la feuille volante
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LES MANGEURS DE POMMES DE TERRE - Jean-François Pocentek
- Le 16/04/2010
- Dans littérature française et francophone
N°417 – Avril 2010
LES MANGEURS DE POMMES DE TERRE - Jean-François Pocentek – Plein chant.
Malheureusement, j'ai commencé à lire l'œuvre de Pocenteck à l'envers, mais je finirai bien par m'y retrouver. Ce récit en annonce d'autres qui feront sans doute partie de ma bibliothèque personnelle ou imaginaire.
Le titre évoque d'emblée un tableau de Vincent Van Gogh. D'ailleurs, le décor, c'est un peu cela, le Nord de la France et ses corons, une famille de mineurs et un petit garçon qui nous livre ses souvenirs, des dimanches interminables au rituel immuable, le costume un peu raide, la cravate à élastique, le repas dans la salle à manger, la visite du grand-père, ses encouragements pour l'école parce que ainsi l'enfant échappera à la mine [« à chaque rencontre avec mon grand-père, il m'a embrassé le front et donné une pièce »], l'hiver, la chambre sans chauffage, le café au lait avec des tartines épaisses, la toilette sur l'évier... L'école publique, les culottes courtes, les jeux guerriers de la cour de récréation qui permettaient tous les possibles et s'inspiraient des bandes dessinées, le tableau noir, l'encre violette, les cours de morale, les plumes Sergent-Major avec ses pleins et ses déliés, les amitiés et les brouilles entre camarades...
C'était aussi la mort, parce qu'un enterrement est toujours une occasion de rassembler une famille dispersée dont les membres ne se connaissent plus, on promet de se revoir, mais pas pour une occasion funèbre et on oublie vite... C'est l'horloge qu'on arrête et les miroirs qu'on voile, le cortège des visites, la casquette à la main, l'accompagnement du cercueil, la visite annuelle de la Toussaint au cimetière avec ses incontournables pots de chrysanthème et son souvenir ravivé une fois l'an. Mais aujourd'hui l'enfant a grandi, habite ailleurs dans un pays de pâture, la mine s'est arrêtée et le chevalement rouille. Il ne reste que les souvenirs, ceux du triumvirat, maire, curé et instituteur, mais le premier est maintenant plus attentif à sa carrière politique qu'au bien-être de ses concitoyens, les vocations sacerdotales se font plus rares, seul le maître d'école perdure encore... Le décor est complété par l'inévitable bistrot où tous les hommes se retrouvent, et même parfois quelques femmes...
Il y a aussi la figure des gens qui peuplaient ce microcosme, ils sont comme des fantômes avec leur cortège de remords et de nostalgie parce que, contrairement au contes de l'enfance, le monde n'est pas beau, les turpitudes existent, les hommes et les femmes sont loin d'être semblables au portait idyllique des fables.
L'évocation se poursuit en Bretagne là ou le narrateur se réfugie parce que le souvenir est trop fort, pour y faire d'autres rencontres ou des retrouvailles amicales renouvelées. C'est toujours aussi poétique et nostalgique, et cela me plait bien comme l'allégorie de fin qui conjugue une belle image de femme et un air de violoncelle.
Je reste attentif au parcours créatif de cet auteur. Il m'intéresse.
© Hervé GAUTIER – Avril 2010
http://hervegautier.e-monsite.com
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APNÉES - Antoine CHOPLIN
- Le 13/04/2010
- Dans littérature française et francophone
N°415 – Avril 2010
APNÉES - Antoine CHOPLIN – Éditions La fosse aux ours.
Il doit bien y avoir sur notre pauvre terre des zones inconnues du cadastre international, non répertoriées sur les cartes routières, ignorées des guides touristiques. Une telle éventualité est sans doute redoutée des automobilistes égarés mais doit être une opportunité intéressante si ce conducteur est attentif aux phénomènes paranormaux.
Plan-les-Ouates, le nom sonne déjà comme un mystère dans sa musicalité, même si on a de bonnes raisons de penser que cette localité existe effectivement et se trouve près du lac de Genève. Assurément, cela invite à la réflexion, à la circonspection même... Voilà que notre narrateur, Arène Margay, friand de lexicographie et adepte par ailleurs de l'apnée qu'il se proposait de pratiquer justement ce jour, y tombe en panne de voiture. La Suisse est pourtant un pays où tout paraît prévu, répertorié, organisé, sans surprise, mais bon, pourquoi pas?
Le temps de réparer, une visite de la ville s'impose donc d'autant qu'elle s'inscrit dans le domaine du temps obligatoirement perdu, qu'on ne compte plus et que le printemps qui s'annonce, après sans doute un long hiver, va rendre agréable. La flânerie est donc de rigueur! Comme il se doit, dans un tel lieu, ce parcours ne peut qu'être confié au hasard et suivre un marcheur semble être une bonne méthode, et quand ce guide improvisé est une jolie femme, cela ne peut mieux tomber... Dès lors, toutes les illusions sont possibles, les visuelles comme les auditives, donnant asile à l'extraordinaire, au fantastique... Apparemment, celle qu'il a prise, à son insu, pour guide dans cette ville de nulle part s'y dirige elle aussi avec une boussole aléatoire et le fait qu'elle possède un appareil photo et choisisse de fixer l'image d'Arsène sur la pellicule fait naître chez notre homme une multitude de fantasmes. D'autant que de suivant, il devient suivi et qu'un dialogue s'engage, vite transformé en balade commune et peut-être complice. Les présentations se font, elle s'appelle Marine Duchamp, lui avoue qu'elle est amnésique suite à un accident de voiture... De là à imaginer un monde approximatif où les références vitales ordinaires n'ont plus court, il n'y a qu'un pas et respirer devient incongru. Arsène pousse son avantage, profite de cette défaillance de mémoire pour lui faire croire abusivement qu'ils sont été amants et finit par être pris à son propre jeu.
Derrière l'histoire, j'observe que le texte se décline à la première personne, l'emploi du « je », dans le contexte de ce qui est une sorte de fable, peut apparaître comme une personnalisation à outrance, laissant par ailleurs la place à l'humour, à la liberté d'écriture et de création. Cela s'annonçait bien pourtant, avec cette mise en scène où le lecteur pouvait tout imaginer, mais la chute ne me paraît pas être à la hauteur de ce qui aurait pu être un récit singulier...
Et l'apnée dans tout cela? Est-ce la même ivresse qu'on ressent autant à se priver d'oxygène qu'à se souler de mots, un moment de quasi folie que seule la fiction permet et que s'accorde un auteur-narrateur pour s'évader du monde, une panne qui est peut-être plus qu'une allégorie pour justifier le plaisir de suivre une inconnue, d'entamer avec elle une passade ou une passion? Est-ce une action expiatoire pour avoir joué et s'être laissé emporté par son désir? Est-ce une volonté de se couper du monde? Le baiser qu'elle choisit de lui donner est-il lui aussi, à sa manière, une forme allégorique de l'apnée?
Pour ce qui est du vocabulaire, le lecteur friand de mots rares et d'usage inhabituel est servi. Il pourra aisément les mâcher, les déguster avec gourmandise à la suite de ce narrateur et de son appétit de langage. Je ne suis pas bien sûr cependant que cette débauche sémantique s'attache durablement le lecteur, d'autant que, dans le même temps, la rigueur syntaxique, pour sa part, n'est pas toujours observée, surtout dans les dialogues entre Arsène et Marine. Je ne suis pas bien sûr non plus, à titre personnel, de partager l'enthousiasme exprimé dans la 4° de couverture du narrateur et de sa passion pour le lexicologie. Ce récit est sûrement un exercice de style intéressant, une occasion passionnante de laisser libre cours à la musique des mots, voire à une démonstration d'érudition, mais, au fil des pages, les phrases emphatiques, voire amphigouriques ont fini par me lasser, par m'ennuyer même...
Comme toujours, le hasard a guidé mon choix et j'ai conscience d'être peut-être passé à côté de quelque chose, mais je ne suis pas bien sûr de vouloir accompagner cet auteur dans un parcours créatif qui, d'emblée, me plaisait bien.
© Hervé GAUTIER – Avril 2010
http://hervegautier.e-monsite.com
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L'ECLUSE DES INUTILES - Jean-François Pocentek
- Le 12/04/2010
- Dans littérature française et francophone
L A F E U I L L E V O L A N T E
La Feuille Volante est une revue littéraire créée en 1980. Elle n’a pas de prix, sa diffusion est gratuite,
elle voyage dans la correspondance privée et maintenant sur Internet.
N°414 – Avril 2010
L'ÉCLUSE DES INUTILES - Jean-François Pocentek – Éditions Lettres vives.
D'abord il y a le livre, un objet qu'on tient dans ses mains mais dont il faut couper les pages avant de les lire; cette opération un peu nostalgique laisse toujours des barbes de papier sur la tranche. Au coin de chaque feuillet qui a échappé à la lame on trouve même un peu du suivant et cela rappelle l'enfance, donne l'image d'une certaine imperfection qui me plait bien quand tout aujourd'hui tend vers l'excellence... On peut donc entamer la lecture!
Le titre ensuite dans lequel figure le mot « inutiles » qui résonne bizarrement dans cette société où chacun doit être efficace et surtout étaler sa réussite sans quoi elle n'a aucune valeur!
Le décor enfin, celui du Nord de la France en novembre, un canal très ordinaire, une eau sombre avec une écluse et quatre maisons perdues. On y accède à pied et dans l'une d'elle, celle de Mathilde, on vient y partager un repas en l'honneur d'on ne sait quoi, la mort d'une chienne ou la venue de la suivante. Images d'un temps immobile, de gens plus ou moins exclus de cette société parce qu'ils sont sans travail ou infirmes, sorte de « bernard l'ermite » occupant des coquilles vides qui passent dans cette vie et finissent par mourir parce que là est la condition de tous les hommes. Que ce soit Marceau, l'ancien maître de forge, Marcial l'infirme, Marthe, Mathilde, l'enfant immobile ou le narrateur, simple employé d'un bureau d'objets trouvés près de la gare, ils sont tous porteurs d'un message, ont tous une histoire à raconter, mais le font en silence et c'est pour cela qu'ils partagent ce repas, peut-être aussi parce qu'ils se ressemblent tous, qu'ils sont tous des anonymes.
C'est une sorte de rituel autours de la cuisinière à charbon qu'on ferme avec des cercles de fonte, du tabac à fumer qu'on roule entre ses gros doigts, des odeurs domestiques, le son d'un carillon, les arômes du café, les silences et l'économie des mots qu'on prononce en hommage aux morts, le vin qu'on boit dans des verres entrechoqués... On y évoque le passage sur terre de ceux qui ne font plus partie des vivants mais qui « ont marqué la mémoire des lieux », ont aimé cette vie parce qu'elle est un bien unique auquel on s'accroche parfois désespérément. A la fin de ce repas, on avance vers le canal, comme on mènerait une procession, pour aider à la digestion ou voir le paysage...
Puis on se quitte parce que c'est la règle et que le temps a ses exigences, avec en prime le chagrin, l'eau dans les yeux, mâtinés si on veut y croire, par l'espoir d'un retour, d'une nouvelle rencontre, avec le rituel des embrassades, des accolades, des serrements de mains et des paroles. Et puis le temps change, les maisons sont détruites, les gens meurent ou disparaissent ...
Je ne sais pas pourquoi, peut-être à cause de ma vieille attirance pour la poésie, pour la musique des mots, pour l'ambiance que distille ce texte, mais j'ai bien aimé ce livre et j'ai eu envie de tourner les pages de ce qui n'est peut-être pas un roman. J'y ai entendu une sorte de musique un peu triste mais aussi très douce, un monde différent devant lequel on passe parfois sans le voir tant il est ordinaire. Il est question de l'éclusier, parce que l'écluse justifie sa présence [il parle aussi à la première personne, comme le narrateur] il est présent et absent à la fois, à contre-champ, à contre-jour, à la fois gardien de ce petit bout de planète, veilleur, guetteur... Comme les autres personnages il ressemble à des fantômes. Ils parlent de la petitesse du monde qui les entoure et dont il ne font même plus partie. C'est que le peuple du canal est fait de « ramasseurs de trésor », de « cueilleurs de grenouilles », de « coupeurs de queues de rat » autant de membres d'une communauté qui s'identifie au canal, à son chemin, à ce paysage lui-même!
Et puis il y a les mots qu'on porte en soi, parfois longtemps et qui finissent par sortir un beau jour ou une belle nuit, sans crier gare, parce que c'est l'heure, parce qu'ils en ont décidé ainsi. Les gens pressés appellent cela l'inspiration, mais on n'est pas forcé d'acquiescer à leurs allégations. Pourtant ces mots sont maintenant emprisonnés dans un livre, imprimés sur des pages qu'ils noircissent, à jamais exprimés pour des lecteurs innombrables, passionnés ou indifférents, c'est selon!
© Hervé GAUTIER – Avril 2010
http://hervegautier.e-monsite.com
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CHEROKEE – Jean Echenoz
- Le 08/04/2010
- Dans littérature française et francophone
N°413 – Avril 2010
CHEROKEE – Jean Echenoz – Éditions de Minuit.
Décidément, je lis l'œuvre d'Echenoz à rebours puisque ce roman date de 1983. Le hasard sans doute?
Si j'en crois la 4° de couverture, Georges Chave est le type même du quidam. Il vit en solitaire à Paris et meuble son temps comme il peut entre la fréquentation des bars et des aventures sans lendemain. Il aime les disques de jazz et l'un d'eux lui manque, cherokee, qu'on lui a dérobé voici dix ans. Jusque là rien de notable et Véronique surgit dans sa vie, ce qui la bouleverse un peu, mais ce qui ne dure qu'un temps puisqu'elle le quitte rapidement. Puis c'est la figure d'une autre femme qui elle aussi disparaît de sa vie, mais il décide, sans raison apparente de la poursuivre. Non seulement cette fuite va l'amener jusqu'en mer du Nord et dans le sud de la France, mais il ne sera pas le seul à mener des investigations pour la retrouver et sa quête se fera en compagnie d'autres protagonistes... Voilà en peu de mots l'intrigue, le décor...
Raconter un roman a toujours quelque chose de frustrant. Certes, il y a l'histoire, mais celle-ci n'a rien de passionnant. Est-ce un jeu de piste? C'est un peu déconcertant. Comme souvent dans les romans d'Echenoz, le personnage principal retient mon attention surtout à cause du peu d'originalité qui se dégage de lui-même. Cette sorte d'anti-héros m'intéresse toujours et je guette volontiers ses réactions, ses agissements. Les relations un peu ambiguës et assurément fugaces qu'il a avec les femmes m'interpellent. Est-ce de la timidité, de l'indifférence ou simplement parce qu'elles ne lui trouvent rien d'original ou d'attachant? Pourtant il semble qu'il émane de lui une sorte de séduction, au moins au début, mais peut-être épuisent-elles rapidement les joies de sa compagnie? Pour lui les femmes sont lointaines, pas vraiment inaccessibles, plutôt éphémères et de passage et il semble en poursuivre constamment le fantôme, comme une sorte d'indien(un cherokee?) qui suit patiemment une piste. Il me paraît obsédé par leur beauté, ce qui est plutôt un signe rassurant. Il me semble un peu perdu dans un monde pas vraiment fait pour lui, dans lequel il survit en confiant au hasard le soin de l'étonner. Mais l'étonnement est rarement au rendez-vous! Cette solitude qui se dégage du personnage, le mal de vivre qu'il distille sans doute un peu malgré lui est-il exorcisé dans l'écriture?
Pourtant cette écriture a quelque chose d'attachant, il s'en dégage une sorte de musique un peu triste, avec une grande précision descriptive, une richesse dans le choix des mots et un sens humoristique de la formule qui étonne plus qu'elle n'amuse. Il en résulte parfois des description surréalistes dignes de Lewis Carroll, avec toujours pour toile de fond la ville de Paris en même temps qu'une sorte d'errance révélatrice.
C'est aussi un roman policier au décor un peu nauséabond, aux enquêteurs approximatifs du cabinet Benedetti, aux flics bizarres flanqués d'un indicateur qui ne l'est pas moins et la présence d'une secte d'illuminés. Ces aventures abracadabrantes semblent, comme souvent chez Echenoz, ne jamais vouloir se terminer.
© Hervé GAUTIER – Avril 2010
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NOUS TROIS - Jean Echenoz
- Le 06/04/2010
- Dans littérature française et francophone
N°412 – Avril 2010
NOUS TROIS – Jean Echenoz – Éditions de Minuit .
Je poursuis, par une sorte d'intérêt que je ne m'explique pas très bien moi-même, la lecture de l'œuvre d'Echenoz. D'emblée le titre semble évoquer une relation vaudevillesque, pourquoi pas?
Cette histoire commence par un récit à la première personne, un peu anonyme quand même, et il y est question de technique. Puis ensuite on comprend, parce que le texte se décline sous la forme d'un récit, qu'entre en scène Louis Meyer, polytechnicien, astigmate, la cinquantaine...homme infidèle, solitaire et divorcé de Victoria Salvador, une femme avec qui il a eu pourtant une relation de lune de miel. Lui, c'est le type même du quidam. Il s'apprête à partir seul en vacance au bord de la mer chez une amie. Sur l'autoroute, l'incendie d'une voiture qu'il suit lui fait rencontrer une femme qu'il surnomme Mercedes, du nom de sa voiture, parce qu'elle lui parle peu et qu'il accompagne à Marseille[Il serait sans doute intéressant d'analyser ce mutisme qu'on retrouve dans d'autres romans, de même d'ailleurs que la relation qu'il a avec les femmes en général...]. Là un tremblement de terre intervient qui détruit une partie de le cité. Ensuite il est contacté par un collègue pour tester un vaisseau spatial destiné à prévoir les séismes. Le voilà donc soumis à un entrainement intensif qu'on imagine aisément et qui n'est vraiment plus de son âge. A cette occasion, il retrouve Mercedes d'une manière un peu surréaliste dans le cadre de ce ce projet un peu fou de fusée en orbite... Là cela devient de la science-fiction. Pourquoi pas?
C'est un peu comme si l'histoire n'était là que comme un prétexte, presque sans importance. En réalité, l'impression du début est fausse. La relation tripartite dont il s'agit ici s'établit plutôt entre le narrateur, le personnage principal et le lecteur, ce qui bouscule un peu les bases traditionnelles du roman. Pourquoi pas? A moins qu'il faille voir dans cette tierce personne, cette voix étrangère qui intervient à la fin, une sorte de dédoublement de la personnalité de ce Louis Meyer, une sorte de soliloque intérieur ou la volonté de l'auteur de s'insinuer dans le récit?
Faire intervenir le lecteur n'est peut-être pas une mauvaise initiative, explorer de nouvelles pistes sur le thème de la création littéraire aussi...Mais les narrateurs semblent se succéder presque à l'infini sans qu'on sache très bien ce qui justifie une telle démultiplication. La technique du flash-back est intéressante mais des personnages apparaissent pour disparaître définitivement ensuite et le lecteur est amené à se demander s'ils sont pas là par la seule force de l' imagination débordante de l'auteur, pour compléter un décor changeant... Est-ce pour brouiller les pistes, pour accentuer l'aspect labyrinthique d'un récit où pour mystifier ce lecteur à qui, pourtant, il semble donner quelque importance? Est-ce pour exprimer une sorte de désespérance, de mal de vivre, de solitude? Est-ce pour étonner dans un monde où rien n'est plus vraiment surprenant? Ce questionnement reste entier pour moi et je me demande si je ne suis pas passé complètement à côté de quelque chose.
De plus, la façon d'écrire me paraît un peu déconcertante, pourtant j'ai poursuivi jusqu'à la fin. Ce qui, au départ, me semblait une intéressante initiative, une tentative pleine de promesses finit par lasser quelque peu et m'a laissé pensif et même interloqué, plus vraiment passionné par l'expérience et au bord de l'ennui, ne poursuivant ma lecture que pour savoir si la fin de ce roman sera aussi échevelé que ses improbables développements.
Il semble qu'Echenoz se rattache au « nouveau roman ». Cette manière d'écrire est sans doute l'illustration de la remarque un peu déconcertante de Robbe-Grillet « Nos romans n'ont pour but ni de faire vivre des personnages ni de raconter des histoires ».
© Hervé GAUTIER – Avril 2010
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JE M'EN VAIS - Jean Echenoz
- Le 04/04/2010
- Dans littérature française et francophone
N°411 – Avril 2010
JE M'EN VAIS – Jean Echenoz [Prix Goncourt 1999]– Éditions de Minuit .
Le titre peut étonner, le laconisme de l'expression est révélateur... d'autant que cette petite phrase commence et termine ce roman! Félix Ferrer, bel homme, galériste parisien passionné, quinquagénaire et cardiaque, décide, après un léger infarctus, de quitter sa femme, Suzanne qui lui portait sur les nerfs depuis trop longtemps! Cela ne l'empêche pas, à l'invite de son assistant, Delahaye, de partir pour l'Arctique, à la recherche d'une hypothétique épave vieille de 4O ans dont le contenu pourrait bien redresser ses finances vacillantes, et de collectionner les aventures amoureuses, ce qui est quelque peu incompatible avec sa santé!
De rebondissements en mésaventures, ce roman devient un authentique policier à partir du moment ou son assistant meurt, que les objets d'art retrouvés dans l'épave sont volés, qu'intervient ce mystérieux Baumgartner dont on n'apprend à la fin qui il est réellement et l'inspecteur Supin. Et tout semble s'arranger avec la découverte des objets dérobés, l'argent qui revient, la vie plus facile de Ferrer avec évidemment un plus bel appartement et une nouvelle femme! Un happy-end qu'on ne voit sans doute que dans les romans!
Le style d'Echenoz proche de l'oralité, quasiment familier et plein d'interactions entre le narrateur et le lecteur continue de me surprendre et de m'intéresser. Mais l'auteur reste, en quelque sorte à côté de son récit et des personnages qui le peuplent, qui sont décrits parfois avec force détails, se présentant davantage comme un témoin que comme le maître du jeu, tissant avec son « liseur » une manière de complicité, laissant peut-être au hasard la conduite des opérations ou à chacun une plus grande liberté d'expression? De plus, ce parti-pris de style permet d'alterner les points de vue de l'auteur et des personnages et l'absence de guillemets de brouiller un peu plus les cartes.
L'histoire qu'il raconte est faite d'une fuite perpétuelle, d'une juxtaposition de solitudes ce qui n'est finalement que la prise en compte de la condition humaine, d'une constante envie de fuir à la fois sur le plan de la géographie que sur celui de l'appétit personnel de changement comme l'indique le titre. Cela m'apparaît comme étant aussi une quête, à la fois de l'âme-sœur, de la compagne idéale apparemment introuvable, (Les femmes évoquées sont présentées davantage comme des conquêtes passagères que comme de vraies complices et la seule qui aurait pu l'être, son épouse, il la quitte. De plus celles qu'il rencontre parlent peu ou pas du tout ce qui les fait ressembler à des fantômes de passage), d'un idéal peut-être matérialisé par la recherche de cette épave lointaine, dans un monde fait d'argent, d'hypocrisie, d'instants fugaces et qui finalement nous rapprochent de la mort.
Pour autant, l'aspect policier me paraît un peu facile, peut-être pas assez travaillé pour maintenir jusqu'à la fin l'intérêt. Je dirai presque que le livre refermé, j'emporte avec moi une certaine déception peut-être parce que l'attribution de ce prix prestigieux m'avait donné à penser qu'il ne pouvait s'agir que d'un roman digne d'intérêt.
Était-ce aussi à cause de la forme de ce qu'on appelle le nouveau-roman?
© Hervé GAUTIER – Avril 2010
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THÉ VERT ET ARSENIC – Frédéric LENORMAND
- Le 02/04/2010
- Dans littérature française et francophone
N°410 – Avril 2010
THÉ VERT ET ARSENIC – Frédéric LENORMAND – Éditions fayard .
Nous savions le juge Ti expert dans l'art difficile de rendre la justice et de traquer le criminel, mais depuis ce mois d'avril de l'année 670, sous la dynastie des Tang, voilà que notre magistrat se voit confier la noble tâche de « Commissaire du thé », bien qu'il n'eût postulé pour rien de tel et qu'il n'eût pour cela aucune compétence particulière exceptée peut-être celle d'aimer cette boisson. En effet, il existait une tradition, « le tribut du thé », qui voulait que les habitants des régions de production aient l'honneur et le privilège d'offrir à l'empereur le fruit de leur travail pour saluer l'arrivée du printemps. Bien entendu, il fallait que cela se passe sous le contrôle d'un fonctionnaire intègre et compétent. On fit donc tout naturellement appel à Ti pour superviser la cueillette, le traitement, l'emballage et le transport du précieux thé, sauf qu'au cas particulier non seulement il n'y connaissait rien, mais en plus il n'avait aucune envie de se rendre dans cette province éloignée. Pour aiguiser son zèle, on lui fit observer que si cette mission extraordinaire était correctement remplie ce qui, au demeurant, semblait facile, bien qu'elle fût fort différente de celles qui d'ordinaire sollicitaient sa compétence et son talent, il bénéficierait d'un avancement rapide, sinon... Bref, il ne pouvait pas faire autrement!
En bon serviteur de l'État, autant qu'en fonctionnaire attentif au déroulement de sa carrière, il obéit donc, d'autant qu'il ne tarda pas à comprendre que sa véritable mission, dans la riche ville de Xifu où il était chargé de se rendre, était moins d'y présider à la mise en œuvre du fameux tribut que de contrôler l'immense richesse personnelle de son gouverneur dont le train de vie fastueux déplaisait à l'empereur lui-même! C'était là une mission à sa mesure qu'il accepta donc, non sans se faire accompagner d'une de ses épouses. D'ordinaire, c'était plutôt Dame Lin, sa Première, qui assistait efficacement son époux, mais là ce sera Dame Tsao, sa Troisième, qui se proposa de l'accompagner. On sait combien ses épouses ont d'influence sur notre sous-préfet et là encore la présence de cette compagne se fera sentir sur cette mission qui promettait de se révéler délicate.
Las! Sous la dynastie des Tang, le crime et l'art de vivre étaient inséparables et notre mandarin ne tarda pas à retrouver ses anciens réflexes d'enquêteur. L'occasion lui en fut donnée dans la ville dans laquelle il venait d'arriver pour remplir son office. Est-ce par calcul ou par hasard, sa route croisait souvent celle d'anciens malfrats ou de vrais marginaux qu'il savait fort à propos recruter temporairement pour l'aider dans sa tâche. Ici, ce fut Loa Cheng, faux ermite taoïste, authentique opportuniste et spécialiste de l'eau et du thé qui accepta de le seconder. La suite des événements le révélera sous son vrai jour.
L'esprit de Ti est toujours en éveil et le fait le plus anodin cache souvent un agissement délictueux qui ne saurait échapper à la sagacité de notre magistrat qui agit, avec la complicité de son acolyte mais aussi de son épouse, selon sa méthode habituelle faite de logique, de pragmatisme et de prudence. Partout où il passe notre mandarin semble déclencher les crimes à moins que ceux-ci soient monnaie-courante dans l'empire (et peut-être dans la condition humaine?). Toujours est-il qu'à son arrivée, il est confronté à un meurtre d'autant plus compliqué qu'il a été sciemment camouflé en suicide et qu'il ne tarde pas à comprendre que non seulement qu'il s'agit d'un empoisonnement criminel mais aussi que sa résolution passe par l'élucidation de précédents assassinats où le thé a une place primordiale. Il fera appel, pour la circonstance, autant à la chance qu'à sa culture, à son flegme et à son esprit de déduction. Il mènera à bien sa mission « extraordinaire » permettant à l'empereur de toucher son traditionnel tribut et accessoirement de saluer le printemps mais surtout il repartira de cette bonne ville de Xifu avec la certitude d'avoir remis un peu d'ordre dans l'ordonnancement des choses, de sérénité dans cette citée et peut-être dans l'esprit des gens!
L'eau a souvent présidé aux enquêtes de Ti (Le château du lac Tchou-An – La Feuille Volante n° 308 – Le mystère du jardin chinois – La Feuille Volante n°325). Le thé est évidemment une boisson qui en nécessite et notre magistrat va retrouver ce breuvage qui aurait cependant pu lui couter la vie.
J'ai fait la connaissance, (si je puis dire) du juge Ti il y a quelques mois et j'avoue très humblement avoir eu, en présence du « phénix de l'administration impériale », comme il aime à s'entendre appeler, des moments de lecture agréables autant qu'une bonne occasion d'en savoir d'avantage sur les us, les coutumes, les différentes religions, les procédures judiciaires et pénales dont certaines sont dignes du Moyen-Age, le panthéon des divinités qui présidaient aux destinées des pauvres mortels d'alors...
Comme j'ai déjà eu l'occasion de l'écrire abondamment dans cette chronique, le choix de Frédéric Lenormand de nous faire partager sa grande connaissance de cette civilisation, de son histoire et de le faire d'une manière agréable, pédagogique et dans un style jubilatoire, n'est pas étranger à mon attachement à ce magistrat d'exception qui fut aussi un authentique personnage historique. Auparavant, un écrivain hollandais, Robert Van Gulik (1910-1967), l'avait déjà fait revivre pour le grand public. J'avoue préférer la version de Frédéric Lenormand qui peint notre mandarin d'une manière plus latine, plus humoristique. Il prête à Ti sa manière personnelle de voir les choses et de les présenter, mais cette « recréation » n'est pas gênante, au contraire. L'image qu'il en donne est celle d'un magistrat sérieux et intègre (imagine-t-on un haut-fonctionnaire autrement?), cultivé et professionnel, mais qui jette sur le spectacle du monde qui l'entoure un regard tour à tour amusé, sceptique et désabusé.
La présentation en courts chapitres, les éventuels plans ainsi que quelques mots introductifs sont de nature à permettre au lecteur de suivre efficacement le déroulement de l'enquête. Chacun de ses romans est un moment agréable de dépaysement et l'entretien, Ô combien volontaire pour ce qui me concerne, de ce vice impuni qu'est la lecture.
© Hervé GAUTIER – Avril 2010.
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LES GRANDES BLONDES – Jean ECHENOZ
- Le 29/03/2010
- Dans littérature française et francophone
N°409 – Mars 2010
LES GRANDES BLONDES – Jean ECHENOZ – Éditions de Minuit .
Jean Ricardou définit ainsi « le nouveau roman » : « le roman n'est plus l'écriture d'une aventure, mais l'aventure d'une écriture. ». C'est probablement pertinent puisque dès la première phrase le lecteur, entre de plain pied dans la fiction, en effet « vous êtes Paul Salvador », le héros de ce roman, et « vous cherchez quelqu'un » ... mais, quelques mots plus tard, il apprend que « vous n'êtes pas Paul Salvador », précise plus loin Echenoz. Alors le lecteur qui s'attendait à jouer un rôle personnel dans cette aventure, revient à la réalité. C'est l'auteur qui décide, et lui seul, comme d'habitude!
Qui est donc ce Paul Salvador? Un producteur de télévision qui envisage une émission sur « les grandes blondes », type de femmes qui font fantasmer les hommes depuis toujours et pour ce faire il souhaite donner la parole à Gloire Abgrall, alias Gloria Stella, ex-star du show-biz qui, après quelques années de succès et des démêlés judiciaires pour avoir poussé dans la cage d'ascenseur un de ses amants, a complètement disparu du décor. Pour ce faire et remettre sur le devant de la scène des artistes disparus, sur le thème « Que sont-ils devenus? » il fait appel à Jouve, lequel embauchera Kaztner, Personnettaz et Bocarra pour la retrouver. Au terme de vaines tribulations qui vont conduire ces derniers de Paris, en Bretagne, en Inde puis en Australie, il deviendra évident que Salvador en arrive à la conclusion que pour participer à cette émission, il n'est pas forcément nécessaire d'être grande... et blonde et que, pour lui, le concept de la blondeur est relatif et même très subjectif! Et d'ailleurs, cette émission ne pourra avoir lieu pour la seule raison que Gloire Abgrall ... est insaisissable, imprévisible et dangereuse (elle a une propension assez grande à pousser les gens dans le vide) et ce qu'elle veut surtout, c'est qu'on la laisse tranquille!
Et le lecteur dans tout cela qui croyait au départ jouer un rôle? Eh bien il doit se contenter de lire et de suivre cette histoire un peu rocambolesque où apparaissent sporadiquement des personnages assez improbables, un loup de mer, un policier pas net et des mafieux indiens sans parler évidemment de Béliard, un homuncule de trente centimètres de haut perché sur son épaule, omnipotent et toujours là quand il faut (mais qui s'efface à la fin, tout un symbole!), que Gloire est la seule à voir et qui mène avec elle des dialogues surréalistes. J'avoue qu'il me plaît bien ce Béliard, il incarne les mauvais penchants que chacun porte en lui, une sorte de diable, un « directeur de mauvaise conscience ». On le retrouvera, mais sous des traits différents dans d'autres romans, Il y a aussi Lagrange, avocat de son état, et bien d'autres !
L'étonnant chez Echenoz, outre une manière d'écrire attachante et même jubilatoire [ j'aime bien son sens de la formule - « Une voix de parachute en vrille » « Un lapin frémissant et charnu braquait son œil opaque vers le court terme » «(le jour) déclinait dans un rose de nautile, de fraises à la crème et de glaïeuls »... ], c'est qu'il crée des personnages avec un grand soin du détail, et qu'il les fait disparaître ensuite définitivement, aussi vite qu'ils sont apparus. L'auteur certes raconte une histoire, et le fait à la troisième personne, mais, de temps en temps, sans qu'on sache très bien pourquoi, il interpelle ses personnages, se fait leur complice aussi facilement qu'il les escamote. On a l'impression qu'Echenoz change constamment de casquette, fait et défait, au gré de son humeur, les destins, les situations les plus extravagantes dans lesquelles se dépatouillent ses pauvres protagonistes, un véritable jeu de piste, où, je dois l'avouer, je me suis, moi aussi, un peu perdu.... C'est sans doute une façon de faire éclater les bases du roman traditionnel. Pourquoi pas?
De quoi laisser le lecteur, pourtant sollicité au départ semble-t-il, sur une faim que la fin justement, même si elle est distillée sous la forme d'un happy-end, est un peu déconcertante, peut-être un peu trop convenue, classique ou prévisible? Ce lecteur, justement, pourrait se dire « tout ça pour ça! » Quand même, ce doit être cela, un roman. Voyager à l'invite de l'auteur, à l'intérieur d'un décor dépaysant, rencontrer des personnages sans les connaître, en les abandonnant, un peu triste de les quitter le livre une fois refermé, avec l'impression d'avoir passé un bon moment, d'avoir bien aimé l'histoire, de ne pas regretter le temps passé qui n'est pas, évidemment, du temps perdu, en ce disant qu'à l'occasion on referait bien quelques pas avec cet auteur.
L'écriture, qui est toujours une alchimie, fonctionne ici parfaitement et le style d'Echevoz, plein d'humour et de subtilités, de jeux de mots et d'ambiguïtés, me plait bien.
© Hervé GAUTIER – Mars 2010.