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la feuille volante

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  • Autopsies - Michel Sapanet

    N°1709– Janvier 2023

     

    Autopsies – Michel Sapanet - Plon.

     

    Sous ce titre peu engageant, le docteur Sapanet énumère les affaires où la perspicacité du médecin légiste a permis de requalifier un accident en meurtre ou inversement. Son travail est donc essentiel puisqu’il concourt à la manifestation de la vérité et donc à une meilleure justice. Il doit procéder aux premières constations qui éventuellement mettront en route la machine judiciaire, faire parler les plus petits indices et les corps désormais sans vie, déterminer l’heure de la mort, ce qui n’est pas aisé, analyser le sang et les traces d’ADN … De tout cela dépendent l’efficacité de l’enquête, la pertinence des investigations des policiers et contribue à forger « l’intime conviction » des jurés d’assises si toutefois la mort qu’il vient de constater est assez suspecte et inexpliquée pour faire naître un « obstacle médico-légal » au permis d’inhumer. 

     

    L’autopsie est une violence faite au corps même si elle est effectuée post mortem et l’auteur considère que les cadavres qu’il doit faire parler dans le silence de l’institut médico-légal sont aussi ses « patients » dans la mesure où, peu de temps avant de se trouver sur cette table de dissection, ils étaient des êtres qui vivaient et aimaient. Au moins ces derniers ne se plaindront pas comme c’est devenu de plus en plus le cas pour la médecine des vivants et si la pénurie actuelle de médecins se fait sentir, on ne se bouscule pas non plus dans la spécialité de médecine légale. En outre la disponibilité est aussi une caractéristique de la profession puisqu’il faut répondre « aux sollicitations souvent nocturnes des procureurs pour une levée de corps » et que les légistes sont à leurs ordres en ce qui concerne les autopsies. Les praticiens qui sont aussi des experts sont également confrontés dans les prétoires aux magistrats, aux avocats... et à leurs questions. Les jugements et autres arrêts en dépendent.

     

    Le travail du légiste est d’être en quasi permanence confronté à la mort, dans son cas souvent violente. Cela nous rappelle une évidence, non seulement qu’elle est la fin de la vie, que dès lors que nous naissons nous sommes condamnés à mourir mais aussi que notre vie est unique, précaire, fragile et que, contrairement à une idée reçue, nous n’en sommes pas les propriétaires mais les simples usufruitiers, c’est à dire qu’elle peut nous être enlevée sans préavis et dans des circonstances que nous ne pouvons, dans la presque totalité des cas, pas prévoir. Une autre évidence aussi, que l’homme est capable du pire comme du meilleur, mais bien souvent du pire et que ce pire s’exerce fréquemment sur ses proches qu’il est censé aimer et protéger ou sur les plus vulnérables et que sa capacité de nuisance, distribuant autour de lui la souffrance et la mort, est bien supérieure à celle qu’il a de faire le bien. Cela confirme ma certitude que l’espèce humaine n’est pas décidément fréquentable, et nous en faisons tous partie !

     

    Ce sont des chroniques comme l’indique le sous-titre, ce qui donne à penser que le lecteur va être confronté à une froide évocation de la douleur et surtout de la violence qui caractérise l’espèce humaine, Que nenni, cela se lit comme un roman, avec des précisions documentaires très pointues où se révèle le pédagogue, normal, en plus d’être médecin légiste il est aussi maître de conférence à la faculté de médecine de Poitiers. Cela nous rappelle que la belle région Poitou-Charente, caractérisée entre autre par son art de vivre, n’est pas épargnée par le crime (pourquoi le serait-elle ?) . Il raconte avec talent des histoires où il est intervenu et y ajoute des remarques pertinentes, quelques pointes d’humour et, c’est original, des recettes de cuisine. C’est même plein de renseignements pour qui se pique d’écrire des romans policiers ou a des velléités de se débarrasser de son prochain en évitant les tribunaux. Oui mais voilà, le légiste veille et chaque détail compte, même si l’autopsie n’est pas, souvent pour des raisons budgétaires, un point de passage obligé. Quand il subsiste un doute, il met un point d’honneur à prononcer pour lui-même et pour les enquêteurs la traditionnelle phrase : « L’autopsie le dira ! » car il y a toujours une explication, même si elle est inattendue et il ne faut jamais s’en tenir aux évidences.

    Pour autant l’auteur note que l’imagerie médicale faisant d’énormes progrès, l’autopsie virtuelle( la virtopsie) qui n’en est qu’à ses début pourra à terme prendre le pas sur l’ouverture d’un corps dans la mesure où elle n’est pas destructrice.

     

    Le docteur Sapanet réussit à transformer ce qui au départ pouvait être rébarbatif compte tenu du sujet, en un agréable moment. J’ai appris beaucoup de choses intéressantes dans cet ouvrage, c’est bien écrit et j’ai même beaucoup souri lors de ma lecture.

     

     

     

  • Celle qui parle

    N°1708– Janvier 2023

     

    Celle qui parle – Alicia Jaraba – Grand angle.

     

    Cette histoire romancée est inspirée par une femme réelle du XVI° siècle, mais mal connue, « la Malinche », rebaptisée dans cet ouvrage Malinalli, Malintzin ou Doňa Marina par les Espagnols, fille d’un cacique déchu, devenue esclave, c’est un personnage controversé dans le Mexique d’aujourd’hui qui voit en elle soit le symbole de la traîtrise puisqu’elle a préféré collaborer avec les Espagnols dans la conquête de son propre pays, soit celui de la victime consentante, soit le mère du peuple mexicain, bref une figure à la fois symbolique et légendaire.

    Ce qui n’est pas encore le Mexique est habité par différentes tribus qui se font des guerres sanglantes et qui parlent différents dialectes. La Malinche, douée pour les langues, a servi de traductrice aux Espagnols qui se sont imposés en jouant sur ces rivalités. Elle aurait même eu un rôle de conseil grâce à sa connaissance des mentalités locales. Elle est présentée comme une jeune femme qui prend la parole pour sortir de la condition d’esclave où l’avait mise les luttes ethniques. Elle est donc « celle qui parle », c’est à dire la traductrice mais aussi celle qui refuse sa condition de femme destinée à satisfaire les hommes et à faire des enfants. C’est un parti pris de l’auteure qui est respectable. Cette jeune fille a été la maîtresse de Cortès, un capitaine espagnol pauvre venu ici conquérir des territoires et faire fortune. Elle lui a même donné un fils.

    Le livre refermé je me dis que cet épisode ne correspond pas exactement a ce que nous savons sur la conquête du Mexique, surtout si on se réfère à la fresque de Diego Rivera au Palais National de Mexico qui montre la violence qui a présidé à cette conquête. Cette violence est seulement évoquée brièvement par le massacre de la ville de Cholula. Cet ouvrage met en scène un prêtre au rôle ambigu, paisible et un peu bizarre qui semble rendre aussi un culte à Tlăloc, le dieu de la pluie. Le rôle de l’Église catholique a été bien différent puisque sa mission visait surtout à évangéliser ces peuples. Elle a accompagné et même béni les atrocités commises, les exterminations et la disparition de leur civilisation.

    Les couleurs chaudes et le graphisme sont expressifs, quoique un peu sombres sur certaines planches.

     

  • Aziyadé - Pierre Loti

    N°1705 – Janvier 2023

     

    AZIYADE– Pierre Loti - Calman-Lévy.

     

    Il s’agit du premier roman de Pierre Loti paru sans nom d’auteur en 1879 après pas mal péripéties. Il fait suite à un séjour de Julien Viaud, jeune enseigne de vaisseaux de 27 ans, au large des côtes turques et à Constantinople après l’assassinat des consuls de France et d’Allemagne. C’est une histoire d’amour entre un lieutenant de marine anglais, Loti, et une belle jeune femme circassienne de harem, Hakidjé, rebaptisée Aziyadé, rencontrée à Salonique dont il tombe éperdument amoureux. Il porte un nom bien peu britannique, le même avec lequel sera baptisé un autre lieutenant de la marine anglaise Harry Grant dans son roman suivant « Le mariage de Loti ». Quand il est à terre, il s’installe dans un quartier d‘Istanbul, y vit comme un authentique Turc, parlant la langue en oubliant autant que possible la marine. Il semble bien accepté par la population du quartier. Il a à son service deux Turcs, Samuel un jeune garçon pauvre mais débrouillard et Akmet qui se révèle être un collaborateur précieux. Entre deux périodes de solitude et d’ennui ou il se décrit lui-même comme un jeune homme amer et malheureux, il y retrouve une Aziyadé amoureuse et Loti devient alors transformé, ébloui par l’Orient (et par Aziyadé !), ses mystères et ses secrets. Il vit avec elle et ensemble ils profitent de l’instant d’autant plus intensément que, aussi bien lui qu’elle, savent que leur rêve d’amour prendra fin avec son départ inévitable. C’est un marin en escale ; comme il le ferra dans « Le mariage de Loti » il part quand son bâtiment appareille, abandonnant son amour. Quand il reviendra à Constantinople, en 1887, il apprendra la mort d’Akmet et d’Aziyadé dont il dérobera la stèle funéraire et l’installera dans sa maison de Rochefort pour être plus près d’elle. On dit aussi qu’il conserva toute sa vie une bague que lui offrit Aziyadé ainsi qu’il en fait le serment dans ce roman.

    C’est aussi l’histoire d’un amour romantique impossible qui met en danger la vie de Loti et d’Aziyadé. De cet épisode est né un roman qui marque certes son attachement à une femme aimée mais consacre aussi son appétit de vivre d’autres amours, son aspiration vers un idéal et peut-être aussi illustre sa difficulté à se fixer. Comme il le fera dans son roman suivant, « Le mariage de Loti » l’histoire qu’il raconte est déclinée sous forme d’un journal intime et d’un échange de correspondances notamment avec son ami Plumkett. Loti y détaille ce qu’est la vie à Constantinople, les us et coutumes turques, la psychologies des femmes jusque dans la séduction, les bouleversements politiques d’un empire ottoman déclinant. Dans son roman, l’officier reviendra en Turquie après son départ de Stamboul, ne reverra pas Akmet, parti pour la guerre et retrouvera la tombe d’Aziyadé, morte de chagrin. Il intégrera l’armée turque, changera son nom mais pas de religion et mourra lors d’une bataille en Arménie, désespéré par la disparition de son amour.

    Dans la forme comme dans le fond, son roman est loin de ce qui se faisait à son époque, dominée par Zola et le « naturalisme », qui s’attachait à décrire la société de son temps. Son discours de réception à l’Académie Française du 8 avril 1892 en témoigne. Ce roman est certes un document ethnographique important ce qui le rapprocherait un peu de ce mouvement caractérisé par le réalisme, en même temps qu’un témoignage autobiographique étalé sur deux années, mais sa description de la société turque paraît un peu superficielle et chacun des livres de cet écrivain-voyageur devient non seulement le décor d’une intrigue sentimentale, souvent exotique et attachée «aux grands espaces », mais révèle chez lui sa volonté d’échapper à la réalité pour se réfugier dans une sorte d’idéal. Loti fait montre, comme les naturalistes, d’une riche documentation dans ses écrits mais la mélancolie n’est pas non plus absente de son propos ; il s’agit donc d’un témoignage subjectif.

    Même s’il a été un écrivain à succès durant sa vie, ce premier roman, malgré ses descriptions somptueuses, ne connut qu’un succès relatif. Pierre Loti qui écrit fort bien a toujours pour moi cet attrait littéraire qui ne s’est jamais démenti et je déplore qu’il soit aujourd’hui si injustement oublié.

     

     

     

  • Satchmo - Léo Heitz

    N°1707– Janvier 2023

     

    Satchmo - Leo Heitz – Jungle RamDam.

     

    Derrière ce nom un peu bizarre qui n’est en fait qu’un surnom, se cache un petit garçon noir, amoureux du jazz et du chant qui deviendra Louis Armstrong;Nous sommes au début du XX° siècle dans un quartier pouilleux de la Nouvelle-Orléans... Il prend conscience que cette musique essentiellement noire qui est née de l’esclavage et la religion chrétienne est désormais jouée avec succès par les blancs du nord des États-Unis et cela le révolte. Son histoire débute plutôt mal, son père est déjà parti vers d’autres aventures, sa mère est une prostituée et il tâte de la maison de correction où il trouve dans l’étude de la trompette un manière d’évasion. Tout cela n’a pas été aussi simple, il a fallu ramer et ramer encore, il a eu de a chance, a peut-être rencontré Al Capone (renommé Al Ratone) à Chicago, pourquoi pas ?

     

    On a l’impression d’après le titre que c’est une biographie d’Armstrong que nous allons lire ; c’est en partie vrai mais en réalité c’est une fiction violente, par ailleurs parfaitement acceptable, qui tourne autour de la volonté de Louis d’arracher sa mère à la prostitution.

     

    Ce n’est pas une histoire drôle, la vie l’est rarement, le graphisme est assez brut et les couleurs sombres, noir, marron et sépia, sont là pour accentuer cette certitude. Mais pourquoi leur avoir fait à tous des têtes de rats ?

  • Caravage

    N°1706– Janvier 2023

     

    Caravage – Un film de Michele Placido .

     

    "L'ombra di Caravaggio"est un film franco-italien sorti en 2022. Il retrace les dernières années de la courte vie du célèbre peintre italien Michelangelo Merisi, dit Le Caravage (1571-1610) dont le talent révolutionna la peinture sous le nom de "caravagisme", s'appropriant et améliorant la technique du "clair-obscur" qui fut ensuite développée par d'autres artistes notamment Rembrandt.

    Malgré des débuts difficiles, il étudie, dans l'atelier d'un peintre milanais puis à Rome, les techniques picturales de son temps notamment centrées sur les natures mortes et les portraits, le nouveau regard qu’il porta sur la peinture il valut un grand succès de son vivant, notamment à Rome. En 1606, un duel où il blesse mortellement son adversaire l'oblige à quitter les états pontificaux pour vivre en exil à Naples, à Malte et en Sicile. Pendant cette période et malgré sa réputation sulfureuse, ses peintures ont pour but de racheter cette faute et d'obtenir le pardon du pape. A cette époque un peintre dépendait de riches collectionneurs et commanditaires et les autorités religieuses contrôlaient les images destinées au public. On devait à l'époque en effet représenter des scènes bibliques ou illustrer l’Évangile. Le Caravage, sous l'influence de celui qui deviendra Saint Philippe Neri, fondateur des Oratoriens, et sous la protection à Naples de Costanza Colonna, pratique cet exercice mais pour représenter les saints il prend pour modèles des indigents, des voleurs et des prostituées, c'est à dire tout simplement la vie, ce que ne peut tolérer l’Église malgré l'intérêt que certains prélats portent à son style. Le film de Placido insiste tout particulièrement sur cet aspect de la démarche du Caravage. Le peintre est notamment sous la protection du Pape Paul V et de son neveu le cardinal del Monte et après moult mésaventures violentes il trouve la mort sur une plage de Toscane dans des circonstances restées mystérieuses.

    Il semblerait que le Caravage ait obtenu la grâce papale mais dans ce film Michele Placido fit intervenir un personnage fictif, " l'Ombre "(Louis Garrel), chargé par le pape d'instruire le procès qui fait suite à l'assassinat d'un jeune noble pour lequel Le Caravage est condamné à mort. Cet inquisiteur, tout entier sous l'influence des dogmes catholiques de la contre-réforme cherche par tous les moyens, jusques et y compris la ruse, à traduire le peintre devant le tribunal de l'Inquisition. Que Merisi ait croisé le dominicain Giordano Bruno (1548-1600) en prison n'est pas établi, mais après tout pourquoi pas puisqu'ils étaient contemporains et le moine a été incarcéré à Rome avant sa condamnation au bûcher pour apostasie et la conduite scandaleuse du peintre le jetait souvent dans les geôles papales.

    La distribution est exceptionnelle, Michele Placido incarne le cardinal del Monte, Ricardo Scamarcio, montre une ressemblance étonnante avec le peintre à tout le moins si on peut en juger d'après le portrait qu'à fait de lui Ottavio Leoni. Isabelle Huppert est rayonnante dans le rôle de la marquise Costanza Colonna protectrice du peintre et Louis Garrel incarne à merveille le personnage de « l’Ombre » qui joue sur les vices du peintre, sur son talent et donc sur sa vie.

     

    C’est un excellent film dont chaque scène est montrée comme un tableau, servi par une distribution prestigieuse qui se penche sur les démêlés du Caravage avec l’Église toute puissante à cette époque, intolérante aussi, se recroquevillant sur des dogmes surannés en contradiction avec l’Évangile dont pourtant les prélats se recommandaient. C'est donc un hommage à un grand peintre qui a connu une longue période d’oubli et aussi une création que j'ai personnellement trouvée convaincante.

     

  • Le mariage de Loti - Pierre Loti

    N°1704 – Janvier 2023

     

    Le mariage de Loti – Pierre Loti - Calman-Lévy.

     

    Il s’agit d’un roman paru en 1882 et qui relate un épisode de la vie de deux midshipmen anglais, Plumkett et Harry Grant. Lors d’une escale à Tahiti, ce dernier s’éprend d’une jeune et belle vahiné, Rarahu qui lui donne le surnom de Loti du nom d’une fleur locale et qu’il épouse à la mode polynésienne. A son départ, sur l’ordre de ses supérieurs, l’officier promet de revenir mais poursuit sa carrière et sa vie de marin.

     

    En réalité c’est une sorte de journal tenu par Loti-Grant, une œuvre assurément autobiographique où le jeune lieutenant de vaisseaux Julien Viaud accoste à Tahiti où il entretient une relation passionnée avec une vahiné. Dans un courrier adressé à sa sœur, Harry Grant fait allusion à son frère qui a vécu ici et qui est mort. Julien Viaud avait lui aussi un frère aîné, Gustave, chirurgien de marine, mort en mer. Il y a bien d’autres références à la vie de celui qui deviendra Pierre Loti. L’épisode de Tahiti donnera ce roman qui, comme beaucoup d’autres, est inspiré de la passion qu’il nourrissait pour les femmes et leur beauté.

     

    C’est évidemment un merveilleux roman plein de belles descriptions, écrit dans une langue élégante, poétique comme Pierre Loti l’a toujours fait mais c’est également un document ethnographique, sociologique, géographique, économique, linguistique d’importance qui explore également les coutumes, les légendes et l’histoire de ce pays comme le voyageur qu’il était ne manquait jamais de noter les caractéristiques des pays qu’il traversait ou visitait ;  il s’immergeait dans la culture locale. Pour autant il sent bien que cet univers paradisiaque est menacé de disparition par une certaine forme de colonisation et de civilisation qui seront destructrices pour cette contrée.

     

    C’est aussi un roman d’amour qui lie Harry à Rarahu, cet amour, d’ailleurs évoqué en termes quasi platoniques, est authentique mais temporaire pour le marin qui quittera un jour cette île et cette « petite femme ». On a même l’impression que cette escale dure un temps infini alors que celle-ci est forcément courte et que Grant-Loti ne fait rien d’autre que de vivre à terre avec Rarahu alors qu’il doit aussi assurer son service d’officier à bord. La vie dans ces contrées nous est présentée comme quelque chose d’ idyllique et tout y parait facile. On sent l’écrivain Pierre Loti emporté par l’histoire qu’il nous raconte et par sa fascination pour cette île qu’il décrit admirablement. Peut-on lui en faire grief ? Comme souvent dans ses romans les personnages sont à la fin quelque peu désenchantés.

     

    La trace du passage de Loti à Papeete n’est pas effacée, en témoigne notamment un buste, un lieu « le bain Loti », une avenue à son nom. Il ne fut d’ailleurs pas le seul officier de marine à être séduit par les paysages de Polynésie, ce fut le cas de Victor Ségalen, médecin militaire, sans parler du peintre Gaugin.

     

    On peut reprocher beaucoup de choses à Loti, ses prises de positions, ses attitudes parfois étranges, ses écrits qu’on peut toujours interpréter avec nos yeux d’aujourd’hui, même s’il s’agit effectivement d’un écrivain de la fin du XIX° siècle, il reste un grand auteur français , malheureusement un peu oublié, qui a rendu hommage par son talent à notre belle langue française.

     

     

     

  • Il n'y a pas d'arc en ciel au paradis - Nétonon Noël Ndjékéry.

    N°1702 – Janvier 2023

     

    Il n’y a pas d’arc en ciel au paradis – Nétonon Noël Ndjékéry. - Helice Helas Editeur.

     

    A travers l’errance de Tomasta Mansour, un esclave eunuque en fuite qui se fait passer aux yeux des populations rencontrées pour un dignitaire religieux et belle et blanche Yasmina, fugitive elle aussi, échappée d’un harem, l’errance de ce couple hétéroclite croise la route de Zeïtoun, jeune esclave fuyant les trafiquants esclavagistes arabes. Des rives de la Mer Rouge au lac Tchad, le voyage de ce désormais trio à travers le désert comme à travers le temps où l’Histoire se mêle à la fiction, entre colonisation française et trafic d’êtres humains a quelque chose d’initiatique. Ce long voyage se transforme en une lutte pour la vie entre la mystification religieuse, la soif omniprésente et la constante volonté de ne pas revenir à l’état d’esclavage en tombant entre les mains des négriers arabes.

    Dans l’évocation de son parcours se mêlent le merveilleux de la fable, le réalisme du témoignage, la magie et les légendes de l’Afrique, la tradition, l’occulte et les mythes. Cette île qui dérive au milieu du lac Tchad fait figure de terre d’où l’esclavage est absent et où règne la paix la liberté et la tolérance  , mais cette fable quelque peu utopique s’arrête cependant brutalement quand les querelles de territoires prennent le dessus et que l’instabilité politique s’installe. La traditionnelle tranquillité de ce lieu insulaire est même bousculée par l’émergence de la foi islamique et avec elle de l’instauration d’un califat terroriste et confessionnel qui entend asservir au nom du Coran et de ses promesses ce peuple qui ne demandait qu’à vivre en paix. C’est l’image de ces pays jadis colonisés qui aujourd’hui peinent a trouver une indépendance et un ordre public et sont la proie de toutes les manipulations politiques et religieuses qui les asservissent toujours autant.

     

    Cette saga africaine qui est agréablement et poétiquement écrite fait voyager le lecteur dans le temps et dans l’espace. L’épilogue quant à lui m’évoque les malheureux massacres perpétrés au nom de l’enseignement tronqué d’une religion qui se veut celle de la paix autant que les promesses illusoires de son enseignement.

  • Pourquoi pas la vie - Coline Pierré

    N°1701 – Décembre 2022

     

    Pourquoi pas la vie – Coline Pierré - L’iconoclaste.

     

    Sylvia Plath(1932-1963), poétesse et romancière américaine dépressive et mère de deux enfants se suicide en cet hiver anglais de 1963. Jusque là sa vie, une sorte de château de cartes dans un courant d’air, s’est déroulée dans le chaos et la dépression puis, après son mariage, dans l’ombre d’un mari célèbre, volage et également poète, Ted Hughes, qui lui a toujours volé la vedette et qui a fait prévaloir sa carrière littéraire sur celle de son épouse. Il y a des précédents célèbres où la vie commune et fusionnelle de deux artistes a conduit à des échecs retentissants et, se sentant trahie par l’adultère de son mari, elle choisit la mort par suicide.

    A partir de ce fait Coline Pierré choisit de s’approprier cette histoire, de donner à cette femme un destin différent en interrompant sa marche vers la mort grâce à la fiction du roman et de lui donner l’occasion d’une revanche. Après tout et nonobstant l’aphorisme de Bossuet sur cette démarche où il voit un dérèglement de l’esprit, la littérature permet ce parcours dans l’irréel et on peut aisément être tenté de refaire le monde tant celui-ci est déprimant, absurde, injuste... Après la courte de vie de Sylvia (31 ans), évoquée dans un de ses romans a été torturée par la dépression et les soins qu’à l’époque on y réservait.

     

    Nous ne sommes donc pas dans une biographie mais dans une authentique uchronie. Sylvia est donc sauvée in extremis et , grâce à ses amis (ies) différents d’elles, à ses jeunes enfants, elle divorce, reprend goût à la vie, à l’écriture, à l’indépendance face aux hommes dans une sorte de renaissance où elle abandonne le rôle traditionnel dévolu aux femmes à cette époque, bref, fait prévaloir la vie sur la mort. C’est elle qui décide d’aller mieux dans le tourbillon des Sixties, les débuts des Beatles et la culture Pop, de se détacher complètement de sa vie d’avant, de devenir écrivain(e) malgré toute les contingences et les doutes personnels que cela implique. Elle a été certes une poétesse précoce, son talent est reconnu, son suicide manqué lui a conféré une sorte d’aura, elle devient l’archétype du génie féminin engagé mais tout cela n’est pas suffisant pour lui faire oublier sa vie d’avant et les souvenirs l’assaillent.

     

    La démarche de Coline Pierré se déroule à l’envers du traditionnel roman qui raconte au passé une histoire qui a déjà eu lieu. Elle est en cela originale et le style agréable de l’auteure réussit à nous faire oublier ce qui s’est vraiment passé pour Sylvia et on en vient à imaginer qu’elle aurait pu avoir la vie qu’elle lui prête avec ses évolutions et ses sentiments. Pourquoi pas après tout ! Eh bien moi, n’en déplaise à Bossuet, j’ai choisi de l’accompagner dans cette nouvelle vie, de l’imaginer publiant avec succès ses œuvres inédites, avec une vie créatrice trépidante, des amis, des amants, en cheminant doucement vers la mort, entourée des siens. Je l’imagine surtout vivant et affirmant son engagement féministe et créatif face aux hommes.

    Je remarque que, sans connaître le milieu littéraire anglo-américain de l’époque, la poésie semble y avoir eu plus de crédit qu’en France où elle n’est acceptée (parfois) que dans la chanson. La véritable Sylvia Path a connu une certaine notoriété littéraire mais a surtout obtenu le prestigieux prix Pulitzer dans la catégorie poésie, en 1982, soit 19 ans après sa mort et ce grâce en partie à son ex-mari qui, sans doute culpabilisé par le suicide de son ex-épouse, favorisa l’édition partielle de ses œuvres.

     

    J’ai lu ce roman dans le cadre de ma participation à un jury. Je ne connaissais pas l’œuvre de Sylvia Plath mais, après avoir refermé ce livre j’ai eu envie d’en savoir davantage sur cette auteure dont je reparlerai sans doute dans cette chronique.