la feuille volante

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  • LE SYNDROME D'ULYSSE - Santiago GAMBOA

     

    N°400– Février 2010.

    LE SYNDROME D'ULYSSE – Santiago GAMBOA - Métailié.

     

    J'ai, avec la lecture des relations bizarres et quand je choisis un livre, c'est parfois à cause de sa notoriété, parce qu'il faut l'avoir lu pour pouvoir en parler[c'est un peu l'objet de cette chronique], mais souvent, c'est le hasard qui guide mon choix. Il fait bien ou mal les choses, c'est selon!

    Pourquoi ai-je choisi ce roman? A cause de James Joyce, peut-être ou de mon chat qui porte le même nom que le héros grec à cause de l'habitude que nous avons prise de baptiser nos animaux de compagnie de noms dont le première lettre varie en fonction de l'année? Ou peut-être de l'attirance irraisonnée que le ressens toujours pour les auteurs hispaniques? Allez savoir!

    L'histoire m'a pourtant paru, au début un peu fastidieuse, mais je ne sais pas pourquoi, je m'y suis accroché. Cela ne m'intéressait pourtant pas beaucoup d'en savoir davantage sur cet Esteban, jeune colombien venu à Paris dans l'espoir d'étudier en Sorbonne et celui un peu plus fou de devenir écrivain. Comme c'était prévisible, lui qui ne rêvait que de salons littéraires et de prix prestigieux, n'a connu que la pluie, le froid, la promiscuité... et la plonge dans un restaurant parisien!

    Je n'avais pas non plus de réelles sympathies pour ce marocain qui lui aussi nourrissait des fantasmes de réussites universitaires françaises mais son parcours s'est révélé le même! Suivent d'autres rencontres avec des Sud-américains, des Roumains, qui livrent tous, à la première personne, une récit proche de l'oralité fait de solitude et de désarroi, comme celle de Jung, le Coréen, réfugié et travailleur précaire, des aventures avec des femmes plus ou moins prostituées aussi. Cela m'a semblé être comme une succession de récits reliés artificiellement entre eux, souhaitant sans doute nous rappeler la dure condition des travailleurs émigrés. Je ne dis pas que ce n'est pas émouvant et une piqure de rappel ne fait jamais de mal surtout dans un pays qui proclame bien haut ses valeurs humanistes et républicaines, mais ne respecte même pas ses propres citoyens nationaux. Mais quand même! C'est d'autant moins original que le récit dévie rapidement vers l'homosexualité et vers des évocations érotiques voire pornographiques, sans doute pour être dans un contexte plus actuel, vers la drogue et l'alcool aussi, sans oublier de remuer des poncifs un peu usés.

    Pour faire intellectuel, l'auteur note constamment des références culturelles, ce que je n'ai, personnellement, pas trouvé très convaincant.

    J'ai cherché ce qu'est réellement le syndrome d'Ulysse, peut-être pour m'expliquer le titre de ce roman dont je suivais les méandres avec difficultés. Il s'agit de retracer le parcours d'un individu qui, sans être sujet à des pressions psychologiques, peut se trouver capter par un autre ou un groupe d'autres au point qu'il en perde tout sens critique et qu'il soit même incapable de se remettre lui-même en cause. C'est aussi le stress ressenti par un émigré qui arrive dans un pays étranger et le ressent comme hostile. Loin de moi de vouloir minimiser un tel message, mais je suis vite lassé, même si ce récit suscite une grande solitude et se termine par le suicide. Quant à l'écriture, présentée comme une libération dans ce contexte difficile, pourquoi pas? Nous savons tous qu'elle est une vertu et une manière de se recréer un monde différent et plus conforme à nos vues.

     

    Je suis peut-être passé à côté de quelque chose, mais je n'ai pas vraiment été enthousiasmé par cet auteur dont je ne souhaite pas poursuivre la découverte.

     

    J'avoue que je me suis beaucoup ennuyé à la lecture de ce livre, pas vraiment (et même pas du tout) bien écrit, ni passionnant ni attachant. Cela n'a pas correspondu à ce que j'attends d'un roman, celui d'être un moment d'exception et de plaisir, à la découverte d'un auteur et de son univers.

     

     

    ©Hervé GAUTIER – Février 2010.http://hervegautier.e-monsite.com

  • LE SARI VERT – Ananda DEVI

     

    N°399– Février 2010.

    LE SARI VERT – Ananda DEVI – Gallimard.

     

    Nous sommes dans l'île Maurice et un vieux médecin, le Docteur Bissam est à l'agonie. Il est veillé par sa fille, Kitty, et sa petite-fille, Malika. On imagine facilement qu'il aurait souhaité partir en paix, mais son existence entière a été faite de haine, de violences... Le fait-elle exprès (avant qu'il ne soit trop tard?), mais sa fille va réveiller, dans le huis-clos de cette chambre mortuaire et dans l'esprit de ce pauvre nécromant, des images oubliées depuis longtemps. C'est qu'elle veut apprendre de sa bouche comment sa mère, l'épouse du docteur, est morte. Elle veut savoir ce que fut sa vie et elle ne va pas tarder à apprendre qu'elle a été placée sous le signe du mépris, des insultes, des coups... qui peuvent parfois conduire au crime. Même si le récit est fait principalement à la première personne, par ce « Dokter-Dieu », on n'imagine pas, pour une foule de bonnes raisons, qu'il ait pu être aussi un tyran familial. Pourtant, avec la voix qu'on imagine chevrotante d'un mourant, il va justifier son attitude, celle de toute une vie. Pour un plat brûlé, il frappe pour la première fois son épouse et évoque le sourire que lui faisait sa lèvre fendue. «  La violence est une grâce » finit-il par déclarer!

     

    La violence (à la lumière du dernier mot de cet ouvrage étonnant à plus d'un titre) est donc au cœur de ce roman, celle d'un homme qui bat son épouse et plus tard sa fille, parce qu'il n'aime guère les femmes, mais aussi la violence verbale du monologue de cet homme qui revoit le cours d'une vie où il n'a pu se dispenser de rendre malheureux son entourage. Sous sa plume, à la fois cruelle misogyne et lucide, le narrateur entraine son lecteur dans la monstruosité ordinaire d'un homme mesquin, une sorte de « Père-Dieu » qui a d'autant plus facilement humilié cette épouse, morte jeune, qu'il en était profondément épris, qu'il désirait ardemment la posséder, la dominer, mais cette femme choisit, comme acte de résistance, de se réfugier dans le silence. Il étend son pouvoir sur elle puis sur sa fille, mais on sent bien que sa petite fille lui échappe. Le lecteur comprend bien aussi que ces deux femmes ne le laisseront pas en paix tant qu'il ne leur sera pas révélé les circonstances de la mort prématurée de cette épouse, même s'il cherche à louvoyer avec la vérité et ses peurs, celles de la nuit et celles du passé.

     

    C'est peut-être difficile à dire, mais il m'a semblé que ce livre était une sorte de dernier cri poussé avant la mort même si « l'honnêteté de penser est désormais un crime », on sent qu'il a envie de tout braver et de libérer enfin sa conscience, même si ces mots sont pleins de méchanceté, de haine et de volonté de se disculper. C'est que la mort est à chaque ligne, celle de son épouse mais aussi celle de leur fils qui n'a pas vécu, celle du mari de Kitty, de tous ceux qu'il a soignés et qui n'ont pas résisté, de la sienne à venir...Certes, ce qu'il dit dérange, mais j'ai eu l'impression d'une libération par les mots, un besoin de justifications, une catharsis... même si le monologue se transforme, petit à petit en dialogue, certes difficile et même délétère entre « ses » femmes et lui.

     

    A la fin, cet homme finit par mourir et la parole est rendue aux femmes qui lui assènent leur vérité afin que l'équilibre des choses soit en quelque sorte rétabli. Il l'est, d'une certaine façon à la fin, quasi-fictivement, puisqu'elles se retrouvent devant le corps du docteur, désormais privé de vie, et célèbrent en une sorte de fête macabre, une manière de libération, le point final de leurs blessures

     

    Le sari, vêtement de femme de l'île Maurice qui évoque tout à la fois la grâce, la féminité, la légèreté, va devenir sous la main de Bissam, un véritable carcan et même un linceul. Il apparaît au début dans un rêve, une sorte de fantôme que le narrateur poursuit, allégorie de la vie passée avec son épouse, puis de la mort.

     

    Le livre refermé, je retire une impression dérangeante, malsaine. Cette histoire de vie et de mort, de culpabilité et de pardon, de honte et de faute, d'amour et de haine, d'ange et de démon, de solitude et de compassion, de grandeur et de déchéance, de tendresse et de lâcheté, de poésie et de vulgarité, d'émotions et de dégoûts résonne comme les deux pans opposé d'un discours d'où la pertinence et la lucidité ne sont pourtant pas absentes.

     

    Le style est envoûtant jusqu'à la fin et j'ai un peu de mal à admettre que tous ces mots aient pu naître sous la plume d'une femme.

     

     

     

    ©Hervé GAUTIER – Février 2010.http://hervegautier.e-monsite.com

  • TROIS FEMMES PUISSANTES – Marie Ndiaye

     

    N°398– Février 2010.

    TROIS FEMMES PUISSANTES – Marie Ndiaye – Gallimard (Prix Goncourt 2009).

     

    Que ce soit Norah, cette avocate qui vit en France et qui est amenée à rejoindre en Afrique un père égocentrique pour débrouiller une triste affaire de meurtre familial, Fanta, compagne d'un professeur de Lettres de Dakar qui doit quitter ce pays pour suivre son mari en France à la suite d'une expulsion du collège où il travaillait, mais qui se révèle incapable de lui procurer la vie dont elle a rêvé ou Khady Demba, jeune veuve africaine et pauvre en mal d'enfant qui veut rejoindre une cousine en France et pour cela se prostitue dans une ville du désert, elles nous sont présentées comme des femmes qui luttent pour leur dignité. C'est en ce sens, au dire même de l'auteur, qu'elles sont puissantes.

     

    J'avoue avoir lu ce livre parce qu'il a été sous le feu de l'actualité à cause de ce prestigieux prix littéraire, mais je n'en ai pas retiré grand chose de ces trois histoires. La première et la troisième m'ont paru un peu dignes d'intérêt, mais la seconde, la plus longue, s'est révélée ennuyeuse. Je ne l'ai pas bien comprise. Il est effet beaucoup question de Rudy Descas, le compagnon de Fanta, de ses états d'âme, de ses indispositions physiques passagères, de ses phobies, de sa propre histoire mouvementée et tourmentée par celle de son père meurtrier, quelques années plus tôt, de son associé à Dakar, de ses impossibilités de se réaliser dans un nouveau métier qui ne lui convient pas. Là, sa compagne est singulièrement absente et le récit qui, Dieu sait pourquoi, oscille et hésite entre le personnage de sa mère, tourmentée par des préoccupations religieuses d'un autre âge, par son rôle éventuel dans la mort par suicide de son mari incarcéré à Dakar à la suite de l'assassinat de son associé, et celui du sculpteur Gauquelan qu'il soupçonne de lui avoir dérobé son image, des craintes au sujet de la fidélité de cette épouse, décidément bien absente de ce récit. Peut-être y a-t-il une allégorie, une métaphore, entre les attaques répétées d'une buse et les anges que sa mère voit partout? Cet animal illustre-t-il la difficulté que rencontre Rudy avec le monde extérieur qu'il perçoit comme hostile et répond-il aux corbeaux du troisième récit? Quand à la dernière évocation, il semble y avoir un cousinage entre Fanta et Khady.

     

    Le troisième témoignage donne à voir une veuve africaine rejetée par sa propre famille parce qu'elle n'a pu avoir d'enfant, ravalée au rang d'une domestique, avec la sensation de n'être rien en ce monde au point d'entrer dans un mutisme presque permanent et de devoir partir pour L'Europe.

    C'est certes un témoignage sur la femme africaine, ses désillusions au regard de ses rêves d'occident. Il y a peut-être une sorte d'unité entre ces trois récits, le lieu (la ville de Dakar et la prison de Reubeuss) que bizarrement les hommes semblent se partager (on peut supposer que le père de Nora a repris le village vacances que celui de Rudy avait voulu créer – A la mort mystérieuse de la seconde épouse du père de Nora, semble répondre l'assassinat de l'associé du père de Rudy et les pulsions meurtrières de celui-ci et la mort non moins mystérieuse et brutale du mari de Kadhy – A l'impossibilité de s'adapter à son nouveau métier, semble répondre, pour Rudy, la volonté destructrice qu'il a déployée jadis, face à l'agression de ses élèves et qui a motivé son renvoi du collègue où il enseignait - Attachement impossible à son propre fils et sentiment de culpabilité de du père par rapport à son enfant auquel répondent ses interrogations, ses états d'âme à lui par rapport à son propre père?).

     

    Je n'ai pas vraiment senti la « puissance » de ces femmes, leur volonté de s'opposer à leur quotidien. J'ai plutôt été interpelé par la mort, omniprésente, comme un leitmotiv, comme la solution d'une existence impossible ou la source de celle-ci. Peut-être le dernier récit, plus fort en intensité émotionnelle, m' a-t-il interpelé mais il m'apparait que Khady subit son sort, la trahison de son compagnon, plus qu'elle ne réagit face à sa condition.

     

    C'est étonnant, mais j'ai lu ces récits, davantage intéressé par le dénouement de chacun d'eux et lien qui pouvaient exister entre eux mais la longueur démesurée de la plupart de phrases et les nombreuses péripéties du récit qui, à mon avis n'apportent rien à l'ensemble, m'ont vite découragé.

    Seul, peut-être, le dépaysement a retenu mon attention mais je n'adhère guère au concert de louanges qui a accompagné ce prix.

     

     

     

    ©Hervé GAUTIER – Février 2010.http://hervegautier.e-monsite.com

  • MA GRAND-MÈRE AVAIT LES MÊMES – Philippe DELERM

     

     

     

     

    N°396– Février 2010.

    MA GRAND-MÈRE AVAIT LES MÊMES – Philippe DELERM – Feryane éditeur.

     Philippe Delerm n'est pas un inconnu pour cette revue (la Feuille Volante n°268).

     J'ai donc abordé cette lecture avec un a priori favorable. Le titre en lui-même sonne comme une remarque existentielle, pas vraiment un compliment, plutôt une réflexion désabusée qui insiste sur la banalités de choses qui pourtant se voulaient originales!

     D'emblée, j'ai été conquis par le style, bien dans l'esprit de cet ouvrage qui n'est ni un roman ni un essai mais une somme de réflexions sur la condition humaine à travers des expressions de tous les jours qui reviennent dans notre bouche et qui résument la perception que nous avons du monde qui nous entoure. Du monde et surtout des êtres, nos semblables que nous sommes amenés, parfois malgré nous ou parfois non, à juger d'un mot, comme si cela devait faire date dans notre jurisprudence personnelle, tant il est vrai que nous sommes tous prompts à la critique! Nous nous arrogeons le droit de poser nos yeux sur la vie d'autrui comme si cela nous regardait et comme si cela pouvait arranger les choses, en oubliant, bien sûr, qu'il en va de même pour nous, que nous sommes nous aussi un centre d'intérêt pour autrui ou une occasion de parler! Juger les autres n'a jamais fait avancer les choses. Tout y passe, notre voisin comme la façon qu'ont les hommes politiques de gouverner le monde et donc notre vie, mais aussi le foot, le gaspillage...

    C'est vrai qu'elles sont banales les choses de tous les jours, c'est rien de le dire surtout quand cette caractéristique s'exprime en phrases convenues, presque des clichés, des truismes des petites phrases usitées à en être usées qui soulignent le temps, celui qu'il fait et celui qui passe. On n'y prête même plus attention parce que « le travail », parce que « la famille », parce que « les obligations »... et puis on choisit de tout oublier « parce que le présent est toujours fait de comédie et de tragédie », on laisse filer tout en profitant, parfois, pour oublier, parce que le temps est source de souvenirs, mélancoliques, douloureux, rarement heureux! Tout cela est une question de fidélité, aux autres et surtout à soi parce qu'à l'heure de la toilette l'image que nous renvoie chaque matin le miroir se doit d'être honorable, à moins qu'on choisisse de s'en moquer. Quand on est vieux on se veut « encore jeune » et les générations montantes doutent du futur et envient les retraités! On n'oublient pas les rituels, ceux du marché dominical, même s'il y fait froid, que c'est incommode et plus cher qu'ailleurs. On se justifie avec de bonnes raisons, celle du dialogue avec le commerçant, de la rencontre de copains et de l'appétitif sur le zinc...

    L'auteur décrit en effet des instants familiers, caractérise des moments saisis dans notre quotidien, sur le marché, dans la rue ou simplement dans notre famille. Ce ne sont que des mots, des expressions toutes faites, des phrases usitées à en être usées ( mais les mots de s'usent pas comme des vêtements, on dirait au contraire qu'ils se régénèrent, se revitalisent par un usage excessif) que nous sollicitons pour expliquer une situation , souvent dans un résumé étonnamment bref. Le temps! Voilà bien le sujet. C'est avant tout celui qu'il fait, la météo que chacun se targue de deviner pour le lendemain ou de regretter parce que, maintenant, il n'y a plus de saison et que le réchauffement de la planète menace la vie. Ah, cette météo, si elle n'existait pas! Elle permet à chacun de se mettre en valeur, de faire état de son expérience personnelle qui, bien entendu, est meilleure que celle de son voisin!

    Surtout, me semble-t-il, c'est le temps qui passe qui est évoqué. Sur lui, personne n'a de prise et cet aspect des choses fait tellement partie de la condition humaine qu'il vaut mieux oublier. Nous ne sommes ici que de passage, nous ne sommes pas éternels. Cela aussi fait partie de ces petites phrases récurrentes qu'on emploie comme à regret, un rien philosophe, ou qu'on évite de trop évoquer parce qu'elles deviennent tabou et insistent sur l'aspect transitoire de notre vie! Elles évoquent le passé comme une période pas vraiment mieux que maintenant, mais qu'on regrette parce qu'à l'époque on était plus jeune, on avait la vie devant soi et le temps n'avait pas encore laissé son empreinte dans notre âme et dans notre vie. C'est aussi notre présent qui est évoqué ici, dans nos gestes quotidiens et automatiques, ce qui donne à l'auteur une extraordinaire occasion d'en parler et d'y réfléchir, de disséquer ce qu'il croit être nos raisons profondes d'agir ainsi et les remarques personnelles que cela lui inspire. L'air de rien, il nous parle de nous, de nos petites lâchetés, de notre aptitude à la flatterie, voire à la flagornerie, de nos petits arrangements avec le quotidien, de notre refus de nous remettre en question, de ces non-dits, voire de ces hypocrisies de chaque jour qui envahissent notre vie, de nos compromis qui se changent souvent en compromissions, de nos centres d'intérêt qu'on voudrait définitifs mais qui sont souvent remplacés par d'autres, davantage de circonstance... Nous nous nourrissons avec gourmandise de superficialité parce que l'époque est ainsi. Nous exprimons nos révoltes autant que nos plaisirs intimes et furtifs.

    A travers mille petites phrases de la vie de tous les jours, l'auteur redessine cette hypocrisie, voire cette muflerie qui fait notre quotidien et dont nous nous contentons à bon compte, qui cache ce que tout le monde voit mais affecte d'ignorer, ces non-dits qui gomment artificiellement les différences et clivages sociaux. C'est la société humaine qui se reflète dans son langage comme dans un miroir et évoque ces mille arrangements avec la solitude, la condition humaine, les bassesses et les lâchetés qui font notre quotidien, cette volonté de faire prévaloir le paraître sur l'être parce que c'est ainsi depuis que le monde est monde et que personne ne changera rien à cette comédie, parce que la flatterie, voire la flagornerie fait partie du jeu, parce que les compromis se changent souvent en compromissions, parce que c'est ainsi tout simplement, malgré les images et les visages furtifs de ceux qu'on aurait bien voulu voir s'attarder un peu, mais voilà!

     Ces petits fragments de langage, commentés avec humour et rendus savoureux par l'auteur sont autant d'occasion de se les rapproprier avec émotion, même si, l'air de rien, il nous rappelle que nous ne sommes ici que de passage, que tout ce qui est humain a une fin et que ce n'est peut-être pas si grave que cela après tout puisqu'il nous redonne les goût des mots, pas ceux intellectuels de la littérature, mais au contraire ceux de tous les jours et de tout le monde! Le temps passe, oui, et après? Ces mots c'est, comme le dit l'auteur « un salut à la vie qui se plaint de la vie ».

    Alors, insoutenable légèreté de l'être? Pourquoi pas. Il reste que j'ai bien aimé ce moment de lecture.

    Le sous-titre « les dessous affriolants des petites phrases » me paraît tout à fait justifié.

     

    © Hervé GAUTIER - Février 2010.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     


     


     

     

     

     


     


     

     

     

     

    N° 396 – Février 2010

     

    MA GRAND-MÈRE AVAIT LES MÊMES – Philippe DELERM

    Philippe DELERM n'est pas un inconnu pour cette revue (La Feuille Volante n° 268).

    J'ai donc abordé cette lecture avec un a priori favorable. Le titre en lui-même sonne comme une remarque existentielle, pas vraiment un compliment, plutôt une réflexion désabusée qui insiste sur la banalités de choses qui pourtant se voulaient originales!

    D'emblée, j'ai été conquis par le style, bien dans l'esprit de cet ouvrage qui n'est ni un roman ni un essai mais une somme de réflexions sur la condition humaine à travers des expressions de tous les jours qui reviennent dans notre bouche et qui résument la perception que nous avons du monde qui nous entoure. Du monde et surtout des êtres, nos semblables que nous sommes amenés, parfois malgré nous ou parfois non, à juger d'un mot, comme si cela devait faire date dans notre jurisprudence personnelle tant il est vrai que nous sommes tous prompts à la critique! Nous nous arrogeons le droit de poser nos yeux sur la vie d'autrui comme si cela nous regardait et comme si cela pouvait arranger les choses, en oubliant, bien sûr, qu'il en va de même pour nous, que nous sommes, nous aussi un centre d'intérêt pour autrui, ou une occasion de parler! Juger les autres n'a jamais fait avancer les choses. Tout y passe, notre voisin comme la façon qu'ont nos hommes politiques de gouverner le monde et donc notre vie, mais aussi le foot, le gaspillage...

    C'est vrai qu'elles sont banales les choses de tous les jours, c'est rien de le dire surtout quand cette caractéristique s'exprime en phrases convenues, presque des clichés, des truismes des petites phrases usitées à en être usées qui soulignent le temps, celui qu'il fait et celui qui passe. On n'y prête même plus attention parce que « le travail », parce que « la famille », parce que « les obligations »... et puis on choisit de tout oublier « parce que le présent est toujours fait de comédie et de tragédie », on laisse filer tout en profitant, parfois, pour oublier, parce que le temps est source de souvenirs, mélancoliques, douloureux, rarement heureux! Tout cela est une question de fidélité, aux autres et surtout à soi parce qu'à l'heure de la toilette l'image que nous renvoie chaque matin le miroir se doit d'être honorable, à moins qu'on choisisse de s'en moquer. Quand on est vieux on se veut « encore jeune » et les générations montantes doutent du futur et envient les retraités! On n'oublie pas les rituels, ceux du marché dominical, même s'il y fait froid, que c'est incommode et plus cher qu'ailleurs. On se justifie avec de bonnes raisons, celle du dialogue avec le commerçant, de la rencontre de copains et de l'appétitif sur le zinc...

    L'auteur décrit en effet des instants familiers, caractérise des moments saisis dans notre quotidien, sur un marché, dans la rue ou simplement dans l'intimité de notre famille. Ce ne sont que des mots, des expressions toutes faites, des phrases usitées et même usées ( mais les mots ne s'usent pas comme des vêtements, on dirait au contraire qu'ils se régénèrent, se revitalisent par un usage excessif ) que nous sollicitons pour expliquer une situation, souvent dans un résumé étonnamment bref. Le temps! Voilà bien le sujet. C'est avant tout celui qu'il fait, la météo que chacun se targue de deviner pour le lendemain ou de regretter parce que maintenant, il n'y a plus de saisons et que le réchauffement de la planète menace la vie. Ah, cette météo si elle n'existait pas! Elle permet à chacun de se mettre en valeur, de faire état de son expérience personnelle, qui, bien entendu, est meilleure de celle de son voisin! Surtout, me semble-t-il, c'est le temps qui passe qui est ici évoqué. Sur lui personne n'a de prise et cet aspect des choses fait tellement partie de la condition humaine qu'il vaut mieux l'oublier. Nous ne sommes ici que de passage, nous ne sommes pas éternels. Cela aussi fait partie de ces petites phrases récurrentes qu'on emploie comme à regret, un rien philosophe, ou qu'on évitent pourtant de trop évoquer parce qu'elles deviennent tabou et insistent sur l'aspect transitoire de notre vie! Elles évoquent le passé, comme une période pas vraiment mieux que maintenant mais qu'on regrette parce qu'à l'époque on était plus jeune, on avait la vie devant soi et le temps n'avait pas encore laissé son empreinte dans notre âme et dans notre vie. C'est aussi notre présent qui est évoqué ici, dans nos gestes quotidiens et automatiques ce qui donne à l'auteur une extraordinaire occasion d'en parler et d'y réfléchir, de disséquer ce qu'il croit être nos raisons profondes d'agir ainsi et les remarques personnelles que cela lui inspire. L'air de rien, il nous parle de nous, de nos petites lâchetés, de notre aptitude à la flatterie, voire à la flagornerie, de nos petits arrangements avec le quotidien, de notre refus de nous remettre en question, de ces non-dits, voire de ces hypocrisies qui chaque jour envahissent notre vie, de nos compromis qui se changent souvent en compromissions, de nos centres d'intérêt qu'on voudrait définitifs mais qui sont aussitôt remplacés par d'autres, davantage de circonstance... Nous nous nourrissons avec gourmandise de superficialité parce que l'époque est ainsi exprimons notre révolte autant que nos plaisirs intimes et furtifs

    A travers mille petites phrases de la vie de tous les jours, l'auteur redessine cette hypocrisie, voire cette muflerie qui fait notre quotidien et dont nous nous contentons à bon compte, qui cache ce que tout le monde voit mais affecte d'ignorer, ces non-dits qui gomment artificiellement les différences et clivages sociaux. C'est la société humaine qui se reflète dans son langage comme dans un miroir et évoque ces mille arrangements avec la solitude, la condition humaine, les bassesses et les lâchetés qui font notre quotidien, cette volonté de faire prévaloir le paraître sur l'être parce que c'est ainsi depuis que le monde est monde et que personne n'y changera rien, parce que parce que c'est ainsi tout simplement, malgré les images et les visages furtifs de ceux qu'on aurait bien voulu voir s'attarder un peu, mais voilà!

    Ces petits fragments de langage, commentés avec humour et rendus savoureux par l'auteur sont autant d'occasion de se les approprier de nouveau avec émotion, même si, l'air de rien, il nous rappelle que nous ne sommes ici que de passage, que tout ce qui est humain a une fin et que ce n'est peut-être pas si grave que cela après tout puisqu'il nous redonne les goût des mots, pas ceux intellectuels de la littérature, mais au contraire ceux de tous les jours et de tout le monde! Le temps passe, oui, et après? Ces mots c'est, comme le dit l'auteur « un salut à la vie qui se plaint de la vie »

    Alors, insoutenable légèreté de l'être? Pourquoi pas. Il reste que j'ai bien aimé ce moment de lecture.

    Le sous-titre « les dessous affriolants des petites phrases » me paraît tout à fait justifié.

    © Hervé GAUTIER - Février 2010.


     


     

     

     

     

     

     

     

     

     

  • LA PREMIERE GORGEE DE BIERE - Philipe DELERM ; EDITIONS L'ARPENTEUR

     

    N°268 – Février 2007

     

    LA PREMIERE GORGEE DE BIERE – Philipe DELERM – EDITIONS L'ARPENTEUR

    L'auteur et moi sommes de la même génération, alors, forcément, nous avons quelque chose en commun, au moins l'époque. Peut-être pas autant que cela, parce que moi, je suis un provincial, version France profonde, et j'ai toujours voulu cultiver cela, alors “Les loukoums chez l'Arabe” et “Le trottoir roulant de la station Monparnasse”, cela m'est un peu inconnu, quoique...

    le reste en revanche, m'a beaucoup parlé, je veux dire que cela a fait renaître en moi des souvenirs d'enfance. C'est paradoxale peut-être puisque “La première gorgée de bière”, “Prendre un porto” ou le grog des jours de fièvre étaient, à cette époque, plutôt interdits et le secret tenait lieu de plaisir, mais quand même...

     

    Je me souviens des sorties de la messes dominicales qui ne se terminaient jamais sans le passage obligé dans l'odeur chaude d'une pâtisserie, dans le choix de ces douceurs de fins de repas et du cérémonial qui entourait cet achat. L'odeur des pommes qui embaumaient la cave, les fruits qui offraient leur chair ferme et blanche à l'appétit du gourmand, tout cela appelle une ambiance campagnarde qui me parle. A l'époque où on ne peut plus se déplacer qu'assis au volant d'une voiture, le frottement d'une dynamo sur le pneu d'un vélo m'a rappelé un moyen de transport dont j'ai beaucoup usé dans ma jeunesse. Il était presque un plaisir quand rouler la nuit était interdit et que la première bicyclette ne comportait même pas d'éclairage autant pour dissuader son jeune utilisateur que pour marquer la différence avec les adultes. Pour moi non plus “Le petit frr frr rassurant semble n'avoir jamais cessé” et avec lui l'onglet de l'hiver, le bruit de la chaîne et le plaisir de se déplacer autrement qu'à pied...Moi aussi, je me souviens des inhalations qui vous laissaient le visage moite et les poumons dilatés de chaleur et de camphre, mais aussi l'huile de foie de morue et les cataplasmes brûlants... Cela faisait partie de ces maladies de la petite enfance qu'il était presque obligatoire d'avoir eues parce qu'elles étaient regardées comme un vaccin pour le reste de la vie. Elles avaient au moins l'avantage de maintenir dans la moiteur du lit, le petit malade qui bien souvent avait recours à des artifices pour y demeurer plus longtemps et surtout elles dispensaient d'école...Il y avait bien les sirops amers, les médicaments en ampoules...

     

    Mon enfance à moi, c'est aussi les trains, les omnibus, les michelines bicolores aux couleurs délavées et même les wagons inconfortables et malodorants de 3° classe... Les express et les rapides de 1°classe étaient un luxe auquel je n'ai jamais eu droit. Moi, mon enfance, c'était aussi la ouate blanche d'une locomotive à charbon qui m'enveloppait quand je passais sur le pont de chemin de fer, les bains de mer solitaires sur une plage déserte de septembre ou des boules de glace “vanille-fraise” dans des cornets craquants, des hivers en culotte courte et des étés étouffants d'espadrilles à semelles de corde, dans la bruyante ambiance de la caravane du tour de France.

     

    Le dimanche soir a toujours eu quelque chose de triste et la rentrée des classes sentait les vêtements neufs, les chaussures qu'il faudrait briser en récréation ou en promenade, les cahiers dont les pages blanches à la portée bleue seraient bientôt remplis de mots copiés avec des pleins et des déliés d'encre violette et la complicité obligatoire des plumes “sergent-major”, des notes rouges du maître d'école mais aussi des taches en forme de larmes...

     

     

    Et puis, il y cette ambiance, ce climat distillé par les textes. Ils m'évoquent, par la simplicité des mots et la saveurs des phrases, les poèmes de Léon-Georges Godeau qui sont gravés dans ma mémoire. Leur nostalgie m'enveloppe et m'envoûte, le passé revit autant que m'émerveillent ces moments évoqués ici, même s'ils ne sont pas tout à fait miens. Ce sont des instants certes pleins de banalité mais qui font le quotidien de chacun d'entre nous et éveillent nos souvenirs, avec aussi ce sens de la formule de l'auteur, comme une morale définitive “Mouiller ses espadrilles c'est connaître l'amère volupté d'un naufrage complet”, “L'odeur des pommes est douloureuse. C'est celle d'une vie plus forte, d'une lenteur qu'on ne mérite plus”...

     

    Ce ne sont peut-être que des mots, du vent, diront certains, mais moi j'aime bien!

     

     

     

     

     

    © Hervé GAUTIER - Février 2007

  • L'HÔTE – Guadaluppe Nettel

     

    N°395– Février 2010.

    L'HÔTE – Guadaluppe Nettel – Actes Sud.

     

    Ana est habitée par une « Chose » qui fait partie d'elle depuis l'enfance. Elle vit avec elle, ou plus exactement est en elle depuis toujours, elle ne la voit pas mais elle la sent et celle-ci se sert d'elle, s'en nourrit presque, jusqu'à à en devenir insupportable. La chose grandissait en effet en elle « comme une chrysalide »;

     

    Durant l'enfance, elle a été sa compagne-complice ce qui meubla la solitude de la fillette. Seul son frère, Diego, échappait à son emprise, mais plus tard ses réactions furent inattendues, dévastatrices au point de s'attaquer à ce frère lui-même... et l'anéantir, le vider de sa propre substance! C'est à tout le moins l'explication qu'Ana donna à la mort prématurée de son frère, associant le sang de ses premières règles à celui qui accompagnait la mort de Diego. Parfois la chose alternait entre accalmie et violence, parfois se manifestait sous la forme d'une petite voix mais avant la mort de ce frère aimé, il semble que la « chose » a laissé sur son bras une sorte de cicatrice qui évoque le braille. Alors, message codé ou annonce de mauvaise augure, rite cabalistique ou volonté de voir un mystère à déchiffrer? Ce fut pour elle l'occasion d'entrer dans le monde des aveugles, pourquoi pas en devenant lectrice dans un institut pour non-voyants? Ce serait une façon bien originale et sûrement efficace pour Ana de se débarrasser de cette « chose » qui devenait de plus en plus un parasite, de l'exorciser en quelque sorte par une sorte de transfert, comme si l'hépatite dont elle souffrit un temps lui aurait permis de partager sa souffrance avec cet « hôte » encombrant?

    Pourtant, à force d'explorer le monde souterrain des aveugles, de les fréquenter jusque dans leur quotidien, à la fois dans cet établissement qui l'emploie mais surtout dans un monde interlope fait de rencontres improbables, de mendicité, de handicap et de vie cachée dans le métro mexicain, véritable cloaque où pourtant elle finit par se mouvoir presque naturellement, elle finit par décrypter le message sur le bras de son frère!

     

    Alors, manifestation d'un dédoublement de personnalité dont nous souffrons tous sans bien nous en rendre compte, peur intrinsèque à l'enfance de voir disparaître des êtres que nous aimons face à l'inconscience des adultes qui préfèrent transformer la mort en tabou, habitude prise dès les premières années de vivre avec autre chose qui fait que les adultes, et parfois nous-mêmes, craignons pour notre santé mentale, volonté de se recréer un monde différent de celui dans lequel nous vivons, sentiment de culpabilité ou désir de voir dans autre chose le responsable de ses propres malheurs, phobie irraisonnée de cette enfance qui pourtant s'en va, mythomanie dévorante qui confine parfois à la folie, itinéraire intime qui consiste à se libérer définitivement d'une obsession? Qui sait!

     

    J'avoue que j'ai lu ce livre avec une certaine circonspection, partagé entre intérêt et curiosité... Je suis peut-être passé à côté de quelque chose, mais cet ouvrage, malgré les éloges que j'ai pu en lire par ailleurs m'a laissé une impression bizarre, non par le sujet traité qui me parlerait peut-être, mais par la manière de l'aborder, entre fiction et réalité.

     

    © Hervé GAUTIER - Février 2010.

  • DOUZE TYRANS MINUSCULES - Frédéric LENORMAND

     

    N°393– Janvier 2010.

    DOUZE TYRANS MINUSCULES – Frédéric LENORMAND - FAYARD.

     

    Le hasard a fait que je me suis replongé, grâce à Max Gallo, dans l'univers de la Révolution française (La Feuille Volante n° 391 et 392). Cette période m'a toujours fasciné, non pas à cause de l'insécurité qui y régnait, mais parce que dans les temps troublés de notre histoire et à l'occasion de ce genre d'événements, de grands destins se révèlent... mais également des petits! J'ai toujours été impressionné par la personnalité de ceux, rares il est vrai, qui oublient leur intérêt personnel pour se mettre au service d'une grande cause qui les dépasse et souvent les brise... et par les autres, moins fréquentables mais plus nombreux, qui profitent de cette période pour découvrir leurs petitesses et leurs lâchetés qui, en temps ordinaire, n'auraient eu qu'en écho mineur. La délation, l'oppression, l'asservissement, voire le massacre, restent une occasion unique pour ces êtres sans importance de se distinguer, de se grandir à leurs propres yeux, de se faire redouter aussi. Ils sont conscients qu'ils représentent une fraction de l'autorité, infime certes mais bien réelle, et ils vont en profiter pour nuire ou s'enrichir, pour s'imposer aussi et ce d'autant plus facilement qu'ils se sentent protégés par les événements et par leurs fonctions. L'autorité et le commandement sont des ivresses inhérentes à la condition humaine! De la surveillance du peuple dépend l'ordre public sans lequel il n'y a pas de bonne gouvernance, la délation est une méthode simple mais efficace, la police sert tous les régimes sans distinction, mais que dire de ceux qui exercent ce métier sans discernement ni morale, qui abusent de leurs fonctions et se laissent corrompre?

     

    L'auteur, infatigable et précis archiviste, nous les présente: ce sont, à l'origine, de petits commerçants, des artisans, des clercs, un poète même, que les événements, leurs convictions politiques, et parfois le chômage, décidèrent à devenir policiers et dont il nous restitue avec une grande minutie les actes et les abus. Cette période troublée va les faire passer de l'ombre à la lumière et, de la petite administration locale où ils firent leurs premières armes, ils eurent pour fonction d'encadrer la capitale et accédèrent même à des fonctions d'administrateurs de la police. A travers leurs agissements, le lecteur revisite les grands moments de cette période, la prise de la Bastille, la mort du roi et les massacres perpétrés par les révolutionnaires... Ces douze petits chefs vont jouer un rôle actif au cours de cette Terreur, mais, en cette période trouble, on ne leur demanda pas d'être des professionnels compétents avec une éthique et un savoir-faire, au contraire, certains même étaient pour la plupart quasiment analphabètes et se contentaient de signer, mais surtout ils n'étaient contrôlés véritablement par personne, la corruption étant assez répandue, n'avaient pas de hiérarchie, la guillotine se chargeant d'éliminer les concurrents les plus gênants. Autant dire que leurs fonctions les invitaient aux pires excès auxquels, bien sûr, ils ne manquèrent pas de se livrer.

     

    Il faut croire qu'il y a une justice, ou que la société des hommes finit toujours par faire prévaloir le bon droit, et nos douze policiers, sans qu'ils s'en rendent compte, grisés sans doute par l'époque, leurs succès, leur opportunisme ou leur impunité temporaire finirent peu ou prou là où il avaient envoyé tant de leurs concitoyens, en prison et pour certains à la mort. Rares sont ceux qui survécurent. Ils périrent par où ils avaient pécher et furent accusés puis convaincus de corruption.

    C'est un des drames de la condition humaine que de se croire irremplaçable et les illusions qu'on se fait sur soi-même sont bien pires que toute les légendes patiemment tissées par les autres, la prétention n'étant jamais loin de la naïveté. En réalité, les pouvoirs qu'ils avaient étaient illusoires et ils n'étaient que des pions entre les mains des politiques qui n'hésitèrent pas à se débarrasser d'eux quand ils furent devenus encombrants. Peu ou pas préparés à leurs fonctions qui ne furent que « de circonstances », ces hommes n'eurent pas même l'idée d'exercer sur leur quotidien le minimum de raisonnement qui leur eût inspiré de la modération ou de la circonspection.

     

    Ce livre en évoque un autre, paru également sous la plume du même auteur, « La pension Belhomme » [La Feuille Volante n°328], remarquable ouvrage qui parle de ces établissements, à mi-chemin entre la maison de santé et la prison, que la Révolution favorisa et que nos policiers contribuèrent à remplir. J'avoue que j'ai un faible pour ce genre d' ouvrages historiques, surtout quand Lenormand les signe.

     

    Je l'ai déjà abondamment écrit dans cette chronique, j'aime bien le style de Frédéric Lenormand. Il est plaisant à lire, jubilatoire et instructif. Il se livre ici à une histoire de la police sous le Terreur, inédite jusque là, puisque l'Histoire officielle a bien plus volontiers retenu le parcours des grands noms qui l'illustrèrent alors qu'elle à rejeté dans l'anecdote les actions des sans grade.

    Il est de ces auteurs, pas si nombreux, qui vous font aimer l'Histoire parce qu'il nous la raconte plaisamment.

    Chacun de ses ouvrages est toujours un bon moment de lecture dont je ne veux pas me priver!

     

     

    ©Hervé GAUTIER – Janvier 2010.http://hervegautier.e-monsite.com

  • LA RÉVOLUTION FRANÇAISE (Aux armes citoyens- 1793-1799) Max GALLO

     

    N°392– Janvier 2010.

    LA RÉVOLUTION FRANÇAISE (Aux armes citoyens- 1793-1799) Max GALLO – XO Éditions.

     

    C'est un peu comme si la mort de Louis XVI avait donné le départ d'une vague d'exécutions entre révolutionnaires. Les royalistes veulent venger la mort du Roi et rétablir la monarchie, les émeutes de la faim et de la misère attisent pillages et meurtres et, à l'extérieur, c'est la première coalition qui menace la République. Les espoirs de paix et de bonheur suscités par la Révolution tardent à se concrétiser. On défend la propriété privée, on stigmatise les possédants, le prix des denrées monte, la monnaie se dévalue et la peur de l'étranger va croissante. La misère s'installe durablement et avec elle l'insécurité. La Vendée se soulève au nom de Dieu, pour le Roi et avec le soutien des aristocrates. La guerre se développe à l'intérieur comme à l'extérieur du pays et la trahison menace la Révolution. C'est la Terreur qui oppose les révolutionnaires les uns contres les autres, la haine est partout le peuple en souffre, et il a faim.

     

    On assassine Marie-Antoinette, mais Marat trouve la mort sous le couteau de Charlotte Corday, les passions révolutionnaires se déchaînent, les procès redoublent, les massacres sont quotidiens, on tue au nom de Dieu et de la liberté, on prône la Vertu et l'Être suprême mais on foule aux pieds les grands principes de la Révolution, le pouvoir est divisé, incapable de gouverner, le coup d'État politique est permanent qui un jour porte un homme au pouvoir et le lendemain à la guillotine. L'insurrection est décrétée, et «  la loi des suspects » encourage la délation, les citoyens deviennent des fanatiques, ivres du « sang des hommes » qui coule comme un long fleuve à Paris, en Vendée et dans tout le pays malgré les appels à la clémence.

     

    Tout le monde a peur de la dictature. Des hommes disparaissent et d'autres se révèlent qui imprimeront leur marque à l'histoire. La machine à tuer s'est emballée mais après la mort de Robespierre, elle semble être apaisée.

    Pourtant l'opinion publique s'inquiète devant la montée du chômage, une nouvelle société apparaît, plus frivole, plus riche, plus contestataire que les vieux révolutionnaires. Aux frontières, la France n'est plus menacée et l'insurrection vendéenne a trouvé une issue. Une époque s'achève et une autre commence mais des troubles éclatent toujours et le peuple espère un homme providentiel, un sauveur. Napoléon Bonaparte attend patiemment son heure! Ses victoires militaires l'ont rendu populaire dans l'armée puis dans l'opinion et face à la montée des royalistes, à la corruption et à l'enrichissement des Directeurs, au fossé qui chaque jour se creuse entre le peuple et les dirigeants et qu'il ne peut ignorer, il apparaît comme un homme nouveau, ambitieux et déterminé à qui le pouvoir ne peut pas échapper. Il saura saisir sa chance, manipuler les hommes et les événements de manière à assumer son destin personnel.

     

    Comme dans le premier volume, l'auteur nous montre, sous la forme d'une grande fresque, cette période mouvementée et autodestructrice. Il le fait en donnant la parole à un homme du peuple, le libraire parisien, Ruault, qui survit presque miraculeusement à ce chaos de mort. Il est un témoin d'exception pour le lecteur.

     

    Comme toujours, sous la plume de Max Gallo, l'Histoire, c'est passionnant!

    ©Hervé GAUTIER – Janvier 2010.http://hervegautier.e-monsite.com