la feuille volante
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RAVEL - Jean ECHENOZ
- Le 09/05/2010
- Dans littérature française et francophone
N°425– Mai 2010
RAVEL – Jean ECHENOZ - Éditions de Minuit.
D'emblée, l'auteur donne le ton de ce roman biographique consacré à Ravel: « Il lui reste aujourd'hui, pile, dix ans à vivre ».
Dans la première partie de cette œuvre, il nous le présente comme un obsédé vestimentaire, insomniaque, impénitent fumeur de gauloises malgré une tuberculose oubliée, un artiste qui habitue son entourage à ses caprices de star et ses sautes d'humeur, un égocentrique, plus préoccupé par sa personne et par le luxe que par sa musique, distrait, oublieux des convenances mondaines. Pourtant, il n'aime rien tant que de parler d'autre chose que de partitions et de composition, apprécie les manifestions populaires, surtout quand elles se déroulent dans son pays basque natal ou en Espagne. Il part pour les États-Unis en transatlantique pour ce qui sera une tournée triomphale... Nous sommes en décembre 1927, il a 52 ans.
Echenoz nous le présente au quotidien, sur le bateau sur lequel il travers l'Atlantique, dans les trains qui lui font sillonner l'Amérique, dans sa grande maison bizarre, « drôlement foutue, structurée comme un quartier de Brie », entouré d'amis, de cigarettes, d'alcool. Il y a son « Boléro » qui a tant fait pour sa notoriété, toutes ces orchestrations prévues et abandonnées parfois sans raison, sa rencontre et ses relations un peu houleuses avec le pianiste manchot Paul Wittgenstein d'où naitra « Le concerto pour la main gauche », ses nombreuses tournées internationales. Auparavant, l'auteur a évoqué la participation de Ravel à la Grande Guerre ... Mais surtout il semble s'ennuyer, témoigner de l'indifférence autant à ceux qui le critiquent qu'à ceux qui applaudissent à ses succès et se pressent aux manifestations organisées en son honneur. Peu à peu il devient irascible...
Pour ce qui me concerne, seule la deuxième partie m'a ému, peut-être parce que c'est la chronique d'une fin annoncée et que la maladie neurologique dont il souffre et qui va petit à petit lui faire perdre le sens des choses les plus quotidiennes, est pathétique. Non seulement la mémoire lui fait défaut, mais il ne souvient même plus qui il est, se révèle incapable d'écrire, de travailler... Cela ne diffère cependant pas de celle des autres hommes atteints comme lui d'un telle dégénérescence. Le spectacle de la déchéance est toujours dramatique
Avec une une foule de détails sur sa vie, sur son quotidien, Echenoz nous montre un Ravel secret, angoissé et sans fard, à cent lieues de ce qu'on peut imaginer. On pourra toujours dire que nous avons affaire à un névrosé, un malade du détail, il nous est dépeint dans son intimité : c'est presque un homme ordinaire, peut-être, et c'est sans doute étonnant, parce qu'il est aussi question de sa solitude. Il semble préférer les brèves rencontres et la fréquentation des bordels. Pourquoi pas après tout! Quant à l'amour qu'il semble n'avoir jamais trouvé, il juge que « ce sentiment ne s'élève jamais au-delà du licencieux » et tous les efforts de son entourage pour le marier resteront vains. Pourtant, il a des femmes autour de lui, mais ce sont des admiratrices avec qui il n'a pas d'intimité. Peut-être n'a-t-il pas trouvé de femmes à sa mesure, peut-être lui font-elles peur ou ne l'aiment-elles pas comme il le voudrait? C'est bien cela que je retendrai volontiers, malgré ses proches qui font montre d'une infinie patience, malgré son public qui lui témoigne sans cesse de l'admiration et de l'attachement, malgré les foules qui l'acclament... N'est-il pas un célèbre musicien? C'est quand même un homme seul face à la vie comme il le sera, comme chacun de nous, face à la mort.
Echenoz nous livre ici un travail d'archiviste, collationnant les témoignages de ses intimes ou imaginant (un peu peut-être?) ce qu'à pu être sa vie au jour le jour et jusqu'à la fin. A mon sens, il le fait dans un style neutre, comme quelqu'un qui raconte simplement une histoire. Je n'ai pas retrouvé ici le ton que j'ai parfois apprécié dans ses autres romans et je le regrette. Si ce livre ne m'avait apporté une foule de détails sur la fin de vie de Ravel, je m'y serais presque ennuyé et cela me paraît indigne de quelqu'un qui a obtenu un prix prestigieux!
© Hervé GAUTIER – Mai 2010.http://hervegautier.e-monsite.com
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LE MAÎTRE DE LA-TOUR-DU-PIN - Jan Laurens Siesling
- Le 08/05/2010
- Dans littérature française et francophone
N°424– Mai 2010
LE MAÎTRE DE LA-TOUR-DU-PIN – Jan Laurens Siesling - Éditions « Le temps qu'il fait. »
Cette histoire, celle de la vie d'un peintre anonyme, a quelque chose de captivant peut-être justement parce que son nom n'est pas resté attaché au triptyque qu'il a réalisé lors de son passage dans cette ville. D'après lui, il a tout fait pour rester inconnu, ne laissant pour trace que cette œuvre, et c'est sans doute pour cela qu'il a attiré mon attention. Il n'a pas signé mais a seulement prêté ses traits, selon l'auteur, à un personnage secondaire, voire surnuméraire du tableau.
Au début du XVI°siècle, un peintre, accompagnée de sa chère Madeleine, de retour d'Italie, tombe gravement malade à La Tour du Pin où il est soigné par les religieuses de l'Hôtel-Dieu. Il lie connaissance avec l'abbesse, à qui il trouve quelque charme, qui lui commande un triptyque pour la salle des malades. Cependant, lui qui ne jure que par la Saint Suaire, devra exécuter un travail avec pour thème la piété de Notre-Dame et la crucifixion. En reconnaissance des soins apportés par les nonnes, il accepte de réaliser ce travail, d'autant plus volontiers que l'évêque de Vienne donne son accord tout en lui demandant de rédiger un texte retraçant son expérience dans le domaine de la peinture. Ce sera donc pour lui l'occasion de remonter le temps, de faire revivre son enfance dans le Brabant où il entre en apprentissage chez le maître de Kalkar où il découvre l'œuvre de Hubert de Eyck. Puis, après la mort de son père, c'est le départ et la rencontre à Alkmaar avec des peintres de renom. Puis ce sera Bruges, Gand, la découverte des peintres qui ont fait la renommée de cette école. Grâce à ses voyages, il fait le point sur ses connaissances (« la manière flamande n'est qu'une manière parmi d'autres »), les remet peu ou prou en question mais est reçu maître, à son tour, à Alkmaar. Puis, c'est à nouveau le départ pour Anvers, puis Aix La Chapelle, Cologne... et l'Italie, berceau de tous les arts. Il y améliorera son style au contact des maîtres transalpins.
Pour autant, ce travail d'écriture, en marge de de celui de peintre, devra, à la demande même du prélat, être en accord avec la morale chrétienne, ce qui est peut-être un peu frustrant, mais qu'importe. Seul son triptyque compte et il le réalisera, à la fin à ses propres frais, autant en remerciement de sa guérison qu'en l'honneur de cet abbesse un peu énigmatique. C'est une manière aussi d'accompagner dans la mort sa chère compagne autant que pour soulager les souffrances des malades accueillis dans cet établissement.
C'est là un ouvrage attachant écrit en français par cet auteur néerlandais, dans une langue dépouillée et agréable à lire, un livre bien documenté, agréablement érudit. L'auteur fait ici honneur à sa formation d'historien de l'art, de critique aussi. Dans cette biographie imaginaire mais parfaitement crédible, l'auteur s'identifie à cet inconnu, endosse la personnalité de cet artiste, nous fait partager ses remarques sur les femmes, sur la mort, ses révoltes, ses rêves, ses états d'âme.
Il plonge son lecteur dans l'atmosphère de ce siècle renaissant, baigné de religiosité un peu naïve mais surtout dans une expérience humaine unique, celle de laisser une œuvre d'art après soi, tout en étant suffisamment humble pour ne pas la signer et même pour en assumer les frais.
C'est à la fois un bon moment de lecture autant que l'évocation d'une époque et de son empreinte artistique.
© Hervé GAUTIER – Mai 2010.http://hervegautier.e-monsite.com
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LA VAGUE - Todd STRASSER - Éditions Jean-Claude Gawsewitch.
- Le 05/05/2010
- Dans Autres littératures étrangères
N°423– Mai 2010
LA VAGUE – Todd STRASSER - Éditions Jean-Claude Gawsewitch.
C'est un récit assez déconcertant, encore que, inspiré par une histoire qui s'est réellement déroulée dans un lycée américain dans les années 70. Imaginez un professeur d'histoire qui, pour faire comprendre à ses élèves idéologie nazie et leur faire toucher du doigt l'horreur de ses crimes, leur passe un film sur les camps d'extermination. C'est pour eux une révélation en même temps qu'une occasion de poser des questions sur la réalité de ces faits mais aussi sur la raison de la passivité de la population allemande, de son hypocrisie, l'inertie des juifs face à la mort. Çà, c'est pour le programme scolaire.
Dans le même temps, il se heurte, en tant qu'enseignant, aux difficultés liées à l'indiscipline, à l'absentéisme, au manque de sérieux des élèves qui règne dans sa classe quand ce n'est pas également dans les activités extra scolaires. Mis à part les rares bons élèves, l'atmosphère de son cours se résume à une sorte de léthargie. Il s'aperçoit en outre qu'il n'est pas vraiment capable de répondre à toutes les questions des élèves d'une manière satisfaisante. Pour remédier à cet état de chose quelque peu délétère autant que dans un but pédagogique, il prend l'initiative, s'inspirant de la doctrine nazie, d'inscrire au tableau « La force par la discipline », et d'expliquer que la discipline entraine la réussite, le pouvoir... Lui, qui d'ordinaire avait beaucoup de peine à capter leur attention, fut étonné du résultat. Cela au début pouvait passer pour un nouveau jeu mais les potaches, ordinairement peu passionnés par ses cours et un tantinet indisciplinés, se changèrent en soldats obéissants, respectueux de leur professeur, et arborant une tenue correcte!
Et le professeur de constater « On aurait dit qu'ils n'attendaient que cela depuis toujours ». Puis, il affina la notion parlant de « communauté », de l'esprit d'équipe qui devait prendre la pas sur l'individualisme... Puis, pour que les choses soient plus parlantes, il fait adopter un symbole, « la vague », qu'il compléta par un salut, un slogan, des meetings, le culte du chef, le tout dans un contexte de discipline librement acceptée et même réclamée! L'instinct grégaire gagna petit à petit chaque élève et, presque naturellement on finit par encourager la délation, l'autorégulation du groupe en vue de l'action, l'informatisation, le prosélytisme, l'obsession de l'ordre et du résultat, l'esprit de compétition autant que l'absence d'esprit critique, l'endoctrinement systématique... L'illustration se fait plus précise quand un élève juif est agressé par un membre du groupe. Mais ce message ne passe pas auprès de tous cependant. Une réaction s'organise, ce qui est rassurant. L'épilogue l'est également.
Cette expérience fait évidemment débat. Doit-on voir dans ce qui n'était à l'origine qu'un jeu ou l'illustration du cours, un mode d'éducation dont l'histoire nous a enseigné les conséquences et les méfaits, une manipulation, un réel besoin de transformation, une contagion, une expérience qui tourne rapidement au drame et menace de déborder tout le monde, une propagation de la peur et de la passivité du groupe devant la force, l'attitude du professeur, partagé entre la griserie du pouvoir et la peur d'être dépassé par le phénomène?
Cela a beau s'appuyer sur des faits réels, j'avoue bien volontiers que j'ai été, au début, partagé entre la peur et le scepticisme. On a beau se dire que tout cela ne peut pas se reproduire, il ne faut pas perdre de vue ce qu'est la condition humaine, avec ses grandeurs mais aussi ses turpitudes, sa volonté de domination autant que celle de se réfugier sous la houlette d'un chef providentiel qui dictera sa loi, la tentation du totalitarisme...
J'ai lu jusqu'à la fin ce récit en me demandant la part de fiction et de réalité. Ce n'est pourtant pas un chef-d'œuvre d'écriture. Le texte adopte le ton d'un témoignage sec, au phrasé simple et direct, ce qui permet un abord facile. Il a cependant eu un réel succès en Allemagne ainsi que le film qui en a été tiré (Réalisé par Denis Gensel – sorti en 2008).
Il y a quand même quelque chose d'effrayant dans ce témoignage.
© Hervé GAUTIER – Mai 2010.http://hervegautier.e-monsite.com
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JE M'ATTACHE TRÈS FACILEMENT - Hervé LE TELLIER
- Le 29/04/2010
- Dans littérature française et francophone
N°421– Avril 2010
JE M'ATTACHE TRÈS FACILEMENT – Hervé LE TELLIER - Éditions Mille et une nuits.
Avant de commencer un roman, je lis toujours l'exergue qui en fait partie. Ici, j'apprends que l'ouvrage emprunte son titre à une citation de Romain Gary. L'intérêt que je porte depuis longtemps à cet auteur m'incite à ouvrir le livre avec confiance. Et puis, cette expression me ressemble tellement que c'est sans doute bon signe. Moi aussi, je m'attache très facilement, mais laissons cela!
L'histoire qu'il faut bien raconter, est banale si tant est qu'une histoire d'amour puisse l'être. Nous savons tous qu'elle est au contraire unique. L'homme, c'est « notre héros » et la femme « notre héroïne », cela me paraît un peu désincarné, j'aurais sans doute préféré des êtres nominatifs, mais laissons cela! Il a la cinquantaine, c'est donc « un homme mûr »(j'apprécie l'euphémisme qui cache un début de vieillesse avec ses rides, ses bourrelets et sa calvitie) qui pense encore qu'il est capable de séduction... et elle a vingt ans de moins que lui. « Notre héroïne » est donc jolie, elle est « grande, élancée, possède de charmants petits seins ». Je n'aurais jamais imaginé qu'une telle maîtresse fût laide et repoussante. Bien sûr, « notre héros » en est follement amoureux. Comment pourrait-il en être autrement? On n'est cependant pas très sûr que la réciproque soit encore vraie, même si le plaisir est encore au rendez-vous de leurs étreintes. Mais laissons cela!
Notre homme a décidé de rejoindre cette femme en Écosse où elle est partie voir sa mère, mais sans pour autant y avoir été invité. Le rendez-vous de ce qui ressemble de plus en plus à une rupture, est fixé à l'embranchement de deux routes. C'est un symbole évident, mais laissons cela! Pourtant notre héros n'abandonne rien au hasard, il téléphone, prend l'avion, réserve pour lui seul une chambre d'hôtel, loue une automobile. C'est là que le lecteur, que le narrateur prend constamment à témoin, se rend compte que le titre est un jeu de mots, puisqu'il apprend que « notre héroïne » ne s'attache pas facilement, comprenez qu'elle ne boucle pas automatiquement sa ceinture de sécurité en voiture. Là aussi la polysémie est soit bienvenue, soit facile, c'est selon.
Ce même lecteur comprend aussi très facilement que la tendresse ne fait plus partie du jeu et que l'espoir, pour lui, n'est plus permis puisque la décision de « notre héroïne » est apparemment sans appel, à cause sans doute de la lassitude, de l'usure des choses, d'une autre passade ou d'une autre passion. Mais laissons cela! Puis c'est le retour à Paris, non sans avoir fait un détour par le beau visage d'une autre femme plus jeune, mais tout aussi inaccessible pour « notre héros », la solitude qui revient et avec elle la vieillesse qui se fait plus pesante. Même s'il veut se jouer la comédie de la jeunesse et de l'avenir, il repense à Romain Gary.
C'est donc une histoire comme tant d'autres, une page qui se tourne, une tentative de
ravaudage sentimental et... un désastre annoncé!
Je suis pourtant volontiers attentif aux manifestations de l'Oulipo dont l'auteur fait partie mais j'ai très modérément aimé le style haché de cette histoire pourtant courte.
J'ai quand même préféré « assez parlé d'amour »du même auteur.[La Feuille Volante n°419]
© Hervé GAUTIER – Avril 2010.http://hervegautier.e-monsite.com
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LE CAHIER DE CAMILLE - Jean-François POCENTEK
- Le 26/04/2010
- Dans littérature française et francophone
N°420– Avril 2010
LE CAHIER DE CAMILLE – Jean-François POCENTEK – Plein Chant.
Décidément, j'aime bien cette écriture, je la trouve poétique, mais pas seulement. Elle est évocatrice de ce paysage un peu désolé des terrils et des personnages «Ces hommes aux poumons mangés (qui) toussaient et crachaient la haine de leur ouvrage passé ...qui ne voyaient pas plus loin que le bout de leur coron »...
Camille, 70 ans, attend la mort, boit de la bière et ouvre son cahier pour cet anniversaire. Il y décrit sa maison, prise dans la courbe d'une rivière tout près de la Belgique, pleine d'humidité et d'araignées et habitée par ses parents, son père, mineur, « (qui) n'était pas fier de son métier mais ne savait faire que cela ». Par tradition parce que ici, comme ailleurs aussi sans doute, on apprend le métier de son père sans se poser de question, il était destiné à la mine. Sa mère refusait pour son fils cette chose inévitable, mais la Compagnie a eu le dessus parce qu'elle seule commande et donne à chacun « le logement, le travail, les sous et les soins ». C'était sans doute dans l'ordre des choses.
Avant, il y a eu l'école, c'était bien l'école, avec la récréation, les plumes Sergent-Major, les ardoises et l'encre violette « comme une aurore trop rare ou un crépuscule oublié », les livres couverts...
Ce cahier, c'est pour parler de la mine (« mais un cahier ce n'est pas si vaste »), pourtant c'est toute une vie rythmée par le travail , les grèves, un long chemin de 43 ans de noir, de chaud, d'humidité, de honte et d'humiliations aussi parce que le monde du travail est sans pitié, 43 ans pour atteindre la retraite!
Voilà, à 55 ans c'est la liberté, et avec elle celle d'écrire ses souvenirs, de marcher qui est un luxe quand, toute sa vie, on a rampé dans des boyaux de mine étroits où le « dos tente de soulever les mille mètres de croute terrestre qui le tiennent prisonnier des sous à gagner », luxe de respirer, d'exister, de profiter de cette « matutinale liberté d'homme maintenant de terre et de campagne, je pisse n'importe où avec l'innocence du pur ».
Mais la mine se rappelle à son mauvais souvenir « Elle est là encore, cette putain de mine, elle est là dans mes poumons et ... je crache de la boue, je crache mon gavage de poussière et ... ça brille comme un diamant noir ou parfois des rubis fulgurants ». Il est urgent de porter témoignage et de noircir ce cahier de souvenirs, des siens comme de ceux des autres, comme le charbon a noirci sa vie « Je marchais à nouveau, là sur le quadrillage bleu léger que m'offrait chaque page. Des carreaux pour le bonheur, d'autres pour le malheur, une mosaïque d'amour, de mort et d'indifférence ». Mais le vrai témoignage, c'est celui de sa propre vie qu'il confie à la page blanche « Ce soir je me mets au centre de la page, je me glisse entre les petits carreaux, je me cache derrière la ficelle blanche qui empêche ma vie de s'éparpiller ». Pourtant, cette nouvelle vie, celle de la retraite, celle de la liberté, cette dernière longueur, il la parcourra seul, comme il a vécu sa vie entière et son enfance quand sa seule distraction était « d'aller au bout du jardin » qui « était la limite, la fenêtre de notre monde ». A 70 ans, Camille, par amour des chiffres ronds, décide de mettre un terme à cette équipée du souvenir, pour ne pas aller à l'hôpital qui réclame sa charretée de morts qui ont momentanément échappé à la mine. Alors, une dernière fois, une dernière bière, un dernier morceau de lapin, un dernier café et, s'étant apprêté comme quelqu'un qui « a traversé la vie en ayant peur de déranger », il écrit l'épilogue sur ce dernier cahier qui succède à tant d'autres , usés et flétris, parce que celle qu'il attend, qu'il a toujours attendue n'est pas là. Il va tracer les derniers mots qui feront escorte à une vie banale qui maintenant s'en va « Moi qui ai tant aimé écrire, je dis à mon cahier que je ne peux emporter. La fin de l'histoire y est écrite ».
©Hervé GAUTIER – Avril 2010.http://hervegautier.e-monsite.com
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ASSEZ PARLÉ D'AMOUR - Hervé Le Tellier
- Le 26/04/2010
- Dans littérature française et francophone
N°419– Avril 2010
ASSEZ PARLÉ D'AMOUR – Hervé Le Tellier – Jean Claude LATTÈS.
Ce titre était un peu engageant, après tout, les romans sont pleins d'histoires d'amour mais c'est aussi la dernière phrase du dernier chapitre qui revient ainsi comme un leitmotiv. Pourtant, le livre refermé, il apparaît que c'est une sorte d'antiphrase ironique puisqu'on pouvait penser qu'il n'y serait pas question d'amour, alors que, au contraire, c'est le thème unique de cet ouvrage où il n'est question que de cela! En réalité on se trompe, on se ment, on se quitte, on se croise et on tisse beaucoup d'histoires d'amour dans ce roman.
Ce qui frappe d'abord c'est le temps bref (trois mois d'un automne plutôt chaud)pendant lequel se déroule ce récit. Le panel des personnages va de l'écrivain, à l'avocate célèbre, de l'analyste au scientifique connus... bref des intellectuels, mais aussi des notables parisiens, à l'abri des soucis d'argent, satisfaits d'eux-mêmes, comme il se doit. C'est surtout deux destins de femmes mariées, Anna et Louise, la quarantaine, mères de famille et heureuses. Elles se ressemblent sans se connaître et vont vivre deux amours semblables. Anna, pédopsychiatre mariée à un chirurgien,Stan, va croiser la route de Yves, l'écrivain et Louise, l'avocate, mariée à un scientifique, Romain, celle de Thomas qui est aussi l'analyste d'Anna. Thomas deviendra l'amant de Louise et Yves celui d'Anna. Ces deux passions adultères se recoupent donc avec pour toile de fond les maris auxquels elles n'ont pourtant rien à reprocher, qui sont amoureux d'elles et qui les protègent. Ils sont sans doute seulement les victimes de cette usure des choses, de cette envie d'ailleurs de leur épouse mais assurément ne méritaient pas cette épreuve... Quand ils finiront par comprendre ils en seront malheureux et peut-être aussi honteux [« Bien, dit Romain, pour résumer, je suis marié, nous avons des enfants, ma femme a rencontré un autre homme... Je suis très malheureux ». « Stan s'engloutit dans ce lent tourbillon qui le ramène soudain vers Anna, vers la pensée noire du corps nu d'Anna sous celui d'un autre, et l'image qui surgit le broie »].
Pourtant elles se demandent si cet amant qui débarque dans leur quotidien et le bouleverse pourra être le nouvel homme de leur vie, avec toute la remise en cause que cela entraîne inévitablement. Ce sont, bien sûr des liaisons potentiellement dangereuses puisqu'elles bousculent les certitudes établies, l'ordre des choses et ne laissent pas place, en apparence, à cette culpabilité judéo-chrétienne qui nous entoure. Tout cela est un peu compliqué d'autant que dans cette affaire il ne faut pas oublier les enfants. Ils ont toute leur place dans ce récit, même s'ils restent un peu en retrait. Le Tellier ne leur donne la parole qu'à la fin, notamment avec la métaphore d'Alice [« Oui, songe Anna, le Chat a raison, quand on ne sait pas où aller, le chemin n'a pas d'importance »].
Louise et Anna, comme Thomas et Yves se croisent,(sans oublier les rencontres inévitable entre les amants et les maris cocus) Ce n'est peut-être pas si artificiel que cela et cela caractérise les personnages, pas si fictifs cependant. J'ai toujours plaisir à voir comment ils réagissent par rapport à l'auteur, j'aime imaginer l'usage qu'ils font de leur liberté... Yves, l'écrivain est un peu le double de Le Tellier et réagit probablement comme un auteur, surtout quand il écrit, pour les 40 ans d'Anna, un livre qui sera comme un cadeau et dont il sera évidemment question d'amour. Ce « livre dans le livre », c'est plus qu'une manière de mise en abyme, c'est une véritable trouvaille pleine d'émotions, de souvenirs.
L'auteur s'interroge et interpelle son lecteur: A un âge où la vie semble définitivement tracée, où les choses sont établies, l'amour peut-il venir frapper, même sous la forme du « coup de foudre »qui autorise les folies, les espoirs, les remises en question, parce que le corps change, que le temps a passé et qu'on ne le rattrape pas, qu'on croit s'être trompé dans son choix d'avant, et que, pour cela on est capable de tout briser et de tout recommencer, malgré les convenances sociales, la honte, la culpabilité, les enfants qui nous jugeront plus tard... Avec aussi la certitude que l'être qui vous a préféré à un autre peut parfaitement remettre en cause, avec le temps, le choix qu'il a fait de vous!
Il est aussi question de judéité dans ce récit mais aussi de dominos abkhases( et ce n'est pas un hasard tant les règles en sont compliquées mais Anna suggérera à Yves de substituer le titre initial prévu pour son livre « Tu parles d'amour dans ton livre...Alors met simplement « amour »), d'interrogations sur le langage, de la cryptobiose des tartigrades, des iguanes marins des Galapagos, de jalousie, d'hommage (celui que l'auteur rend à l'écrivain Edouard Levé qui s'est tué), de mort et de chagrin et de deuil.
C'est vrai que c'est bien écrit, le style est fluide et agréable, avec un jeu sur les mots, où l'auteur joue sur l'ambiguïté du langage, les quiproquos, les lapsus(« fais-le pas » et « fais le pas »), parle, dans son roman, constamment d'amour,« cette chose qu'on donne sans la posséder », une occasion unique pour Le Tellier, qui, un peu comme au théâtre, fait apparaître les personnage deux par deux, pour que, alternativement, ils se donnent la réplique. Leur rencontre a toujours quelque chose d'intime. Le contexte oulipien caractéristique ajoute de l'intérêt à tout cela !
Une autre problématique se pose à l'auteur, celle de rencontrer son public. Avec ce roman, Il est permis de penser que oui!
Je continuerai à suivre la démarche littéraire de cet auteur, son analyse de ces « vertiges de l'amour » m'a bien plu.
©Hervé GAUTIER – Avril 2010.http://hervegautier.e-monsite.com
N°419– Avril 2010
ASSEZ PARLÉ D'AMOUR – Hervé Le Tellier – Jean Claude LATTÈS.
Ce titre était un peu engageant, après tout, les romans sont pleins d'histoires d'amour mais c'est aussi la dernière phrase du dernier chapitre qui revient ainsi comme un leitmotiv. Pourtant, le livre refermé, il apparaît que c'est une sorte d'antiphrase ironique puisqu'on pouvait penser qu'il n'y serait pas question d'amour, alors que, au contraire, c'est le thème unique de cet ouvrage où il n'est question que de cela! En réalité on se trompe, on se ment, on se quitte, on se croise et on tisse beaucoup d'histoires d'amour dans ce roman.
Ce qui frappe d'abord c'est le temps bref (trois mois d'un automne plutôt chaud)pendant lequel se déroule ce récit. Le panel des personnages va de l'écrivain, à l'avocate célèbre, de l'analyste au scientifique connus... bref des intellectuels, mais aussi des notables parisiens, à l'abri des soucis d'argent, satisfaits d'eux-mêmes, comme il se doit. C'est surtout deux destins de femmes mariées, Anna et Louise, la quarantaine, mères de famille et heureuses. Elles se ressemblent sans se connaître et vont vivre deux amours semblables. Anna, pédopsychiatre mariée à un chirurgien,Stan, va croiser la route de Yves, l'écrivain et Louise, l'avocate, mariée à un scientifique, Romain, celle de Thomas qui est aussi l'analyste d'Anna. Thomas deviendra l'amant de Louise et Yves celui d'Anna. Ces deux passions adultères se recoupent donc avec pour toile de fond les maris auxquels elles n'ont pourtant rien à reprocher, qui sont amoureux d'elles et qui les protègent. Ils sont sans doute seulement les victimes de cette usure des choses, de cette envie d'ailleurs de leur épouse mais assurément ne méritaient pas cette épreuve... Quand ils finiront par comprendre ils en seront malheureux et peut-être aussi honteux [« Bien, dit Romain, pour résumer, je suis marié, nous avons des enfants, ma femme a rencontré un autre homme... Je suis très malheureux ». « Stan s'engloutit dans ce lent tourbillon qui le ramène soudain vers Anna, vers la pensée noire du corps nu d'Anna sous celui d'un autre, et l'image qui surgit le broie »].
Pourtant elles se demandent si cet amant qui débarque dans leur quotidien et le bouleverse pourra être le nouvel homme de leur vie, avec toute la remise en cause que cela entraîne inévitablement. Ce sont, bien sûr des liaisons potentiellement dangereuses puisqu'elles bousculent les certitudes établies, l'ordre des choses et ne laissent pas place, en apparence, à cette culpabilité judéo-chrétienne qui nous entoure. Tout cela est un peu compliqué d'autant que dans cette affaire il ne faut pas oublier les enfants. Ils ont toute leur place dans ce récit, même s'ils restent un peu en retrait. Le Tellier ne leur donne la parole qu'à la fin, notamment avec la métaphore d'Alice [« Oui, songe Anna, le Chat a raison, quand on ne sait pas où aller, le chemin n'a pas d'importance »].
Louise et Anna, comme Thomas et Yves se croisent,(sans oublier les rencontres inévitable entre les amants et les maris cocus) Ce n'est peut-être pas si artificiel que cela et cela caractérise les personnages, pas si fictifs cependant. J'ai toujours plaisir à voir comment ils réagissent par rapport à l'auteur, j'aime imaginer l'usage qu'ils font de leur liberté... Yves, l'écrivain est un peu le double de Le Tellier et réagit probablement comme un auteur, surtout quand il écrit, pour les 40 ans d'Anna, un livre qui sera comme un cadeau et dont il sera évidemment question d'amour. Ce « livre dans le livre », c'est plus qu'une manière de mise en abyme, c'est une véritable trouvaille pleine d'émotions, de souvenirs.
L'auteur s'interroge et interpelle son lecteur: A un âge où la vie semble définitivement tracée, où les choses sont établies, l'amour peut-il venir frapper, même sous la forme du « coup de foudre »qui autorise les folies, les espoirs, les remises en question, parce que le corps change, que le temps a passé et qu'on ne le rattrape pas, qu'on croit s'être trompé dans son choix d'avant, et que, pour cela on est capable de tout briser et de tout recommencer, malgré les convenances sociales, la honte, la culpabilité, les enfants qui nous jugeront plus tard... Avec aussi la certitude que l'être qui vous a préféré à un autre peut parfaitement remettre en cause, avec le temps, le choix qu'il a fait de vous!
Il est aussi question de judéité dans ce récit mais aussi de dominos abkhases( et ce n'est pas un hasard tant les règles en sont compliquées mais Anna suggérera à Yves de substituer le titre initial prévu pour son livre « Tu parles d'amour dans ton livre...Alors met simplement « amour »), d'interrogations sur le langage, de la cryptobiose des tartigrades, des iguanes marins des Galapagos, de jalousie, d'hommage (celui que l'auteur rend à l'écrivain Edouard Levé qui s'est tué), de mort et de chagrin et de deuil.
C'est vrai que c'est bien écrit, le style est fluide et agréable, avec un jeu sur les mots, où l'auteur joue sur l'ambiguïté du langage, les quiproquos, les lapsus(« fais-le pas » et « fais le pas »), parle, dans son roman, constamment d'amour,« cette chose qu'on donne sans la posséder », une occasion unique pour Le Tellier, qui, un peu comme au théâtre, fait apparaître les personnage deux par deux, pour que, alternativement, ils se donnent la réplique. Leur rencontre a toujours quelque chose d'intime. Le contexte oulipien caractéristique ajoute de l'intérêt à tout cela !
Une autre problématique se pose à l'auteur, celle de rencontrer son public. Avec ce roman, Il est permis de penser que oui!
Je continuerai à suivre la démarche littéraire de cet auteur, son analyse de ces « vertiges de l'amour » m'a bien plu.
©Hervé GAUTIER – Avril 2010.http://hervegautier.e-monsite.com
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CONTES FAROUCHES - Neel DOFF
- Le 19/04/2010
- Dans littérature française et francophone
N°418– Avril 2010
CONTES FAROUCHES – Neel DOFF[1858- 1942]– Plein Chant.
Ils sont bien nommés, ces « contes farouches », sauvages, barbares, violents, cruels, implacables, timides aussi. Ils incarnent la misère qu'a connue l'auteure surtout au cours de son enfance et elle tenta probablement de l' exorciser ainsi, par lécriture. Au cours de longues nouvelles, au début, c'est le quotidien du XIX° siècle en pays flamand qu'elle fait revivre pour son lecteur. Mais elle choisit un sous-prolétariat caractéristique.
Les hommes y sont présentés comme des êtres vulgaires et violents, les garçons comme maladroits, timides ou malchanceux, les femmes sont souvent des victimes, vouées aux maternités répétées, à la domesticité ou à la prostitution et l'âpreté de la vie sert toujours de décor.
Ce ne sont que des nouvelles, c'est à dire des œuvres de fiction, mais il est difficile de ne pas y voir une touche auto-biographique. Comme la narratrice du « Grelotteux », elle appartient à une famille de neuf enfants dont les parents sont présentés comme de braves gens irresponsables, aime lire et fait acte de révolte contre le sens des choses qui gouvernent sa vie. Comme elle, elle baigne dans une extrême pauvreté dans le froid et la faim et suit ses parents dans leurs déplacements successifs de la Hollande à la Belgique, pour échapper à la misère. Elle parle de la prison qu'a connu un de ses frères, de la maladie et de la mort. Après de petits emplois de domestiques, elle finit par poser pour un peintre qu'elle impressionne par son intelligence sa culture et son jugement, ce qui tranche avec ses origines modestes. Elle servira de modèle à d'autres artistes ce qui assurera en quelque sorte sa promotion sociale et lui permettra d'échapper à sa condition.
Plus tard, elle se fixe dans la région de Bruxelles et, n'oubliant rien de son passé, choisit de défendre les ouvriers et les plus pauvres en s'engageant dans l'action politique et le socialisme. C'est dans ce contexte qu'elle rencontre son premier mari qui était journaliste puis, une fois veuve, le second qui était avocat. Elle se fixe ensuite à Anvers et commence à écrire, en français, langue portant apprise tardivement, un premier livre largement autobiographique « Jour de famine et de détresse » où elle raconte la triste histoire de Keetje, fillette pauvre qui doit se prostituer pour nourrir ses frères et sœurs. [Il semble cependant qu'elle prétendra ne pas être passée, elle-même, par cet état de prostitution, mais après tout peu nous importe] . D'autres suivront, toujours inspirés par des faits réels et peuplés de personnages qu'elle a effectivement rencontrés.
Sa langue et son style sont d'une grande limpidité, d'une lucidité étonnante. Elle emploie un vocabulaire précis mais non précieux et surtout sans aucune prétention intellectuelle. Son témoignage qui fait montre d'un grand réalisme et d'une particulière authenticité est bouleversant et l'a parfois fait comparée à Émile Zola. Son personnage et son œuvre ont fait l'objet de nombreuses études.
©Hervé GAUTIER – Avril 2010.http://hervegautier.e-monsite.com
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ASSISE DEVANT LA MER - Pierre Silvain - Éditions Verdier.
- Le 16/04/2010
- Dans littérature française et francophone
N°416 – Avril 2010
ASSISE DEVANT LA MER - Pierre Silvain – Éditions Verdier.
Gaston Bachelard écrit quelque part que l'enfance subsiste en nous toute la vie.
Ce récit est celui d'un homme qui évoque cette enfance marocaine à travers le figure de sa mère et de l'amour exclusif qu'il lui porte, avec, en contre-point, la silhouette du père qu'elle rejoint sur cette terre africaine où ils vont s'établir. Il la revoit assise sur une plage, apparemment oublieuse de l'enfant qui l'accompagne, il se remémore l'image du père, mais seulement à travers ses silences, ses absences et ses étreintes d'époux. Il incarne le travail de la terre, il est « ce revenant de l'aube qui, environné d'un silence de tombe à peine froissé, n'est déjà plus là », autant dire un fantôme qu'accompagne cependant le visage tourmenté de Samuel Beckett auquel son fils l'identifie. Il choisit de se souvenir de lui à travers des épisodes de sa vie, sa guerre dans le Rif, son mariage à trente ans, sa nouvelle vie dans une ferme d'Afrique du Nord, de l'histoire et de l'amour de ce pays, de la ferme isolée devenue dangereuse, des attentats aveugles, de la terre que l'on fuit à cause de l'indépendance, pour rester en vie et des tombes qu'on abandonne, la mort du père devenu désœuvré et le veuvage de la mère. Il parlera aussi de la grande guerre, mais c'est comme si l'histoire du monde autour de lui ne comptait pas au regard de la sienne. Parce que c'est elle, Angèle, qu'il revoit, petite fille dans un village du Limousin. Il ne voit qu'elle, à la fois femme et mère, étrangère et familière qui alterne tendresse, attention et détachement. Il tente de profiter de ses moments de complicité et d'intimité avec elle. Le narrateur, qui finit à la fin par décliner son récit à la première personne, lui donnant ainsi un tour plus personnel, refait à l'envers la vie de ses parents avant sa naissance autant qu'il évoque la sienne, en Allemagne, loin de cette mère qu'il adorait.
Bien qu'il ne soit pas un enfant unique de ce couple [deux autres sont restés en France et un autre frère naîtra emporté par le croup], le narrateur donne l'impression d'être seul face à cette mère qu'il nous présente au début, assise face à l'océan. Elle regarde au loin vers l'horizon et semble absente. Il semble que le temps ne compte pas dans ces instants faits de détachement et de complicité et cette image silencieuse de la vie, évoque celle de cette même femme, face à la fenêtre de sa cuisine, qui entre silencieusement dans la mort. Il choisit de cristalliser son souvenir sur la figure maternelle toujours présente à son esprit malgré les nombreuses années écoulées depuis sa disparition.
Avec de nombreuses analepses[« le temps bouleversant du ressouvenir »], l'auteur, juste avant sa mort en 2009, nous fait revivre cette période de l'enfance, à la fois tendre et tourmentée, grâce à une écriture poétique et fascinante. La langue qu'il emploie pour son cette évocation de l'amour filial donne pour son lecteur un texte bouleversant, un véritable poème ne prose. Cet écrivain qui a été toute sa vie d'une grande discrétion offre là une œuvre ultime, comme un message destiné autant à l'au-delà qu'à l'humanité du présent et de l'avenir. Son écriture précieuse et simple reste, pour notre plus grand plaisir.
© Hervé GAUTIER – Avril 2010 http://hervegautier.e-monsite.com
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