la feuille volante
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L'ARDOISE MAGIQUE – Valérie Tong Cuong
- Le 26/10/2010
- Dans littérature française et francophone
N°468– Octobre 2010.
L'ARDOISE MAGIQUE – Valérie Tong Cuong -Stock.
Cela commence plutôt mal pour Mina, née de père inconnu, confiée après la mort de sa mère, alcoolique, chômeuse et marginale à une tante qui la déteste et un oncle qui l'ignore malgré le fait qui que c'est lui qui l'a imposée dans son foyer. Elle n'avait pas le choix, mais dans cette famille de substitution, établie dans une bourgeoisie traditionnelle et recroquevillée sur elle-même, elle bénéficiait au moins d'une stabilité que son jeune âge méritait.
Au lycée, elle rencontre Alice, fille de banquier, brillante, cultivée et belle. Cette différence fait qu'elle est rapidement mise au ban de la classe. Il n'y avait donc aucune chance pour qu'elles deviennent amies, et pourtant cet isolement commun, cet appartenance à deux milieux dissemblables qu'elles souhaitent fuir, rapprochent les deux jeunes-filles. Tout les oppose et c'est paradoxalement peut-être ce qui va tisser entre elles une complicité solide. A l'indifférence, à la méfiance du départ, succède une relation amicale. Pourtant Alice est mystérieuse pour Mina et leur envie commune d'échapper à leur quotidien autant qu'à leur milieu se transforme en un projet de suicide. Alice sautera du pont et sera déchiquetée par un train et, au dernier moment, Mina qui était pourtant sa seule amie et qui avait promis de l'accompagner dans la mort, hésitera et restera en vie.
Désormais seule, pour exorciser sa culpabilité de l'avoir trahie, elle va explorer l'univers doré d'Alice. Pour cela elle joue un rôle et va aller à la rencontre de cette famille tant décriée par son amie. Elle cherche à comprendre pourquoi Alice n'a pas hésité alors qu'elle a renoncé au dernier moment. Elle fera ce chemin en compagnie de David, dit « Sans larme », un garçon gothique et donc marginal, qui lui aussi refuse le monde tel qu'il est. Il va la guider dans sa recherche, la soutenir dans ses moments de doute, l'accompagner dans cette quête et dans les épreuves qu'elle entraine. La fin est à la fois surprenante et prévisible.
J'ai lu ce roman jusqu'à la fin, désireux de connaître l'épilogue, de partager avec Mina son histoire personnelle et cabossée, de voir ce que David pouvait lui apporter, curieux aussi de cette Alice, de son existence plausible mais rebâtie par Mina, entre fiction et réalité. Est-elle folle au sens populaire du terme? Son amie n'est-elle qu'une fiction patiemment construite pour son seul usage et celle-ci ayant accompli son action peut-elle être effacée ainsi que le ferait une ardoise magique dans les mains d'un enfant?
Au vrai, ce récit me laisse un peu perplexe, non qu'il soit mal écrit, au contraire, le style est fluide et s'attache le lecteur jusqu'à la dernière ligne, mais je reste dubitatif au sujet de Mina. Est-elle égoïste, cette jeune adolescente à la recherche d'elle-même ou une dangereuse affabulatrice, une mythomane en quête du pardon de fautes qu'elle n'a pas commises, du rachat de quelque chose d'indistinct dans sa vie et auquel elle veut échapper, un être qui, à la fois est attirée par la mort qu'elle porte en elle comme nous tous parce que sa vie est impossible et qui, en même temps la refuse parce que son parcours même épineux lui fait renoncer au néant?
C'est le premier roman que je lis de cet auteur. J'ai été un peu déçu.
©Hervé GAUTIER – Octobre 2010.http://hervegautier.e-monsite.com
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Jusqu'au bout du festin – Michèle Reiser
- Le 24/10/2010
- Dans littérature française et francophone
N°467– Octobre 2010
Jusqu'au bout du festin – Michèle Reiser - Éditions Albin Michel.
La narratrice, Victoire, férue de mathématiques, en rupture avec sa propre famille mais réfugiée chez sa grand-mère Adelaïde, nous parle, à la première personne de Chus, diminutif de Jesus, fils d'ouvrier émigré espagnol, jeune interne en chirurgie dont elle partage la vie. Son job est de prélever le cœur des morts accidentés de la route pour permettre à d'autres de vivre.
Elle est amoureuse de lui et a compris qu'entre eux l'histoire était déjà écrite et qu'il suffisait de se laisser porter par elle. Cela pourrait donc être une aventure amoureuse comme beaucoup d'autres, passionnée et pleine de rebondissements mais ici elle est contrariée par la maladie de Chus qui exige, à la suite d'un dysfonctionnement cellulaire qu'on l'ampute d'une jambe. Ce récit est un peu une progression vers la mutilation, avec en filigranes l'aggravation du mal, un parcours vers le sacrifice contre lequel personne ne peut rien et qui est le seul possible pour qu'il sauve sa vie et conserver le reste de son corps.
Une histoire d'amour est toujours quelque chose de passionné, de joyeux, et pourtant, c'est aussi un roman où il est question de mort, comme si l'amour et la mort était liés, comme si les gens qui meurent jeunes possèdent une aura à la fois mystérieuse, merveilleuse et cruelle pour ceux qui restent. Celui qui meurt jeune ne vieillira pas, ne constatera pas dans son corps la décrépitude et l'abandon de ce qui faisait son être même. Il laissera, pour ceux qui restent, l'image de la jeunesse, de la fougue, de la beauté, de l'extravagance parfois, c'est à dire de la vie. Ce sera son empreinte parmi les vivants, image indélébile qu'il lègue face à l'œuvre du temps, en contre-point du deuil. Chus choisit sa mort pour éviter que la maladie ne décide pour lui avec son cortège de souffrances et de larmes, il la choisit entouré de ses copains, de la femme de sa vie, dans un ultime pied de nez :« Il nous avait déjà quittés entre le ciel et l'eau, son domaine d'éternité ».
Dès lors, à cause peut-être de son prénom, le récit va prendre une dimension quasi-religieuse, celle du sacrifice à la fois consenti et redouté, celui d'une passion solitaire malgré l'amour de cette femme qui souhaite l'accompagner. Mais pas seulement. Qu'est-ce donc que ce festin dont parle le titre? C'est certes celui de l'amour, celui du repas de noces, mais pas uniquement ou à tout le moins une acception quasi-christique donnée à ce terme. C'est aussi une invitation à transgresser un tabou. Ce n'est probablement pas pour rien que l'auteur insiste sur l'amour et la dévoration qui envahit jusqu'à notre vocabulaire quotidien. Ce n'est pas pour rien que Chus choisit la mort volontairement après la célébration de son mariage avec Victoire, après le banquet, comme si cet acte d'amour était l'ultime de sa vie, comme s'il n'avait vécu jusque là que pour cela et qu'il n'avait plus rien à faire ici-bas puisque la maladie le condamne à mort. L'Évangile nous rapporte les paroles du Christ pendant la Cène « Ceci est mon corps, prenez et mangez en tous », ultime repas collectif avec ses apôtres et qui précède sa mort, cérémonie reprise depuis à l'infini dans la rituel de la messe qui perpétue à la fois le message et le souvenir. Est-ce vraiment un lapsus quand l'auteur écrit « Un ange, une fulgurance. Il ne faisait que traverser la scène. Il était ailleurs »?
C'est un récit simplement écrit, sans fioriture, dans un style épuré, sobre, émouvant et facile à lire, d'une apparente légèreté, découpé en courts chapitres et qui s'accorde bien avec l'esprit de ce roman. C'est plus qu'un simple conte philosophique, c'est véritablement, à travers cette fiction, un hommage à l'amour avec aussi toute la symbolique du cœur qui permet aux malades de survivre et Chus qui est chargé de les transplanter. Au tabou du « festin » répond le serment de silence qui régnait autour de la robe de mariée qu'Adélaïde donne à Victoire malgré la malédiction qu'elle porte en elle.
Il y a un clin d'œil à Rimbaud qui lui aussi vivait dans un autre monde, qui est mort relativement jeune et amputé d'une jambe et aussi celui fait aux républicains espagnols qui pendant la Guerre Civile trouvèrent une mort héroïque et parfois sacrificielle.
En découvrant ce texte et aussi cette romancière qui porte un nom qui n'est inconnu de personne, je n'ai pas pu ne pas penser au dessinateur Reiser (mort en 1983 d'un cancer des os, comme Chus) dont elle est l'épouse et qui a, jeune lui aussi, été fauché par la mort.
Ce texte n'est pas une simple fiction. Certes, il y a l'histoire qui nous est confiée, mais pas seulement. J'ai choisi d'y voir une sorte de message d'amour à la fois douloureux et bouleversant, délivré par l'auteur à son lecteur, parce qu'un écrivain n'est pas uniquement « un raconteur d'histoires », un roman n'est pas un écrit gratuit publié pour le seul plaisir de voir son nom sur la couverture d'un livre ou pour étoffer sa bibliographie personnelle. J'ai pensé encore une fois que l'écriture est une formidable manière de faire revivre les gens qu'on a aimés, de faire perdurer leur vie en nous, de nous libérer aussi, autant qu'il est possible, de ce qui peut être la chagrin tissé par la mort. Il ne s'agit pas d'oubli mais au contraire d'un exorcisme dont chaque mot est porteur parce celui qui les trace sur le papier a cette double fonction de se libérer lui-même tout en transmettant quelque chose aux autres, en faisant perdurer un souvenir.
Je ne regrette vraiment pas d'avoir lu ce livre, pris par hasard sur les rayonnages d'une bibliothèque, à cause peut-être du beau visage de femme qui orne la couverture.
© Hervé GAUTIER – Octobre 2010.http://hervegautier.e-monsite.com
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LA MORT EN LUI - Pierre Moinot1
- Le 24/10/2010
- Dans littérature française et francophone
N°442– Août 2010
LA MORT EN LUI – Pierre Moinot1 - Éditions Gallimard.
Le récit s'ouvre sur l'évocation d'une scène de chasse aux cerfs, à l'affût, dans le froid et la nuit ou plus exactement un épisode où le chasseur qui est aussi le narrateur, Lortier, est seul dans un mirador. Tout est silence et immobilité et il fait corps avec le paysage « A cette heure où tout est possible, l'attente soulevait en moi de légers vertiges d'espoirs, mais j'étais une pierre ». Puis, il descend de sa cachette et se perd, renonce à tirer un renard et rencontre un garde qui apparemment l'attend parce qu'il a comprit qu'il s'était perdu! Cet homme qui est un solitaire parce qu'il vit dans la forêt lui parle des cerfs qui ont changé, un peu de lui qui a été victime d'un accident à l'épaule qui l'a réduit à quelqu'un qui n'est plus capable de tirer au fusil comme avant. Une sorte de courant de sympathie s'installe entre les deux hommes, mais un halo de mystère entoure le forestier. Puis survient une petite fille qu'il appelle « mademoiselle » présentée comme une « messagère » de « la grande maison » et qui est porteuse « dans un petit écrin de velours bleu » d'une unique balle, du calibre de la carabine de Lortier, « brillante et blindée d'or, comme les balles qu'on fondait autrefois pour assassiner les rois » destinée à tuer un cerf dangereux pour le voisinage. C'est donc une sorte de marché que le chasseur accepte. Il ira donc à la rencontre du cerf, le tuera mais aura le sentiment bizarre de défendre sa propre vie.
Le second récit évoque l'enfance mais aussi la nuit, le froid et la traque d'une fouine et de renards qui montre que le règne animal aussi à ses règles de mort. C'est un peu comme si la troisième nouvelle oppose la vie que porte la femme enceinte à la mort que sème l'homme sans qu'il puisse s'en empêcher et dont il se satisfait. Le quatrième récit décrit un bal mondain ou plus exactement quelque chose comme une transition, une prise de conscience d'un changement dans l'ordre des choses et contre lequel on ne peut rien. Le mari, Jérôme, fait figure de témoin un peu lointain d'une scène où Laura, sa femme, joue le rôle d'un pantin qui peu à peu se désarticule dans l'indifférence des autres danseurs plus jeunes, plus amoureux et face à cela en conçoit une solitude irrémédiable.
Au cours de cette série de nouvelles un peu surréalistes, une sorte de rêve éveillé, c'est le thème de la mort qui est analysé ici. Le chasseur la porte au bout de son arme pour le gibier et une seule balle suffit à la lui imposer facilement. Pour lui, une bête sans vie est une victoire. C'est aussi le thème de la fuite du temps et de ses ravages sur le corps, l'esprit, la faculté d'aimer, la perte définitive de choses qui ne reviendront plus mais qu'il est sage d'accepter comme une réalité. C'est un récit passionnant, plein de belles descriptions tissées dans une langue pure et un vocabulaire parfois technique mais à la fois précis et riche.
© Hervé GAUTIER – Août 2010.http://hervegautier.e-monsite.com
1Pierre Moinot (1920-2007) résistant, combattant, conseiller au cabinet d'André Malraux et créateur des premières maisons de la culture, Procureur Général près la Cour des Comptes. Il est l'auteur de nombreux romans couronnés par des prix prestigieux, mais œuvra aussi dans le domaine de l'audiovisuel. Il a été élu à l'Académie française en 1982 au fauteuil de René Clair.
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Lituma dans les Andes – Mario Vargas Llosa
- Le 22/10/2010
- Dans Littérature hispanique et ibérique
N°466 - Octobre 2010
Lituma dans les Andes – Mario Vargas Llosa*
(traduit de l'espagnol par Albert Bensoussan)
Lituma est un simple brigadier. En compagnie de son adjoint, le truculent garde civil Tomasino Carreňo, ce gradé grelotte de froid dans ce coin des Andes, lui, l'homme du littoral, mais peut-être bien aussi de trouille puisque les terroristes du Sentier Lumineux rodent et que les disparitions mystérieuses se multiplient comme celle de ce couple de touristes français qui se rendait à Cuzco en autocar ou celle de Mme d'Harcourt, cette scientifique écologiste. Ils exécutent les policiers, les cadres des mines ainsi que les étrangers et enrôlent de force les mineurs ou les « peones » dans leur milice. Les meurtres qu'ils perpétuent tiennent davantage du sacrifice humain rituel que de l'assassinat politique au nom du peuple qu'ils disent défendre. Cela procède probablement du mystère du Pérou qui est assez bien résumé par la remarque d'un personnage américain de ce roman :« C'est un pays que personne ne peut comprendre, fit Scarlatine en riant, et rien n'est plus attirant que l'indéchiffrable, pour des gens qui viennent de pays aussi clairs et transparent que le mien ».
Ces deux militaires sont contraints de cohabiter dans ce poste de police perdu dans la montagne au-dessus de Naccos. C'est une pauvre bourgade entre la « puna » de la Cordillère et la « selva » des basses terres, une ancienne ville minière où la seule distraction pour les « peones » qui construisent une route qui ne sera jamais terminée et le bar où ils se soulent avec une grande régularité. Il est tenu par un couple énigmatique et un peu louche, Dionisio, tenancier bachique et sa femme Ariana, sorcière au passé un peu flou, au présent plus que douteux aussi, à la fois sorcière et habile intrigante. Leurs prénoms à eux seuls évoquent des personnages antiques, Dionysos et Ariane dont ils sont par certains côtés la réincarnation. Ils sont les véritables maîtres de Naccos ! Ils ont ensemble une histoire compliquée que le narrateur de cette histoire rocambolesque livre peu à peu au lecteur.
Lituma devra donc devoir résoudre un de ces meurtres qui s'est produit dans sa juridiction, mais, cette fois, celui-là a été perpétré par les « peones » et non par les terroristes, sur la personne de Pedrito Tinoco, un pauvre muet, sorte d'idiot du village qui leur rendait de menus services au poste. Sa tâche ne sera pas facile parce qu'il doit enquêter sur fond de violence quotidienne, mais aussi dans la crainte des milices terroristes qui peuvent intervenir à tout instant et anéantir ces deux militaires, sans ignorer les croyances populaires héritées des Incas, les rites magiques d'un autre âge pleins de charlatanismes et de superstitions, la présence des « amarus », les « apus » esprits des montagnes qui inspirent à chacun la crainte et surtout les « pishtacos », sorte de personnages mystérieux mais apparemment bien réels qui vident ceux qu'ils rencontrent de leur substance, de leur graisse et dont les victimes finissent par mourir. Les tremblements de terre et autres catastrophes naturelles leur sont systématiquement attribué. Lituma échappera à l'une d'elles, par l'entremise probable de ces divinités, faisant de lui un homme que cette montagne accepte comme l'un des siens !
Et tout cela dans le contexte d'une histoire d'amour passionnée et un peu compliquée entre Mercedes qui fut jadis vendue comme une vulgaire marchandise et Tomasino. Après moult péripéties, elle reviendra vers lui, faisant le choix de cet homme que tout cependant éloignait d'elle. Lutima, de son côté, a avec les femmes, des relations qui tiennent du fantasmes et de l'éternelle attente, comme une recherche de la compagne idéale ! Il verra son avenir professionnel prendre un tour enfin favorable.
Ce roman un peu policier se déroule dans le décor grandiose, dépaysant et dépouillé de cette Cordillère mystérieuse et envoutante.
Ce n'est pas le premier roman de Llosa que je lis. J'avais déjà apprécié « L'éloge de la marâtre » (la Feuille Volante n° 279) qui se situe pourtant dans un tout autre registre. Comme souvent chez les écrivains sud-américains, j'ai retrouvé cet art du conteur que j'attends toujours de la part d'un romancier.
*Prix Nobel de littérature 2010].
© Hervé GAUTIER – Octobre 2010.http://hervegautier.e-monsite.com
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Lituma dans les Andes – Mario Vargas Llosa
- Le 22/10/2010
N°466 - Octobre 2010
Lituma dans les Andes – Mario Vargas Llosa*
(traduit de l'espagnol par Albert Bensoussan)
Lituma est un simple brigadier. En compagnie de son adjoint, le truculent garde civil Tomasino Carreňo, ce gradé grelotte de froid dans ce coin des Andes, lui, l'homme du littoral, mais peut-être bien aussi de trouille puisque les terroristes du Sentier Lumineux rodent et que les disparitions mystérieuses se multiplient comme celle de ce couple de touristes français qui se rendait à Cuzco en autocar ou celle de Mme d'Harcourt, cette scientifique écologiste. Ils exécutent les policiers, les cadres des mines ainsi que les étrangers et enrôlent de force les mineurs ou les « peones » dans leur milice. Les meurtres qu'ils perpétuent tiennent davantage du sacrifice humain rituel que de l'assassinat politique au nom du peuple qu'ils disent défendre. Cela procède probablement du mystère du Pérou qui est assez bien résumé par la remarque d'un personnage américain de ce roman :« C'est un pays que personne ne peut comprendre, fit Scarlatine en riant, et rien n'est plus attirant que l'indéchiffrable, pour des gens qui viennent de pays aussi clairs et transparent que le mien ».
Ces deux militaires sont contraints de cohabiter dans ce poste de police perdu dans la montagne au-dessus de Naccos. C'est une pauvre bourgade entre la « puna » de la Cordillère et la « selva » des basses terres, une ancienne ville minière où la seule distraction pour les « peones » qui construisent une route qui ne sera jamais terminée est le bar où ils se soulent avec une grande régularité. Il est tenu par un couple énigmatique et un peu louche, Dionisio, tenancier bachique et sa femme Adriana, sorcière au passé un peu flou, au présent plus que douteux aussi, à la fois sorcière et habile intrigante. Leurs prénoms à eux seuls évoquent des personnages antiques, Dionysos et Ariane dont ils sont par certains côtés la réincarnation. Ils sont les véritables maîtres de Naccos ! Ils ont ensemble une histoire compliquée que le narrateur de cette histoire rocambolesque livre peu à peu au lecteur.
Lituma devra donc devoir résoudre un de ces meurtres qui s'est produit dans sa juridiction, mais, cette fois, celui-là a été perpétré par les « peones » et non par les terroristes, sur la personne de Pedrito Tinoco, un pauvre muet, sorte d'idiot du village qui leur rendait de menus services au poste. Sa tâche ne sera pas facile parce qu'il doit enquêter sur fond de violence quotidienne, mais aussi dans la crainte des milices terroristes qui peuvent intervenir à tout instant et anéantir ces deux militaires, sans ignorer les croyances populaires héritées des Incas, les rites magiques d'un autre âge pleins de charlatanismes et de superstitions, la présence des « amarus », les « apus » esprits des montagnes qui inspirent à chacun la crainte et surtout les « pishtacos », sorte de personnages mystérieux mais apparemment bien réels qui vident ceux qu'ils rencontrent de leur substance, de leur graisse et dont les victimes finissent par mourir. Les tremblements de terre et autres catastrophes naturelles leur sont systématiquement attribué. Lituma échappera à l'une d'elles, par l'entremise probable de ces divinités, faisant de lui un homme que cette montagne accepte comme l'un des siens !
Et tout cela dans le contexte d'une histoire d'amour passionnée et un peu compliquée entre Mercedes qui fut jadis vendue comme une vulgaire marchandise et Tomasino. Après moult péripéties, elle reviendra vers lui, faisant le choix de cet homme que tout cependant éloignait d'elle. Lutima, de son côté, a avec les femmes, des relations qui tiennent du fantasmes et de l'éternelle attente, comme une recherche de la compagne idéale ! Il verra son avenir professionnel prendre un tour enfin favorable/
Ce roman un peu policier se déroule dans le décor grandiose, dépaysant et dépouillé de cette Cordillère mystérieuse et envoutante.
Ce n'est pas le premier roman de Llosa que je lis. J'avais déjà apprécié « L'éloge de la marâtre » (la Feuille Volante n° 279) qui se situe pourtant dans un tout autre registre. Comme souvent chez les écrivains sud-américains, j'ai retrouvé cet art du conteur que j'attends toujours de la part d'un romancier.
*Prix Nobel de littérature 2010].
© Hervé GAUTIER – Octobre 2010.http://hervegautier.e-monsite.com
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L'ELOGE DE LA MARATRE – Mario VARGAS LLOSA
- Le 20/10/2010
- Dans Littérature hispanique et ibérique
N°279 – Août 2007
L'ELOGE DE LA MARATRE – Mario VARGAS LLOSA - Gallimard Editeur.
Loin du registre qui a fait sa notoriété, l'auteur explore un univers familial particulier, celui, vu à la fois avec les yeux d'adultes et ceux d'un enfant, d'une femme, non seulement épouse mais aussi maîtresse, en ce qu'elle est la complice active des jeux de l'amour, mais surtout la belle-mère. Cette dernière emprunte son lien de parenté au mariage, c'est à dire qu'elle apparaît un peu par hasard dans la vie de gens qui n'ont rien fait pour la connaître. Elle est souvent l'intruse, le mauvais côté de l'image de la femme. Ici, il s'agit de la marâtre, terme un peu péjoratif qui désigne la deuxième femme du père, souvent plus jeune que lui, à la suite de cette détestable habitude qu'ont les hommes d'épouser, surtout en secondes noces, des femmes-enfants! Ils puisent en elles leur vitalité retrouvée, la volonté de combattre les affres de la vieillesse qui vient et parfois l'échec de leur premier mariage. Elle est porteuse de symboles mais aussi de promesses qu'elle ne doit pas décevoir. Pour l'enfant, dit « du premier lit »elle remplace la mère disparue ou partie, sans pour autant prendre sa place, bien au contraire. Il l'accueille souvent mal et s'engage entre eux un combat fait de subtils attaques ou d'affrontements violents peut-être parce que le complexe d'œdipe s'habille ici d'autres apparences, que chacun marque son territoire et tient à ses prérogatives parfois durement acquises...
Mais le titre nous indique qu'il s'agit d'un éloge et donc que vont être battues en brèche les idées reçues que le sujet génère. Il s'agit d'une mise en perspective d'un trio, le père, Don Rigoberto, jouisseur-esthète et fort amoureux de Lucrecia, sa deuxième épouse, marâtre de son fils Alfonso. On pourrait croire qu'il va s'agir du théâtre d'une lutte entre ces trois personnages. D'ailleurs, l'auteur sollicite à la fois la culture et l'attention de son lecteur, par l'évocation qu'il fait de tableaux aussi différents que ceux de Jacob Jordeans, du Titien, de Fra Angélico ou de Fernando de Szyszlo. Les époques et les écoles s'y mélangent, comme le figuratif et l'abstrait. Vargas Llossa y livre sa lecture de ces œuvres où se retrouve toujours un trio, et, en filigranes, une histoire d'amour. Cet amour est à la fois chaste et jouisseur, emprunt de retenue ou de licence, humain et divin. Le corps de la femme y est alternativement montré et caché, mais aussi joliment évoqué avec des mots choisis. Un troisième personnage vient souvent s'immiscer dans le tableau, soit qu'il y est déjà et parle, soit qu'il en est le commentateur extérieur qui, à la manière du chœur antique traduit pour le lecteur-témoin les pensées de la femme ou se charge de débroussailler le subtils écheveau de ses désirs secrets oscillant entre lubricité et vertu parce qu' ainsi va la vie et que le plaisir procède de ces deux facettes.
En même temps, la femme, prétexte aux désirs masculins est présentée alternativement comme objet mais aussi comme sujet de l'action amoureuse, à la fois passive et active. L'auteur nous rappelle, à travers ces fables écrotico-esthétiques, en réalité de longs poèmes, que l'amour n'est pas un acte bestial, voué à la seule procréation ou a l'assouvissement d'instincts animaux, la démarche, et ce qu'il en résulte est au contraire toute en nuances, faite de prolégomènes et de soins des apparences sans lesquels la séduction spontanée paraît impossible. En filigrane, je souhaite voir l'image de la mort, pendant de celle de l'amour et qui en est parfois la conséquence comme l'est paradoxalement la vie avec tous les fantasmes inhérents aux relations ambiguës hommes-femmes, mais aussi enfants-adultes.
Je choisis de voir dans ce texte, non un éloge comme l'indique le titre mais une vengeance subtilement accomplie du beau-fils qui amène habillement sa marâtre à se compromettre et grâce à un écrit anodin, sorte de mise en abyme du livre de Vargas Llosa, à dénoncer l'adultère, à amener son père à se séparer de cette épouse infidèle ainsi démasquée, à le forcer peut-être à rester fidèle à son ancienne épouse, même si, pour cela, il doit perdre sa joie de vivre retrouvée et pénéter de plain-pied dans la mort. C'est probablement une manière de retrouver son père et peut-être aussi de le détruire, tant les relations entre les humains sont complexes, faites d'amour et de haine, de luttes et d'apaisements, de sincérité et de mensonge.
© Hervé GAUTIER - Août 2007.
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Lily et Braine – Christian Gailly
- Le 20/10/2010
- Dans littérature française et francophone
N°465 - Octobre 2010
Lily et Braine – Christian Gailly. Éditions du Minuit;
Le quai d'une gare de campagne, en France, et comme toujours des gens qui arrivent, d'autres qui partent, d'autres encore qui attendent ou qui accompagnent...
Louis est venue avec sa mère, Lily et avec sa chienne Lucie pour attendre Braine, son père qui revient d'un séjour en hôpital militaire après une longue campagne. Le lecteur supposera, mais bien plus tard, qu'il a été GI au Viet-Nam. Il a été gravement commotionné et après un coma prolongé ne reconnaît pas son fils. Seule la chienne lui fait fête... Les voies traversées, la gare quittée, on arrive en ville puis c'est le ciel, le soleil, la vitesse de la voiture qui le ramène chez lui et que conduit sa femme. Le voyage se fait en silence simplement parce que Braine ne parle plus depuis qu'il a participé aux combats. Il est maigre et affaibli, mais qu'importe, il est vivant et son beau-père, important concessionnaire automobile, lui a réservé une place dans son garage et un bel avenir pour lui et sa famille mais Lily ne le lui a pas encore dit.
Puis les choses se précipitent. Braine rencontre par hasard Rose Braxton, une américaine jolie et énigmatique qui a racheté la boite de nuit de la ville et souhaite, parce qu'elle le connaît sans qu'on sache très bien comment, qu'il y reprenne son ancien métier de musicien. Lui ne se souvient pas d'elle, à cause de son coma sans doute? Pour cela elle reconstitue, avec l'aide d'Orlando, un individu un peu louche, l'ancienne formation de Jazz de Braine. Ce sont trois autres musiciens que la vie a séparés et qui finissent par se retrouver. Bizarrement son beau-père qui pourtant avait d'autres projets pour son gendre, soutient ce projet, allant même jusqu'à le financer.
Le lecteur est le témoin de l'ancien parcours de Braine autant que de sa nouvelle vie avec Lily, sa femme qui est à nouveau enceinte. Cette dernière avait caché le bugle dont il jouait avant qu'il ne parte pour la guerre, mais on ne sait guère pourquoi. On sent aussi que Lily, pourtant amoureuse de son mari, sera mise à l'écart de cette nouvelle existence sans doute parce que celui-ci est un homme séduisant et que les femmes recherchent sa compagnie... On imagine aussi que c'est par son charme qu'il a su conquérir Lily mais on a du mal à imaginer qu'il a préféré la guerre à cette femme jolie et amoureuse, à cet enfant qui maintenant à trois ans et qu'il n'a peut-être pas vu naître, à cette vie établie et rangée!
L'histoire se déroule jusqu'à la fin, avec de petits rebondissements qui n'apportent rien de marquant à l'intrigue et se termine d'une manière étonnante et inattendue.
Cela part doucement au début, c'est même un peu mou, dans la forme comme dans le fond et j'ai eu du mal à me passionner pour cette histoire. Elle est racontée par un narrateur, ce qui lui confère une distance par rapport aux personnages. Il est un peu le témoin privilégie de ce parcours cahoteux de Braine, de son retour à la vie à travers le jazz... Le style est haché, sans recherche, pas vraiment agréable à lire, avec parfois des digressions bizarres.
Tout est sans doute partie du cliché d'un marine américain prostré après une attaque, se tenant au canon de son fusil... Que l'auteur se le soit approprié pour en faire une œuvre de création est sans doute une bonne chose, qu'il choisisse de tisser un univers où le jazz est la toile de fond, soit ! Mais l'histoire dans tout cela... ?
Elle m'a parue décevante et même peu crédible et il m'a fallu de la persévérance pour atteindre la fin.
© Hervé GAUTIER – Octobre 2010.http://hervegautier.e-monsite.com
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Je l'aimais – Anna Gavalda.
- Le 13/10/2010
- Dans littérature française et francophone
N°464 - Octobre 2010
Je l'aimais – Anna Gavalda.
Une histoire d'amour banale qui commence bien mais qui finit mal, par la fuite du mari Adrien, mais une fuite sans retour simplement parce qu'il n'aime plus sa femme Chloé, qu'il en aime une autre...
Cette épouse avec ses deux filles, Marion et Lucie, se retrouve chez son beau-père, Pierre, tout aussi malheureux qu'elle de ce qui arrive. Il fait ce qu'il peut pour la consoler, pour amuser ses petites-filles mais on sent bien que le cœur n'y est pas? C'est vrai qu'il a toujours soutenu son fils et qu'il continue de le faire, parfois avec humour, parfois avec un certain détachement un peu feint, seulement pour sauver les apparences. Elle qui ne s'est jamais sentie très proche de cet homme n'oppose à cette situation que des larmes, se sent seule, « larguée »... Elle va devenir rapidement mauvaise, laide parce que c'est là une réaction quasi normale face à ce qui lui arrive. Dans cette maison étrangère elle est en transit et dehors il fait froid (l'été c'eût été sûrement un peu différent). Elle se dit qu'elle sort du piège du mariage (« Le piège c'est de penser qu'on a le droit d'être heureux ») et s'en veut de s'être laisser griser par tout ce qu'il a représenté pour elle et qui maintenant s'est effondré.
La vie s'organise donc sans Adrien et Chloé, la narratrice, sent que tout peu à peu lui échappe et devient agressive face à ce beau-père désemparé (« J'étais la femme de ce garçon, vous savez, la femme, ce truc pratique qu'on emmène partout et qui sourit quand on l'embrasse ») et qui pourtant n'accable pas son fils.
C'est que, profitant de cette cohabitation avec sa belle-fille, il va tenter quelque chose dans sa direction, lui avouer qu'il n'a pas été « le type bien » qu'il aurait voulu être ce qu'il paraissait sans doute. Toute sa vie il a été un patron tyrannique, un père absent, un époux en pointillés... Maintenant il se sent vieux et pense peut-être déjà à la mort! Cela ne semble pas fonctionner au début et Choé reste sur la défensive (« Je suis vieille. Je suis toute cabossée. Je sens que je vais devenir méfiante. Je vais regarder ma vie à travers un judas. Je n'ouvrirai pas la porte ») Puis, Pierre va souhaiter partager avec elle un secret qu'il gardé depuis tant d'années, timidement au début (« Toute ma vie est comme un poing serré »), plus plus précisément ensuite (« On parle toujours du chagrin de ceux qui restent mais as-tu déjà songé à celui de ceux qui partent »). Il finit par lui avouer « je suis tombé amoureux comme on attrape une maladie , sans le vouloir, sans y croire , contre mon gré et sans pouvoir m'en défendre... et puis je l'ai perdue ». Rien là d'étonnant dans cette histoire, rien de bien original en somme mais il précise que bien qu'amoureux fou de cette Mathilde qui avait fait irruption dans sa vie, il a été lâche devant l'amour, refusant d'être heureux avec celle qu'il croit être la femme de sa vie, sans trop savoir si c'est à cause de son épouse, de ses enfants... Il la laisse partir pour une autre vie sans lui. Qu'en eut-il été s'il avait fait un autre choix? Les choses eussent-elles été différentes? L'usure du couple ne serait-elle pas manifesté avec son cortège de regrets et de remords? Autant de questions qui restent en suspens pour cet homme qui a préféré le confort d'un foyer au grand frisson des amours interdites...
C'est un peu comme si ce père voulait racheter par son témoignage la fuite de son fils, l'expliquer peut-être, lui dire qu'Adrien avait été courageux là où lui avait été lâche... Mais cela ne fonctionne pas (on s'en serait douté ), Chloé reste avec son chagrin, la certitude d 'avoir été abandonnée pour une autre (« Être soi-même, ça veut dire planter sa femme et ses gosses ?») pour finalement éclater et refuser cette main gauchement tendue (« Partez maintenant. Laissez-moi. Je n'en peux plus de vos bons sentiments... Vous me gavez monsieur l'Ecorché Vif »).
J'avoue que j'avais mal commencé avec Anna Gavalda (la feuille volante n° 463).
Une histoire d'amour est toujours unique et l'écrivain par son style est un médiateur d'exception pour nous la faire partager. Cette fois j'ai goûté la couleur et même la douleur des mots. C'est à la fois simple et juste, colle parfaitement dans son dénuement à la situation.
Je ne regrette cependant pas d'avoir persisté dans la lecture de cet auteur.
© Hervé GAUTIER – Octobre 2010.http://hervegautier.e-monsite.com