la feuille volante

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  • AU PIANO – Jean ECHENOZ

     

    N°408 – Mars 2010

    AU PIANO – Jean ECHENOZ – Éditions de Minuit .

     

    C'est l'histoire d'un homme, Max Delmarc, pianiste de concert, un peu alcoolique, qui vit dans son monde parisien, éternel amoureux des femmes mais un peu timide, un peu gauche dans ses attitudes, du genre admirateur plus que complice et qui préfère laisser au hasard le soin d'organiser les rencontres avec elles. Il va mourir dans 22 jours de mort violente, mais, bien entendu, ne le sait pas encore. Il est accompagné, presque comme son ombre par Berni, sorte de factotum, d'acolyte qui veille sur lui et le suit partout, Parisy, son imprésario, un parfait imbécile qui ne pense qu'à l'argent et ne connaît rien à la musique. Puis il y a les femmes, Alice, tout d'abord, sa sœur qui vit avec lui, à côté de lui. Ces deux êtres s'ignorent mais se croisent. Puis il y a les autres femmes, Rose, sorte de beauté intemporelle idéalisée, un amour tout ce qu'il y a de plus platonique, à qui il pense toujours bien qu'elle appartienne à un passé vieux de trente ans, et donc au souvenir, et qu'il croit voir partout (Rose, pour lui, c'est une véritable obsession au point qu'il la poursuit dans le métro, mais elle reste une ombre), et « la femme au chien » qu'il n'ose vraiment aborder.

     

    La mort annoncée de Max se produit à la sortie d'un gala de bienfaisance, elle est violente. A partir de ce moment, par le biais d'une sorte de mise en abyme, il se retrouve dans une clinique bizarre, le Centre, où il rencontre un certain Béliard, une sorte de double de Berni. Là, il rencontre Doris Day avec qui il passe une torride nuit d'amour et Dean Martin. Tous deux semblent ne pas vouloir se souvenir de leur vie terrestre. On peut y voir une allégorie du purgatoire puisqu'ici on ne reste pas longtemps et on attend d'être envoyé soit au parc (le paradis?) soit en section urbaine (l'enfer qui n'est autre que la terre). Il revient donc sur terre, mais on lui interdit de rencontrer quiconque faisait partie de sa vie d'avant. Il passe par l'Amérique du sud pour rejoindre Paris où il change complètement de peau comme on abandonne un costume devenu trop petit mais enfreint quelque peu les consignes de Béliard qui lui-même prend quelques libertés avec la règle. A la fin, ce n'est pas Max mais Béliard qui part avec Rose devenue bien réelle, mais qui est pour un autre!

     

    L'auteur se fait à la fois le narrateur et le complice d'un Max qui finalement a passé sa vie à se laisser porter par les événements.

     

    J'aime bien l'humour et le phrasé de Echenoz qui, même s'il n'est pas vraiment académique, distille une sorte de musique autant qu'un univers à la fois quotidien, banal mais néanmoins original. Son écriture est fluide, avec un grand souci du détail et il maintient l'intérêt de son lecteur jusqu'à la fin, d'autant qu'on a l'impression que cette histoire, entre fantasme et virtualité, ne se terminera jamais. Il entraine son lecteur dans un autre univers pas si désagréable que cela, au-delà de la mort si on veut le voir ainsi, et cette version de l'enfer n'est finalement pas si effrayante que cela. Je n'irai pas jusqu'à dire qu'elle est attrayante, mais assurément je la préfère à celle de l'Évangile. En tout cas, il enlève à la mort sa dimension de tabou.

     

    © Hervé GAUTIER – Mars 2010.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

  • COURIR – Jean ECHENOZ

     

     

     

    N°407 – Mars 2010

    COURIR – Jean ECHENOZ – Éditions de Minuit .

     

    Courir, verbe transitif et intransitif dont la grammaire nous enseigne qu'il est du troisième groupe. C'est pourtant ce petit mot apparemment banal qui va résumer la vie d'Émile, dont le lecteur va finir par s'apercevoir qu'il s'agit du champion de course de fond tchécoslovaque Émile Zatopek. C'est, au départ, un parfait quidam cet Émile qui commence une vie sans grand avenir comme simple ouvrier dans une usine de chaussures. Par hasard, il devient coureur à pied, s'invente une méthode personnelle et malgré un style peu académique et fort peu esthétique, il finit par s'imposer dans les stades de son pays, puis à l'étranger, glanant toutes les médailles et tous les titres, pulvérisant tous les records. Il rend célèbre sa silhouette de « terrassier », de pantin détraqué, à la foulée saccadée, aux gestes heurtés, au visage grimaçant de douleur, au mauvais et très peu photogénique rictus. Il semble ne pas être affecté par l'effort pourtant surhumain qu'il supporte, gagne tout, est devenu une véritable légende vivante mais aussi une énigme pour le corps médical. Il est maintenant « la locomotive tchèque » et semble invincible!

     

    Il ne fait rien comme tout le monde, dit-on, et pourtant, ce petit homme devenu un grand champion international ressemble à un quidam quand il n'est plus sur une cendrée. Pour faciliter son ascension, il s'est engagé dans l'armée qui a évidemment favorisé sa promotion et à l'époque flamboyante du communisme, il devient un outil de propagande sans qu'on sache vraiment s'il en est dupe où s'il choisit de se taire pour mieux assurer sa situation. Quand on lui refuse un visa pour aller courir à l'étranger de peur qu'il ne cède aux sirènes du capitalisme, quand, dans la presse communiste, on déforme ses propos favorables à l'occident, quand on le maintient derrière le rideau de fer, quand on le présente comme l'icône du régime, il accepte sans rien dire. Il atteindra la gloire mais se laissera pourtant charmer puis dépasser par les mutations politiques nées du Printemps de Prague pour terminer comme comme terrassier après avoir été manutentionnaire dans une mine d'uranium, archiviste puis éboueur. Fataliste, il finit par se dire qu'il ne méritait sans doute pas mieux que ces emplois subalternes.

     

    C'est, tout au moins ce que l'auteur lui fait dire. Pourtant, il semble exister entre Echenoz et Zatopek un courant de sympathie. Il s'approprie l'histoire de son héros, le tutoie, l'encourage comme un vieux camarade complice, le dépeint comme un optimiste, comme un « brave type », ce qu'il était sûrement, se met parfois à sa place, lui prêtant des états d'âme, des préoccupations, ce qui distingue cet ouvrage d'un biographie classique.

     

    Il est un grand champion, mais l'auteur, sans le dire aborde, sous l'expression « cocktail Zatopek » pour justifier sa résistance et son étonnante fraîcheur en fin de course, ce mélange de levure et de glucose. Cela sera plus tard connu sous le nom de dopage et les nageuses est-allemandes révèleront malgré elles cette habitude des autorités sportives des pays communistes quand elles montreront des modifications morphologiques définitives. C'est vrai que rien n'est sûr, mais quand même!

     

    Dans un style volontairement simple qui me plait bien Echenoz évoque avec un mélange de réalisme et d'émotion cette grande figure de l'athlétisme mondial.

     

    Cela m'a donné envie de poursuivre ma découverte de l'œuvre de cet auteur qui, je l'avoue, m'était inconnu jusqu'à ce jour.

     

    © Hervé GAUTIER – Mars 2010.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

  • LA FEUILLE VOLANTE A TRENTE ANS.

    • Le 21/03/2010

     

    N° 406 – MARS 2010

     

    LA FEUILLE VOLANTE A TRENTE ANS.


    Trente ans, cette seule durée m'étonne autant qu'elle me donne le vertige, à cause sans doute du temps qui passe et de la mémoire qui s'envole... Qui m'aurait dit qu'en 1980, quand Marjan [décédé en 1998] m'a proposé de créer cette revue, elle durerait aussi longtemps? Trente ans, période pendant laquelle se construit un droit, celui de propriété, ce que les juristes, gens avisés s'il en est, consacrent comme un droit acquis par le simple exercice de quelque chose à condition que cela soit public, paisible et de bonne foi, ce qui pour moi ne pose évidemment aucune difficulté [Cette revue est déclarée conformément à la loi]. Mais ici ce sont des mots jetés au vent pour donner seulement mon avis de simple lecteur, qualité que je revendique avant tout, sur la démarche créatrice des autres, même, et surtout, si on ne me demande rien!


    Pourtant, si elle n'a suscité que beaucoup d'indifférence, cette chronique, devenue blog, m'a permis de nouer des correspondances amicales qui sont des moments précieux d'échange et de partage. S'il fallait un justificatif à cette revue, il serait là même si elle a aussi une fonction personnelle, fixer avec des mots ce que j'ai pensé intimement, d'un roman, d'une manifestation culturelle ou de fixer une émotion suscitée par un événement ... A titre personnel, je déplore en outre que la grande presse spécialisée ait un peu trop tendance à célébrer d'une manière laudative la publication d'un roman au seul motif que son auteur est connu, reconnu ou fait partie de ce qu'on appelle désormais les « people »!


    Elle n'a pourtant jamais eu d'abonnés et n'en aura jamais, elle restera donc indépendante et c'est, à mes yeux, essentiel. Parmi les nombreux auteurs dont j'ai parlé, je n'en ai jamais rencontré aucun et nos rapports, quand ils ont existé, se sont limités à des échanges épistolaires. Pour la plupart, ils ont été brefs et se sont limités à une correspondance de courtoisie, vite interrompue il est vrai sans que j'en connaisse la raison, mais qu'importe, je conçois parfaitement qu'il puisse exister une certaine condescendance pour une petite revue qui n'a, en réalité, ni importance ni véritable impact!


    Je pourrais aussi m'interroger sur l'intérêt suscité par cette chronique, tant il est vrai que le nombre de visiteurs n'est pas si important, encore que plusieurs d'entre eux n'y viennent que par hasard. Je dois cependant avouer que son hébergement sur un site [merci à e-monsite] facilite sa diffusion.[Au départ, elle ne circulait que dans mon courrier et dans celui, plus abondant, de Marjan, ce qui, malgré tout restait confidentiel]. Si je glissais vers la peopolisation ou la pornographie j'enregistrerais probablement davantage de connections, mais je ne risque pas et changer de cap et le compteur installé sur ce site n'a pour moi qu'une fonction indicative. Quant à son aspect visuel, chacun peut constater qu'elle ne brille pas par son agressivité, sans musique ni beaucoup de photos, juste du texte! C'est d'un choix délibéré que je lui donne une apparence « modeste », avec parfois des insuffisances dont je suis bien conscient. Qu'elle reste confidentielle me plaît bien et je sais aussi d'expérience que la notoriété est par essence volatile! J'ai seulement voulu faire figurer en page d'accueil et en souvenir le logo, dessiné et gracieusement offert par Arfoll , collaborateur et ami de Bernard Drupt lorsque celui-ci était rédacteur en chef de « La Revue indépendante ». Ce bandeau fut longtemps le symbole de cette revue.


    Au petit jeu du « j'aime, j'aime pas » qui en est un peu le fondement, qu'ai-je à gagner? Rien évidemment et cette revue qui, au départ n'était qu'une simple chronique poétique et l'est restée longtemps, s'est ouverte, avec le temps, à la littérature, au cinéma parfois, parce que mes lectures ont toujours été orientées vers la fiction et que les manifestations culturelles en général retiennent davantage mon attention. Pour ce qui est de la lecture, elle n'est alimentée que par mes goût littéraires, l'attirance que j'ai pour la créativité d'un auteur ou tout simplement le hasard qui me conduit de plus en plus souvent devant les rayonnages de la bibliothèque municipale. Cela me permet la « fréquentation » d'écrivains qui, sans cela, me resteraient à jamais étrangers. Je ne reçois en effet que très rarement de livres en service de presse, ce qui, accessoirement me permet une certaine indépendance.


    Cette chronique est aussi pour moi l'occasion de rendre un hommage (discret) à ceux qui servent notre belle langue française surtout au moment où elle perd de plus en plus de terrain dans notre langage quotidien et aussi à l'étranger. En cette semaine où nous célébrons la francophonie, j'attache du prix à encore exister.


    Ma passion pour la lecture, ce vice impuni de Valéry Larbaud, m'incite à lire complètement un ouvrage, à y prendre du plaisir si c'est possible, à donner mon avis personnel, et non à me contenter de recopier servilement ce que je peux lire à ce sujet. Cela peut paraître étonnant, mais cette chronique a aussi une fonction personnelle, celle de me rappeler que j'ai lu un ouvrage et de consigner pour moi-même ce que j'en ai pensé. Avec elle, je me prouve que j'existe, que mon esprit est encore en éveil (pour combien de temps?)et ce n'est déjà pas si mal! Comme je suis seul à le faire vivre et que je m'entend pas trop mal avec moi, elle dure... Jusqu'à quand? Elle continuera à paraître à son rythme, c'est à dire avec la régularité du hasard, et mourra probablement comme elle est née... en silence. En tout cas, elle perdurera aussi longtemps que je l'aurai décidé.


    Pourtant cette revue n'a aucune prétention, et surtout pas celle d'embrasser la culture contemporaine, ses courants, ses écoles, ses polémiques. Je ne fonctionne qu'au « coup de cœur », qu'à l'intérêt qu'a suscité pour moi un auteur, un roman ou une manifestation et j'entends bien continuer ainsi! Je précise ici que je ne me targue pas de la qualité de « critique littéraire » dont on m'a parfois affublé et que le classement statistique de ce blog semble exiger. Je ne suis qu'un simple échotier de la culture, un simple lecteur et je continue de penser que quiconque écrit un livre et choisit de le publier se met lui-même en situation d'être jugé par le premier venu... et je suis celui-là!

     

    © Hervé GAUTIER – Mars 2010.


     

     

     

     


     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

  • LA VÉRITÉ SUR MARIE – Jean-Philippe TOUSSAINT

     

     

     

    N°405 – Mars 2010

    LA VÉRITÉ SUR MARIE – Jean-Philippe TOUSSAINT – Éditions de Minuit .

     

    Cela commence plutôt bien «  Plus tard, en repensant aux heures sombres de cette nuit caniculaires, je me suis rendu compte que nous avions fait l'amour au même moment, Marie et moi, mais pas ensemble ». Je me suis dit qu'avec cette première phrase, j'étais en présence d'un écrivain comme je les aime, de ceux qui captent l'attention, de leur lecteur dès le début du roman et qui ne l'abandonnent qu'à la fin, sans que l'ennui se soit installé dans la lecture.

    On comprend vite aussi que l'histoire parallèle de ces deux ex-amants (Le narrateur et Marie) qui se retrouvent par hasard dans la touffeur d'une nuit d'été autour d'un mort, va vite devenir passionnante. Ils avaient vécu ensemble de nombreuses années dans ce petit appartement maintenant occupé par Marie puis s'étaient séparés, voici six ans, parce qu'ils en avaient décidé ainsi et ils vivaient une vie sentimentale indépendamment l'un de l'autre. Pourtant, parce que son dernier amant, Jean-Christophe de Ganay, trouve chez elle la mort par crise cardiaque, Marie appelle le narrateur au secours. Ce dernier, malgré la présence d'une autre femme dans son lit cette nuit-là, accourt vers son ancienne maîtresse. Dès lors, les choses reviennent à leur vraie place, celle qui avait été bousculée quelques années avant. C'est, entre eux, la même valse-hésitation entre l'envie, le rejet, la tentative d'étreintes et la volonté de fuite et Marie se remet à «  détester passionnément » le narrateur, comme avant.

    Les évocations de cette nuit d'orage ne sont pas sans rappeler les relations tendues qui président à leurs retrouvailles comme elles existaient auparavant et la fuite effrénée d'un cheval, dont est propriétaire Jean Christophe de Ganay, sur le tarmac d'un aéroport ajoute à cette impression un peu délétère. Les éléments se répondent d'ailleurs comme cette nuit parisienne et caniculaire où l'orage couve, celle de l'île d'Elbe partagée jadis par le narrateur et Marie où le feu frappa aussi. La crise cardiaque c'est aussi une forme de foudre et Marie est aussi déroutante qu'un cheval désemparé et perdu, comme l'est le narrateur sans doute quand il s'éloigne de la présence de cette maîtresse de plus en plus incontournable.

     

    Il y a aussi la silhouette énigmatique de Jean-Christophe (ou Jean-Baptiste de G.), le dernier amant de Marie, homme d'affaires et propriétaire d'un pur-sang. De cet homme on ne sait rien mais, petit à petit, il se révèle au lecteur. Entre les rares certitudes de la vie de cet homme, le narrateur tente d'en savoir davantage, et ce qu'il ne sait pas, il l'imagine et comble les blancs! Sa mort prématurée et énigmatique épaissit le mystère autour de lui. Pourtant, même si on en apprend un peu sur lui au cours du récit, il n'en reste pas moins un personnage secondaire, presque inexistant au regard des relations qui existent toujours entre le narrateur et Marie, deux éternels amants. Ce qui original aussi dans ces retrouvailles c'est que le narrateur joue alternativement le rôle de l'amant de Marie et celui de l'écrivain,

     

    Le titre « La vérité sur Marie » porte en lui-même sa charge de suspens. Son simple énoncé implique qu'on ne sait pas tout d'elle ou que ce que l'on sait est faux. Si j'en juge par la 4° de couverture, ce roman serait « le prolongement » de « Faire l'amour »(2002) et « Fuir » (Prix Médicis 2005). Malheureusement pour moi, j'aborde ici et pour la première fois cet auteur sans avoir lu ses précédents romans.

     

    Pour autant, j'ai apprécié le style, évocateur et plein de descriptions poético-érotiques, j'ai aimé ces relations parfois tendues parfois complices et sensuelles des deux personnages qui deviennent petit à petit les uniques protagonistes de ce récit.

     

    Quelle est donc, le livre refermé, cette vérité sur Marie? J'y ai lu l'incarnation d'un amour à la fois sensuel et distant, irréel et peut-être impossible qu'elle distille pour un narrateur très épris d'elle. Cela illustre sans doute une des facettes de la conditions humaine, l'éternelle hésitation entre « être et ne pas être », entre amour et désamour.

     

     

    © Hervé GAUTIER – Mars 2010.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

  • LE PROFESSEUR DE SCÉNARIO – Luc Dellisse

     

     

     

    N°404 – Mars 2010

    LE PROFESSEUR DE SCÉNARIO – Luc Dellisse – Impressions nouvelles .

     

    Ce doit être un roman autobiographique puisque le personnage principal porte le même nom que l'auteur. Comme lui il est professeur de cinéma, mais à Genève, pas à la Sorbonne (peu importe). Tout au long du récit, il nous parle (à la première personne) des problèmes d'un enseignant, de ces demi-couloirs, de l'intendance, de la photocopieuse, des crédits, des réunions, des relations avec ses collègues, des prises de pouvoir à l'intérieur du microcosme professionnel, du charme et de la beauté de ses étudiantes... Pas vraiment passionnant! Le milieu universitaire est feutré et clos, comme il se doit et le décor de la ville est tranquille comme le sont généralement les cités de la Confédération Helvétique. Tout cela menace d'être ennuyeux et finit bien par l'être, sauf peut-être quand il instille une énigme policière avec un suicide présenté comme un acte de contrition pour un assassinat et peut-être une malversation perpétrés par un de ses collègues. Quand il aborde ses amours, c'est un peu plus original, pas vraiment intéressant quand même, parfois un peu érotique, mais chacun son parcours, ses conquêtes féminines, ses fantasmes!

     

    Pour le reste c'est une succession de scènes existentielles sans grand intérêt, un itinéraire quotidien dans un univers un peu clos d'une ville suisse où l'auteur se voit nommé à cause d'une thèse sur Guitry. Il porte sur le monde qui l'entoure un regard sans complaisance comme si l'auteur voulait brouiller les pistes, égarer son lecteur au nom de la fiction, sûrement pas pour s'en moquer, mais sans doute pour créer un univers dans lequel j'ai eu beaucoup de mal à entrer. A-t-il voulu régler quelques comptes? A-t-il voulu poser des questions sur la fonction d'écrivain par rapport à celle de scénariste, sur la portée littéraire du scénario? A-t-il souhaité analyser le principe de liberté de création au regard des contraintes existantes et parfois inévitables? Si c'est le cas, cette réflexion, voire cette remise en question ne peut que nourrir efficacement sa démarche créatrice et son activité d'écrivain est sans doute complémentaire de celle d'enseignant de scénarios qui sont aussi des fictions. Voit-il, comme le dit la 4° de couverture, le scénario, non comme la seule écriture d'un film, mais comme l'art de diriger sa vie? C'est sans doute une philosophie de vie qui en vaut bien une autre et il n'a peut-être pas tort de voir ainsi « les choses de la vie », mais pourtant il m'a semblé que les références avec le cinéma sont ici plutôt ténues. Tout au long du roman, il file une sorte de métaphore, en forme de partie d'échecs en plein air, comme à contre-jour. A la fin, il en donne en quelque sorte la clé «  Mon scénario aussi était un jeu d'échecs ». C'était assurément une autobiographie, sans grande complaisance cependant puisqu'il avoue n'avoir pas donné de son héros une image « exagérément positive », fasciné par le sexe et ayant des rapports ambigus avec l'argent ce qui « jette le doute sur son honorabilité ». Il précise que « dissimuler la moindre bribe de vérité pour ne pas ternir son image équivaudrait à renoncer à écrire », ce qui est une marque de sincérité.

     

    C'est vrai que je me suis un peu forcé pour mener ma lecture à terme, par curiosité sans doute, en me demandant si je finirai par être étonné. Il est bien parfois question de copie égarées, de portefeuille volé, mais tout cela se retrouve à la fin. Autant d'énigmes qui n'en sont pas vraiment!

     

    Il semble que ce soit une suite, le troisième volet d'une autobiographie imaginaire ( « l'invention du scénario », « L'atelier du scénariste ») et je suis pourtant volontiers attentif à sa démarche quand il déclare « Je suis absent en chair et en os des moindres circonstances romanesques de ce livre... ainsi ai-je pu l'écrire en toute objectivité ». Je suis en effet toujours aussi curieux des relations privilégiées qui existent entre un auteur et ses personnages.

     

    Même si j'ai eu un peu de mal à entrer dans cet univers romanesque (ce scénario?), le style et peut-être lui seul, a soutenu mon effort. Le texte est bien écrit, agréablement poétique par moment, avec un certain humour, une ironie bienvenue, un sens de la formule même et agréable à lire.

     

     

    © Hervé GAUTIER – Mars 2010.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

  • ET MAINTENANT DANSEZ - Andrés BARBA

     

    N°403 – Mars 2010

    ET MAINTENANT DANSEZ – Andrés BARBA – Bourgois Éditeur.

     

    Les personnages tout d'abord. Inès la mère qui autrefois a été belle, Pablo, le mari, ancien employé de Chemins de Fer espagnols dont l'emploi était toute sa vie. Il voue une affection attachante à son épouse qui n'est pourtant plus que l'ombre d'elle-même, Santiago, le fils préféré, qui a de plus en plus honte de ses parents mais qui prend conscience qu'il est incapable d'aimer une autre femme que sa mère, Barbara, la fille, 40 ans, qui a souffert d'être un peu mise à l'écart et qui s'aperçoit que sa vie d'épouse et de mère de famille devient de jour en jour plus morne. Elle se découvre des penchants homosexuels pour Eléna, son employée de maison. Il y a aussi Béatriz, la petite sœur anormale, morte à trois mois. Personne ne parvient vraiment à faire le deuil de ce fantôme.

     

    Inés, mère jadis sévère et un peu bigote, à presque soixante dix ans, perd la tête et s'enfonce de jour en jour dans les affres de la vieillesse et de la sénilité. Elle perd de plus en plus la mémoire, oublie jusqu'aux prénoms de ses proches, agit d'une manière désordonnée dans les gestes les plus quotidiens, perd jusqu'au sens du langage. Pablo prend conscience que sa femme est condamnée, se révèle maladroit, coupé de la réalité depuis son départ en retraite, et paradoxalement, dépendant de sa femme. Chacun, à cette occasion, se remet en question, s'interroge sur lui-même, sur son avenir, sous l'ombre tutélaire d'Ines qui n'est déjà plus là mais qui reste étonnamment présente, même si chacun pense à sa mort prochaine... Il en résulte une ambiance angoissante.

     

    Ce roman sans grands dialogues, sans beaucoup de descriptions non plus, offre le ton assez pathétique des monologues intérieurs (sauf celui d'Inès qui n'existe pas). C'est aussi une série un peu délétère de portraits juxtaposés, avec seulement entre eux des liens artificiels. Je ne suis pas bien d'accord avec la quatrième de couverture qui annonce un texte « sans pitié ni misérabilisme ». Je serais plutôt de l'avis contraire (Les évocations d'Inés et de sa maladie sont affligeantes, les réflexions de Pablo sont un mélange de craintes, de fausse complicité et de navrante subordination, il y a une sorte de diabolisation de la beauté féminine, de la nudité, du plaisir sexuel, une volonté de transformer tout cela en tabou, l'impression un peu bizarre que chacun d'eux n'est pour l'autre qu'un étranger ).

     

    Il me paraît que ce roman un peu lugubre donne à voir des personnages malgré tout un peu lisses, sans grand relief et incrustés dans le quotidien. Il marque un bouleversement réel des choses, une tentative peut-être manquée de briser des interdits et de formuler des non-dits, une peinture sans concession d'êtres face à leurs contradictions, une sorte de lente agonie d'un foyer jadis stable qui maintenant part à vau l'eau, une évocation de l'impossibilité pour les enfants, Barbara et Santiago, de s'unir à leur tour sous l'égide de l'amour, la consécration de la solitude. C'est un roman de la défaite face à la vie, l'image un peu délétère de la vieillesse, de la mort annoncée et de la triste condition humaine.

     

    Ces quatre mouvements me paraissent peu convaincants et je ne suis pas bien sûr de vouloir poursuivre la lecture de l'œuvre de ce jeune auteur.

     

    © Hervé GAUTIER – Mars 2010.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

  • LIBERTÉ – Un film de Tony Gatlif.

     

     

    N°402 – Mars 2010

    LIBERTÉ – Un film de Tony Gatlif.

     

    Tout commence par une image poétique et tragique à la fois, un camp de concentration et une musique jetée au vent et produite par des cordes de guitare qui vibrent au rythme des barbelés. Le ton est donné.

     

    La deuxième image est celle d'un campement de gitans en marche dans une forêt à la recherche d'un hypothétique fantôme qui leur fait peur. Ce n'est en fait qu'un petit garçon qui veut se joindre à eux pour échapper à l'orphelinat. Lui aussi a choisi la liberté, celle de ceux qui ne sont de nulle part et qui n'ont comme boussole que le vent. Cette famille tsigane s'installe provisoirement dans un village pour les vendanges, comme tous les ans. Pour autant, on commence à comprendre que les choses ont changé, qu'ils se méfient. On aperçoit la silhouette de soldats allemands qu'ils semblent fuir. Pourtant, dans ce village, ils ont leurs habitudes, qu'ils y connaissent des gens qu'ils respectent, comme ce Pentecôte qu'ils accueillent au début en ami. Pourtant, c'est la guerre et même si cela n'est la « leur guerre », elle est là et a changé les mentalités et surtout les hommes. Pentecôte qui était auparavant leur ami est devenu un « collabo », à la solde de la milice et des SS, désireux avant tout de les spolier du peu qu'ils ont et de servir ses propres intérêts. A partir de ce moment les choses s'enclenchent et de fuites en persécutions et internements dans un camp, le spectateur les prend forcément en sympathie. Ils sont les faibles dont les plus forts vont avoir raison, la mort va s'imposer, même s'il elle n'est suscitée qu'à travers l'assassinat de Taloche.

     

    Dans ce film sans véritable scénario, fait seulement de scènes juxtaposées, Gatlif choisit de célébrer le besoin de liberté [Taloche, décidément en décalage complet avec notre société qui libère l'eau en ouvrant largement les robinets – C'est dans l'eau de la rivière qu'il trouvera la mort, symbole d'une véritable libération mais aussi de la volonté d'anéantissement des Allemands] qui colle aux « semelles de vent » des Tsiganes. A l'occasion, l'auteur souhaite revenir aussi sur les idées reçues et fortement ancrées dans l'inconscient collectif qui font d'eux des « voleurs de poules » [L'épisode où les gens du village viennent les chercher et les paient pour jouer devant leurs poules qui ne veulent plus pondre, est révélateur]. Il les montrent comme des gens qui refusent définitivement d'intégrer notre société sédentaire, scolarisée, obéissante..., comme des gens qu'on souhaite surtout voir s'installer ailleurs [Même s'ils jouent dans les bals de campagne, apparemment à la satisfaction de tous, ils n'en sont pas moins l'objet de l'hostilité des villageois, même s'ils partagent, peu ou prou, les mêmes peurs, les mêmes superstitions]

    Gatlif n'oublie personne et rappelle, à sa manière, qu'ils n'ont pas été les seuls à être persécutés par les Allemands [l'épisode où Taloche, malgré son côté hurluberlu et comique, découvre à la sortie d'un tunnel ferroviaire une montre juive, remet les choses dans leur contexte]. Hitler ne s'en est pas pris seulement aux Juifs, mais aussi à tous ceux qui n'avaient pas l'heur de lui plaire [communistes, résistants, opposants politiques, homosexuels...]. Il rend également hommage à ceux qui ont gardé leur humanité, le maire du village qui vient les chercher dans le camp et les sauve provisoirement par un subterfuge juridique, l'instructrice qui est aussi une résistante, le personnage incarné par Rufus qui leur fournit du travail et de la nourriture. Ils sont eux aussi, à leur manière, des « Justes parmi les justes » mais cette distinction n'existe pas chez les Tsiganes. Il n'y a pas eu chez eux, comme chez les Juifs, d'écrivains et des éditeurs pour porter témoignage de cette extermination.

     

    Ce film est donc bienvenu par l'authenticité de ses personnages et par le témoignage qu'il porte, non seulement sur la différence [et donc sur la tolérance qu'elle entraîne de la part d'une société qui se dit civilisée], mais surtout sur le massacre, avec la complicité de l'État français, de ce peuple victime, lui aussi, de la folie meurtrière des nazis.

     

     

     

     

    © Hervé GAUTIER – Mars 2010.

     

     

     

     

     

     

     

     

  • L' INVISIBLE – Pascal JANOVJAK

     

     

    N°401 – Mars 2010

    L' INVISIBLE – Pascal JANOVJAK – Éditions Buchet – Chastel.

     

    C'est un peu notre histoire à tous, au moins au début. Tous nous aurions voulu faire autre autre chose, être quelqu'un d'autre... Et puis il y a les hasards de la vie qui vous donnent parfois à penser que vous n'avez pas forcément fait le bon choix...

    Le narrateur est avocat au Luxembourg, trente cinq ans et travaille dans un cabinet important. Sur sa situation professionnelle, il n'y a rien à dire, son salaire est très acceptable et il est compétent. On peut donc penser qu'il a réussi, malgré un âge relativement jeune. Pourtant il aurait voulu être artiste-peintre, mais c'était plus hasardeux, le droit c'était plus simple et il avait hâte de quitter Paris pour la tranquillité du Grand-Duché.

    En réalité, il manque d'ambition et, côté personnel, c'est un solitaire, un timide, un malchanceux et le résultat de tout cela n'est guère brillant : pas d'amis, pas d'amour, malgré son attirance pour les femmes en générale et pour son assistante en particulier, seulement quelques passades rapidement passées, un embonpoint naissant, pas mal de spleen, les mains moites et la prise de conscience de sa médiocrité, de son anonymat! C'est vraiment le désert dans sa vie.

    A cause de cela sans doute et à l'occasion d'un voyage d'affaires un peu laborieux, il se rend compte qu'il est invisible. Là, cela devient intéressant et le personnage prend un côté original qui le différencie du commun des mortels auquel il ressemblait si bien. Et pourtant, chacun d'entre nous est un fantôme, perdu dans la foule, mais lui, sans avoir souhaité ce nouvel état, connaissait enfin ce qui lui avait toujours été interdit avant : il était heureux et surtout libre, transparent, un véritable courant d'air!

     

    Dès lors, une nouvelle vie s'offre à lui et il endosse une nouvelle personnalité. Son nouveau pouvoir lui révèle des possibilités insoupçonnées, des audaces dont, dans sa vie antérieure il n'aurait pas eu le début du commencement d'une intention. Il en profite même pour régler quelques comptes, devenir voyeur, espiègle, coquin et même un peu voleur. Son regard sur les femmes, jadis timide et hésitant, devient sensuel et parfois inquisiteur. Tout cela l'entraine dans un voyage improbable, peut-être initiatique dont le lecteur se demande s'il a réellement eu lieu, mais après nous sommes dans une fiction! Finalement les choses reviennent à leur vraie place et reprennent leur cours. Pas exactement cependant et cette période entre parenthèses lui permet une réflexion salutaire, un nouveau regard sur les choses et les gens, sur la société avec tous les travers que nous lui connaissons.

     

    C'est vrai qu'on ne peut pas ne pas songer à H.G. Wells et à Marcel Aymé.

    Le roman est bien écrit, avec un humour qui sait s'attacher le lecteur. Le style est léger, presque primesautier. J'ai lu ce récit jusqu'à la fin avec plaisir, mais j'ai été un peu déçu par l'épilogue, je m'attendais à autre chose. Qu'importe! Mais j'ai bien aimé la réalité évoquée à une époque où seule compte la réussite professionnelle, les apparences et où chacun s'attache à faire prévaloir le paraître sur l'être, l'égoïsme, l'artifice, le plaisir immédiat. Sa volonté initiale de devenir peintre trouve, à la fin, une heureuse issue.

    © Hervé GAUTIER – Mars 2010.