la feuille volante

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  • L'HÔTE - Guadaluppe Nettel

     

    N°395– Février 2010.

    L'HÔTE – Guadaluppe Nettel – Actes Sud.

     

    Ana est habitée par une « Chose » qui fait partie d'elle depuis l'enfance. Elle vit avec elle, ou plus exactement est en elle depuis toujours, elle ne la voit pas mais elle la sent et celle-ci se sert d'elle, s'en nourrit presque, jusqu'à à en devenir insupportable. La chose grandissait en effet en elle « comme une chrysalide »;

     

    Durant l'enfance, elle a été sa compagne-complice ce qui meubla la solitude de la fillette. Seul son frère, Diego, échappait à son emprise, mais plus tard ses réactions furent inattendues, dévastatrices au point de s'attaquer à ce frère lui-même... et l'anéantir, le vider de sa propre substance! C'est à tout le moins l'explication qu'Ana donna à la mort prématurée de son frère, associant le sang de ses premières règles à celui qui accompagnait la mort de Diego. Parfois la chose alternait entre accalmie et violence, parfois se manifestait sous la forme d'une petite voix mais avant la mort de ce frère aimé, il semble que la « chose » a laissé sur son bras une sorte de cicatrice qui évoque le braille. Alors, message codé ou annonce de mauvaise augure, rite cabalistique ou volonté de voir un mystère à déchiffrer? Ce fut pour elle l'occasion d'entrer dans le monde des aveugles, pourquoi pas en devenant lectrice dans un institut pour non-voyants? Ce serait une façon bien originale et sûrement efficace pour Ana de se débarrasser de cette « chose » qui devenait de plus en plus un parasite, de l'exorciser en quelque sorte par une sorte de transfert, comme si l'hépatite dont elle souffrit un temps lui aurait permis de partager sa souffrance avec cet « hôte » encombrant?

    Pourtant, à force d'explorer le monde souterrain des aveugles, de les fréquenter jusque dans leur quotidien, à la fois dans cet établissement qui l'emploie mais surtout dans un monde interlope fait de rencontres improbables, de mendicité, de handicap et de vie cachée dans le métro mexicain, véritable cloaque où pourtant elle finit par se mouvoir presque naturellement, elle finit par décrypter le message sur le bras de son frère!

     

    Alors, manifestation d'un dédoublement de personnalité dont nous souffrons tous sans bien nous en rendre compte, peur intrinsèque à l'enfance de voir disparaître des êtres que nous aimons face à l'inconscience des adultes qui préfèrent transformer la mort en tabou, habitude prise dès les premières années de vivre avec autre chose qui fait que les adultes, et parfois nous-mêmes, craignons pour notre santé mentale, volonté de se recréer un monde différent de celui dans lequel nous vivons, sentiment de culpabilité ou désir de voir dans autre chose le responsable de ses propres malheurs, phobie irraisonnée de cette enfance qui pourtant s'en va, mythomanie dévorante qui confine parfois à la folie, itinéraire intime qui consiste à se libérer définitivement d'une obsession? Qui sait!

     

    J'avoue que j'ai lu ce livre avec une certaine circonspection, partagé entre intérêt et curiosité... Je suis peut-être passé à côté de quelque chose, mais cet ouvrage, malgré les éloges que j'ai pu en lire par ailleurs m'a laissé une impression bizarre, non par le sujet traité qui me parlerait peut-être, mais par la manière de l'aborder, entre fiction et réalité.

     

    © Hervé GAUTIER - Février 2010.

  • PLUS TARD TU COMPRENDRAS – Jérôme CLÉMENT

     

    N°397– Février 2010

    PLUS TARD TU COMPRENDRAS – Jérôme CLÉMENT - GRASSET.

     

    Je ne savais rien du film quand j'ai parcouru la 4° de couverture de ce livre pris par hasard sur le rayonnage d'une bibliothèque. Je me suis dit que ce serait encore un énième ouvrage sur la Shoah. Je n'ai pas de sympathie particulière pour les bourreaux nazis, mais je dois dire que cette abondante littérature finit, à la longue, par m'insupporter. Le style pourtant m'a accroché dès le départ, l'histoire aussi puisqu'il ne s'agissait pas de ce que j'avais cru dès l'abord, mais d'un itinéraire intime et à rebours, une sorte de volonté de comprendre des choses qui étaient restées en suspens depuis si longtemps. D'ailleurs aux questionnements souvent exprimés, la réponse de Raymonde, la mère, revenait toujours, énigmatique et simple « Plus tard, tu comprendras », remettant à plus tard une explication qu'on cherchait à éviter. C'est que la silhouette de cette mère, maintenant morte, est présente durant toute cette quête « Qui est cette femme qui m'a aimé et que j'aime et qui m'a donné la vie? » . L'auteur, alors qu'il vend ce qui a appartenu à sa mère, choisit donc de faire revivre ses souvenirs, de refaire à l'envers, l'itinéraire de cette femme, Raymonde Clément née Gornick, juive russe, mariée à un Français catholique, que la guerre , le nazisme et la vie ont broyée. C'est un peu comme une photo qui se révèle petit à petit, à travers des lettres jaunies, des objets disparates, un appartement vide, il retrouve par bribes l'histoire de cette famille, son père, l'arrestation sur dénonciation, la déportation et la mort de certains des membres du côté maternel, la vie de cette femme, ses fiançailles, son mariage, son entrée dans une famille hostile, sa vie difficile puis son divorce, son remariage... A travers elle, il retrouve aussi quelques fantômes qui ont peuplés sa vie d'enfant et d'adolescent et qui maintenant ont disparu, happés par la mort dans les camps de concentration...Raymonde avait décidé d'enfouir tout cela dans les placards de l'oubli, éludant les questions de ce fils un peu trop curieux qui maintenant refait le chemin à l'envers.

    L'auteur ne cache rien de sa démarche, il écrit à la première personne et indique qu'il s'agit d'une autobiographie, une manière de s'approprier, enfin, sa part de judaïté, lui qui a été élevé comme un français catholique avec la complicité silencieuse de sa mère qui voulait protéger Jérôme par son silence.

     

    Ce livre m'a ému par sa sincérité, par son authenticité, mais ce que je retiens également, c'est la démarche secondaire de l'auteur qui, ayant écrit ce qu'il portait en lui, a dû, par la suite et parce que les sollicitations tendaient à l'écriture d'un film, se réapproprier son histoire et se cacher, en quelque sorte, derrière un autre personnage, à la fois lui-même et différent de lui, accepter d'être incarné par un autre, et que sa mère ait une autre apparence, un autre visage, troquer le « je » par le « il »... Ce travail aussi m'intéresse parce qu'il est différent et semblable à la fois. « Maintenant, je sais » n'est pas seulement la suite de l'évocation, cela en est le complément, une sorte déchirement aussi, sans doute parce que s'il n'est assurément pas facile de se livrer devant une page blanche, il est probablement aussi difficile, après avoir fait cette démarche intime, de charger une autre personne d'incarner celui qu'on est et ceux qu'on a aimés. C'est une chose que de faire vivre un personnage de papier, c'est sûrement une autre chose que de le voir évoluer sur un écran, de le présenter au spectateur pour le lui faire accepter, transmettre à travers lui des émotions, des sentiments, des interrogations, revoir autrement qu'en imagination des scènes difficiles... et surtout ne pas le trahir! Dans la première partie de sa démarche l'auteur à imaginé à partir de documents, maintenant il faut donner à tout cela une apparence, une vérité, une mémoire.

    ©Hervé GAUTIER – Février 2010.http://hervegautier.e-monsite.com

  • UN HOMME- Philip Roth

     

    N°430– Juin 2010

    UN HOMME- Philip Roth – Gallimard.

     

    L'histoire commence dans un petit cimetière juif un peu délabré où un homme va être enterré. Cette petite cérémonie réunit sa fille, née d'un second mariage qui l'adore et qui prononce quelques mots sur sa tombe, mais aussi deux fils, nés d'une première union houleuse, qui le méprisent parce qu'il a abandonné leur mère, son frère aîné, une infirmière qui s'était occupé de lui avant son décès et quelques collègues... Cet enterrement n'a cependant rien d'exceptionnel, juste quelques poignées de terre jetées sur le cercueil, quelques paroles puisées dans le chagrin et le souvenir mais aussi des marques d'indifférence, de soulagement, de rancœur même...

     

    Par une classique analepse, l'auteur va retracer la vie de cet homme, dont nous ne connaîtrons pas le nom. Enfant de santé fragile, il avait été l'objet des soins attentifs de ses parents. Il est devenu un homme torturé par des affections cardio-vasculaires mais il envie et même déteste ce frère aîné, à cause de sa bonne santé... Il ne reprit pas la profession de son père, bijoutier juif, mais devint un publicitaire célèbre puis s'est mis à la peinture pendant ces années de retraite. Ses trois mariages se soldèrent par autant de divorces entrecoupés de quelques liaisons amoureuses ...

     

    C'est une vie banale qui nous est ainsi livrée par le narrateur comme s'il nous prenait à témoin, celle d'un homme ordinaire, pleine de poncifs, de désillusions, de frustrations, avec son lot de joies, d'épreuves, d'amours et de rêves brisés, d'erreurs, de prises de conscience que les choses changent, que le temps perdu ne se rattrape pas... Lui qui fut un amant ardent, il connaît maintenant la perte du désir, l'impossibilité de séduire ..., Roth reprend devant nous, à l'occasion de cette histoire, tous les truismes habituels loin des préoccupations intellectuelles et philosophiques, avec la hantise ordinaire à tout humain, celle de la vieillesse, de la solitude, de la mort. Cet homme n'attend rien d'un hypothétique autre monde ou d'une vie éternelle, les choses s'arrêtent avec celle-ci, et tant pis si toute cette agitation n'a servi à rien et ne débouche que sur le néant.

    Sa vie n'aura donc été qu'un vaste gâchis qu'il a lui-même tressé, remettant en cause ce qu'il avait pourtant patiemment construit. Dans notre société, il est sûrement une sorte de parangon, lui dont la réussite professionnelle a été avérée, dont la vie familiale a été un savant mélange d'adultères, de mensonges, d'hypocrisies et de complicités malsaines et même coupables, d'humiliations imposées aux siens, comme si son existence ne se résumait qu'à une recherche effrénée de la jouissance sexuelle, du plaisir animal à tout prix, dût-il lui sacrifier la stabilité de sa famille, sa respectabilité, la vie et l'amour de ses enfants... Après tout il doit être comme un homme, cet être qui est en permanence habité par la folie de tout détruire autour de lui pour un peu de ce plaisir quêté dans une rencontre avec une inconnue!

     

    Face à ces renoncements successifs, il lui reste la peinture que pratique comme une sorte d'exorcisme ce Don Juan insatiable, toujours à la recherche de femmes qui lui procureront du plaisir, mais qui, à présent, ne peut plus que les suivre du regard en fantasmant sur leur corps, en espérant qu'elles lui feront l'aumône d'une étreinte. Quant au maniement du pinceau, cet exercice artistique devient lassant et il n'en retire plus rien...

     

    C'est un récit un peu mélancolique, un rien désabusé, un peu tragique aussi si on estime que vivre de la naissance à la mort en acceptant de n'être plus ce qu'on a été, est aussi participer à une sorte de tragédie. C'est assurément dramatique aussi d'accepter sans peur la réalité de la mort, cet inévitable saut dans le néant, parce que, quand on a goûté à la vie, on ne peut la quitter sans regret ni terreur.

     

    Le titre anglais (evryman : n'importe quel homme) résume assez bien le but de l'auteur; il s'agit de la vie de chacun d'entre nous qui est esquissée ici. Ce n'est donc pas exactement une fiction, mais la copie plus ou moins conforme dans sa diversité du parcours de chacun d'entre nous sur cette terre.

     

    Le style est dépouillé et atteint son but, celui de nous donner à voir « cet homme » sans nom, (et cela doit aussi valoir pour les femmes?), un véritable quidam, un être ordinaire dont on nous raconte la vie également ordinaire, celui de nous faire partager, avec cet art consommé du conteur, son passage sur terre plein de fougue mais finalement aussi plein de désillusions et de bassesses.

    Une véritable image de la condition humaine!

     

     

     

    Hervé GAUTIER – Juin 2010.http://hervegautier.e-monsite.com

     

  • SI RIEN NE BOUGE- Hélène GAUDY

     

    N°431– Juin 2010

    SI RIEN NE BOUGE- Hélène GAUDY – Éditions La Brune.

     

    Une maison de vacances qui ne sert que quelques semaines par an, sur une île méditerranéenne avec pinède, piscine, la mer en contrebas, la maison des voisins... La même chose tous les ans depuis des années...

     

    Le père, Samuel et la mère Lise ont invité Sabine (16 ans) à tenir compagnie à leur fille unique Nina, (14 ans). Le lecteur se dit que jusque là, il n'y a rien de bien original pour une période de vacances, sauf que, rapidement, cette Sabine pose un problème. Les parents qui l'ont conviée à les accompagner se disent qu'ils ne savent rien de cette jeune fille dont le père est mort et dont la mère n'a pas vraiment donné l'impression de l'être lors d'une rencontre précédente. Son milieu social est différent du leur et cela se sent rapidement jusque dans les gestes les plus anodins du quotidien... Peu importe après tout, en vacances, les choses sont entre parenthèses, la vie est différente. Et puis il ne faut pas s'en faire et se poser des questions n'est pas vraiment de mise. C'est après tout un beau geste que fait cette famille aisée pour une adolescente moins favorisée...

     

    Nina a avec ses parents des relations ordinaires, une petite complicité avec son père et avec sa mère parfois quelques difficultés, bref une famille ordinaire qui vit en autarcie. L'amitié souhaitée entre Nina et Sabine n'est cependant pas au rendez-vous. Les deux jeunes filles sont trop différentes Nina, qui est «  un enfant de vieux », est plus jeune, réservée, timide et même craintive tandis que Sabine est plus fruste, rebelle, libérée, peut-être plus expérimentée et avertie, plus âgée, plus perfide, plus « femme » en un mot. Elle se révèle même dominatrice, initiatrice ... De plus, elle ne semble faire aucun effort pour remercier les parents de Nina de cet intermède estival, ce qui, bien entendu perturbe un peu cette famille conventionnelle... Ces deux adolescentes semblent vivre cette période chacune à son rythme, à sa manière, sans réelle complicité...

     

    Se succèdent des images de vacances adolescentes, le soleil, le farniente, un feu d'artifice et la rencontre de garçons. Toni forme avec Sabine un couple d'occasion et Alban, le fils des voisins retrouve Nina. On songe à des amourette de vacances, pourquoi pas? Le drame final, davantage suscité que décrit, ne me fait pas changer d'avis, l'ennui a beaucoup accompagné ma lecture. Le livre refermé, je suis assez circonspect!

     

    Je suis peut-être passé à côté de quelque chose mais je ne suis pas sûr de partager les termes un peu laudatifs que révèle la 4° de couverture. L'écriture, simple et sans artifice, un peu brute parfois, ne m'a pas convaincu. Ce roman reste une sorte d'énigme pour moi, tout comme le titre puisé dans les paroles d'une chanson «  Regarde las-bas, au bout de mon doigt, si rien ne bouge, le ciel devient rouge ».

     

    A la lecture de cette œuvre, je n'ai pas vraiment eu envie de poursuivre la découverte de cet auteur.

     

     

    © Hervé GAUTIER – Juin 2010.http://hervegautier.e-monsite.com

  • COLONIE- Frédérique Clémençon - Frédérique Clémençon

     

    COLONIE- Frédérique Clémençon – Les Éditions de Minuit.

     

    Léonce n'est plus ce petit garçon de huit ans, secret et craintif, qui a vu partir son père, cédant aux attraits de la vie coloniale, un jour d'hiver, Il s'imaginait y faire facilement fortune, sur les traces de Brazza ou de Stanley, c'est à tout le moins ce que lui avait promis Toinet, le notaire, comme il lui avait certifié qu'il reviendrait bientôt, fortune faite, évidemment puisqu'il ne pouvait en être autrement... Léonce vit maintenant, soixante ans après, avec sa vielle mère, dans cette grande maison triste coincée maintenant entre la rivière et la route nationale et les nouveaux lotissements... C'est mieux pour elle que la maison de retraite, autant dire le mouroir, mais quand même, cela aurait pu être autrement!

     

    Aux yeux de son père, l'enfant n'était pas autre chose qu'un petit être insignifiant, transparent, qui ne méritait même pas qu'on s'intéressât à lui qui serait donc mis en pension, pour l'endurcir et le préparer à la vie... Le père est donc parti, seul, abandonnant sa femme qu'il n'aimait pas vraiment, son poste de directeur à l'usine de son beau-père, ses beaux-parents qui avaient fait sa fortune et avec qui il vivait dans cette maison pourtant agréable et ce décor de province qu'il ne supportait plus... Il avait fait des promesse de réussite et renouvelait souvent par lettre son intention de les faire tous venir en Afrique, auprès de lui, mais...

     

    Léonce est vieux maintenant, mais il évoque la façon dont son père est arrivé, un peu par hasard dans cette maison, accompagné et invité par celui qui allait être son grand-père. Il se remémore la façon un peu cavalière et sans grande élégance, avec laquelle il s'est établi dans cette famille et en a séduit la fille. Ce mariage s'est donc fait, à cause de la promesse d'un enfant à naître, Léonce, mais il n'a jamais été heureux! Son père s'est révélé être une sorte d'écornifleur, mais aussi un ingrat, abandonnant tout ce petit monde pour entreprendre cette aventure africaine, parce que dans les années 192O il y avait ce rêve suscité par l'Empire français et les encouragements du notaire Toinet qui lui prêta aussi quelque argent. Mais cette escapade exotique a rapidement tourné au cauchemar et les rêves d'aventure et de réussite sociale de ce père se sont vite transformés en quotidien bureaucratique, pratiques douteuses et risques inconsidérés qui finirent par lui couter la vie. Pour Léonce et sa mère, ce fut aussi la ruine...

     

    C'est donc l'histoire d'une fuite, d'une recherche vaine de quelque chose d'inaccessible, faite de souvenirs tristes, dans un décor décrépis face à la réussite des autres... L'épilogue surprend un peu.

     

    J'ai lu ce roman jusqu'à la fin, un peu par goût, un peu par curiosité. Le style en est agréable mais Frédérique Clémençon fait des phrases un peu longues, ce qui ne favorise pas la lecture.

     

     

    © Hervé GAUTIER – Mai 2010.http://hervegautier.e-monsite.com

  • GABRIEL GARCIA MÁRQUES - UNE VIE- Gérald Martin

     

    N°428– Mai 2010

    GABRIEL GARCĺA MÁRQUES – UNE VIE- Gérald Martin -Grasset.

     

    Cette chronique qui s'est si souvent fait l'écho des romans de García Márques ne pouvait rester muette à la sortie d'un livre sur sa biographie. C'est cependant un quasi-paradoxe d'écrire la biographie d'un auteur dont l'œuvre est toute entière inspirée par sa propre vie autant d'ailleurs que par la réalité qui l'entoure.

     

    Né en Colombie en 1927,(et non pas en 1917 comme on peut le lire dès la 1° ligne de l'avant-propos, mais cette coquille n'entache en rien le travail de cet universitaire britannique qui met en perspective la vie de l'auteur et son œuvre ), il est l'ainé de onze enfants et porte l'espoir de toute sa famille. Prix Nobel de littérature en 1982, homme de gauche engagé, volontiers défenseur des grandes causes, il est le plus connu, le plus populaire et le plus emblématique romancier du continent sud américain et chacun des grands de ce monde recherche son amitié. Sa généalogie labyrinthique, largement évoquée dans « Cent ans de solitude »(son livre le plus important) et dans toute son œuvre, irrigue son écriture tout comme son enfance dont gardera une durable nostalgie. Elle se déroule sur fond de guerre civile, de troubles sociaux, de corruption politique, de filiation illégitime, de bouleversements familiaux... Il sera fortement marqué par son grand-père maternel, le colonel Nicolas Ricardo Márques Mejila, sa grand-mère Tranquilina, ses parents, une mère effacée et un père volage et aventurier et son village d'enfance, Aracataca devenu Macondo ...

    Le petit Gabito entame un chemin difficile avec en contre-point la maladie, des études parfois laborieuses, ses premiers émois amoureux, une ascension sociale nécessaire, un éveil à l'étude de la littérature, la manifestation d'un talent précoce, des aventures sentimentales souvent épiques... Gabriel se révèle cependant angoissé, hypersensible, hypocondriaque, bref kafkaïen...

    Son père, avec qui il s'entendait assez mal, estimait que la littérature était une chose mineure, son fils fera donc du droit pour être avocat mais n'oubliera jamais son penchant pour l'écriture. Il poursuivra cependant ses études, mais avec une grande irrégularité et un grand amateurisme et l'assassinat de l'avocat libéral Gaitan sera pour lui révélateur. Il choisira de prendre ses distances avec le droit, et de gagner sa vie dans le journalisme. Il est à l'époque un garçon maigre timide et désargenté et affirme une vocation déjà connue d'écrivain mais aussi un engagement politique dans un contexte de luttes partisanes faites de violence et de corruption. Ses articles, notamment sur le glissement de terrain de Médellin et sur le naufrage d'un destroyer de la marine colombienne le mettent en position de délicatesse avec le pouvoir politique et c'est le départ pour l'Europe, vécu comme un exil volontaire et professionnel. A Rome, Paris, en Allemagne de l'Est, à Cuba, à New-York, à Mexico où il fut reporter et critique de film avec plus ou moins de bonheur, il connut des difficultés d'écriture mais surtout financières. Il devient « Gabo » et lui qui au départ ne gagnait pas sa vie même comme journaliste va crouler sous les honneurs et la reconnaissance, la fortune avec la consécration littéraire.

     

    Ses romans sont certes inspirés par sa vie, par son enfance, mais il mêle toujours à la fiction, l'histoire, les superstitions, les tabous et le folklore de son pays et de tout le continent sud-américain. Il ne manque jamais de dénoncer les inégalité sociales et de prendre parti pour les plus démunis ce qui fait de son œuvre non seulement un extraordinaire moment de lecture mais aussi le plaidoyer social d'un grand témoin de son temps. Son écriture flamboyante, son humour, son imagination débordante et cet extraordinaire talent de conteur et de narrateur révèlent l'âme de la Colombie. C'est véritablement son pays qui a fait de lui l'auteur que nous connaissons. Pourtant, il a fini par prendre ses distances avec lui!

    C'est donc un destin d'écrivain qui est présenté ici mais aussi l'illustration d'un paradoxe: comment concilier une vie littéraire, politique et personnelle avec tant de notoriété? C'est que, avec le temps, il s'est largement impliqué dans la politique, est devenu thuriféraire des gouvernants qui avaient sa sympathie, jusqu'à être sans doute dépassé par cet engagement. Mais cet homme au « réalisme magique » cache cependant un sentiment de solitude qui irriguera sans aucun doute son écriture, tout comme l'amour et le sexe d'ailleurs! A ce propos, malgré cette société dont il fait évidemment partie où les hommes ont volontiers des relations avec les prostituées ou des aventures avec des femmes mariées, il ne cessera, malgré sa vie privée mouvementée, de penser à Mercedes, pourtant plus jeune que lui, qu'il a demandée en mariage quand elle avait 9 ans, et qu'il épousera!

    Il est maintenant un vieil homme luttant contre la maladie qui devient de plus en plus amnésique, un paradoxe de plus pour un écrivain qui a fait de la mémoire le thème central de son œuvre. Même s'il attend la mort, se perd un peu dans son propre labyrinthe, il a déjà l'acquit l'immortalité.

     

    C'est, sous un titre sobre, un travail monumental, qui n'est cependant pas une hagiographie, et qui est présenté pédagogiquement sous une forme chronologique par son biographe « officiel ». C'est aussi une bonne idée d'avoir enrichi le livre de cartes de géographie, d'arbres généalogiques et de notes.

     

    Je ne peux que saluer la sortie de ce livre, fruit de dix-sept années de travail assidu et constant, une version cependant courte selon Martin (Ce livre comporte plus de 650 pages avec les notes alors que l'autre, « longue », sera publiée plus tard en compte 2000!), qui nous montre un être à plusieurs faces, à la fois narcissique et tourmenté, mystérieux et parfois empêtré dans ses contradictions, à l'occasion flagorneur et manipulateur, mais conscient de sa notoriété... L'auteur fait un analyse pertinente de l'œuvre de Márques et replace sa vie dans le contexte des événements politiques auxquels il n'est pas resté indifférent.

    Mais, prenons garde, Márques a avoué à son biographe, sans doute en guise d'avertissement, « Tout le monde a trois vies, une vie publique, une vie privée et une vie secrète! ». Cet ouvrage nous aide un peu à comprendre cette dernière!

     

    C'est en tout cas un hommage majeur à un homme et à un écrivain exceptionnel.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

  • L'AMOUR EST UN FLEUVE DE SIBÉRIE - Jean-Pierre Milovanoff

     

    N°427– Mai 2010

    L'AMOUR EST UN FLEUVE DE SIBÉRIE – Jean-Pierre Milovanoff -Grasset.

     

    Qu'est ce qui pose question à un homme, Silvio, qui est le fils d'une mère célibataire, dont «  le regard suggère l'étreinte et l'amour flou comme une absinthe », et qui n'a jamais connu son père? Le fait qu'elle ait tenu seule et pendant longtemps un café-hôtel au bord de la méditerranée et qu'elle ait été entourée d'hommes et de clients rajoute au mystère. Ce petit garçon féru de baby-foot et de blues a grandi, il est devenu le gardien du camping municipal et se souvient que, avant que l'hôtel ne soit démoli pour laisser la place à un port de plaisance, il était heureux avec cette femme comme on l'est, en principe, au cours de son enfance!

     

    Était-ce ce pauvre play-boy un peu camé de Johnnie Wood qui cachait son vrai nom français de Jonas Dubois sous des accoutrements ringards, des voitures excentriques, des airs de guitariste, un accent de l'Alabama, une voix de canard en caoutchouc? Un véritable mensonge, un minable chanteur, riche cependant, déguisé en mauvaise bête de scène... Il finit par disparaître en laissant au garçon un vélo moteur et le goût des disques de blues!

    Était-ce ce yachtman approximatif, taiseux, mystificateur, un peu pochard, un peu artiste aussi, qui attendait la marée et un gouvernail neuf pour appareiller mais pour qui la mer était toujours désespérément basse et la manœuvre remise à plus tard? Il finit par s'installer dans le lit et dans la vie de sa mère. Il n'était à l'origine qu'un skipper, convoyeur du bateau des autres, à l'occasion vantard animateur de croisières pour riches désœuvrés (« Un mensonge libre de droit n'est-il pas le plus court chemin vers la vérité?»),

    Et puis il y a ce Milianoff que ce garçon interpelle « On se connaît depuis longtemps, Vous fréquentiez le café-hôtel de la Bélugue. Ma mère vous réservait toujours sa meilleure chambre ». C'est peut-être lui aussi, cet improbable géniteur, ou un confident à qui cet ancien petit garçon confie cette impossible mission de recherche en paternité?

     

    En tout cas, c'est le début d'un retour vers le passé, mélancolique comme le blues qu'il affectionne et que le lecteur partage, pour cet homme qui rêve l'hiver entre les bungalows vides et la côte venteuse, à cette enfance évanouie, envolée. Il n'est qu'une ombre, qu'un quidam sans importance, mais il se perd dans ses souvenirs, ceux qu'on enjolive évidemment... Et puis il y a ce qui reste, peu de choses en réalité, pas mal de fantasmes, des occasions manquées, des regrets et des remords, des fausses vérités, tout cela tressé en phrases sobres, spontanées, simples... Elles évoquent la vie, la folie, le bonheur, la souffrance, les chagrins, l'amour, la mort, la futilité de l'existence... c'est à dire ce qui est le parcours de tout homme ici-bas, avec des moments plus ou moins forts cependant!

     

    Cette quête de filiation, c'est sans compter avec les coups de foudre, les rencontres amoureuses sans lendemain, l'envie soudaine de changer de vie pour une passade ou une passion, le hasard qui est souvent malicieux et parfois pernicieux, les occasions qu'il ne faut pas laisser passer... C'est faire abstraction de cette volonté de voir partout ce géniteur, de l'imaginer grand, beau, intelligent alors qu'il n'est peut-être que le premier venu, un simple amant de passage, vite envolé. C'est le refus de voir la réalité, le quotidien vide de sens et d'horizon, c'est délibérément prendre le parti de l'imagination qui barbouille tout de bleu, qui repeint le monde aux couleurs qu'on aurait soi-même choisies, c'est la volonté de croire à tout cela, même si on sait que ce n'est pas vrai!

     

    J'ai bien aimé les accents mélancoliques de ce texte au style fluide et parfois envoutant, agréablement poétique en tout cas. Je l'ai lu presque d'un trait, en goûtant toute l'émotion qui s'en dégage et qui ne peut pas ne pas captiver le lecteur attentif.

     

     

     

    © Hervé GAUTIER – Mai 2010.http://hervegautier.e-monsite.com

  • SANS ENTRAVES ET SANS TEMPS MORTS - Cécile Guilbert

     

    N°426– Mai 2010

    SANS ENTRAVES ET SANS TEMPS MORTS – Cécile Guilbert - Gallimard.

     

    Le titre est déjà tout un programme dans une société qui aspire à davantage de liberté, qui est possédée par la vitesse obligatoire d'exécution de tâches alors que l'espèce humaine est encline à la paresse, à la nonchalance...

     

    La 4° de couverture m'en dit un peu plus qui cherche à caractériser l'écrivain contemporain et qui propose comme définition «  un corps capable de se déplacer à travers le temps sur un maximum de théâtres d'opérations en trouvant partout matière à penser », autant dire quelqu'un à qui rien n'est étranger, qui promène sur le monde passé et présent un regard curieux et surtout critique, et il faut dire que notre pauvre monde se prête bien à cet exercice! Et des écrivains cités dans ce livre, il n'en manque pas!

    A première vue, c'est une sorte de mosaïque de 50 textes déjà parus dans diverses revues, embrassant l'avis de l'auteur(e) sur les époques, les genres, les cultures... et surtout la littérature. Tout cela est bel et bon, mais qu'y a t-il de commun entre une réflexion menée sur le luxe, les vêtements noirs [elle en profite pour nous confier son goût immodéré pour cette couleur appliquée au porte-jarretelles], son témoignage pour Jean-Luc Godard, l'urbanisation contemporaine, l'histoire du rock ou la cruauté de Johnathan Swift? Et de nous avertir «  contrairement au préjugé courant, les mots, servent pas à décrire la réalité, mais à créer du réel ». C'est une approche originale du phénomène de l'écriture et une piste finalement pas si inintéressante par laquelle on peut aborder la littérature.

     

    Auteur(e) de romans, elle ne pouvait pas ne pas consacrer une partie de sa réflexion au langage qui est notre commun moyen d'expression et surtout le matériau de prédilection des « gens de lettres ». Elle note que chacun possède ses mots ou plus exactement en fait un usage personnel, ce qui complique un peu les choses puisque, par définition, ils sont une convention. Elle croit bon de préciser également que « la plupart des livres actuels sont écrits comme on cause ... pour aboutir à une absence de pensée quasi aphasique», ce qui n'est pas faux. Et de fustiger, pour illustrer ce propos, Houllebecq et Beigbeder, ce qui n'est pas pour déplaire à l'auteur de cette chronique! Elle dénonce le roman actuel, pas vraiment romanesque, trop autobiographique, trop standard ou trop impersonnel, c'est selon. Elle pointe du doigt le mélange des genres, comme le passé s'oppose à l'avenir ou quelque chose comme cela. Elle défend aussi ceux qui font partie de sa bibliothèque personnelle, Artaud, Chamford, Rimbaud, Sade, Céline, les appellent en quelque sorte à la rescousse, et là c'est plutôt bien. Elle réhabilite aussi des écrivains oubliés, des icônes actuelles, ce qui n'est pas mal non plus.

     

    J'ai lu cet essai jusqu'au bout en appréciant peut-être davantage le ton que le style. Le livre est dense par la diversité des articles et des sujets traités. J'avoue bien volontiers que j'étais sceptique au départ puisque ma curiosité va plutôt vers la fiction. Le livre refermé, j'y vois un regard qui m'a paru pertinent, même si on peut toujours dire que la critique est facile. Elle a au moins le mérite d'être exprimée, de remettre en cause les choses les plus convenues et les plus consacrées par notre société prompte à la louange en faveur de ceux qu'elle a consacrés et ainsi d'ouvrir un débat. Je dois avouer que j'ai apprécié aussi l'érudition, le goût de la polémique, la sensualité et la liberté de parole qui justifie le titre, surtout si elle se fait libertaire et libertine, ce que je ne peux pas ne pas apprécier. C'est une invite à la lecture, à la fréquentation de notre belle langue française, et je ne pouvais pas en faire l'économie, d'autant qu'elle mène une large réflexion sur la littérature.

     

    Cette invitation à jouir, dont il est question sur la 4° de couverture me paraît, évidemment de bon aloi. On la peut résumer en quelques mots: beauté, luxe, liberté, volupté, amour, vie... et la liste n'est pas exhaustive, reste ouverte à toutes les déclinaisons, et là aussi, c'est sans entraves et sans temps morts!

     

    J'avoue que je ne connaissais pas Cécile Guilbert. Ce livre sera peut-être l'occasion de poursuivre cette découverte, quoique j'y préférerais sans doute son écriture romanesque, mais davantage pour faire « un petit bout de chemin » avec elle et apprécier, par la lecture, le plaisir évident qu'elle a d'écrire. Il est gourmand, jubilatoire...

    Je préfère toujours cette approche à celle que la « presse spécialisée », trop souvent laudative, conseille pour le seul motif qu'un jury littéraire aura consacré un de ses ouvrages.

     

     

     

     

    © Hervé GAUTIER – Mai 2010.http://hervegautier.e-monsite.com