots médisants, des actions malsaines parfois, pour le seul plaisir de se prouver qu’on existe ou d’exorciser sa propre lassitude de vivre. Cette vie artificielle s’étire, s’emploie à parler de tout et surtout de rien, à faire des plans sur la comète, à médire d’autrui, à exercer son imagination débordante et malveillante dans des domaines futiles et inutiles. Cette superficialité trouve aussi sa réalité dans la volonté de suivre la mode qui est à la fois changeante et frivole. Cette vie marginale, égoïste, ne se limite pas aux petites gens, ceux qui ne laissent aucune trace de leur passage, mais s’étend également aux intellectuels suffisants dont la conscience qu’ils ont de leur supériorité les distingue du commun, ceux qui trouvent dans la foi religieuse et ses rituels surannés une raison de vivre ou ceux que la culture enivre parce qu’elle entretient leur différence et leur en donne la certitude d’être différents, ceux qui se plaisent à croire que la vieillesse leur a conféré une forme de sagesse et donc d’importance avec des pouvoirs exorbitants ou que rien ne doit venir bousculer leur décor familier et immuable.

    Il s’agit d’un essai dont la rédaction, cherche à redéfinir une nouvelle manière d’écrire, en réaction contre la seconde guerre mondiale, ses excès et ses violences, notamment la volonté nazie dont elle a été la victime d’exterminer les juifs.

     

     

  • Les fruits d'or - Nathalie Sarraute

    N°1859– Avril 2024.

     

    Les fruits d’or – Nathalie Sarraute – Gallimard.

    Prix international de littérature en 1964.

     

    Il s’agit d’un roman intitulé « Les fruits d’or », comme celui que signe Nathalie Sarraute, un roman dans le roman, une mise en abyme. Le véritable sujet est le roman lui-même dont parlent de nombreux intervenants. Il s’agit surtout de vilipender tous ces pseudo-intellectuels qui, souvent sans les avoir lus, se croient obligés de porter des jugements esthétiques variant de la dithyrambe à la critique au vitriol, de tenir des discours convenus avec force postures étudiées, sur des romans qui viennent de sortir, de faire état avec véhémence de leur avis souvent glané ailleurs ou qui se croient inspirés en baptisant « génial », « stupéfiant » ou « un chef-d’œuvre », un livre auquel ils n’ont rien compris, ou qui encensent un roman au seul motif que l’auteur est connu. Cela tient davantage à leur volonté de briller en société en formulant des jugements définitifs que d’entretenir leur culture ou de goûter la beauté d’un texte et ils ne tarissent pas d’éloges sur le talent de cet auteur, font des plans sur la comète sur sa carrière, clament bien fort leur soutien en exagérant l’importance de l’œuvre. Cela ne se limite pas aux best-sellers et notre auteure évoque un tableau de Courbet à qui cet aréopage réserve le même sort. Tout cela a un côté jubilatoire même si cet entre-soi prête beaucoup à l’ironie peut-être un peu facile.

    Ce livre est pour moi l’occasion de renouer avec « Le nouveau roman » dont Nathalie Sarraute était un des auteurs emblématiques. Ce mouvement littéraire apparu dans les années 50 se caractérise par un récit assez neutre où il n’y a aucune trame, aucun rebondissement, ou les personnages sont flous, sans caractère particulier, qui éprouvent de la difficulté à se parler et à se comprendre. Il n’est même pas question ici de l’auteur du roman dont le nom, Brehier, est à peine mentionné. Le texte est narratif et emprunte souvent à la fiction, les personnages qui ici s’expriment n’ont aucune personnalité et l’écriture est sans recherche littéraire. La fin, souvent inattendue prend la forme d’une chute. Ici on peut considérer que « Les fruits d’or » finit par s’imposer, à être apprécié, même contre certains de ses détracteurs quand d’autres l’ont carrément oublié, l’oubli étant le lot de la plupart des romans.

    Le nouveau roman a donc voulu révolutionner l’écriture. Je me souviens qu’un de mes professeurs de français qui, sceptique et quelque peu ironique, disait du nouveau roman qu’il avait la caractéristique essentiel d’être nouveau ! Qu’en reste-t-il aujourd’hui, quand Marguerite Duras, une autre auteure emblématique de ce mouvement, a obtenu un franc succès non démenti à ce jour, mais je ne suis pas sûr qu’elle ait toujours illustré ce mouvement au cours de son œuvre et deux auteurs couronnés par le Prix Nobel de littérature, Patrick Modiano et Annie Ernaux ont surtout parlé d’eux au point de tomber dans le solipsisme. Le nouveau roman a donc été une tentative de révolutionner la littérature qui en avait déjà connu beaucoup, alors pourquoi pas ? Depuis le début de son existence, le roman a déjà subi nombre d’évolutions, de l’humaniste au baroque, au classicisme, au romantisme, au naturalisme, au réalisme, au symbolisme...quant à l’Oulipo, l’expérience qu’il mène sur le langage est originale et cela n’a pas échappé au jury Goncourt qui a décerné son prix en 2020 à « l’Anomalie » d’Hervé Le Tellier, Alfred Jarry comme Georges Perec (cités par Sarraute à propos du mot « oneille ») ont eux aussi été tenté d’’y imprimer leur marque et ils ne sont heureusement pas les seuls.. Qu’en reste-t-il ? Je ne suis pas expert mais Il est certain que si les romans actuels racontent une histoire avec souvent un étude de personnages, le mode d’expression des auteurs, à quelques brillantes exceptions près, a globalement changé pour adopter un forme plus spontanée, proche du langage parlé, loin en tout cas d’un recherche d’images poétiques ou de vocabulaire.

    Il reste que ce livre est jubilatoire, (pas celui dont parle Sarraute qui n’est qu’à peine évoqué, mais le sien) et parler ainsi d’un livre sans en rien dire reste une performance. C’est en tout cas pour moi l’occasion d’en connaître davantage sur ce « Nouveau roman » tout juste effleuré dans ma lointaine scolarité. C’est aussi peut-être une sorte de leçon à tous ceux qui parlent des livres des autres !

  • Blanc - Sylvain Tesson

    N°1858– Avril 2024.

     

    Blanc – Sylvain Tesson – Gallimard.

     

    Sylvain Tesson est un incorrigible arpenteur de territoires. Déjà, après un accident stupide qui faillit lui coûter la vie, il avait pris la décision de traverser la France à pied, de la Méditerranée à la Manche, par les chemins de traverse. Ici c’est plutôt une sorte de défi que lui lance son ami, le guide de haute montagne Daniel Du Lac de Fougères de traverser les Alpes à ski, de Menton à Trieste, la montagne entre deux mers, le grand blanc entre deux nuances de bleu. Pour ce périple de quatre vingt cinq jours, un peu bousculé par l’épidémie de covid et qui s’est étiré sur quatre hivers de 2018 à 2021, ils ont été accompagnés de Philippe Rémonville. C’était sans doute un peu fou, mais après tout pourquoi pas ? En tout cas il n’était pas seul.

    De passages de cols en refuges, d’escalades en descentes en rappel ou à ski dans des températures en-dessous de 0, Sylvain Tesson nous narre par le menu et à la façon d’’Hemingway, cette expédition fragmentée. Il use pour cela du passé simple qui évoque une action définitivement passée, un peu comme s’il avait tourné définitivement la page de cette épopée. C’est les noces de la plume et du piolet avec poésie, souvenirs personnels et même une petite dose d’humour. Rimbaud est souvent cité à cause du voyage, mais il n’est pas le seul, même si les citations, par leur nombre un peu trop important, n’apportent que peu de choses à l’écriture de qualité de l’auteur. Les aphorismes qu’il égrène tout au long du texte ont souvent des résonances originales.

    Le voyage lent est un parti-pris au siècle de la vitesse. Je le ressens comme une fuite du monde contemporain, un retour sur soi-même, une recherche intime, une thérapie peut-être face à la mélancolie. Nous savons cependant que voyager n’est pas guérir son âme. Le blanc, associé à la neige est un symbole, la couleur transitoire de l’eau qui n’en comporte pas, sa forme solide que le froid entretient et que la douceur dissoudra, elle évoque le néant, le vide, une sorte de pays assez indistinct où les reliefs sont gommés, les aspérités dissoutes pour mieux cacher les difficultés, le ravin synonymie de mort. Il répond pour l’écrivain à la page blanche mais cela ne semble pas affecter notre auteur. Pourtant, le livre refermé, en dehors du plaisir de lire sa belle écriture, était-ce la répétition de ce mouvement ascendant et descendant et les chiffres qui le caractérisent, cet effort quotidien répétitif avec la crainte de l’avalanche et du danger, je ne suis que peu entré dans ce voyage, mais cela doit tenir à moi.

     

     

     

  • Le mystère de l'île aux Cochons - Michel Izard

    N°1856 – Avril 2024.

     

    Le mystère de l’île aux Cochons- Michel Izard – Paulsen.

     

    Le titre suggère un roman policier et pourtant il n’en est rien et une énigme demeure... Ce petit coin de France au nom étrange, perdu au milieu de l’océan indien qui se décline en un chapelets d’îles désolées, inhospitalières et glacées, sans habitants permanents autres que des scientifiques en transit et des milliers de manchots royaux qui posent problème. On a constaté que cette communauté animale, jadis la plus importante au monde, avait perdu plus de 90 % de sa population. Telle est l’objet de cette expédition scientifique de cinq jours en terres australes dans des conditions spartiates, de ces investigations d‘une poignée de scientifiques. En sa qualité de grand reporter, Michel Izard, accompagné de Bertrand Lachat cameraman, couvrira l’évènement.

    C’est un compte rendu de voyage, entrecoupé d’extraits de journaux de bord et de récits d’autres navigateurs historiques ou anonymes, marins cartographes et découvreurs, amoureux des voyages au long cours ou cupides chasseurs de baleines ou d’éléphants de mer, qui ont exploré ces contrées désolées et y ont parfois fait naufrage. On ne peut pas ne pas évoquer Baudelaire « Mais les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent pour partir, cœurs légers semblables aux ballons, de leur fatalité jamais ils ne s’écartent, et sans savoir pourquoi, ils disent toujours Allons ! » Ce voyage est raconté par le menu, rencontres et découvertes improbables, compte rendu de séjour, d’explorations et de prélèvements, avec heureusement des cartes et des photos pour permettre au lecteur de s’y retrouver dans ces terres australes.

    Le livre se savoure non seulement à cause des descriptions précises, des images, avec un grand souci du détail et de précisions techniques, poétiques parfois, mais aussi de sa riche documentation historique et des témoignages de journaux de bord des navigateurs qui tissent l’histoire pourtant maigre de ces lieux où l’homme est absent et presque intrus. C’est que ces îles du Grand Sud fascinent par leur nom nom même qui évoque les 40° rugissants, les écueils, les tempêtes, les paysages solitaires, juste peuplés d’une faune sauvage, d’une maigre flore, de paysages volcaniques et dépouillés. Avec lui on voyage dans l’espace et dans le temps et on ne peut pas ne pas évoquer Baudelaire, à cause sans doute de l’albatros mythique mais aussi tout simplement le voyage lui-même qui transforme un être banal en marin, le temps d’une campagne de pêche ou d’un périple au long cours, à la suite d’Alvaro Mutis ou de Bernard Giraudeau. Le dépaysement est assuré, même si cette île n’encourage pas vraiment le tourisme mais ces paysages répondent souvent à un rêve de gosse « Pour l’enfant amoureux de cartes et d’estampes, l’univers n’a d’égal que son vaste appétit ». Quand il quitte l’île Michel Izard a une drôle d’impression, celle de l’abandonner ou pire peut-être d’y abandonner quelque chose de lui-même tant la magie du lieu, ajouté au mystère qui entoure ces côtes désolées continue d’exercer son étrange pouvoir.

     

    Je ne suis qu’un modeste téléspectateur de TF1 mais j’apprécie toujours les reportages de Michel Izard. C’est d’abord une voix, à la fois posée et économe en mots mais pas en émotions et les chroniques qu’il nous propose n’ont rien à voir avec la façon journalistique traditionnelle de ses confrères. Avec lui, même si le sujet est banal, et il l’est rarement, le spectateur entre à sa suite dans un monde différent, poétique et parfois un peu mystérieux qui se révèle au fil des mots et des images, avec cette envie de nous faire voir les choses sous un jour différent et qui outrepasse la réalité du quotidien. C’est toujours un plaisir que je partage avec lui, une émotion qui sans cela n’eut jamais été ressentie ni même révélée.

     

     

     

  • Ecrire - Marguerite DURAS

    N°1855 – Mars 2024.

     

    Écrire - Marguerite Duras. Gallimard.

     

    C’est un livre, le dernier, publié en 1993, dans lequel Marguerite Duras au crépuscule de sa propre vie, revient sur son activité et son rôle d’écrivain, sur cette action d’écrire, une réflexion sur sa spécificité, sur la genèse et la nécessité pour elle de l’écrit.

    J’ai toujours lu Duras avec en tête cette citation de l’Amant « Je n'ai jamais écrit, croyant le faire, je n'ai jamais aimé, croyant aimer, je n'ai jamais rien fait que d'attendre devant la porte fermée ». Ici elle note «  Écrire, c’était la seule chose qui peuplait ma vie et qui m’enchantait… L’écriture ne m’a jamais quittée »  C’était donc à la fois paradoxal et intéressant qu’elle s’explique sur ce qui a été toute sa vie. Elle égrène donc une série de remarques qui accompagnent, selon elle, la création d’un texte, l’importance du silence, la nécessité de s’écouter soi-même parce qu’écrire c’est se parler, c’est une sorte de soliloque même si la composition d’un livre peut durer des années. Écrire, comme elle le dit, c’est parler mais aussi rester silencieux, c’est « hurler sans bruit », pratiquer une sorte de non-écriture faite de non-dits, de révoltes muettes. La solitude aussi est essentielle. Elle peut être de deux natures, non seulement la solitude, physique et même morale qui résulte d’une souffrance ou d’une volonté délibérée, mais aussi la confrontation individuelle et intime face à la page blanche qui est ainsi le témoin privilégié de l’expression de la pensée, du message. Pourtant la présence d’amis, d’amants, lui est indispensable. C’est aussi un paradoxe car c’est dans le silence et la solitude que le créateur, conçoit, donne vie à ses personnages. Il a avec eux une relation privilégiée faite de volonté de les guider mais aussi il y a, de leur part, des velléités de liberté. La qualité d’un livre vient aussi de cette lutte intime entre eux. Elle insiste sur les lieux choisis dans lesquels peut éclore l’écriture. Il lui faut une maison et personne autour d’elle, des images et des sons lointains de la campagne ou de la mer et c’est dans un lieu d’exception et son environnement immédiat, son parc, ses arbres, sa lumière, dans cette sorte de microcosme ainsi crée et coupé du monde extérieur qu’elle s’enferme volontairement et que naîtra le livre qu’elle porte en elle, un peu comme un accouchement. Il lui faut des rituels, la quiétude de la nuit, la présence d’un amants, peut-être l’alcool comme un autre paradoxe qui l’aide sans doute non seulement à supporter la vie mais aussi à faire sortir les mots du néant, à apprivoiser son inspiration, c’est à dire qui lui permet d’écrire mais, autre contradiction, c’est avec l’écriture qu’elle combat ce fléau. Il lui faut tout cela parce que le souffle créatif est exigeant, capricieux aussi et on se doit d’y être attentif et même disponible, parce que si on ne cède pas à la sollicitation nocturne des mots, des images, tout cela est happé par le néant et une telle vibration ne se représentera plus. C’est un combat contre soi-même parce qu’on écrit toujours pour exorciser une douleur intime, c’est aussi une folie parce qu’on n’est jamais sûr du résultat et qu’il y a des chances pour que cela ne serve à rien

    Une telle réflexion sur soi-même pleine de contradictions, cette sorte de confession, s’agissant d’un écrivain de la stature de Marguerite Duras, est important pour chacun d’entre nous et spécialement pour ceux (et celles) qui ont fait de l’écriture un des centres d’intérêt importants de leur vie. A titre personnel, j’ai toujours respecté les livres et ceux qui les écrivent parce que cette démarche n’est jamais innocente. Derrière les mots il y a un travail, des souffrances, de l’espoir et plus souvent du désespoir, un témoignage pour échapper à l’oubli, à la mort . Cela mérite le respect et de l’attention même si je ne partage rien de leur voyage.

     

     

     

  • Dernières nouvelles du front - Philippe Volard

    N°1854 – Mars 2024.

     

    Dernières nouvelles du front – Philippe Volard – l’Harmattan.

     

    L’auteur est médecin urgentiste et ça se sent dans son écriture, dans les thèmes qu’il aborde. C’est la douleur, celle de la maladie qui mange peu à peu la vie, celle qui suit l’accident, dans les débris de tôle et de verre, avec le sang et la chair à vif, celle qu’on ne peut plus supporter parce que sa propre vie est trop lourde à porter, celle que le praticien impuissant voit grandir chez son patient à qui la camarde tend ses bras décharnés, la sienne aussi, plus intime, de ne pouvoir plus rien faire pour retenir la vie, celle qui accompagne ses gardes démesurément longues et éprouvantes que le café peine parfois à adoucir. C’est aussi être confronté à la violence de la rue, aux ravages de l’alcool, de la drogue, de l’incompréhension entre les gens, de leur désespoir, de leur volonté de destruction suicidaire. Il faut beaucoup d’abnégation aux soignants pour soulager toute cette souffrance et ceux qui sont l’objet de leurs soins veulent vite disparaître parce qu’il a fallu attendre longtemps son tour et que la vie reprenne son cours pour peut-être une nouvelle chance. Un médecin, de part sa fonction, doit faire accepter la souffrance et la mort avec pour tout moyen les mots, entre empathie et distance indispensable et pour toute cuirasse sa blouse blanche et son titre de docteur. Il y a la vie ordinaire, banale qui, en une fraction de seconde, quand on s’y attend le moins, bascule vers le néant avec son cortège de souffrances, comme un point de passage obligé. La guérison peut être au rendez-vous mais la mort n’est jamais très loin dans le microcosme des urgences. A l’extérieur, ce sont les copains, les rencontres, ces moments futiles autour d’une bière ou d‘une vodka, à évoquer le temps qui passe, les choses de la vie et les souvenirs qu’on égrène avec leurs joies, leurs regrets, leurs remords, ces moments aussi où on frôle le danger au point d’envisager son propre saut dans le néant avec cette intuition que mourir est peut-être une choses simple.

    Nous sommes mortels mais sous nos latitudes nous choisissons de vivre sans penser à la mort, un peu comme si elle n’existait pas, au point que souvent elle survient à notre grand étonnement. La mort frappe sans logique, malgré les efforts pour retenir la vie, malgré les larmes et il faut accepter son verdict parce que telle est notre condition humaine.

    Recueil de nouvelles courtes qui constitue de premier ouvrage publié de Philippe Volard, annoncé bizarrement sur la couverture comme un roman, agréable à lire, avec des accents poétiques parfois malgré les angoisses et thème traité. C’est une plongée dans notre quotidien de plus en plus violent qui parle de souffrance, de demande de soins autant que de compréhension qui remet en cause le vivre ensemble autant que toutes les affirmations lénifiantes sur notre passage sur terre, c’est aussi une façon d’attirer l’attention sur les urgentistes, leur devoir, leur volonté de sauver, leurs difficultés.

     

     

     

     

  • La couleur des choses - Martin Panchaud

    N°1853 – Mars 2024.

     

    La couleur des choses – Martin Panchaud – ça et là.

     

    Il y en a comme cela qui sont nés sous une mauvaise étoile. C’est un peu le cas de Simon, un jeune anglais de 14 ans, pas vraiment gâté par la nature, pas parce qu’il est gros, pas parce qu’il est tombé dans une famille aux fins de mois difficiles où sa mère vivote comme elle peut en faisant des gâteaux pour les autres mais un peu parce que son père qui ne pense qu’aux courses y consacre tout son argent. Comme si cela ne suffisait pas il est en butte aux harcèlements de ses copains de quartier qui lui imposent tout un tas de corvées et d’humiliations pour le plaisir de s’affirmer. Un peu par hasard, il croise une diseuse de bonne aventure qui lui dévoile un avenir immédiat un peu inattendu en lui dévoilant les chevaux gagnants de la prestigieuse course du Royal Ascot. Tenté par l’aventure, il dévalise les économies de son père et gagne le gros lot, 16 millions de livres quand même, largement de quoi voir venir et surtout d’avoir l’impression que ses ennuis touchent à leur fin. Que nenni ! D’abord parce qu’il est mineur et ne peut toucher son argent qu’avec la signature d’un de ses parents mais surtout parce qu’il est maintenant une proie facile, que sa mère agressée tombe dans un coma profond et que son père disparaît et surtout qu’il ne manque pas de gens bien intentionnés pour vouloir s’approprier son ticket gagnant. A cette occasion au moins apprend-t-il à mieux connaître la nature humaine ! Et comme si cela ne suffisait pas il tombe dans une sorte de maelstrom où des révélations inattendues vont lui être faites qui vont bouleverser sa vie alors qu’il ne perd pas de vue son projet de sauver sa mère hospitalisée. Cette quête va durer sept longues années, le temps de devenir majeur et de croiser une baleine dont on se demande ce qu’elle vient faire dans cette histoire et qui va l’aider à se tirer du mauvais pas dans lequel cette fabuleuse somme d’argent gagnée l’a précipité. L’épilogue ne ressemble pas vraiment pour lui à un « happy end » sauf si on considère que si l’argent ne fait pas forcément le bonheur, il peut peut-être y contribuer.

     

    J’ai eu un peu de mal au début à entrer dans cette histoire, peut-être à cause d’un manque relative d’originalité dans le scénario, mais plus sûrement parce que la présentation différait quelque peu de ce à quoi je m’attendais. Ce livre est classé parmi les BD mais les vignettes, les bulles et la présentation traditionnelle du « neuvième art » manquaient. A leur place ce sont des images vues de haut, un peu comme si le lecteur surplombait cette aventure, les personnages à ce point stylisés qu’il ne sont matérialisés que par de petits cercles colorés d’où Les expressions, notamment du visage et du corps sont absentes. Il y a même des explications techniques, pleines de détails inutiles qui égarent le lecteur. Et pourtant, plus rapidement que je ne l’aurait pensé, je suis entré dans cette histoire un peu rocambolesque et pas vraiment drôle.

    Alors avons nous affaire à une révolution de la BD . Pourquoi pas ? Les choses, dans ce domaine aussi sont susceptibles d’évolution.

     

     

     

     

  • Le vice consul - Marguerite DURAS

    N°1851 – Mars 2024.

     

    Le vice-consul – Marguerite Duras- Gallimard.

     

    Ce roman est raconté par un narrateur anonyme et par l’écrivain Peter Morgan mais c’est avant tout une galerie de portraits. Nous sommes à Calcutta en 1930 au début de la mousson et l’ombre d’une mendiante plane sur tout ce récit. Cela correspond à un épisode obsédant dont Marguerite Duras a été le témoin dans sa jeunesse, la vente de son enfants par une femme trop pauvre pour le nourrir. La mendiante se mêle aux lépreux de Calcutta où se termine son long et misérable voyage à pied.

    Le vice-consul ensuite, c’est à dire le consul en second , Jean-Marc de H., individu solitaire, précédemment en poste à Lahore, déplacé à Calcutta dans l’attente d’une nouvelle affectation. Cette mesure, de nature disciplinaire, lui a été imposée pour avoir ouvert le feu sans raison sur des lépreux dans les jardins de Shalimar. Il a reconnu les faits mais ne les explique pas. L’ambassadeur Stretter est en charge de ce dossier difficile que défend sans grandes convictions Charles Rossett.

    Personnage mystérieux que ce vice-consul, esseulé certes mais surtout différent des autres européens dans cette région de l’Asie. Il parle beaucoup, surtout quand il est saoul et prétend être vierge, c’est à dire que malgré ses quarante ans il n’a jamais touché une femme. Il est surtout fasciné par Anne-Marie Stretter, l’épouse de l’ambassadeur de France. Je me suis demandé pourquoi cette femme était à ce point fascinante. Plus jeune que son mari qui était conciliant, elle le suivait dans ses différents postes et sa situation d’épouse lui donnait une aura particulière qui s’ajoutait à sa beauté et à son maintient qui la faisaient être le point de mire de tous les hommes. Ils la regardaient avec l’envie de la posséder parce que c’est souvent ainsi que réagissent les mâles. Ils le faisaient d’autant plus aisément que sa réputation la précédait, celle d’une femme qui, lorsqu’elle croisait un homme jeune et inconnu, n’avait de cesse que de le mettre dans son lit pour une unique étreinte, une femme libre face à un mari complaisant et résigné, écrivain frustré qui a cessé d’écrire sur les injonctions de son épouse, désireuse sans doute qu’il ne lui vole pas la vedette, d’autant que ses rides commencent à se voir sous le fard et que, l’ennui s’insinue dans sa vie malgré ses toquades et les réceptions arrosées de l’ambassade. Il a obéi parce qu’il est désireux de la garder auprès de lui pour le rassurer. C’est la deuxième femme de ce roman et elle entretient cette cour autour d’elle. Cela la flatte d’être ainsi entourée d’hommes. C’est donc de cette femme que le vice-consul a entraperçue de loin au début et dont il est épris mais une bonne dose de timidité le fait se tenir loin d’elle qui attendrait sûrement autre chose à l’exception d’une danse. Il s’en tiendra au fantasme qu’elle lui inspire, en souffrira sans pouvoir faire autrement et pourtant il a une réelle attirance pour elle. Pour ma part je le tiens pour un personnage relativement secondaire contrairement à ce que le titre laisserait à penser. Il est, administrativement un agent secondaire ce qui répond à son rôle auprès d’Anne-Marie. Pour moi le vrai personnage de ce roman est Anne-Marie Stretter, à la fois complexe et contradictoire qui est entourée d’une sorte de halo de mystère puisqu’à son sujet on ne sait pas autre chose que des on-dits..

    Charles Rossett est un jeune fonctionnaire nouvellement arrivé et qui, évidemment fait partie des adorateurs d’Anne-Marie et deviendra comme d’autres peut-être un de ses éphémères amants ? De cela nous ne sauront rien tout comme de cette sordide affaire qui a valu au vice-consul son déplacement à Calcutta. Il devrait sans doute y avoir une enquête judiciaire mais on n’en parle même pas. Tout cela m’a laissé un peu sur ma faim tout comme le style que je ne goûte guère. C’est sans doute l’émanation des thèmes chers au « Nouveau roman » qui a voulu remettre en cause les bases traditionnelles du roman classique.

  • Le premier homme - Albert Camus

    N°1849 – Mars 2024.

     

    Le premier homme – Albert Camus- Gallimard.

     

    C’est à la fois le type même du roman autobiographique qui met cependant en scène un personnage, apparemment différent de l’auteur et une œuvre inachevée qui laisse le lecteur sur des interrogations et des regrets pour ce qu’il ne lira pas.

    Cela commence par la visite de Jacques Cormery 40 ans, sur la tombe de son père mort à 19 ans en 1914 sur le front de la Marne et la prise de conscience que cet homme est définitivement plus jeune que lui (Albert Camus à fait cette visite sur la tombe de son père, Lucien, mort en 1914). Jacques grandit dans une famille pauvre, sans père, avec pour compagne de chaque jour la misère. Les membres de ce foyer sont analphabètes et c’est grâce à son instituteur qui lui donne des cours particuliers gratuits pour lui permettre d’obtenir l’examen des bourses, qu’il peut accéder au lycée, aux études qui sans cela lui auraient été interdites, et devenir l’écrivain nobélisé (Albert Camus, après son prix, dira toute la reconnaissance qu’il a à son vieil instituteur) alors qu’il était destiné à gagner sa vie. C’est avec lui que les livres entrent pour la première fois dans ce logement où personne ne sait lire.

    Ce manuscrit aurait peut-être été à l’origine d’une saga familiale, d’une grande fresque littéraire qui, compte tenu de son parcours personnel, ne pouvait être que passionnant. Ce texte, Albert Camus le portait en lui depuis longtemps et on le retrouva dans ses bagages lors de son accident mortel en 1960. Après la révolte de « La peste » et l’absurde de « L’étranger », au-delà de ses prises de positions philosophiques et politiques, il souhaitait rendre hommage à sa famille et à ceux qu’il aimait. Il ne sera publié qu’en 1994 par sa fille après un travail minutieux de déchiffrement. Il est divisé en deux parties, « la recherche du père », très travaillée et une deuxième « le fils ou le premier homme », qu’il n’a pas eu le temps d’approfondir. Il y a la beauté de la phrase, la pertinence des remarques, du témoignage, la beauté des paysages de ce pays qui était le sien et la volonté d’y vivre avec les arabes malgré les différences sociales entretenues. Les souvenirs de son enfance algérienne émaillent ce livre, les senteurs les descriptions de son quartier pauvre où Français et arabes vivaient en bonne intelligence, son premier salaire parce que sa grand-mère tyrannique avait exigé qu’il travaillât pendant les vacances d’été pour soulager la misère de ce foyer, ses rares loisirs, la plage et le foot dont il est un ardent adepte, ses premiers émois amoureux, la maladie, mais aussi du début des hostilités, les attentats, les souffrances, le désespoir, la présence de l’armée dans les rues, les atrocités, l’éternelle lutte de l’homme contre ses semblables... Ce qui m’a aussi ému ce sont ces mots illisibles qui gardent pour toujours leur mystère, mais aussi les annexes, des bouts de phrases, des idées à jamais suspendues dans le néant. Il y aurait mis des mots, délivré un message, une analyse claire. Il aurait créé des personnages, leur aurait insufflé une vie de papier jusqu’à être dépassé par eux, par leur liberté d’agir. Il aurait fait l’historique minutieux de ce pays confisqué par la France qui réserva ses terres les plus stériles et hostiles aux chômeurs et aux révolutionnaires de 1848, jetés dans l’Histoire et dans ce pays qu’ils mirent en valeur, Il aurait parlé de l’Algérie son pays qu’il aimait, qui aspirait à sa liberté légitime et aux déchirements inévitables provoqués par cette lutte. Il aurait approfondi ce mystère de lui-même, de celui qui était « obscur à soi-même ». Il aurait écrit pour lutter contre l’oubli parce que l’écriture est le plus sûr moyen de lutter contre l’amnésie qui caractérise tant la nature humaine. De même qu il a évoqué son père, cet inconnu, il aurait écrit pour sa mère qui parlait peu et ne savait pas lire, peut-être la seule femme qu’il ait jamais aimée, il aurait parlé de la vie et surtout de la mort qui nous attend tous sans que nous sachions ni quand ni comment elle viendra à nous…

    Je retiens aussi ces quelques mots jetés sur le papier, figurant en annexe et que je choisis de lire comme prémonitoires «  Le livre doit être inachevé ».

     

     

  • La vie matérielle - Marguerite DURAS

    N°1848 – Mars 2024.

     

    La vie matérielle – Marguerite Duras- Gallimard.

     

    La quatrième de couverture m’interpelle. L’auteure nous présente ce livre comme n’en étant pas un. D’ordinaire, quand je choisis un ouvrage, j’aime qu’il ait du sens, mais après tout pourquoi pas et j’aime aussi beaucoup être étonné.

    Au fil de ma lecture je m’aperçois que Marguerite Duras nous parle surtout d’elle à travers un texte confié à Jérôme Beaujour. Pourquoi pas et nombre d’écrivains de renom tels que Philippe Besson, Patrick Modiano, Annie Ernaux, ces deux derniers nobélisés, n’ont pas fait autre chose. Le danger est bien évidemment le solipsisme de l’ écrivain, mais bien peu ont échappé à ce travers. J’ai donc lu ce livre qui n’en est pas un, cette « vie matérielle », cet « aller et retour entre moi et moi, entre vous et moi-même » comme elle le dit elle-même.

    L’ouvrage refermé, il m’a semblé que je venait de lire un amalgame de textes courts qui correspondent à des moments de sa vie, de ses réflexions, une sorte de journal si on veut le caractériser ainsi et qui emprunte à ce mode d’expression informatif son style brut sans beaucoup de recherches littéraires. Un peu en vrac, elle nous parle donc d’elle, de ses livres, le l’alcool, de l’Indochine, de la douleur, de la mort, de la solitude, de l’écriture et de des paradoxes de cet exercice, de l’inspiration et de ses manifestations, de l’intimité qui existe entre un auteur et les personnages qu’il a crées et qu’un lecteur, même attentif ne pourra jamais connaître. Elle évoque le souvenir des ses amours, de ses amants, dont évidemment Yann Andréa, de ses films, des maisons où elle a habité, de sa mère, des écrivains qu’elle a connus et d’autres qu’elle a admirés, des hommes et des femmes, du désir, du fantasme, de sa folie aussi. J’ai eu l’impression qu’elle voulait tout dire d’elle, ne rien cacher, un peu comme si elle ressentait ce besoin de se confier… ou de parler d’elle tout simplement, comme s’il était nécessaire que son lecteur soit informé de tout ce qui la concerne, jusque dans les moindres détails … ou peut-être une volonté d’ajouter un titre supplémentaire à sa bibliographie personnelle…

    Je ne suis pas un admirateur inconditionnel de Marguerite Duras mais je la lis par curiosité, pour pouvoir m’en faire une idée parce qu’elle fait partie du paysage littéraire.

     

  • Histoire de Jérusalem - Vincent Lemire

    N°1847 – Mars 2024.

     

    Histoire de Jérusalem – Vincent Lemire- Christophe Gaultier – Marie Galopin - Les Arènes BD.

     

    C’est l’épopée, racontée par un olivier, d’une petite bourgade, fondée il y a 4000 ans, presque dépourvue d’eau et à l’écart de tout qui, après avoir subi des dominations étrangères multiples et violentes va devenir une ville de légende, lieu géométrique de l’imaginaire humain et des fantasmes religieux. Ville Sainte où les religions, polythéistes mais surtout monothéistes, vont se tolérer puis s’affronter, capitale discutée d’une terre ancestrale retrouvée et contestée par ses voisins qui, depuis la naissance d’Israël en 1948 n’a engendré que la guerre, les attentats, le terrorisme, l’annexion sauvage de territoires, la volonté mutuelle de destruction alors qu’elle aurait dû être vouée à la tolérance, à la paix et à la cohabitation mutuelle. La politique, les croyances religieuses, l’incompréhension, le constant recours à la domination violence en font une ville constamment sous tension où tout est possible.

    C’est un un peu une gageure de s’attaquer à un tel sujet mais ce livre est à la fois riche d’enseignements et de remarques d’autant qu’ils sont exprimés par un olivier, arbre qui à la fois défit le temps, symbolise la paix et apporte la richesse. Les références y sont nombreuses et justifient l’argumentaire développé. Le fait d’avoir choisi la BD colorée le rend plus attractif qu’un texte simplement imprimé et lui donne une dimension pédagogique incontestable ; Le dessin est tout à fait expressif.

     

  • Dix heures et demie du soir en été - Marguerite DURAS

    N°1846 – Mars 2024.

     

    Dix heures et demie du soir en été – Marguerite Duras – Gallimard.

     

    Pierre, Maria, leur fille Judith et Claire, l’amie du couple sont en route pour l‘Espagne à destination de Madrid. En chemin ils font halte dans une petite ville à cause de la chaleur. Au bar de l’hôtel où ils sont descendus, il n’est question que du crime qui vient d’être commis : Rodrigo Palestra a tué sa femme en même temps que Tony Perez et a disparu. On comprends très vite qu’il s’agit d’un crime passionnel parce que la femme de Rodrigo n’était pas ce qu’on appelle un modèle de fidélité et de vertu. Maria écoute cette histoire pendant l’orage tout en sirotant de la manzanilla. On ne tarde pas à apprendre que Pierre et Claire sont amants et que Maria connaît cette liaison. Jusque là il n’y a pas vraiment d’originalité. Était-ce la nuit, la pluie chaude de l’orage, les verres d’alcool, Maria croit reconnaître la forme d’un corps sur le toit en face de l’hôtel et s’imagine que c’est celui du meurtrier. Demain il sera trop tard et il sera pris . Dès lors elle qui ne dort pas se met en tête de le sauver des patrouilles qui le cherchent, de l’aimer peut-être ? Un adultère avéré contre un autre fantasmé. Elle erre dans la ville, l’aide à en sortir.

    j’ai apprécié les descriptions, les effets de l’alcool sur Maria, les étapes de son inconscience, de son rêve fou, de sa complicité complexe avec Pierre et Claire, de la chaleur, de son attirance pour l’inconnu, le danger, de la fin d’une histoire d’amour et de la prise de conscience d’une autre inconsciemment refusée et peut-être déjà ancienne, vouée sans doute elle aussi à l’échec, parce que les choses ne sont pas immuables, Pour le reste...

  • L' amante anglaise - Marguerite DURAS

    N°1845 – Mars 2024.

     

    L’amante anglaise – Marguerite Duras – Gallimard.

     

    Le roman s’inspire d’une histoire vraie malgré tout assez classique, une femme qui assassine son mari. Ce qui l’est moins c’est qu’elle le dépèce et précipite les restes dans les trains du haut d’un viaduc. Ici le ce thème est un peu transformé et tourne autour de trois personnages, Claire Lalanne qui assassine sa cousine Marie-Thérèse Bousquet, une sourde et muette qui sert de domestique au couple qu’elle forme avec son mari, Pierre, et à l’insu de ce dernier.

    D’emblée Claire se dénonce comme l’assassin et est donc arrêtée. On sait donc depuis le début qui a tué, reste à savoir pourquoi. Le roman cherche une réponse à cette question à travers trois entrevues. Un tiers, journaliste ou plus sûrement policier, interroge Robert Lamy, le patron du bistrot de Viorne, le village où vivent les Lalanne, sur les relations du couple avec Marie-Thérèse. Un autre entretien a lieu entre ce tiers et Pierre cherchant à cerner la personnalité de Claire qu’il considérait comme une folle et d’expliquer son geste, un troisième se fait avec Claire. De ces trois investigations il ne ressort vraiment rien si ce n’est une relation amoureuse ancienne et passionnée entre Claire et un homme et qu’elle regrette.

     

    Je ne me suis pas passionnée pour ce roman, tout entier dialogué. Ce que je retiens c’est l’échec du mariage qui débouche sur la solitude des époux et la folie de Claire. Je n’ai pas compris le titre non plus, si ce n’est le jeu de mots (la menthe anglaise – l’amante anglaise !)

     

  • C'est tout - Marguerite DURAS

    N°1844 – Mars 2024.

     

    C’est tout– Marguerite Duras – P.O.L.

     

    Ce petit livre assez déroutant est dédié à Yan Andrea qui fut son dernier compagnon. C’est un ensemble de textes datés d’octobre 1994 à août 1995 rédigés en partie à son domicile parisien, en partie à Neauphle-le-château. C’est soit un dialogue entre Marguerite Duras et Yan Andrea Steiner avec une alternance de vouvoiement et de tutoiement, et un monologue un peu décousu. Au cours de leurs échanges, elle mentionne son prochain livre où elle parle « d’un homme de 25 ans tout au plus, c’est un homme très beau ». « Vous devenez beau, je vous regarde, vous êtes Yan Andrea Steiner ». Elle parle de la beauté de ses mains et c’est un détail auquel elle paraît particulièrement sensible et qui revient notamment dans « L’amant de la Chine du Nord ». Il s’agit probablement de lui puisqu’elle lui consacre effectivement un livre « Yan Andrea Steiner »

    Ce que je retiens c’est la déclaration d’amour qu’elle fait à cet homme, un écrivain plus jeune qu’elle, malgré ou peut-être à cause de leur trente-huit ans de différence. « J’ai voulu vous dire que je vous aimais. Le crier, c’est tout » un peu comme si, comme le suggère le titre, tout était dit ainsi. Elle souhaite sa présence auprès d’elle « J’espère te voir à la fin de l’après-midi », une présence sensuelle qui n’a rien de platonique « Donne-moi ta bouche », « Caressez-moi, venez dans mon visage avec moi, vite, venez »,  « Viens dans mon visage », comme s’il y avait urgence. Il est sa source d’inspiration « Tout a été écris par toi, par ce corps que tu as » Avec un regret cependant « Ne pas pouvoir être comme toi, c’est un truc que je regrette ». Il sera son dernier amant et c’est lui qu’elle chargera de son « testament littéraire ». Son œuvre est en effet une préoccupation pour elle et la trace qu’elle laissera, même si apparemment elle s’en défend « Vanité des vanités;Tout est poursuite du vent », « C’est moi la poursuite du vent ».

    L’écriture fait essentiellement partie de sa vie non seulement parce que c’est son métier mais parce qu’elle ne pourrait pas vivre pleinement sans elle « Quand j’écris je suis de la même folie que dans la vie », « Écrire c’est à la fois se taire et parler » malgré tout, malgré la solitude « Je suis seule », la souffrance, les larmes. C’est qu’à travers Yan elle mesure pour elle le temps passé et l’imminence de la mort qu’elle attend et qu’elle craint. Elle se raccroche à ses courtes lettres comme si les mots tracés sur le papier étaient entre eux un lien, un baume «  Viens dans ce papier blanc, avec moi » , elle sent l’imminence de la mort et décédera le 3 mars 1996. Elle fait allusion à son roman « La maladie de la mort », elle note « Je suis au bord de la date fatale » et tout au long de ce recueil cette crainte devient lancinante. Elle y mêle ses souvenirs de Chine, de ses amants, un peu comme si, à l’approche de la mort toute sa vie revenait à sa mémoire.

    La mort est une obsession pour elle mais ce que je retiens c’est l’amour qui la lie à Yan Andrea où se mêlent sensualité, écriture, passion, solitude et influences artistiques réciproques. .

     

  • C'est tout - Marguerite DURAS

    N°1844 – Mars 2024.

     

    C’est tout– Marguerite Duras – P.O.L.

     

    Ce petit livre assez déroutant est dédié à Yan Andrea qui fut son dernier compagnon. C’est un ensemble de textes datés d’octobre 1994 à août 1995 rédigés en partie à son domicile parisien, en partie à Neauphle-le-château. C’est soit un dialogue entre Marguerite Duras et Yan Andrea Steiner avec une alternance de vouvoiement et de tutoiement, et un monologue un peu décousu. Au cours de leurs échanges, elle mentionne son prochain livre où elle parle « d’un homme de 25 ans tout au plus, c’est un homme très beau ». « Vous devenez beau, je vous regarde, vous êtes Yan Andrea Steiner ». Elle parle de la beauté de ses mains et c’est un détail auquel elle paraît particulièrement sensible et qui revient notamment dans « L’amant de la Chine du Nord ». Il s’agit probablement de lui puisqu’elle lui consacre effectivement un livre « Yan Andrea Steiner »

    Ce que je retiens c’est la déclaration d’amour qu’elle fait à cet homme, un écrivain plus jeune qu’elle, malgré ou peut-être à cause de leur trente-huit ans de différence. « J’ai voulu vous dire que je vous aimais. Le crier, c’est tout » un peu comme si, comme le suggère le titre, tout était dit ainsi. Elle souhaite sa présence auprès d’elle « J’espère te voir à la fin de l’après-midi », une présence sensuelle qui n’a rien de platonique « Donne-moi ta bouche », « Caressez-moi, venez dans mon visage avec moi, vite, venez »,  « Viens dans mon visage », comme s’il y avait urgence. Il est sa source d’inspiration « Tout a été écris par toi, par ce corps que tu as » Avec un regret cependant « Ne pas pouvoir être comme toi, c’est un truc que je regrette ». Il sera son dernier amant et c’est lui qu’elle chargera de son « testament littéraire ». Son œuvre est en effet une préoccupation pour elle et la trace qu’elle laissera, même si apparemment elle s’en défend « Vanité des vanités;Tout est poursuite du vent », « C’est moi la poursuite du vent ».

    L’écriture fait essentiellement partie de sa vie non seulement parce que c’est son métier mais parce qu’elle ne pourrait pas vivre pleinement sans elle « Quand j’écris je suis de la même folie que dans la vie », « Écrire c’est à la fois se taire et parler » malgré tout, malgré la solitude « Je suis seule », la souffrance, les larmes. C’est qu’à travers Yan elle mesure pour elle le temps passé et l’imminence de la mort qu’elle attend et qu’elle craint. Elle se raccroche à ses courtes lettres comme si les mots tracés sur le papier étaient entre eux un lien, un baume «  Viens dans ce papier blanc, avec moi » , elle sent l’imminence de la mort et décédera le 3 mars 1996. Elle fait allusion à son roman « La maladie de la mort », elle note « Je suis au bord de la date fatale » et tout au long de ce recueil cette crainte devient lancinante. Elle y mêle ses souvenirs de Chine, de ses amants, un peu comme si, à l’approche de la mort toute sa vie revenait à sa mémoire.

    La mort est une obsession pour elle mais ce que je retiens c’est l’amour qui la lie à Yan Andrea où se mêlent sensualité, écriture, passion, solitude et influences artistiques réciproques. .

     

  • L'amant de la Chine du nord - Marguerite DURAS

    N°1842 – Mars 2024.

     

    L’amant de la Chine du Nord– Marguerite Duras – Gallimard.

     

    Ce roman aurait été écrit en 1991 par Marguerite Duras après l’adaptation cinématographique qu’elle juge décevante par jean-Jacques Annaud de « L’amant » qui lui valut le prix Goncourt en 1984 et un succès mondial. C’est donc en quelque sorte une sorte de rectification qui apporte des précisions en vue d’un éventuel autre film avec des annotations précises pour sa réalisation.

    Après de longues années passées, quand la vie avait repris son cours, il y avait eu cette communication téléphonique, ces quelques mots lointains de cet amant pleins de regrets, d’amour pour elle, cet oubli impossible . Ainsi veut-elle évoquer sa première histoire d’amour, celle qu’on n’oublie jamais. Ce sera « L’amant », le film d’un autre, puis ce livre. Elle est « l’enfant » et lui n’a pas de nom, sans doute pour insister sur l’aspect transitoire de cette aventure.

     

    Elle se rend à Saïgon pour ses études et relate sa rencontre avec le Chinois élégant et plus vieux qu’elle, sur le bac qui traverse le Mékong, elle se décrit comme une jeune fille de seize ans, pauvre mais insolente, qui a des relations difficiles avec sa mère, un peu délaissée par elle. Il y a ce « coup de foudre » du Chinois qui la voit pour la première fois, l’accompagne dans sa belle voiture, la séduction rapide qui les amène dans sa garçonnière mais cela ne se résume pas à une longue aventure amoureuse et sensuelle. C’est le début de leur histoire et du désir réciproque qui les animent et qu’ils s’avouent. On apprend cette liaison parce évidemment tout se sait mais il n’y a pas de scandale parce que la mère est appréciée, reconnue par tous comme une bonne institutrice, généreuse, humaine. Il y a une grande complicité et une tolérance autour de cette relation autant au lycée qu’à la pension. Elle manque les cours et découche pour rester avec lui et il y a autour de cette relation une grande tolérance, voire une forme de complicité. Elle se confie à Hélène, une élève de la pension pour qui elle nourrit une passion amoureuse.

    Ils ne font pas que s’aimer, ils parlent d’eux librement, rient ensemble, se racontent leur histoire, évoquent l’avenir quand ils seront séparés. Ils le savent parce qu’en Chine il y a des traditions autour du mariage. Son amant est fiancé à une jeune fille plus jeune, ailleurs et qu’il doit épouser sinon il perd sa généreuse dot et son père le déshérite, et puis un Chinois n’épouse pas une blanche. Elle devra repartir pour la France qu’elle ne connaît pas, tourner la page. Leur amour est sans lendemain, mais ils s’aiment. Dès lors les relations prennent un tour nouveau. Il y a des rencontres cordiales du Chinois avec la mère, ensemble ils parlent de l’amour qu’il porte à sa fille, de la souffrance et de la solitude qu’il ressent face à l’impasse de cette relation et que les larmes partagées, souvent versées, n’adoucissent pas, la peur pour la fille de tomber enceinte de son amant autant que l’espoir un peu fou d’avoir un enfant de lui pour peser sur:leur histoire, la prise en compte de la sordide misère de la famille, la volonté du Chinois de l’aider sans l’humilier, des projets d’aide financières pour le rapatriement. Et ce malgré le fils aîné plus intéressé que jamais. I ,

     

    Donc beaucoup de différences par rapport au film qui n’était qu’une adaptation du roman, lui-même riche en nuances. Il y a l’ambiance, l’étude des personnages, les relations qui se tissent entre eux .Elle décrit l’atmosphère familiale dans cette école française au sud de l’Indochine en 1930. Le père est mort, sa figure est à peine esquissée, la mère, perturbée, désabusée, désespérée vivote comme elle peut, se méfie de son fils aîné Pierre, son préféré, imprévisible, cupide, voleur, profiteur et même violent et qu’elle songe à faire rapatrier. La préférence de la fille va à Paulo, l’autre fils plus jeune mais aussi à Thanh, le chauffeur dévoué à qui ce livre est dédié. Elle l’aime d’un amour authentique, impossible aussi. Tous sont plus ou moins destinés à terme à quitter ce décor .

    Il y a toujours cette obsession de la mort qui me paraît prégnante dans ses romans, comme une fatalité parce que nous sommes mortels mais aussi une attirance face aux échecs de la vie, comme si elle devenait insupportable, parce qu’on ne peut pas revenir en arrière. Face à cet amour authentique et sans issue elle est la seule solution. La figure du père mort est lointaine, la mère préférerait que son fils aîné ne soit plus là mais son départ vers la métropole est pour elle un peu sa mort. Elle l’aime mais il met en péril le fragile équilibre de cette famille. Le Chinois voudrait bien que son père meurt...Le roman se termine sur le suicide d’un jeune passager, en haute mer.

    Ce que je retiens dans ce livre c’est la volonté d’écrire ce pan de son histoire personnelle, parce qu’écrire c’est témoigner, c’est aussi  un bonheur fou parce que la poésie y est mêlée, c’est à la fois un plaisir, une souffrance, une nécessité, peut-être une absurdité mais c’est aussi une victoire sur la mort.

     

    J’ai longtemps, à titre personnel, nourri, une sorte de rejet de l’œuvre de Marguerite Duras. Cette relecture attentive me la présente sous un jour différent qui n’exclut cependant pas certaines incompréhensions.

     

     

  • Moderato cantabile - Marguerite DURAS

    N°1842 – Février 2024.

     

    Moderato cantabile – Marguerite Duras – Les éditions de Minuit.

     

    « Moderato cantabile » (Chantant et modéré), c’est l’annotation musicale qui figure sur la partition que le jeune fils d’Anne Desbaresdes travaille pendant les cours privés de piano que lui dispense Mlle Giraud. L’enfant, malgré son grand talent s’obstine à ne pas comprendre le sens de cette note parce qu’il n’aime pas jouer. Il est toujours accompagné par sa mère, l’épouse du directeur des « Fonderies de la Côte » qu’on aperçoit dans ce quartier du port. Elle mène une vie bourgeoise et désœuvrée dans un secteur résidentiel à l’autre bout de la ville et vient à pied. L’appartement de Mlle Giraud est situé dans un immeuble au bas duquel il y a un café fréquenté par les ouvriers et les marins. Il fait beau et les fenêtres sont ouvertes. Lors d’une séance on entend un cri venant de l’estaminet, une femme vient d’y être assassinée et l’homme, son amant, qui l’a tuée est allongé sur elle. Il est embarqué par la police. Le lendemain Anne revient dans ce café après le cours et y rencontre un inconnu, Chauvin, qui la connaît ainsi que la maison où elle vit. Ils parlent du crime et l’inconnu prétend savoir la raison qui a déterminé la victime à demander à son assassin de la tuer. Apparemment cela intéresse Anne qui reviendra souvent rencontrer Chauvin avec qui elle se met à boire. Je m’attendais à une intrigue policière qui, sous la plume d’un grand écrivain, n’aurait pas manqué d’intérêt, mais ça s’arrête là.

    Plus ils se rencontrent, plus Chauvin tient à Anne des propos personnels voire intimes sur sa maison, ses souvenirs, sa vie. On comprend qu’il a été ouvrier aux Fonderies et peut-être davantage. Il se rapproche d’elle, elle rentre de plus en plus tard chez elle sans que son mari, bizarrement absent, ne s’en offusque. Un soir où elle doit donner une réception chez elle, elle y arrive en retard et complètement ivre. Le lendemain elle retrouve Chauvin et apparemment choisit, malgré son appréhension, de quitter sa vie facile, de partir avec lui , simple passade ou décision définitive ? Cette toquade me paraît vouée à l’échec.

    J’avoue avoir été un peu frustré par cette lecture, non que le style en soit désagréable bien au contraire, les phrases sont d’une lecture facile, mais je m’attendais à autre chose, une intrigue policière ou un roman psychologique autour de cette relation adultère... Il y a certes cette addiction de Duras à alcool qui peut favoriser l’inspiration mais peut être aussi la marque d’une certaine désespérance face à la vie, cette angoisse de la mort qui la hante depuis le décès de son père trahit peut-être une obsession plus intime, la solitude des personnages… Je ne vois rien là de chantant et de modéré.

    Je connais mal le mouvement du «nouveau roman » dont a fait partie Marguerite Duras. Ce court texte en est sûrement une illustration.

    Je souhaite noter ici une impression souvent suscitée par la lecture des romans de Duras. J’aime beaucoup l’ambiance qui se dégage des tableaux d’Edward Hopper et je la retrouve souvent sous sa plume. C’est au moins une compensation.

     

  • L'amour - Marguerite DURAS

    N°1841 – Février 2024.

     

    L’amour – Marguerite Duras – Gallimard.

     

    Le titre est déjà tout un programme, c’est un thème classique qui a nourri l’œuvre d’ écrivains et de poètes depuis la nuit des temps. Il faut cependant se méfier des certitudes. Duras plante le décor sur une plage à marée basse. Un homme est debout, immobile sur un chemin de planches et il regarde la mer, un autre, plus éloigné marche au hasard sur le sable et, sur la gauche une femme est assise, les yeux fermés. On ne peut pas faire plus minimaliste comme décor, énigmatique aussi puisque la ville porte le nom de S.Thala, une ville où la lumière semble s’arrêter. Ils se croisent, se parlent, on finit par comprendre qu’ils se connaissent, qu’ils ont une histoire en commun et que la femme est enceinte. On imagine un triangle amoureux dans une chronologie assez confuse et une absence d’action.

    J’avais déjà lu ce roman il y a de nombreuses années et je n’avais pas aimé à cause du style décousu qui ne me plaît guère et du scenario dont le sens m’avait échappé. Cette relecture ne m’a pas fait changer d’avis. Le livre refermé j’ai eu l’impression d’assister au tournage d’un film surréaliste dont les scènes et les dialogues sont réduits à une grande simplicité avec économie de mots et de gestes. La séquence du début me semble répondre à celle de la fin, avec, entre les deux un rêve que fait la femme. Comme dans un rêve les images se succèdent sans aucune logique. Il est question d’un hall d’hôtel, d’enfants, de prison, d’incendies dans la ville, de murs dont le nombre augmente, d’une lettre jamais envoyée… La constante idée de la mort me paraît en revanche pouvoir s’expliquer par le décès de son père et le vide qu’il a laissé. De même les incendies dans la ville peuvent faire référence à tout ce sa famille a perdu à l’occasion de sa succession et notamment sa maison de Duras destinés aux enfants d’un premier mariage. Quant à l’amour, je n’ai pas bien compris. J’ai consulté Lacan dont je ne suis pas spécialiste qui lie l’amour au hasard (Il écrit la mourre et non l’amour). Si je suis assez d’accord sur la réalité et sur le jeu de mots, ça n’éclaire pas beaucoup mes questionnements sur ce roman.

    Je ne suis pas entré dans cette histoire et j’ai vraiment la désagréable impression d’être passé à côté de quelque chose.

     

     

  • L'été 80 - Marguerite DURAS

    N°1840 – Février 2024.

     

    L’été 80 – Marguerite Duras – Les éditions de Minuit.

     

    A l’invitation de Serge July, alors rédacteur en chef au journal Libération, l’auteure s’engage à rédiger une chronique au cours des mois de juin à août 1980. Après avoir hésité et devant l’insuccès de ses films et son absence de projets, elle accepte ce qui est pour elle une sorte de défit puisque July précise qu’il ne voulait pas qu’elle soit politique mais s’inscrive dans une actualité parallèle. Pour un écrivain qui n’est pas journaliste une telle proposition ne pouvait que la séduire mais son hésitation tenait au fait que l’acte d’écrire est forcément différent pour un chroniqueur et pour un romancier mais surtout peut-être que ses articles, imprimés sur « du papier d’un jour », soient lus puis jetés avec le journal lui déplaisait. Elle avait déjà écrit dans « L’illustration » à son retour d’Indochine et cela lui avait peut-être déplu de voir ses textes ainsi détruits après lecture. Elle a peut-être considéré qu’un texte dû à un écrivain méritait mieux que le destin éphémère d’un quotidien jetable et qu’il ne devait pas être perdu. Elle préféra donc la forme classique du livre et porta son manuscrit complet comportant dix articles aux Éditions de Minuit qui l’éditèrent en 1981, ajoutant du même coup un élément supplémentaire à sa bibliographie personnelle. Je me suis demandé si cette proposition n’arrivait pas à point nommé dans un parcours où l’écriture est une épreuve toujours recommencée. Écrire a toujours fait partie de sa vie mais c’est une discipline exigeante où l’inspiration n’est pas toujours au rendez-vous et qu’un hasard peut opportunément provoquer. C’est un long travail, parfois ingrat, souvent une souffrance et demande de la disponibilité. C’est aussi un besoin vital parce que, en tant qu’écrivain elle ne peut vivre, exister, sans écrire. Cela fait partie de son être. C’est un phénomène étrange que l’écriture, soit elle s’impose à l’écrivain, s’invite à travers sa solitude ou à l’occasion d’une rencontre, soit elle se dérobe à lui, parfois sans raison, parfois parce que les évènements extérieurs sont si révoltants ou si enthousiasmants que cela devient impossible et la page blanche impose son vide. Pourtant l’écriture transcende la mort et c’est un peu une victoire contre elle. Sans lire non plus, parce que les deux actes sont complémentaires et, devant le spectacle de la mer elle lit le livre dont elle nous dit qu’il n’est pas terminé. Alors je l’imagine dans sa maison de Trouville-sur-mer, tout simplement.

    Il y a bien quelques allusions à l’actualité avec des remarques personnelles sur certains chefs d’État, des allusions historiques rapprochées de l’actualité, des mentions d’évènements alternativement rapportés soit comme des faits importants à ses yeux parce que la mort en fait partie, soit comme de simples faits divers et des considérations sur la vie, la banale marche du temps, le quotidien, les espoirs suscités, les pensées personnelles et politiques qu’elle exprime, Elle décrit le spectacle autour d’elle à travers les yeux de David, un enfant en colonie de vacances et cette évocation devient un conte où la Camarde n’est pas absente. Mais l’été c’est les vacances, le soleil, la plage avec ses planches et ses parasols, les estivants, les cerfs-volants, les enfants, le bruit de l’écume du flux et du reflux, la saveur salée des vagues, les rues vides écrasées de chaleur, les pétroliers au large du Havre ...C’est très différent de son Indochine natale, ce n’est pas la même lumière. Ce n’est pas vraiment un monde parallèle mais c’est plutôt une période entre deux parenthèses qu’on refermera à la fin de l’été.

    Ce livres est dédié à Yann Andréa qui fut son dernier compagnon. A la fin du recueil, elle évoque à demi-mots la présence d’un amant auprès d’elle, peut-être lui  ou peut-être pas?

     

    Quand j’ouvre un livre de Marguerite Duras, je le fais toujours avec une appréhension mêlée de méfiance, je ne sais pas trop pourquoi, à cause du style sans doute. Je n’ai pas eu cette impression à la lecture de ce court recueil choisi au hasard. Peut-être une invitation à lire différemment ?

     

     

     

  • Sarah, Suzanne et l'écrivain - Eric Reinhard

    N°1839 – Février 2024.

     

    Sarah, Suzanne et l’écrivain – Eric Reinhardt – Gallimard.

     

    Sarah, architecte, deux enfants, mariée depuis vingt ans est en pleine crise de la quarantaine. De plus on vient de lui découvrir un cancer du sein et elle est en rémission. Elle se sent délaissée par son mari qui s’isole dans une cave de la maison. Elle veut se recentrer sur elle-même, vend ses parts dans le cabinet qu’elle possède et veut devenir sculpteur. Jusqu’à présent elle ne portait pas d’intérêt à l’argent mais elle s’aperçoit que son mari possède la majorité dans le patrimoine familial à son détriment . Il y a explications, promesses de réajustement de la part de son mari, mais rien ne change. Elle décide donc de vivre ailleurs pour provoquer une réaction qui là aussi se retourne contre elle, ses enfants étant adolescents. Sarah s’aperçoit que son départ l’a fait sortir de la vie de cette famille aussi sûrement que si elle était morte de son cancer. Consciente qu’elle n’est plus à sa place dans ce microcosme, elle confie donc l’histoire de sa vie à un écrivain qu’elle apprécie et qui la fait devenir Suzanne, une femme de papier un peu différente d’elle mais qui est en réalité son double. Cette dernière se heurte aux éditeurs qui refusent le manuscrit de son roman ce qui est pour l’écrivain une manière de mêler sa propre vie et de jouer de son côté sa propre partition créatrice se mêlant à ce chassé-croisé entre la fiction et la réalité. Par un jeu de miroirs, le texte passe de Sarah à Suzanne, révélant le travail de création de l’écrivain, un étrange triangle qui est cependant un peu perturbant pour le lecteur qui peut s’y perdre. J’ai personnellement déploré certaines longueurs et ressenti une désagréable impression de décousu par l’absence de transitions entre le personnages des deux femmes .

    Cette construction est originale non seulement avec la technique de mise en abyme mais également avec ce jeu entre réalité et imaginaire qui semble avoir déjà été employé par lui précédemment. J’ai lu ce roman comme celui de l’usure des choses, dans le mariage en particulier quand on prend conscience, le délire amoureux passé, du vrai visage de son conjoint. La lassitude qui en résulte peut s’avérer désastreuse ou s’inscrire dans l’indifférence avec la préservation de ses intérêts personnels et la recherche individuelle d’un centre d’intérêt pour se protéger ou se libérer des contraintes conjugales. C’est une forme de fuite assez inévitable après des années de vie commune. Sarah veut contraindre son mari à changer de comportement face aux violences psychologiques qu’il lui inflige mais je ne suis pas bien sûr que la solution imaginée par Sarah soit une thérapie efficace puisqu’elle l’approche des rive de la folie.L’épilogue m’a un peu rassuré.

  • lA MALADIE DE LA MORT - Marguerite Duras

     

    N°806 – Septembre 2014.

     

    LA MALADIE DE LA MORT - Marguerite DURAS - Les éditions de Minuit.

     

    C'est une sorte de drame intime qui se déroule dans une chambre d'hôtel au bord de la mer entre une femme apparemment payée pour être là, pour se soumettre et un homme, incapable d'aimer et qui lui dicte ses volontés. Dans cette relation à la fois simple et compliquée il y a des rites. Tous les soirs, la femme arrive, se couche nue dans le lit de l'homme et elle s'endort. L'homme la regarde dormir. Ils parlent peu et cette absence de dialogue semble être aussi une règle édictée par l'homme à moins qu'il n'aime que le silence. Il lui arrive de lui faire l'amour mais apparemment c'est sans joie, un peu par hasard et quand la jouissance est au rendez-vous pour elle, il ne veut pas qu'elle le montre ni même qu'elle y fasse allusion. Ils ne savent rien l'un de l'autre et veulent continuer ainsi et l'absence de nom souligne cette notion impersonnelle. Il arrive à cet homme de ne pas la toucher, de la laisser dormir, de la regarder de loin et de pleurer. Il pleure sur lui, sur son incapacité à aimer les autres et les femmes en particulier. Apparemment cette femme n'est pas une prostituée, ou alors nous avons affaire à quelqu’un d’intellectuellement supérieur, mais cette relation est cependant tarifée ce qui ne manque pas d’ambiguïté. Je peux imaginer que cet homme invite cette femme à venir le rejoindre pour assouvir une passion autre que charnelle qui peut parfaitement être de nature fantasmatique ou purement intellectuelle. Quant à elle, l'auteur semble lui conférer un rôle « thérapeutique ». Elle aurait un diagnostique naturel : non seulement elle lui révèle qu'il est atteint de la maladie de la mort parce qu'il lui est impossible d'aimer mais aussi qu'elle a accepté de venir auprès de lui pour l'en délivrer. Cette maladie est mortelle « en ceci que celui qui en est atteint ne sait pas qu'il est porteur d'elle, de la mort. Et en ceci aussi qu'il serait mort sans vie au préalable à la quelle mourir, sans connaissance aucune de mourir à aucune vie » ».  Veut-elle nous dire que la vie est une maladie mortelle ? Nous le savions déjà !

     

    L'homme semble en effet être dans un état psychologique catastrophique et tente sans doute de s'en sortir par cette expérience qui paraît promise à l'échec mais qui est assurément la dernière avant sa mort qu'on peut entrevoir. Il me semble d’ailleurs que les draps dans lesquels repose la femme peuvent signifier une sorte de linceul, le sommeil peut-être regardé comme l'antichambre de la mort, les pleurs répétés de l’homme, évoquer le chagrin inspiré par une perte irrémédiable, la lumière à l'intérieur de la chambre évoquer pourquoi pas la lueur d'un tombeau. J'observe que la mer est noire mais sans majuscule, ce qui peut signifier qu'on est au bord de n'importe quel océan mais surtout que la couleur choisie veut rappeler le deuil. L'élément liquide quant à lui peut évoquer le passage vers autre chose, vers un autre monde que les mythologies ont souvent repris à leur compte. Ainsi l'idée de la mort est-elle incarnée alternativement par l'homme et par la femme mais à un certain moment il désire la tuer parce qu'elle incarne la vie, une vie qu'il ne peut atteindre ou qui se refuse obstinément à lui ! Les indications scéniques de la fin du roman peuvent être ainsi interprétées.

     

    Une partie du texte est écrit au conditionnel surtout quand il s'agit de la femme, de sa conduite face à l'homme. L'auteur y mêle également le présent et interpelle son lecteur, le mettant à la place de l'homme. J'ai eu beaucoup de mal à sentir ce rôle. Quant à la rédaction, elle est hachée, difficilement lisible et ne procure pas, à mon avis une lecture agréable.

     

    Je concède qu'il y a parfois des moments poétiques, surtout quand l'homme regarde avec crainte la nudité de la femme [« Vous regardez cette forme, vous en découvrez en même temps la puissance infernale, l'abominable fragilité, la faiblesse, la force invincible de la faiblesse sans égale »] mais son regard se fait obsessionnel quand il pose avec insistance ses yeux son son sexe et sur ses seins, ce qui trahit une sorte de refoulement. Cela se transforme évidemment en images érotiques mais avec une notion d'impossibilité. D'ailleurs il lui avoue qu'il n'a jamais regardé, désiré ni possédé ni bien sûr aimé une femme avant elle. Elle est en quelque sorte en elle-même une prise de conscience du mal que l'homme porte en lui et quand cela est formulé par elle, la chambre s'éclaire. A partir de ce moment, il y a entre eux une sorte d'échange, d'explication autour du concept de l'amour [« Vous demandez comment le sentiment d'aimer pourrait subvenir. Elle vous répond : peut-être d'une faille soudaine dans la logique de l'univers. Elle dit : par exemple d'une erreur. Elle dit : jamais d'un vouloir »]. Cela étant dit, elle disparaît sans espoir de retour, ne laissant qu'une empreinte froide dans les draps, mais le ciel pour l'homme s'éclaircit comme si le passage de cette femme dans sa vie, y compris dans sa dimension sensuelle et érotique, avait été une révélation et même une libération, une sorte de retour à la vie.

     

    J'avoue que je n'ai jamais beaucoup aimé Marguerite Duras. J'ai toujours refusé de lui trouver du talent au seul motif que la presse spécialisée avait été soudain laudative, surtout après son prix Goncourt. Les romans successifs que j'ai lus d'elle m'ont laissé indifférent, tout comme celui-ci. Je n'ai peut-être rien compris, je suis peut-être passé à côté d'un chef-d’œuvre mais, même s'il peut m'arriver à moi aussi d'être dans un état un peu second, j'avoue qu'une lecture attentive de ce roman ne m'a pas procuré la moindre émotion. Était-ce une étude sur le fantasme masculin, le désir inassouvi, l'impossibilité de conquérir une femme, de la posséder autrement qu'en la payant, un rappel de la supériorité sensuelle et esthétique voire intellectuelle de la femme ? Peut-être ! Si c'était pour nous rappeler que nous sommes mortels, ce n'était pas la peine d'en faire tant. Si c'est pour nous dire qu'elle sentait sur elle l'ombre de la Camarde, là c'est parfaitement respectable, mais ce roman m'a laissé, un peu comme à chaque fois, un goût d'inachevé, de vide, de malaise. C'était sans doute son but ?

  • L'amant - Marguerite Duiras

    N°1838 – Février 2024.

     

    L’amant – Marguerite Duras – Les éditions de Minuit.

    Prix Goncourt 1984.

     

    On a beaucoup parlé de ce roman au moment de sa publication et surtout de son prix Goncourt. J’avais gardé de ce live le souvenir d’une histoire d’amour entre une jolie jeune-fille blanche et un Chinois plus riche et plus vieux qu’elle dans l’Indochine coloniale française. Elle recherche avec lui le plaisir puis part pour la France.

    Cette relecture, quarante ans après, m’a fait voir les choses sous un autre angle, celui d’une fille qui s’oppose en permanence à sa mère qui préfère son frère aîné pourtant plus arrogant et irrespectueux. Le portrait qu’elle en fait le révèle malhonnête, détestable, hypocrite, profiteur et malgré cette réalité leur mère le porte au pinacle. Cette différence flagrante faite entre elle et lui la révolte et l’incite à se libérer de l’emprise maternelle. L’empressement avec lequel elle cède à cet homme rencontré par hasard trouve sans doute en partie son explication. Il me semble que cet aspect du roman avait été quelque peu gommé au moment de sa publication au profit de l’histoire d’amour.

    La famille de modestes instituteurs vit dans la gêne, et cette jeune fille voit dans cette liaison qui va durer un an et demi non seulement l’occasion de découvrir les plaisirs de la chair, de transgresser un interdit, de bousculer un tabou mais également de s’émanciper de cette cellule familiale pleine de haine où elle se sent à l’étroit. Adolescente, elle a longtemps rêvé des hommes que son jeune et joli corps ne laissaient pas indifférents et aussi des femmes qui voulaient séduire et à qui elle voulait ressembler. Elle évoque d’ailleurs des figures de féminines qu’elle a croisées et qui l’ont fascinée. Sa mère avec qui elle a des relations difficiles la destine aux mathématiques alors qu’elle a déjà l’intuition que sa vie sera tournée vers l’écriture ce qui est loin d’emporter l’accord maternel.

    La rencontre avec cet homme qui sera toujours dénommé comme « l’amant ou le Chinois de Cholen » se fait sur le bac qui traverse le Mékong pour aller au collège français de Saïgon. Plus tard c’est aussi ce fleuve qu’elle doit traverser pour la rejoindre dans sa garçonnière. Il y a quelque chose d’initiatique dans ce trajet, une habitude vers le plaisir qu’elle recherche, le passage rituel vers sa nouvelle vie de femme. S’il tombe instantanément amoureux d’elle et si apparemment il le reste malgré les années, il me semble que cet amour n’est pas vraiment partagé par elle qui voit dans cet événement une occasion de connaître ce à quoi elle a toujours rêvé et qui lui manque cruellement, la jouissance, l’amour, l’argent, la reconnaissance. Rapidement la jeune fille devient la maîtresse du Chinois et pour lui elle brave le règlement du collège, elle ment à sa mère, abandonne ses traditionnels vêtements élimés et retaillés pour d’autres plus voyants, mais leur relations a quelque chose d’étrange, faite de silences, de timidité, de tristesse, de larmes, de regrets, de retenues autant que d’élans amoureux. Si c’est pour elle sa première expérience sexuelle, lui au contraire a déjà connu beaucoup de femmes et elle prend conscience qu’elle fait partie de ses nombreuses conquêtes, rien de plus. Il y a entre eux une sorte de trouble né sans doute de leur défaut d’avenir ensemble puisqu’ils savent qu’ils ne pourrons jamais se marier et que cette passade sera sans lendemain. Il obéira à l’injonction paternelle de l’oublier et elle partira pour la France. L’idée de la mort est en permanence présente dans ce texte et tout ceci donne à ce roman une dimension bien différente de ce que le film de Jean-Jacques Annaud avait donné à voir. Marguerite Duras publiera en 1991 « L’amant de la Chine du nord », sorte de texte complémentaire à « L’amant ».

    C’est aussi un livre largement autobiographique où le temps se dilate. Les souvenirs se superposent, compliquant la compréhension. Elle y évoque non seulement des événements antérieurs à cette rencontre mais surtout des détails qui ont suivi son retour en France. Le ton est bien différent surtout quand se mêlent son histoire à celle de sa mère, triste et tragique.

    Marguerite Duras a laissé dans notre littérature une empreinte beaucoup prégnante que nombre de prix Goncourt. Cette relecture ne m’a pas vraiment convaincu à cause du style quelque peu décousu avec pas mal d’analepses et de digressions.

     

     

     

     

     

  • Triste tigre - Neige Sinno

    N°1837 – Février 2024.

     

    Triste tigre – Neige Sinno – P.O.L.

    Prix Femina 2023

     

    De sept à dix-sept ans, dans les années 90, Neige a été violée par son beau-père, elle a porté plainte à dix-huit. Il a avoué, il a été jugé et condamné.

    C’est une confession, une réflexion sur l’inceste, une révolte, mais aussi un texte hybride où l’auteur s‘exprime à la première personne et s’adresse directement au lecteur qu’elle invite à prendre son témoignage avec précaution. Ce n’est en effet ni un récit, ni une fiction, c’est une sorte demande faite au lecteur de se mettre dans sa tête de victime. C’est aussi, un témoignage en forme d’avertissement pour informer et protéger tous les enfants ainsi abusés.

    Elle avoue que très tôt elle a eu l’intuition qu’écrire serait « le centre de sa vie ». Ce livre est aussi une réflexion sur l’écriture, la possibilité et l’impossibilité de l’exercer, l’indispensable temps de la maturation des mots. C’est plutôt sur cet aspect des choses que va ma réflexion. Elle décrit, avec parfois des détails assez sordides, les différentes phases de cette agression et analyse alternativement ce qui se passe dans sa tête et dans celle de son violeur, prenant comme références des ouvrages littéraires, des citations, d’autres exemples de bourreaux, de pervers ; sans négliger ce long et difficile examen, je me suis intéressé davantage à la thérapie qu’elle a choisie pour tenter de se libérer de cette opprobre. Très tôt, à travers un journal intime, d’ailleurs offert par son beau-père, elle a confié au papier ce qu’était son calvaire, mais elle l’a rapidement brûlé. Trente années plus tard, parce que cette forme d’écriture nécessite le temps du recul et du mûrissement, elle a écrit ce livre pour tenter une nouvelle fois de mettre des mots sur ses maux mais aussi de faire enfin éclater son dégoût trop longtemps contenu, en cherchant un sauvetage éventuel dans la littérature. Ce sont les quelques phrases laconiques de la quatrième de couverture où elle confie cet échec qui m’ont décidé à lire ce livre. Les mots, la littérature et l’art en général sont considérés comme une forme d’exorcisme d’un mal-être pour ceux qui peuvent s’exprimer ainsi. Ils se créent une sorte de bulle qu’ils espèrent salvatrice. Pourtant, il arrive souvent que cette démarche incertaine soit si aléatoire qu’elle s’accompagne de l’usage de paradis artificiels et que leur quête débouche sur le suicide. La posture artistique entreprise est donc vaine pour celui qui l’a mise en œuvre, même si elle enfante des chefs- d’œuvres légués à l’humanité. C’est une idée reçue, véhiculée par les médias ou généralement admise dans l’opinion que les mots libèrent. Je n’ai pas vraiment eu ce sentiment ici et j’ai d’ailleurs toujours prétendu le contraire.

    Ce n’est pas seulement une rébellion contre cet homme sans nom. Au procès son beau-père a avoué, ce qui était peut-être une forme d‘expiation mais aussi une stratégie pour peser sur le jury populaire des Assises. La justice est certes passée, il a payé sa dette à la société, cinq ans avec les réductions de peine pour bonne conduite. Ce livre est donc aussi une critique du système pénale et pénitentiaire et la réclusion de son parâtre n’a rien changé pour elle puisque, au terme de sa peine cet homme a refait sa vie, libre et parfaitement capable de recommencer. Quant à elle, cette sanction a donc été sans effet puisqu’elle a tout perdu et portera cela toute sa vie avec la solitude le poids de cette enfance volée.

    II y a certes eu des prix qui ont récompensé cet ouvrage, consacrant sa démarche courageuse et lui ouvrant les portes d’une carrière littéraire renouvelée et prometteuse, mais qu’en est-il de ce livre? Le titre évoque un poème de William Blake et l’auteure dessine un être, son beau-père, au début présenté comme quelqu’un avec « des bons côtés » mais dont l’auteure, au fil de la narration, dévoile le vrai visage, celui d’un prédateur qu’elle souhaite rendre triste par la publication de ce livre, la révélation de sa vraie nature. C’est aussi peut-être une sorte de revanche, une justice personnelle contre le tribunal qui a ses yeux a failli. Les mots prennent leur source dans l’autobiographie mais avec une forte empreinte émotionnelle. Cela induit une écriture apparemment anarchique dans l’architecture du texte mais qui génère une lecture rapide et fluide. C’est difficile d’aborder le thème de l’inceste, longtemps tabou, dans le cadre de la famille qui est un des piliers traditionnels de notre société et qui est censée porter nos valeurs sociales, éducatives, morales, religieuses et qu’on est naturellement porté à la défendre. Pourtant, c’est bien en son sein que se développent d’abord les mensonges les hypocrisies et les trahisons qui ont souvent pour effet, sinon pour but, de détruire l’un de ses membres, évidemment plus vulnérable, surtout s’il s’agit d’un enfant. Elle dénonce également tous ceux dont c’était pourtant le rôle qui n’ont pas su ou pas voulu voir ce qui lui arrivait et la protéger. A ses yeux leur culpabilité éventuelle et de principe n’est pas suffisante.

     

    Un livre est souvent porteur d’un message. Celui-ci ne se contente pas de raconter une histoire, il est un témoignage pour tous les enfants devenus grands qui ont à subir un traumatisme, de nature sexuel ou autre qui peut s’exprimer comme la domination d’un puissant sur un vulnérable, qui a été de nature à leur voler leur enfance. La solitude et la tristesse qui en résulte a de grandes chances de les poursuivre toute leur vie. La lecture d’un tel livre est forcément subjective et ne laisse pas indifférents tous ceux, et ils sont nombreux, qui ont subi une blessure semblable ou différente dans leur enfance.

     

     

     

  • Les jardins d'Allah - Sylvain Tesson

     

    N°1836 – Février 2024.

     

    Les jardins d’Allah – Sylvain Tesson- Phébus.

     

    Arpenteur impénitent de notre vaste monde, Sylvain Tesson, avec ce recueil de quatorze courtes nouvelles se tourne naturellement vers les terres lointaines au-delà de notre horizon, celles de l’Orient, de l’Inde. En fin connaisseur de l’espèce humaine il retisse avec sa plume un univers où l’homme est prompt à voir dans les manifestations du quotidien le plus banal le doigt de Dieu qui intervient dans la vie des pauvres hommes qui le vénèrent. Ainsi s’interroge-t-il, l’air de rien, sur leur crédulité et sur l’absurdité de leur conduite quand celle-ci se met à prendre une dimension religieuse et ainsi à oublier l’élémentaire raison qui devrait gouverner chacun de nos actes. C’est d’autant plus facile qu’une religion est avant tout une somme d’interdits qui sont censés vous procurer une vie éternelle dans « un monde meilleur » dont nul n’est jamais revenu pour en attester la véracité. D’autre part l’imagination humaine est sans limites et quand, pilotée par quelque mystique illuminé ou par un clergé besogneux et intéressé, elle s’aventure dans le domaine religieux, c’est carrément du délire. On voit des miracles partout, des manifestations divines dans les moindres détails de notre vie, ce qui atteste sans le moindre doute l’existence de divinités supérieures auxquelles il convient de croire et qui évidemment méritent notre respect et notre culte sans condition. On y ajoute un peu de mystère, une histoire qui sort du commun, qu’on répète inlassablement depuis des siècles, en y rajoutant éventuellement de temps en temps une petite couche, et le tour est joué. Si d’aventure quelqu’un à l’outrecuidance de remettre tout cela en cause au nom d’une révélation contraire ou d’un simple raisonnement, on le voue aux gémonies et on le fait taire de la plus simple des manières. Les religions ont pour raison d’être l’amélioration individuelle de chacun par l’observation des vertus, la prière, la discipline, l’abstinence, le sacrifice mais elles maintiennent également les différences sociales entre les hommes et évitent que ces inégalités consacrées par la société ne soient bousculées par une éventuelle émancipation. Les différentes confessions, portées au rang de croyances à la fois obligatoires, inattendues et surréalistes, existent entre autre pour canaliser les pulsions humaines dans ce qu’elles ont de criminelles.et ainsi de les modérer voire de les annihiler. Cette fonction morale est louable à condition qu’elle ne soit dévoyée par ceux-là mêmes qui la revendiquent et sont chargés par leur statut de la mettre en œuvre. Le prosélytisme, le fanatisme, la guerre sainte, le djihad, le terrorisme ne sont jamais très loin qui autorisent la violence et la mort alors qu’on s’attend plutôt à de la tolérance. Quant à l’amour physique qui attire un être vers un autre, il vaut mieux ne pas y penser surtout si cette attirance va à l’encontre des principes religieux.

    L’auteur, avec le sens subtil d’une dérision de bon aloi, multiplie les exemples tirés de ses connaissances théologiques pour nous faire toucher du doigt les contradictions de ces croyances qu’une foi millénaire et une soumission doctrinale inconditionnelle ont incrusté dans l’esprit des fidèles qui n’ont jamais mieux mérité leur nom. Cela peut porter le nom de blasphème qui est heureusement autorisé dans notre république démocratique et laïque. Il ne lui est pas difficile de mettre ainsi en œuvre par l’exemple cette volonté de caricature et ni l’islam ni l’hindouisme ni le bouddhisme ni le judaïsme n’échappent à sa fougue humoristique que j’ai appréciée tout au long de ce recueil. De là à dire que toutes les religions se valent !

    Est-ce par prudence ou par conviction personnelle qu’il se limite à une critique des religions ultramarines. Ce recueil qui parle également des ravages du temps, phobies qui ravagent le quotidien des humains et ruinent leurs rêves et leurs espoirs, la destiné implacable qui vous poursuit et annihile tous vos efforts pour la contrer. On peut l’attribuer à une hypothétique divinité, à un hasard malheureux ou à la malchance si on en a envie et je partage avec l’auteur la certitude que, lorsque vous voulez absolument éviter quelque chose, les événements viennent obligatoirement contrarier tous vos efforts et vous obtenez le résultat inverse de celui recherché (Tu finiras brûlé) .

     

     

  • Les contemplées - Pauline Hillier

    N°1835 – Février 2024.

     

    Les contemplées – Pauline Hillier -La manufacture du livre.

     

    Pour avoir manifesté, en Tunisie, en faveur d’Amina Sbouï, une jeune militante tunisienne, accusée d’avoir accrocher une banderole féministe sur les murs d’un cimetière, et surtout de l’avoir fait « seins nus » aux côtés des Femen dans un pays musulman, Pauline Hillier, une jeune française est arrêtée. Nous sommes en 2013 et cette jeune femme de 26 ans à l’époque est une militante féministe. Elle est incarcérée à la Manouba, « La mangeuse de femmes » selon l’auteure, une sordide prison à Tunis avec pour seul livre en sa possession « Les Contemplations » de Victor Hugo et deux autres femens dont elle ne parle pas. La description qu’elle fait de la vie ici, monotone, routinière, avec sa hiérarchie, sa discipline, ses délations, donne toute la mesure des bassesses dont la nature humaine est capable mais aussi, à travers l’histoire de chacune, celle d’avant leur incarcération et celle qui les a amenées ici, le mépris, les humiliations, la violence qu’elles doivent subir de la part des hommes jusqu’au sein de leur propre famille et en fait le sordide catalogue.

    Au départ elle n’est pas vraiment acceptée par les autres détenues parce que son acte de manifester va à l’encontre de leur culture. Pourtant cette promiscuité, le fait qu’elle soit étrangère, font naître une solidarité, une fraternité de partage qui s’organise à son profit autour de ses dons de voyante supposés, elle prend conscience du quotidien fait de ce livre une sorte de d’acte militant à sa manière. Cette crédulité inattendue dans ce don imaginaire lui confère une position privilégiée et lui donne accès d’une manière parfois inattendue à ces femmes qu’elles soient détenues ou surveillantes

    L’auteur présente ce livre comme un roman, une fiction. J’y ai plutôt vu un témoignage autobiographique dont le style brut n’a rien de romanesque. Le texte a mûri pendant cinq années, sa vie a changé depuis, mais elle a choisi de manifester son soutien à ces femmes musulmanes, souvent accusées sans preuve, sur simple dénonciation, parfois sur des ragots, de porter témoignage de leur condition dans une société patriarcale qui leur est défavorable et dans cette prison, de les remercier aussi pour la leçon d’humanité qu’elles lui ont donnée.

     

     

  • Déserter - Mathias Enard

    N°1834 – Février 2024.

     

    Déserter – Mathias Enard – Actes sud.

     

    Ce roman, c’est d’abord un titre, laconique, sibyllin, une sorte d’invitation à la désobéissance, une envie de bouleverser les choses établies, la fidélité, l’engagement qu’on finit par trahir et par fuir. Deux histoires s’y entremêlent sans apparemment aucun lien entre elles. On retrouve cette démarche initiale dans la première évocation, celle d’un soldat anonyme qui quitte une guerre inconnue, parcourant prudemment à pied un paysage méditerranéen pour rejoindre une vieille bergerie délabrée et vide, perdue dans la montagne, berceau de son enfance, où il sait que personne ne viendra l’y chercher. Sur lui il porte les traces des combats, un treillis puant, des galoches usées, pleines de merde et de sang, un fusil, un sac… Une femme viendra qui le connaît et le craint et tout son passé refait surface, celui de l’enfance, de la guerre aussi.

    C’est un personnage fictif, tout comme l’est celui de la seconde histoire, ce mathématicien et poète allemand, antifasciste, Paul Heudeber, rescapé d’un camp de concentration, auteur des « Conjectures de Buchenwald ». Ces deux histoires se juxtaposent sans qu’il soit possible, à tout le moins au début, d’en saisir Les points communs. Paul, génie des mathématiques, après la chute du Mur et l’effondrement du rêve communiste, a choisi de demeurer en Allemagne de l’est par fidélité à son idéal et ce, bien qu’il soit amoureux fou de Maja qui elle a choisi de vivre à l’ouest et d’y faire une carrière politique différente. Leur amour, sa fidélité à l’utopie marxiste, l’existence de leur fille Irina ne changent rien à sa détermination. Nous sommes le 10 septembre 2001, sur un lac près de Berlin et un congrès a choisi de rendre hommage à sa mémoire et à son œuvre où les poèmes se mêlent aux raisonnements mathématiques. Maja est aussi une figure, elle à qui ses mots s’adressent malgré la distance, c’est une militante du féminise avant la lettre, une mère célibataire, une femme libre a la fois désirable et respectable.

     

    Mathias Enard est un érudit qui s’est longtemps penché sur l’orient et cela se sent dans son œuvre autant que dans son parcours personnel. Il affectionne le rythme syncopé par l’alternance des phrases courtes et d’autres parfois démesurées. Il serait intéressant de pouvoir percer le mystère de cette architecture assez inattendue où le lecteur se perd parfois. Il alterne les descriptions, les évocations et le narrateur interpelle les personnages mais aussi leur laisse la parole tout en adressant à Dieu des prières alternativement propitiatoires et jaculatoires. La poésie est omniprésente dans le récit consacré au soldat et seulement épisodique et sous forme de poèmes ou de mots d’amour dans celui des lettres échangées jadis entre Paul et Maja. Ces deux histoires s’entremêlent pourtant ; le thème du père est très présent dans le témoignage d’Irina et d’une façon plus estompée dans celui du soldat mais ce qui s’impose à mon esprit c’est aussi l’obsession de la solitude et de la mort. Dans ces deux récits il y a la guerre, lointaine mais bien réelle d’une part, plus larvée dans un contexte de lutte idéologique et politique d’autres part, l’auteur lui-même, sorte de troisième personnage s’inscrivant aussi dans ce contexte à raison de son parcours personnel dans un orient où les conflits sont permanents. Même l’occident n’échappe pas à la violence, l’effondrement des tours jumelles du World Trade Center à New-York, puis plus tard l’invasion de l’Ukraine par la Russie rajoutent de la barbarie dans un monde qui en regorge déjà. Cette irruption de violence vient contredire ce que capitalisme triomphant nous avait fait croire et qui s’effondre dans le fracas du 11 septembre, comme est interrompu le colloque sur Paul Heudeber. De même l’invasion de l’Ukraine rappelle à notre génération qui n’avait pas connu de guerre que l’homme porte en lui ses propres germes de destruction.

     

    Mais revenons au titre, tous les personnages ont déserté leur milieu pour y échapper, parce que déserter c’est fuir, abandonner. Irina a toujours eu conscience du modèle écrasant et inaccessible pour elle que sont ses parents et a voulu y échapper par la distance mise entre elle et eux. Pourtant ce parangon maternel est entamé par la révélation par Pawley, un ami américain du couple, que Maja s’est accordé avec lui, il y a longtemps, une parenthèse amoureuse, tout juste ravivée lors de ce congrès, un détail qu’il veut révéler à Irina avant de mourir. L’image si forte de cette mère est aussi ébréchée par l’aveu fait à son amant d’avoir trahi Paul en ne le préservant pas de son arrestation par la Gestapo. Paul Heudeber a fui le monde réel parfois bien contradictoire pour celui des mathématiques et on laisse planer l’éventualité d’un suicide au sujet de sa mort, justifiée peut-être par sa prise de conscience des trahisons qui l’ont entouré et qu’il ne méritait pas. Les vérités « officielles » qu’on entretient sur les êtres, surtout après leur mort, ne sont que des apparences, des mensonges. La femme qui accompagne le déserteur fuit ce monde qui l’a vomie et déshonorée et lui cherche à échapper à la violence de la guerre et peut-être un peu lui-même parce que ce conflit lui a révélé sa propre image qui lui fait horreur. Il rachète cependant son passé fangeux par son attitude digne face à sa prisonnière, donnant ainsi une dimension humaine, voire religieuse à ce récit.

     

    Mathias Enard a confié, dans une interview qu’il avait mis longtemps a écrire ce roman, comme s’il l’avait porté en lui sans pouvoir en tracer les lignes. Cela rajoute pour moi au mystère de l’écriture qui n’est pas qu’une histoire qu’un auteur raconte à son lecteur, c’est le résultat d’une quête, d’une souffrance autant qu’un exorcisme, une longue impossibilité autant qu’une obligation urgente. Le livre refermé j’ai le sentiment de n’avoir pas tout compris ou d’avoir reçu quelque chose qui ne correspond pas forcément à ce que l’auteur voulait dire mais de me l’être approprié comme une vérité personnelle. Nous fuyons tous une forme de réalité qui peut s’avérer parfois intimement obsédante au point de ne pas vouloir nous l’avouer à nous-mêmes, de ne pas pouvoir y mettre des mots.

     

     

     

  • Sur les chemins noirs - Sylvain Tesson

    N°1833 – Février 2024.

     

    Sur Les chemins noirs – Sylvain Tesson- Gallimard.

     

    D’abord la chute d’un toit, le coma, l’hôpital, avec de graves séquelles sur son corps, puis le vœu un peu fou de traverser la France à pied s’il s’en sort, un peu comme ces combattants qui au plus fort des combats jurent d’entrer en religion s’ils survivent. Pour ce voyage, l’auteur privilégie cependant les sentiers abandonnés qui lui permettent de voir le pays sous un jour différent, un trajet de Nice à l’extrême pointe du Cotentin, trois mois de marche solitaire, parfois entrecoupée par un accompagnement amical, dans le rougeoiement de l’automne. Ce seront « les chemins noirs » mais aussi une manière originale de mener sa rééducation, de renouer avec la vie sauvage, l’aventure, la liberté, un œil sur la carte IGN, l’autre sur les pages d’un livre, une balade intellectuelle mais aussi une bonne manière de conjurer la perte de poids qui est une des obsessions de notre société actuelle, de parfaire sa condition physique. Ce mode de vie itinérant est pour lui l’occasion de renouer avec la marche et la nature, la vie simple, bucolique et marginale, de sortir des sentiers battus de la civilisation, un vrai défi, une renaissance après avoir frôlé la mort. Sa « longue marche » au milieu de spectacles changeants, loin des villes, de leur bruit et de leur goudron, lui donne à voir des villages fantômes, des maisons fermées, désertées, des fermes abandonnées, des lieux déserts mais hérissés d’interdictions placardées, des chemins qui disparaissent des cartes, mangés petit à petit par les agriculteurs qui les intègrent à leurs parcelles cultivables et on songe à ce que Gaston Couté disait déjà des « mangeux d’terre ». Son cheminement à la fois attentif et passionné lui fait communier avec le silence, la lenteur, suscite en bloc des questions simples qui dérouteraient les énarques décideurs, lui donne à voir une nature détériorée par la folie des hommes, par les aberrations de la gestion comptable qui favorisent l’économie au détriment de l’écologie, une agriculture devenue industrie, les méfaits de la mondialisation et de notre addiction aux nouvelles technologies qui nous masque, par écrans interposés, la simple beauté des choses et colonise notre propre vie au quotidien.

    Parcourir ainsi cette géographie rurale l’invite à revisiter l’histoire désormais sacrifiée au nom de la modernité des lieux parcourus, à réfléchir sur le présent et à méditer sur un avenir jugé quelque peu incertain.

    J’ai aimé ce trajet, vécu sans doute comme le prolongement de quelque chose. J’en ai apprécié le style fluide et poétique, riche de descriptions et j’ai presque eu envie de reprendre à mon compte cet art du voyage à pied, moi dont les origines charentaises me font goûter le port de ces pantoufles confortables et préférer l’été. Que reste-t-il de ce périple transversal que seule l’eau, tolérée par la faculté, est venue irriguer, le vin, symbole et richesse des régions traversées lui étant interdit ? Des souvenirs journellement engrangés, des images lyriques confiées à la page blanche, les bivouacs nocturnes entre feu de camp et sommeil de belle étoile où les repas semblaient accessoires, bref un livre plein de remarques en forme d’aphorismes et de citations d’intellectuels.

    Sylvain tesson ne laisse pas indifférent, suscite même la polémique par ses écrits et son impact dans l’opinion. Pour moi je retiens ce livre qui fut une belle découverte..

  • Une vie - Guy de Maupassant

    N°1832 – Février 2024.

     

    Une vie – Guy de Maupassant – Librio.

     

    Jeanne, 17 ans, la fille unique du baron et de la baronne Le Pertuis des Vauds sort du couvent où elle recevait une éducation chrétienne comme c’était l’usage à l’époque dans la noblesse. Ses parents organise sa vie dans leur château normand en espérant bien la marier et avoir ainsi une descendance. Un peu par hasard, elle rencontre le vicomte Julien de Lamarre et ils se marient rapidement . De l’amour elle ne connaissait que celui que chantent naïvement les poètes dans leurs quatrains mais, petit à petit, elle prend conscience du vrai visage de ceux qui l’entourent, gouverné par l’hypocrisie, le mensonge, la trahison, l’adultère, une autre vision des choses, inattendue pour elle, ce qui est bien souvent l’ordinaire de la famille et du mariage. Son mari se révèle un être pingre, autoritaire, volage, sa mère moins vertueuse qu’elle ne l’aurait pensé... Ainsi se tourne-t-elle vers l’église et Dieu comme une compensation ce qui n’est pas sans accentuer le sentiment de solitude qui peu à peu envahit sa vie.

     

    Maupassant bien qu’il ait mené une vie parisienne quelque peu libertine aimait revenir dans sa Normandie. Il y retrouvait ses racines et son décor. Il se souvient du séjour qu’il fit dans un établissement confessionnel d’Yvetot, et dont il fut exclus pour écrits licencieux à travers la figure de deux curés. L’un d’eux, l’abbé Picot, vieux, tolérant et débonnaire semble avoir sa préférence, l’autre, l’abbé Tolbiac, jeune, mystique autoritaire et inquisiteur souhaite moraliser cette paroisse rurale. Il ne plaît guère à l’auteur qui qui donne de lui une image déplorable et règle ainsi quelques comptes avec l’Église.

     

    Que penser de cette vie qui ne fut jamais heureuse et dont il est difficile d’imaginer qu’elle ne tient que de la fiction ? Que le malheur s’acharne sur certains êtres alors qu’il en épargne d’autres, qu’il existe des mariages, arrangés ou non, dont l’amour est absent ou qu’il déserte rapidement, qu’il ne faut pas longtemps pour que le conjoint qu’on croyait connaître se révèle sous son vrai jour à travers l’hypocrisie, la trahison, l’adultère, la violence, que les enfants ingrats pour qui on se sacrifie désertent le foyer ou font simplement leur vie ailleurs, que le destin funeste mène ainsi son cours dans une vie où les apparences se révèlent trompeuses et où le fatalisme finit par l’emporter malgré la vie qui naît et l’avenir qu’on croit pouvoir maîtriser, tout cela est une réalité contre laquelle nul ne peut rien,

     

    En digne héritier littéraire de Flaubert et de Zola, Maupassant nous offre de belles descriptions de la nature, de la campagne, du bord de mer, de la montagne… Il se révèle aussi être un témoin de son temps mais aussi un fin observateur de la nature humaine dans tout ce qu’elle a de détestable, de perfide.

     

  • La sage-femme du roi - Adeline Lafitte - Hervé Duphot

    N°1831 – Février 2024.

     

    La sage-femme du roi - Adeline Laffite – Hervé Duphot – Delcourt/Mirages (BD)

     

    Se souvient-on aujourd’hui d’Angélique du Coudray (1712-1794) ? Pourtant, en plein XVIII° siècle, elle a révolutionné l’accouchement qui était réservé, surtout en milieu rural, aux matrones qui, sans la moindre formation, mettaient en danger la vie de la mère et de l’enfant à chaque naissance. Elle était née dans une famille de médecins mais cet art lui était interdit puisqu’il n’était pas question qu’une femme examinât un homme ! Elle est donc devenue matrone-jurée de Paris mais, par la connaissance de l’anatomie féminine, les bonnes pratiques qu’elle fut autorisée à enseigner partout en France, malgré, au début, l’opposition des chirurgiens qu’elle concurrençait, elle réussit à enrayer la mortalité infantile et maternelle. Pour cela elle se fit pédagogue en rédigeant un « Abrégé des accouchements » qu’elle compléta, à cause de l’illettrisme rural par un mannequin de tissus reproduisant l’anatomie de la femme. Si Louis XV fut reconnaissant en lui accordant un brevet et une pension, la Révolution fut plus pingre et elle mourut dans le dénuement et la solitude.

     

    Cette BD, remarquable tant par le texte que par le graphisme est un acte de mémoire bienvenu non seulement parce qu’il remet en lumière l’action et le courage d’une femme mais aussi parce qu’on lui doit la sauvegarde de la vie des parturientes et de leurs enfants.

  • Flagrand Déni - Hélène Machelon

    N°1829 – Février 2024.

     

    Flagrant déni -- Hélène Machelon – Le dilettante.

     

    Juliette, 17ans, lycéenne brillante et promise à un bel avenir, va accoucher aux urgences alors qu’elle croit à une appendicite et cherche à rabrouer sa mère qui n’avait rien vu et à convaincre le médecin qu’il se trompe. Pourtant la réalité s ‘impose avec ce nouveau-né que Juliette refuse et voué d’emblée à l’adoption. Elle n’en veut pas et parle déjà de lui comme « l’autre ». C’est davantage que le « Baby Blues » puisqu’elle l’imagine mort ou envisage le suicide, entre honte et culpabilité. Ses parents eux-mêmes n’en reviennent pas de n’avoir rien vu mais sont prêts à accueillir ce petit garçon qui leur rappelle tant ce fils que la mort leur a pris, la mère de Juliette, autoritaire et envahissante parce qu’elle l’a décidé, son père parce qu’il a pris l’habitude d’acquiescer aux volontés de son épouse, ne serait-ce que pour avoir la paix. Le couple fera face à l’opprobre de l’incontournable rumeur publique et à l’expérience du regard des autres, de leurs commentaires, mais accusera le coup. Sa sœur Chloé qui ne lui ressemble pas retrouve sa place, elle qui a été constamment marginalisée dans une famille qui ne vit que pour Juliette.

     

    Je ne suis pas spécialiste, mais que Juliette ait succombé à un homme de quinze ans son aîné, un avocat chez qui elle travaillait temporairement et qui a disparu une fois que sa paternité lui a été révélée et la refuse, cela je l’admets, mais qu’il l’ait fait pour échapper au « détournement de mineur », lui qui ne pouvait ignorer ni la loi ni même la date de naissance de son employée, j’en suis moins sûr. D’autre part que Juliette n’ait pas pris la précaution des préservatifs, de la pilule, de l’avortement, qu’elle n’ait rien vu de sa grossesse, là j’ai plus de mal. Que cette grossesse prématurée soit la transition un peu violente vers la vie d’adulte cela en revanche me paraît logique.

    Au risque de choquer, je dirai que je ne suis pas entré dans cette histoire et ses différents moments parfois difficiles dont chaque chapitre annonce l’épilogue sur le thème du corps. Elle ressemble trop à l’image d’Épinal qu’on pouvait aisément imaginer dès le début à cause de l’instinct maternel, l’attention soutenue de ses parents et de l’ entourage. On sent trop le « happy end » à l’heure où, avoir un enfant toute seule est, pour une femme, devenu une normalité alors qu’auparavant elle était une flétrissure.

    Je ne suis pas entré dans cette histoire mais je l’ai lue jusqu’au bout non seulement parce que ce roman est en lice pour un prix littéraire mais surtout par respect pour le travail de l’auteure. Écrire ce n’est pas aligner des mots et tresser des phrases, c’est une épreuve livrée au lecteur anonyme et qui mérite au moins son attention même si elle n’est pas forcément un exorcisme.

     

     

     

     

     

  • Chroniques - Guy de Maupassant

    N°1830 – Février 2024.

     

    Chroniques – Guy de Maupassant – 10/18.

     

    Cette édition nous rappelle que Maupassant (1850-1893), avant d’être connu comme nouvelliste et romancier travailla comme chroniqueur pour des journaux, « Le Gaulois » et « Gil Blas », « L’écho de Paris », « Le Figaro ». Pourtant il prisait peu cette activité, liée à ses yeux à la fois à l’appartenance à un quotidien et à la nécessité d’une écriture trop hâtive, c’est sans doute le besoin argent qui l’y poussa. Il avait à peu près 30 ans et son séjour dans les différents ministères, dont certains bénévoles, lui firent sentir cette obligation de gagner sa vie. Finit-il par s’ennuyer à faire des écritures administratives bien éloignées de son talent naturel, admit-il que ce mode d’expression journalistique n’était pas incompatible avec son travail d’écrivain, se laissa-il convaincre par le directeur du « Gaulois » qui vit dans le succès de « Boule de Suif » (1880) la révélation d’un auteur plein d’avenir, il leur livra, de 1876 à 1891 plus de deux cent cinquante articles, parfois signés sous un pseudonyme, articulés en différents thèmes ; Société et politique, mœurs, flâneries et voyages, lettres et arts. Cela n’est pas sans rappeler son œuvre littéraire et certaines chroniques, par le style et le sujet traité, ressemblent beaucoup à ses fameuses nouvelles qui elles-même s’inspirent du quotidien, ce qui fait de lui un témoin privilégié de son temps en même temps qu’un fin observateur de l’espèce humaine.

  • Pierre et Jean - Guy de Maupassant

    N°1828 – Février 2024.

     

    Pierre et Jean - Guy de Maupassant – Garnier.

     

    M. et Mme Roland sont d’anciens modestes boutiquiers parisiens retirés au Havre avec leurs deux grands fils encore célibataires et non installés à leur compte. L’aîné, Pierre est médecin et Jean est avocat. Ils mènent ensemble une vie paisible. Il y a toujours eu entre les deux frères qui ne se ressemblaient pas physiquement une rivalité, la mère ayant une préférence pour Jean qui lui s’intéresse de plus en plus à leur voisine, Mme Rosémilly, une jeune et jolie veuve qui ne lui est pas indifférente. Cette jalousie entre les deux frères devient exacerbée au moment d’un testament rédigé au profit exclusif de Jean et qui fait de lui l’héritier d’une fortune au décès de Maréchal, un ancien ami parisien de la famille. Un doute, d’ailleurs suscité par d’autres proches, commence à s’insinuer dans la tête de Pierre au sujet de la fidélité de sa mère et l’auteur, avec un art consommé du suspense, détaille tout ce qui se passe dans sa tête, entre doute et recherches objectives de ses interrogations. La décision qu’il prendra pour son avenir personnel est révélatrice de ses questions refoulées ou restées sans réponse. C’est une étude psychologique de personnages, dans un quasi-contexte d’investigations policières qui tourne qu’autour de Pierre qui est le seul de la famille à hésiter alors que Jean prépare son mariage avec Mme Rosemilly.. De leur côté la mère reste tout d’abord en retrait puis finit par se confesser à Jean qui est bouleversé par ses aveux, Il ne regardera plus sa mère de la même façon mais son égoïsme naturel reprendra le dessus et, en voyant son frère s’éloigner, c’est un peu comme si la page se tournait pour lui, son avenir est assuré. Seul M. Roland continuera à vivre sur sa petite planète sa vie d’imbécile heureux sans rien soupçonner de l’infidélité de son épouse. C’est d’ailleurs là un trait commun à tous les cocus. Il y a peut-être une sorte de répétition entre l’attitude passée de Maréchal et celle actuelle de Mme Rosémilly, chacun des deux désirant quelque chose qu’il a fini par obtenir à force ténacité et cela explique la décision finale de Pierre, désabusé devant la vraie image de sa mère qui lui est ainsi révélée, celle d’une femme adultère.

    Que penser de cette histoire pas si fictive que cela ? Que tout finit par se savoir un jour, que la vérité finit toujours par éclater, qu’il ne faut jamais se fier à ce qu’on voit, que l’hypocrisie et le mensonge se révèlent souvent au moment où on les attend le moins, que tout cela n’est qu’un épiphénomène dans la vie d’un couple ? Tout cela est l’image d’une nature humaine décidément bien loin de l’idéal bourgeois.

    Dans ce roman qui date de 1887 on sent dans le style de Maupassant, plus peut-être que dans ses nombreuses nouvelles et particulièrement dans les descriptions, l’empreinte de Zola qui fut son modèle de même que Flaubert. Cela fait de lui un écrivain naturaliste et réaliste. Il est aussi possible de déceler dans la personnalité de Pierre des connotations personnelles, le père de l’auteur, homme volage, se sépara de son épouse et on prétendit même, cependant sans preuves formelles, qu’il est le fils naturel de Flaubert. A travers Pierre l’auteur semble dire son amour pour les mères et son mépris pour les femmes infidèle ou vénales ;

    Une autre originalité de cette œuvre est que Maupassant lui-même est l’auteur de la préface de son livre où il révèle sa vision du roman en général.

    C’est le quatrième roman de Maupassant, mais pas le seul, plus célèbre cependant pour ses contes et nouvelles. Il fut écrit sans désemparer en un été. C’est, dans une langue toujours belle, une étude pertinente de l’espèce humaine qui ne limite pas à son époque. 

     

     

  • La petite Roque - Guy de Maupassant

    N°1827 – Février 2024.

     

    La petite Roque - Guy de Maupassant – Le livre de poche

     

    Ce sont neuf contes où notre auteur évoque la nature humaine, ses passions, ses failles, ses remords. Avec « La petite Roque » qui donne son titre au recueil, il met l’accent sur la culpabilité qui pourrit la vie d’un homme au point qu’il se donne la mort pour ne pas connaître l’opprobre des tribunaux. Dans les textes qui suivent, Maupassant analyse les passions amoureuses, surtout chez les femmes, entre volonté de séduction, de possession et envie de succomber à des yeux trop bleus ou à un bel uniforme, de profiter de l’occasion, du moment furtif, du vertige de l’illusion, celles qui bouleversent une vie ou la pourrissent par les regrets qu’elles portent en elles, celles qui donnent des amours malheureuses à la suite de l’égarement d’un instant, celles qui suscitent les humiliations infligées pour un plaisir furtif, celles qui bafouent la fidélité conjugale pourtant jurée, celles qui finalement enfantent la solitude, les souffrances, les rides et la résignations, que le temps qui passe, avec l’oubli et la tristesse, ne guérit pas. Au bout du compte, la désillusion est tellement grande que souvent, soit par dépit, soit par obligation, ceux qui auparavant mordaient la vie à pleines dents éprouvent le besoin de se retirer de ce monde si décevant, gouverné bien souvent par des conventions qui vont à l’encontre des sentiments.

    Témoin de son temps aussi, il évoque ces pauvres filles, des servantes, séduites et abandonnées, souvent enceintes, victimes des hommes à une époque où les moyens contraceptifs étaient inexistants et qui doivent se battre seules. De cette évocation de la condition humaine, je retire, un peu comme à chaque fois, une impression de solitude chez les différents personnages.

     

    Je note que nombre de ces contes ont pour cadre soit le terroir normand qui était familier à Maupassant, plus volontiers lié sous sa plume au travail, à la misère, aux relations sociales très marquées, aux enfants, souvent illégitimes, aux curés de campagne, au patois, à l’argent durement gagné, à la roublardise, au climat humide, soit le Midi de la France où il fit quelques séjours et qui apparemment lui laissèrent des bonnes impressions et souvenirs et qu’il associe à la richesse, au beau langage, à l’insouciance, aux rencontres mondaines, au célibat, aux rentes confortables, aux mariages arrangés, à la lumière chaude et sans l’ombre d’une soutane…

     

    C’est toujours un plaisir pour moi de lire Maupassant, tant son style est à la fois simple et poétique.

  • La faiseuse d'étoiles - Mélissa da Costa

    N°1826 – Janvier 2024.

     

    La faiseuse d’étoiles - Mélissa Da Costa – Le livre de poche.

     

    Antoine de Saint-Exupéry écrit quelque part dans son œuvre « Toutes les grandes personnes ont d'abord été des enfants, mais peu d'entre elles s'en souviennent ». C’est un peu cette pensée qui m’a accompagné pendant la lecture de cette longue nouvelle offerte par l’auteure à l’Unicef pour soutenir son action. Le livre refermé, je suis encore partagé entre la parenthèse de l’enfance avec sa magie, ses merveilles et la réalité de la vie avec ses rythmes inévitables, incontournables.

    Le sujet est à la fois simple et complexe. Au moment où il va devenir père, Arthur choisit de remonter quelques années en arrière. Il a 5 ans et pour lui cacher sa maladie de sa mère, celle-ci lui fait croire que bientôt elle partira dans la planète glacée d’Uranus et son décor irréel, et quand elle y sera, elle lui enverra des signes et des lettres pleines de magie, elle sera pour lui « une faiseuse d’étoiles ». Arthur marche à fond dans cette histoire. Il est un peu « le Petit Prince » de St Ex à l’envers, qui entend parler d’une planète qui n’est pas la sienne mais où sa mère va habiter, ce qui est à la fois une façon de jouer sur son innocence et pour elle une manière d’adoucir ses souffrances. Avec ce mensonge bien naïf entretenu par sa famille, il ne voit rien de son mal ni de l’issue fatale de cette situation. On a bien sûr un peu de mal à y croire, à cause de ce qu’il peut entendre dans son école ou dans son entourage, mais pour lui Uranus c’est un peu l’image laïque du paradis, un pays où la mort n’existe pas, un peu comme le disait Peguy « La mort n’est rien, je suis simplement passé dans la pièce à côté ». Forcément tout ce décor finit par s’effondrer avec les doutes d’Arthur, son entrée dans « l’âge de raison » et il prend conscience brutalement de la réalité avec toute la révolte qu’on imagine. Devenu adulte, on le retrouve à l’hôpital pour soutenir l’accouchement de son épouse mais il s’interdit cette affabulation pour sa fille qui va naître, un peu comme s’il refusait pour elle et en bloc l’enchantement de l’enfance. En même temps, après toutes ces années, c’est un peu comme si cette naissance allait réparer enfin la perte de sa mère, une vie contre une autre en quelque sorte, une façon de lui rendre hommage à travers le prénom qu’il va donner à son bébé.

     

    Tout d’abord j’y ai vu un conte pour enfant avec son décor merveilleux et poétique qu’aiment à tisser et à entretenir ses parents puis, au fil des pages, s’est insinué quelque chose de pathétique parce que la vie c’est une réalité brute, c’est à dire autre chose qu’une jolie fable et personne ne peut y échapper. Pourtant les lettres écrites par sa mère avant de disparaître devaient accompagner son fils jusqu’à son baccalauréat ce qui était carrément du domaine de l’impossible. Ce que je retiens aussi c’est le pouvoir des mots, celui qui, parfois, sert à conjurer la réalité, à l’adoucir, à l’accepter.

  • Veiller sur elle - Jean-Baptiste Andrea

    N°1825 – Janvier 2024.

     

    Veiller sur elle - Jean-Baptiste Andréa - L’iconoclaste.

    Prix Goncourt 2024.

     

    Qu’est ce qui provoque chez un humain le choix du monastère : le mysticisme, la volonté de se couper du monde, la nécessité de se cacher… ? Cela a été le choix de Michelangerlo Vitaliani, dit Mimo qui va rendre son dernier souffle dans une abbaye et surtout près de sa dernière œuvre qu’il laisse comme un testament. Il fut un garçon pauvre et peu favorisé par la vie qu’on a ignoré, méprisé mais qui a réussi à imposer très jeune son extraordinaire talent de sculpteur. Sa vie a été un long combat contre sa condition même si elle a emprunté des détours parfois marginaux, même s’il a un temps croisé le fascisme de Mussolini et l’ombre du Vatican. Le hasard lui a fait rencontrer Viola Orsini, une aristocrate rebelle et imprévisible, héritière d’une famille riche et prestigieuse mais qui a vu en ce jeune homme socialement différent d’elle, une sorte de double dont elle ne pouvait se passer, une sorte de caprice du destin. Si son parcours a parfois été plus en phase avec celui d’une jeune fille de son rang et malgré les différences de classe, ils se sont très jeunes juré fidélité dans le petit village où ils vivaient, sans que jamais une vie commune ni des relations charnelles ne viennent altérer cette promesse. Un amour vrai comme celui qui ne se réalise jamais, un amour que se portent deux êtres également capables de se détester.

    Ce roman est la saga de leur deux familles déclinée sur la première moitié du XX° siècle mais aussi de leur deux parcours, cahoteux mais toujours animés par leurs rêves communs et par cet amour platonique, avec en contre-point l’histoire bouleversée de cette période.

    L‘auteur, avec ce quatrième roman, se révèle être un talentueux conteur grâce à une écriture fluide et poétique. J’ai lu ce long texte (près de 600 pages) avec le plaisir de la découverte et de la curiosité d’un lecteur attentif et passionné.

    J’ai déjà dit dans cette chronique que, à mon humble avis quelques romans couronnés par le prix Goncourt ne le méritaient pas. Ce n’est évidemment pas le cas de cet roman magistral, plein de senteurs d’orangers et du soleil de l’Italie

  • Demain les ombres - Noëlle Michel

    N°1822 – Janvier 2024.

     

    Demain les ombres- Noëlle Michel – Le bruit du monde.

     

    Deux genres d’humains, deux époques, l’une, primitive, vivant dans un monde hostile et sauvage, composée de chasseurs-cueilleurs, genre Néandertal, avec leurs peurs et leurs légendes. Ils vivent en clans, avec la nature et grâce à elle, redoutent les dangers mystérieux des Confins. L’autre est contemporaine ou presque avec sa vie polluée et standardisée de citadins, ses interdits et ses fantasmes … Évidemment il n’y a aucune raison pour qu’elles se rencontrent. Pourtant les expériences génétiques ont conduit à créer, à partir de fragments d’ADN de néandertaliens, des individus issus de clonage, les Néans. Pour les préserver de nos maladies et autre virus, on les a mis dans des réserves sécurisées. L’intention est louable sauf que ces endroits qui devaient être réservés à la science sont devenus… des parcs d’attraction. De là à transformer cela en émission de télé-réalité dont notre société est si curieuse, il n’y a qu’un pas, franchi d’ailleurs allégrement tout en recherchant constamment l’incontournable audimat, avec un œil sur les réseaux sociaux et sur les sondages.

     

    C’est un roman de science-fiction dont je ne suis pas vraiment friand mais que j’ai lu jusqu’à la fin parce que le style est assez agréable mais surtout parce que ce roman est en lice pour un prix littéraire.

     

  • Le docteur Héraclius Gloss - Guy de Maupassant

    N°1824 – Janvier 2024.

     

    Le docteur Héraclius Gloss– Guy de Maupassant – Librio.

     

    Ce sont bien trois histoires de fou que nous conte ici Maupassant.

    Ce docteur Gloss qui se pare d’un titre universitaire qu’il n’a sûrement pas s’imagine que le monde dont il recherche l’explication entre absolu et éclectisme, répond au principe de la métempsychose, passe ses journées et parfois ses nuits à lire, prétend que sa naissance remonte à l’an 184 de l’ère chrétienne, croit être la réincarnation de Pythagore lui-même ! Et ce n’est pas tout, cet « homme de Mars » venu de de la planète du même nom et qui en parle avec faconde, et cet autre dont les meubles disparaissent puis réapparaissent comme par enchantement.

    En tout cas ils terminent tous dans un asile d’aliénés !

     

    Ce sont bien trois textes, peut-être pas parmi les plus connus du répertoire de notre auteur, qui sont peut-être le fruit de son imagination débordante, peut-être la conséquences d’un atavisme familial mais plus sûrement celui des ravages de la syphilis dont il mourra à l’âge de 43 ans.

    Il reste qu’à titre personnel ce n’est pas dans ce registre que je le préfère mais bien plutôt dans celui du nouvelliste, témoin de son temps.

  • Une partie de campagne - Guy de maupassant

    N°1823 – Janvier 2024.

     

    Une partie de campagne – Guy de Maupassant – Librio.

     

    Nous retrouvons ici ce qui est chez Maupassant un thème recrurent : l’élément liquide. Dans la première nouvelle qui donne son titre au recueil c’est la Seine et le canotage comme à d’autres occasions c’est la mer que ses origines normandes lui firent très tôt découvrir. Quand il arriva à Paris, ce furent les alentours aquatiques de la Capitale, ses canots, ses parties de pêche, ses guinguettes avec leurs ombres et leurs lumières qui monopolisèrent ses émotions ,ses loisirs et donc ses nouvelles. Qu’elle soit salée ou douce, l’eau, étale ou agitée de tempêtes, elle est omniprésente dans son œuvre et si la mer a une dimension dangereuse mais cependant rassurante par le mouvement des marées, le fleuve est inquiétant et sournois par sa couleur et sa lenteur. La transposition de ses deux interprétations dans ses textes se traduit en thèmes masculins et féminins. Elle est souvent associée à la mort. D’une certaine manière, il accompagne avec sa plume les couleurs des impressionnistes, Courbet puis évidemment de Renoir.

     

    Maupassant eut beau mener une vie parisienne quelque peu mouvementée, il resta attaché à son terroir normand et à ce titre s’en fit le témoin. Dans son œuvre il est souvent question des servantes qui triment quasiment gratuitement pour de riches fermiers, tombent enceintes, mettent leur enfant en nourrice ou s’en débarrassent, ou parfois se donnent la mort de n’en plus pouvoir, des garçons de ferme qui les engrossent puis disparaissent, des maîtres qui après les avoir mises enceintes cherchent désespérément un mari qui se charge d’elle. Ce sont des questions d ‘héritage, de terres, de bêtes et chacun est attentif à son avantage, mais aussi des récoltes, du cycle des saisons, de l’alcool qui fait oublier ou rend violent, des amours malheureuses, de la mort et de ses rituels. Elle est souvent considérée comme une libération, comme un moment à la fois naturel et simple... En cela il est le témoin de son temps mais aussi celui de l’espèce humaine, de la vie.

     

    L’œuvre de Maupassant n’est heureusement pas oubliées et le cinéma et la télévision se l’approprient depuis longtemps en la faisant revivre. Souhaitons que cela dure. Elle en vaut la peine.

  • Rose - Guy de Maupassant

    N°1821 – Janvier 2024.

     

    Rose – Guy de Maupassant -L’Herne.

     

    Ce sont trois courtes nouvelles parues de 1883 à 1885 dans les journaux « Gil Blas » e « Le Gaulois » puis, pour certaines publiées plus tard. Il faut se souvenir que, avant d’être un célèbre auteur français, Maupassant a été journaliste. A cette époque malheureusement révolue, la presse ouvrait ses colonnes à la création littéraire en publiant avec succès des textes sous forme de feuilleton. Cette pratique avait au moins l’avantage de familiariser les lecteurs avec la littérature et les auteurs trouvaient là un moyen de faire connaître leur talent pour ensuite, peut-être, s’imposer dans le domaine culturel. Maupassant fut de ceux-là et il ne fut pas le seul.

    D’autre part, réunir ce genre de textes sous un même titre suppose une certaine unité dans le thème traité d’autant que ces nouvelles paraissent avoir été collationnées non pas par l’auteur mais par l’éditeur. Ici, j’ai eu un peu de mal ; d’emblée j’y ai vu la mort dont il est question mais surtout l’amour, déçu dans la première et la dernière, mais cela ne m’a pas paru tellement pertinent. La préface en donne un autre qu’est celui de la couleur, rose qui suscite à la fois les fleurs d’une fête locale, la « demi-couleur » romantique héritée du XVIII° siècle qui évoque la peau et la douceur féminines mais aussi le prénom d’une servante, ici assez énigmatique. Le blanc et le bleu rappellent le littoral méditerranéen, la montagne au loin, les maisons et la mer, quand le dernier texte s’inspire de la palette d’un peintre.

    J’ai cependant aimé lire ou découvrir les écrits de Maupassant dont notamment j’apprécie le style, la qualité de la phrase. Pour le style, je n’ai pas été déçu, pour les descriptions de la nature non plus, en revanche ces trois histoires un peu disparates m’ont un peu déçu. Le thème de l’amour entre les hommes et les femmes, qui revient souvent sous la plume de Maupassant, est ici traité sous la forme négative c’est à dire que la déception est au rendez-vous du narrateur qui s’en fait l’écho. Pourquoi pas après tout dans ce domaine aussi le désappointement fait parti du jeu. Dans le troisième texte intitulé « Miss Harriet » c’est d’abord l’amour de Dieu dont il est question à travers le personnage extatique d’une vieille fille anglaise, affublée du surnom de « démoniaque » mais surtout celui de l’amour impossible entre un homme et une femme bien différents.

    Cela dit j’observe que Maupassant reste un auteur « à la mode » dans la mesure où il revient assez régulièrement, à la fois sous le support du papier mais aussi mis en scène pour le cinéma et la télévision. Ce fut, entre autre, la série « Chez Maupassant » diffusée entre 2007 et 2011 et « L’ami Maupassant » de 1986. J’ai toujours plaisir à entrer dans l’univers de cet auteur.

  • Bel-Ami - Guy de Maupassant

    N°1820 – Janvier 2024.

     

    Bel-Ami – Guy de Maupassant

     

    Revenu de son service militaire en Algérie, Georges Duroy vivote à Paris. La rencontre avec un ancien compagnon d’armes l’incite à devenir journaliste et à quitter sa modeste condition de petit employé. Il ne tarde pas a s’apercevoir qu’il plaît aux femmes qui n’ont d’yeux que pour lui, surtout quand elles sont mariées. Dès lors sa timidité du début disparaît, il prend de l’assurance et c’est à l’une d’elles qu’il doit son surnom « Bel-Ami » qui lui colle à la peau mais aussi la solution de ses problèmes d’argent. C’est à une autre, Madeleine, qu’il épouse et à qui il doit l’idée de s’anoblir et de modifier son nom plus aristocratique qu’il doit sa carrière de journaliste, même s’il ne se refuse ni liaisons ni adultères, trouvant dans ses maîtresses successives une occasion de se divertir et de les abandonner, parfois durement. Il reste que ce roman est, de la part de Maupassant, un hymne à la femme, à son pouvoir sur les hommes et ce d’autant plus qu’à l’époque elle est considérée comme la propriété de son mari, lui est juridiquement inférieure et doit rester dans l’ombre du foyer.

    Nous sommes en présence d’un homme très ordinaire qui a fait sa notoriété et sa fortune grâce aux femmes. Duroy doit tout à son épouse Madeleine et c’est une vraie revanche pour elle ! Si la morale bourgeoise y trouve à redire, alors que l’inverse ne choque personne, il n’en reste pas moins que cet exemple est loin d’être unique et que sont nombreux les hommes qui choisissent des conjointes plus vieilles et plus riches qu’eux et tant pis si la raison l’emporte sur l’amour. Duroy est aussi un séducteur invétéré qui voit dans les femmes qu’il croise une occasion de plaisir. Chacune de ses maîtresses successives lui en a apporté et ce n’est pas son second mariage qui calmera ses ardeurs amoureuses puisque le texte nous laisse à penser qu’il se retrouvera bientôt dans le lit de Mme de Marvelle, son ancienne amante.

     

    C’est la nouvelle qui a rendu Maupassant célèbre mais, même s’il ne fut pas le seul durant sa carrière d’écrivain, voici ce roman qui, encore aujourd’hui, contribue à sa notoriété. Il est l’évocation de l’ambiance bourgeoise et parisienne de la III° république, à travers des personnages dont les noms ont évidemment été modifiés, à la fois dans son aspect vaudeville mais aussi affairiste, spéculatif et scandaleux, vue à travers le personnage de Bel-Ami. Lui, c’est un intrigant, un Don Juan sans grands scrupules, dont les femmes sont folles et qui, grâce à elles, connaît une réussite insolente et son second mariage, forcément mondain, est béni par l’évêque, ce qui est une sorte de consécration. L’une de ses maîtresses voit même dans un tableau représentant le Christ, une ressemblance avec lui. Pourtant, lui qui n’a pas hésité à cocufier ses amis se met dans la situation potentielle du mari trompé en épousant une femme plus jeune que lui, les serments amoureux n’ayant pas dans ce contexte une pérennité bien grande et sa capacité de séduction non plus. Et la comédie recommencera ! Pire peut-être, ayant divorcé de Madeleine qui lui écrivait les articles qui ont fait sa renommée, il redeviendra sans elle le modeste journaliste sans talent qu’il était. On peut même imaginer que cette dernière, qui vit avec un homme plus jeune, épaulera celui-ci qui finira par détrôner Duroy. Situation fragile donc un peu comme la période qui précéda son duel où il sentit passer sur lui l’ombre de la mort. Bel-Ami doit sa réussite aux femmes mais, par voie de conséquence, sans elles il n’est plus rien et c’est sans doute ce qui l’attend.

     

    J’ai retrouvé, toujours avec le même plaisir le style de Maupassant, si proche de celui de Flaubert, ses descriptions à la fois poétiques et évocatrices mais aussi ses analyses psychologiques de l’âme, subtiles et profondément humaines où les envies, les intérêts, se mêlent aux sentiments, explorant subtilement les relations amoureuses entre hommes et femmes. Maupassant qui se révèle un observateur attentif de l’espèce humaine mais aussi du monde politique, a des formules mordantes qui ont la caractéristique d’être nourries d’un d’antiparlementarisme très actuel notamment contres les politiciens et leur combines, Tout cela donne une phrase concise, ironique, incisive parfois mais surtout sobre, intelligible, un vrai plaisir retrouvé de mes lointaines lectures de potache.

     

     

  • Le Horla et autres nouvelles fantastiques - Guy de Maupassant

    N°1819 – Janvier 2024.

     

    Le Horla et autres nouvelles fantastiques –

     

    Quand il publie le Horla, dans sa deuxième version, en 1887, Maupassant n’a plus que six ans à vivre, est gravement malade de la syphilis dont il mourra. Il y avait déjà eu une épure, « Le journal d’un fou », paru dans le quotidien « Gil Blas ». Cette maladie a pour conséquences de susciter chez lui des manifestations de phobie.

    C’est une longue nouvelle fantastique et psychologique présentée sous la forme d’un journal intime dans laquelle le narrateur se croit poursuivi par une créature invisible qu’il baptiste du nom de « Horla ». Il passe par différentes étapes, troubles du sommeil ,somnambulisme, paranoïa, crises d’angoisse, hallucinations, terreur, magnétisme, transmission de pensée pour terminer sa triste et solitaire progression vers la démence par une volonté de suicide. Dans les autres textes, cette ambiance malsaine, d’ailleurs associée à des lieux précis, souvent obscurs (la nuit, les revenants, l’eau noire et profonde), mystérieux ou porteurs de légendes populaires et de vieilles croyances médiévales qui nourrissent son malaise, ses cauchemars, son sentiment de possession, de duplication, d’obsession que sa vie oisive de bourgeois fortuné augmente, évoquent les affres de la mort. Cette progression intime et irrésistible de la folie se rencontre aussi dans le choix arbitraire de l’éditeur de publier certaines nouvelles dans ce recueil est révélateur d’un homme, certes désireux de demeurer seul face à la société qu’il fuit, ce qui peut être considéré par certains côtés comme une réaction saine et résulter d’une observation pertinente des choses, mais les termes employés, la tension présente au sein de ce texte trahissent un replis sur soi-même et la marque du délire.

    Le style est, comme toujours chez Maupassant, fort agréable, poétique, ce qui fait de lui un formidable conteur. J’ai toujours l’impression, quand je lis un texte de lui, de retrouver une vieille connaissance.

     

  • Les clés du couloir - Fanny Saintenoy

    N°1818 – Janvier 2024.

     

    Les clés du couloir – Fanny Saintenoy – Arléa.

     

    Petra, traductrice hispanophone et poète, mère célibataire, amoureuse de la chanson française, de la littérature, de la vie, est incarcérée en France pour athéisme ce qui est considéré comme un vice, une folie, une révolte. Elle choisit de correspondre avec un homme qu’elle aperçoit depuis sa geôle, Omeg, un homosexuel juif, prisonnier lui aussi dans un autre pénitencier, considéré comme un dégénéré à cause de son orientation sexuelle et de sa religion. Elle fait transiter ses lettres par l’intermédiaire de Constance, une jeune novice, gardienne de sa cellule que cette relation avec Petra et à travers les mots perturbe durablement au point de se remettre en cause, de bousculer les règles de sa fonction et de son ordre, de douter de son engagement personnel et religieux. Elle prend conscience quelle devient détentrice d’un pouvoir, celui des mots, celui aussi de peser sur cette relation qui la dépasse. Elle rencontre la méfiance de sa hiérarchie et l’étonnant silence de Dieu.

    Le roman est en principe une fiction, c’est à dire une histoire qui doit tout à l’imagination de son auteur. Nous sommes en France, c’est à dire dans un pays heureusement laïc, à l’abri d’une religion d’État, où les cultes sont libres, où on peut croire ou ne pas croire à une divinité. Ce ne fut pas toujours le cas au cours de notre histoire et les appétits des religieux pour le pouvoir temporel, le rétablissement d’un ordre morale dans une société jugée dépravée et la mise en place de mesures coercitives, restent entiers. Cela se manifeste partout dans le monde et c’est bien souvent la source de conflits meurtriers, au nom notamment du prosélytisme, de l’oubli des principes fondateurs remplacés par des dogmes de circonstance alors qu’en principe les religions portent en elles un message de tolérance et d’amour. Actuellement le catholicisme est en régression eu égard aux exactions enfin révélées de son clergé mais le principe judéo-chrétien de culpabilité reste vivace et entretient un terrain favorable au retour à un ordre moral et au manichéisme.

    Soyons justes la tentation d’un petit nombre de peser sur une collectivité et de lui imposer ses vues ne se limite pas aux religions et vaut évidemment pour le pouvoir politique sous toutes ses formes. Il applique d’ailleurs les mêmes règles et plus ou moins les mêmes valeurs avec les mêmes actions coercitives de harcèlement, d’atteintes aux libertés, de répétition continuelle des mêmes choses souvent fausses, de séances de rééducation au nom et au service d’une idéologie totalitaire, c’est à dire de la domination de quelques-uns sur leurs semblables, la soif de pouvoir. Il tend à l’uniformité, un peu comme si l’individualisme, l’originalité étaient destinés à être constamment la victime de la pensée unique et que l’instinct grégaire devait prévaloir. Nous vivons une époque actuelle où les tentations sont grandes de recourir à la manipulation, la violence, la guerre pour obtenir l’anéantissement d‘une société et son remplacement par une autre. La tentation est toujours grande de marcher hypocritement dans ce jeu ridicule, de faire semblant.

    Ce roman épistolaire à trois personnages consacre la force des mots. Je l’’ai apprécié parce qu’il est bien écrit et d’une lecture facile mais également parce qu’il est le prétexte à une réflexion sur les choses de notre vie, de nos habitudes, de nos convictions souvent solides, une prise de conscience de réalités bien actuelles dans une période où le monde s’enflamme, où les hommes ont une furieuse envie d’en découdre dans une irrationnelle volonté d’autodestruction.

     

     

  • Le peintre d'éventail

    N°1817 – Janvier 2024.

     

    Le peintre d’éventail – Hubert Haddad – Zulma.

     

    C’est grâce à Xu Hi-Han, devenu enseignant-chercheur à l’université que l’histoire de Matabei Reien nous est révélée. Avant qu’il ne devienne universitaire, le narrateur alors âgé de 18 ans avait connu par hasard cet homme plus âgé que lui, retiré dans les montagnes du Japon, pour recevoir l’enseignement d’un jardinier, peintre d’éventail et amoureux de la poésie. Quelques jours avant le séisme de 1995, à la suite d’un accident de la circulation dont il était responsable et qui avait coûté la vie à une jeune fille, MatabeiIl s’était retiré du monde dans cette pension de famille tenue par une ancienne prostitué, Dame Hison, et avait pris la suite du vieux jardinier. Xu avait à son tour suivi l’enseignement de l’ermite mais s’en était séparé. La modeste vie de Matabei, aussi impalpable que le vent, s’est inscrite à travers le regard de trois femmes, la jeune fille de l’accident, celui de la propriétaire de la pension de famille où il était devenu jardinier et celui d’Enjo, une jeune japonaise mystérieuse et insaisissable dont les deux hommes étaient amoureux et qui provoqua leur séparation.

    Les descriptions sont poétiques, parsemées d’haïkus et le style de l’auteur épouse parfaitement l’ambiance de ce roman qui prête au lecteur attentif un dépaysement bienvenu, toute la culture du Japon traditionnel, son mode de vie fait de silences, de réflexion et de respect de la nature, bien différent de l’image moderne que nous donne ce pays, industriel, pressé, soucieux de réussite. La recherche menée par Matabei est apaisante comme un jardin japonais, importante parce que éminemment personnelle, intemporelle, apparemment inutile puisqu’elle porte sur le vent qu’on fait avec un éventail et évidemment transitoire avec la mort comme seule issue parce que nous ne sommes que de passage.

     

     

  • Utrillo, mon fils, mon désastre - Corinne Samama

    N°1802– Novembre 2023

     

    Utrillo, mon fils, mon désastre (selon Suzanne Valadon) – Corinne Samama – Ateliers Henry Dougier

     

    Prenant prétexte de quelques mots qu’une Suzanne Valadon vieillissante, prostrée dans une chambre d’hôpital, confie au lecteur anonyme, l’auteure, dans un récit qui tient du roman autant que de l’histoire, s’approprie la vie de cette femme et surtout les rapports compliqués qu’elle a eus avec Maurice Utrillo, ce fils né d’un père inconnu alors qu’elle n’avait que 18 ans. Cette bâtardise qui lui rappelle tant la sienne, la détermine à l’abandonner aux bons de sa mère et pourtant elle s’attache viscéralement à lui et le soutiendra toute sa vie, malgré son alcoolisme, ses crises, ses révoltes, ses menaces. Cette abnégation maternelle est pourtant un paradoxe qui va de son soutien constant à son opposition à son mariage avec Lucie, une jeune veuve, sa meilleure amie, alors qu’il a 52 ans ! A ses yeux ce mariage tarirait son inspiration mais mettrait aussi fin à la situation de profiteur de son second mari, Utter, dont elle est pourtant follement amoureuse, avec qui elle forme un couple atypique où la sensualité le dispute à la violence, mais qui la trompe. D’ailleurs la vie sentimentale du couple mère-fils est quelque peu bouleversée et bouscule les conventions morales de l’époque, Maurice épousant une jeune et riche veuve, Suzanne, le meilleur ami de son fils !

    Il y a aussi une dimension de jalousie maternelle puisque Maurice et elle sont des autodidactes de la peinture mais la facilité et le succès consacrent son génie à lui qui n’éclate que grâce à l’alcool. Il réalise ainsi les propres rêves artistiques de Suzanne qui, malgré un talent indéniable et le soutien de grands artistes de l’époque, était fondée à s’imaginer une célébrité légitime qu’elle n’a pas vraiment eue. Cette frustration baigne ses propos désabusés où se mêle également une culpabilité qu’elle tente d’exorciser en un procès à la fois fictif et pathétique.

     

    Le style gouailleur de ce livre m’évoque parfaitement cette femme, à la fois marginale, fantasque, aimant la vie, l’amour, l’art et la liberté. Avec ce roman, bien documenté, j’ai eu plaisir à retrouver Utrillo, ce peintre emblématique de son époque, mais aussi sa mère, Suzanne Valadon, malheureusement un peu oubliée aujourd’hui, qui fut son soutien malgré ses déceptions et leurs relations difficiles et orageuses, leurs échecs.

     

    Je retiens de ces deux personnalités la remarque de Robert Rey, historien et critique d’art « Utrillo et Valadon sont deux êtres qui s’aiment et se ratent en permanence ».

     

  • La tresse - Laetitia Colombani

    N°1816 – Janvier 2024.

     

    La tresse – Laetitia Colombani – Grasset.

     

    Le livre refermé, je suis partagé à la suite de cette lecture et ce malgré tous les compliments qui ont été formulés à son sujet. C’est un premier roman et à ce titre, j’y suis toujours attentif d’autant qu’il est bien écrit et qu’au fil des pages j’ai vraiment été pris par l’histoire et j’ai eu très envie d’en connaître la fin. L’écriture est un vrai travail qu’il convient de respecter, c’est, au-delà des mots, à la fois un plaisir et une souffrance parce qu’on ne décide pas d’écrire par hasard et qu’on met dans cet exercice toujours un peu de soi-même.

    A partir d’une perruque qui est devant elle, l’auteure nous conte l’histoire qu’elle imagine derrière ce postiche, celle de trois femmes courageuses qui ne se connaissent pas, ne se rencontreront jamais, qui appartiennent à des catégories sociales bien différentes, qui habitent sur des continents différents mais qui pourtant sont liées sans le savoir par des cheveux. La symbolique de la tresse prend ici tout son sens, celui de la chevelure aussi qui est en occident, un des symboles de la beauté et de la féminité, en Sicile celle du travail des femmes qui transforment cette « matière première », et en Inde celle de l’unique richesse des pauvres.

    Smita est une intouchable, une Dalit, dont le travail, depuis des millénaires, est de ramasser la merde des autres. Elle veut que sa fille Lalita sorte de cette caste et pour cela elle préconise l’éducation et, s’échappant symboliquement de leur village, elles font ensemble le sacrifice de leur chevelure à Vishnou, mais il y a fort à parier que ce sacrifice, même s’il est fait dans un cadre religieux fervent, restera du domaine de l’illusion. Je suis un béotien dans la domaine des sectes hindoues mais il me semble que pour les Dalits comme Lalita, même si leur sort s’est amélioré notamment depuis l’indépendance, même si de rares personnalités ont réussi a s’en émanciper, il me semble qu’il lui sera difficile voire impossible de sortir de sa caste. Giulia, la Sicilienne, sauvera peut-être l’entreprise familiale de fabrique de perruques grâce à l’achat des cheveux offerts par les Hindous à leur dieu, et donc symboliquement ceux de ces deux femmes, mais rien n’est sûr. Sarah, est une brillant avocate canadienne atteinte d’un cancer qui a tout sacrifié pour son métier mais qui, une fois sa maladie révélée, se voit lâchée par ses collègues de travail parce que la société dans laquelle elle vit ne connaît que la réussite, la jeunesse, l’efficacité. Elle retrouvera peut-être confiance en elle et en l’avenir grâce l’achat d’une perruque mais sa sacro-sainte carrière sera sacrifiée. Même si elle a recours à la chirurgie, même si son état de santé s’améliore, sa vie sera toujours impactée par ce mal. Ainsi ai-je eu un peu de mal à partager la conclusion de l’auteure malgré tout l’espoir qu’elle suscite.

    Un roman c’est souvent de la fiction et même si ici les faits relatés empruntent beaucoup à la réalité de ces femmes, aux circonstances de leur quotidien, cela ressemble un peu trop à un « happy end » si absent de la vraie vie. Face à cette condition humaine l’amour ne pèse rien, les larmes, les illusions, la chance, les bons arguments logiques et salvateurs, Dieu et ses miracles, les encouragements stériles et hypocrites des autres, les sacrifices personnels non plus, mais la vie continue et avec elle cette solitude prégnante, cette volonté constante de l’homme de détruire son prochain, pour prendre sa place et réussir à son détriment, ou pour le détruite simplement et se prouver ainsi qu’on existe.

    Je reconnais volontiers à ce roman une riche documentation notamment sur l’Inde, son mode de vie, son organisation, ses croyances. On entend dire que c’est la plus grande démocratie du monde, peut-être, mais j’ai du mal à y croire notamment en ce qui concerne les disparités sociales, le système des castes et le sort qui est fait aux femmes, aux veuves en particulier. Je veux bien croire à la belle histoire d’amour de Giulia, a sa volonté de garantir du travail à ses ouvrières et ainsi à sauver son entre mais quant à ce qui arrive à Sarah, en plus de la solitude et l’abandon de la part de ses collègues, de la maladie, de la chimio, de la calvitie, de l’ablation d’un sein, je l’ai surtout lu comme une étude sans concession sur ce qu’est la vie au travail, sur le destin qu’on ne choisit pas et auquel on n’échappe pas.

     

     

  • La femme paradis - Pierre Chavagné

    N°1815 – Janvier 2024.

     

    La femme paradis – Pierre Chavagné – Le mot et le reste.

     

    Titre assez étrange qui peut donner lieu à des interprétations nombreuses et bien différentes, et pourtant ! En réalité c’est le récit d’une femme qui, volontairement s’est retirée du monde, de la civilisation, de l’amour, de ses études et depuis de nombreuses années s’est réfugiée au cœur d’une forêt. L’obligation de survivre lui fait découvrir le monde sauvage et ses régles, peut-être aussi dures que celles du monde qu’elle a choisi de fuir mais auxquelles elle s‘adapte en donnant à sa vie un mode spartiate, solitaire, indépendant . Elle s’est coupée du monde corrompu et violent mais garde un œil sur lui, par méfiance, pour sa sécurité mais son vrai lien avec lui se fait à travers la lecture. Parfois on sent des regrets et quand elle croise un humain qui pourrait empiéter sur son territoire, elle l’élimine. Cette remise en question sonne comme une contestation, comme une libération d’elle-même qui lui convient, malgré la trace de Pierre qui a partagé sa vie et qu’elle croit mort lors d’une insurrection meurtrière. A-t-elle un compte à régler avec les hommes devenus pour elle des proies ? Elle souhaite tourner la page de sa vie antérieure, de cette vie en société, de ses souvenirs, pour renaître dans la forêt dont elle adopte le rythme de vie, le langage, s’exprime comme elle par des cris qui ont pris dans sa bouche la place des mots que pourtant elle pratique sous la forme de l’écriture qui est l’apanage des solitaires. Avec elle, elle souhaite marquer ainsi son passage sur terre. Ses mots ont des accents d’aphorismes à la fois définitifs et ultimes. Elle prend conscience qu’elle est un être violent et meurtrier qui s’arroge le droit de disposer de la vie d’autrui, cette vie qui tient finalement à bien peu de chose. Elle se rend compte que certes la société qu’elle a quittée est une prison qu’il lui arrive de regretter par moments quand sa mémoire se peuple de l’image des siens, mais celle qu’elle a conçue autour d’elle présente beaucoup de similitudes avec celle qu’elle a choisi d’abandonner. Alors, retour à la nature, pourquoi pas surtout face à une société qui chaque jour davantage se délite, une vie qui vous échappe, des souvenirs qui vous assaillent au point de devenir des obsessions insupportables. La réalité se rappelle à elle sous la forme d’une détonation, trahissant une présence humaine qui menace le microcosme qu’elle a crée autour d’elle mais qu’elle ne parvient pas à trouver.

    Le texte alterne ses propres remarques et pensées, ses regrets et les descriptions, poétiques, ses émotions et le récit du narrateur, plus descriptif .

    On lit rarement les « remerciements » de l’auteur à tous ceux qui lui ont accordé leur attention, leur confiance, leur amitié pour que naisse ce livre. Je choisis d’en retenir les premières lignes, celles qui parlent de la genèse de l’écriture, de l’inspiration dont on ne sait jamais d’où elle vient et à qui on la doit, « l’imagination (qui) a ses mystères qu’il convient de chérir et de préserver ». Pourtant, le livre refermé, je prends conscience que j’ai mené cette lecture avec intérêt, dans l’attente de l’épilogue mais que, nonobstant le style de son auteur, fluide, poétique dans ses descriptions et agréable à lire, il m’a surtout inspiré de l’angoisse.

  • Messieurs les ronds de cuir - Georges Courteline

    N°1814 – Janvier 2024.

     

    Messieurs les ronds-de-cuir - Georges Courteline – Flammarion.

     

    C’est un roman en six tableaux publié en 1891 dans « l’écho de Paris » en feuilleton et adapté plus tard au Théâtre et au cinéma. C’est une chronique qui a pour décor le Ministère de l’Intérieur où le jeune Lahrier est employé en qualité d’expéditionnaire. Il est habitué à un absentéisme chronique et, pour une fois qu’il était présent à son bureau est surpris par son chef en train de lutiner sa maîtresse au point que ce dernier lui demande si la Direction des Dons et Legs où il est affecté est une administration ou une maison de tolérance.

    Dans cet ouvrage qui fit le succès de Courteline, on assiste aux errements bureaucratiques sans grands intérêt qui suscitent cependant des polémiques inutiles de la part d’hommes de deux génération différentes qui cohabitent, jaloux les uns des autres, prompts à créer entre eux des polémiques, on rencontre tout un panel de personnages égarés dans la Fonction Publique, des farfelus, des envieux, des frustrés, des paresseux, des érudits, des ignares, des amateurs beaucoup plus attachés à autre chose qu’à un travail pour lequel ils sont pourtant payés. Au-delà des faits rapportés dans cet ouvrage qui ne manque pas d’humour bien qu’il se termine par l’élimination physique d’un membre de la hiérarchie, ce qui n’est pas commun, c’est aussi l’occasion de déclarer sur son cercueil des mots de reconnaissance qu’on se garda bien de prononcer de son vivant, où la mauvaise foi le dispute à l’euphémisme. Ce que je retiens, c’est surtout l’étude de cette faune de bureau, autant dire de l’espèce humaine en générale, cette ambiance délétère du monde du travail où chacun s’attache à se faire valoir en en faisant le moins possible tout en dénigrant le travail de ses collègues, en agissant parfois avec un zèle qui n’a d’égal que la volonté de tresser entre eux des inimitiés durables, beaucoup plus fortes que les pseudo attachements publiquement proclamés, la recherche de l’avancement, des honneurs, des privilèges, de n’importe quelle forme de reconnaissance qui flattera leur ego et les distinguera des autres. Pour cela on ne négligera ni l’obséquiosité, ni la flagornerie, ni la délation, ni le clabaudage, ni les chicaneries, ni la mauvaise foi voire le mensonge pourvu qu’on arrive à ses fins et si à l’occasion on peut écraser quelqu’un, lui porter un préjudice durable, on n’en sera que plus satisfait. Dès lors, faire son travail n’est assurément pas une assurance de promotion qu’on réservera de préférence aux incompétents. J’y vois, malgré le comique de situation savamment construit, une évocation du « mille-feuilles administratif » et de sa gabegie si souvent dénoncés par les politiques mais jamais vraiment réformés mais aussi une pertinente étude bien actuelle.qui ne se limite pas pour autant à la Fonction Publique, même si les administrations et leurs agents sont souvent la cible privilégiée des polémistes. Karl Huysmans, fonctionnaire lui-même, qui ne passait pourtant pas pour un comique, s’était déjà livré à ce genre de littérature dans une courte nouvelle légèrement antérieure, intitulée « La retraite de Monsieur Bougran » où il raillait non les hommes mais surtout les errements administratifs et les différentes façons réglementaires de rédiger courrier et notes de service, mais cette œuvre, refusée par les éditeurs en son temps, est longtemps restée inconnue..

     

    J’ai également goûté le verbe de Courteline, la rédaction gourmande des descriptions et des évocations d’un auteur qui n’eut qu’à puiser dans son expérience personnelle de fonctionnaire.

     

     

     

     

     

  • Contes et nouvelles - Guy de Maupassant

    N°1813 – Janvier 2024.

     

    Contes et nouvelles – Guy de Maupassant – Albin Michel.

     

    Guy de Maupassant est un homme de lettres normand et le paysage qu’il voit  a influencé son écriture, ce qui fait de lui un écrivain impressionniste, jouant sur les couleurs, l’eau, le littoral, les falaises et les paysages de l’arrière-pays et pas seulement parce que la Normandie a inspiré les peintres.

    Maupassant a été le témoin de son temps, de la société dans laquelle il vit, de l’existence des paysans de son terroir normand, attentif aux plus humbles mais aussi à, la société des hommes riches et notables, de leur travers, de leur hypocrisie, de leur goût effréné pour l’argent, pour la réussite sociale, pour l’adultère et la séduction, l’attitude des femmes entre calcul et naïveté. Sa vie familiale a été bouleversée par la séparation de ses parents et, à ce titre, l’auteur est attentif à tout ce qui touche la famille et notamment au fait que les paysans pauvres confient parfois un de leurs nombreux enfants à des familles plus riches mais sans descendance, les enfants naturels ou adultérins dont on se débarrasse, les maîtresses qu’on cache. Ces pratiques se retrouvent dans certaines de ses nouvelles. Il préférait la compagnie de femmes légères et de prostituées et.s’est d’ailleurs contenté lui-même de former un couple illégitime avec Joséphine Litzelmann, une jeune femme rencontrée lors d’une cure, La bâtardise et l’abandon ont été une obsession pour lui qu’on disait être le fils de Flaubert et cela hante son œuvre, tout comme l’argent qui achète tout et qui fut un moteur de ce Second empire dans lequel il a vécu.

    Il reste qu’avec sa belle écriture il est un admirable conteur, maître de la nouvelle et du conte. J’ai eu plaisir, avec cette lecture, de renouer avec une vieille connaissance et de ressentir à nouveau un grand plaisir de le relire.

     

  • La retraite de Monsieur Bougran - Joris Karl Huysmans.

    N°1811 – Décembre 2023.

     

    La retraite de Monsieur Bougran. Joris-Karl Huysmans – Éditions Jean-Jacques Pauvert.

     

    M. Bougran est un fonctionnaire travaillant dans un ministère. Il est intègre, célibataire, zélé, ponctuel, respectueux de la hiérarchie et vit ses fonctions, essentiellement bureaucratiques, comme un sacerdoce. Malheureusement pour lui, à l’âge de 50 ans il est mis à la retraite d’office pour « invalidité morale » alors qu’il est en pleine possession de ses moyens intellectuels et ce au profit d’un autre agent, plus jeune et moins compétent, probablement protégé. Autant dire qu’il est considéré comme gâteux et cette mise à l’écart sonne pour lui comme une injustice puisque l’Administration se prive ainsi d’un savoir-faire, d’une mémoire, d’un serviteur fidèle et lui d’une ambiance de travail qui était toute sa vie. En réaction, et après avoir ressassé cet affront, il recompose fictivement à son domicile son univers perdu en y jetant un regard critique.

    J’ai lu cette courte nouvelle, écrite dans un style un peu suranné mais assurément agréable à lire et en usage à l’époque, qui a été redécouverte par le célèbre avocat, Maître Maurice Garçon, après avoir été, en son temps (1888), l’objet d’un refus au point que son auteur l’avait reléguée dans un tiroir. Pourtant, à bien y réfléchir, ses lignes nous rappellent quelque chose d’actuel. Je passerai sur la critique récurrente des fonctionnaires, souvent désignés comme boucs-émissaires au cours de périodes où l’emploi est menacé, mais je m’attacherai davantage au désarroi de ces salariés âgés qu’on précipite dans un chômage brutal alors que leur vie s’est inscrite dans un travail désormais supprimé pour des raisons comptables. L’ambiance de bureau, les échanges pas toujours d’un niveau élevé avec les collègues mais qui manquent tant à Bougran, n’est pas sans faire penser au télétravail récemment instauré et qui ne fait pas l’unanimité. Il fait également allusion aux promotions qui lui ont échappé pour être données à des collègues moins qualifiés mais assurément plus flagorneurs. Ce genre de procédure d’avancement n’est sans doute pas prête à tomber en désuétude. Son expulsion a certes été précipitée, mais il note que, malgré le décor qu’il tressé à son domicile et qui lui rappelle ses anciennes fonctions, ce n’en est pas moins la consécration de la solitude et l’antichambre de la mort. C’est parfois le cas d’une retraite non préparée.

    Ce que je retiens surtout c’est l’œil que M Bougran, le type même de l’anti-héros, porte sur son époque et sur son ancien univers. Cela ne fut pas difficile à Huysmans qui fut un humaniste, écrivain et critique d’art, et qui passa sa vie au Ministère de l’Intérieur. Il avait déjà évoqué cet univers dans « A vau-l’eau », une longue nouvelle publiée. Le regard qu’il porte sur son ancien univers de labeur est à la fois critique et subtilement humoristique et s’attache non seulement au décor convenu des bureaux, de ceux qui les occupent et leurs manières hypocritement courtisanes mais aussi aux jeunes arrivants, plus préoccupés par leur avancement que par la qualité de leur travail. Ses remarques me semblent particulièrement pertinentes en ce qui concerne la prose administrative et ses nuances protocolaires, une phraséologie digne de Colbert, des formules de politesse hiérarchiquement dosées, des synonymes réglementaires également mesurés, un art consommé de triturer les nuances et de jouer sur les contradictions de manière à rendre parfois compliqué ce qui est simple.

    Cette courte nouvelle est l’occasion de renouer avec l’univers créatif de Hysmans (1848-1907), un écrivain injustement oublié.

     

     

     

  • La maladroite - Alexandre Seurat

    N°1810 – Décembre 2023.

     

    La maladroite – Alexandre Seurat – Éditions du Rouerge.

     

    La petite Diana, 8 ans a disparu, enlèvement ou fugue. Un avis de recherche est donc diffusé qui intervient à la suite d’un long processus d’investigations autour d’éventuelles maltraitances familiales. Ainsi chaque personne qui a côtoyé l’enfant, membres de sa parentèle ou agents de l’administration, exprime ses remarques, ses critiques, ses craintes au sujet de Diana. La famille évoque ses devoirs mais aussi sa bonne conscience face à ce foyer, ses obsessions, l’irresponsabilité de la mère à la naissance de sa fille, sa passivité, son défaut d’instinct maternel, l’hypocrisie du père, ses failles dans la façon d’éduquer leur enfant, sa manière d’éluder courtoisement les questions embarrassantes à propos des traces visibles sur le corps de Diana, cette volonté parentale de la rendre transparente voire inexistante, de minimiser ce qui ressemble de plus en plus à des privations et à de mauvais traitements et finalement de soustraire la fillette aux différentes enquêtes. On assiste aussi à la mise en œuvre de la machine administrative, ses rapports et l’usage qu’on en fait, ses procédures, ses insuffisances qui diluent les responsabilités et les obligations, sa volonté de classer cette affaire embarrassante, son souci de ne pas faire de vagues... Il faudra finalement une somme d’actions individuelles, en marge de l’enquête officielle pour faire triompher le bon sens contre la bonne conscience. Face à cette situation la pauvre Diana se montre quasiment complice des violences qui lui sont infligées par les explications voire les justifications qu’elle en donne, se jugeant elle-même malade et maladroite.

    La famille est souvent l‘objet d’un mythe avec tout ce qu’il a de merveilleux attaché à l’enfance, une parenthèse un peu idyllique qui souvent prépare mal à la vraie vie, une volonté de voir les parents comme des éducateurs irréprochables alors qu’ils font parfois prévaloir leur intérêts égoïstes et leur appétit de jouissance avant l’intérêt de leur enfant qu’ils sont censés protéger, refusant les aides, sûrs de leur action éducative et de la qualité de leurs fonctions parentales. Nous savons tous que ce métier est difficile et souvent ingrat mais aussi que derrière le masque de la respectabilité et de l’hypocrisie, l’obsession des apparences, les familles sont souvent le lieu des pires exactions, bien bien souvent tues, que cela touche toutes les couches de la société et n’est évidemment pas l’apanage des plus défavorisés. Ce genre d’excès est sans doute à la marge mais n’en met pas moins en évidence un travers bien réel de l’espèce humaine, à cent lieues de l’image idéale qu’on voudrait y attacher, sa volonté d’affirmer son autorité, celle aussi d’abuser de son pouvoir et de ses droits, qui se transmet de générations en générations, les enfants maltraités maltraitant eux-même souvent et malgré eux, leur propre progéniture.

    Le style est sans fioritures, mêlant styles direct et indirect, ce qui ne gêne en rien une lecture facile où se mêlent l’effroi d’assister à la lente destruction de cette enfant par ses propres parents et l’épilogue tragique. Ce récit est inspiré d’un fait réel, l’affaire Marina Sabatier, et a fait l’objet d’une adaptation cinématographique d’Eléonore Faucher en 2019.

    Un premier roman bouleversant .

  • Comment va la nuit? - Christian Carayon

    N°1809 – Décembre 2023.

     

    Comment va la nuit ? - Christian Carayon – Éditions Hervé Chopin.

     

    Dans ce coin perdu de Savoie, Anthony va mourir, seul. Lui, l’ex-avocat, brillant et idéaliste, volontiers défenseur des causes perdues, devenu dans ces montagnes un marginal taiseux, sauvage et parfois bagarreur qui a mis fin à une longue errance, est pour les gens d’ici un mystère. Un emploi dans le gîte voisin de Caroline lui permet de survivre et d’apprivoiser ses fantômes, surtout des femmes.. Arrive Victoria, une jeune infirmière et leur amitié met du temps à se tricoter, pourtant leurs parcours ont des points communs, cahoteux. Chacun vient vers l’autre et en parle, mais avec parcimonie, comme pour exorciser un mal, un échec. Dès lors la différence d’âge n’existe plus, seule persiste la crainte de voir l’autre souffrir et peut-être disparaître.

    Pourtant, c’est plutôt la vie d’Anthony qui nous est offerte, difficile, pleine d’un idéal qui va finalement la détruire à petit feu, victime d’une enfance difficile, capable de vouloir retrouver un amour de jeunesse dans l’impossible espoir de le raviver. Adolescent, il a de l’amour une notion romantique, à cent lieues de celle des garçons de son âge et les rapports qu’il peut avoir avec ses semblables se transforment souvent en fiasco. Il va se muer en redresseur de torts, volontiers protecteur de Victoria, pour lui permettre d’échapper à l’injustice qui la menace, sans qu’elle ne lui demande rien et sans rien exiger d’elle en retour. Ce que je retiens au terme de ces trois cents pages, c’est la solitude de cet homme, perdu dans une société où il n’a pas sa place, dont la vraie nature lui échappe, où il tente, parfois maladroitement, d’imprimer sa marque et ses désillusions face à une espèce humaine qu’il ne comprends pas et qui le rejette. Avec au bout la mort comme une délivrance. Les citations de Henry David Thoreau viennent à propos inspirer ce livre.

    Cela m’arrive rarement, mais parfois la lecture d’un roman évoque d’elle-même un tableau, un air de musique… Ici, au fur et à mesure de la découverte des différents chapitres, se sont imposées les notes de la symphonie du destin de Beethoven, cette sorte de certitude que notre vie est toute tracée sans qu’il nous soit possible, malgré toute notre bonne volontés, d’en modifier le cours et que les événements nous arrivent s’imposent à nous, sans que nous y puissions rien, chance ou malchance, au point ne voir en elle qu’une partition écrite à l’avance, incontournable. Je vois dans le titre qui s’inspire d’une réplique de Macbeth une confirmation de cette intuition.

    J’ai eu plaisir à découvrir ce roman qui ne s’annonce pas ainsi, bien écrit et facile à lire, poétique et émouvant par moments. Mais pourquoi avoir commencé cette histoire par la fin ?

     

     

  • L'allègement des vernis - Paul Saint Bris

    N°1807 – Décembre 2023.

     

    L’allègement des vernis – Paul Saint Bris – Éditions Philippe Rey.

     

    Il est des romans qu’on lit par habitude, par attachement à un auteur, par obligation et parfois par plaisir. Celui-ci dont l’auteur m’était inconnu puisqu’il s’agit de son premier roman, m’est arrivé par hasard entre les mains et j’ai vraiment eu plaisir à en déguster le style à la fois jubilatoire et délicatement ouvragé, baigné de belles et étonnantes descriptions, d’évocations techniques, d’un humour de bon aloi qui entraînent le lecteur après lui dans un univers inattendu. C’est un peu comme si l’énigmatique sourire de Monna Lisa soulignait la fluidité de la phrase et l‘ harmonie des mots, que l’auteur agrémente parfois d’expressions italiennes si musicales.

    Le titre assez sibyllin évoque une restauration qui entend s’attacher au gommage partiel des différentes couches de vernis qui recouvrent « La Joconde », le chef-d’œuvre de Vinci, lui redonnant ainsi ses couleurs d’origines. C’est à l’évidence un travail minutieux qu’on confiera à Gaetano, un italien, spécialise de la restauration des tableaux. C’est aussi une histoire un peu rocambolesque au terme de laquelle les nouvelles technologies sont mises en œuvre, l’incontournable communication d’internet, de la presse et des réseaux sociaux sollicitée, œil dubitatif et vaguement inquiet d’Aurélien. A cette occasion le lecteur entre dans les secrets du Louvre, le mystère qui entoure l’œuvre, dans la genèse et la vie des tableaux de maîtres, de la technique des pigments et de la lumière, des connaissances et parfois de la suffisance des spécialistes. C’est un peu technique mais intéressant. L’auteur entraîne son lecteur dans les arcanes des commissions avec en prime les avis des autorités, les précisions techniques, la richesse de sa documentation et la pertinence de ses jugements culturels… et, un léger « sfumato » de nostalgie.

    C’est aussi une galerie de portraits pleins de charme et qui, hétéroclites au départ convergent tous vers le même centre d’intérêt, Monna Lisa del Giocondo, plus connue sous le nom de « La Joconde ». C’est celui d’Homero, un banal agent d’entretien chargé du nettoyage du département des statues au Louvre que les œuvres qui l’entourent, auxquelles s’ajoute la musique de Vivaldi diffusée dans ses écouteurs, provoquent chez lui une forme du « syndrome de Stendhal ». Son parcours est original et l’épilogue révèle en lui un poète étonnant. C’est aussi celui celui de Daphné, la nouvelle présidente, le type même du manager, rompue aux idées modernes du marketing et de la gestion des ressources humaines, qui veut reprendre à son compte un projet longtemps repoussé, la restauration de « La Joconde », celui d’Aurélien, directeur du département des peintures du musée, un intellectuel marginal, quelques peu idéaliste et renfermé qui s’oppose à ce projet à la fois dispendieux, risqué et à ses yeux inutile. Gaetano se révèle être un personnage fantasque mais dont ce travail va bouleverser sa vie et peut-être sa propre conception de la beauté.. L’émotion d’Aurélien face au résultat de son travail est saisissante. La beauté des femmes nous est rendue à travers les portraits d’Hélène subjuguée par Homero mais aussi ceux de Guiseppina et de, Lucrezia, les compagnes de Gaetano.

    C’est sans doute aussi une invitation à poser un regard sur notre époque, faite à la fois d’appétits de modernité, de connections, de numérisations, de gestion comptable, de volonté de réussite sociale avec son lot d’hypocrisies, de culte de l’apparence, face aux valeurs traditionnelles et éternelles de l’art. Après cet épisode mouvementé autour de la Joconde ceux qui en furent les acteurs retrouvent leur authenticité, se débarrassant du vernis social et professionnel qui s’attache à eux, peut-être le vrai sens de la vie. ?

    Pour un premier roman, c’est une réussite.

     

     

     

  • Psychopompe - Amélie Nothomb

    N°1808 – Décembre 2023.

     

    Psychopompe – Amélie Nothomb – Albin Michel.

     

    Amélie Nothomb publie son traditionnel roman annuel, c’est le 32°.

    Le titre m’évoque la mort ou plus exactement le passage de l’âme des défunts et l’ombre de Charon, d’Hermès, d’Orphée… Le livre débute par une fable nippone un peu triste qui révèle l’amour de l’auteure encore enfant pour les oiseaux. Ainsi voit-on défiler au fil des pages un catalogue ornithologique qui s’enrichit au gré des différents lieux de résidence de son père, diplomate. Ce sera un peu le fil d’Ariane de ce roman même si sa progression passe par des contours assez inattendus. De nouveau elle nous parle d’elle, de sa vie, de sa famille, ce qui est souvent le propre de l’écrivain et j’avais apprécié cette démarche notamment à l’occasion de « Stupeur et tremblements » et de « Premier sang » . Ici , j’ai eu un peu de mal à la suivre mais j’ai lu jusqu’à la fin, par respect pour la démarche de l’auteur et surtout pour m’en faire une idée précise et ainsi pouvoir parler valablement.

    C’est bien écrit, ce qui favorise une lecture à la fois rapide et agréable, mais j’ai eu du mal à suivre son cheminement créatif entre ses malheurs d’adolescente, son agression sexuelle en Inde, sa découverte du latin et du grec ancien et d’Hermès, dieu messager aux pieds ailés qu’elle assimile à l’Esprit Saint qui, dans la religion chrétienne se matérialise par une colombe et dont elle s’imagine l’héritière. Elle évoque son appétence pour « l’ivresse du vide » que le vol, selon elle, procure.et confie au lecteur sa fascination pour le mot « psychopompe », pour son étrange consonance et ses connotations mortuaires notamment dans le contexte du Bangladesh où la souffrance, la faim côtoient la mort, d’où pour l’adolescente qu’elle était alors, une dangereuse anorexie. Puis elle évoque le Mékong qu’elle voit comme l’incarnation du Styx, s’imagine en « cheval de Troie » ou, filant la métaphore de l’oiseau, volant et chantant, affirme, comme l’indique laconiquement la 4° de couverture, qu’ « écrire, c’est voler ». Tout en respectant l’avis de l’écrivain, je ne suis pas sûr de l’accompagner sur ce terrain, pas plus d’ailleurs à propos de tout ce qu’elle dit sur l’écriture qu’elle compare en ce qui la concerne à l’exploration « d’un univers aviaire » ni sur son cursus de femme de lettres, quant à prétendre que l’oiseau est lui-même un psychopompe...

    Je n’ai peut-être rien compris mais ses considérations augmentées de références mythologiques et littéraires, qui certes ne manquent pas d’intérêt, m‘ont paru assez éloignées du sujet. En revanche, j’ai apprécié l’hommage qu’elle rend à son père disparu en 2020, mais qu’elle s’autoproclame psychopompe dialoguant avec lui post mortem ne m’a pas convaincu même si, comme elle l’avoue, ses écrits « incorporent la mort de plus en plus ».

    Un peu décevant quand même.

  • Les volets verts - Georges Simenon

    N°1806 – Décembre 2023.

     

    Les volets verts – Georges Simenon.

     

    Emile Maugin, la soixantaine, est un acteur de théâtre et de cinéma célèbre et reconnu mais sa santé est fragile malgré sa forte corpulence, à cause des excès de boisson et d’alcove. Son médecin l’avertit d’une perspective fatale. Il se croit obligé, grâce à son succès d’être grossier et odieux avec son entourage, hommes et femmes, un peu comme s’il prenait ainsi sa revanche sur une enfance malheureuse et défavorisée au fin fond du marais vendéen. La maison aux volets verts sur la Côte d’Azur, c’est celle qu’il rêve d’acheter pour sa troisème épouse, Alice, ancienne figurante, évidemment plus jeune que lui, enceinte lors de leur mariage, mais pas de lui, et avec qui il ne parvient pas à faire un vrai couple ni une vraie famille. Cette souffrance se manifeste lors de la rencontre qu’il fait avec l’ancien amant de son épouse. Il veut la mettre à l’abri de l’avenir parce que son état de santé vacillant l’invite à faire le bilan de sa vie finissante et ce n’est guère brillant. C’est la prise de conscience d’une existence faite de fuites des lieux anciens, des gens qu’ils a connus et peut-être de lui-même, d’excès en tout genre et maintenant d’une obsession de la mort et c’est à la suite d’un accident stupide qu’elle aura raison de lui. Ses félures, sa solitude se révèlent tout au long de ce roman et notamment dans ce retour sur lui-même qu’il fait à l’occasion de la visite à son ancien compagnon de planches qui lui n’a pas connu le succès. Dans cette circonstance, il revient sur son passé, sur tous ceux qu’il a croisés, comme une sorte de « jugement dernier », avec, en arrière-plan la douleur et la culpabilité qui le gagnent.

     

    C’est la fin de vie d’un acteur de renom, coincé entre son succès et une enfance désastreuse, son mépris des gens et la peur de sa propre disparition. Ce roman est paru en 1950 et le rôle d’Emile n’a évidemment pas été écrit pour Gérard Depardieu même s’il l’interprète magistralement dans le film de Jean Becker qui s’inspire librement du roman et qui est servi admirablement par son talent, celui de Fanny Ardant et de Benoît Poelvoorde. Il y a bien des similitudes entre ces deux personnages, celui de la fiction et celui de Depardieu, monstre sacré dont les outrances, les frasques et la conduite souvent révoltante traduisent sûrement une forme de fuite mais peut-être aussi la certitude intime que son talent et son succès l’autorisent à penser que tout lui est dû et que tout lui est permis. L’admiration qu’on peut avoir pour le parcours et le talent de l’acteur trouve ici ses limites. Il reste que je suis étonné par le destin de cet homme qui aurait pu être un minable délinquant et à qui la chance a fait rencontrer des personnes influentes qui ont cru en lui et ont ainsi donné un nouveau souffre à sa vie. Destiné, liberté, baraka, allez savoir ?

     

    Simenon ne se résume pas seulement à Maigret. Ce livre vient s’ajouter à tous ceux où l’auteur analyse l’âme humaine avec tous ses replis et tous ses travers, ce qui fait de lui un romancier d’exception.

     

  • L'enragé - Sorj Chalandon

    N°1805 – Décembre 2023.

     

    L’enragé – Sorj Chalandon – Grasset.

     

    Ce n’est par parce qu’il portait le nom de Jules Bonneau que son destin le vouait à la délinquance. Pourtant c’était plutôt mal parti pour lui, sa mère qui s’enfuit avec son amant, abandonnant son fils aux soins de son père qui s’en débarrasse auprès de ses propres parents qui le négligent, il n’en faut pas davantage pour que le malheur s’installe dans sa vie. De larcins en actes d’insubordinations et en délits, il se retrouve enfermé à la colonie pénitentiaire de Belle-Ile où il hérite du surnom de « La Teigne », un véritable bagne pour enfants considérés comme irrécupérables et qui y subissent des brimades, des violences, des châtiments. Un peu par hasard, le 27 août 1934, une mutinerie éclate avec évasion de 56 de ces petits bagnards dont évidemment Jules fait partie. Comme le dit le poème de Prévert qui évoque cet événement, « tout autour de l’île, il y a de l’eau » et quitter Belle-Ile est un problème qui s’avère insurmontable. Le poète, en vacances sur l’île à ce moment-là, ne pouvait rester indifférent à cet épisode et publia un texte dans « Paroles » publié en 1946. Les mutins furent repris avec la complicité stipendiée des habitants et des touristes, une véritable « chasse aux enfants », sauf pour Jules. Il y eut cependant une prise de conscience collective à propos des mauvais traitements infligés à ces pensionnaires et même un film inachevé de Marcel Carné [« La fleur de l’âge » de 1947].

    Au-delà de l’histoire, l’auteur imagine le destin de Jules, sauvé par un pêcheur communiste et sa femme et qui parvient à se faire oublier.

     

    J’avais déjà lu, un peu par hasard, « Profession du père » du même auteur ; j’avais apprécié son écriture et sa démarche au regard de la famille et la lecture de ce roman qui rappelle un fait divers oublié, ne m’a pas fait changer d’avis.

     

     

  • La voix des bêtes la faim des hommes - Thomas Gilbert

    N°1804 – Décembre 2023.

     

    La voix des bêtes la faim des hommes – Thomas Gilbert – Dargaud (BD)

     

    Je ne suis pas fan de BD et je ne connais pas l’œuvre de Thomas Gilbert mais j’ai simplement lu cet ouvrage en raison de ma participation à un jury littéraire.

    Cette lecture m’a laissé perplexe. Si j’ai bien compris, elle mélange l’ambiance du Moyen-Age, ses dérives religieuses entretenues par la grande peur de l’An mille et ses perspectives de fin du monde, avec pour support l’Apocalypse de St Jean et de ses quatre cavaliers que le peuple rural et illettré n’avait pas lue, et l’interprétation que pouvait en faire l’église catholique, fanatique et oublieuse du message de l’Évangile, sa volonté de régner sur les gens et de jouer sur le salut de l’âme des défunts. Cela a inspiré nombre de théories plus ou moins théologiques de la part d’illuminés, les récupérant à leur profit et les habillant d’effets quelque peu mystérieux qui n’avaient d’autres buts que de maintenir les populations en état de subordination et de terreur et les révélations eschatologiques de l’apôtre y contribuèrent opportunément. Le graphisme et les couleurs de cette BD vont dans ce sens.

    Cette lecture me laisse quelque peu perplexe.

    Le prétexte est l’histoire de Brunehilde, une vagabonde marginale, un peu guérisseuse, qui refuse le mariage et surtout l’enfantement, une meneuse de loups, un animal qui, à l’époque était considéré comme l’incarnation du mal et qu’évidemment il fallait combattre d’autant qu’il hantait les forêts qu’il fallait défricher pour conquérir plus de terres à cultiver. Nous assistons à son parcours dans une nature hostile avec famine, guerres, violences, peur de la mort, nécessité de s’assurer une place en Paradis, volontés humaines de conquêtes d’autant plus illusoires qu’elles sont temporaires … Elle est accompagnée de Paulin, un colporteur plus animé par un esprit plus terre à terre.

    Je n’ai peut-être rien compris mais il me semble que cette BD nous rappelle des évidences, que l’homme est un loup pour l’homme ce qui met à mal la théorie du « vivre ensemble » dont on nous rebat les oreilles, que notre monde n’a rien d’idyllique, que l’espoir est peut-être permis mais me paraît à moi illusoire actuellement dans un monde qui explose et bascule de plus en plus dans la violence.

  • Hoka Hey! - Neyef

    N°1801– Novembre 2023

     

    Hoka Hey ! – Neyef – Rue de Sèvres (BD).

     

    C’est l’histoire d’un petit indien Lakota, orphelin, prénommé Georges par un pasteur un peu glauque, administrateur de la réserve indienne où il vit et qui l’a recueilli. Il lui fait ingurgiter la Bible, une manière de l’assimiler, tout en se servant de lui comme esclave. Ayant eu accès à l’éducation et à l’apprentissage de la lecture, l’enfant veut devenir médecin pour soigner ses frères.

    Il croise par hasard une sorte de gang qui s’attaque aux biens des blancs non par intérêt mais en représailles pour venger leurs frères opprimés ou massacrés.. Il est composé d’un autre indien Lakota, Little knife, qui recherche son père pour le tuer, No Moon, une indienne et un Irlandais. Ils vont l’adopter et lui faire retrouver ses racines indiennes… « Hoka Hey », (en avant) , un cri de guerre de cette tribu que Georges s’approprie, en est le symbole, tout comme l’est sa décision de renoncer à sa carrière de médecin, pourtant prometteuse, pour devenir un indien libre, héritier des traditions et des rites de ses ancêtres. Ils sont recherchés et pourchassés par un chasseur de primes à la détente facile. Nous sommes bien en plein western, avec tout ce qui peut se passer dans ces vastes étendues où l’Ordre public en est réduit à l’état de concept. C’est une BD gore et violente bien dans l’esprit de cette période où ce pays qui s’est construit sur l’immigration européenne se met en quête de nouvelles terres. Pour cela ils chassent et massacrent les indiens, les parquent pour finir dans des réserves où ils meurent à petit feu ou les exhibent dans des spectacles. Il s’agit donc de racisme tout comme il y a de l’ostracisme entre les désormais citoyens américains notamment à l’endroit des Irlandais. Ces caractéristiques sont encore en vigueur aujourd’hui puisque la ségrégation, notamment à l’égard des noirs, gangrène cette société présentée comme multiculturelle mais qui, en réalité, porte en elle un ferment de division et peut-être de destruction quand ces minorités viennent à se révolter. Concernant ces derniers, ce n’est évidemment pas le même processus puisqu’ils sont issus de l’esclavage mais le résultat est le même, le refus de la différence qui s’exerce du plus fort vers le plus faible. Nous sommes certes dans une fiction, mais elle illustre bien le problème inévitablement posé aux sociétés qui se bâtissent sur la diversité ethnique.

     

    J’ai été particulièrement sensible au concept de la vengeance présentée comme légitime, au refus du pardon considéré comme une faiblesse qui peut se révéler fatale, de la part de Little knife, dans une société où la vie d’un être humain ne pesait pas lourd. Seule l’attitude du médecin de Twin Point détonne dans ce tableau. Il trouve dans son métier de soignant, sauveur de vies, une manière de rédemption pour avoir été, dans une autre existence, le persécuteur des indiens. Il adopte et instruit Georges, le préparant à sa future mission médicale, mais cette fois différemment du pasteur qui s’était servi de la religion pour asservir l’enfant. Georges fait cependant un choix définitif révélateur

    Le graphisme et les couleurs rajoutent à l’intérêt de cette BD.

     

  • L'enfant rivière - Isabelle Amonou

    N°1799– Novembre 2023

     

    L’enfant rivière – Isabelle Amonou – Éditions Dalva.

     

    Thomas est venu de Paris pour les obsèques de son père au Quebec. A Cette occasion il revoit Zoé, son épouse dont il est seulement séparé et qui vit ici. Il y a six ans, leur fils Nathan, quatre ans à l’époque, a disparu dans la rivière alors qu’il était sous la garde de sa mère. Son corps n’a pas été retrouvé et leur couple n’a pas résisté à cette disparition. Ils s’étaient mariés mais ne se ressemblaient pas vraiment, lui, plus intellectuel, elle davantage tournée vers la nature, la chasse, le sport, un de ces mariages qu’on fait par amour et qu’on ne tarde pas à regretter. Apparemment elle s’était mariée pour échapper à son enfance ravagée par une vie de famille désastreuse. Cette rencontre va tourner au drame.

    Nous sommes en 2030 et le Canada doit non seulement faire face à des bouleversements climatiques inquiétants et répétés avec tornades et inondations, mais doit également affronter un problème migratoire. En effet là où vit Zoé qui croit toujours que son fils n’est pas mort et le recherche dans cette nature sauvage, il y a des camps de migrants américains qui se sont réfugiés au Canada non seulement pour fuir le réchauffement climatique mais également le délitement de la société suite à une guerre civile. On songe à ériger un mur pour les contenir en Alaska. Pour corser le tout, il y a dans la forêt près de chez Zoé des enfants et des ados, fuyant les États-Unis qui vivent comme des sauvages et des voleurs et qu’elle chasse comme des bêtes. Les autorités les remettent ensuite aux services sociaux. Cette région, auparavant calme, était rapidement devenue dangereuse.

    Je ne suis entré dans cette histoire qu’à la fin du roman, quand Tom rencontre à nouveau Zoé. Si je n’ai pasx été passionné par cette histoire, ce n’est pas à cause du réchauffement climatique qui est malheureusement inévitable, pas non plus à cause de la migration américaine à la suite d’une guerre civile, ce qui peut parfaitement arriver dans un contexte géopolitique cahoteux et surtout dans un monde qui devient de plus en plus fou, mais la quête de Zoé m’a paru surréaliste après tout ce temps, son parcours personnel, dans une famille indigne, la culpabilité qu’elle traîne derrière elle comme un fardeau, le deuil impossible à faire pour chacun d’eux... Je n’ai pas cru non plus qu’on puisse pardonner ainsi si facilement les erreurs passées, j’ai assez peu adhéré à la prise de conscience de soi de Zoé et l’épilogue ne m’a pas convaincu..

  • Les bâtisseurs d'empire - Boris VIAN

    N°1798– Novembre 2023

     

    Les bâtisseurs d’empire – Boris Vian – Éditions l’Arche.

     

    La scène se passe dans une pièce sans originalité meublée sommairement, entre deux étages où vit une famille avec une domestique et un être indéterminé, blessé (le schmürz) entouré de bandages et de loques, toujours dans un coin et qui est en permanence frappé par eux et même par le voisin. Apparemment les parents ont des pertes de mémoire à propos seulement de leur passé immédiat et la famille a récemment déménagé pour un appartement plus petit à cause d’un bruit étrange et inconnu qui peut être dû à la guerre ou à un désordre social. La fille regrette le précédent logement et tout ce qu’on y a oublié ou peut-être tout ce que les événements de leur vie leur ont fait perdre

    Cette pièce de théâtre en trois actes n’est pas l’œuvre la plus connue de Boris Vian célèbre surtout pour ses romans. Elle a été écrite en 1959 c’est à dire l’année de sa mort. Il y a beaucoup de recherche de vocabulaire, je choisi d’y voir une quête de la perfection cependant jamais atteinte à cause du temps qui passe du vieillissement et de la perte des facultés. Quant au bruit, pas entendu par tout le monde, j’y vois des idées fixes, des obsessions propres à chacun. Le personnage du schmürz me paraît est à la fois énigmatique et révélateur, souffre-douleurs de chacun, considéré comme responsable des maux des autres parce qu’il faut bien en trouver un mais aussi personnage sans aucune importance qu’on se croit autorisé à maltraiter parce qu’il est différent et ne représente rien. C’est à la fois irrationnel, parfaitement en phase avec la nature humaine, mais ça marche toujours, racisme ordinaire qui masque mal la solitude ou volonté de s’affirmer soi-même en faisant le mal autour de soi ? Le schmüz peut être l’étranger, l’immigré (nous sommes dans les Trente glorieuses) qui va servir d’exutoire, incapable de se défendre parce qu’il sait qu’il n’est pas chez lui et d’une manière générale celui qu’on n’aime pas, qu’on méprise , l’inférieur, parce qu’il n’a pas le même niveau social, financier ou culturel que nous et qui, à ce titre, mérite notre haine. Avec le recul, cela me paraît être prémonitoire d’une société qui a perdu ses repères qui court après un progrès destructeur et qui ne génère que de la solitude, de la souffrance.

    Boris Vian est l’un des écrivains majeurs du XX° siècle, malheureusement un peu oublié. J’ai toujours aimé son humour, sa sensibilité, son désespoir.

  • Le profil de Galatée - Amit Weisberger

    N°1795– Novembre 2023

     

    Le profil de Galatée – Amit Weisberger – Éditions Velvet.

     

    Un sculpteur devenu berger dans le Cantal cultive son amitié avec Carole, son ex avec qui il couchotte de temps en temps, mais aussi sa solitude qu’il agrémente avec la pensée de Lao-Tseu. Pourtant son isolement commence à lui peser au point qu’il s’inscrit sur un site de rencontres pour trouver l’âme sœur. Le voilà donc occupé dans une ferme loin de tout, coincé entre une séquence artistico-philosophique, l’idéal écologique, les connexions internet laborieuses, une radinerie viscérale et le confinement. Pourtant, avant d’être un ermite il avait eu une vie amoureuse bien remplie qu’apparemment il regrette.

    C’est sans doute à cause des relations bizarres qu’il entretient avec Carole qu’il a l’idée de créer Galatée, une femme virtuelle qu’il imagine comme une aide dans sa quête amoureuse. C’est plutôt bien écrit mais je me suis carrément ennuyé en suivant ses tentatives avortées de cesser de fumer, ses recherches amoureuses et surtout hasardeuses, ses travaux à la ferme, ses états d’âme et ses fantasmes.

     

     

  • Mort et vie d'Edith Stein - Yann Moix

    N°1792– Novembre 2023

     

    Mort et vie d’Édith Stein – Yann Moix- Grasset.

     

    J’ai, à titre personnel, au regard des religions un avis bien établi. Cela dit, je suis toujours dubitatif devant les motivations de ceux qui choisissent d’en changer soit par opportunité ou par réelle conviction.

    Étonnant parcours que celui d’Édith Stein (1891-1942) née dans une ville de l’actuelle Pologne, dans la religion juive et convertie au christianisme après être passée par une période marquée par l’athéisme. Elle entrera au Carmel sous le nom de Marie-Bénédicte de la Croix et sera arrêtée par la SS et gazée à Auschwitz « Pour son peuple». Elle a été canonisée par le pape Jean-Paul II en 1998.

    L’auteur, à travers des citation d’Édith, nous la présente comme une jeune fille solitaire, extrêmement douée, caractérielle, travailleuse, passionnée, que le judaïsme ennuie et qui se jettera dans l’étude de la philosophie.

    J’ai lu cette biographie avec curiosité mais le mysticisme dont parle Moix abondamment dans ce livre ne m’a jamais ému ni même intéressé. En revanche, en savoir davantage sur un personnage exceptionnel m’attire, surtout si, comme c’est le cas ici, s’il tranche sur la noirceur ordinaire de l’espèce humaine sans pour autant la racheter. Même s’il s’agit d’un message religieux que pourtant l’auteur distille largement à longueur de chapitres avec sans doute la volonté de convaincre son lecteur (on ne choisit pas par hasard d’écrire une telle biographie) j’y suis resté relativement indifférent.

    Un saint, ça donne l’’exemple et celui d’Édith est d’autant plus emblématique qu’elle est une femme que l’Église catholique maintient constamment en état d’infériorité (Édith militera en faveur du droit des femmes avant d’entrer au Carmel), qu’elle est une brillante intellectuelle, une mystique animée d’un esprit de dévouement de sacrifice et de charité sans faille, un personnage d’exception mais surtout parce qu’elle est juive et qu’elle a choisi volontairement et en toute liberté le catholicisme (On se souviendra que ce genre de conversion n’a pas toujours été volontaire comme le montre le film de Marco Bellochio « L’enlèvement »). On n’oubliera pas non plus que l’Église a nourri l’antisémitisme (on se souvient du silence assourdissant de Pie XII au regard de la Shoah) et que celui-ci est particulièrement fort en Pologne, même si depuis le concile Vatican II un dialogue fraternel a été ouvert entre catholiques et juifs.. Quant à l’exemple d’Édith, il est plutôt le bienvenu face à une hiérarchie qui semble avoir oublié le message de l’Evangile dont par ailleurs elle se recommande. En témoignent les nombreux scandales qui ont émaillé son histoire dont le plus récent d’entre eux a bouleversé notre société.

    Édith reste une sainte controversée puisque si elle a embrassé le catholicisme elle n’a jamais renié ses origine juives et a protesté vigoureusement contre les mesures nazies à l’encontre des juifs. Elle a accepté la mort « Pour son peuple » c’est à dire les juifs. Elle n’en a pas moins été reconnue comme coprotectrice de l’Europe ce qui lui donne une dimension à la fois actuelle, immortelle et universelle.

    C’est bien écrit et bien documenté et je garde de cette rencontre l’extraordinaire empreinte qu’à laissée cette femme lors de son passage sur terre. Je retiens entre autre chose qu’elle a été une sorte de synthèse spirituelle entre le catholicisme et le judaïsme, Jésus étant lui-même juif. ;

  • Salut et liberté -Fred VARGAS

    N°1791– Novembre 2023

     

    Salut et liberté suivi de La nuit des brutes – Fred VARGAS – Viviane Hamy.

     

    Deux courtes nouvelles policières. Dans la première, le commissaire Adamberg reçoit une série de lettres anonymes dans lesquelles un tueur se dénonce lui-même et une femme est retrouvée morte. Cela laisse perplexe le lieutenant Danglard. Dans le même temps , Vasco , un clochard-tailleur-poète vient s’installer sur un banc en face du commissariat. Cela énerve le lieutenant dubitatif mais le commissaire, à la suite sans doute d’un éclair de génie décide de ces deux faits sont liés.

    La seconde nouvelle se déroule à Noël, une femme retrouvée noyée dans la Seine, suicide ou meurtre, une nouvelle énigme pour Adamberg avec une histoire de chaussures et de sac absents, un poivrot, une photo décryptée par l’extiaordaire érudition de Danglard…

    C’est bien écrit, agréable à loire, mais un peu court à mon goût.

     

  • Le relais d'Alsace - Georges Simenon

    N°1788– Octobre 2023

     

    Le relais d’Alsace – Georges Simenon – Fayard.

     

    Monsieur Serge est un pensionnaire énigmatique du « Relais d’Alsace » située près de l’ancienne frontière franco-Allemande après la Première Guerre mondiale. Il est soupçonné par le commissaire parisien Labbé d’’être « Le Commodore », un escroc international, mais le policier n’est sûr de rien tant M. Serge donne de lui une image de citoyen tranquille.

    C’est vrai que son attitude prête à confusion, il n’a pas d’argent, puis après qu’un vol a été commis dans l’hôtel d’en face il revient au matin et paie ses dettes. Dans la relais d’Alsace, parmi le flot des touristes, la vie continue la veuve Meurice vit avec sa fille Hélène, tuberculeuse dans un chalet à proximité et on soupçonne M. Serge de s’y intéresser. Il sera meurtri d’apprendre que Mme Meurice veut vendre son chalet pour une somme dérisoire à un riche brasseur du coin et envisage même de l’épouser. Le mystère s’épaissit autour de M. Serge, de sa véritable identité et des billets volés ...retrouvés maculés de graisse !

    D’ordinaire j’aime bien lire Simenon et j’apprécie l’ambiance de suspense tissée dans chacun de ses romans. Portant ici, je suis assez peu entré dans cette histoire un peu rocambolesque de sosie, d’argent volé qui ne l’était pas et de ce M . Serge qui, près une vie mouvementée revient sur les lieux de son enfance.

    N°1788– Octobre 2023

     

    Le relais d’Alsace – Georges Simenon – Fayard.

     

    Monsieur Serge est un pensionnaire énigmatique du « Relais d’Alsace » située près de l’ancienne frontière franco-Allemande après la Première Guerre mondiale. Il est soupçonné par le commissaire parisien Labbé d’’être « Le Commodore », un escroc international, mais le policier n’est sûr de rien tant M. Serge donne de lui une image de citoyen tranquille.

    C’est vrai que son attitude prête à confusion, il n’a pas d’argent, puis après qu’un vol a été commis dans l’hôtel d’en face il revient au matin et paie ses dettes. Dans la relais d’Alsace, parmi le flot des touristes, la vie continue la veuve Meurice vit avec sa fille Hélène, tuberculeuse dans un chalet à proximité et on soupçonne M. Serge de s’y intéresser. Il sera meurtri d’apprendre que Mme Meurice veut vendre son chalet pour une somme dérisoire à un riche brasseur du coin et envisage même de l’épouser. Le mystère s’épaissit autour de M. Serge, de sa véritable identité et des billets volés ...retrouvés maculés de graisse !

    D’ordinaire j’aime bien lire Simenon et j’apprécie l’ambiance de suspense tissée dans chacun de ses romans. Portant ici, je suis assez peu entré dans cette histoire un peu rocambolesque de sosie, d’argent volé qui ne l’était pas et de ce M . Serge qui, près une vie mouvementée revient sur les lieux de son enfance.

     

  • Un vertige - Hélène Gestern

    N°1787– Octobre 2023

     

    Un vertige – Hélène Gestern – Folio.

     

    La narratrice évoque une passion amoureuse qui l’a unie brièvement à un homme marié, « T » puis, devant ses tergiversation, leur rupture. Elle dissèque au scalpel ce que fut cette relation, avec ses absences, ses jalousies, ses espoirs, ses déceptions, ses ruptures et ses retrouvailles.

    J’ai lu ce récit apparemment autobiographique, par ailleurs fort bien écrit ce qui pour moi est toujours un plaisir, avec des sentiments mêlés. Elle choisit de l’évoquer après avoir encaissé le choc de la rupture ce qui peut lui donner l’illusion d’avoir pris de la hauteur et peut-être d’avoir acquis quelque apaisement à cause de la solitude qui a suivi, des résolutions prises pour l‘avenir, de la volonté de renouer avec la vie. Avec lui, elle avait cru au grand amour, l’unique, celui qui bouleverse votre vie, qui la transforme pour la suite, qui se joue des obstacles, grâce auquel on tresse des projets d’avenir, avec engagements et serments qu’elle voulait définitifs. Puis tout s’est effondré à cause de la routine, de l’usure, de la lassitude, de cette volonté de tourner une page inévitable en se disant que c’est le cours normal de choses qui ne sont pas destinées à durer, que c’est forcément mieux ailleurs, qu’on a d’autres projets à cause d’événements ou de rencontres auxquels on a envie de donner une dimension personnelle, sentimentale et sensuelle. C’est à chaque fois la même chose, on à l’impression qu’on vit un moment unique qui est une seconde naissance et qui durera toujours avec la découverte du corps et de l’esprit de l’autre puis on détruit ce qu’on adoré avec toute cette certitude égoïste que la victime finira par réagir à sa façon et trouvera une solution avec tout le mépris dont est capable un être qui croit que tout lui est dû et tout lui est permis. On se soucie peu de l’abandon et de ses conséquences pour la victime qui finira, on l’espère, par pardonner, se trouver d’autres centres d’intérêt, malgré les cicatrices inévitables.

    Il s’agit d’un récit autobiographique désastreux pour cette femme qui est aussi écrivain. mais, comme à chaque fois, je m’interroge sur l’effet cathartique de l’écriture face à un tel bouleversement. Pour le commun des mortels, la solution est souvent le basculement dans un univers où la logique et même le bon sens sont absents. C’est l’alcool, la drogue, la délinquance, la vengeance, autant d’autodestructions qu peuvent aller jusqu’à la mort. Certes cela donne pour le lecteur un texte authentique et plein de références auxquelles il peut se raccrocher parce que, évidemment, ce témoignage fait aussi partie du vécu de chacun d’entre nous, mais qu’en est-il pour l’auteur, à part ajouter un livre à son œuvre créatrice? Elle dit elle-même qu’écrire n’a pas été salvateur et je souscris complètement à cette remarque. Simplement cela a pu la mettre devant cette évidence d’elle-même en s’interrogeant sur ce qui l’a poussée vers un amour impossible, destructeur, une folie qui lui a permis d’approcher le vertige d’une vie qui bascule. Tout au plus mettre des mots sur cette aventure peut-il permettre d’en accepter les conséquences, d’en entretenir la mémoire, même si celle-ci est douloureuse.

    J’ai lu ce récit en me disant que c’est finalement une chose banale qui est relatée ici, que chacun de ceux qui la vit la croit unique mais aussi avec en mémoire ce vers d’Aragon « Rien n’est jamais acquis à l’homme ni sa force ni sa faiblesse ni son cœur et quand il croit ouvrir les bras son ombre est celle d’une croix, et quand il croit serrer son bonheur il le broie, sa vie est un étrange et douloureux divorce, il n’y a pas d’amour heureux ».

  • nymphéas noirs - Michel Bussi

    N°1786– Octobre 2023

     

    Nymphéas noirs – Michel Bussi – Presse de la Cité.

     

    À Giverny, lieu de retraite de Claude Monet, tout le monde se connaît et tout le monde s’observe. Ce roman s’articule autour de trois femmes, Fadette, une fillette pétillante de 11 ans douée pour la peinture, Stéphanie, une institutrice à la fois jeune et évidemment séduisante et une vieille femme curieuse et méchante. Pourtant le calme apparent de ce décor va être bouleversé par une rumeur de toiles perdues ou volées, les « nymphéas noirs »,une version sombres du célèbre chefs-d’œuvre et un meurtre bien mystérieux. Jérôme Morval, un brillant ophtalmologue, est retrouvé assassiné dans ce décor impressionniste et les inspecteurs Bénavides et Laurenç chargés de l’enquête penchent pour un crime passionnel de maris jaloux, la victime étant bien connue pour son côté Don Juan, mais après avoir pas mal pataugé et s’être égarés dans des hypothèses improbables, chacun à sa manière et avec sa sensibilité se rend compte que ces trois femmes sont liées à cette affaire bien mystérieuse. La solution donnée par l’épilogue m’a cependant laissé un peu dubitatif. Pendant qu’ils cherchent, le temps s ‘écoule se contracte et se remonte avec les investigations d’un ancien commissaire, une histoire de tableaux volés, des annotations codées au dos de photos, l’image fantomatique d’un chien, un enfant mystérieux et des cadavres plus ou moins imaginaires …

    Il y a cette histoire d’un amour impossible qu’un vers d’Aragon résume même si la conclusion peut donner à penser le contraire.

    Les annotations sur la vie de Monet sont précises et intéressantes, les descriptions évoquent son jardin et créent un univers à la fois magique, poétique, hors du temps mais j’ai été un peu déçu par certaines longueurs, surpris et même décontenancé par cette manipulation de ce même personnage qui évolue à travers le temps et change de prénom. L’intrigue se décline en une multitudes d’indices savamment distillés mais aussi pas mal d’absurdités mais, le livre refermé, je ne suis pas convaincu par ce roman par ailleurs encensé.

  • Sept petites croix dans un carnet - Georges Simenon

    N°1785– Octobre 2023

     

    Sept petites croix dans un carnet – Georges Simenon- Presse de la Cité.

     

    En cette nuit de Noël, l’inspecteur André Lecoeur, téléphoniste au commissariat central de Paris, scrute le plan de la capitale où clignotent de petites lumières pour signaler les accidents. Il a été intrigué par quelqu’un qui, tout au long de la nuit, a brisé les glaces des bornes de police-secours. Cela semble être un enfant mais au matin on a perdu sa trace. Dans le même temps une vieille femme a été assassinée à son domicile. Ce meurtre fait suite à une série d’autres consignés consciencieusement par l’inspecteur dans son petit carnet.

    Il ne fallut pas longtemps à Lecoeur pour comprendre que le garçon ne pouvait être que son neveu et dès lors c’est toute une histoire de famille qui ressurgit avec ses non-dits, ses secrets et ses révélations. L’intuition de l’inspecteur, digne d’un enquêteur de la PJ , a cependant été la bonne et dans un Paris un peu glauque une traque s’engage,

     

    L’œuvre de Simenon ne se résume aux enquêtes de son commissaire préféré. Cette nouvelle policière est parue dans un recueil intitulé « Un Noël de Maigret » en 1951.

     

  • Ceux que je suis - Olivier Dorchamps

    N°1783– Octobre 2023

     

    Ceux que je suis – Olivier Dorchamps – Pocket.

     

    Tarek, garagiste maroquin à Clichy depuis longtemps vient de mourir . Comme il voulait être enterré à Casablanca, c’est un de ses fils, Marwan, le narrateur, professeur agrégé d’histoire-géo, parfaitement intégré en France, qui a été désigné pour accompagner le cercueil avec Kabic, l’ami du défunt. La réussite de cette famille dont le père est artisan-garagiste et la mère parle à peine le français, ce sont Marwan, professeur, Ali avocat et Foued, étudiant, trois enfants d’émigrés qui ont réussi dans une culture différente de celle de leurs parents, une manifestation de la pertinence de « l’ascenseur social » pourtant bien souvent en panne. Dans le même temps, Marwan a dû faire face au départ de sa copine Capucine, mais au vrai, ils n’avaient pas grand-chose en commun.

    En allant au Maroc, Marwan qui a grandi en France, qui est Français mais ni musulman ni pratiquant, va aller au devant de sa parentèle inconnue restée au pays, de l’histoire familiale, des traditions musulmanes et religieuses face au deuil, du sort qui pèse traditionnellement en Afrique du nord sur le destin des filles pauvres. Ses parents étaient venus en France pour une nouvelle vie et pour nourrir la famille restée au bled . A travers des photos jaunies il va apprendre à connaître un peu malgré lui les secrets et les non-dits que cette famille garde enfermés dans sa mémoire intime en maudissant la cruauté de la réalité et la fatalité qui gouverne tout. Il va apprendre ce que les circonstances obligent à faire ponctuellement et qui polluent toute une vie, un peu comme des plaies qui suppurent de honte et de désespoir, des blessures qu’on cache mais qui se transmettent de génération en génération comme les ressemblances physiques, ce qui remet en question l’image des siens qu’on avait lentement tressée, l’hypocrisie qui bouscule la réalité, les secrets qu’on entretient sur le vécu des uns et l’abnégation des autres, les révélations qui écorchent aussi les grands principes humanistes si longtemps proclamés par le colonisateur français qui ne sont qu’une vitrine face aux intérêts des plus riches et qui mettent à mal la réalité de ce message. De tout cela aussi Marwan est l’héritier.

    Le titre, à travers un jeu de mots phonétique, indique tous ce que chacun d’entre nous doit à ses parents, à ses ancêtres. Ici prendre l’exemple d’un foyer maghrébine venu s’installer en France et dont les enfants honorent à la fois leur famille et le pays qui les a accueilli est révélateur surtout à une époque où un tel contexte se décline souvent en incompréhensions et violences.

    Ça aurait pu être un roman classique sur l’intégration des migrants. C’est un récit émouvant et poétique qui commence par un deuil se termine avec des relents de « happy end » quelque peu idylliques ou chacun retrouve sa place après cette saga longue et douloureuse.

    Certes l’’auteur a lui aussi une double culture, britannique et française mais on peut s’étonner qu’il ait choisi de mettre ses personnages fictifs dans un cadre aussi difficile que celui d’une famille maghrébine transplantée en France, et qu’il l’ait fait avec autant de justesse et d’émotion.

    Je me suis laissé embarqué dans cette histoire, j’ai aimé ce premier roman, peut-être davantage que le suivant « Fuir d’Eden » pourtant primé.

     

     

  • Démolir Nisard - Eric Chevillard

    N°1781– Septembre 2023

     

    Démolir Nisard – Eric Chevillard – Les éditions de Minuit.

     

    Apparemment Chevillard change de registre. Dans cette chronique j’ai souvent écrit à son sujet que j’avais un peu de mal à suivre et parfois à comprendre ses nombreuses digressions, que j’étais parfois un peu lâché au cours de ses chapitres mais je me raccrochais souvent à son style jubilatoire et je faisais même volontiers des efforts pour habiter son univers parfois bien décalé. Dans ce qu’il s’obstine à baptiser « roman » il s’attache à ruiner l’image de Désiré Nisard (1806-1888), homme politique, écrivain, critique et académicien qui, pour moi était parfaitement inconnu et donc pour qui je n’ai, à priori, aucune sympathie. Pour cela il prend à témoin Métilde,(sa compagne?) et même Pierre Larousse qu’il appelle à son secours pour faire de ce personnage un portrait bien sombre et qui n’a pas laissé une trace indélébile en littérature, mais c’est aussi le cas de pas mal d’écrivains qui, après leur mort, tombent inexorablement dans l’oubli. Son rôle politique a été marqué par la palinodie et la flagornerie mais sans être spécialiste, il me semble que c’est la règle générale dans ce milieu.

    Je ne sais les raisons profondes qui pousse notre auteur à démolir en particulier Nisard, mais je dois dire qu’il le fait avec ferveur, en fait même un peu trop et met son habituel talent au service de ce but revendiqué, et cela tourne à l’argumentaire mono-thématique à tendance obsessionnelle.

    Chevillard veut-il motiver son propos dévastateur en raison de l’activité de critique littéraire de sa victime, se faisant ainsi le chevalier-blanc redresseur de torts de tous les auteurs éreintés et parfois détruits par des critiques de parti-pris qui ne tenaient même pas compte du travail de l’écrivain. C’est louable parce que la contradiction est facile

    Alors, accès de mauvaise humeur ou vieil rancune héritée peut-être de lectures anciennes peu appréciées ou d’une haine farouche et surtout incontrôlée ?.

    Même s’il est un peu de mauvaise foi et quelque peu outrancier, je dois avouer que j’aime bien le talent de Chevillard dont j’apprécie à la fois la faconde et la richesse de vocabulaire. Il fait, toujours dans la digression mais sans oublier son projet initial. Pour autant je n’ai pas bien compris ce qui motive cette particulière et violente critique à l’endroit de Nisard et, au cours de ma lecture, j’ai presque regretté ses habituelles digressions labyrinthiques.

    Le livre refermé, je n’ai toujours pas de réelles sympathies pour Désiré Nisard présenté comme un arriviste dénué de scrupules et de talent mais je crains bien que Chevillard le tirant des limbes de l’histoire et de la littérature où il dormait depuis des lustres,au lieu de le démolir l’ait, au moins pour un temps, ressuscité. Quant à Chevillard, cette volonté de détruire Nisard aurait-elle déteint sur lui ?

  • Juste ciel - Eric Chevillard

    N°1779– Septembre 2023

     

    Juste ciel – Eric Chevillard – Les éditions de Minuit.

     

    Même si sous nos latitudes nous faisons semblant de l’oublier, nous sommes mortels et Albert Moindre, homme très ordinaire, quoique ingénieur de maintenance des ponts transbordeurs, n’a pas échappé à la règle, percuté par une camionnette de livraison. Nous ne sommes donc que de passage sur cette terre, mais quid du moment de notre mort, de la fin de cette comédie quid du moment et des circonstances ? Destin ou liberté, et l’après ? Que devenons-nous une fois morts ? Y-a-t-il une vie après ?Le christianisme a des réponses, souvent relayées par la création de quelques peintres réellement épouvantés ou certainement stipendiés par L’Église d’alors pour obtenir des conversions basées sur la crainte de l’enfer. Nous avons sans doute tous une idée sur la question, même si la réponse que nous y apportons est de plus subjectives et évidemment invérifiable. Nous ne sommes pas beaucoup plus avancés et nos certitudes en la matière ne pèsent décidément pas lourd. Notre auteur imagine donc un improbable dialogue entre Albert Moindre, mort de son état, et un éventuel portier de cette vie éternelle qui à la fois lui révèle les réponses aux questions qu’il a pu se poser de son vivant et remet en cause certaines vérités qu’il croyait établies. Ce lieu incertain ressemble à une sorte de purgatoire, même si nous savons que de c’est une invention de cette religion pour ne pas décourager les plus dubitatifs. Il paraît que dans cet hypothétique ciel, on y retrouve ceux qu’on a aimé sur terre, à condition que cet amour n’ait pas été trahi, et pourquoi pas les autres ? Tout cela paraît bien incertain, quant au résultat de tout cela ?

    Chevillard, toujours tenté par le verbe un peu déjanté s’attaque à ce thème qu’il vaut mieux ne pas aborder en famille si on veut un repas apaisé. Il est décidément incorrigible, il faut qu’il déraille, se perde parfois dans des détails au risque de perdre aussi son lecteur et si on n’y prête attention, le voilà parti et il se laisse emporté par son imagination et tant pis pour pour ceux qui ne suivent pas ! Et j’ai toujours l’impression d’en faire partie.

    Je poursuis quand même ma lecture, toujours aussi friand de son style jubilatoire, partagé entre la curiosité et l’étonnement, peut-être aussi parce qu’il fait partie du paysage littéraire et que, si je veux pouvoir en parler, il me faut au moins l’avoir lu.

  • L'explosion de la tortue - Eric Chevillard

    N°1778– Septembre 2023

     

    L’explosion de la tortue – Eric Chevillard – Les éditions de Minuit.

     

    Le narrateur et sa compagne Éloïse, qui habitent un deux pièces parisien partent en vacance en y laissant, Phoebe, une petite tortue de Floride mais non sans lui avoir laisser largement de quoi manger pendant cette période solitaire. A leur retour elle meurt d’avoir été ainsi abandonnée. Un tel événement est toujours un petit drame pour les amateurs d’animaux de compagnie. On aurait pu s’arrêter là mais c’est compter sans la faconde de Chevillard qui, donnant la parole à son unique personnage lui permet de raconter sa vie et d’évoquer l’inconséquence de la voisine du dessus avec ses talons et son chien, le libidineux concierge. On en apprend de belles sur lui, sur sa jeunesse et ses expériences incestueuses avec sa propre mère, les épisodes de harcèlements scolaires auxquels il a lui-même participé et dont il se vante. Ainsi, à partir d’un banal épisode de vie du commun des mortels qui serait passé inaperçu notre auteur décline-t-il toute une histoire à la fois délirante et échevelée, mêlant truismes, aphorismes, jeux de mots et sur les mots, termes surannés et néanmoins poétiques …Mais je commence à en avoir l’habitude !

    Tout cela débouche, allez savoir pourquoi, sur l’évocation des œuvres posthumes de Louis-Constantin Novat, auteur inconnu sauf de notre narrateur qui avait fait des recherches sur cette œuvre et s’était vu dépossédé de son travail par un indélicat. Il entend maintenant se l’ approprier. Au moins a-t-il l’honnêteté de l’avouer mais ce plagiat pourtant déjà usité est pour lui une occasion de régler des comptes autant avec un lectorat tiède qu’avec des éditeurs boudeurs. Pourtant cela ne fonctionne pas.

    Chevillard en profite pour nous parler des animaux ; Il semble avoir une obsession des hippopotames, déjà présent dans « Oreille rouge », un autre de ses romans. Il passe tellement du coq à l’âne qu’on ne serait pas étonné qu’il évoquât l’une et l’autre de ces bêtes au détour d’un paragraphe, surtout si elles n’avaient rien à y faire. Quant à son histoire initiale de tortue, le lien qu’il fait entre ces deux thèmes est des plus subtils, pour ne pas dire fragiles. Peut-être ces tentatives avortées de redonner vie à cette pauvre Phoebe sont-elles à rapprocher à celles de faire revivre l’œuvre de Novat ? Pourquoi pas, mais je ne suis sûr de rien !

    Je dois reconnaître que son style est toujours aussi jubilatoire. Le livre refermé, j’admets que, même si j’ai eu un peu de mal à suivre (je ne dois pas être le seul) et si j’ai une idée un peu différente de la littérature (idée rétrograde à n’en pas douter et qu’il convient de combattre en ne refusant ni l’originalité, ni l’étonnement bien légitime éprouvé après une telle lecture) j’ai néanmoins poursuivi ma lecture jusqu’au bout, partagé entre l’envie de connaître l’épilogue (ce terme ici n’est sûrement pas autres chose qu’un concept) et de continuer à entendre cette petite musique, tout en étant persuadé que je n’y comprend rien.

  • Oreille rouge - Eric Chevillard

    N°1777– Septembre 2023

     

    Oreille rouge – Eric Chevillard – Les éditions de Minuit.

     

    L’écrivain que nous allons appeler Jean-Léon (un prénom double fait toujours plus sérieux) va devoir partir pour l’Afrique où on l’envoie, officiellement pour écrire un long poème sur ce continent qu’il ne connaît pas. Un intellectuel qui se respecte ne peut en effet moins faire que de sublimer son voyage-découverte par un écrit de sa main. C’est évidemment un jalon dans sa vie et surtout dans sa bibliographie. Il décrit donc ce qu’il voit, le soleil, la chaleur, les lions, les girafes, le fleuve, la couleur des boubous et le village du Mali où il arrive lui donne le nom d’ « oreille rouge » et le nomme roi, enfin c’est ce qu’il prétend. Il découvre ce continent, mais avec ses yeux d’Européen mais n’échappe ni aux moustiques, ni à la pollution des villes bien peu soucieuses de nos préoccupations écologiques, s’extasie devant l’ingéniosité des Africains, s’étonne des paroles d’un griot, du travail des femmes, des légendes locales et des rituels magiques quelques peu mystérieux pour lui. Il note ses impressions sur son petit carnet noir qui lui servira plus tard pour écrire cette œuvre mais ce qui l’intéresse le plus, en dehors des femmes qu’il croise, les baobabs et le Niger ce sont les hippopotames (on en apprend beaucoup sur eux) que lui fait découvrir Toka, un guide local .

    Il va sans dire que ce poème sera sa grande-œuvre mais, à son retour en France, en dehors de se mettre lui-même en valeur, de devenir au moins pour un temps « l’africain », qui ne jure que par ce continent, il passera vite à autre chose. Quant à son long poèmes...Que dirait-il maintenant sur le Mali qui vomit la France ?

    J’avais quelques appréhensions en ouvrant ce livre, surtout depuis que j’ai croisé Chevillard. Les remarque sont pleines de bon sens et le style toujours aussi jubilatoire.

  • Monotobio - Eric Chevillard

    N°1775– Septembre 2023

     

    Monotobio– Eric Chevillard – Les éditions de minuit.

     

    Il faut toujours se méfier avec Eric Chevillard, quand il annonce quelque chose dans le titre d’un de ses romans, il est rare que le lecteur ne soit pas surpris de ce qu’il lit et que son imagination ne soit pas quelque peu bousculée. Ici on peut raisonnablement penser que, pour des raisons de phonétique, cela va tourner autour de la voiture écologique à cause notamment de la présence de quatre O, comme des roues. Que nenni, il va s’agir d’une autobiographie, quelque peu étonnante cependant pour quelqu’un né en 1964. Après tout pourquoi pas ?

    C’est plutôt mal parti, à tout le moins selon les règles traditionnelles de ce genre littéraire et le lecteur se voit crédité de nombreuses scènes sans aucun lien entre elles, comme une sorte de puzzle dont il est chargé d’assembler les morceaux, ou de fermer le livre ! Comme toujours depuis que j’ai croisé les romans de Chevillard, j’ai poursuivi ma lecture, principalement par curiosité. Je ne suis pas vraiment spécialiste mais il me semble qu’une biographie, fût-elle « oto », apporte des éléments essentiels de la vie de celui dont il est question. Ici il s’agit certes d’événements de sa vie passée puisqu’il use du passé simple, c’est certes intéressants mais, à bien y regarder, il s’agit finalement de petits détails anodins sans beaucoup d’ importance ni d’intérêt sur son parcours révolu mais qui se résume à son état d’écrivain qui dédicace ses ouvrages lors de manifestations culturelles, à ses voyages au Portugal et autres lieux, à la gastronomie, aux soins apportés à une tendinite, à ses lectures et à des remarques sur la mort et sur le destin. Il est surtout question de son quotidien avec ses deux filles Suzie et Agathe qui, comme tous les enfants, représentent son avenir, mais avec tout cela on est bien loin d’une biographie classique qui est un retour sur le passé. Pour marquer la chronologie l’auteur prend seulement la précaution d’égrener les évènements extérieurs importants pour lui, ses rencontres et la conception, la correction ou la promotion de ses livres... Décidément, c’est l’art de passer du coq à l’âne et, à ce sujet, je trouve dommage que ces deux animaux n’aient pas été invités à donner leur avis qui, je n’en doute pas, eût été pertinent.

    Le livre refermé, c’est un peu comme à chaque fois, je me demande ce que je viens de lire, et surtout si j’ai j’en ai compris le sens mais, devant ce flot de détails,, j’ai quand même fini par me lasser.

     

  • Préhistoire - Eric Chevillard

    N°1774– Septembre 2023

     

    Préhistoire – Eric Chevillard – Les éditions de minuit.

     

    Le narrateur, ancien archéologue, se retrouve nommé gardien-guide des grottes de Pales richement décorées de peintures rupestres. Il tarde cependant à prendre ses fonctions non seulement parce qu’il estime qu’il n’est pas payé cher et qu’il n’a jamais touché le moindre centime de son salaire. Delà à penser qu’il a été recruté pour ne rien faire, qu’il n’est ici que par protection, il n’y a qu’un pas. Il se contente donc de balayer des allées, de nettoyer les fresques, d’inventorier les caisses....

    Cette histoire s’étire en longueur au rythme des nombreuses digressions qui n’ont rien à voir avec elle, depuis la taille de l’uniforme dont il a hérité de son prédécesseur et qui ne lui va pas du tout, jusqu’à la couleur du carrelage ou le mobilier d’un débarras en passant par les moucherons qui finissent leur vie, collés à la peinture fraîche, le destin des taupes, la technique de conservation des haricots, la biographie de Nicolas Appert, l’ambiance dans les grottes, la visite virtuelle et quelque peu surréaliste du site...C’est dommage, j’aurais bien fait quelques pas en sa compagnie d’autant que le texte est documenté (parfois trop et cette documentation part évidemment dans tous les sens) , le style plein de poésie, les digressions jubilatoires, mais j’ai eu un peu de mal à le suivre. Il avoue lui-même ce travers (« Je suis quelqu’un que l’on a parfois un peu de mal à suivre ») et, refermant le livre, je suis partagé entre la déception et l’envie de le lire à nouveau en me demandant ce que me réserve le prochain roman. Quant à l’épilogue, il est à la hauteur de ce roman, à la fois farfelu et inattendu.

  • au plafond - Eric Chevillard

    N°1773– Septembre 2023

     

    Au plafond – Eric Chevillard – Les éditions de minuit.

     

    Dans l’univers créatif d’Eric Chevillards, pour ce que j’en connais, il ne paraît pas incongru de croiser quelqu’un qui, en permanence, vit coiffé d’une chaise retournée. Certes, ce n’est guère pratique pour passer sous les portes et on peut légitimement s’en demander la raison. Elle est simplement professionnelle. Pourquoi pas d’autant que c’est une marque de solidarité avec les mouches, les araignées et les paresseux, je veux dire des animaux exotiques qui passent leur temps accrochés aux branches. Cela ne l’empêche pas de plaire à une femme, Méline, et c’est sûrement essentiel. Kolsky, l’ami du narrateur passe son temps reste suspendu par les pieds en permanence à un crochet du plafond parce qu’il prétend qu’ainsi les idées lui viennent mieux. Pour compléter ce tableau, voici Mme Stempf, chaisière, perpétuellement enceinte, entendez par là qu’elle refuse de séparer de ses enfants, lesquels se trouvent apparemment bien à l’abri dans son ventre et son liquide amniotique. Elle-même fait ce qu’elle peut pour les distraire. Il y a aussi Topouria le grutier, les inséparables Malton et Lanson, tous occupés à résoudre un problème apparemment insoluble. Tout ce petit monde vit en marge sur le chantier d’une bibliothèque jamais construite avant de s’installer chez les parents de Méline, au plafond De leur appartement ! A l’évidence nous sommes dans un conte philosophique, une fable et bien entendu il faut en rajouter avec des histoire de princesse, de roi et de jeune et beau chevalier. Quant aux nombreuses questions qu’on ne manque pas de se poser, elles restent en suspens, si je puis dire.

     

    C’est le troisième roman que je lis Eric Chevillard. En dehors du fait de vivre au plafond, c’est à dire vouloir se démarquer des autres, signaler ainsi sa volonté de solitude, sa soif de tolérance, de liberté que n’affectera pas l’attraction terrestre, je ne vois pas, même si je respecte par principe le travail de l’auteur et sa volonté de nous inviter dans son univers, fût-il humoristique, absurde ou simplement l’occasion d’un exercice de style parfaitement recevable. D’autre part, je me refuse à trouver génial ce que je n’ai pas compris.

  • La nébuleuse du crabe - Eric Chevillard


    N°1772– Septembre 2023

     

    La nébuleuse du crabe – Eric Chevillard – Les éditions de minuit.

     

    Après avoir lu Ronce-Rose qui m’avait laissé quelque peu dubitatif, j’ai eu envie d’explorer l’univers créatif d’Eric Chevillard, sans d’ailleurs savoir vraiment pourquoi ni où cela me mènerait.. Ce second roman qui se trouve être le cinquième de cet auteur a un titre qui m’évoque plutôt une étoile qui aurait explosé, formant une sorte de masse gazeuse en expansion émettant des radiations. Il y a la mort dans ce processus mais aussi une vie en devenir, du mystère et des hésitations... Je ne suis pas spécialiste et cela paraît bien hermétique pour le profane que je suis mais je comprends que ce contexte ait inspiré nombre de fictions. Alors pourquoi faire un bout de chemin avec lui ?

    Ici Crab (sans e) est un homme qui vaut son pesant de paradoxes, il est fantasque, idéaliste, inattendu, malchanceux, mythomane, contradictoire, insatisfait, révolté, plein de projets qui ne voient jamais le jour, perdu dans une vie qu’il n’aime pas et qui ne l’aime pas non plus. Ce qu’il fait ne sert à rien, mais il le fait quand même, peut-être pour se prouver qu’il existe, malgré l’ennui qui est son compagnon ordinaire ... Il fait de son mieux pour échapper à sa condition, mais finalement ce qui reste de tout cela c’est de désœuvrement, la solitude, une lutte contre le temps, mais une lutte perdue d’avance parce tout cela lui échappe. Il navigue en permanence entre « Plans sur la comète » et « Châteaux en Espagne », c’est une fuite et ce qui résulte de tout cela tien en un mot : échec (et mat?). De tout cela, du néant, du vide, il a conscience puisqu’il le vit au quotidien. C’est l’image même de la mort qui ne lui fait pas peur et même la religion et ses vaines promesses ne le rassure pas. L’auteur nous raconte son histoire ou plus exactement nous rapporte des faits de sa vie, aussi disparates et imaginaires qu’absurdes et déjantés, par petites touches contradictoires, inattendues. Il est victime de son destin, se cherche mais se résigne et se console comme il peut . Mais qu’on se rassure, même si ce personnage est un peu « nébuleux », il reste un homme avec la vie et la mort.

     

    Je ne suis pas spécialiste mais cette écriture baroque, cette façon de rendre une certaine vision du monde, m’évoque Gaston Chaissac (1910-1964), un peintre autodidacte dont les personnages difformes et tourmentés expriment la souffrance, l’incompréhension et me rappellent un peu Crab. Ce dernier qui au départ m’a paru assez bizarre et même hors champ, je dirai que, au fil des pages, je me suis attaché à lui au point d’y voir une certaine image de la condition humaine, certes un peu exagérée, aux traits volontiers appuyés mais finalement assez fidèle dans ses excès.

  • Ronce-Rose - Eric Chevillard

    N°1771– Août 2023

     

    Ronce-Rose – Eric Chevillard – Les éditions de minuit.

     

    Quand j’ai ouvert ce roman, pris au hasard sur les rayons de la bibliothèque municipale, je ne connaissais pas le nom de l’auteur. J’ai été un peu surpris par l’histoire racontée par Rose qui se fait appeler Ronce-Rose. Pourquoi pas ?

    Je n’étais peut-être pas prêt à entrer dans son mode fait de mésanges et d’arcs en ciel, avec ce compagnon un peu bizarre, Machefer, son copain Bruce, à la tête d’ogre, ce voisin unijambiste et cette voisine qui ressemble à une sorcière avec ses chats successifs. Ronce-Rose vit dans un monde à part, pas tout à fait le même que celui dans lequel évoluent ses deux amis et n’est pas vraiment sortie de l’enfance. Elle consigne ses remarques dans un cahier à cadenas qui ressemble à un journal intime comme le font toutes les jeunes filles. Pourquoi pas? C’est en tout cas grâce à cela que cette histoire prend forme peu à peu et que le lecteur à qui ce texte n’était pas destiné s’en trouve être le témoin. La petite fille est curieuse et raisonneuse, s’étonne de tout, jette sur le monde qui l’entoure un regard étonné et naïf et se pose beaucoup de questions. Pourquoi pas ?

    Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes, pourrait-on dire sauf que, un jour, tout va basculer sans pour autant qu’elle comprenne ce qui se passe dehors et surtout ce qui est arrivé à ses deux amis. La recherche qu’elle mène pour les retrouver a quelque chose de décalé et de triste à la fois. L’épilogue est digne d’un conte dans lequel vit Rose en permanence, ou peut-être pas ; c’est selon !

    Peut-être n’étais-je pas disposé à lire une fable même si dans ce monde de plus en plus violent et irrationnel cela ne peut pas faire de mal de s’en échapper un peu. J’ai pourtant poussé plus loin ma lecture sans trop savoir pourquoi, peut-être par curiosité, pour respecter la travail de l’auteur ou peut-être tout simplement pour rédiger mon commentaire parce qu’il n’y a rien de pire que l’indifférence du lecteur face à un roman. Pour le reste, je ne sais pas, c’est peut-être la quête de quelque chose que, quoiqu’on fasse on n’atteindra jamais. Allez savoir.

  • la grammaire est une chanson douce - Erik Orsenna

    N°1770– Août 2023

     

    La grammaire est une chanson douce – Eric Orsenna – Stock.

     

    Le titre est une affirmation que ne partageaient pas forcément les potaches dont j’ai, comme tout le monde, fait partie pendant quelques années de ma vie et cela ne m’a pas laissé que de bons souvenirs. Il allait de cela comme des tables de multiplications qui n’avaient rien d’une agréable chansonnette dont on se souvenait de l’air mais bien plus rarement des paroles. La grammaire avec ses règles, ses exceptions, les conjugaisons et les accords compliqués du participe passé, sa concordance des temps et ses conjonctions qui voulaient tantôt d’indicatif, tantôt le subjonctif … tout cela n’avait rien pour moi d’une chanson douce.

    Mais revenons à nos moutons ou plus exactement à nos mots parce que c’est bien d’eux dont il s’agit. Cette histoire est une fable vue à travers les yeux de Jeanne, une petite fille au fort caractère et de son frère plus âgé qui ont fait naufrage sur une île perdue, « l’île des mots ». Je ne sais pas pourquoi, j’ai tout de suite songé à Saint-Exupéry, (et pas seulement à cause des aquarelles de Bigre qui accompagnent le texte), et à son merveilleux « Petit Prince » qui découvre un monde étrange.( L’allusion à Saint-Ex, à la fin de l’histoire me parle puisque un écrivain même mort ne l’est jamais tout à fait puisque, de son passage sur terre, il laisse des textes qui lui survivent, une façon comme une autre d’être immortel. ) Ici, on achète les mots pour déclarer une rupture, son amour, balancer une bordée d’injures ou simplement pour draguer… C’est que les mots sont comme les gens, ils naissent, vivent et meurent, servent à s’exprimer mais ce qui m’a toujours étonné c’est que si les dictionnaires s’enrichissent chaque année de mots nouveaux, souvent d’origine étrangère, c’est en cela qu’une langue est vivante, mais ils font toujours la même épaisseur, c’est à dire que d’autres plus vieux disparaissent. Place aux jeunes en quelque sorte !. Ce livre, c’est aussi l’occasion de en nous remettre en mémoire quelques disparus, pourtant bien poétiques, mais qui ont été mangés par l’oubli, une façon comme une autre d’améliorer son vocabulaire et de rendre hommage à notre belle langue. Quant aux mots étrangers, ils prennent de plus en plus la place du français pour souvent dire la même chose. C’est peut-être plus moderne , je suis peut-être un peu trop vieux,, mais je n’y comprends plus rien ! Depuis de nombreuses années la francophonie perd beaucoup de terrain dans le monde et même dans notre propre pays et je crains que cela ne soit vu une fatalité contre laquelle les autorités ne réagissent même plus. Il est révolu le temps où les principales nations parlaient le français, et pas seulement pour des raisons pratiques ou commerciales.

    Ils souffrent aussi les mots, comme les humains, ils ont leurs qualités, leurs défauts, leur musique et sont agressés sont malades, se marient ... On se sert d’eux dans des phrases qui sont parfois des mensonges, les discours qu’on forme avec eux sont parfois si alambiqués qu’on n’y comprend plus rien et des expériences comme l’écriture inclusive. me paraissent pour le moins hasardeuse; Je remarque cependant que certes il faut parler anglais ou au moins le comprendre, mais il est quand même bien dommage que, sur le territoire national, sur internet et les réseaux sociaux français on oublie un peu notre langue maternelle surtout quand la première chose que faisaient les émigrés successifs arrivés en France , était d’apprendre notre langue.

    Notre auteur est un écrivain, c’est à dire qu’il se sert des mots, verbes, adjectifs, adverbes… Il sait donc de quoi il parle et le fait découvrir par l’intermédiaire de Monsieur Henri à Jeanne. C’est quand même plus agréable d’apprendre ainsi en s’amusant plutôt que de de réciter par cœur sans pour autant comprendre comme cela a été longtemps la tradition et c’est l’occasion pour lui de régler quelques comptes avec l’école et sa pédagogie qui bien souvent nous a fait haïr notre belle langue et sa culture alors qu’elle aurait dût au contraire nous les faire aimer. Il est , comme tous les écrivains, un serviteur de notre langue dont les écrits, offerts à notre lecture, nourrissent notre intérêt pour elle qui est aussi une douce chanson.

     

     

     

  • Le moine et le vénérable - Christian Jacq

    N°1769– Août 2023

     

    Le moine et le vénérable – Christian Jacq – Robert Laffont.

     

    Après avoir fait partager ses connaissances en égyptologie et les enquêtes de l’inspecteur Higgins, Christan Jacq renoue ici avec un autre aspect de sa création littéraire.

    Les guerres ont cette caractéristiques de faire se rencontrer des êtres qui, sans ces circonstances exceptionnelles ne se seraient jamais croisés. Nous sommes en 1944 et deux hommes, un médecin, François Branier, Vénérable de « Connaissance », une loge maçonnique qui respectait l’humanisme originel de l’obédience et qui s’inscrivait hors des combines politiques et de la quête des honneurs et des promotions sociales, et un moine bénédictin. Ils sont enfermés ensemble dans une forteresse par les nazis. Himmler veut en effet percer les secrets de la Maçonnerie et les pouvoirs divinatoires et thérapeutiques du moine au profit du nazisme. C’est ce qui leur vaut cette détention certes dure mais plus privilégiée qu’elle ne serait dans un camp de concentration.

    Tout oppose les deux hommes sur le plan philosophique et doctrinale, le Dieu chrétien contre le Grand Architecte, la foi de la religion révélée conte les secrets de la loge mais la captivité qui leur est imposée va les rapprocher dans la résistance qu’ils entendent opposer à l’ennemi et leur volonté de s’évader. Les manœuvres des nazis pour obtenir des informatisions en mettant en rivalité les deux hommes autant que leurs procédés visant à ce qu’ils se méfient l’un de l’autre et se trahissent, le jeu du chat et de la souris mené par les Allemands pour amener le Vénérable à dévoiler ses secrets et les manœuvres de ce dernier pour les cacher. A un certain moment on ne sait plus si le commandant du camp accuse le Vénérable d’être Maçon ou de diriger un réseau terroriste

    C’est un roman haletant, bien écrit, bien documentée sur la Maçonnerie et les discussions entre le moine et le Vénérable à propos de leur croyances respectives sont instructives et sont aussi une invitation à la tolérance

  • les complicités involontaires - Nathalie Bauer

    N°1763– Juillet 2023

     

    Les complicités involontaires – Nathalie Bauer – Philippe Rey Éditeur.

    Corinne V psychiatre quinquagénaire reçoit dans son cabinet Zoé B, envoyée par son médecin traitant. Elles furent amies du temps de leurs études déjà lointaines et l’analyste se prépare à la diriger vers un confrère mais apprend que Zoé souffre d’amnésie à cause de lourds traitements médicamenteux et d’une mélancolie qui remonte à l’enfance. Que Zoé ne reconnaisse pas son ancienne amie peut s’expliquer ainsi, même si nom de jeune fille de Corinne, accolé à son nom d’épouse, aurait peut-être dû attirer son attention. La psy revient donc sur son intention première et va accepter de mener sa thérapie en puisant dans ses souvenirs personnels pour la documenter parce que sa mémoire de cette période est intacte. Ainsi se met en place une situation bizarre, l’analysante, pour des raisons personnelles, peut avoir fait cette démarche en trompant l’analyste sur l’état de sa mémoire avec la volonté de la mystifier, ou cette dernière, en cours de traitement, peut parfaitement être reconnue, ce qui affecterait la démarche. Cette thérapie représentent-elle pour Corinne un défi personnel ? Il y a également de sa part un évident plaisir à bousculer les règles de sa profession tout en s’impliquant dans cette analyse d’une manière assez inattendue. Ce plongeon imprévu dans le passé va la précipiter dans la culpabilité, la nostalgie et les regrets. De plus ces séances, en principe est dédiées à la parole, sont majoritairement agrémentées et même remplacées, de la volonté même de Zoé par des photos et des écrits, les mémos, fournis par elle sur sa famille, ses conflits, ses haines, ses mystères qui sont autant de pièces d’un puzzle qui va, petit à petit dessiner une saga qui s’inscrit dans l’histoire du XX° siècle. Quant aux clichés qui accompagnent cette recherche, baptisés « pièces à conviction », ils confortent ce qui peut-être regardé comme une véritable enquête policière à des fins psychiatriques. C’est un peu comme si l’écriture et son supposé pouvoir exorciste prenait dans ce contexte le pas sur la voix. Était-ce cette ancienne amitié où la façon assez particulière avec laquelle se déroulent ces séances souvent repoussées, ou encore l’exploration du vécu de sa patiente, elles engendrent une sorte d’appétit de changement voire de compromission pour Corinne qui bouscule quelque peu son métier de soignant et sa vie de couple. Le résultat en est assez éloquent, un peu comme si cette rencontre fortuite avait été longtemps attendue et agissait comme un révélateur, avec à la fois la volonté de transgresser les tabous et de donner libre cours à ses velléités de liberté. Elle se découvre aussi elle-même dans cette démarche.

    Avec de nombreux analepses, la source de la mélancolie dont souffre Zoé est esquissée à travers l’histoire de cette famille, ses non-dits, ses silences, ses hontes, ses complicités plus ou moins volontaires et leurs conséquences sur les survivants dont elle fait partie. Il en résulte pour eux un mal-être où le désir de savoir et de comprendre le dispute à celui de pardonner. A titre personnel j’admets que pour elle un tel fardeau génère un état prégnant de solitude. Dans son cas, l’image de la mère n’en sort pas indemne, révélant de vrai visage d’une femme censée être transformée par la maternité. La démarche de Zoé auprès de Corinne n’est pas non plus banale, pas du tout celle envisagée par le médecin, pas innocente non plus et assurément manipulatrice. Elle a cet effet-miroir révélateur de leurs liens amicaux supposés et a permis à cette dernière une connaissance approfondie d’elle-même, pas forcément flatteuse !

    Cette lecture constitue ma première approche de l’activité d’écrivain de Nathalie Bauer et m’encourage à poursuivre ce qui fut une belle découverte.

    Lorsqu’on aborde un auteur étranger traduit en français on se souvient de son nom mais jamais, ou très rarement, de celui du traducteur. C’est pourtant grâce à lui que pourra se réaliser un éventuel intérêt pour la lecture et peut-être une complicité même passagère. Depuis que je lis des romans italiens traduits, c’est souvent Nathalie Bauer qui en assure la version française et j’ai toujours apprécié son style à la fois fluide et précis. A force de traduire les autres a-t-elle été tentée de mettre en œuvre pour elle-même cette faculté de s’exprimer avec ses propres mots auxquels on confie toujours un peu de soi-même ou portait-t-elle en elle à la fois ce besoin et ce plaisir d’écrire? Quoiqu’il en soit j’ai bien aimé ce roman dans sa rédaction comme dans sa dimension analytique.


     


     

  • Nous sommes la nuit - Gwenael Le Guellec

    N°1757– Juillet 2023

     

    Nous sommes la nuit – Gwenael Le Guellec - Éditions Prisma.

    Yoran Rosko, la quarantaine, photographe breton, s’est exilé au Japon pour se rapprocher de la belle Reiko dont il est follement amoureux. Il doit peut-être à une achromatopsie qui lui fait voir le monde en noir et blanc son attirance vers la nuit, les ruelles et les quartiers sombres. Sa participation à un « photo game », sa curiosité autant que le hasard le mettent en présence d’une photo de crime d’autant plus terrible que sa mise en scène est mystérieuse, fait appel à la culture spécifique nippone, aux rituels d’un autre âge et ne correspond pas vraiment à ce à quoi on pouvait s’attendre dans la chambre d’un « love hotel ». L’aspect énigmatique du cliché publié sur internet, sa possible signification ésotérique, l’incitent à en décrypter le sens artistique, les médias ayant surnommé les auteurs inconnus de ce meurtre les « Tueurs au tableau » puis les « Tueurs aux estampes », Japon oblige- parce que la scène évoquait une œuvre d’art. Ce meurtre sera suivi d’autres tout aussi mystérieux, toujours sur le même mode opératoire. Yoran n’est ni policier ni détective privé mais cette série d’exécutions et sa volonté d’en comprendre le sens, l’amènent, au cours de la poursuite de ces tueurs de l’ombre, à fréquenter le monde marginal de la nuit, d’y faire d’improbables rencontres, d’explorer autant la mythologie que l’art de vivre des Japonais, jusqu’à mettre sa vie en danger dans la touffeur de Tokyo. Sa quête peuplée de fantômes le mène dans d’autres contrées du Japon, en Italie et jusqu’en République Tchèque.

    Le hasard m’a fait lire ce roman au moment où les réseaux sociaux sont les vecteurs des violences qui gangrènent notre société au point de la déstabiliser d’une manière inattendue et surtout incompréhensible. Ils sont également présents dans ce livre où l’espèce humaine, dans tout ce qu’elle a de plus horrible, est mise en scène.

    Après « Armorican Spycho » (Prix du suspens 2019 et Prix du Goéland masqué 2020) puis « Exil pour l’enfer « , ce roman clôt sa trilogie armoricaine. Gwenael Le Guellec  poursuit les pérégrinations au Japon de son personnage favori que nous retrouverons sans doute plus tard avec le même plaisir . Ce n’est pas vraiment un roman policier au sens traditionnel du terme mais plutôt un « thriller-voyageur » à mi-chemin entre le roman noir et le thriller. Il y a donc des meurtres (spectaculaires) de l’argent, avec forcément des magouilles bancaires, du sexe, du sang, de la vengeance, des poursuites mouvementées. C’est le terreau traditionnel de ce genre littéraire qui exploite la face sombre de l’espèce humaine. L’auteur, au long de ces 500 pages, mêle modernité et tradition, avec de la musique en fond sonore, distille à la fois le suspense et l’intérêt de son lecteur par le mystère et le dépaysement qu’il lui procure. Il explore en effet, à l’occasion de ce qui ressemble à une véritable enquête, la géographie, l’histoire, le folklore et les légendes des lieux traversés qui évidemment recèlent en eux-mêmes des explications. La connaissance de la culture, du mode de vie et de l’esprit nippon, si différents de ceux de l’occident, la qualité de la documentation sont remarquables, notamment celle relative aux arts martiaux. Je retiens également, le livre refermé, une réflexion bienvenue sur la vanité des choses humaines suscitée par la phrase mise en exergue. Il procède par petites touches pour créer le climat délétère propre aux thrillers et y invite à la fin un chat qui vient ajouter son côté mystérieux. En outre, le style fluide et agréable à lire – tout particulièrement dans les descriptions- m’a procuré un bon moment de lecture. Ce fut une belle découverte.

  • Les partisans -Dominique Bona

    N°1754 – Juin 2023

     

    Les partisans – Dominique Bona – Gallimard

    Ce titre n’est pas pris au hasard puisque Joseph Kessel et Maurice Druon sont les deux auteurs du « Chant des partisans » dont la musique est due à Anna Marly, française d’origine russe. Il symbolise cette douloureuse période de l’histoire de notre pays dont il faut se souvenir parce que des gens sont morts pour que soyons libres et parlions le français. Ce sont aussi deux « hommes de Lettres », à la fois semblables et différents, oncle et neveu par filiation naturelle et que vingt ans séparent, ils sont unis par cet amour de la France, par leur envie de se battre pour elle et par cette irrésistible envie d’écrire, de porter témoignage. Ils seront tous les deux académiciens. Kessel, « Jef », a créé avec son neveu, français malgré un état-civil quelque peu bousculé, des liens quasi-filiaux en accompagnant premiers essais littéraires. Au cours de ce voyage pyrénéen à destination de Londres, ils sont accompagnés d’une femme, Germaine Sablon, une des nombreuses compagnes de Kessel, célèbre chanteuse de variétés qui sera une courageuse ambulancière de la « France libre », accompagnant des troupes alliées depuis l’Italie. Elle sera aussi, plus tard, l’interprète du «Chant ». Les quelques détails de sa vie présents dans cet ouvrage sont passionnants et mériteraient un développement plus grand sous la forme d’une biographie.

    Ainsi commence cette évocation. Kessel, fils d’émigré juif d’origine russe, fait partie de ces étrangers qui ont choisi de défendre la France, pays de la liberté et des Lumières, contre la barbarie nazie. Il redeviendra aviateur, officier dans la RAF sous les couleurs de la France, grand reporter à la fin des combats puis de romancier et scénariste. Druon se transformera en correspondant de guerre puis à la Libération en homme de plume. Leur complicité littéraire est fructueuse, leur amour de la vie intact, leur regard sur les femmes est différent comme celui qu’ils portent sur la religion, Maurice est catholique, sur les origines sociales et ethniques, sur la famille, sur le style de vie, sur les fréquentations, mais chacun garde sa personnalité, son style d’écrivain. Le prix Goncourt que son oncle n‘aura jamais vient consacrer le talent d’un Druon trentenaire, plus bourgeois voire aristocrate qui plus tard sera le ministre jupitérien des Affaires culturelles de Pompidou puis député et Kessel reste lui un auteur à succès. Il est grand reporter, conteur, aventurier, globe-trotter, amateur de whisky, à lui les paysages bruts et les conflits du monde, à son neveu l’harmonie de l’Europe, la tempérance contre l’irrationnel et l’imprévu, l’Afghanistan contre la Grèce, le témoignage contre l’épopée. Les deux hommes poursuivent leur chemin dans un respect réciproque, donnant ensemble à leurs lecteurs l’émotion et le plaisir de partager leur talent. L’auteure se livre a une analyse détaillée et pertinente de leur deux modes d’écriture, un véritable travail de critique littéraire. Elle est aussi attentive à des détails anodins mais révélateurs à propos de leur entourage ; les mauvaises langues pourraient y voir quelques velléités de dénigrement mais ce n’est en réalité qu’une façon de remettre les choses à leur vraie place.

    Deux personnalités différentes donc, deux parcours mais un seul amour du pays et de l’écriture, deux monuments de la littérature né dans un période bouleversée de notre histoire. La Camarde les a emportés, « Jef » d’abord, d’un coup, puis Maurice.

    J’ai toujours plaisir à lire Dominique Bona, depuis son roman « Argentina » jusqu’aux différentes biographies dont elle est l’auteure, non seulement à cause du style fort agréable à lire qui m’a toujours attiré, mais aussi de la précision et de la richesse de la documentation qui font de chacune d’elles un document exceptionnel de référence. Son travail ne m’a jamais laissé indifférent. Elle déroule la saga familiale de ces deux géants de la littérature qui ont traversé leur époque parfois mouvementée en y laissant leur marque. C’est l’apanage des êtres exceptionnels que de laisser ainsi une trace pour les mortels que nous sommes. Elle dissèque leurs similitudes, leurs différences, explique leurs prises de position au regard de leur personnalité, de leurs convictions. Cela a été non seulement un moment passionnant de lecture mai aussi l’occasion d’en savoir davantage sur ces deux écrivains majeurs.


     

  • Stefan Zweig - Dominque Bona

    N°893– Avril 2015

     

    STEFAN ZWEIG – Dominique Bona – Perrin.

     

    D'emblée l'auteure définit Zweig comme un mystère. Comment se fait-il que cet écrivain talentueux des années trente, grand bourgeois cultivé, polyglotte, sensible et discret au point de ne pas s'engager, citoyen du monde, continue-t-il de tant fasciner les lecteurs ? Est-ce la noirceur de son œuvre qui se marie si bien avec notre époque tourmentée ou l'espoir d'une amélioration reste possible ?

     

    Quand il naît en 1881à Vienne, la ville comme le pays est multiethnique et cosmopolite. Fils d'un industriel juif mais élevé dans la laïcité il se prépare à une vie facile en rêvant de sa vocation d'écrivain. A l'époque Vienne est une ville paisible et musicale, carrefour de toutes les cultures mais une cité immobile mais le jeune Stefan est impatient de vivre. Étudiant il réside à Vienne puis à Berlin où il connaît la vie de bohème bien qu'il ait toute sa vie été rentier et à l'abri du besoin, renonce temporairement à son œuvre pour devenir traducteur, voyage aussi en Europe où il rencontre les grands esprits de son temps avec qui il se lie d'amitié. Il renoue pourtant avec l'écriture et c'est d'emblée le succès. Ce début de siècle est marqué par le progrès et Sweig s’enthousiasme pour la vie et pour la paix. C'est un européen et un pacifiste convaincu mais déjà la guerre couve. Il écrit pour le théâtre, a de nombreuses secrètes et éphémères liaisons amoureuses. C'est un bel homme, distingué qui tombe amoureux d'une femme mariée, Friderike, mère de famille et romancière qui divorce pour lui et qu’il épouse dans des conditions pour le moins originales. Il en divorcera en 1938 pour épouser Lotte, sa cadette de 27 ans. Même s'il considère la femme comme un apaisement autant qu'un plaisir, il la craint, la considère comme une tentatrice qui profite de la naïveté des hommes, la compare au serpent de la Bible. Il n'en a pas moins, tout au long de sa vie, de nombreuses et éphémères liaisons amoureuses avec des amantes de passage. Pourtant les femmes dont il parle dans toute son œuvre, ne lui porteront pas bonheur. Pour autant il refusera de donner la vie, d'être père.

     

    La guerre qui éclate va d'abord remettre en cause son idéal européen de paix puis au fur et à mesure, l'affermir et aiguiser sa lucidité politique. Déclaré inapte au service, il s’engage quand même dans une unité de vétérans chargée de la propagande mais le conflit fait voler en éclats à la fois son idéal de paix et ses amitiés étrangères. Il condamnera finalement cette guerre fratricide et criminelle. A la fin du conflit, il devient biographe, rencontre Freud qui aura dans son œuvre créatrice une importance déterminante. Le nazisme qu'il perçoit rapidement menace la paix en Europe et l'Anschluss achève ce qui lui reste d’illusions, il perd sa nationalité, et même s'il a un passeport anglais, il reste un juif errant et se réfugie au Brésil où il met fin à ses jours en compagnie de sa femme. Même s'il doute de lui en permanence, il est un écrivain adulé qui aime la vie et son travail, mais qui n'oubliera pas d'aider les jeunes auteurs. Il voyage dans le monde entier mais la littérature commence un peu à le fatiguer au point qu'il songe à l'abandonner.

     

    Cet ouvrage remarquable, richement documenté et fort bien écrit, comme toujours chez Dominique Bona, éclaire d'un jour nouveau cet auteur majeur qui a toujours été pour moi énigmatique. En ce qui me concerne je suis toujours interrogatif à la fois sur le destin de cet homme et sur sa mort. Lui qui choisit volontairement de ne pas s'engager, finit toujours par prendre position, ne serait-ce qu'intellectuellement[Peut-on vivre sans s'engager?]. Est-ce au nom du plaisir ou du refus de responsabilités qu'il refuse de donner la vie, de ne pas avoir de descendance ? Je suis toujours étonné voire bouleversé par le destin de ceux dont la vie s'arrêtera avec eux, qui n'auront, volontairement ou pas, personne après leur mort pour honorer leur mémoire [il est vrai que son œuvre suscite largement ce mouvement]. Sa mort aussi m'interpelle dans la mesure où elle a été volontaire , lui qui avait tout. Était-il à ce point désespéré qu'il décidât d'en finir alors que la Thora dont il ne respectait pas cependant pas les préceptes et la simple morale interdissent le suicide ? Pourtant, bien qu'il soit foncièrement laïc, la judéité baigne son œuvre. S'est-il senti trahi par son époque, par ses amis, par ses idéaux, la vie s'est-elle vengée de lui avoir trop donné, refusait-il simplement de vieillir(il a 60 ans en 1942) , l'être sensible qu'il était avait-il besoin d'un soutien  que sa deuxième épouse, malade chronique, ne sut ou en put pas lui donner ? Interrompre ainsi délibérément un parcours aussi exceptionnel est un geste, un engagement intime qui m'interpellent chez cet amoureux de la vie !

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