la feuille volante

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  • Je voudrais que quelqu'un m'attende quelque part – Anna Gavalda.

     

    N°463 - Octobre 2010

    Je voudrais que quelqu'un m'attende quelque part – Anna Gavalda.

    Pour moi, cet auteur n'était qu'un nom et je n'avais rien lu d'elle. La nouvelle est un genre qui me plait bien et le titre a quelque chose de d'attirant, à la fois plein d'espoir et d'amour déçu, bref du quotidien, de l'humain, un livre qui parle sans prétention de chacun d'entre nous avec ses aspirations et ses échecs.

     

    Les douze nouvelles se succèdent et se déclinent sur le thème de l'amour déçu, contrarié ou hésitant. La première, une scène de drague ordinaire mais à St Germain des Prés quand même! Les autres sont de la même veine, celui qui attend, sinon le grand amour, à tout le moins la bonne fortune et un bon moment à passer. Pourquoi pas? Les autres ont ce petit côté déprimant de celui qui attend quelque chose ou quelqu'un et qui est frustré parce qu'il n'a pas de chance ou pas assez de culot? Il y a aussi cette histoire de viol qui tourne mal ou d'envie d'enfant insatisfaite, ces histoires ordinaires qui ne le sont pas forcément...On peut lire aussi cette solitude qui irrigue tellement nos sociétés pourtant pleines de médiatisation, qui fait en tout cas partie intégrante et définitive de la condition humaine... et le mal de vivre qu'elle sous-tend. L'opposition entre deux frères, même pour la « possession » d'une fille, l'usure du couple qui entraine le silence, l'indifférence ou la haine, le temps qui passe, la maladie, les regrets et les remords, les fantasmes tissés par les hommes à propos des femmes (les seins en sont souvent l'objet sous la plume de l'auteur), cela existe aussi et personnellement je trouve cela plutôt bien. Toutes ces choses appartiennent à la vraie vie. Après tout les thèmes préférés de la littérature sont toujours la vie, l'amour, la mort et on n'en veut pas à l'écrivain de les décliner à l'infini. Jusque là rien à dire, le fond me paraît plutôt bien traité par l'exemple et le lecteur aime se retrouver dans les préoccupation des personnages...

     

    J'avoue que j'ai quand même été un peu déçu par le style. Je m'attendais à mieux. Ce n'est pas mal écrit mais pas bien non plus. La manière de s'exprimer est celle de tous les jours à l'aune des aventures qui y sont racontées et qui appartiennent, elles aussi, au quotidien.

     

    Cela dit, qu'attend-on d'un écrivain, qu'il nous fasse rêver avec des histoires qui n'arrivent qu'aux autres ou qu'il nous parle de notre vécu? Souhaite-t-on qu'il contrebalance le factuel par l'imaginaire? Lui demande-t-on un dépaysement bien venu où qu'il évoque pour nous un train-train déprimant que nous souhaitons fuir précisément par la lecture d'un roman qui tisse pour nous la trame d'un rêve? Souhaite-t-on qu'il nous invite à réfléchir où qu'il nous endorme avec des histoires de midinettes? Qu'il le fasse dans un style populaire, brut et sans recherche où qu'il y mette des formes même si cela passe pour un exercice de style intellectuel qu'on a parfois du mal à comprendre? Souhaite-t-on trouver dans les livres que nous lisons notre langage ou l'usage correct de notre langue? L' écrivain doit-il prendre en compte l'évolution de la langue, l'employer à son tour comme le commun des mortels, comme Racan s'inspirait du langage des « crocheteurs du port aux foins » ou l'exercer dans un classicisme parfois désuet?

     

    C'est à chacun de voir, comme dit le comique. Cela dit, on peut violer la langue à condition de lui faire de beaux enfants. Je ne suis pas sûr que cela soit le cas ici. Pour moi qui ne suis qu'un simple lecteur sans aucune prétention je goûte peu ce style brut et ce que je demande à un écrivain c'est de servir correctement notre belle langue française par un usage fidèle et si possible poétique. Là, je ne l'ai guère rencontré et je suis resté un peu sur ma faim, surtout que le nom de l'auteur, sa renommée me laissaient espérer autre chose.

     

    Mais cela doit probablement tenir à moi!

     

     

     

    © Hervé GAUTIER – Octobre 2010.http://hervegautier.e-monsite.com

     

  • Cinq heures avec Mario – Miguel Delibes

     

    N°462 - Octobre 2010

    Cinq heures avec Mario – Miguel Delibes – Éditions de la découvertes.

    Mario Diez Collado, petit intellectuel de province et fervent humaniste, opposant au franquisme, intègre et désintéressé, vient de succomber à un infarctus à l'age de 49 ans. Carmen, sa veuve, procède à sa toilette funéraire, le veille, fait face à la traditionnelle mais douloureuse cérémonie des condoléances. A cette occasion incontournable, elle entend tous les truismes qu'on exprime d'ordinaire en pareilles circonstances. C'est un salmigondis d'hypocrisies, de regrets sincères, entre voyeurisme, désir de consolation, volonté de paraître fort et envie de se laisser aller. Une véritable épreuve!

     

    Quand tout ceci est terminé, Carmen s'installe aux côtés de Mario, en compagnie d'un exemplaire de sa Bible dont il a souligné certains passages et entreprend de régler ses comptes avec lui. Dès lors, tout ce qu'elle ne lui a pas dit de son vivant revient, entre refus d'acheter une voiture et écriture cachée de poèmes qui lui étaient destinés, son parcours un peu difficile d'écrivain incompris, son refus de s'installer confortablement dans une vie bourgeoise... Tout y passe et à travers les reproches que lui adresse, à la première personne, cette femme profondément catholique et à la mentalité de petit bourgeois, le lecteur découvre son véritable portait. C'est une dévote, engluée dans les valeurs de l'Espagne traditionnelle, puritaine et rigide, frustrée d'avoir été toute sa vie cantonnée aux tâches familiales et d'avoir dû vivre dans l'ombre de son mari. De même, à travers ses propos pleins de rancœurs et parfois de fantasmes, entre amour et mépris, apparaît la véritable figure de son époux, petit professeur idéaliste, dénué d'ambition mais épris de justice.

     

    A travers les propos acerbes et parfois mesquins de la jeune veuve on devine le gouffre qui séparaient les deux époux qui ne se ressemblaient pas. On sent que ses aveux couvaient depuis si longtemps qu'ils ne pouvaient pas ne pas être exprimés avant qu'on ne l'ensevelisse et ce d'autant qu'ils sont exprimés avec la Bible pour témoin. Il fallait qu'il soit présent physiquement pour qu'elle lui exprime une dernière fois tout ce qu'elle avait sur le cœur, tout ce que sa vie avait creusé en elle de désillusions et de remords dont il était, bien entendu, responsable. Au cours de cette nuit qui pour Mario annonce celle de l'ensevelissement, elle sent venir vers elle la solitude et le désespoir du veuvage qu'un traditionalisme exacerbé empêchera une nouvelle union avec un autre homme. Elle chérit peut-être encore cet époux mort, mais pendant les quelques heures de cette nuit qui précédera les obsèques elle refait à l'envers le parcours de ce couple dont la vie était vouée à l'échec mais un échec accepté, avec, malgré les apparences sa solitude, ses incompréhensions, les refuges de chacun pour échapper au quotidien. Peut-on dire que ce long monologue devant un mort est apaisant? Peut-être?

     

    Alors, portait d'une société espagnole engluée dans le franquisme, peut-être, celui d'une facette de la condition humaine sans doute aussi, et assurément la remise en cause de cette idée reçue que le mariage réunit deux êtres faits l'un pour l'autre. Ce livre écrit en 1966 est plein du traumatisme de la Guerre Civile qui déchira le pays et de la dictature qui suivit autant que que le désamour qui présida à la vie de ces deux êtres que tout opposait et pour lequel le divorce et l'adultère étaient impossible. C'est une sorte de roman d'amour à l'envers à travers ce monologue caricatural, une tentative de dépasser par l'écriture les dérives d'une société figée dans le conservatisme et l'immobilisme.

      

     

    © Hervé GAUTIER – Octobre 2010.http://hervegautier.e-monsite.com

     

  • Contes carnivores – Bernard Quiriny

     

    N°461 - Octobre 2010

    Contes carnivores – Bernard Quiriny – Le Seuil.

    L'architecture d'un recueil de nouvelles n'est pas chose facile. L'auteur est parfois tenté d'y mettre, sous un titre censé être révélateur, une somme de textes que lui seul considère comme y ayant leur place alors que le lecteur est en droit d'attendre de sa lecture une certaine unité tout au long de l'ouvrage.

     

    Qu'en est-il de ces « contes carnivores »? Ici, nous sommes dans le domaine du fantastique et ces 14 nouvelles aussi surréalistes que labyrinthiques, transportent le lecteur dans un ailleurs bien peu familier. On songe forcément à Edgar Poe, à Borges, mais ces parentés peuvent être artificielles. Jugez plutôt : une femme qui se laisse boire par son amant telle une orange, la vie d'un homme que compliquent les miroirs où se reflètent constamment le visages de ses nombreuses maîtresses, un prélat argentin dont le corps se dédouble, un peuple d'Amazonie dont le langage est incompréhensible par le commun des mortels ou une confrérie d'illuminés qui se veulent intellectuels et qui s'enthousiasment jusqu'à l'excès pour ... les marées noires, Je ne parle pas de ces tentatives musicales dont on a du mal à distinguer si elles sont géniales ou l'expression d'une imposture charlatanesque!

     

    On ne fait pas la lecture de nouvelles comme on lit un roman. L'histoire qui y est racontée est brève, parfois tronquée et décevante dans sa chute... Le parti-pris de l'auteur est ici bien marqué, il précipite son lecteur dans une autre dimension, dans un autre monde où tous les repères de celui qu'il vient de quitter momentanément n'existent plus. Il met l'accent sur l'absurde de la vie, met en perspective le quotidien avec une vision déjantée, irréelle, irrationnelle mais quand même attirante. Les gestes et les postures des personnages, les épisodes de leur vie aussi vont à l'encontre de la raison et piétinent la logique.

     

    Je voudrais m'arrêter aussi sur les personnages, pas seulement sur le narrateur qui apparaît tantôt comme un lamaneur, tantôt comme un critique musicale mais surtout ce Pierre Gould qui surgit d'une manière inattendue dans différentes nouvelles. Personnage énigmatique dont l'auteur nous dit qu'il est un chercheur belge, mais est-ce un double, un hétéronyme, un personnage voyageur qui apparaît et disparaît au gré de l'inspiration ou de la fantaisie de l'auteur?

     

    Ce livre est le premier que je lis de Bernard Quiriny, je ne peux donc réponse à cette question mais je note qu'il s'agit d'une démarche que j'affectionne particulièrement dans l'écriture de la fiction qui est la rencontre « réelle » de l'auteur avec l'un de ses personnages et des surprises qui en découlent. C'est à la fois mettre l'accent sur le côté fictif d'un récit mais aussi pointer du doigt le côté aberrant de de la vie, son aspect parfois irréel.

     

    Je l'ai déjà dit dans cette chronique, la préface fait aussi partie de l'œuvre, même si elle est le fait d'un autre, il convient de la lire attentivement, elle introduit le roman, l'éclaire parfois. Ici, cet Enrique Vilas-Matas, pourtant authentique écrivain espagnol mais dont je ne suis pas bien sûr qu'il n'ai pas quelque parenté avec Quiriny, tient des propos intéressants avec son projet de rédaction d' un « catalogue d'absents » et peut-être plus encore avec son projet d'écrire une « histoire générale du vide ». C'est bien cette impression que je ressens à la lecture de ces nouvelles, cette vacuité que pour moi et à chaque fois tisse le fantastique. C'est d'autant plus intéressant que le préfacier espagnol confesse son angoisse de devoir écrire un texte sur le vide, qu'il ne peut imaginer cette histoire si courte qu'avant même de la débuter, elle était déjà terminée! Il confie sa paresse pour justifier cette absence d'écriture mais à mes yeux c'est d'une impossibilité définitive dont il s'agit puisque cette histoire serait elle-même un vide!

    Je vois dans ce court chapitre une illustration pertinente de ce recueil de nouvelles.

     

     

    © Hervé GAUTIER – Octobre 2010.http://hervegautier.e-monsite.com

  • Le contraire de un – Erri de Luca

     

    N°460 - Octobre 2010

    Le contraire de un – Erri de Luca – Gallimard.

    Le titre de ce recueil de nouvelles est à la fois énigmatique et évident ainsi que le note la 4° de couverture « Deux n'est pas le double de un, de sa solitude. ».

    Un recueil comporte toujours une unité que recherche inconsciemment le lecteur. Ici, il présente deux parties et singulièrement c'est la deuxième, intitulée « Les coups des sens » et qui est la reprise d'un recueil publié quelques années plus tôt, où se justifie le plus ce titre. Ces courts textes qui évoquent effectivement les cinq sens sont, selon l'auteur, destinés à défaire «  le temps de quelques pages le nœud lâche et le nœud serré des récits sur l'aventure du deux, le contraire de un ». Ils se réfèrent principalement à des souvenirs de son enfance napolitaine, solitaire sans doute. Il confesse «  Je suis d'un siècle et d'une mer mineurs. Je suis né en leur milieu, à Naples en 1950 ». Plus loin de Luca confie à son lecteur «  Il a bien dû exister pour moi une heure où j'ai connu de quoi était fait l'envers des solitudes, le contraire de un » ou bien encore «  nous sommes deux, le contraire de un et de sa solitude suffisante ». Le ton est donc donné.

     

    Le recueil s'ouvre sur un poème à Mamm'Emilia (sa mère?). Il se poursuit par des textes où il est possible de lire la trace de son expérience militante, entre charges de police, gaz lacrymogènes et manifestations révolutionnaires, mais rapidement cette impression se dissipe et laisse place à une vision du monde différente, plus intime bien que fugace, comme en filigranes : « La jeune fille à la jupe bleue s'éloigna ce jour-là et qui sait qui a mérité de l'avoir entre ses bras ». Vient un autre texte, celui qui met en scène une femme qui attend son assassin sans le connaître qui aspire à la mort mais rejoint la vie grâce à une rencontre de hasard. Les femmes (ou les jeunes filles) comptent beaucoup dans l'œuvre de de Luca, elles accompagnent souvent un parcours intime d'adolescent puis plus tard d'adulte, parce qu'elles sont l'objet de fantasmes, soit parce qu'il en tombe amoureux et qu'elles font un petit bout de chemin avec lui, soit parce qu'elles sont une sorte d'ombre dans sa vie qu'elles ne font que traverser. Que se soit durablement ou non, elles suspendent pour lui le temps et font échec à sa solitude, sont effectivement le contraire de un.

     

    Ce sont des impressions d'enfance et d'adolescence napolitaines, pas vraiment tristes mais empruntes d'une certaine mélancolie. Les phobies ne sont pas absentes non plus (la mort, le noir, l'enfermement, l'étouffement, la peur de l'avenir...) qui sont des variantes de la solitude. Cette impression est prégnante tout au long de ces nouvelles et même lorsque qu'une équipe se forme, il revient toujours à ce concept de l'unique (« la moindre cordée de deux, même si elle s'entend bien, en a toujours un qui encaisse moins bien la retraite, qui voudrait risquer un peu plus » ). Plus tard, c'est sans doute en réaction contre cette enfance solitaire qu'il s'engagera dans des actions collective où l'individu certes agit conformément à un idéal individuel, mais le fait à l'intérieur d'un groupe.

     

    Je ne peux passer sous silence la poésie qui s'attache à l'étrange attraction des mots (« J'observais plutôt la querelle des couleurs sur le marché de la palette qui avait un trou pour le pouce et le sien trempait dans la sauce de l'arc en ciel »).

     

    l'hypothétique lecteur de cette chronique se sera sans doute rendu compte de l'intérêt que je porte à l'œuvre d'Erri de Luca non seulement par la qualité de son écriture simple et authentique (qu'une traduction fidèle ne trahit pas) mais aussi à cause de son engagement politique, militant et humanitaire sans concession.

     

    Chacun de ses livres est en tout cas pour moi un bon moment de lecture.

     

     

     

    © Hervé GAUTIER – Octobre 2010.http://hervegautier.e-monsite.com

  • Quelque chose en lui de Bartleby- Philippe Delerm

     

    N°459 - Octobre 2010

    Quelque chose en lui de Bartleby – Philippe Delerm – Mercure de France.

    Le titre de ce roman évoque une chanson connue, mais qu'en est-il, et d'abord qui est ce Bartleby et qui se cache derrière ce « lui »?

     

    Selon l'auteur, Bartleby est le nom d'une nouvelle d'Herman Melville (l'auteur de Moby Dick), c'est aussi le nom du personnage principal, simple employé aux écritures de Wall Street qui tout d'abord se montre discipliné, travailleur, lisse, solitaire mais qui, avec le temps, s'oppose à son patron en refusant de faire certains travaux en déclarant systématiquement « Je ne préférerais pas ». Peu à peu il cesse tout travail, s'installe définitivement dans son bureau où il finit par habiter et refuse même son licenciement par son patron!

     

    « Lui », c'est Arnold Spitzweg, c'est le type même de l'anti-héros, simple employé de « La Poste », modeste, casanier, célibataire, solitaire, malgré une brève aventure avec une de ses collègues, demeurant dans deux pièces 226 rue Marcadet à Paris et cela dure depuis 20 ans, depuis qu'il a quitté son Alsace natale! Malgré son travail, il est imperméable à l'informatique, normal, il n'est pas né avec! A force d'être moqué par ses collègues, il va se mettre à tenir un blog, nom bizarre, « espèce de borborygme scandinave, moitié blizzard moitié grog », une sorte de journal intime qui ne l'est plus guère puisque confié à Internet. Il y confesse son envie de silence, de solitude, ses goûts simples pour la glace au café, le cigarillo où le plaisir de flâner dans Paris, surtout l'été, c'est à dire l'inverse de ce qui est la modernité, l'hyperactivité...

     

    Tout cela est bel et bon, mais Bartleby la-dedans? Certes Arnold lui ressemble un peu et chacun d'eux marque sa différence à sa manière, pourtant notre postier reste un fonctionnaire modèle, respectueux de sa hiérarchie et de son travail.

    Pour lui, ce blog sera son originalité, il y parle surtout de son quotidien, de la solitude sans qu'on sache très bien s'il la recherche ou s'il la subit [« Au Luxembourg où naissent vite les conversations sur le sens de l'existence, (il) évite les bancs... Il se choisit un fauteuil vert pâle, à défaut une chaise. Il se redit cette phrase de Léautaud qui le ravit « ce que j'ai dans la tête me suffit »]. Pour que les choses soient bien claires il baptise sa chronique du nom d' « antiaction. com ».

     

    Le plus étonnant c'est qu'on finit par parler de lui à la radio et que, chose étrange sans doute, on goûte son écriture au point qu'on songe pour lui à une édition! Ainsi Arnold qui ne voulait pas entendre parler de l'informatique qui souhaitait surtout rester anonyme devient sujet de conversation, surtout de la part des femmes, reçoit des e-mails auxquels il ne répond jamais, découvre qu'il aime être aimé et être connu![« Il a là-dessous une angoisse métaphysique. Un besoin d'exister qui ne repose sur rien. Çà, c'est vraiment notre époque. Çà m'horripile évidemment. Mais bizarrement ça me concerne »]. Il sort tellement de l'anonymat que son amour de jeunesse qu'il n'avait cependant pas oublié se manifeste à nouveau grâce à la toile.

    Que fera-t-il? Sortir de sa condition de quidam et devenir quelqu'un d'autre est-il si tentant? L'exergue qui, comme la préface fait partie d'un récit et que bien entendu il faut lire, nous avertissait déjà « Il n'y a pas de grandes vies, il n'y a pas de petites vies » Alors!

     

    J'arrête là pour ne pas déflorer ce roman, présenté en courts chapitres et décliné dans une belle écriture, agréable à lire et avec parfois des accents poétiques, comme toujours chez Delerm. Le décor parisien procure un dépaysement bien venu, loin de l'agitation quotidienne du métro et des affaires médiatiques surtout quand l'auteur y met une touche bucolique.

     

    Cela dit, on peut se poser moult questions. Quelle est la valeur de l'écriture et pourquoi la pratique-t-on? Est-elle un réel besoin et quelle est sa véritable raisonnance? Peut-on vouloir rester réellement anonyme en confiant ses états d'âme à Internet?Quid de la notoriété? Malgré tout, nous sommes dans une société de plus en plus indifférente aux autres mais où la réussite individuelle prime. Être différent est-il aujourd'hui bien reçu dans un monde en perpétuel mouvement, en quête d'uniformisation?... Internet a quelque chose de fascinant et de mystérieux, de dangereux aussi...

    Beaucoup peuvent se retrouver dans ce personnage du blogueur sur qui se braquent un temps les projecteurs de la renommée pour l'abandonner ensuite...

     

    J'ai bien aimé ce roman dans la lignée de ce que j'avais déjà lu de cet auteur.

     

     

     

     

    © Hervé GAUTIER – Octobre 2010.http://hervegautier.e-monsite.com

     

  • Des hommes et des dieux ; Un film de Xavier Beauvais

     

     

    N°458 - Septembre 2010

    Des hommes et des dieux – Un film de Xavier Beauvais – Prix du Jury au 63°Festival de Cannes

    Il est des films dont la projection laisse le spectateur sans voix.

    Ce film est de ceux-là et l'impression première que j'ai eue, la lumière revenue, fut le silence, l'immobilité des gens, leurs larmes secrètes peut-être? On pouvait y lire à la fois l'horreur pour cette mort atroce pourtant tout juste évoquée, l'admiration pour l'abnégation de ces hommes et pour leur sacrifice consenti, la révolte contre la violence, la fascination pour le courage d'aller au-devant d'une mort certaine et acceptée, la fin d'une mission terrestre, le commencement d'une autre vie... D'évidence, ce genre d'exemple ne laisse pas indifférent!

     

    Au-delà des événements que tout le monde a encore en mémoire [ Une communauté de huit moines trappistes qui vit en harmonie depuis longtemps à Tibhérine au Maghreb algérien en contact avec la population arabe à qui elle vient en aide, sa prise en otage en 1996 puis son assassinat dans un rituel inconnu et barbare – on ne retrouvera que leurs têtes mais pas leurs corps] mais qui reste encore aujourd'hui un mystère, il y a ce film. Même s'il est librement inspiré de faits réels, il nous rappelle encore une fois que chaque homme est mortel, même si dans nos civilisations occidentales cette évidence est encore taboue. Il parle aussi de cette propension qu'ont les hommes à s'entretuer avec pour cela l'excuse de la religion comme le rappelle cette pensée de Pascal opportunément citée, mais aussi de l'acceptation de cette mort que l'on sent rôder, sous la forme de groupes armés islamiques incontrôlés.

     

    Dès lors se pose, pour les moines, le problème de l'abandon de cette population arabe aux exactions des islamistes ou le maintien de leur présence au monastère quoiqu'il arrive. Un monastère est constitué par un groupe d'hommes venus d'horizons différents avec des personnalités différentes, soudés par la seule force de leur foi, de leur mission et par le règle de leur ordre. Dès lors, quitter les lieux revient aussi à fissurer la cohésion de la communauté, d'accepter d'opposer à la violence extérieure la force de la prière et de l'exemple quoiqu'il puisse en coûter! Ce cheminement vers l'acceptation du martyre est bien montré dans le doute de chacun au début puis, à la fin, dans un ultime repas pris en commun (la cène!) que Frère Luc (Michael Lonsdale époustouflant de réalisme et d'humanité qui se pose avant tout en homme libre) choisit d'agrémenter de vin rouge (comme le sang du sacrifice) et de la musique profane de Tchaïkovski (Le lac des cygnes) à la place de la traditionnelle lecture de textes sacrés, comme on abandonne ce monde terrestre, les larmes vite essuyées du vieux Frère Amédée, la détermination de Frère Christian (Lambert Wilson en contemplatif déterminé), la décision de toute la communauté...

     

    Ce n'est pas un film confessionnel au sens strict du terme puisque la vie des moines dans ce coin de l'Atlas se déroule sans la moindre volonté de prosélytisme. Ils soignent indifféremment tous ceux qui se présentent au monastère, prient pour l'âme d'un enfant assassiné autant que celle du rebelle assassin, parlent librement du monde extérieur... Il n'y a pas de message proprement évangélique (les moines citent à la fois le Coran et l'Évangile - on peut parfaitement être athée et être bouleversé par cet exemple), seulement la mise en évidence des valeurs humaines de tolérance, de charité, de fraternité entre les hommes, maintenant fortement gommées par notre mode de vie où la réussite sociale, financière, professionnelle, le paraître, sont les seuls critères. L'image donnée par le monde au quotidien en procure tous les jours l'illustration.

     

    Ces moines sont des hommes de dieu et choisissent d'opposer leurs fragiles chants liturgiques aux vrombissements des hélicoptères de l'armée, décident, contre toute logique, de rester au monastère malgré les mises en garde des autorités incapables d'assurer l'ordre public dans un pays en totale décomposition, opposent un refus silencieux à la délation même si elle vise à livrer des terroristes et même si en jouant ce jeu, les moines se protègent indirectement. Ils rappellent d'une manière apparemment anachronique que leur vie ne vaut rien parce qu'elle est déjà offerte à dieu et qu'ils doivent accepter sa volonté sous quelque forme qu'elle se présente. Il y a quelque chose de grand dans l'acceptation de ce sacrifice.

     

    De nos jours encore, des hommes que tout désignait pour un parcours brillant et carriériste choisissent de tout quitter, de refuser une vie de famille, d'embrasser la pauvreté, l'abnégation, le service de l'humanité et la foi en un dieu qu'ils n'ont jamais vu mais qu'ils servent aveuglément, parce que là est le véritable sens de leur vie. Le silence, la prière, la foi sont leurs seules armes. En cela ils forcent le respect, apportent un certain apaisement et un exemple de dignité. Ce n'est pas un film qui oppose l'islam et l'Évangile, ce sont toutes deux des religions révélées, des religions du Livre, qui prônent la tolérance, la charité, le respect de l'autre, ce n'est même pas un film contre les islamistes, leur vision meurtrière du monde et leur mauvaise interprétation du Coran. Les circonstances « historiques » eussent été différentes, le résultat n'en aurait pas moins été le même. Les hommes continueront de s'entretuer tant qu'ils vivront!

     

    Le film n'apporte pas de réponse à ces exécutions, ce n'était d'ailleurs pas le sujet, même si on a pu se livrer à des supputations sans le moindre fondement, si le mystère entoure encore cette prise d'otages et le marchandage qui y a fait suite. L'important est ailleurs, au-delà du spectacle qui ne veut sans doute pas emporter l'adhésion du spectateur mais lui donner l'occasion de remettre en question des idées reçues, de réfléchir sur un monde qui devient chaque jour plus fou.

     

    C'est assurément la mise en évidence d'un exemple bouleversant.

     

    Hervé GAUTIER – Septembre 2010.http://hervegautier.e-monsite.com

     

  • Gaston Chérau (1872-1937).

     

    N°457 - Septembre 2010

    Gaston Chérau (1872-1937).

    [Exposition à la Médiathèque Centrale d'agglomération de Niort du 17 au 30 septembre 2010.]

     

    Il n'est pas courant, dans une ville qui n'est guère réputée pour promouvoir son côté culturel, qu'une exposition rende hommage à un des écrivains qui l'a vu naître et soit ainsi proposée au public. C'est le cas puisque la médiathèque centrale d'agglomération de Niort expose, du 17 au 30 Septembre, sous l'égide de M. Erik Surget, conservateur en chef des bibliothèques, de nombreux documents (manuscrits, lettres, tapuscrits, photos...) relatifs à la vie et à l'œuvre de Gaston Chérau (né à Niort en 1872, décédé à Boston en 1937).

     

    Cette exposition complète le fonds détenu par la Bibliothèque de l'Arsenal déjà détentrice d'une grande partie de la correspondance privée de l'écrivain. Déjà, dans le cadre de la journée du patrimoine (Samedi 18 septembre 2010, M. Surget avait fait, devant un auditoire clairsemé, une évocation de la correspondance échangée dans les années 30 entre Chérau, alors membre de l'Académie Goncourt, et Irène Némirovsky (1903-1942), romancière prometteuse alors âgée de 27 ans. [Elle obtiendra, fait rarissime puisque cette distinction n'est accordée qu'à un écrivain vivant, le prix Renaudot en 2004 à titre posthume pour « Suite française » roman publié la même année chez Denoël].

     

    Mais revenons à cette exposition qui fait revivre Gaston Chérau. Elle fait suite à une précédente qui avait eu lieu à la Bibliothèque municipale de Niort du 24 octobre au 15 décembre 1987 ainsi qu'une autre à la bibliothèque de l'Arsenal du 5 février au 9 avril 1988 pour le cinquantenaire de la mort de l'écrivain [Le centenaire de sa naissance avait déjà été célébré par le Société des Gens de Lettres en 1972]. Un catalogue enrichi de photos, de fac-similés de lettres et de nombreux commentaires avait déjà été publié à Niort en 1987.

     

    Il n'est pas inutile en effet de faire revivre l'itinéraire de cet auteur d'exception qui honora grandement les lettres françaises et notre si belle langue. Par son talent, il suggéra la vie en général autant que la province d'où il tenait ses origines, le Poitou par son père, le Berry par sa mère. Son œuvre ne se limite cependant pas à celle d'un auteur régionaliste, inspiré par ses seules racines. Elle porte en effet en elle «  message, éthique, cosmogonie » comme cela est opportunément rappelé dans les quelques pages qui présentent cette manifestation.

     

    Le catalogue de l'exposition niortaise de 1987, gracieusement offert aux visiteurs intéressés, retrace la vie et l'œuvre de cette auteur injustement oublié, pratiquement inconnu dans sa ville d'origine et qui mérite bien une découverte ou une relecture.

     

     

     

    © Hervé GAUTIER – Septembre.http://hervegautier.e-monsite.com

  • MONTEDIDIO – Erri de Luca

     

    N°456 - Septembre 2010

    MONTEDIDIO – Erri de Luca - Éditions Gallimard.[Prix Fémina étranger 2002]

    (Traduit de l'italien par Danièle Valin)

     

    Je ne sais pas pourquoi, mais j'ai un attachement particulier pour les romans d'Erri de Luca, à cause du style simple servi par une traduction fidèle et qui me parle assurément.

     

    Montedodido est situé sur une colline, un quartier pauvre de Naples dans les années 50. C'est une ville grouillante de vie qui est posée à côté d'un volcan qui peut lui apporter la mort. Le narrateur lui adresse un véritable chant d'amour. Il y décrit sa famille, fils unique d'un docker, il travaille comme apprenti chez un menuisier, mast'Errico, qui dit que « chaque journée est une bouchée ». Pour l'enfant qu'il est encore et qui n'a encore de treize ans, le salaire qu'il rapporte chez ses parents lui donne à penser qu'il est presque un homme. Le « boumeran » que lui offre son père est plus qu'un jouet et, comme il manque de place pour le lancer parce que les ruelles sont étroites, il s'entraine pour le jour où il aura assez d'espace pour le faire voler. Il parle de Rafaniello, un cordonnier juif, bossu et un peu naïf qui apprend les choses en songe et qui s'est arrêté à Naples par hasard sur la route de Jérusalem. Il croit que sous sa bosse se cachent des ailes d'ange qui vont l'aider à terminer son voyage vers la Terre Sainte en volant vers elle. C'est lui aussi qui apprend à l'enfant à rire de tout. Le narrateur rencontre aussi Maria, sa jolie voisine qui est attirée par lui, dit qu'ils sont fiancés et se donnent des rendez-vous, finissent par vivre ensemble...

    Le narrateur qui parle le napolitain [« (langue) très à l'aise dans l'insolence »]mais apprend l'italien pour mieux raconter cette expérience de vie qu'il écrit en secret sur un rouleau de papier.

     

    C'est un roman chronologique aux accents autobiographiques (ou plus exactement une auto-fiction, c'est à dire un récit où la pudeur de l'autobiographie se mêle intimement au merveilleux de la création. On s'inspire des choses faites et vues en les transformant au gré de son imagination et de sa volonté de refaire le monde à sa convenance) de transition entre l'enfance et l'âge adulte symbolisé par ce « boumeran » venu d'ailleurs et qu'il finira par lancer comme lui s'envolera vers la vie. Le temps qui passe est aussi noté par la voix du garçon qui mue, son corps qui affermit ses muscles (tous ses muscles), celui de Marie qui peu à peu devient femme et s'épanouit à l'éveil de la chair et de l'amour, la folie de Rafanielo (Il y a un parallèle entre le vol du « boumeran » et le futur essor de Rafanielo pour la Terre Sainte, véritable terre promise), l'évolution de la maladie de sa mère puis sa mort. C'est une seconde naissance à la vie, incarnée par la fête de Noël. A partir de là tout change (« à Naples, on grandit vite ») Comme souvent chez de Luca, ce passage se fait par les femmes. Ici, c'est Maria, mais c'est aussi sa mère malade.

     

    Il y a aussi une naissance à l'écriture. Le narrateur jeune et parlant tout juste la langue nationale qui est nouvelle pour lui, choisit de faire le récit de tout cela sur un rouleau de papier (ici il n'y a pas de feuille éparses (volantes?) mais le déroulement continu d'un texte sur un support sans fin apparente (« Même le rouleau tourne plus vite, tiré par le poids de la partie écrite »). L'écriture qui sera plus tard sa véritable raison de vivre se régénère elle-même.

     

    Ce récit qui se termine comme une fable est une peinture des petites gens pleine d'authenticité, de complicité et d'émotion. L'auteur écrit cela avec une grande économie de mots et un style dépouillé et poétique. Je ne me lasse pas de lire cet écrivain au parcours exceptionnel et à la langue envoûtante de simplicité.

     

     

     

     

     

     

     

    © Hervé GAUTIER – Septembre.http://hervegautier.e-monsite.com