la feuille volante
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LE BUREAU DES OBJETS TROUVES – Siegfried Lenz
- Le 08/02/2013
- Dans Autres littératures étrangères
N°626– Février 2013.
LE BUREAU DES OBJETS TROUVES – Siegfried Lenz1 – Robert Laffonf.
Traduit de l'allemand par Frédéric Weinmann.
Henry Neff, 24 ans, se présente au bureau des objets trouvés d'une gare allemande (« Là où nulle part au monde(on ne rencontre) autant de contrition, d'angoisse et de mea-culpa »).
S'il fait cela, ce n'est pas parce qu'il a égaré un objet comme on pourrait s'y attendre mais il vient y prendre son poste et surtout souhaite faire une longue carrière dans cet emploi subalterne alors qu'un poste plus important s'offre à lui dans le négoce familial. Pourquoi cette voie de garage pour un homme jeune et plein d'avenir ? C'est qu'il est un peu marginal, cet Henry et avoue volontiers une passion pour le hockey et pour les marque-pages ! Pire peut-être, il semble avoir choisi cet emploi aux « objets trouvés » pour satisfaire son imagination débordante, un peu comme si c'était là sa seule motivation. Chaque propriétaire met un point d'honneur à récupérer des objets anodins, irremplaçables pour eux, un peu comme si toute leur vie y était contenue et en dépendait. Lui considère que ces objets improbables venus de nulle part qui se retrouvent ici à titre temporaire sont certes autant de tranches de vie appartenant à des inconnus mais aussi autant d’invitations à une mise en situation qui satisfait son imaginaire. Il devient le metteur en scène de saynètes parfois un peu surréalistes.
Au travail, il cohabite avec des collègues aussi différents que Paula, une femme encore jeune qui souffre que son mari la délaisse et qu'il cherche à consoler, ou qu' Albert, un vieux garçon tout entier dévoué à son vieux père.
Son travail l'amène à rencontrer Fédor Lagutin, un mathématicien universitaire russe avec qui il devient ami. Ce dernier ne laisse indifférentes ni Barbara, la sœur d'Henry qui travaille dans la florissante entreprise familiale ni même sa mère. Les deux femmes apprécient autant la discrétion de l'homme que sa manière de parler la langue allemande dont il maîtrise parfaitement les nuances. Cette manière d'être est, en plus des mathématiques, son oasis à lui.
Henry et d'ailleurs son ami Fédor, un peu perdus dans leur monde respectif, semblent apprécier la tranquillité, pourtant la bulle dans laquelle s'était volontairement enfermé Henry se fissure sous les coups du quotidien: A l'extérieur, il est agressé par une bande de motards, il voudrait bien, en séduisant Paula, sortir de sa routine ou s'enfermer dans un autre univers, mais cette femme qui l'aime bien et l'apprécie comme collègue ne veut pas en faire son amant parce qu'elle sait qu'une passade ne débouche sur rien et lui préfère la vie rassurante de femme mariée, moins délétère à ses yeux que celle de femme adultère. Au travail, Albert, trop vieux, est mis au chômage malgré les initiatives généreuses d'Henry. Fédor, quant à lui, quitte l'Allemagne devant les scènes de racisme ordinaire et Barbara est désespérée par la fuite de Fédor.
Dans une société qui apprécie les êtres à l'aune de leur rentabilité, leur richesse, leur potentialité, ce livre est consacré aux « perdants », non pas tant à ceux qui ont perdus un objet, mais surtout à ceux, comme Henry, qui refusent cette logique de la société, ceux qui préfèrent être des rêveurs et surtout pas des décideurs, ceux qui refusent la promotion parce que cette finalité ne leur convient pas, qui préfèrent rester à l'écart de tout cela pour être tout simplement seuls et libres, c'est à dire en marge des exigences sociales. Ce roman consacre cette impossibilité en mettant en évidence la réalité quotidienne faite d'intolérance, d'incompréhension, de haine, d'hostilités, de logique financière, une manière de rappeler que si une forme de vie marginale est possible, elle se heurte à tous ceux qui ne la comprennent pas ou simplement ne l'admettent pas.
Il est aussi question de ceux qui agressent les autres, les plus faibles, ceux-là même qui ont choisi une forme marginale de vie. Ces provocateurs portent la méchanceté en eux, la matérialise avec violence et lâcheté sous la forme d'un racisme ordinaire ou de l'ostracisme, pour se prouver qu'ils sont les plus forts ou simplement qu'ils existent.
Le romancier nous raconte une histoire, lui aussi se réfugie dans sa bulle et recrée un monde qu'il offre au lecteur, libre à lui de le recevoir ou pas. Ce roman peut être considéré comme une simple fiction, mais en réalité tout cela est bien banal, c'est un simple miroir de notre quotidien. Combien sommes-nous à avoir voulu vivre dans de belles certitudes, à avoir voulu nous draper dans l'assurance que les choses ne changeront jamais, qu'elle sont le gage d'une vie selon notre cœur... Puis un jour tout s'effondre brusquement à l'occasion d'un rien, mais ce rien est révélateur d'un changement définitif. Combien sommes-nous à refuser l'autre parce que simplement il est différent ?
©Hervé GAUTIER – Févrer 2013.http://hervegautier.e-monsite.com
1Siegfried Lenz, né en 1926, est l'un des écrivains allemands les plus connus. Il est l'auteur de romans et de nouvelles et a obtenu le Prix Goethe en 1999.
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LE SIXIEME HOMME – Monica Kristensen
- Le 03/02/2013
- Dans Autres littératures étrangères
N°625– Février 2013.
LE SIXIEME HOMME – Monica Kristensen - Gaïa Polar.
Traduit du norvégien par Loup-Marelle Besançon.
L'archipel norvégien du Svalbard est situé dans la partie la plus septentrionale de l'Europe, à la jonction des océans Arctique et Atlantique. Il est plongé pendant une grande partie de l'année dans la nuit polaire et nous sommes en hiver ! Cette période autant que la situation géographique de ces îles sont de nature à modifier le comportement de ceux qui n'en sont pas originaires. A Longyearbyen, la minuscule capitale, il ne se passe jamais rien dans cette ville plus habituée aux ténèbres glacées et à l'arrivée soudaine des ours polaires dont les chemins migratoires passent par là. Pour la police locale, la routine administrative est constituée des petits trafics des marins-pêcheurs, des méfaits de l'alcoolisme, des mésententes conjugales ou des magouilles des contrebandiers dans une ville qui vit exclusivement de la mine de charbon. C'est un microcosme où tout le monde se connaît et bien entendu tout le monde s'épie de sorte que le secret ici n'a que peu de place. Un sorte d'univers clos !
Il est donc difficile d'imaginer que cette petite cité puisse cacher un criminel aussi bien croit plus volontiers à un accident toujours possible quand, au jardin d'enfants, d'ordinaire bien surveillé, la petite Ella Olsen, cinq ans, a disparu. Au départ on ne s'affole pas trop puisque les enfants jouent souvent à se cacher et puis cela ne viendrait à l'idée de personne d'enlever un enfant ici ! Il n'empêche, c'est quand même un problème pour la police locale dont le petit effectif va être mobilisé pour la retrouver. L'ennui c'est qu'il n'y a pas beaucoup d'indices, seulement des traces de pas dans la neige qui mènent à la mine. Rapidement l’enquête s'oriente vers le père, Steinar Olsen, ingénieur récemment arrivé à la mine et qui, lui aussi disparaît à son tour. Son ménage bat un peu de l'aile, des projets de divorce sont même évoqués ; il est un peu trop porté sur la bouteille et il aurait parfaitement pu venir chercher sa fille pour affoler son épouse. Quant à lui, son nouveau travail n'est guère satisfaisant et on parle même de le licencier quelques mois après son embauche.
L'hypothèse d'un ravisseur se fait jour peu à peu ou celle d'un voyeur qui offrait volontiers des bonbons aux enfants. Bref, la police nage en plein mystère et les trois policiers de l'île seront vite rejoints par un renfort venu du continent. Peu à peu des secrets se révèlent, des adultères, des lettres anonymes avec menace de mort...
A la mine où Steinar Olsen a été embauché son arrivée n'est pas passée inaperçue et les deux mineurs qui l'ont accueilli, et dont il deviendra plus tard le complice, l'initient au mystère des lieux, lui parlant notamment de ce sixième homme « qui suit les gueules noires au fond de la mine », une sorte de fantôme né dans cette atmosphère confinée et mystérieuse qui tisse des légendes. On se demande qui il est et on le confond volontiers avec le voyeur du jardin d'enfants.
Dans une ambiance un peu irréelle faite de tempêtes glacées, de navigations parmi les icebergs, de chasses aux rennes et de drames intimes, le dépaysement joue complètement. Il faut cependant un parcours un peu chaotique d'Olsen avec sa fille, un incendie mystérieux sur un parking, la mort accidentelle de l'ingénieur, une vengeance de femme qui tourne mal et une série d'accidents miniers pour que cette histoire de fantôme, ce sixième homme caché à la fois au fond de la mine et dans les rues désertes, et qu'on soupçonne de rapt, débouche sur une fin heureuse.
Monica Kristensen qui est aussi glaciologue, connaît bien cette région pour y avoir séjourné pendant six années. Avec un art consomme du suspens, elle fait partager à son lecteur la beauté des paysages autant que la dure vie des mineur du Spitberg. C'est donc autant un roman policier qu'un ouvrage documentaire sur cette région.
Cet volume appartient à une série de polars se déroulant au Svalbard.
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©Hervé GAUTIER – Févrer 2013.http://hervegautier.e-monsite.com
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La dactylographe de Mr James – Michel Heyns
- Le 20/01/2013
- Dans Littérature anglo-américaine
N°619– Janvier 2013.
La dactylographe de Mr James – Michel Heyns- Éditions Philippe Rey.
Traduit de l'anglais (Afrique du sud) par Françoise Adelstain
Le grand écrivain américain Henry James (1843-1916) engagea en 1907 Theodora Bosanquet (1880-1961) en qualité de secrétaire. Elle le restera jusqu'à la mort de l'écrivain. Son travail consistait à taper à la machine sous la dictée de James. Elle ne se contenta pas de ce travail assez ingrat et écrivit elle-même « Henry James à l'ouvrage »(1924) où elle porte témoignage à la fois de l'homme et de l'écrivain. D'autre part elle publia également son journal ce qui fit d'elle un auteur reconnu.
L'auteur, Michel Heyns, s'empare de cette relation professionnelle authentique pour faire de Theodora, rebaptisée Frieda Worth, alors âgée de 23 ans, un personnage de roman. Tel est le prétexte de ce récit bien documenté, fort bien écrit, plein d'humour délicat, de descriptions agréables, d'analyses psychologiques. Il est en tout cas fort bien traduit (notamment avec un grand souci du mot juste) qui mêle la fiction à la réalité, créant lui-même pour les besoins de son récit des faits qui n'ont pas existé où qu'il déplace dans le temps et dans l'espace, s'inspirant de théories qui nourrissent son écriture, comme il s'en explique dans une note à la fin de l'ouvrage. Le texte distille une musique qui plonge le lecteur dans une ambiance surannée et un dépaysement agréable.
Sous la forme d'un récit chronologique qui va de novembre 1907 à juillet 1909, le narrateur décrit une époque où la femme est un citoyen de seconde zone dans un monde d'hommes mais où se développent cependant des mouvements d'émancipation. Frieda, jeune femme cultivée, discrète et vive d'esprit, promise à un avenir de mère de famille traditionnelle, cherche cependant à s'émanciper par le travail. Elle est toute disposée à se mettre au service de M. James avec compétence et réserve, même si elle considère que, pour gagner sa vie, elle mérite mieux que cet emploi subalterne. Elle s'installe donc à Ry, petite ville guindée du Sussex et s’acquitte de sa tâche. Il s'agit de préparer une édition complète, corrigée et commentée de l’œuvre de James. Dans cette maison de « Lamb house » vivent, autour de M. James des domestiques discrets, des invités parfois exubérants et extravagants et même le chien Max qui complète agréablement le tableau. Frieda y rencontre a romancière américaine Edith Warthon (1862-1937), Morton Fullerton, journaliste américain, correspondant du Times à Paris, amant de cette dernière et ami de M. James. Avec lui elle noue une relation cordiale et respectueuse au début, la promesse d'une future vie commune et même une relation amoureuse même si cette dernière, par sa rapidité, est quelque peu en contradiction avec le puritanisme de l'époque. En réalité c'est plutôt un marché autour de lettres jugées compromettantes pour lui qu'elle est chargée de récupérer, même si pour cela, et contrairement à l'éducation qu'elle a reçue de sa mère, elle doit trahir le naïf M. James. Elle le fera par amour mais le déroulement des événements lui révélera le cynisme de M. Fullerton et finalement orientera sa vie future.
De son propre aveu, l'auteur précise qu'il prend des libertés avec la personnalité de Miss Worth, encore qu'on peut aisément imaginer qu'elle ait pu obéir à l'invitation de M. James de profiter de la vie[« Profitez de la vie autant que vous le pouvez, c'est une erreur de ne pas le faire ». Ce qui est sûr en revanche c'est que Theodora Bosanquet a eu après la mort de M. James des communications avec lui par le biais du spiritisme, ce qui, en quelques sorte prolongea la fonction de dactylographe de cette dernière. L'auteur la rend également réceptive à la télépathie pratiquée, par l’intermédiaire de sa Remington, avec le même M. Fullerton ! Cela peut paraître un peu fantaisiste mais Heynz a choisi de rendre compte, par ce biais de l'intérêt que portait Thoedora Bosanquet aux phénomènes paranormaux. En réalité, Frieda prend de plus en plus d'importance au sein même de cette famille puisque, au départ, on considérait qu'une simple dactylographe ne fournissait qu'une prestation, n'était pas obligée de comprendre ce qu'elle tapait et n'était que le simple prolongement de sa machine. Au fur et à mesure du récit, et notamment à l'invitation de la nièce de M. James, elle s'impose également, loin des esprits frappeurs, des guéridons et autres séances d'invocation, comme une sorte de médium entre cette dernière et une tante décédée. Sa machine va donc devenir une sorte d'instrument de « l'écriture automatique » et Frieda un truchement indispensable dans ce phénomène. Aux yeux de M. James, elle prend aussi une autre dimension qui décide de sa vie future. En revanche, elle ne va pas tardé à s'apercevoir de la duplicité, de l'hypocrisie et de la trahison qui animent les différents membres de ce microcosme comme toutes les sociétés humaines qui en sont friandes. M. James, lui, semble à part, comme dans une bulle, uniquement préoccupé par son écriture.
Ainsi l'auteur en profite-t-il pour parler de la mort, de la vie, de la notoriété, de la renonciation, en les relativisant (« La vie nous trahit, seul l'art ne déçoit pas »). Dans ce lieu un peu à part, le lecteur voit peu à peu apparaître des thèmes consacrés aux suffragettes et au spiritisme et aux techniques nouvelles, traduisant des préoccupations en vogue à l'époque victorienne mais aussi des comparaisons entre l'ancien et le nouveau monde, William James, le frère d'Henry résidant avec sa famille aux États-Unis.
Miss Worth est donc le témoin privilégié d'un monde auquel elle n'appartenait pas au début mais qu'elle parvient cependant à maîtriser. La scène finale, dans le brasier qui se consume est révélatrice et Frieda n'est plus un simple secrétaire, elle devient l'égal de James face à la vie. C'est un peu comme s'il lui passait un relais de l'écriture. Quant à Heyns, sans tomber dans le plagiat, il rend fort bien l'ambiance des œuvres de James. L'hommage qu'ainsi il lui rend est de qualité.
J'avoue volontiers que, malgré quelques remarques sur la vraisemblance de certains épisodes, ce roman m'a procuré un bon moment de lecture.
©Hervé GAUTIER – Janvier 2013.http://hervegautier.e-monsite.com
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Quelques mots sur James Joyce (1882-1941)
- Le 02/12/2012
- Dans Littérature anglo-américaine
N°602– Décembre 2012.
Quelques mots sur James Joyce (1882-1941).
James Joyce est l'un des écrivains les plus emblématiques du XX° siècle,à la fois romancier, nouvelliste et poète et j'avoue bien volontiers que dans ma bibliothèque idéale, il tient une place de choix.
Il est l'aîné d'une famille catholique de douze enfants dont deux mourront en bas âge. Sa mère, née Mary Jane Murray est une jeune femme douce qui ne vit que pour son foyer et ses enfants. Son père, collecteur d'impôts, s'adonne régulièrement à la boisson ce qui fera rapidement péricliter les biens familiaux.
Dès 1888, il entre chez les jésuites qui reconnaissent en lui un élève très doué. Il en sort pourtant quatre ans plus tard, son père ne pouvant plus payer ses études. Il l'inscrit chez les frères de la doctrine chrétienne mais le Belveder Collège de Dublin tenu par les jésuites accueille gratuitement James et son frère Stanislaus. Il semblerait que ce « cadeau » fait par le directeur de l'école ait eu pour but de faire entrer James dans l'ordre des jésuites mais il refuse. Cependant il commet une composition favorable à Byron qui est jugée hérétique. Il entre donc en conflit avec son école et aussi avec le catholicisme en devenant agnostique. En 1991, Charles Parnell, homme politique irlandais, figure du nationalisme, qui convaincu d'adultère, meurt abandonné de tous et James en fait le symbole du héros trahi par la multitude. Ce thème reviendra souvent dans son œuvre. Cette tragédie fera de lui un écrivain antinationaliste, anticlérical et antiféministe.
En 1898, il entre à l'University College de Dublin pour y étudier les lettres et les langues et à partir de cette date s'implique dans la lecture, l'écriture et la participation active dans les activités littéraires de cette université. En 1903 le voilà à Paris pour étudier la médecine mais où il dilapide le peu d'argent qu'il possède en beuveries. Après la mort de sa mère, il gagne petitement sa vie en écrivant, en enseignant et même en chantant. Il se fait même pion, comme Stephen dans Ulysse. A l'âge de 22 ans, il commence la rédaction d'un long roman, tombe amoureux de Nora Barnacle alors femme de chambre et part avec elle pour Trieste où l'école Berlitz lui offre un poste d'enseignant mais à la suite d'un malentendu se retrouve à Pula dans l'actuelle Croatie. Il n'y reste qu'une année et s'installe à Trieste où il enseigne l'anglais pendant 10 ans. Giorgo , son fils né en 1905 et c'est à cette période qu'il commence à souffrir de problèmes oculaires graves qui finiront par le rendre presque aveugle.
En 1906, il part pour Rome où il a obtenu un poste d'employé de banque mais ni l'emploi ni la ville ne lui plaisent et il retourne à Trieste en 1907, date de naissance de sa fille Lucia qui deviendra schizophrène. Il publie son premier livre de poèmes, Chamber Music. En 1909 le voici à Dublin où il publie Gens de Dublin, un recueil de nouvelles qui est une photographie ironique et parfois cruelle des habitants de sa ville natale. Suivent des allers et retours entre Trieste et Dublin où il est un temps représentant pour les propriétaires de cinémas, il repart pour l'Italie où il donne des conférences et rédige des articles pour les journaux. En 1915, il doit quitter Trieste où il avait envisagé de se faire importateur de tweed et s'installe à Zurich où il enseigne. Sa notoriété littéraire grandit ce qui lui permet de recevoir des dons en argent et de rencontrer un mécène en la personne de l'éditrice féministe anglaise Harriet Shaw Weaver qui le soutiendra jusqu'à sa mort ce qui lui permettra de soigner sa cécité grandissante et la schizophrénie de sa fille. En 1920, il s’installe à Paris où il restera pendant 20 ans, y rencontrant des écrivains français de renom comme Marcel Proust ou Valéry Larbaud. C'est ici qu'un an plus tard il termine Ulysse qui est considéré comme son chef-d’œuvre, Ce roman qui établit sa notoriété. En 1939, il quitte Paris à cause de l'occupation allemande. Il meurt à Zurich en janvier 1941.
Son œuvre est le reflet de sa vie personnelle, ainsi le personnage de sa propre mère se retrouve sous les traits de Mme Dédalus dans « Ulysse ». Quand la famille s'installe à Bray près de Dublin et qu'il tombe amoureux de sa voisine, la jeune Eillen, ce détail se retrouve dans « Portrait de l'artiste en jeune homme » (Dédalus ). Léopold Bloom et Buck Mulligam, tous deux personnages d'Ulysse sont directement inspirés d'hommes que Joyce a croisés dans sa vie. Son œuvre s'inscrit dans la ville de Dublin qu'il voit davantage comme une citée idéale, mystique et allégorique bien qu'il ait passé la plus grande partie de son existence nomade à l'étranger. Cette ville où pourtant il est né et qu'il et en scène dans « Ulysse », il la renie et la fuit pour se réfugier transitoirement ailleurs sans pouvoir s'y poser durablement, à part peut-être à Paris, ville ô combien symbolique d'une vie de « la belle époque ». Sa vie est un véritable labyrinthe et ce n'est pas un hasard s'il choisit le nom de « Dédalus », Dédale, architecte de la prison du Minotaure.
Sa propre existence est un voyage, une véritable prison dont il ne pourra se libérer que par l’ivresse, par l'écriture et dont la seule issue sera la mort (Il évoque ce thème dans la dernière nouvelle des « gens de Dubin » et dans « Finnegans Wake »), à la fois redoutée et désirée. Dans « Finnegans Wake », le dernier ouvrage de Joyce (il n'a plus que quelques mois à vivre, sa santé est de plus en plus fragile et il est presque aveugle et sa fille est devenue folle), la mort est présente comme dans une sorte de rêve oùToute son existence sera un exil et il sera lui-même un déraciné, un éternel réfugié toujours en partance. Quand la guerre éclate dans un pays, il le quitte pour la neutralité de la Suisse et lorsque l'Irlande combat l'Angleterre, il s'exile. C'est pourtant lui que la littérature reconnaît comme le plus emblématique des écrivains irlandais. Il aura en revanche l'attribut de cette errance : l'indépendance et la liberté, celle de refaire le monde et d'abolir le temps, celle aussi de triturer la phrase, les mots et l'histoire même en y instillant du rêve, en imprimant au texte sa marque, originale et parfois inattendue au point de détruire le langage en le réinventant. L'effet produit est à la fois poétique et inquiétant.
Il a été cet écrivain aux yeux qui, avec le temps se sont des plus en plus éteints, comme si le regard qu'il jetait sur l'expérieur lui échappait, un idéaliste détaché de ce monde où pourtant il survit difficilement, un esprit brillant, un intellectuel polyglotte, un des écrivains les plus commentés. Ses romans sont des labyrinthes pleins d'allusions littéraires et mythologiques ce qui rend la lecture parfois difficile et qu'il faut parfois faire au deuxième degré. Chez Joyce, il ne faut pas craindre les symboles, les allégories et la lecture entre les lignes.
©Hervé GAUTIER – Décembre 2012.http://hervegautier.e-monsite.com
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Amour – Un film de Michael Haneke
- Le 27/10/2012
- Dans cinéma français
N°597– Octobre 2012.
Amour – Un film de Michael Haneke- Palme d'Or à Cannes 2012.
Ce film dont il faut évoquer brièvement l'intrigue tourne auteur de deux personnages. C'est une histoire simple, presque banale de fin de vie, celle d'Anne ( Emmanuelle Rivas) et de Georges (Jean-Louis Trintignant), deux octogénaires qui mènent une vie tranquille de retraités. On les voit au début assister à un concert d'un des élèves d'Anne, ancienne professeur de musique classique. La musique justement, celle de Schubert, de Beethoven, de Bach, les tableaux accrochés aux murs et les livres qui tapissent les bibliothèques, tout indique que nous sommes ici chez des gens aisés et cultivés. Puis soudain, Anne a une attaque qui la laisse paralysée du côté droit. Courageusement elle s'adapte à sa nouvelle situation comme on fait face à l'adversité. La vie s'organise autour de son infirmité nouvelle et Georges l'accompagne patiemment, s'improvise infirmier, accompagnateur de vie, homme au foyer de cette femme qui peu à peu va perdre toutes ses facultés pour ne plus mener qu'une vie végétative et aphasique et entrer de plain-pied dans l'agonie. Il le fait avec courage, abnégation et même héroïsme au point de se charger seul, contre les médecins, les soignants et l'inévitable bon sens qui commanderait qu'il se déchargeât un peu du poids de plus en plus lourd qu'elle représente. Pour cela, il n'a que son impuissance grandissante face à cette situation qui se complique de jour en jour et même si elle fait l'admiration des gens autour de lui et l'inquiétude légitime mais à ses yeux inutile de sa fille Eva (Isabelle Huppert), il veut continuer à cacher aux autres cette réalité et peut-être se la cacher à lui-même.
Le couple attend la mort et Georges fait preuve de résignation [« ça va aller de mal en pis et puis ce sera fini »] , mais pas de désespérance, elle ne viendra qu'à la fin parce qu'il n'y a pas autre chose à faire, entre photos jaunies et souvenirs qui peu à peu s'effacent, un huis-clos qui se déroule dans une sorte d'unité de lieu de leur appartement qui jadis était plein de vie mais qui peu à peu se vide.
Il n'y a pas de voyeurisme dans ces scènes quotidiennes, tout juste un compte rendu exact de ce qu'est le rôle que Georges a choisi depuis le début et qui va petit à petit le dépasser, un compte à rebours aussi ! A mesure que les facultés d'Anne disparaissent, qu'elle entre progressivement dans la mort, on le voit lui, si plein de bonne volonté au départ, perdre pied au point de la gifler parce qu'elle refuse de s'alimenter, battre en retraite pour ne plus dormir que dans un petite chambre loin d'elle au point que, sa propre déchéance à lui va être suscitée pour le spectateur par la résurrection symbolique de son épouse et qu'il va prendre une dimension quasi spectrale. On voit leurs rides, leurs corps affaiblis, leurs cheveux, blancs et ternes pour elle qu'un reste de coquetterie veut masquer, épars et hirsutes pour lui qui marquent, comme la barbe qu'il néglige de raser chaque jour, le désintérêt qu'il porte à sa propre personne pour ne plus se consacrer qu'à Anne. Il respecte la parole donnée de ne pas ne pas l’envoyer à l'hôpital puis, plus tard, dans l'inévitable maison de retraite qui serait pour elle comme un mouroir puisqu'elle serait séparée de Georges.
Le jeu des acteurs et bouleversant de vérité et ce film nous rappelle une évidence, celle que nous sommes tous mortels, que tout à une fin et que la vieillesse est une déchéance. Le cinéma d'ordinaire se fait plus volontiers l'écho de la beauté, de la jeunesse, de la réussite, de la sensualité... La palette d'Haneke est grande et talentueuse. On sent qu'il ne craint pas de déranger, de bouleverser les codes et les idées reçues et, pour cela d'être, peut-être, désagréable au spectateur qui attend volontiers un « happy end ». J'aime personnellement qu'on ne cache rien, qu'on ne donne pas une image idyllique de cette société qui ne le mérite pas et qu'on en montre les travers et les failles. Dans ce film intimiste et plein de sensibilité, c'est la mort qui nous est montrée parce qu'elle est non seulement la fin de la vie et que, même si elle a été taboue pendant toute notre existence, si on a vécu sans y penser comme il convient dans nos sociétés occidentales, elle guette chacun d'entre nous et nous surprend au moment où nous y pensons le moins. Qu'on le veuille ou non, la condition humaine est ainsi faite et les règles de notre société paraissent immuables. Quelles que soient les fonctions qu'on y ait exercé, quand la retraite sonne on n'est plus rien et quand la mort nous frappe on est oublié définitivement.
Je retiens aussi de ce film une écriture cinématographique originale portée par des acteurs d'exception. Elle est à la fois intense, juste et économe en mots, comporte des plans parfois longs et silencieux, une bande sonore faite ici opportunément de musique classique, des scènes plus suscitées qu'effectivement montrées, des bruits apparemment anodins, tel celui du robinet qui coule constamment et qui brusquement s'arrête, suggérant un rebondissement.
L’amour existe certes, mais il y a quand même quelque chose d'irréel dans cette œuvre. Cet homme et cette femme s'aiment d'un amour authentique et fidèle que traduisent des regard et les gestes tendres du début. Ils se sont choisis pour partager les joies et maintenant ils connaissent les peines mais leur complicité est complète. Ils aimaient la vie ensemble parce qu'elle ne pouvait être que commune et elle a été longue [« C'est beau la vie , si longtemps »]. Je crains que cela ne reflètent cependant pas la réalité quand un mariage sur deux se termine actuellement par un divorce et que cela affecte, et c'est nouveau, les seniors. Même si les couples qui restent ensemble le font pour des questions de morale, de religion, de convenances ou de finances, ce choix cache bien souvent une vie où l'hypocrisie le dispute à l'indifférence ou pire encore. Ils se terminent parfois par une séparation que le concept moderne de « famille recomposée » peine à masquer. Quand Eva, à la vie sentimentale agitée, donne de ses nouvelles à ses parents, on a du mal à imaginer que lorsqu'elle sera vieille à son tour, elle connaîtra pareille complicité avec son mari. Mais c'est sans doute un autre débat ? Quand elle apparaît pour s'émouvoir de la maladie évolutive d'Anne, il est difficile de voir dans ses larmes autre chose qu'une posture de circonstance. Elle disparaîtra bientôt pour laisser la place à Georges qui ira au bout de sa démarche, seul, comme il le souhaite.
Ce film qui est un jalon supplémentaire dans la démarche d'Haneke est le onzième long métrage et le deuxième couronné par une prestigieuse palme d'or à Cannes. Il est bouleversant à bien des titres. Il est en tout cas une invite à la prise de conscience, un rappel des réalités de cette vie, il lève un tabou dont on se demande bien pourquoi il est, dans notre société, si savamment entretenu.
©Hervé GAUTIER – Octobre 2012.http://hervegautier.e-monsite.com
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Le siège de La Rochelle – François de Vaux de Foletier
- Le 19/10/2012
N°596– Octobre 2012.
Le siège de La Rochelle – François de Vaux de Foletier - Éditions Pyré Monde.
Dans une de ses chansons, Georges Brassens vilipende « Les imbéciles heureux qui sont nés quelque part ». Nous avons tous cette particularité d'avoir vu le jour sur un point de cette terre et nous n'y sommes pour rien. Cet endroit, matérialisé souvent par le nom d'une ville, génère pour nous soit de la honte, de l'indifférence, de la fierté ou un attachement irrationnel.
Pour moi, je suis né à La Rochelle à une période où cette ville était certes un port de pêche important et une ville industrieuse mais qu'il était difficile au commun des mortels de situer la carte de France. La cité était petite, pas très peuplée, grise et sortait difficilement de la guerre. Les hasards de la vie ont fait que je n'y ai grandi que par intermittence et que j’ai dû la quitter bien malgré moi. Pour autant j'ai toujours une authentique et indéfectible passion pour elle. Elle est, comme on dit « Belle et rebelle », farouchement attachée à son image de liberté, chargée d'histoire et, pour beaucoup de Rochelais, elle reste souvent une inconnue. Si maintenant son nom est attaché aux tours de son port, aux Francofolies ou évoque la porte de l'île de Ré, la ville a longtemps été associée à un fameux siège, celui qui est connu comme « le grand siège » de 1628 qui a failli la rayer de la carte. Ce n'était ni le premier ni le dernier puisque, dans son histoire on en compte officiellement cinq, ce qui est assez dire qu'elle a toujours été convoitée. Il s'est matérialisé notamment par la construction d'une digue qui barrait la rade et empêchait les huguenots rochelais de sortir du port et les Anglais venus de l'extérieur de leur porter secours. La construction du port des Minimes en a un peu gommé les traces mais elle reste visible à marée basse et une tour qui porte le nom et les couleurs du Cardinal de Richelieu qui la fit édifier en signale l'ancienne position.
C'est que nous sommes sous Louis XIII, un roi qui veut étendre son autorité absolue sur tout son royaume. Il est aidé en cela par le Cardinal de Richelieu, un brillant ministre animé d'un génie dominateur et d'une volonté farouche de servir son roi. Depuis Aliénor d'Aquitaine et son mariage avec Henri II Plantagenet, roi d'Angleterre, la ville de La Rochelle a été anglaise mais aussi a bénéficié de libertés et de prérogatives qui iront s'affirmant au fil du temps. Sa position privilégiée sur la côte atlantique autant que l'esprit d'entreprise et le sens du commerce de ses habitants en ont fait une cité prospère qui, non seulement affirma sa richesse mais aussi a toujours été réceptive aux idées nouvelles et notamment celles de la Réforme. L’enseignement de Calvin s'y répandit rapidement et Henri IV qui l'aimait beaucoup en fit une place forte du protestantisme, autant dire un véritable « État dans l’État » incompatible avec la volonté royale de Louis XIII. La Rochelle était aussi l'illustration de la lutte entre catholiques et protestants qui avait longtemps gangrené la France. Ainsi, ce roi « très chrétien » et même dévot ne pouvait admettre de voir la foi catholique ainsi bafouée dans son royaume. Il fallait donc impérativement empêcher les protestants de se répandre sur le territoire. De plus, à l'époque, la ville battait monnaie, avait sa propre flotte, sa propre armée, son administration municipale élue, ses tribunaux et avant d'y entrer et de recevoir symboliquement les clés de la ville, les rois devaient jurer de respecter ses libertés et privilèges. C'était sans doute la seule ville dans tout le royaume a bénéficier de telles pratiques que l'absolutisme royal ne pouvait tolérer.
Les Anglais, officiellement pour des raisons religieuses mais surtout dans l'intention à peine voilée de déstabiliser le royaume de France et de rentrer peut-être en possession de leur ancien province, d'y faire prospérer le commerce, avaient juré de défendre les huguenots de La Rochelle. Ce fut donc certes pour des raisons religieuses mais aussi et surtout pour des raisons politiques et économiques que le roi mobilisa toute une armée pour réduire cette cité. Quand les troupes royales assiégèrent cette ville, si bien défendue par deux ceintures de remparts et qu'il n'était donc nullement question d'attaquer, les Anglais ne menèrent pas moins de trois expéditions navales pour parvenir à leurs fins. Le blocus terrestre étant ainsi mis en place, il ne restait que la mer qu'on barra de cette fameuse digue. Ce ne fut pas aisé parce que les difficultés techniques et la force des tempêtes s'y opposèrent. De plus, et peut-être paradoxalement, les Rochelais qui combattaient Louis XIII sur le terrain, étaient profondément attachés au roi et ne voyaient dans les Anglais qu'un moyen de se libérer de l'encerclement qui les étouffait de plus en plus. L'auteur [François de Vaux de Foletier-1893-1988, historien, ancien archiviste départemental de la Charente-Maritime qui a bien heureusement donné son nom à une rue du quartier des Minimes] ne manque d'ailleurs pas de signaler la situation très complexe de cette période faite de ralliements de circonstances, de conversions opportunes et de fidélités solides telle celle de Jean de Saint-Bonnet de Toiras qui s'illustra lors de ce conflit et restera toute sa vie un fidèle et loyal serviteur de Louis XIII et un ardent soutient dans la lutte contre les huguenots..., alors qu'il était lui-même protestant ! Pour autant, les assiégés qui ne pouvaient plus compter sur les troupes protestantes du sud de la France ne tardèrent pas à s'apercevoir des atermoiements des Anglais, lesquels, finalement ne leur furent d'aucun secours. En Angleterre, ce conflit, voulu en grande partie par le duc de Buckingham, était en effet fort impopulaire et l'incapacité anglaise se révéla durement pour le Rochelais. Dès lors, malgré l'intransigeance du maire Jean Guiton, il ne leur resta plus que la reddition.
Le siège dura plus d'un an, d’août 1627 à octobre 1628 et laissa la ville exsangue, ravagée par la maladie et la mort. Louis XIII pardonna aux Rochelais, rétablit le culte catholique, ordonna la destruction des remparts, sauf ceux qui donnaient sur la mer, bannit pour quelques mois seulement les meneurs mais surtout eut soin de retirer à la cité tous ces privilèges et libertés qui faisaient jadis sa spécificité. La Rochelle redevint une cité comme les autres dans le royaume de France.
Constamment réédité depuis 1931, ce livre passionnant et fort abondamment documenté remet cet épisode dans le contexte politique de l'époque, tant sur le plan intérieur qu'international, explique dans le détail ce que fut ce siège, ce qui le motiva et les suites qu'il eut pour cette ville. Cette période qui est en effet souvent évoquée n'a que très rarement été aussi bien étudiée.
C'est en tout cas un document de référence pour l'histoire de cette cité.
©Hervé GAUTIER – Octobre 2012.http://hervegautier.e-monsite.com
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Quelques mots sur Rafaël ALBERTI [1902-1999].
- Le 16/10/2012
- Dans Littérature hispanique et ibérique
N°595– Octobre 2012.
Quelques mots sur Rafaël ALBERTI [1902-1999].
Cet homme qui est reconnu comme un poète espagnol majeur, membre de la « Génération de 27 »[ Ce mouvement littéraire espagnol composé majoritairement de poètes est né entre 1923 et 1927 et a disparu au moment de la Guerre Civile. Il a voulu faire la synthèse entre la poésie traditionnelle espagnole inspirée par le gongorisme et l'avant-garde esthétique européenne de l'époque illustrée notamment par le surréalisme en la faisant évoluer du classicisme vers un langage plus libre et esthétiquement plus pur] se destinait originellement à la peinture.
D'origine italienne par ses deux grands-pères, Rafaël, cinquième enfant d'une famille qui en compta six, naît et grandit à Santa Maria, un petit port près de Cadix. Il reçut une éducation bourgeoise, religieuse et classique mais s’ennuya fort chez les jésuites qu'il quitta au bout de 4 ans. La mer restera un grand thème de son inspiration.
Alors qu'il était encore adolescent, la famille s'installa à Madrid où il put s'initier à la peinture au musée du Prado. Pourtant, à la mort de son père, en 1920, il se mit à écrire. Sa santé fragile affirma cette nouvelle vocation et son premier recueil « Marinero en tierra » reçoit le Prix national de littérature. Publiée en 1925, cette œuvre lui permet d’entamer une longue et fructueuse amitié avec la poète Juan Ramon Jimenez, chef de file de la « génération de 27 ». En 1927, il est au nombre des jeunes poètes, dont Frederico Garcia Lorca, qui se réunissent pour célébrer le tricentenaire de la mort du poète baroque espagnol, Luis de Gongora.
Rapidement, le gongorisme, en vogue à l'époque, laisse dans son écriture la place au surréalisme ce qui l'amène à rencontrer d'autres poètes. En 1930, il épouse Maria Terésa Leon avec qui il se consacre au théâtre. Il adhère également au parti communiste. Il présente notamment une pièce « Firmin Galàn » à la gloire d'un jeune capitaine républicain, fusillé en 1930 pour avoir soulevé la garnison de Jaca contre le pouvoir royal. Cette œuvre inaugure la nouvelle orientation de son écriture, résolument tournée vers les luttes sociales. En 1931, la seconde république est proclamée en Espagne. Il participe à la guerre civile mais à partir de 1939 s’exile en France (où il rencontre le poète chilien Pablo Neruda), en Argentine, en Italie. Après la mort de Franco il rentre en Espagne en 1977 où il meurt en 1999.
Au pied de l'avion qui le ramena dans sa patrie il eut cette phrase qui définit bien l'esprit de transition démocratique entre l'ancienne et la nouvelle Espagne : « J'ai quitté l'Espagne avec la poing fermé et je retourne avec la main ouverte en signe de concorde entre tous les Espagnols. »
La première phase de son œuvre (1925-1927) s'inscrit dans la tradition de la poésie espagnole. Il y exprime la contemplation de la nature et l'expression des sentiments. Il sacrifie ensuite au gongorisme (1928), précieux et métaphorique, emprunt d'une métrique lourde pour finalement se consacrer au surréalisme et à une versification libre. Là, son vers se peuple d'images et parfois de violence. Bizarrement, ce cycle se referme sur une œuvre consacrée aux grands comiques du cinéma muet (« Yo era un tonto y lo que he visto me a hecho dos tontos » 1929). Ensuite vient la poésie politique inspirée du marxisme révolutionnaire à partir de l'avènement de la seconde république. L'exil (1939-1977) inaugure une écriture empreinte de nostalgie.
En France, ses poèmes ont été popularisés par le chanteur Paco Ibanez (notamment « A galopar » ou « Ballade de celui qui ne connut jamais Grenade »).
Rafaël Alberti reste, malgré ses années d'exil, un poète représentatif de son temps et de son pays.
©Hervé GAUTIER – Octobre 2012.http://hervegautier.e-monsite.com
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LES INVITES DE MON PERE – un film d’Anne le Ny
- Le 09/10/2012
- Dans cinéma français
N°594– Septembre 2012.
LES INVITES DE MON PERE – un film d’Anne le Ny [2009].
France 2. Dimanche 7 octobre 2012 – 20H45.
C'est plus fort que moi, je ne suis pas un cinéphile averti, tant s'en faut, mais j'aime que le cinéma soit le reflet de la réalité qui nous entoure et dont nous faisons partie. Un des thèmes qui est ici évoqué, celui des sans-papiers, est de plus en plus une composante de notre paysage social et mérite bien qu'on s'y attache.
Lucien Paumelle [Michel Aumont] est un médecin à la retraite,80 ans, veuf, ancien résistant et engagé dans l'action humanitaire où son nom est une référence. Il passe sa vieillesse active à défendre ceux que la société a exclus ou qu'elle rejette parce qu'ils sont étrangers et ce malgré le code pénal. C'est effectivement un thème bien actuel et traité par ailleurs au cinéma, valorisant pour un citoyen français et bien digne du message humaniste et généreux de notre pays. Rien à dire donc ou plutôt on ne peut qu'être admiratifs devant l'engagement de cet homme que la retraite n'a pas diminué.
Il a deux enfants maintenant mariés ou en couple, la quarantaine plus ou moins avancée. Arnaud [Fabrice Luchini], son fils, cynique, avocat d'affaires qui a toutes les marques de la réussite sociale, cabinet florissant, grosse berline, appartement de standing, riche train de vie... Il a épousé une femme qui n'a pas fait d'études comme lui. Ce n'est pas tout à fait l'image du père qu'il nous renvoie. Ensemble, ils ont deux enfants un peu conventionnels. Babette [Karine Viard], la fille de Lucien, est un obscur médecin généraliste dans ce qu'on suppose être un dispensaire de quartier. Elle aussi est digne de son père non seulement parce qu'elle est médecin au service des autres, qu'elle a toujours vécu dans son ombre, mais aussi parce que, comme son frère, elle n'est pas installée et ne voue pas à l'argent un culte effréné.
Tout serait pour le mieux dans le meilleur des mondes si Lucien, sous couvert d'aider Tatiana, une jeune et jolie Moldave, réfugiée en France avec sa fille et désireuse de s'y établir avec des papiers en règle, ne s'était mis en tête de l'épouser malgré une différence d'âge digne du théâtre de Molière, le comique en moins, en réalisant un « mariage blanc ». Après tout, pourrait-on penser, c'est plutôt, pour cet homme, le couronnement de toute une vie d'engagement humanitaire. Que nenni, tout cela c'est de la frime, Lucien est vraiment amoureux de Tatiana et ce mariage a plutôt la couleur du viagra et met la vie de Lucien en danger ! Il se retrouve d’ailleurs à l'hôpital et on finit par se dire que c'est pour lui le dernier acte. Il est réellement amoureux de cette femme, non seulement lui trouve du travail pour aider à la régularisation de sa situation mais invite ses propres enfants à renoncer à leur futur héritage... pour en faire profiter Tatiana !
Le spectateur reste sans voix devant le personnage de cette étrangère qu' Arnaud qualifie de « pute » et qui poursuit inexorablement son but sans qu'on sache si elle œuvre pour sa fille ou pour elle-même. On la voit déterminée et sans gêne devant les enfants de Lucien, détachée de lui, raciste [déjà], désireuse que sa fille fréquente la meilleure école où il n'y a pas de noirs ni d'arabes ! On imagine aussi qu'elle a bien pu vouloir avancer l'échéance du décès de Lucien pour disposer plus vite de ses biens en se trompant dans ses médicaments.
Ce fait est pour autant déterminant et fonctionne comme un déclencheur. Arnaud et Babette qui jusque là semblaient assister, quelque peu indifférents, voire complices, aux extravagances de leur père prennent soudain conscience qu'il peut mourir par la main de cette jeune intrigante. C'est pourtant l'épouse d'Arnaud qui réagit au nom de la parentèle en dénonçant ces manœuvres à la Préfecture et fait ainsi échouer les projets de Lucien. Certes, cette manœuvre a, aux yeux de Babette et d'Arnaud, des relents de pétainisme mais, après cette dénonciation, ils y souscrivent cependant. Tatiana repartira dans son pays avec sa fille. Fin de l'épisode ! Pourtant, devant le résultat de cette action et malgré la satisfaction qu'ils ont de voir leur père revenir à une vie plus normale, ils se laissent aller à une sorte de culpabilisation pour avoir contrecarré ses projets matrimoniaux.
Pour autant, ce thème ne me semble pas être le seul traité par ce film. C'est que cet événement a des répercussions au sein de la famille apparemment unie, avec, en filigranes, le fantôme de la mère. Arnaud se rappelle qu'étudiant, son père lui a coupé les vivres, sans doute parce qu'il refusait de faire ce qu'il lui demandait et que Babette, qui a toujours joué le rôle de la fille effacée et comme il faut, non seulement n'a pas défendu son frère mais encore s'est réjoui de cette situation et en a même profité. On imagine même que les liens entre le frère et la sœur ne sont pas aussi forts qu'il y paraît. Voila aussi que l'intermède amoureux de Lucien provoque celui de Babette qui, après avoir supporté pendant des années son compagnon s'envoie ne l'air avec un collègue de travail, apparemment plus jeune qu'elle et avec qui, finalement, elle choisit de vivre. C’est bien son tour de se lâcher un peu, d'autant qu'elle connaît enfin l'orgasme !
Les choses semblent rentrer dans l'ordre à l'occasion d'un week-end, quelques mois plus tard. Arnaud rejoint son père désormais assagi aux côtés d'une retraitée bretonne et végétarienne. L'image qu'il donne correspond davantage à celle d'un retraité paisible qu'à l'épisode précédent de son mariage manqué et peut-être maintenant oublié, même s'il s'ennuie en regardant la mer à cause du thé vert au gingembre et du pain au varech !Pire, il s'emmerde et on l'imagine déjà un pied dans la tombe après avoir tourné définitivement la page de sa vie antérieure !
Je ne suis pas sûr d'avoir assisté à une comédie puisque c'est la catégorie dans laquelle ce film est classé par la critique. Certes on peut rire de tout et les répliques sont parfois drôles [« C'est un acte militant... mais il y a des actes militants qui sont plus agréables à regarder que d'autres », « non seulement il m'a pourri mon enfance mais il me vole ma crise de la cinquantaine », « En fait la blonde trop jeune c'est à ton âge qu'on se fait ce trip, pas au sien »] mais les nombreux thèmes traités ici ne s'y prêtent guère, celui de la vieillesse et de la solitude, de la remise ne question des choses établies et de l’image que donnent les gens, de l'utopisme de gauche, de l’adolescence contestataire et généreuse, de la famille qui éclate, de la mort qu'on perçoit au loin... Seul le jeu des acteurs qui se résume à un trio (Karine Viard, Michel Aumont, Fabrice Luchini) peut prêter à sourire tant il est juste et parfois humoristique. Je ne suis pas bien sûr pour autant que le happy-end qui clôt ce film soit toujours au rendez-vous dans la vraie vie !
Après « Ceux qui restent » Anne de Ny nous offre ci une nouvelle peinture de la société. J'ai bien aimé.
©Hervé GAUTIER – Octobre 2012.http://hervegautier.e-monsite.com