la feuille volante
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La sanction - Trevanian
- Le 14/03/2023
- Dans Littérature anglo-américaine
N°1725 – Mars 2023
La sanction – Trevanian – Gallmeister.
Traduit de l’américain par Jean Rosenthal.
Jonathan Hemlock est un alpiniste chevronné et célèbre, bel homme, célèbre professeur dans une université américaine et spécialiste des Impressionnistes français qu’il collectionne à grands frais, mais cela c’est pour la couverture ; en réalité c’est un tueur à gages au service de l’organisation sécrète CII (Central Intelligence Institute) et il doit, un peu contraint à cause de son impérieux besoin d’argent, accepter d’infliger une « sanction », c’est à dire un meurtre , à l’ennemi en représailles à l’assassinat d’un des agents de l’institut. Il apprend que cela doit avoir lieu dans le cadre d’une ascension très médiatisée dans les Alpes suisses de la face nord de l’Eiger, voie demeurée inviolée. Il s’intègre donc à ce groupe sans savoir qui des trois hommes qui le composent il doit exécuter ; il ne le saura qu’au dernier moment, situation d’autant plus délicate pour lui que la victime potentielle peut aussi devenir son assassin et que sa mission doit évidemment demeurer secrète pour tous. Même s’il a vieilli et que ses réflexes de sa jeunesse se sont émoussés, Jonathan reste un montagnard passionné pour qui cette escalade est un défi personnel , d’autant que la météo est ici particulièrement capricieuse et le danger constant. Il ne connaît guère les membres de l’expédition mais ils ont tous une idée précise pour la réaliser, sous les yeux curieux d’une faune avide de sensations fortes, les « oiseaux de l’Eiger », journalistes, riches curieux, acteurs désireux d’être vus… Au passage l’auteur se livre à une étude pertinente sur l’espèce humaine et ses comportements. C’est donc une histoire haletante, bien écrite et agréable à lire, entre roman d’espionnage et thriller où Jonathan a tout d’un agent secret, séducteur, prompt à la bagarre, toujours en éveil et efficace qui ne peut croiser une jolie femme, mariée ou non, sans la mettre dans son lit, ce qui risque de compromettre cette mission.
De « La sanction » on a tiré un film en 1975.
De l’auteur on ne sait pas grand-chose si ce n’est qu’il s’agirait de Rodney Whiteker (1931-2005) et qu’il usait souvent de pseudonymes pour écrire ses nombreux romans, qu’il aurait vécu au pays basque français, que ses livres ont pour la plupart été des succès de librairies et traduits dans de nombreuses langues. Il a toujours refusé les interviews filmées et les photos pour préserver son anonymat. Ce détail assez original me paraît importante à l’heure où chacun recherche, par des moyens pas toujours honnêtes, à se faire connaître du grand public. J’avais déjà fait cette remarque à propos d’Elena Ferrante, la talentueuse auteure de « L’amica geniale », (« l’amie prodigieuse » en français) qui cultive également le mystère autour de sa personne.
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Le livre de la pitié et de la mort - Pierre Loti
- Le 06/03/2023
- Dans littérature française et francophone
N°1724 – Mars 2023
Le livre de la pitié et de la mort – Pierre Loti – Petite bibliothèque Payot.
C’est un recueil de onze nouvelles paru en 1891 alors que Pierre Loti, âgé de 41 ans, vient d’être élu à l’Académie française dont il est le plus jeune membre. Il y compile des souvenirs et des réflexions personnels sur son passage sur terre et sur la mort. C’est un ouvrage émouvant où l’auteur évoque pudiquement le souvenir d’êtres chers ou inconnus, qu’ils soient humains ou animaux. C’est une réflexion sur la vie et sur le trépas, une occasion de nous rappeler que la lecture n’est pas seulement un loisir mais que la littérature est aussi une évocation voire une interprétation du monde réel où le lecteur peut se retrouver mais que pour l’auteur qui s’attache à cette tache c’est un véritable défi. Il s’agit donc de textes autobiographiques dont le thème central est la mort et les rituels qui l’entourent. Très tôt confronté à la disparition de son frère Gustave, au souvenir des défunts de sa parentèle, des visages happés par l’oubli, des corps qui ont été vivants et beaux et qui sont devenus des ombres, de la poussière, Loti n’a jamais oublié sa condition de simple mortel parce que, au-delà de l’écrivain il y avait l’homme, celui qui accompagna la longue agonie de sa chère tante Claire au cœur de cet hiver charentais.
Loti est un romancier injustement oublié qui a été l’incarnation de son temps et a marqué de la plus belle des manières son passage sur terre en y laissant une trace exceptionnelle. Il se livre ici à une somme de remarques sur ce que les vivants ont tous en commun, la mort et la souffrance, et il exprime la pitié qu’on ressent au contact de cet aspect de la condition humaine, ce qu’il éprouve au spectacle de deux époux japonais, vieux, malades et mendiants, qui luttent dérisoirement, avec tout la richesse de leur amour, pour leur vie misérable, pour les veuves et les orphelins de marins pêcheurs péris en mer, les naufrages sont si fréquents à son époque, et le désarroi ressenti face à l’inexorable fin des hommes. Nous autres occidentaux, faisons semblant d’ignorer que la vie est une chose fragile, que nous n’en sommes que les usufruitiers et qu’elle peut nous être enlevée sans préavis. Quand il évoquent les enfants scrofuleux de l’hôpital de Pen-Bron, torturés leur vie durant par le mal de Pott, il exprime sa pitié pour leurs douleurs et souhaitent que ses contemporains en prennent eux aussi conscience. Le simple fait d’abattre un bœuf à bord du bâtiment qu’il commande, pour la simple subsistance de l’équipage, le bouleverse. Quand il nous parle du quotidien de ses deux chattes, Moumoutte Blanche et Moumoutte Chinoise, toutes deux dotées d’une carte de visite comme les humains, arrivées dans sa vie par hasard et vivant dans sa maison de Rochefort quand il courrait les mers, c’est pour mieux évoquer leur envol au paradis des chats. Elles étaient confiées aux bons soins charentais de sa mère et de sa tante Claire qui furent aussi happées par la camarde. Qu’est ce que la vie en effet, une parenthèse qui s’inscrit dans l’écume du temps entre deux extrémités, la naissance et la mort. Rien de plus !
Sous ce titre quelque peu sinistre, Loti qui était un être à la fois fantasque, révolté, controversé, curieux du monde et des arcanes de l’esprit, se révèle tourmenté par la condition humaine. Certes, il est un écrivain du XIX° siècle qui s’exprime comme on le faisait à son époque, sa langue est bien différente de celle d’aujourd’hui mais je la comprends et l’apprécie, j’aime sa subtile écriture aux couleurs et aux rythmes changeants et l’émotion qui s’en dégage
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Si ce livre pouvait me rapprocher de toi - Jean-Paul Dubois
- Le 04/03/2023
- Dans littérature française et francophone
N°1723 – Mars 2023
Si ce livre pouvait me rapprocher de toi – Jean-Paul Dubois – Éditions de l’olivier.
Paul Permüller, 46 ans, est un écrivain plein de doutes et qui exerce sans conviction des petits boulots. Après son divorce et désespéramment seul, il décide de reprendre sa vie en mains et de partir pour le Québec où son père allait deux fois par an pour pêcher le brochet sur un lac où il s’est noyé. Il est accueilli à Montréal par un ami de son père qui lui révèle laborieusement un secret auquel il n’était pas préparé.
J’apprécie les romans de Jean Paul Dubois et le film de Philippe Lioret (2016) qui s’en inspire sans pour autant en être une adaptation m’a paru être parfaitement être dans l’ambiance que tisse à chaque occasion cet auteur.
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le livre des soeurs - Amélie Nothomb
- Le 02/03/2023
- Dans littérature française et francophone
N°1722 – Mars 2023
Le livres des sœurs– Amélie Nothomb – Albin Michel.
Les deux sœurs c’est Tristane et Leaticia, quatre ans et demi de différence entre elles. Leurs parents Nora et Florent vivent le parfait amour depuis leur rencontre mais n’éprouvent pas le besoin de le couronner par la naissance d’un enfant. Pourtant Tristane naît, plus par convenance que par réel désir des époux. Plus tard Laeticia voit le jour et leur deux filles éprouvent l’une pour l’autre un attachement très fort.
Nora qui exerce le métier de comptable a une sœur, Bobette, célibataire, qui passe le plus clair de son temps à fumer devant la télévision et à boire de la bière, quand elle ne fait pas des enfants... avec des hommes différents. Ces deux sœurs ne s’apprécient guère et pourtant Bobette nous est présentée comme une mère démissionnaire, quelqu’un de définitivement perdu, de suicidaire et elle transmet son attirance vers la mort à sa fille Cosette. On peut penser un moment que ce sont ces deux jeunes femmes qui vont faire l’objet de ce livre mais en réalité, Amélie Nothomb se penche plus volontiers sur le cas de Leatitia et de Tristane qui, même si elles sont inséparables, si elles sont liées par un amour fusionnel, abordent l’existence chacune à sa façon, d’une manière optimiste pour la première dont le prénom évoque la joie et d’une manière plus triste pour la seconde dont le sien suscite la morosité. Nora lui a un jour collé l’étiquette de « petite fille terne » qu’elle traînera toute sa vie comme une obsession qui sonne comme une interdiction d’être elle-même. Nora ira même jusqu’à la culpabiliser. Cette forme de rejet, cette faille, ce traumatisme issu de l’enfance qui font d’elle un être transparent est d’autant plus fort qu’il est crée par les parents qui son censés protéger leurs enfants sans la moindre différence et les préparer à leur future vie. A cause de cela, elle passera involontairement à côté du bonheur. Gaston Bachelard nous rappelle qu’on ne guérit jamais de son enfance. Pire peut-être, l’amour de Nora et de Florent, fait qu’ils négligent complètement leurs enfants. Même si cela peut paraître exceptionnel et presque irréel, on peut facilement admettre que la fondation d’une famille avec enfants n’efface en rien la volonté des parents qui bien souvent poursuivent leurs projets personnels sans penser à ceux qu’ils peuvent laisser en chemin. L’image traditionnelle de la mère protectrice reste un mythe de nos jours. Nora, laisse au début à Tristane la charge de s’occuper de sa sœur, ce qui est souvent le cas des aînées et les prépare à leurs futures maternités. Ce qui est plus contestable en revanche c’est qu’elle fasse une différence entre ses deux filles, à l’évidence elle favorise Leatitia et cantonne sciemment Tristane dans la tristesse, freinant son développement, même si Florent lui exprime ses félicitations. Les mères abusives et destructrices, cela existe, la littérature en est pleine, même si, face à cette faute maternelle, Tristane n’éprouve que de l’amour et de l’indulgence ! Un tel régime ne peut qu’être néfaste à cette fille aînée qui développe une atmosphère de solitude avec un pseudo dialogue avec sa cousine morte et une correspondance constante avec sa sœur.
Ce roman est présenté comme non autobiographique, C’est à tout le moins ce que j’ai entendu dans les différentes interviews. Je ne suis pas spécialiste de la vie de l’auteure mais cette affirmation, un peu trop répétée me paraît sonner faux. L’amour de la musique rock développé par Laetitia et celui de la littérature chez Tristane me paraissent bien correspondre à Amélie Nothomb. Un dédoublement de l’auteure en quelque sorte et chacune des deux sœurs cultive sa passion, poursuit son propre rêve. De toute manière nous savons bien que, nonobstant la fiction, il y a toujours un peu de l’écrivain dans ses personnages et il n’y a rien là d’extraordinaire et surtout d’inavouable. J’arrêterai cependant ici, s’agissant de ce roman, la portée de cette remarque. D’autre part, l’amour fou de Nora et de Florent me paraît un peu artificiel et même égoïste, l’épilogue semble le montrer, même si la différence faite entre deux enfants , elle, ne l’est pas. J’ai cependant bien aimé l’analyse qui est faite de la situation d’infériorité artificielle de Tristane
J’ai l’habitude de lire la 4° de couverture avant d’entamer ma lecture d’un roman. Ici c’est plus que laconique « Les mots ont le pouvoir qu’on leur donne ». On n’attend pas autre chose de la part d’un écrivain !
De cette auteure dont je n’ai pas toujours aimé les romans, je retiens le premier « Stupeur et tremblements » et le précédent « Premier sang ». Ce livre, le 31°, m’interpelle à titre personnel, il est bien écrit et , au-delà de l’amour fusionnel entre ces deux sœurs et même entre un homme et une femme, ce que je retiens c’est le personnage de la mère qui va à l’encontre de la traditionnelle image qu’on en donne. Elle me paraît juste précisément parce qu’elle est à l’opposé de ce qui est communément admis.
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L'arbre de colère - Guillaume Aubin
- Le 27/02/2023
- Dans littérature française et francophone
N°1721 – Février 2023
L’arbre de colère – Guillaume Aubin – la Contre-Allée.
Fille-Rousse. une jeune amérindienne de la tribu des « Longues-Tresses » est née dans la violence, tirée du ventre de sa mère mourante par un guerrier de celle des «Yeux-Rouges ». Les deux peuplades sont en guerre pour le Qaa, une plante hallucinogène qui donne la vie mais aussi la mort, qui favorise la communication avec les esprits, l’eau, la montagne, la forêt. La fillette grandit parmi son nouveau clan, dans un environnement fait à la fois de nature sauvage et de brutalité et rapidement le chamane puis chef la considèrent comme une « Peau-mêlée », un garçon dans le corps d’une fille, ce qui lui vaut d’être éduquée comme un futur guerrier et elle attire sur elle admiration, méfiance et rejet de la part de la communauté du fait de ses origines. Elle devra donc batailler pour ce faire une place dans ce microcosme entre recherche de la liberté et solitude dans une société en principe basée sur la solidarité. C’est aussi une réflexion sur la recherche d’une place à la fois sexuelle et sociale, dans une société traditionnellement patriarcale où le rôle de la femme est limité aux fonctions maternelles et aux tâches ménagères autant que la reconnaissance d’une différence. Elle ira jusqu’à briser le tabou ancestral pour obtenir vengeance et peut-être l‘acceptation de sa propre nature.
Dès les premiers lignes, le texte est emprunt de violence ordinaire, meurtres, viols, rapts de femmes pour assurer le renouvellement, ce qui fait le quotidien de ces clans du nord Canada en perpétuelle lutte entre eux. Plus tard, intégrée dans sa nouvelle tribu Fille-Rousse doit se battre contre les garçons pour leur imposer sa présence jusque dans les traditionnels rituels de passage vers l’âge adulte.
Les mots sont crus, les descriptions sont réalistes, à la fois violentes et poétiques, bien dans l’idée de cet univers dépaysant où l’auteur entend plonger son lecteur. Pour autant, si elle s’impose comme un homme et guerrier dans sa tribu, c’est en femme et en prostituée qu’elle aborde les pêcheurs de morue sur la côte pour la survie de sa tribu.
J’ai poursuivi ma lecture jusqu’à la fin sans vraiment entrer dans l’univers créatif de l’auteur.
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Ceci n'est pas un fait divers - Philippe Besson
- Le 24/02/2023
- Dans littérature française et francophone
N°1720 – Février 2023
Ceci n’est pas un fait divers – Philippe Besson – Juillard.
Qu’est ce qu’un fait divers ? C’est un type d’évènement qui n’est classable dans aucune catégorie qui habituellement compose l’actualité. Ainsi « les faits divers » forment-t-ils eux-mêmes pour la presse une rubrique à part qui regroupe des circonstances particulières n’ayant aucun lien entre elles ce qui ne signifie pas qu’elles sont sans importance. Ici, les faits sont brutaux, ce n’est pas un crime passionnel jadis absout par la justice, il s’agit du meurtre d’une femme par son mari en présence de leur fille Lea, 13 ans. C’est elle qui annonce par téléphone la nouvelle à son frère, 19 ans, danseur à l’Opéra de Paris. Quant au père, il a disparu. S’ensuit une enquête où les détails horribles ne nous sont pas épargnés, ce qui le transforme moins en roman policier qu’en un dossier d’analyse psychologique pour tenter d’expliquer l’inexplicable.
Aujourd’hui, on ne peut pas consulter les médias sans apprendre ce genre catastrophe qui en devient presque banale, les statistiques en font foi et on a même crée un mot nouveau pour cela : féminicide. Et cela ne sera jamais un fait divers. Ce roman est basé sur un fait réel et Philippe Besson se l’est approprié sur la demande d’un de ses lecteurs à qui il laisse la parole. L’auteur quitte donc son registre habituel où il nous faisait partager ses états d’âme souvent intimes (pas tout à fait cependant) pour nous parler d’autres gens. Au-delà de l’histoire, toujours racontée avec la même écriture à la fois simple, économe en mots et juste, Philippe Besson met en lumière moult questions. Les êtres choisissent naturellement de se rapprocher entre eux pour faire obstacle à la solitude. Cela donne des couples qui, lorsqu’ils sont mal assortis, traînent derrière eux le malheur comme une destiné. Ils sont condamnés à voir le bonheur de loin, chez les autres et à souffrir de cette injustice. C’est sur ce terrain que croissent des frustrations qu’on garde souvent enfouies en soi par pudeur ou pour ne pas traumatiser ses proches. Quand on est jeune et qu’on rencontre l’amour qui n’est souvent qu’une attirance physique passagère, on fait semblant de croire à l’avenir qu’on habille de projets et de fantasmes. On tente même de forcer le destin en fondant une famille. Souvent, cela ne dure guère et s’use sous le coups du quotidien et l’idée qu’on se faisait du bonheur s’érode peu à peu pour souvent disparaître définitivement. Puis viennent les hasards qui ne font pas toujours bien les choses et on se sent rejoint par le malheur, celui d’être né sous une mauvaise étoile, qui s’accroche à vous comme un cancer et vous dévore de l’intérieur, rendant vain votre combat contre cette adversité. On fait la constatation que l’amour, s’il a existé, s’est dissout, le couple choisit de se séparer, souvent dans les premières années de vie commune, comme c’est le cas actuellement et ce sont les enfants qui en pâtissent. Parfois on compose, on patiente, on se fait une raison, on se drogue, on va voir ailleurs, on fait durer le couple par hypocrisie, pour des raisons sociales, financières ou religieuses, l’espoir d’un impossible changement, de la survenue hypothétique d’un accident ou de la maladie. La violence s’invite parfois comme dans cette sordide histoire.
Ici Léa incarne ces enfants qui, trop souvent ignorés, sentent les choses, veulent les faire changer, sont témoins et donc presque complices, mais qui ne peuvent rien faire face aux secrets, aux silences, aux manipulations des adultes, à part générer contre eux-mêmes cette colère et cette détestable culpabilité qu’ils traîneront toute leur vie. Chacun des deux enfants s’interrogent, se critiquent, s’accusent, se souviennent de l’incompréhension voire de l’animosité de leur père, de sa duplicité, se raccrochent aux souvenirs apaisants tissés avec leur mère, mais la réalité l’emporte avec les exigences de la procédure, les obligations de l’enquête, les réalités administratives, les rituels, les remises en cause de chacun pour son avenir et ses ambitions, l’acceptation des échecs qu’on voulait éviter, le procès à venir, l’impossible travail de deuil...
Une autre idée s’impose à moi, celle de l’utilité de la littérature bien différente de celle de vendre des livres puisque notre société apprécie bien souvent ses membres à l’aune d’un critère comptable. Elle classe bien souvent les écrivains dans une élite intellectuelle qui les éloigne du quotidien. Parmi les nombreux rôles qu’on peut lui assigner, celui d’être le miroir de notre société ne me paraît pas être le moins important. Pour l’écrivain, donner la parole à ceux qui ne veulent ou ne peuvent la prendre, mettre des mots sur leurs souffrances secrètes, formuler simplement les choses qui les bouleversent, donner à voir une facette non idyllique de la condition humaine dans laquelle d’autres pourront se reconnaître et peut-être y puiser du réconfort, tout cela me paraît essentiel.
Philippe Besson s’empare de ce type de fait de société avec beaucoup d’humilité.
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Christophe Donner - Ce que faisait ma grand-mère à moitié nue sur le bureau du Général-
- Le 23/02/2023
- Dans littérature française et francophone
N°1719 – Février 2023
Ce que faisait ma grand-mère à moitié nue sur le bureau du Général – Christophe Donner – Grasset.
Ce titre quelque peu racoleur est sans doute de nature à décider les plus sceptiques. Quant au Général, malgré le fait que nous ayons de plus en plus d’officiers étoilés, il ne peut s’agir que de de Gaulle puisque dans la mémoire collective des Français il n’y en aura jamais qu’un seul dont on prend même la précaution d’enrichir son grade d’une majuscule. Pourtant cela colle mal avec l’image qu’a laissé de lui « l’homme du 18 juin » qu’on imagine assez mal en Don Juan, mais on ne sait jamais !
J’ai été un peu perdu au début avec ce roman qui est la suite d’un ouvrage précédent que je n’ai pas lu, avec ces histoires entrecroisées d’oligarque russe qui a fait fortune grâce à la cryptomonnaie et qui achète à l’auteur le roman qu’il est en train d’écrire sur sa famille et plus spécialement sur la figure du docteur Henri Gosset, son arrière-grand-père qui soigna le fils révolté du royaliste Léon Daudet, un des fondateurs de l’Action française qui faillit faire basculer la France dans le fascisme et sur cette partie de la vie du jeune officier de Gaulle qui croisa pour la première fois le déjà vieux Pétain au début du XX° siècle. Cela sent le drame œdipien de la lutte à mort du fils contre le père sans qu’on sache très bien parfois qui veut tuer l’autre. Mais la grand-mère dans tout cela et la raison de sa posture qu’on imagine au service d’une ambition précise que la morale d’aujourd’hui semble vouloir hypocritement bannir des relations hommes-femmes pourtant immuables ? Qui était-elle? C’est Denise, dite Amin, quant aux véritables raisons, peut-être pas forcément historiques de sa présence sur le bureau du général, elles sont assez surprenantes. Que m’étais-je imaginé ?
Tout cela m’a paru intéressant sur le plan historique, mais quand même bien confus et surtout romancé. J’ai appris des choses sur les relations entre de Gaulle et Pétain, les postures déférentes mais fermes du jeune capitaine conscient de sa valeur et suffisantes et hiérarchiques du vieux maréchal avide d’honneurs. On sait comment tout cela va se terminer. Il est souvent question de l’auteur et surtout de Léon Daudet, le fils du célèbre écrivain, politicien ambitieux et surtout de sa famille, de son fils Philippe, adolescent perturbé, fugueur et anarchiste et de son projet un peu fou, pourtant réalisé. Une véritable saga avec des morts, et pas seulement à cause de la guerre, des adultères, des ambitions politiques, des démêlés judiciaires...
C’est étonnant, écrit sur le mode jubilatoire, et il faut attendre les dernière pages pour connaître la raison de la présence incongrue de cette femme sur un meuble quasiment historique. Finalement j’ai bien aimé et cela m’a donné en tout cas l’envie de découvrir cet auteur prolifique.
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La vie suspendue - Baptiste Ledan
- Le 22/02/2023
- Dans littérature française et francophone
N°1718 – Février 2023
La vie suspendue – Baptiste Ledan- Éditions Intervalles.
Depuis la mort de son épouse et de ses deux enfants, Tomas Fischer est seul au monde, sa vie n’a plus de sens et il aspire à quitter sa ville et ses souvenirs pour s’installer dans une cité-état érigée en république indépendante, lointaine et isolée, pleine d’interdits, de codes et de choses étranges, Lasciate, qu’on peut traduire de l’italien par oubliée ou abandonnée. Après quelques jours dans sa nouvelle résidence qui n’a pourtant aucun attrait tant elle est quelconque, grise, désespérante, il éprouve le besoin de s’y installer définitivement, mais sa vie ici ne peut être que clandestine parce que les étrangers y sont indésirables. Il s’ingénie donc à y devenir invisible dans une cité vouée à l’immortalité grâce à une immunisation, lui le mortel parmi les immortels, mais une opportunité s’offre à lui qu’il saisit spontanément autant par volonté de rendre service que de consolider son nouveau statut. Il se rend donc indispensable, ce qui lui vaut l’estime de tous et une bonne situation financière dans cette ville de l’éternelle jeunesse où la mort est l’exception et l’éternité la règle générale, mais où il choisit volontairement de me pas profiter de l’opportunité offerte à tous. Il trouvera l’amour, se mariera, fera sa vie, vieillira et mourra comme un humain ordinaire, ce qui ne sera pas sans l’amener à s’interroger sur cette société lascebberote et sur lui-même, sur ses contradictions existentielles, sur ses choix, sa culpabilité.
C’est une fiction dans laquelle je suis entré de plain-pied et où, toutes choses égales par ailleurs, je me suis trouvé nombre d’affinités personnelles, malgré le fait que je ne perdais pas de vue que ce microcosme citadin n’existait évidemment pas, que la situation décrite étaient pleine d’extravagances et de paradoxes. Au fil des pages, je me suis installé dans cette contradiction tout en me disant que si l’histoire racontée était imaginaire, la vie des habitants de Lasciate avec leurs phobies, leurs fantasmes, leurs hypocrisies, leurs mensonges et leur désespoir n’était peut-être pas si différente de la nôtre et cela méritait réflexion. L’immortalité est un fantasme distillé par certaines religions qui imaginent un mode meilleur que le nôtre pour nous aider à accepter cette vallée de larmes qu’est notre parcours terrestre. Nous autres, pauvres mortels, nous vivons en faisant semblant d’oublier que nous ne sommes que les usufruitiers de notre vie et qu’elle peut nous être enlevée sans préavis, que la mort n’est que son terme, qu’elle en fait donc simplement partie, mais cet aspect des choses, à travers la maladie et les accidents, les suicides, est aussi présent dans ce microcosme lascebberote qui connaît aussi la lassitude de vivre. A l’issue de sa vie choisie entre liberté et destiné, Tomas, malgré les obstacles qui se dressent devant lui, ouvre volontairement ses bras à la camarde comme un dernier sommeil, comme une parenthèse enfin refermée sur un cheminement terrestre parfois hasardeux, comme une délivrance qui tient à la fois de la fascination et du mystère, accepte pour lui le néant tout en confiant son exemple aux vivants qui jugeront ses choix et ses actions, les rejetteront ou les respecteront d’autant plus aisément qu’eux sont éternels. Sa attirance pour les cimetières me paraît significative. En effet, les traces qu’il laisse après lui, son exemple parfois cahoteux, des milliers de mots écrits par lui, inspirés par sa vie transitoire, ses réflexions, ses états d’âme, confiés au fragile support du papier et légués post mortem aux vivants qui le suivent et à leur appréciation, existent néanmoins. Ils en sont désormais les maîtres et son immortalité à lui dépend d’eux. Je choisis d’y voir quelque chose qui ressemble à des remarques personnelles de l’auteur sur le fait d’écrire et surtout ce qui reste de nous-même après notre mort.
Avec de courts chapitres dont le titre est emprunté à des œuvres d’autres écrivains, Baptiste Ledan, dans ce qui est son premier roman, balade son lecteur, avec son écriture fluide et agréable à lire, dans une fable un peu folle mais qui n’est pas sans rappeler, avec humour et réflexion, notre condition humaine, la vanité des choses. Cela tient de la science-fiction et de la métaphysique mais me paraît être un miroir assez fidèle de notre société qui se referme sur elle-même et qui refuse la différence.
Le livre refermé, l’acceptation de la mort par Tomas, son refus volontaire d’une éternelle jeunesse tout en cherchant une autre forme d’immortalité ramènent les choses à leur vraie dimension, interrogent sur nous-mêmes, sur notre démarche, sur ce qui reste de nous.