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la feuille volante

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  • Knulp - Hermann Hesse

    N°1717 – Février 2023

     

    KNULP – Hermann Hesse – Calmann-Lévy

    Traduit de l’allemand par Hervé du Cheyron de Beaumont.

     

    Knulp est un vagabond, un homme libre mais correct , poète, un peu profiteur, instruit, sans attache mais peu respectueux des conventions sociales, un peu séducteur aussi. A sa sortie de l’hôpital il trouve refuge chez son ami, le tanneur Rothfuss qui l’invite à s’installer chez lui pour quelques temps. L’épouse de son hôte ne lui déplaît pas et cette attirance est partagée. Un autre épisode de la vie de Knulp évoque, à travers un témoignage d’un autre vagabond, la fuite du temps, l’amour, la politique, la vanité des choses, les remords, la solitude, la trahison, l’amitié, la mort… Dans la troisième partie il est atteint de tuberculose et va mourir. Il avait été un brillant élément et ceux qui le rencontrent et se souviennent de lui, évoquent ce qu’il aurait pu être au lieu de privilégier l’errance et le dilettantisme.

     

    Petit roman paru en 1915 qui se lit rapidement et se caractérise par le romantisme. Il se décline en trois moments qui sont, sous la plume de Hesse un hymne à la liberté. Sentant sa fin Knulp entame avec Dieu un dialogue qui ressemble au jugement dernier, où il se justifie de ses fautes, ressasse ses blessures intimes, entre liberté et destiné, dans une sorte de bilan, ce qui correspond à une des obsessions religieuses de Hesse (1877-1962).

  • Pierre Loti - Le pèlerin de la planète- Alain Quella-Villéger

    N°1716 – Février 2023

     

    Pierre Loti – Le pèlerin de la planète- Alain Quella-Villéger- Éditions Auberon.

     

    Si le festival « Étonnants voyageurs » de Saint-Malo avait existé, Pierre Loti (1850-1923) en aurait sûrement été l’invité. Cet écrivain-voyageur, officier de marine à la longue carrière à la mer, humaniste, écrivain malheureusement oublié de nos jours, a connu de son vivant à la fois la consécration, la contestation, l’admiration, l’incompréhension et le mépris, ce qui est l’apanage des des êtres d’exception qui ne laissent pas leurs contemporains indifférents. Si sa jeunesse rochefortaise fut protestante, scolairement discrète même en narration, bouleversée par la mort de proches, modeste financièrement, valétudinaire, il devait porter en lui cet appétit de curiosités, de découvertes et de grands espaces que la mer lui a permis d’assouvir. Ses années de carrière militaire ont satisfait son goût des voyages (« Homme libre, toujours tu chériras la mer » écrivait Baudelaire) et développé son envie de témoigner par écrit de ses découvertes du monde sur lequel il portait un regard à la fois curieux et critique. En même temps qu’il dénonçait ce qui le révoltait, il menait, malgré son mariage, sa recherche des femmes, de leur compagnie voire de leur complicité mondaine, de leur beauté, de leur amour, entre scandales, échecs, remords et désespoir.

    Écrivain du XIX° siècle, il y a chez lui cette dimension romantique et exotique, cette exploration du moi jusqu’au solipsisme, cette fascination de l’inconnu, cette recherche de Dieu, cette volonté d’être lui-même, entre marginalité affirmée et volonté d’inscrire sa vie dans un contexte officiel de reconnaissance « Académique » et de carrière professionnelle, avec obéissance hiérarchique et obligation de réserve, et cette aptitude à témoigner avec cette qualité de style qui personnellement m’a toujours passionné. Être libre, engagé, patriote jusque dans la guerre, mélancolique, tourmenté par la fuite du temps, par la mort, par une sorte de quête constante mais fervente et peut-être inassouvie, il a puisé dans cet itinéraire secret les sources de son talent (n’a t-il pas avoué « Mon mal j’enchante » ?)et a marqué son passage sur terre de la plus belle des manières.

     

    La précision, la pertinence et la qualité documentaire de cet ouvrage d’Alain Quella-Villéger, éminent spécialiste de Loti que sa seule naissance à Rochefort ne suffit pas à expliquer, donne à voir un écrivain d’exception qui a si bien servi notre belle langue française.

  • Les désenchantées - Pierre Loti

    N°1715 – Février 2023

     

    Les désenchantées – Pierre Loti – Éditions safrat.

     

    André Lhéry, romancier célèbre et diplomate résidant pour l'heure au pays basque reçoit une lettre de Djénane, une jeune femme turque qui l'admire et qui ose s'adresser à lui avant son mariage. Le seul nom d’Istanbul réveille en lui non seulement la fascination de l'Orient où il a été en poste mais surtout le souvenir d'un amour vieux de quinze ans. Il lui répond et bien entendu la rencontre dans cette ville. Avec deux autres de ses compagnes ottomanes cultivées et francophones, "trois petits fantômes noirs", elles le convainquent d’écrire un roman pour parler de leur condition de vie, contraintes à une existence cloîtrée dans un harem et astreintes à des mariages arrangés conclus sans leur consentement. Ces rencontres amicales se déroulent dans un contexte dangereux, souvent dans un cimetière ou une maison secrète d'autant plus que Djénane tombe amoureuse d'André .

    Ce fut un immense succès à sa parution, en juillet 1906. Pour autant et sans vouloir donner dans le jeu de mots, Loti ne fut-il pas lui aussi "désenchanté"?

    Comme le reste de son œuvre romanesque, ce roman, qui est aussi le dernier de Pierre Loti, est indissociable de sa vie. Il est personnellement turcophile et turcophone et en sa qualité de commandant d'un bâtiment français et membre d' Académie française, son séjour à Constantinople à partir de 1903, dans un contexte diplomatique difficile, est remarqué par les autorités. A partir de 1904 il reçoit une lettre d'une jeune turque qui va se marier et qui signe Djénane. Elle est accompagnée de deux autres femmes, Zeyneb et Meleck, et sollicite une rencontre en faisant référence à Aziyadé, une jeune femme que Loti a aimée lors d'un précédent voyage à Istanbul. Elle sera suivie d'autres aussi mystérieuses que dangereuses dans des endroits comme des cimetières ou des maisons retirées. A cette époque, l'écrivain est en pleine gloire et il saisit cette occasion pour confier à ses lecteurs, dans ce roman cependant un peu long, son sentiment sur la mélancolie, la fuite du temps, sur la vie et sur la mort (à travers celles de Djénane et de Mélek) tout en dénonçant les conditions de vie de ces femmes recluses, enfermées dans des harems, contraintes de se voiler et victimes de mariages arrangés conclus sans leur consentement. Il saluera plus tard l'action de Mustapha Kemal en faveur de l'émancipation de la Turquie sans en voir cependant les effets puisqu'il mourut en 1923 et on peut imaginer ce que serait sa réaction aujourd'hui face à certains pays musulmans qui bafouent les droits et la personne de la femme, la considérant comme une simple chose domestique.

    On sait l'importance des femmes dans la démarche littéraire de Pierre Loti. Non seulement ses premiers romans sont dédiés à des femmes, à Sarah Bernard qu'il fréquentait et à Juliette Adam qui fut sa "protectrice littéraire" notamment, mais elles sont importantes dans sa vie et sont aussi les personnages principaux de ses romans, qu'elles lui inspirent de la passion comme dans "Le mariage de Loti" ou un certain ennui comme dans "Madame Chrysanthème". Parfois dans sa vie personnelle, elles ont laissé la marque d’un échec. L'écrivain voit-il dans cette lettre l'occasion d'une aventure supplémentaire dans un Orient qui le fascine malgré le souffle de l'occident qui brouille un peu sa vision idyllique des choses dans le contexte d'une ville pleine pour lui de souvenirs amoureux? A la fin de sa mission, obéissant aux ordres de sa hiérarchie Loti quitte Istanbul avec seulement l'espoir que les choses changent pour elles tout en étant sans doute conscient que ce roman, s’attaquant à un des fondements de la société turque, ne pouvait que choquer les autorités ottomanes. D'autre part, il apparut évident que si Melek et Zeyneg étaient d'authentiques turques, Djénane était française nourrissant ainsi une mystification de l’auteur. En fut-il réellement conscient en écrivant son roman et est-ce pour cela que, dans l'avant-propos il prend soin de préciser que cette histoire "est entièrement imaginée"? Fantaisie d'écrivain ou volonté de relativiser les choses?

    Certes, de son vivant, Pierre Loti connut la consécration. Écrivain du XIX° siècle, il est aujourd’hui injustement oublié malgré l'empreinte qu'il a laissée dans la littérature. Soyons justes, le nom et l’œuvre de la plupart des actuels "immortels" sont pratiquement inconnus du grand public. L'appartenance à cette prestigieuse assemblée est largement supplantée par la notoriété dispensée par les manifestations "culturelles" dédiées auxquelles la télévision et les réseaux sociaux servent de caisse de résonance.

    Son style est toujours somptueux surtout dans les descriptions, entrecoupées de lettres de ces trois femmes. C'est pour moi, comme à chaque fois, un réel plaisir de le lire.

  • matelot

    N°1714 – Février 2023

     

    Matelot – Pierre Loti – Éditions Calman-Lévy.

     

    Ce n'est pas le roman le plus connu de Pierre Loti, tant s'en faut. C'est néanmoins le troisième roman de la trilogie "maritime" de l'auteur après "pêcheur d'Islande" et "Mon frère Yves". Il a été publié en avril 1892 chez l'éditeur Lemerre (il le sera chez Calman-Lévy en 1898) c'est à dire l'année de sa réception à l'Académie française dont il devint le plus jeune membre. Il évoque la vie difficile de Jean Berny qui vit pauvrement avec sa mère, veuve, et son grand-père dans le sud de la France. Cette famille a été reniée puis abandonnée par les autres membres plus riche de cette parentèle. Il a des rêves de voyages et de réussite sociale mais il est recalé à l’École Navale ce qui le détermine à s'engager comme simple matelot dans la marine marchande et accomplir les tâches les plus ingrates et dures avec l’espoir de devenir capitaine au long cours. Son engagement et son service militaire, toujours comme matelot (puis quartier-maître) l'amènent certes à voyager sur les mers du globe, mais des revers de fortune de la famille et des amours contrariées le font partir pour l’Extrême-Orient d’où il ne reviendra pas vivant.

     

    C'est un roman et donc une fiction mais il y a de nombreuses références biographiques et psychologiques à l’auteur. Il décrit avec précisions la vie à bord, dure et dangereuse, des hommes d’équipage chargés des manœuvres des grands voiliers. Il évoque les espoirs et les déceptions de Jean face à l’avenir. Julien Viaud que sa famille destinait à l’école polytechnique, mais qui dût renoncer à cette ambition, dût lui aussi nourrir les même sentiments de frustration. Les souffrances de Jean puis sa mort et l’immersion de son corps dans la mer, selon la tradition maritime, rappellent la disparition en 1865 de Gustave, chirurgien de marine, frère aîné du jeune Julien qui a douloureusement vécu cette épreuve. Malgré sa douleur, la mère de Jean Berny se soumet à la volonté de Dieu, accepte son destin tragique de deuil, ce qui n’est pas sans rappeler la dimension religieuse de Loti. La famille Viaud a également connu la gêne à cause des difficultés de son père, accusé à tort de malversation.

     

    Il n’y fait pas allusion ici, mais on sait que Loti, bien qu'officier, ne dédaignait pas de s'habiller en simple matelot pour se mêler aux hommes d'équipage et fréquenter avec eux les bouges du port. Certes Loti était fantasque, original, controversé même, mais cette attitude n'avait peut-être rien d'extravagant. En effet, il s'était lié d'amitié avec Yves Kermadec, celui qu'il appelle "Mon frère Yves", avec qui il s'était embarqué parfois et qui apparaît en effet dans "Madame Chrysanthème". C’était un matelot(devenu quartier-maître) frustre, primaire, et qui s'enivrait volontiers et devenait violent, tout le contraire de Loti, cultivé, raffiné et déjà homme de plume célèbre. C'est que Loti avait promis à la mère de Jean de veiller sur lui et de le protéger. Il fut même le parrain de son fils. On n'a pas manqué, surtout depuis la publication de "Mon frère Yves" en 1883, de souligner la relation ambiguë que Loti entretenait avec lui. Elle peut peut-être s'expliquer ainsi.

     

    Dans la forme, Loti adopte celle du roman classique alors que certaines de ses œuvres antérieures étaient écrites sous celle d'une sorte de livre de bord ou de journal intime, partagé en paragraphes indépendants numérotés et parfois datés. Ce roman, pourtant pas le plus connu de Loti, est évidemment écrit avec le talent qu’on lui connaît et m’a, comme à chaque fois, procuré un moment exceptionnel de lecture. L’ensemble de son œuvre lui a valu, de son vivant, notoriété et consécration, mais malheureusement aujourd’hui il est injustement oublié.

     

  • La cloche de détresse - Sylvia Plath

    N°1713 – Février 2023

     

    La cloche de détresse – Sylvia Plath – Gallimard.

    Traduit de l’anglais par Michel Persitz.

     

    Après avoir lu le roman de Coline Pierré « Pourquoi pas la vie » consacré à Sylvia Plath (1932-1963), j’ai eu envie d’en savoir davantage sur cette poétesse et romancière américaine qui s’est suicidée à 30 ans. Elle est surtout connue internationalement pour ses poèmes et ce livre, d’inspiration autobiographique comme beaucoup de ses textes, est son unique roman.

    Sa courte vie a été marquée par la dépression, la désespérance et l’influence étouffante et néfaste de son mari, le poète Ted Hughes. avec qui elle resta mariée sept années. La plus grande partie de son œuvre fut publiée après sa mort par son ex-mari qui était également son exécuteur testamentaire et ses poèmes, dont certains étaient prémonitoires, lui ont valu, à titre posthume, le Prix Pulizer de poésie en 1982. Sa vie et son suicide ont fait d’elle, de la part des féministes, la figure emblématique de la femme étouffée par une société dominée par les hommes.

    Ce roman dont le titre lui-même est révélateur, a été publié en 1963, un mois avant sa mort, sous le pseudonyme de Victoria Lucas, puis à nouveau republié après son suicide. Il révèle la dépression et la bipolarité dont souffrait Sylvia Plath. La narratrice, Esther Greenwood, 19 ans, est lauréate d’un concours de poésie ce qui l’amène à passer un été à New York et à goûter à la vie mondaine qu’elle refuse, l’année de l’exécution des époux Rosemberg. Elle se lie d’amitié avec Dooren, bien différente d’elle mais à qui elle veut ressembler malgré le mépris qu’elle lui inspire. Elle prend peu à peu conscience de son inutilité, ce qui ne l’encourage pas à aimer sa vie. La perte de sa virginité l’obsède en même temps qu’elle refuse la chasteté imposée aux jeunes filles avant le mariage alors que les hommes pouvaient mener une vie sexuelle débridée. Après son séjour new-yorkais qui l’a quelque peu déçue, elle rentre chez ses parents mais la mort de son père la plonge dans une profonde dépression que des soins, notamment des électrochocs, ne parviennent pas à guérir. Elle se révolte contre la société qui l’entoure et on la sent prise dans le maelstrom de la dépression entre manque de sommeil, dépendance aux médicaments, état d’abattement, solitude, enfermement et paranoïa (une cloche de verre). Elle veut sortir de l’univers psychiatrique où elle s’enfonce cependant de jour en jour. La perte de sa virginité qui correspondait à ses aspirations vers l’indépendance et la liberté se termine mal, à l’image de sa vie et sonne comme un échec.

    C’est évidemment une critique de cette société américaine des années 50, paradoxalement enviée par le reste du monde mais où elle ressent une impression d’étouffement. C’est donc un roman qui, par delà l’histoire, résume bien ce qu’a été la vie de son auteure, pleine de révoltes et d’espoirs dans la vie mais bousculée et engluée dans la dépression jusqu’à sa triste fin. Autant de jalons de son parcours inspiré par son attirance vers la mort. Une lecture éprouvante.

     

     

     

  • L' autre moitié du monde - Laurine Roux

    N°1712– Février 2023

     

    L’autre moitié du monde – Laurine Roux - Les éditions du sonneur.

     

    Le lieu, l’Ebre qui fut le décor d’une mémorable bataille de la guerre civile espagnole où plus exactement son delta où des paysans dociles et illettrés travaillent, pour un salaire de misère, « de sol a sol » c’est à dire du lever ou coucher du soleil, pour des grands propriétaires terriens qui les considèrent comme « leurs gens » et disposent de leurs vies, avec la protection de la Garde Civile et la bénédiction de l’Église catholique.

    Ce roman évoque en trois parties l’histoire de vengeances : Que vaut la vie d’une jeune paysanne dans cette Espagne rurale, archaïque et pauvre de 1930 ? Alejendra, la fille de Rita est retrouvée pendue après avoir été violentée. Pilar, la cuisinière de la Marquise, symbole de cette exploitation, subit le même sort et on pense à Carlos, le fils chéri de l’aristocrate qui se croit tout permis et qui se sait à l’abri de toute poursuite. Toya, la fille un peu sauvage de Pilar et de Juan, amoureuse des anguilles et des oiseaux qui peuplent le delta, incarnera cette revanche.

    La deuxième république est proclamée et, même si elle tarde à mettre en place les réformes, ces paysans se révoltent, décrètent la grève générale, veulent que leur esclavage prenne fin, que la terre qu’ils travaillent depuis des siècles leur appartienne enfin. Face à cette société ultra conservatrice et malgré la fuite du roi, le clergé et l’armée, veillent et veulent que les choses restent figées. De chaque côté, les troubles qui iront en s’amplifiant provoqueront la sanglante Guerre Civile espagnole qui instaurera une dictature de quarante ans, bouleversera le monde et le précipitera dans la guerre mondiale.

    Sous l’influence de José, un jeune avocat et d’Horacio, l’instituteur, on met en place une société égalitaire au service du peuple et tous les espoirs sont permis. Quelques notes de piano jouées par Horacio, quelques mots de Frederico Garcia Lorca, le célèbre poète assassiné et enterré dans cette terre d’Espagne devenue un immense charnier, seront pour Toya une révélation bouleversante. La jeune femme, amoureuse, sera le témoin de ces violences dont Antoine de Saint Exupéry, alors jeune reporter, dira, refusant la vision manichéenne de ce qu’il voit : « Ici on fusille comme on déboise ». En effet cette idée utopique mais exaltante pour ces paysans du delta est bousculée par les combats fratricides au nom d’un idéal politique qui oppose les Espagnols entre eux. Malheureusement la république est minée par des luttes internes et sa défaite ouvrira la voie au fascisme de Franco et à ses dérives.

    La fille que Toya mettra au monde lui sera enlevée et sera confiée à une famille franquiste sans descendance. Elle sait que son enfant va vivre ailleurs et qu’elle ne le reverra jamais.

    La deuxième partie fait un bon dans le temps et, à l’occasion d’une future soutenance de thèse sur les écosystèmes, Luz, une jeune étudiante venue de Barcelone, rencontrera à l’occasion de ses recherches universitaires une vieille femme qui lui racontera ce qui s’est passé ici quelques années auparavant. Dans la troisième partie, Toya qui a vieilli trop vite et qui est désormais seule, a survécu à toutes ces atrocités, à tout ce sang, elle a vengé sa mère et se souvient de tous ces fantômes qui ont traversé son existence et qui ainsi continueront à vivre à travers elle. La vie qu’elle a donnée mais qu’on lui a volée, fait d’elle l’autre moitié de ce monde ensanglanté. Luz, qui, à l’occasion d’une hospitalisation de sa mère découvrira qu’elle n’a aucun lien de filiation avec elle et qu’on lui a caché ses origines, lui rendra un dernier hommage en l’ensevelissant dans la terre du delta. Ainsi Toya est comme ces oiseaux migrateurs et de ces anguilles qu’elle aimait tant et qui reviennent toujours à l’endroit où ils sont nés. La mort n’altérera pas cette image, comme elle n’estompera pas les visages de tous ceux qui ont été assassinés pour la liberté sur cette terre de Catalogne vouée depuis toujours à la révolte et à la liberté et dont Luz devient, un peu par hasard, l’héritière.

     

    Ce roman qui mêle la fiction à l’Histoire est bouleversant par le style, les images poétiques qu’il distille et les évènements qu’il réveille.

     

  • L' autre moitié du monde

    • Le 02/02/2023

    N°1712– Février 2023

     

    L’autre moitié du monde – Laurine Roux - Les éditions du sonneur.

     

    Le lieu, l’Ebre qui fut le décor d’une mémorable bataille de la guerre civile espagnole où plus exactement son delta où des paysans dociles et illettrés travaillent, pour un salaire de misère, « de sol a sol » c’est à dire du lever ou coucher du soleil, pour des grands propriétaires terriens qui les considèrent comme « leurs gens » et disposent de leurs vies, avec la protection de la Garde Civile et la bénédiction de l’Église catholique.

    Ce roman évoque en trois parties l’histoire de vengeances : Que vaut la vie d’une jeune paysanne dans cette Espagne rurale, archaïque et pauvre de 1930 ? Alejendra, la fille de Rita est retrouvée pendue après avoir été violentée. Pilar, la cuisinière de la Marquise, symbole de cette exploitation, subit le même sort et on pense à Carlos, le fils chéri de l’aristocrate qui se croit tout permis et qui se sait à l’abri de toute poursuite. Toya, la fille un peu sauvage de Pilar et de Juan, amoureuse des anguilles et des oiseaux qui peuplent le delta, incarnera cette revanche.

    La deuxième république est proclamée et, même si elle tarde à mettre en place les réformes, ces paysans se révoltent, décrètent la grève générale, veulent que leur esclavage prenne fin, que la terre qu’ils travaillent depuis des siècles leur appartienne enfin. Face à cette société ultra conservatrice et malgré la fuite du roi, le clergé et l’armée, veillent et veulent que les choses restent figées. De chaque côté, les troubles qui iront en s’amplifiant provoqueront la sanglante Guerre Civile espagnole qui instaurera une dictature de quarante ans, bouleversera le monde et le précipitera dans la guerre mondiale.

    Sous l’influence de José, un jeune avocat et d’Horacio, l’instituteur, on met en place une société égalitaire au service du peuple et tous les espoirs sont permis. Quelques notes de piano jouées par Horacio, quelques mots de Frederico Garcia Lorca, le célèbre poète assassiné et enterré dans cette terre d’Espagne devenue un immense charnier, seront pour Toya une révélation bouleversante. La jeune femme, amoureuse, sera le témoin de ces violences dont Antoine de Saint Exupéry, alors jeune reporter, dira, refusant la vision manichéenne de ce qu’il voit : « Ici on fusille comme on déboise ». En effet cette idée utopique mais exaltante pour ces paysans du delta est bousculée par les combats fratricides au nom d’un idéal politique qui oppose les Espagnols entre eux. Malheureusement la république est minée par des luttes internes et sa défaite ouvrira la voie au fascisme de Franco et à ses dérives.

    La fille que Toya mettra au monde lui sera enlevée et sera confiée à une famille franquiste sans descendance. Elle sait que son enfant va vivre ailleurs et qu’elle ne le reverra jamais.

    La deuxième partie fait un bon dans le temps et, à l’occasion d’une future soutenance de thèse sur les écosystèmes, Luz, une jeune étudiante venue de Barcelone, rencontrera à l’occasion de ses recherches universitaires une vieille femme qui lui racontera ce qui s’est passé ici quelques années auparavant. Dans la troisième partie, Toya qui a vieilli trop vite et qui est désormais seule, a survécu à toutes ces atrocités, à tout ce sang, elle a vengé sa mère et se souvient de tous ces fantômes qui ont traversé son existence et qui ainsi continueront à vivre à travers elle. La vie qu’elle a donnée mais qu’on lui a volée, fait d’elle l’autre moitié de ce monde ensanglanté. Luz, qui, à l’occasion d’une hospitalisation de sa mère découvrira qu’elle n’a aucun lien de filiation avec elle et qu’on lui a caché ses origines, lui rendra un dernier hommage en l’ensevelissant dans la terre du delta. Ainsi Toya est comme ces oiseaux migrateurs et de ces anguilles qu’elle aimait tant et qui reviennent toujours à l’endroit où ils sont nés. La mort n’altérera pas cette image, comme elle n’estompera pas les visages de tous ceux qui ont été assassinés pour la liberté sur cette terre de Catalogne vouée depuis toujours à la révolte et à la liberté et dont Luz devient, un peu par hasard, l’héritière.

     

    Ce roman qui mêle la fiction à l’Histoire est bouleversant par le style, les images poétiques qu’il distille et les évènements qu’il réveille.

     

  • Madame Chrysanthème - Pierre Loti

    N°1711– Janvier 2023

     

    Madame Chrysanthème – Pierre Loti – Éditions Calman-Lévy.

     

    Comme beaucoup d’autres romans de Pierre Loti," Madame Chrysanthème" est lié à une affectation militaire de l’écrivain voyageur. En 1885, il part pour l’extrême-Orient et en juillet il séjourne à Nagasaky. En novembre 1887 son roman est publié aux éditions du Figaro (il le sera en 1893 chez Calman-Lévy). Comme certains précédents il est dédié à une femme, ici à Mme la duchesse de Richelieu comme « Pêcheur d’Islande » l’a été à Mme Adam  et« Le mariage de Loti » à Mme Sarah Bernardt. Comme souvent, même si ici l’amour n’est pas vraiment au rendez-vous, il est lié à un épisode amoureux comme ce fut le cas dans les deux romans mentionnés ci-dessus, même si les aventures féminines n’ont pas toujours été heureuses pour lui.

    Dès son arrivée au Japon, en juillet 1885, Loti épouse par contrat d'un mois renouvelable une jeune japonaise de 18 ans(lui en a 35 ans), Okané-San, baptisée "Madame Chrysanthème". Il quittera Nagasaki en août de la même année. Ce "mariage" temporaire qui correspondait à une sorte de coutume assez courante au Japon mais évidemment coûteuse pour l'étranger de passage, était enregistré par la police, se concluait avec un intermédiaire avec l'accord des parents, généralement pauvres, de la jeune fille, ce qui peut paraître assez inattendu et correspond à une forme de prostitution honorable mais n'empêchera pas Okané-San d'épouser plus tard un Japonais. Il forme ensemble un couple bizarre, elle résignée mais pleine d’attentions pour lui et lui qui semble s’ennuyer dans cette relation « pour rire » qu’il vit par convenance ou opportunité pour mieux s’intégrer à ce pays. Il s’ennuie tellement qu’il évoque son enfance avec nostalgie, fait déjà une sorte de bilan de sa vie en songeant à la mort. Marin, Loti illustrait un peu l'expression facile: "une femme dans chaque port", même si la passion qu’il a décrite lors des romans « exotiques » précédents n’existe pas ici. Il considère cette jeune fille comme « décorative » et regarde la femme japonaises comme « un mystérieux petit bibelot d’étagère ». Je n'ai pas ressenti la fièvre romantique qui fut celle de Loti pour Aziyadé notamment. Le marin qu’il est vit cette période d’escale comme une expérience folklorique, une sorte d’antidote à un potentiel ennui , une relation convenue, présentée comme platonique. Il joue même ce jeu en faisant semblant de s’intégrer à cette nouvelle « famille » que lui confère son pseudo mariage avec cette jeune fille, au départ fantasmée dans l'esprit de Loti comme l'était sans doute ces contrées lointaines, mais cela ne devient rapidement pour lui qu'une étape dans sa vie d'écrivain voyageur. Ses adieux seront moins déchirants que lors de ses précédentes escales. Une vraie attirance existe, cependant pleine de retenue, entre la jeune fille et un matelot, Yves, que Loti appelle son frère et qui le suit partout. Loti quant à lui, se mariera officiellement en France le 20 octobre 1886 avec Blanche Franc de Ferrière, un mariage arrangé avec une protestante bordelaise de 27 ans, fille d'un important viticulteur. Leur union fut conventionnelle et n'entrava ni la carrière ni les frasques de l'écrivain.

    Le voyageur attentif qu’il est porte sur le pays qui l’entoure et dont il connaît la langue, le regard d’un ethnologue et d’un érudit, note les différences qui existent entre sa visions des choses et la perception déformée qu’on peut en avoir dans les salons parisiens. Ce pays qui s'ouvrait au monde après des siècles d'autarcie, était pour un occidental une vraie découverte et Loti s’en montre curieux, se transformant en spectateur fidèle des paysages qu’il décrits merveilleusement autant qu’en témoin des us et coutumes, du mode de vie des habitants, du décor domestique qui l’entoure, des croyances religieuses. Comme c’est souvent le cas dans nombre de ses romans, Loti, le protestant, accorde beaucoup d’importance à Dieu ou aux dieux vénérés localement et aux rituels religieux des pays où il séjourne. Il est cependant difficile de ne pas y voir un soupçon de complexe de supériorité de sa part et même d’une certaine condescendance, voire de moquerie, à l'image de cette relation forcément temporaire qu'il abandonnera sans regret.

    Loti fera reviendra au Japon et complétera sa démarche littéraire par « Japonaiseries d’automne »(1889) et « La troisième jeunesse de Mme Prune »(1905) complétant ainsi sa vision ethnographique du pays .

    Sur la forme, il n'est plus question du récit d'un officier de la marine anglaise comme dans "Aziyadé" ou "Le mariage de Loti" qui étaient rédigés sous la forme d'un journal entrecoupé de correspondances. Il s'agit bien ici d’un récit, parfois daté, mais exempt de missives. D’autres œuvres, comme "Pêcheur d'Islande", seront présentées comme des romans classiques. Loti se met lui-même en scène, jusqu’au solipsisme, en une œuvre autobiographique. Il le dit lui-même dans sa présentation à la duchesse de Richelieu « Bien que le rôle le plus long soit en apparence à madame Chrysanthème, il est bien certain que les trois principaux personnages sont Moi, le Japon et l’Effet que ce pays m’a produit ».

     

    Comme toujours, le texte est magnifique. Ce roman connut un immense succès et contribua à la renommée de son auteur pourtant controversé mais qui sera, après une première tentative malheureuse, élu en avril 1892, à l'Académie française dont il sera le plus jeune membre. Le roman sera même adapté au théâtre sous la forme d'un opéra.

    Pour autant cet écrivain est actuellement injustement oublié. Sa maison de Rochefort est à nouveau ouverte au public après des années de restauration et cela peut-être l’occasion le redécouvrir cet homme complexe, contesté mais talentueux qui servit si bien notre belle langue française.