la feuille volante

la feuille volante

  • PAOLO CONTE LIVE

     

     

    N°258 - Septembre 2006

     

     

    PAOLO CONTE LIVE.

    (traduction des textes – Monique Malfato – Valter Unfer)

     

    Comme j’ai souvent eu l’occasion de l’écrire dans cette revue, la nouveauté n’est pas le seul intérêt d’une publication. Cet aphorisme personnel trouve ici, encore une fois, son illustration puisque ce disque résulte d’un enregistrement public au « Montréal Spectrum » le 30 avril 1988. D’ailleurs peu importe la date, restent les chansons, la musique et les textes qui n’ont pas vieilli et révèlent l’artiste.

     

    La musique tout d’abord. Le rythme sud-américain dépayse l’auditeur attentif, l’entraîne dans les pas d’un tango qu’on imagine argentin, cette danse énigmatique distillée par son « piano forte » mais aussi par le génial et complice saxophoniste qu’est Antonio Marangolo.

    Cette danse, aux origines controversées nous est revenue après avoir été réinventée dans les quartiers populaires de Buenos Aires et fait écho à « la milonga », chère à Conte, mais en est légèrement différente. A l’origine, elle permettait aux hommes venus faire fortune en Argentine de se mettre en valeur face aux femmes en nombre plus limité. Très rythmée, mais aussi érotique, ses pas et figures tiennent l’homme et la femme enlacés dans une sorte de lutte où la sensualité le dispute à la pudeur, la communion des corps à la tristesse de la mélodie. La danse reste un exercice difficile ou « le hasard est léger comme un léopard(où) les figures ont mille nuances », elle laisse parfois place à la rumba qui « est seulement une allégresse de tango »[Dancing]

     

    Les textes de chansons illustrent parfaitement cette atmosphère. Ils mettent en scène, comme toujours un homme et une femme qui, malgré toute l’intimité qui peut exister entre eux semblent demeurer étrangers l’un envers l’autre « Au rythme obscur d’une danse… la femme accueille ses souvenirs, même les plus bêtes et les plus balourds », comme si la danse avait ce pouvoir particulier de susciter le souvenir furtif de ses amants passés, des moments exaltants aussi bien que des erreurs, comme si le tango portait en lui cette contrition «  Il y a en elle une sorte de ciel, un vol qui justifie et pardonne toute une vie friponne »[Blue tango]. L’homme, lui, reste secret « Je suis toujours un peu distrait, plus seul et dissimulé »[Dancing]. Leur relation reste intime  « Dis-moi plutôt, auras-tu un peu de temps à me dédier dans cette nuit bleue ? » « retrouve-moi, repêche-moi, tire-moi au sort » [Bleu nuit], « Une seconde, je te prie, passe une main comme ça… au-dessus de mes livides… »[Les imperméables] «  Mais quelles mains, quelles belles mains, fais-les encore parler avec moi »[Bleu nuit],pourtant, les sentiments existent aussi, embellis par la mémoire « Elle est belle, je sais, le temps a passé mais je l’ai toujours dans la peau… » même s’ils sont empreints d’interdits et d’impossibilités « Mon amour pour elle guidera ses pas dans la joie et la douleur ce sont des sentiments de contrebande » [Mexico et nuages]. L’homme et la femme, dans les textes de Conte se livrent toujours à une quête sensuelle «  Il y a des yeux qui se cherchent, il y a des lèvres qui se regardent…il y a des jambes qui s’effleurent et des tentations qui se parlent »[Aguaplano], leur monde sont différents mais parfaitement complémentaires cependant. Les interrogations font partie du jeu de la séduction comme l’attente et l’envie d’immoralité « Que me donnes-tu, où m’emmènes-tu, me plairas-tu, me comprendras-tu ?… Donne-moi un sandwich et un peu d’indécence [Come me vuoi]. C’est une constante intéressante dans sa démarche créatrice où il y a une dimension de dépaysement mais aussi de volonté de «  décalage » comme le montre cette référence quasi constante aux bains et à la musique turcs puisqu’elle est pleine « d’enchantements, de détonations, de pétards » [Come me vuoi » .

    Cette fois, c’est en l’Amérique du sud qu’il convie l’auditeur, témoin privilégié de son voyage. Elle constitue, avec la méso-amérique un véritable continent plein de mystères et d’attirance, plein de musique, d’un art de vivre si différent de celui des Européens. Cela va de l’ « altiplano » à l’aspect grandiose et dépouillé, dont l’auteur se limite malheureusement à nous indiquer que « Dieu habite là, à deux pas », au climat tropical qui dispense une lumière « comme un suaire »[Amérique du sud], au décor comme « une arche entre le calme et la tempête »[Amérique du Sud].

     

    Ce disque entraîne l’auditeur attentif dans un autre monde fait de la musique et des mots de Conte. Un enchantement, comme toujours !

     

     

     

     

    © Hervé GAUTIER  http://monsite.orange.fr/lafeuillevolante.rvg 

  • LA MAISON AUX ESPRITS – Isabel ALLENDE – FAYARD.

     

     

    N°274 – Juin 2007

     

    LA MAISON AUX ESPRITS – Isabel ALLENDE – FAYARD.

    (traduction Claude et Carmen Durand)

     

    Je le confesse bien volontiers, avant ce livre, je ne connaissais pas Isabelle Allende, mais mon irrésistible passion pour les écrivains sud-américains m'a tout naturellement entraîné vers elle. J'ai lu son livre avec gourmandise et intérêt, je n'ai pas été déçu! Faire des comparaisons, évoquer d'autres écrivains qu'on juge “cousins” à la lecture d'un roman est toujours un exercice à haut risque, parce que, sans renier l'apport de ses pairs, même s'il s'agit d'un premier roman[publié en 1994], l'auteur veut toujours être lui-même. La quatrième de couverture sacrifie à ce qu'on peut considérer comme une tradition. Eh bien, que mon improbable lecteur me pardonne, tout au long de la lecture de cet ouvrage, j'ai pensé à Gabriel Garcia Marquez! Ici, j'ai retrouvé sa verve intarissable, son sens du détail où l'humour le dispute à la précision du verbe.

     

    Comme lui, elle a ce don de l'écriture qui prend le lecteur au début du récit par une phrase courte et apparemment anodine, ici “Barrabas arriva dans la famille par voie maritime, nota la petite Clara de son écriture délicate”, et l'abandonne quelques cinq cents pages plus tard, émerveillé par ce qu'il vient de lire, étonné d'avoir pu être tenu en haleine par un récit rendu passionnant autant par un style jubilaitoire que par le sens consommé de la relation d'une histoire où jamais l'ennui ne s'insinue dans sa lecture, ou le réalisme le disputre au burelesque et parfois au tragique, et surtout un peu triste que cela s'arrête!

    Je dois également souligner que la traduction n'est pas être étrangère à cette complicité heureuse qui se tisse entre l'auteur et son lecteur.

     

    Isabelle Allende nous invite donc dans cette famille dont elle nous présente chaque membre à travers l'histoire de sa vie et les arcanes de son destin; elle le fait comme un témoin qui rassemble ses souvenirs pour les confier au papier, mais laisse Esteban Trueba, le grand-père qui va mourir, exprimer à la première personne et brièvement, ses états d'âme et ses remords.

     

    Il y a, certes, l'humour qui marque les choses, ce petit arrangement avec l'existence qui permet de s'en moquer. Elle paraît ainsi moins dure, plus acceptable, moins invivable. Il y a, aussi le compte rendu fait au lecteur autant qu'à soi même par l'auteur, l'histoire qui arrache un sourire intérieur en se disant que « voilà au moins quelqu'un qui écrit bien »... Mais quand même, il faut aller au-delà et bien des scène rapportées ne prêtent pas à sourire, bien au contraire. Le talent de l'écrivain force l'attention parce qu'elle rend compte de la réalité de la vie, qu'elle choississe de décrire un paysage désolé, la condition du petit peuple ou l'édification d'une fortune, la décrépitude d'une personne en fin de vie. C'est que l'histoire de cette famille, racontée sur trois générations se confond avec l'histoire de ce pays d'Amérique latine jamais nommé, mais que le lecteur identifiera facilement, surtout à la fin parce qu'il évoque désormais la démocratie assassinée, mais aussi parce que le nom de l'auteur y est également et définitivement associé. Elle y plante le décor, dans cette maison labyrinthique dite « du coin », elle est un peu une unité de lieu comme l'est aussi celle des « Trois Maria ». Esteban Trueba y traverse le temps, y bousculent les événements, les épousent en fonction de ses intérêts ou de ses convictions, entouré de ses bâtards, de ceux qu'ils appelle pompeusement « ses gens », de flagorneurs et surtout de femmes. Car les véritables personnages de ce roman sont des femmes, Rosa la belle qu'il ne put épouser, Clara la clairvoyante qui la remplaça, Blanca sa fille et Alba sa petite-fille, et même secondairement les soeurs Mora, Férula et Transito Solo... Chacune d'elles imprime sa marque, pèse sur ce qui fait la trame de cette histoire. Certaines d'entre elles ont des dons pananormaux et, invoquant les esprits des morts, les font réapparaître et lisent l'avenir dans leurs rêves. C'est à Alba, sa petite fille et non à un mâle, qu'il passe en quelque sorte le relais et la responsabilité de transmettre la vie et de faire perdurer la dynastie qu'il a fondée. C'est le souvenir de son épouse morte qu'il invoque avant lui-même de remettre son âme à la mort. Pourtant, au risque d'étonner mon lecteur, je dirai cependant que cette histoire est assez banale. Toutes les familles comptent dans leur sein des êtres uniques qui emplissent l'espace autour d'eux et parfois écrasent ceux qui vivent dans leur ombre. Ici, l'art de la romancière transcende les événements qu'elle rapporte, met en scène les personnages pour le plus grand plaisir du lecteur.

     

    Dans un roman, on prend la mesure du temps et de l'usure des choses, de la dimensions des personnages, de leur côté dérisoire et parfois ridicule. Le lecteur attentif comprend que le monde y est petit et que la vengence qui anime les êtres finit toujours par déverser son fiel, il assiste à la réalisation de cette fresque sans fard de la condition humaine, de ses grandeurs, de ses facettes cachées, pitoyables ou secrètes parfois, de sa force mais aussi de ses fragilités... comme dans toutes les sagas, il y a ceux qui réussissent et ceux qui lamentablement échouent, ceux qui s'adonnent aux plaisirs de la vie et qui lui brûlent des cierges, ceux qui préfèrent parler à Dieu et Lui offrir encens et prières, ceux qui veulent tout changer et ceux qui jettent sur elle le regard désabusé du spectateur blasé que rien n'étonne plus, ceux qui choississent de n'être rien qu'eux-mêmes... Au cours de ses chapîtres on célébre la vie mais la Camarde pousse son linceul... Par le miracle à chaque fois renouvellé des mots, les morts ressucitent et les souvenirs se débarrassent de leurs scories de malheur, s'habillent d'une douce patine.

     

    La vie, l'amour, la mort, ces thèmes éternels peuplent les romans depuis que l'écriture a été instituée comme support de la mémoire, des fantasmes et de l'imagination, comme moyen d'exprimer ses joies et d'exorciser ses peines, parce que, malgré les apparence, le livre est un univers douloureux où l'auteur modèle à l'envi d'évanescentes aquarelles, des esquisses sombres ou des dessins couleur sépia.

     

     

    © Hervé GAUTIER - juin 2007

    http://monsite.orange.fr/lafeuillevolante.rvg 

  • QUELQUES MOTS SUR JULIEN GRACQ [1910-2007].

     

    N°289– Janvier 2008

    QUELQUES MOTS SUR JULIEN GRACQ [1910-2007].

    Je ne veux pas ajouter aux compliments que la presse et des intellectuels ont formulés à l'occasion du décès de Julien Gracq.

    C'était un homme secret qui fuyait volontiers micros et caméras, le contraire d'un homme moderne, exactement ce qu'il ne faut pas faire actuellement si on veut briller de ce halo pourtant blafard mais tant souhaité, dans cette société où tout n'est que superficialité et apparences! Ce que je retiens de lui, essentiellement à travers deux livres, « Le Rivage des Syrtes » et « Le Balcon en forêt », c'est d'abord une écriture fluide qui servait si bien notre belle langue française. Elle a bien besoin, et plus que jamais aujourd'hui, de ces chantres à la fois discrets et inspirés qui savent lui rendre l'hommage qu'elle mérite et créer, à travers les mots, un complicité avec le lecteur attentif. J'ai apprécié cette musique délicate distillée à travers le léger feulement des mots, la précision des descriptions, la richesse du vocabulaire, la délicatesse des décors qu'il suscitait. Il y a dans sa créativité littéraire quelque chose d'insaisissable, d'attachant, à l'image de l'aspirant Grange qui, au début de cette « drôle de guerre » garde une portion de territoire sans savoir exactement ce qu'il fait là, ou Aldo, affecté à la surveillance d'une côte ennemie, qui donne au lecteur une sorte de vertige du néant.

    Il est vrai que cet écrivain discret avait été quelque peu oublié ces dernières années. Peut-être ne lui avait on jamais pardonné d'avoir refusé le Prix Goncourt obtenu pour « Le Rivage des Syrtes » en 1951, d'avoir aussi dénoncer toute sa vie la comédie littéraire que chaque auteur se doit probablement de jouer, cette sorte de suffisance intellectuelle, qu'il convient d'afficher quand on est un écrivain consacré, d'avoir été simplement, si je puis dire, un professeur de géographie, agrégé quand même, d'avoir fait une carrière modeste d'enseignant, de n'avoir jamais fréquenté les salons parisiens, leur préférant sa retraite de St Florent le Vieil, d'avoir choisi un éditeur peu connu, mais qui a su lui faire confiance au bon moment, au lieu des « éditeurs prestigieux » ou prétendus tels, dont l'un d'eux pourtant refusa la manuscrit du futur prix Goncourt, d'avoir suscité malgré lui la jalousie pour être, de son vivant, entré à « La Pléiade »? Allez savoir!

  • L'ETERNITE N'EST PAS DE TROP. - François CHENG – Albin Michel

     

     

    N°266 – Février 2007

     

    L'ETERNITE N'EST PAS DE TROP. - François CHENG – Albin Michel

     

     

    Je le confesse d'emblée, j'ai eu du mal à entrer dans l'univers de ce livre. J'ai cependant persisté dans ma lecture à cause de la notoriété de l'auteur ou de l'intérêt collectif qui se manifeste à l'endroit de son oeuvre. Je ne regrette pas ma démarche.

     

    Je ne déflorerai pas l'intrigue, laissant au lecteur l'opportunité de la découverte, du plaisir de partager un moment d'exception où le dépaysement le dispute au climat apaisant distillé par ce texte.

     

    Ce qui est évoqué ici, c'est une histoire d'amour contrariée, au XVII°, en Chine, sous la dynastie des Ming. Un jeune musicien croise le regard d'une demoiselle promise à un notable qui, usant de son pouvoir discrétionnaire et abusif fait bannir l'intrus qui pourrait devenir un rival. Histoire du pot de terre contre le pot de fer, vieille comme le monde et que chacun peut vérifier au quotidien,mais aussi évocation d'une histoire d'amour universelle. C 'est bien là, pour l'auteur, l'occasion de susciter, sinon d'explorer la sensibilité humaine mais aussi le mystère et le merveilleux de la femme...

     

    Bien des années plus tard, l'homme, Dao-sheng, revient, avec le secret espoir de revoir celle qu'il n'a jamais oubliée. Il est devenu moine, médecin et devin et pratique ses soins avec un talent reconnu. La femme, Dame Ying, est depuis longtemps l'épouse délaissée du notable. Les événements les rapprocheront et naturellement ils se retrouveront, même s'ils ont vieilli sur des routes différentes et connus des destins opposés...

     

    Ce livre est celui du souvenir qu'on garde toute sa vie d'un être aimé, surtout lorsque le quotidien n'est pas venu bouleverser l'ordre des choses que le hasard avait si subtilement et subitement établi, que les habitudes et la vie commune n'ont pas martelé, à les détruire, les sentiments amoureux...On a beaucoup moqué ce paradoxe qui veut que deux êtres qui s'aiment souhaitent passer leur vie ensemble alors même que ce geste a précisément pour effet d'instiller entre eux l'indifférence, et parfois davantage, c'est à dire exactement l'inverse du but recherché. Cheng nous parle d'une atmosphère différente où les gestes sont pleins de retenue, les paroles prononcées avec une grande économie de mots, les sentiments distillés avec une extrème délicatesse... Il tresse pour son lecteur, devenu témoin et même confident, un décor apaisé et apaisant quand tout autour de nous est urgence et efficacité, paraître plutôt qu'être, réussir et être reconnu et pour cela se compromettre, plutôt que demeurer soi-même... la littérature aussi, peut-être pour être en phase avec ce monde devenu de plus en plus inhumain, n'offre à lire que sexe et violence...

     

    Il ne faut pas perdre de vue que grâce au merveilleux univers du roman, le lecteur est transporté dans un monde différent du nôtre où la réussite sociale, l'argent, la notoriété n'ont pas la même valeur. Le temps s'écoule différemment parce que, plus que chez nous, la nature est une beauté à laquelle on porte attention, la vie est perçue comme une période transitoire où la patience est une vertu essentielle, où un dieu, peu importe lequel, gouverne le destin des hommes, où l'humilité n'est pas un défaut... Le temps n'a pas la même valeur et la mort n'est pas considérée comme un désastre. C'est que Eros n'est jamais très loin de Thanatos et la mort, justement, dans sa version humainement temporaire qu'est l'abscence, c'est à dire l'éloignement imposé par la vie, à deux êtres que tout devrait réunir, se trouve mise en échec par la pensée. Elle puise sa force dans cet attachement définitif qui les unit.

     

    Il y a aussi le symbole, tout en nuances et en finesses. C'est non seulement Dao-Sheng qui fait revenir miraculeusement Dame Ying à la vie par les manipulations et les incantations, mais c'est réellement leur pensée qui les unit et les réunit. Lorsque la mort survient, c'est en esprit qu'ils communiquent et se retrouvent dans cette autre vie promise par l'homme d'Eglise étranger; Là, rien ne les séparera plus et leur communion sera totale et parfaite. Alors, non, l'éternité ne sera pas de trop.

     

     

    © Hervé GAUTIER http://monsite.orange.fr/lafeuillevolante.rvg 

  • Le dit de Tianyi – François Cheng – Éditions Albin Michel [Prix Fémina 1998].

     

    N°326– Février 2009

    Le dit de Tianyi – François Cheng – Éditions Albin Michel [Prix Fémina 1998].

     

    C'est une récit poignant par sa simplicité et surtout par son authenticité que nous offre François Cheng. C'est la relation d'une vie tourmentée, celle de Tianyi [peintre né en 1925], ingrate, pauvre, visitée par la maladie et la mort. La Chine traditionnelle du début du XX° siècle est très attachée à la famille. La sienne est évoquée, avec ces éléments valeureux, qui marquent un enfant, et ceux qui le sont beaucoup moins. Il évoque son père, instituteur devenu écrivain public et calligraphe et qui mourra quand le narrateur a dix ans. Ce que je retiens plus volontiers, au lieu des images d'hommes, son grand-père et ses oncles dissemblables ou attachants, ce sont les figures féminines, sa jeune sœur morte tôt, sa mère, illettrée, dévouée et charitable qui « pratiquait les vertus d'humilité et de compassion » du bouddhisme, ses tantes dont l'une d'elles était demeurée célibataire parce que la vie avait étouffée chez elle cette espièglerie naturelle, une autre qui ne faisait que de courtes apparitions et qui avait vécu un temps en France, une autre enfin qui se pendit pour ne pas avoir connu sur terre et pendant son mariage le bonheur auquel elle estimait avoir droit. Ce qui retient cependant mon attention, c'est le personnage fulgurant de Yumei, que le narrateur retient sous le nom de « l'Amante » et qui l'impressionne par sa grande beauté et son sens de la liberté. L'adolescent qu'il est à l'époque ne peut rester insensible à son charme et il s'éprend d'elle en secret. Son amour ira grandissant avec le temps et l'absence et il finira par regarder la femme comme inaccessible. Cet attachement à la femme se vérifiera également dans la personne de Véronique, musicienne française rencontrée à Paris, torturée comme lui par la vie.

     

    La seconde présence de ce roman est celle d'Haolang, l'ami d'enfance, communiste convaincu, le troisième élément du trio que le narrateur forme avec Yumei. Cette entente amicale à trois ne durera pas et, déçu par des gestes d'intimité qu'il surprend entre eux. Il en est bouleversé et déçu. A la faveur d'une bourse, il part pour la France où il mène une existence précaire, mais il trouve dans la peinture un baume à sa blessure mal fermée. Par Yumei, il apprend qu'Haolang est mort et décide de revenir en Chine, apprend que son amie s'est suicidée mais retrouve son camarade dans un camp de travail où il achève sa vie et lui confie ses écrits.

     

    Drame de l'amour et de l'amitié sur fond de guerre sino-japonaise et de révolution culturelle chinoise, choc de deux civilisations entre l'occident qui ne pense qu'aux richesses et la Chine qui fait une grande place à la philosophie et à la religion, à l'équilibre du monde. La figure du moine taoïste qui apparaît dans la première partie du roman symbolise ces valeurs. Dans l'évocation de la Chine de Mao, qui forme en quelque sorte son pendant révolutionnaire, cette approche change pour laisser la place à la souffrance et à la mort. C'est donc un itinéraire intérieur et personnel, dans une trame historique, que nous livre l'auteur.

     

    C'est aussi une quête impossible de la femme à travers les portraits esquissés de Yumei et de Véronique. Il oppose à sa propre vision du personnage féminin, magnifié à travers sa beauté, tissée notamment à travers la vision fugace de Yumei pendant ses ablutions, ces photos de femmes violées et cruellement humiliées pendant la guerre.

     

    C'est également le mythe du retour qui est évoqué ici, retour douloureux vers cette Chine défigurée par le communisme avec, en filigranes la quête de Yumei qui se révélera vaine. En cela l'auteur semble nous dire que la femme est à la fois idéalisée et inaccessible. Sa recherche est promise à l'échec parce que le destin de l'homme lui-même débouche sur une impasse.

     

    Pour autant, le narrateur enrichit son propos de développements passionnants notamment sur la peinture et la littérature occidentales. Il trouvera dans l'écriture, entendue à la fois comme une création et un acte de témoignage une manière de consolation à son mal-être intérieur.

     

    L'écriture en est limpide, agréable à lire, poétique et nostalgique à la fois, attachante, par l'émotion que suscite ce récit. François Cheng, en spécialiste de la culture, communique à son lecteur attentif, au-delà même du récit, sa passion pour la connaissance, la profondeur de ses réflexions notamment sur le destin de l'homme, ce qui en fait un œuvre profonde et d'une grande richesse, au confluent de l'orient et de l'occident. Il semble dire que la valeur de l'homme, la seule peut-être, réside dans l'art, dans cette extraordinaire faculté qu'il possède à la fois de porter témoignage de son vécu et donc de la condition humaine de le transcender pour en faire une œuvre universelle et unique.

     

     

    Hervé GAUTIER – Février 2009.http://hervegautier.e-monsite.com 

  • CHRONIQUE D’UNE MORT ANNONCEE. - Gabriel Garcia MARQUES - Editions GRASSET.

    N°53

    Février 1991

     

     

     

    CHRONIQUE D’UNE MORT ANNONCEE. - Gabriel Garcia MARQUES - Editions GRASSET.

     

    Il est des écrivains bénis qui captent l’attention de leur lecteur dès la première ligne et l’abandonnent à la dernière, perplexe mais ravi d’avoir tenu entre leurs mains un chef-d’œuvre. Gabriel Garcia Marquez est de ceux-là qui, avec « Chronique d’une mort annoncée » tient en haleine l’impatient témoin de cette histoire qui aurait pu se résumer en quelques phrases.

     

    A travers un enchevêtrement de faits, de contre-temps et de personnages, l’auteur nous raconte avec humour et un sens consommé du suspens l’assassinat d’un homme et sa préparation où la nécessité de laver l’honneur d’une femme le dispute à la fatalité.

     

     

     

  • Histoire de La Rochelle - Collectif sous la direction de Marcel Delafosse

     

     

     

     

    HISTOIRE DE LA ROCHELLE – Ouvrage collectif sous la direction de Marcel Delafosse – Editions Privat.

     

     

    La Rochelle est pour moi plus qu’une ville et les liens personnels et affectifs que j’ai avec elle font que tout ce qui s’y rattache ne peut me laisser indifférent. L’histoire de cette cité, dans sa richesse et sa diversité ajoute à l’intérêt que naturellement j’y porte.

     

    Crée vraisemblablement aux alentours de l’an mil, elle n’apparut vraiment dans les faits qu’au XII° siècle où elle devint la principale citée de l’Aunis. Sans faire le résumé de cet intéressant et complet ouvrage, je dirai simplement que c’est une ville qui, entre guerres et paix a su rester fidèle au pouvoir central(Conformément sans doute à sa devise « Servabor rectore deo »), tout en étant jalouse de ses privilèges et de ses libertés. Tour à tour rebelle, sage et prudente, elle su affirmer son autorité tout en s’adaptant aux événements comme aux circonstances. Quand il a fallu montrer sa différence et son indépendance les rochelais l’ont fait savoir, à l’image de leur maire Léonce Vieljeux qui, malgré la défaite de 1940 s’est opposé, à sa manière à l’occupant allemand, ce qui lui a coûté la vie.

     

    Bien que privée d’arrière-pays et dotée de richesses limitées, essentiellement constituées pendant longtemps de vin, d’eau de vie et de sel, elle a su développer son port au cours des siècles jusqu’à devenir une place importante avec un apogée au XVII° et XVIII° siècle. A cette époque elle a été florissante même si une partie de sa richesse était due au « commerce triangulaire ».

     

    Entre protestantisme et catholicisme, elle est restée fidèle au message du Siècle des Lumières, c’est à dire tolérante mais toujours soucieuse de ses intérêts commerciaux. La Révolution y fut modérée, le XIX°calme et le XX° entre désastre économique et dynamisme retrouvé.

     

    Son architecture particulière en fait un lieu attachant.

     

    La ville que nous connaissons actuellement est l’héritière de toute cette histoire riche et mouvementée. Elle en est le digne témoin et porte en elle des promesses d’avenir qui la font se tourner résolument vers le XXI° siècle.

     

    Elle est, comme a pu le dire un édile « une ville bénie des dieux ».

     

     

    © Hervé GAUTIER.

  • LE ZEBRE – Alexandre Jardin – Editions Gallimard – Prix Fémina 1988.

     

     

    N°25

    Février 1989

     

     

     

    LE ZEBRE – Alexandre Jardin – Editions Gallimard – Prix Fémina 1988.

     

     

    Je ne veux pas ajouter au concert d’applaudissements qui a suivi la publication de ce livre, au prix qui l’a couronné et à l’avenir qu’on prédit à ce jeune écrivain…

     

    J’ai lu ce roman avec plaisir car le style est agréable, harmonieux mélange d’humour, de délicatesse et de cocasserie. J’ai même ri de bon cœur tant certaines scènes sont décrites avec un talent auquel le lecteur attentif ne peut rester indifférent.

     

    Pour moi, c’est un roman où l’amour dont il est question est fantasque et original mais c’est aussi, en filigranes, le livre d’une amitié entre deux hommes que tout sépare, la profession, la culture, le langage, la manière d’être mais qui se rejoignent dans des beuveries mémorables d’où surnage une idée fixe, celle d’aller hongrer « le claque-mâchoire mâle ». Leur histoire à eux s’apparente à une folie qui se manifeste dans des projets aussi incongrus que de faire voler un hélicoptère en bois ou de s’établir ailleurs, dans des contrées à la géographie incertaine. Le Zèbre ourdit-il quelque projet ? Aussitôt Alphonse lui emboîte le pas. Il est son ombre, son mentor, son extraordinaire complice au point que ce dernier acceptera de jouer après la mort de son ami le fantôme de celui-ci et d’exécuter à la lettre son testament amoureux tout entier contenu dans ces mots : « Je courtiserai ma veuve ! »

     

    Ces deux compères veulent être ailleurs tant le monde qui les entoure est étriqué, ennuyeux. Parfois, ensemble, ils s’échappent…

     

    Cette complicité, le Zèbre, décidément plus vrai que nature, la vit avec ses enfants qu’il entraîne dans son sillage et ses fantasmes prennent corps avec eux, dans la construction d’une machine à fumer avec son fils où d’un pied de nez constant qu’il inflige avec sa fille au gardien du cimetière.

     

    C’est vrai que l’histoire qu’il vit avec Camille, sa femme, est une persévérante mise en échec du quotidien, une remise en question des passions usées par le temps. Certes, l’histoire est prenante, passionnante, mais c’est un roman qui évoque une manière de désespoir qui ne veut pas dire son nom. Le Zèbre pourra rejouer tant qu’il le voudra la scène de sa première rencontre avec Camille, lui infliger une séparation, s’inventer des maîtresses à seule fin de la rendre jalouse, où, à coups de missives répétées lui composer un amant sans visage qui finira par la séduire et ainsi être à la fois le mari et le galant de cette femme d’exception qui ne pourra de toute manière n’être qu’à lui ! Il n’en fera pas pour autant échec au temps qui passe, qui use et qui détruit. La cartomancienne avait bien eu raison de lui dire qu’il n’était pas de ces gens qui vivent assez longtemps pour arborer une « carte vermeille » ! Homme d’exception lui aussi, il n’en est pas moins mortel, pas moins mangé par une maladie qui chaque jour diminue sa vie. Quoi d’étonnant à ce qu’il souhaite la vivre autrement ? 

     

    C’est vrai que malgré tout cet homme qui avait décidé que son chef-d’œuvre serait sa vie conjugale n’a rien perdu de sa passion pour sa femme. Il l’a menée jusqu’à son terme et même au-delà, citant indirectement Saint Augustin qui professait que celui qui a perdu sa passion a plus perdu que celui qui s’est perdu dans sa passion... C’est vrai aussi qu’il n’y a pas d’autre mort que l’absence d’amour et que pour retrouver cette manière de foi, il n’hésite pas, à la manière de la religion, à recourir aux rituels et aux reliques. Ne battait-il pas grossière monnaie de plomb à l’effigie de leurs deux mains enlacées ? Ne collectionnait-il pas ongles, cheveux et bas, tous pleins d’odeurs de Camille ? (Les odeurs ont une grande importance dans ce roman, elles reviennent au hasard des phrases comme les témoins privilégiés de présences…), n’a-t-il pas racheté la maison des « Mirobolants » à seule fin de lui plaire ? Et quand elle est absente, tout s’effondre autour de lui.

     

    Ces deux êtes vivent une passion hors du commun, mais le temps y a une grande importance, les guettent au détour du quotidien. Leur force est de le savoir et de vouloir que chaque jour soit une résurrection. De toute façon, la mort aura gagné, même si, par un hasard dérisoire, le Zèbre refuse de se laisser enterré dans une fosse trop petite pour lui et même s’il continue encore quelque temps à survivre pour Camille grâce à des artifices dus à la seule complicité d’Alphonse, même si on ne peut pas ne pas imaginer que sa mémoire demeure intacte dans l’esprit des gens de son terroir. Le Zèbre est un mortel !

     

    Par extraordinaire, la plume est là qui est un gage d’immortalité, et pas seulement pour les personnages de roman. 

     

    © Hervé GAUTIER.