la feuille volante
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OLIMPIA – Céline Minard
- Le 18/09/2010
- Dans littérature française et francophone
N°455 - Septembre 2010
OLIMPIA – Céline Minard - Éditions Denoël.
Est-ce la vie de l'auteur à la Villa Médicis qui lui inspira ces pages de la vie scandaleuse d'Olimpia Maidalchini (1592-1657) dont l'histoire a retenu le nom comme celui d'une papesse? Il est vrai que ce séjour dans la ville éternelle, qui est aussi le siège de l'État du Vatican, ne peut que donner envie de relater les multiples aventures qui émaillèrent l'existence de cette incarnation du pouvoir temporel et de ceux qui l'ont exercé, plus volontiers inspirés par les bassesses et les turpitudes humaines que par la conduite spirituelle du monde qu'ils étaient censés mener.
Au demeurant, c'est un petit livre en deux parties, la seconde complétant la première de ses précisions historiques sur la vie de cette femme de naissance modeste, belle et intelligente, issue d'une famille « de pauvre culture et de médiocres moyens ». Dans la première phase, l'auteur donne fictivement la parole à cette dernière qui, après des revers de fortune et après avoir régné sur Rome et sur le pape Innocent X quitte volontairement la ville après la mort du souverain pontife avant d'en être expulsée par son successeur. Elle n'oublie pas, dans un monologue haineux, de répandre sa morgue sur cette citée, sur ses habitants( tous ses habitants, des plus humbles aux plus fortunés), sur tous ceux qu'elle a contribué à élever, qui l'ont servie, qui l'on trahie qui l'ont calomniée. Elle distribue aussi les malédictions(« que la peste étouffe, les broie, les meule, les perce, qu'ils jettent leur dernier souffle en un pet par le cul en ensemble et qu'ainsi Rome en tremble »). Elle mourut l'année suivante de la peste qui envahit toute l'Italie. Comme tous les personnages un peu sulfureux, la légende a comblé le vide de sa présence et, après sa mort on dit qu'elle vient encore hanter une rue de Rome!
Dans un style truculent, charnel et même parfois ordurier (mais peu importe), l'auteur fait parler Olimpia, lui fait égrener les épisodes de sa vie tumultueuse qui l'amena à Rome. Malgré « ses connaissances lacunaires, propre à la noblesse du temps », elle réussit « à se mouvoir avec grâce pari les habits ecclésiastiques ». C'est là un euphémisme qui caractérise une vie tout entière consacrée à sa promotion et à son enrichissement personnels puisque, après un éphémère mariage qui fit d'elle une riche et jeune veuve, elle se remaria avec un influent et vieux romain qui eut le bon goût de mourir avant elle. Elle favorisa, à force d'intrigues, de prébendes et de manigances, l'accession au trône pontifical de son beau-frère, le médiocre cardinal Giovani Battista qui devint pape sous le nom d'Innocent X et dont elle devint la maîtresse et l'influent mentor. Rien ne se faisait donc sans elle. Comme il se doit, elle sera l'objet de critiques et de pamphlets mais admet elle-même que sa réputation n'est pas usurpée « Le peuple m'a suffisamment comblée en m'appelant Pimpaccia et impia et putain de pape et suceuse d'Innocent et vamp et vampiria et femme à sceptre... », sa vie scandaleuse la faisant reconnaître comme « Papesse, impie, courtisane, prostituée (tels) furent les noms qui la désignèrent alors dans les murs de Rome et dans les cours d'Europe ». On ne peut mieux caractériser cette femme, fine politique, ambitieuse, dominatrice, dénuée de scrupules et qui sut modeler les événements à son avantage.
Même si ce livre n'est pas le premier sur le sujet, j'ai goûté cette diatribe forte et brutale autant que l'histoire de cette Olimpia qui illustre l'éternel combat des femmes pour leur réussite en en servant de leur charmes et de leur intelligence au détriment des hommes qu'elles méprisent. Quant à l'histoire de la papauté...!
Je ne connaissais par Céline Minard, cet ouvrage m'invite à en lire davantage.
© Hervé GAUTIER – Septembre.http://hervegautier.e-monsite.com
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LUISA – Marie-Claude Roulet
- Le 16/09/2010
- Dans littérature française et francophone
N°454 - Septembre 2010
LUISA – Marie-Claude Roulet - Éditions Le temps qu'il fait.
Plus qu'un roman, c'est une longue nouvelle qui met en scène Luisa, une jeune fille encore adolescente que sa mère, tenancière d'un café de village, « place » au château voisin.
Les premières pages la présente alors qu'elle y arrive, encore toute hésitante, comme on pénètre en territoire inconnu. Elle ne sera que servante parce qu'elle ne peut prétendre à autre chose, qu'elle n'a pas de diplômes et qu'elle n'a jamais été que serveuse dans l'établissement de sa mère. C'est pour elle inespéré de vivre ainsi une vie différente, elle qui n'est qu'une fille de la campagne, c'est donc « une bonne place » qu'elle devra garder. Dans ce nouvel univers, elle fait la connaissance d'Alice dont elle devra s'occuper. Elle est la vieille mère d'Étienne, sorte de notable dont on ne sait pas grand chose et dont le roman ne nous parle qu'à demi-mots. Il entretient avec Ray, un employé, des relations bizarres.
Rapidement, parce que c'est une fille sérieuse, elle gagne la confiance de tous au point qu'on lui confie des responsabilités et qu'elle prend en mains le domaine. C'est aussi un être original, loin des préoccupations des jeunes filles de son âge. Elle aime lire, et pas seulement des magazines, mais voue une admiration pour le roman de Charlotte Brontë, Jane Eyre, au point de s'y retrouver elle-même. Elle est aussi liée d'amitié avec Camille dont elle est bien différente, elle qui a fait des études et qui est promise à un brillant avenir. Cette jeune fille a l'amour de la liberté, de la vie, mais pour Luisa, cette liberté a un autre sens: être libre, c'est être servante dans ce château, même si son amie lui dit qu'elle vaut mieux que cela. Elle connaît également Georges, le poivrot du village, occupé à détruire sa vie depuis qu'il est revenu de cette guerre d'Algérie qu'il ne parvient pas à oublier...
Elle qui est quand même différente des jeunes filles de son âge, avait compris que lorsque sa mère l'avait placée dans ce château, ce n'était pas exactement pour y rester comme servante. Les circonstances vont lui donner raison, un peu comme dans son roman préféré, même si elle doit voir partir Camille avec Jacques, un garçon qui ne lui est pas indifférent! Il est vrai que trop de choses les séparent.
Il y a plus qu'une simple connotation avec le roman de Charlotte Brontë et celui de Marie Claude Roulet : les personnages, les lieux, les circonstances semblent se répondre. Luisa accepte ce « contrat » qui l'a amenée au château. En avait-elle compris les termes avant d'en passer le seuil ou s'est-elle adaptée à cette vie nouvelle qui s'offrait à elle au point de prendre possession des lieux et d'accepter un mariage de façade avec Étienne lui permettant de poursuivre une idylle avec Ray? Elle parviendra sans doute à y faire venir Georges pour l'aider certes dans la bonne marche du domaine mais surtout pour qu'il fasse partie plus complètement de son histoire. On imagine mal que son mari le lui refuse, d'autant qu'il a connu Georges en Algérie. Cette complémentarité est étonnante entre ces deux êtres dont le lecteur imagine facilement que tout les sépare, leur âge d'abord et surtout leur manière de vivre. On saisit assez mal la personnalité de Luisa qui laisse partir Camille, son amie, avec Jacques sans chercher à le retenir auprès d'elle. Elle accepte donc par avance ces nombreuses années passées ici où elle mènera une vie tranquille et retirée qui semble être son idéal, une existence dénuée d'imprévus, d'amour, de folies dont on imagine sans peine que son âge est friand. Elle est un peu résignée à son sort, un peu actrice aussi puisque les choses se sont déroulée en dehors d'elle au début mais rapidement aussi avec sa complicité. Au bout du compte, un livre non-encore écrit résultera de tout cela, mais c'est une autre histoire. C'est peut-être celui que le lecteur, un peu perplexe, tient entre ses mains? C'est un récit-gigogne où le personnage principal s'identifie à l'héroïne de son roman favori qu'elle revit et un récit en devenir qu'elle porte en elle.
J'ai lu ce livre jusqu'à la fin, davantage par curiosité à cause du parallèle avec celui de Brontë que par réel intérêt, sans doute aussi à cause du style agréable du texte.
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L'ANNÉE DU SOULÈVEMENT- Hubert Mingarelli
- Le 14/09/2010
- Dans littérature française et francophone
N°453 - Septembre 2010
L'ANNÉE DU SOULÈVEMENT– Hubert Mingarelli - Éditions du Seuil.
Bien étrange histoire que celle de ces deux hommes, Daniel et Clétus, seulement armés d'un fusil de chasse qui sont chargés d'escorter un prisonnier, l'officier San-Vitto, en haut d'une colline où d'autres soldats sont censés venir le récupérer sans doute pour le tuer. On sent que ces deux hommes n'aiment pas San-Vitto parce que c'est un adversaire mais aussi parce que c'est un officier. Ils se ressemblent tous, dans toutes les armées, parce qu'ils incarnent l'autorité, la discipline, la nécessaire obéissance aveugle aux ordres donnés, sans discussion. C'est eux aussi qui prononcent les sanctions souvent injustes et qui s'abattent sur les hommes du rang. Comme si, au sein d'une même armée, chacun se méfiait de l'autre...
Au début, les relations sont hostiles entre ces protagonistes, mais quand ils parviennent en haut de la colline, chacun s'enfonce dans l'inaction obligatoire en espérance que tout cela se termine bientôt. Daniel et Clétus parlent de la guerre mais aussi de leur quotidien d'avant les hostilités. Pour les hommes c'était autant de combats auxquels chacun, amis ou ennemis, a participé avec son lot de morts, d'absurdités, de devoir de tuer. Autour d'un feu, ils attendent, l'officier probablement la mort, les hommes, la relève qui tarde à venir et dont on se prend à imaginer qu'elle ne viendra pas parce que dans ce désordre des choses on a sûrement oublié jusqu'à cette mission un peu bizarre et peut-être jusqu'à leur propre vie. La peur s'installe, chacun la sienne, dans l'incertitude des combats et le futur immédiat qu'on imagine, l'abandon peut-être. Alors pour l'exorciser on fait un feu, (on le construit dit le texte) pour éclairer et réchauffer la nuit, on sort des cartes à jouer, on parle (Clétus emploie le tutoiement avec San-Vitto, Daniel, le vouvoiement), on s'offre des cigarettes, sans doute pour éviter de garder le silence, on s'intéresse à la vision furtive d'un cheval, on prête attention aux aboiements des chiens dans le lointain... Les dialogues sont au départ frustres mais deviennent plus personnels. Des relations quasi-humaines finissent par se tisser entre le prisonnier et ses gardiens, une sorte de syndrome de Stocholm ou de Lima. Pourtant, quoiqu'il arrive Daniel et Clétus devront obéir aux ordres et San-Vitto se soumettre, c'est la règle de ce jeu un peu surréaliste de la guerre qui transforment en ennemis des hommes qui autrement se seraient bien entendus. Alors l'empathie gagne et Clétus qui a le beau rôle parce que c'est lui qui a le fusil, donne des conseils à son prisonnier qui peuvent, le pense-t-il, sauver la vie de ce dernier quand ils sera entre les mains des autorités qui décideront de son sort. Autour d'eux c'est la nuit mystérieuse qui sert de décor. Avec la peur vient le doute et l'hostilité entre Daniel et Clétus qui finissent par s'opposer, se menacer...
Dans ce huis-clos un peu surréaliste en pleine nature, on évoque les combats de cette guerre autant que la paix et chacun s'évade comme il peut, avec les souvenirs de sa vie d'avant, un chien ou une partie de chasse, avec ses projets d'après ces hostilités. A la fin, la guerre elle-même disparaît pour laisser place à autre chose qui ressemble à la paix, à la sérénité. C'est un peu comme si l'absurdité de tout cela disparaissait derrière une sorte d'espérance d'un monde enfin redevenu normal, comme si ces hommes ordinaires précipités un peu malgré eux dans cette lutte, reprenaient leurs habits d'humains. Le style dépouillé suggère cette impression donnée au lecteur d'un temps suspendu entre deux gouffres, entre deux mondes, une sensation un peu trouble et malsaine cependant comme le sont souvent les choses humaines quand l'absurdité se met à peser sur elles.
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L'ÉTÉ OÙ IL FAILLIT MOURIR– Jim Harrison
- Le 11/09/2010
- Dans Littérature anglo-américaine
N°452 - Septembre 2010
L'ÉTÉ OÙ IL FAILLIT MOURIR– Jim Harrison - Éditions Christian Bourgois.
Ce sont de nouveau trois longues nouvelles que nous propose ici Jim Harrison.
La première qui donne son titre au recueil met en scène « Chien Brun », un métis indien pas très intéressant, un peu marginal, menteur, buveur, obsédé par le sexe et qui se croit irrésistible. A la suite d'ennuis judiciaires, il a été contraint à un mariage un peu surréaliste qui ont fait de lui le père adoptif de deux enfants, Red et Baie, une petite fille originale qu'il tente de sauver de l'action des services sociaux qui veulent l'éloigner en la qualifiant d'handicapée mentale. Elle a en effet subi le traumatisme d'une mère qui a continué de boire pendant sa grossesse. Maintenant il travaille, mais par intermittence, cuisine, mais sa spécialité l'amène à confectionner des plats pas très ragoûtants. Il n'a cependant rien abandonné de son goût pour la pêche, l'alcool et les femmes. La nouvelle s'ouvre sur une rage de dents qui sera l'occasion d'une passade avec la dentiste qui le soigne et qui est comme lui obsédée sexuelle. Elle nous narre également ses aventures et son amour pour une assistante sociale lesbienne, la persistance de la pêche à la truite et une sorte d'obsessionnelle présence, par intermittence, d'un petit serpent noir et de la cueillette des morilles!
La seconde intitulée « Épouses républicaines », l'auteur met en scène trois femmes américaines riches, mariées et oisives dont l'une d'elles a tenté de tuer son amant, un écrivain gauchiste suffisant et inintéressant qui a été également l'amant des deux autres. Elle parlent à tour de rôle de cette histoire...A-t-il voulu dénoncer le vide de la vies de ces trois femmes ou le dégoût qu'il ressent pour cette Amérique des années 50 et 60 qu'il rejette?
La troisième, intitulée « Traces » a des accents autobiographiques d'une enfance dominée par la chasse et la pêche dans le pays qui a servi de cadre à son enfance.
Ces trois nouvelles ont pour cadre la péninsule du Nord Michigan dont l'auteur est originaire, une nature que Harisson célèbre avec plaisir, les plaisirs de la vie, les femmes et la bonne bouffe. Il y met en scène ses obsessions, notamment sexuelles mais aussi son penchant pour l'alcool. Pourtant, je suis plus particulièrement attentif aux personnages, Gretchen, travailleuse sociale et homosexuelle, Delmore, oncle possible des enfants, avare impénitent, Baie qui communique volontiers avec les oiseaux. Ce côté anti-héros me plait bien...Cependant les trois femmes américaines me laissent un peu indifférent, quant à « Traces », je trouve cela sans grand intérêt si ce n'est d'apprendre des détails biographiques sur l'auteur.
J'avais apprécié « Légendes d'automne » (La Feuille Volante n° 451) mais ici j'avoue que j'ai eu un peu de mal à accrocher avec ces trois nouvelles. Pourtant cet auteur passe pourtant pour un écrivain majeur!
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LÉGENDES D'AUTOMNE-Jim Harrison
- Le 06/09/2010
- Dans Littérature anglo-américaine
LÉGENDES D'AUTOMNE– Jim Harrison - Éditions Robert Laffont.
Ce sont trois longues nouvelles que nous livre ici Harrison( même si la préface de Serge Lentz qui est aussi le traducteur préfère le terme de roman).
Dans la première, intitulée « vengeance », c'est une histoire d'amour qui nous est contée, celle de deux hommes qui sont à la fois amis et amoureux d'une même femme. L'un d'eux Cochran est ancien pilote de chasse ayant combattu dans la Navy, l'autre, Mendez, dit Tibey, est un ancien souteneur. Ils vont donc se battre pour l'amour de Miryea, la femme de Tibey dont Cochran va tomber éperdument amoureux et qui partira avec lui. Le début s'ouvre sur son corps abandonné en plein désert autour duquel tournent déjà chacals et vautours. Ce combat qui est aussi une course-poursuite ne va pas se dérouler seulement entre ces deux hommes, mais aussi contre cette femme, véritable enjeu de ce conflit qui ne peut que mal se terminer.
Le décor est celui du Mexique avec tout ce qu'on attend de ces paysages écrasés de chaleur, l'alcool, les bordels, les meurtres, cette chanson de Guadalajara que Miryea aimait tant mais aussi et surtout la vengeance qui broie chacun de ces trois personnages, cette femme d'abord mais surtout ces deux anciens amants qui sont comme réunis autour d'un cadavre sans qu'aucun d'eux puisse reprendre le cours normal de leur vie.
La deuxième nouvelle « L'homme qui abandonna son nom » entraine le lecteur dans un tout autre contexte, celui plus conventionnel d'une famille établie et aisée. Le père a épousé la collégienne qui, adolescent le faisait rêver, mais, après 18 années de mariage, une vie sentimentale qui est devenue une routine et la naissance d'un enfant, le couple décide de se séparer. L'homme veut changer radicalement de vie et découvre que même celle-ci ressemble à une longue léthargie.
C'est, et de loin, le récit que j'ai préféré.
La troisième qui donne son titre au recueil met en scène trois frères du Montana qui partent, au début du XX° siècle, faire la guerre en Europe. L'un deux, Samuel, ne reviendra pas et sa disparition provoque l'effondrement de la famille. Tristan, bouleversé par cette disparition, entame un voyage épique qui le mènera autour du monde. Dans ce récit, écrit par moments en termes poétiques, se mêleront mysticisme, meurtres et une incroyable aventure humaine où la vengeance, le doute et la rédemption ont aussi leur place.
Le point commun de ces trois nouvelles est la violence sous quelque forme qu'elle se présente, qui fait partie de la condition humaine. Elle est une nécessité vitale, se joue des frontières et des époques mais elle est également maudite comme le souligne la préface et n'est en rien gommée par la civilisation dont l'homme aime à se parer. Ce qui nous est montré ici est une évidence, la civilisation n'est qu'un mot, un vernis, une apparence dont les hommes se satisfont et parfois se recommandent pour justifier leurs actions les plus inavouables, leurs compromissions les moins acceptables. Les grandes et généreuses idées savamment distillées et qui flattent sont chaque jour occultées et remises en cause par la réalité quotidienne. C'est donc à une prise de conscience urgente que nous invite cet auteur américain.
le style est simple, précis, dépouillé même, poétique parfois mais assurément terrifiant. Il livre au lecteur, une image de l'homme bien éloignée des grands discours humanistes. Les personnages de Harrison sont humains, pas généreux et humanistes, mais sont l'incarnation de l'homme avec ses pulsions, ses grandeurs comme ses bassesses.
Comme l'indique Yann Quefellec « Les romans d'Harrison font entrevoir en chacun d'entre nous l'ombre portée du criminel, du tricheur et du saint. Au surplus, le style est à lui seul un chef-d'œuvre, une leçon pour les auteurs français, plus habiles à sodomiser les mouches de la ponctuation, à sacraliser les arguties qu'à livrer une inspiration urgente. Jim Harisson est un écrivain passionné, donc il nous passionne !».
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LES SOEURS DE PRAGUE-Jérôme Garcin
- Le 01/09/2010
- Dans littérature française et francophone
N°450 - Septembre 2010
LES SŒURS DE PRAGUE– Jérôme Garcin - Éditions Gallimard.
Cela commence plutôt fort par une lettre peu amène et carrément insultante de Klara Gottwalt, tchécoslovaque sulfureuse à un homme dont on comprend tout de suite qu'il est romancier. Cela ressemble à une rupture ou quelque chose qui a ressemblé à un contrat non honoré. Klara est en effet un agent artistique qui souhaite avoir dans son agence toutes les célébrités littéraires. Cette femme est tout l'inverse du narrateur originel, people, exagérément cabotine, manipulatrice, séductrice au franc-parler, énigmatique et autoritaire, désireuse de faire prévaloir le paraître et proche du monde politique qu'elle entretient de ses flagorneries.
Le narrateur, un auteur pas vraiment sympathique, cynique, un peu jouisseur et pas mal profiteur, paresseux, et qui n'a connu qu'un succès un peu fade, refait le chemin à l'envers, narre le jour de leur rencontre et le bénéfice qu'il espère tirer de cette « collaboration » puisqu'elle le sollicite. En réalité, l'écriture n'est pas pour lui un besoin viscérale mais bien plutôt un moyen de réussir dans la société. Pour cela, il va trahir tout son milieu jusque et y compris lui-même pour atteindre, l'espère-t-il, le succès et une hypothétique adaptation cinématographique de son manuscrit. Il marche si bien dans ce jeu sordide que son amie le quitte définitivement tant il est devenu abject! Pour parvenir à ses fins il va épouser les manières glauques de cette société marginale et parisienne où l'hypocrisie le dispute à la vanité.
L'histoire de Klara qui abandonne son fils à des dérives artificielles et ses parents à l'oubli, pour mieux connaître la réussite sociale, doublée de celle de sa sœur Hilda qui reste cependant en retrait pour mieux se réfugier, à la fin, dans des pratiques religieuses illusoires, illustre parfaitement quelques travers de la condition humaine. La mort semble guetter au coin de chaque chapitre pour avoir finalement le dernier mot, qu'elle prenne la forme d'un saut dans le vide ou d'une relégation volontaire sur une île de la côte l'atlantique quand elle est désertée par les touristes.
Cet épisode de la vie du narrateur va le révéler à lui-même et quand cette entreprise douteuse faite de scandales et d'escroqueries financières en passant par le démantèlement d'un raison de call-girls, et un avertissement de la mafia de Prague, tourne court, il s'exile seul à Noirmoutier comme pour tourner définitivement la page. Dégoûté du monde mais surtout de lui-même, il décide en effet de jeter aux orties ses fantasmes, sa chronique à France-Inter, ses prétentions littéraires qui menaçaient, malgré des velléités stendhaliennes, d'enfanter des personnages pas vraiment apparentés à ceux de son modèle. Son héros finissait par lui ressemblaient beaucoup, n'avait donc plus rien de commun avec la fiction et devenait même un peu dérangeants! Au bout du compte le narrateur perd le goût d'écrire.
Alors, roman catharsique ou règlement de compte sous la forme de peinture d'une société que l'auteur, qui en fait peu ou prou partie, décrit en trempant sa plume dans une encre pas très sympathique? Récit qui met en scène un écrivassier vaniteux sans réel talent (comme il y en a tant) qui recherche la « protection » d'une femme d'influence pour obtenir un succès médiatique? Sorte de mise en abyme où le lecteur ne discerne pas bien la dénonciation un peu méchante d'un milieu intellectuel et la mise en garde contre une profession nouvelle, les « agents littéraires » présentés comme des parasites qui se veulent indispensables? Est-ce, peut-être, sous la forme d'une allégorie, une manière d'évoquer l'abandon maternel, cette Klara étant à la fois une mère indigne pour son fils et une « protectrice » peu crédible pour ceux qu'elle a réussi à engager dans son agence.
J'avoue que j'ai été peu convaincu par ce récit où même le style m'a laissé un peu indifférent. Je pense aussi que les nombreuses références aux chansons, aux films qui donnent l'illusion d'une certaine érudition n'ajoutent rien au texte. Quant à l'évocation de personnages bien réels qui trouvent ainsi leur place dans ce récit de fiction, je n'en vois pas l'intérêt. Je dois dire que je suis parfaitement étranger à ce milieu parisien et faussement intellectuel, même si on admet facilement que de décor ne puisse longtemps faire illusion.
J'avais bien aimé « Son excellence monsieur mon ami » (La Feuille volante n°447) et j'avais eu envie de poursuivre avec cet auteur. Je ne suis plus sûr d'être du même avis.
© Hervé GAUTIER – Septembre.http://hervegautier.e-monsite.com
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UN CHINOIS NE MENT JAMAIS - Frédéric Lenormand
- Le 31/08/2010
- Dans littérature française et francophone
N°449 - Septembre 2010
UN CHINOIS NE MENT JAMAIS– Frédéric Lenormand - Éditions Fayard.
Ce n'est pas parce que la carrière du juge Ti s'est égarée dans des contrées du Nord-Est de l'empire, dans un coin désolé « où le lait gèle en été dans (les) marmites », ce n'est pas non plus parce que sa droiture et son efficacité ne lui ont pas profité qu'il doit se laisser aller. Pour cela, ses trois épouses légitimes ont l'idée, comme cadeau d' anniversaire, de recourir aux services d'un écrivain public dont la spécialité est d'enjoliver les faits et gestes des grands personnages et ainsi de favoriser leur avancement. Cette délicate attention de ses épouses, par ailleurs quelque peu intéressées par une promotion rapide de leur mari, trouve un écho plutôt favorable dans le déroulement des événements. La pratique de l'historiographie, voire de l'hagiographie, n'était en effet pas réservée à l'empereur, chaque mandarin y avait droit et la carrière de Ti, qui se terminera à la cour, ne pouvait, pensaient-elles qu'en sortir affermie.
Ti va en effet restituer à la ville, grâce à un procéder astucieux, les statues du temple de Pei-Tchéou, mystérieusement disparues dix ans plus tôt, ce qui lui permettra d'ajouter foi aux allégations controuvées de son historiographe. Il n'en reste pas moins que trois énigmes s'offrent à lui et sont autant d'occasions de mettre en valeur sa proverbiale sagacité. Si notre juge fait, certes, son travail avec probité, jouant habillement sur les travers humains et se révélant toujours plus pragmatique, il n'en n'est pas moins attentif à l'amélioration de sa situation. C'est qu'il a beau exercer ses talents au sein d'une civilisation qui réserve une large place à la superstition et aux pratiques religieuses magiques et qui est hantée en permanence par des divinités diverses, il n'en reste pas moins un enquêteur au solide bon sens qui promène sur la société de son temps sur laquelle il est chargé de veiller, un regard dubitatif et rationnel, inspiré par la pensée de son maître Confucius.
Il demeure néanmoins un haut-fonctionnaire qui entend se faire respecter et un fin limier capable de débusquer avec finesse et intelligence le contrevenant qui veut porter atteinte au bon fonctionnement de l'État dont il a la charge. C'est d'autant plus vrai qu'on s'est permis d'usurper son identité et ses fonctions pour dépouiller la guilde des marchands de jade. Il doit donc retrouver le trésor ainsi dérobé. Il en est à un point de sa carrière où, suite à des tractations d'où le favoritisme et le népotisme ne sont pas absents, il est promis à une prochaine mutation dans la montagne, chez les éleveurs de chèvres qui ne parlent même pas chinois! Cette perspective n'enthousiasme guère notre mandarin qui verra pourtant son destin administratif prendre une toute autre tournure et ce pour des pratiques qui lui sont néanmoins complètement étrangères!
Comme toujours, j'ai retrouvé avec bonheur la vie et les enquêtes de ce juge déjà évoquées dans nombre de romans de Frédéric Lenormand. Non seulement notre auteur déroule son récit avec un humour de bon aloi qui doit beaucoup à l'euphémisme, voire à la litote, mais c'est aussi pour le lecteur attentif une occasion d'en apprendre davantage sur cette civilisation de l'époque Tang. Chaque roman n'est ainsi pas seulement une fiction mais s'appuie sur des faits précis. On peut ainsi faire la connaissance de ce juge qui fut un personnage historique (nous sommes en 676 de notre ère) dont Lenormand, de livre en livre, nous révèle le parcours un peu atypique. On apprend ainsi les us et coutumes de cette civilisation, le détail de ses couches sociales, son système métrique, ses rites funéraires, ses procédures judiciaires, le panthéon compliqué de ses divinités, ses contradictions aussi parfois!
La Chine est indissociable du jade aux pouvoirs miraculeux qu'elle prisait fort mais ne produisait pas. Ainsi cette pierre sera-t-elle le prétexte d'une enquête et, pour le lecteur, l'occasion d'apprendre que les marchands qui en faisaient commerce appartenaient cependant à une caste méprisée.
Les trois épouses du juge ont toujours été, au cours de sa vie, des intermédiaires énergiques alors qu'on les imaginerait volontiers ravalées dans des rôles essentiellement domestiques. Encore une fois, elle se révèleront efficaces. Pour autant cela ne doit rien à l'imagination de l'auteur et s'inscrit dans un contexte où l'impératrice Wu Zetian qui régnait à cette époque, fit en effet beaucoup pour le statut de la femme chinoise au point de la mettre pratiquement à égalité avec l'homme. Elle ne s'oublia cependant pas elle-même puisqu'elle gouverna à la place de l'empereur et substitua sa propre dynastie à celle des Tang.
Dans de courts chapitres écrits dans un style jubilatoire et précédés par quelques mots qui les résument, Frédéric Lenormand dose savamment le suspense et émaille son récit de remarques humoristiques.
Depuis le temps que je « fréquente » le juge Ti, grâce aux romans de Lenormand, j'avoue que je ne m'en lasse pas. Comme j'ai déjà eu l'occasion de l'écrire dans cette chronique, il est de ces auteurs qui intéressent leur lecteur dès la première ligne et l'accompagnent jusqu'à la dernière sans que l'ennui ait pu s'insinuer dans sa lecture.
Ils ne sont pas si nombreux!
© Hervé GAUTIER – Septembre.http://hervegautier.e-monsite.com
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DANS LE CAFÉ DE LA JEUNESSE PERDUE-Patrick Modiano
- Le 26/08/2010
- Dans littérature française et francophone
N°448 - Août 2010
DANS LE CAFÉ DE LA JEUNESSE PERDUE– Patrick Modiano - Éditions Gallimard.
Le décor, un café (« Le Condé ») qui fermait tard dans ce quartier. L'auteur le définit comme « un point fixe » comme le sont, à ses yeux, tous les cafés, lieux publics où viennent parfois échouer des personnages flous et éphémères qu'on y croise et qui disparaissent comme ils sont venus. Dans cet établissement, d'autres clients font partie du décor dont Bowing, dit « Le Capitaine » qui tient une sorte de cahier relatant des allées et venues des clients, avec, à leur sujet, des renseignements personnels.
Pour raconter cette histoire qui se situe dans les années 60 au quartier latin, quatre narrateurs vont se succéder qui sont des habitués de cet établissement qui donneront en quelques sorte leur version des faits qui ressemblent un peu à des séquences successives d'un film. Parmi eux un étudiant de l'école des Mines, Caisley, un ancien membre des renseignements généraux, Roland, un jeune écrivain plein d'espoirs et Youki, alias Jacqueline Delanque épouse Chourreau, une énigmatique jeune femme. Tous fréquentent ce café pour des raisons différentes.
Ce récit qui fonctionne comme un voyage dans la mémoire, ce qui est souvent le cas chez Modiano. Tout d'abord, l'étudiant se souvient de ses moments passés au « Condé » et spécialement de l'apparition de Youki [« Des deux entrées du café, elle empruntait toujours la plus étroite, celle qu'on appelait la porte de l'ombre »]. Il la décrit comme une jeune femme qui avait envie, en venant ici, de changer de vie, de faire « peau neuve », de rompre avec une vie antérieure trop invivable. Modiano donne ensuite la parole à Caisley qui mène l'enquête sur la disparition de l'épouse de Jean Pierre Chourreau qui se trouve être Youki, la jeune femme du café. Cet enquêteur découvre son enfance cabossée, son envie de rompre avec ce mari qu'elle a sans doute trop vite épousé pour rompre avec une adolescence fragile d'où elle voulait s'évader... C'est ensuite le tour de Youki de s'exprimer. Elle évoque son enfance tumultueuse faite de fugues, de bars incertains, ses amours, son mariage rapide, son union un peu surréaliste avec Jean Pierre Chourreau, l'évocation d'un autre personnage Guy de Veer, passionné d'ésotérisme. Enfin Roland se rappelle de sa rencontre avec Youki et leur liaison. Ils forment ensemble un couple sans attache, errant dans la ville comme dans la vie dont ils sont un peu les passagers clandestins. Le jeune romancier passionné par le thème de « l'éternel retour » réfléchit sur ce qu'il appelle « les zones neutres ». Il se souvient aussi que c'est au café qu'il a appris au café qu'elle s'était suicidée.
Le thème du café, lieu de transit, dans ce Paris que Modiano connaît et affectionne, favorise les rencontres. C'est paradoxalement une zone un peu floue ou le temps s'arrête, où les valeurs et les préoccupations du monde extérieur n'existent plus dès lors qu'on en a poussé la porte. Cette impression est corroborée par les autres clients du débit de boissons, des personnages jeunes, un peu et bohèmes et qui appartiennent à « une jeunesse perdue » ce qui implique à la fois une sorte d'absence d'avenir pour eux qui choisissent d'oublier leur condition dans l'alcool et peut-être d'autres « paradis artificiels », de leur volonté de s'y perdre aussi. C'est ce qu'ils appellent « leurs voyages ». Ce sont peu ou prou des intellectuels, des artistes, des étudiants plus ou moins en rupture avec l'université qui refusent ce monde et se réfugient ailleurs. [« Dans cette vie qui vous apparaît quelquefois comme un grand terrain vague, sans poteau indicateur, au milieu de toutes les lignes de fuite et les horizons perdus, on aimerait trouver des points de repères »]. La période des années 60 n'est pas non plus choisie au hasard, non plus d'ailleurs que le fait de tenir, sur les clients de l'établissement, un cahier qui ne sert à rien. Cela m'apparaît comme la culture du dérisoire et de l'inutile.
C'est aussi le thème du temps révolu qui est traité ici, celui de la mémoire qui fait revivre des faits appartenant à des tranches d'une vie passée (le thème de « l'éternel retour ») qui ne reprend vigueur que par la force des mots : la nostalgie n'est jamais loin chez Modiano. Le lecteur est envahi par un certain spleen aux contours assez indistincts cependant, une mélancolie proustienne faite de temps perdu et momentanément retrouvé à propos d'une histoire volontairement banale, trace laissée sur le sable du souvenir où le mystère n'est pas absent (thème de l'ésotérisme, de l'enquête « policière », le surnom donné à Louki), comme si la vie elle-même en était un permanent. C'est aussi la fuite qui est suscité ici, celle du temps mais aussi cette envie de changer d'univers, de quotidien qui nous hante tous sans que nous soyons pour autant capables de réaliser ce projet. Ces personnages qui ont existé( au moins dans le récit) mais appartiennent maintenant au passé, suscitent un vide, une absence. La mort par suicide est aussi une fuite, une issue probable ne serait-ce que pour matérialiser cette impossibilité de vivre dans ce monde, de s'y acclimater, d'être l'acteur de son propre rôle, même si c'est celui d'un quidam. Dans cette sorte de galerie de portraits, les personnages sont comme dessinés en creux, comme s'ils ne laissaient qu'une trace ténue dans ce récit.
Comme toujours j'ai bien aimé parce que, sans doute, cela me ressemble un peu.
© Hervé GAUTIER – Août 2010.http://hervegautier.e-monsite.com