la feuille volante
-
PEREIRA PRETEND - Antonio Tabucchi - Christian Bourgois Editeur.
- Le 03/04/2009
- Dans Littérature hispanique et ibérique
n°206 - Juin 1999
PEREIRA PRETEND - Antonio Tabucchi - Christian Bourgois Editeur.
C’est un étrange roman que nous offre ici l’auteur.
A en croire une note annexée au texte et publiée pour la dixième édition italienne, il s’agit là d’une histoire vraie. Bien sûr Pereira est un nom inventé mais le texte relate une sorte de tranche de la vie d’un vieux journaliste portugais qui a effectivement existé.
Tabucchi le campe sous les traits d’un veuf cardiaque et gros qui passait son temps a parler au portrait de son épouse décédée quelques années plus tôt et qui souriait d’une manière énigmatique à tous les propos qu’il lui tenait. Il l’emporte avec lui lors de tous ses déplacements en prenant bien soin de le mettre sur le dessus de sa valise pour qu’elle respire bien. Il faut dire qu’elle était morte de la tuberculose!. Il le présente comme un être soupçonneux, ne fréquentant guère ses semblables et se méfiant de sa concierge qu’il suppose être un indicateur de police.
Pereira était catholique mais ma résurrection de la chair ne lui convenait pas parce qu’il n’aimait pas son corps adipeux et encombrant. Son confident était un franciscain simple à qui il confessait régulièrement cette hérésie mais qui le priait surtout de lui avouer des pêchés plus véniels pour mériter son absolution!
Cet obscur journaliste s’occupait de la page culturelle du « Lisboa », journal de l’après-midi. Sa vie fut en quelque sorte bouleversée par la rencontre qu’il fit d’un médecin qui bouscula ses croyances sur l’âme humaine. Il aimait la littérature française, les citronnades sucrées , les omelettes aux herbes et le cigare.
La magie de l’écriture transforma cet homme banal en un être obsédé par la mort et surtout par les positions politiques d’écrivains catholiques à propos du conflit qui se déroulait alors en Espagne. C’est que l’auteur a choisi comme décor le mois d’août 1938 à Lisbonne alors que gronde aux frontières la guerre civile qu’il rencontre indirectement sous les traits de différents personnages qui y sont partie prenante.. Le paradoxe de la position de l'Église à propos de ce conflit le tourmente tout autant que les prises de position des écrivains catholiques français.
C’est alors qu’il décide, lui modeste journaliste de prendre position dans ce pays que le salazarisme marque de son empreinte dictatoriale. C’est un peu comme s’il prenait soudain conscience qu’il devait pour une fois être lui-même. A la suite d’un stratagème, il joue un bon tour à la censure en dénonçant les pratique de la police politique. Pour lui bien sûr ce sera l’exil mais cela importe peu à ses yeux.
Le plus étonnant est que l’auteur prétend qu’à la suite d’une visite qu’il fit à la morgue après la mort de ce journaliste, l’âme de cet homme vint le visiter en songe pour se confesser à lui. Écrivain, il ne pouvait laisser passer cette occasion de lui rendre hommage et cela a donné ce roman qui m’a bien plu.
Je choisis d’y voir pour cet homme solitaire une prise de conscience de la réalité des événements extérieurs et de la nécessité soudain ressentie de s’exprimer même si pour cela il fallait bouleverser sa vie. Je choisis aussi d’y voir l’extraordinaire pouvoir de l’écriture qui transcende un fait anodin et qui, si on en croit l’auteur, plonge ses racines dans la révélation qui nous est parfois faite au pas du sommeil. Personnellement j’adhère à cette notion quasi-rimbaldienne de l’inspiration. Ce n’est pas si souvent qu’un écrivain révèle au lecteur ce qui a présidé à son travail de création même si l’auteur prête un peu ses sentiments à son personnage.
© Hervé GAUTIER
-
LA 7° FEMME – Frédérique MOLAY [Prix du quai des Orfèvres -2007] – FAYARD.
- Le 03/04/2009
- Dans littérature française et francophone
N°278 – Juillet 2007
LA 7° FEMME – Frédérique MOLAY [Prix du quai des Orfèvres -2007] – FAYARD.
Contrairement à ce que j'ai déjà lu ou entendu, le roman policier, qui, à mes yeux, est différent du « polar », n'est pas un art mineur. C'est un récit écrit en français correct et agréable à lire qui emporte le lecteur dans un univers, certes macabre, mais qui le tient en haleine jusqu'à la fin.
C'est donc un véritable roman policier, passionnant du début à la fin et qui se lit d'un trait que nous propose Frédérique Molay. Il y a certes le décor du prestigieux « 36 Quai des Orfèvres », le détail des autopsies et de la procédure, les différentes techniques d'investigations, la mise en évidence du difficile travail de terrain, celui des psychologues, des graphologues, des profileurs, l'esprit de corps qui règne au sein des équipes d'enquêteurs ... Le jury qui lui a décerné son prix n'y a pas été insensible [elle figure parmi les dix femmes lauréates, ce qui est déjà remarquable], mais ce n'est pas ce qui a retenu mon attention.
Unité de lieu : Paris, unité d'action: une série de meurtres perpétrés par un tueur en série, unité de temps[si l'on peut dire]: 7 jours. C'est selon ce découpage journalier que l'auteur déroule ce scénario sinistre. Il révèle l'exécution de femmes, au profil semblable, jeunes, jolies, brunes, ayant une bonne situation...
Le « modus operandi » est toujours semblable, les victimes sont toutes retrouvées nues, poignardées, attachées après avoir subi trente coups de fouet, des mutilations..., la souffrance avant la mort, une sorte de rituel pour un psychopathe! Autant dire que le tueur signe en quelque sorte son crime, fait preuve d'une grande prudence tout en laissant des indices difficiles à déchiffrer puisqu'un tel individu souhaite aussi être découvert, ...et en annonce un autre. C'est que chaque meurtre est accompagné d'un message. Ce dernier se fait de plus en plus précis, prend des connotations bibliques et surtout s'adresse personnellement à Nico Sirsky, jeune commissaire divisionnaire, chef de la Brigade criminelle de la PJ parisienne.
Au fil des chapîtres habillement construits, le lecteur fait connaissance avec lui, sa vie sentimentale qui va à vau l'eau, la solitude de celui qui vit pour un travail qui le passionne mais qui lui ruine la santé. Le hasard va cependant changer ce quotidien et l'impliquer personnellement... C'est qu'il va tomber éperdument amoureux de son gastro-entérologue, le Docteur Caroline Darly. Sa vie va, bien sûr, en être bouleversée!
De rebondissements en fausses pistes, de révélations en faits nouveaux, l'auteur entraîne son lecteur passionné jusqu'à la dernière page dans les arcanes d'une enquête parisienne dont l'étau se ressert petit à petit et qui justifie pleinement l'exergue de François Mauriac « l'épreuve ne tourne jamais vers nous le visage que nous attendions »
© Hervé GAUTIER - juillet 2007.
-
L'ÉLÉGANCE DU HÉRISSON - Muriel BARBERY - GALLIMARD.
- Le 03/04/2009
- Dans littérature française et francophone
N°286– Décembre 2007
L'ÉLÉGANCE DU HÉRISSON – Muriel BARBERY - GALLIMARD.
Le bandeau de l'éditeur avait quelque chose d'encourageant, pensez-donc « Prix des Libraires 2007 ». Depuis le syndrome du Goncourt, l'obtention d'un prix, quel qu'il soit, surtout s'il s'affiche sur un morceau de papier rouge vif en travers de la couverture, est toujours, à tout le moins pour moi, assez engageant. Sur la 4em de couverture, j'apprends que le précédent roman de l'auteure, que j'avoue n'avoir pas lu, a été traduit en douze langues! Je suis toujours resté sur la certitude que la traduction d'un ouvrage dans une langue étrangère était forcément un gage de qualité. Ajoutez à cela, une publication chez Gallimard... Je ne pouvais donc qu'être transformé en lecteur attentif!
Le lieu, un immeuble cossu, 7 rue de Grenelle à Paris où se succèdent des générations de résidents-propriétaires. Les personnages, Renée, 54 ans, veuve et concierge de son état dans ledit immeuble et qui voit chaque jour passer devant sa loge la faune des propriétaires riches qui, bien entendu l'ignorent avec suffisance. Paloma, 12 ans, deuxième fille d'une famille de résidents influents, névrosés et snobs, à l'intelligence précoce et quelque peu en révolte avec son milieu social et sa famille et qui, malgré son jeune âge, a déjà l'intuition de ce que la vie lui réserve de désespérant et pense à son prochain anniversaire qu'elle célébrera en mettant le feu à l'immeuble qu'elle habite avec ses parents, et en se suicidant! Elle pense pouvoir y échapper temporairement en rédigeant une sorte de journal intime. Le décor et les principaux protagonistes avaient déjà quelque chose d'attachant, j'aime assez ceux qui se révoltent contre leur milieu et cultivent leur différence. C'est vrai qu'ici, le lecteur est servi. Cette concierge, sous des dehors conformes à son état, est en réalité une lettrée[un peu trop!] volontairement secrète, passionnée de littérature russe et de cinéma japonais, une « autodidacte prolétaire ». C'est elle qui a l'élégance du hérisson, pleine de piquants au dehors, mais sensible et subtile à l'intérieur. Elle vit avec un chat prénommé Léon, en hommage à Léon Tolstoï, et des souvenirs. Paloma distille des aphorismes et des remarques désobligeantes contre le milieu qui l'a vue naître. En arrière-plan, il y a la faune de l'immeuble, indifférente, compassée, imbue d'elle-même et pleine de condescendance pour cette concierge qu'elle traite comme les êtres conscients de leur prétendue supériorité savent le faire avec les subalternes... par le mépris! Il y a cependant des exceptions. Cela menaçait d'être intéressant!
Il y a une vrai complémentarité entre Renée et Paloma, deux solitudes, qui ne se rencontrent qu'à la fin. Le récit lui-même est une sorte de balancement entre deux extrêmes, deux conceptions opposées de la vie. Entre elles il y a cependant une sorte de compréhension pleine de non-dits, d'empathie secrète et muette.
Le style est alerte, emprunt d'humour, d'érudition[un peu trop peut-être?J'ai souvent eu la désagréable et agaçante impression que nombre de chapitres n'étaient là que pour mettre en valeur celle de l'auteure], élégant, jubilatoire même et bien dans l'esprit de cet ouvrage qui est une véritable critique des apparences et du pouvoir sous toutes ses formes. Mais j'avoue que j'ai eu du mal à terminer ce roman qui commençait si bien. L'auteur confie qu'elle s'est fait plaisir en l'écrivant, ce que je veux bien croire et cela me paraît être la moindre des choses, mais moi, en tant que simple lecteur, je ne l'ai que peu partagé, poursuivant ma lecture, davantage par curiosité que par véritable intérêt.
J'ai ressenti, toute au long de cette fiction, une sorte de superficialité, malgré les choses évoquées, une sorte de placage d'idées étrangères aux personnages et, bizarrement, à la fin, cela a laissé place à quelque chose de plus authentiquement humain, de moins intellectuellement apprêté, comme si les choses reprenaient leur vraie place dans un banal quotidien. « Rien n'est jamais acquis à l'homme, ni sa force, ni sa faiblesse ni son cœur ... » nous rappelle le poète.
© Hervé GAUTIER - Décembre 2007.
http://monsite.orange.fr/lafeuillevolante.rvg -
LIBRES PROPOS PERSONNELS.
- Le 01/04/2009
- Dans littérature française et francophone
N°209
Août 1999
LIBRES PROPOS PERSONNELS.
Je vais rédiger aujourd’hui ce dont je ne suis pas coutumier : un billet d’humeur.
J’ai lu il y a peu dans une revue spécialisée (Ecrire et Editer n°20) une interview de Marie Darrieussecq. Ce qu’elle disait était intéressant surtout à propos de l’écriture, de sa technique, de l’idée qu’elle s’en faisait, des conseils qu’elle donnait. J’ai cependant été surpris par une de ses réponses. Elle avouait “Quant au lecteur, ma position est claire: un bon lecteur est un lecteur muet qui me fout la paix ”.
Je ne pouvais rester insensible à cette remarque puisque cette chronique est consacrée depuis plus de vingt ans à recueillir mon avis sur les oeuvres des écrivains. Je dis bien recueillir mon avis et non pas les interpeller et surtout pas tenter d’obtenir d’eux une lettre que je pourrais exhiber dans une improbable collection. J’ai horreur de cela! Tout comme je déteste la chasse aux autographes, qu’elle s’applique aux professionnels de l’écriture comme aux chanteurs ou aux hommes politiques.
Je me souviens avoir assisté à une conférence de Michel Ragon et avoir soigneusement évité la foule de ses admirateurs bien que nous ayons préalablement été en correspondance. Quelques jours après je lui ai écrit pour le prier d’excuser ma timidité.
Pourtant, je ne comprends pas cette remarque de Marie Darrieussecq surtout quand elle nous explique que non seulement elle vit de sa plume, qu’elle a toujours voulu être écrivain, que c’est toute sa vie ... Mais qu’est-ce donc qu’un écrivain sans lecteurs, c’est à dire sans la vente de ses livres? Si un livre n’est pas lu, qu’est-il donc sinon un ensemble de feuilles imprimées et reliées auquel personne ne s’intéresse?
Il faut bien des lecteurs privilégiés, les critiques, pour donner leur avis et assurer ainsi le démarrage commercial d’un livre. Il faut bien des lecteurs anonymes pour assurer la vente d’un livre qui, s’il est un succès sera l’invite à en écrire d’autres et ainsi à constituer petit à petit une oeuvre. Ainsi il me semble que le lecteur est le partenaire privilégié de l’écrivain car sans lui il lui serait difficile de vivre de sa plume (c’est si rare). Que pourrait penser un éditeur qui, ayant fait confiance à un auteur verrait ses livres non lus, c’est à dire non vendus.
Dès lors qu’il prend la plume une écrivain se met en situation d’être jugé par le premier lecteur venu et ne doit pas s’étonner qu’éventuellement celui-ci se manifeste. Ce serait plutôt bon signe pour l’auteur qui verrait ainsi qu’il ne laisse pas indifférent.
Ainsi je comprends mal que, sans donner dans un vedettariat outrancier un auteur méprise à ce point son lecteur, le considère uniquement comme quelqu’un qui achète et lit sans lui donner le droit de s’exprimer. Libre à lui d’ailleurs de répondre ou non.
Je l’ai dit, je n’ai pas pour habitude de déranger les auteurs et cette chronique n’existe que pour d’improbables correspondants. Il n’empêche, je me suis toujours attaché à faire parvenir à l’éditeur d’un livre l’avis du simple lecteur que je suis. Certains (rares) m’ont exprimé des remerciements, parfois des remarques, mais ce n’était pas là le but. J’ai la fatuité de penser qu’un écrivain attache autant d’importance à l’avis de son lecteur qu’à celui de la critique, mais peut-être me trompais-je?
Quant à Marie Darrieussecq, je n’ai encore lu aucun de ses livres, mais promis, je vais m’y mettre.
Ne lui en déplaise, je donnerai sans doute dans cette chronique mon avis de simple lecteur... Mais je lui foutrai la paix!
©Hervé GAUTIER
-
A PROPOS DE MARIE DARRIEUSSECQ.
- Le 01/04/2009
- Dans littérature française et francophone
A PROPOS DE MARIE DARRIEUSSECQ.
Dans un précédent numéro de la Feuille Volante (N°209) j’ai livré mon sentiment sur une remarque de Marie Darrieussecq à propos du lecteur de ses romans. Je ne retire rien de ce que j’ai écrit mais dans cet article j’avouais ne pas connaître l'œuvre récente de cet écrivain. Je l’ai donc abordée à travers deux romans »Le mal de mer » et « La naissance des fantômes ».
Je crois savoir que la critique n’est pas tendre avec elle mais cette revue existe pour que soit exprimé mon avis et non pour qu’elle soit le reflet de celui des autres. De ces deux romans dont le style d’écriture m’a surpris je dirai simplement que, malgré une lecture attentive je n’ai pas réussi à entrer dans l’univers de l’auteur... et que je le regrette.
Je ne comprends pas non plus la remarque laudative de François Nourrisier « Darrieussecq atteint un raffinement dans le style »
©Hervé GAUTIER
-
DES CRIMES INSIGNIFIANTS - Alvaro Pombo- Editions Gallimard.
- Le 01/04/2009
- Dans Littérature hispanique et ibérique
DES CRIMES INSIGNIFIANTS - Alvaro Pombo- Editions Gallimard.
Il se trouve que je suis amateur de romans policiers. Ce titre, du moins en apparence, m’a donné à penser que ce livre pouvait en être un. Je l’ai donc lu. Malheureusement, tel n’était pas le cas.
Sans déflorer l’intrigue, qui m’a paru par ailleurs bien laborieuse, l’histoire relate, dans le climat surchauffé de Madrid, les relations ambiguës d’Ortega, un ancien romancier qui a perdu le goût d’écrire et qui s’est reconverti dans un travail de bureau autant que dans la solitude et Quiros, un jeune homme, un peu éphèbe, actuellement en chômage et qui semble apprécier sa situation d’oisif.
Celui-ci nous est dépeint comme un profiteur « qui vit des femmes », c’est à dire de sa mère, veuve, qui le loge et pourvoit à son entretient quotidien et Cristina, sa fiancée qui subvient à ses besoins et surtout à ses caprices.
Au contact de Quiros, Ortega semble reprendre goût à l’écriture à moins qu’il ne découvre en lui des fantasmes inavouables et des désirs inassouvis. Le futur remariage de sa mère et l’attitude de Cristina qui commence à trouver que cette situation a assez duré rapprochent Quiros d’Ortega qui apparemment supporte mal ce bouleversement de sa vie.
J’avais voulu en savoir plus sur cet écrivain inconnu de moi mais qui avait l’avantage, à mes yeux important, d’être espagnol. Je dois avouer que j’ai été un peu déçu.
© Herve GAUTIER
-
A PROPOS DE FRANCISCO COLOANE - Editions Phébus
- Le 01/04/2009
- Dans Littérature hispanique et ibérique
A PROPOS DE FRANCISCO COLOANE - Editions Phébus
Décidément, les écrivains sud-américains ne cessent de m’étonner.
L’intérêt que je porte au talent d’Alvaro Mutis m’a tout naturellement dirigé vers Francisco Coloane, romancier et nouvelliste Chilien, dont Mutis révéla l'œuvre au public français.
Qu’il évoque les paysages envoûtants de la Patagonie dans ses nouvelles (le Golfe des Peines) ou l’histoire tourmentée du peuple indien Ona (le Guanaco) ou le destin des Alakalufs, il n’abandonne jamais longtemps la mer, ses marins, les tempêtes meurtrières du Grand Sud, ses navires (Le Dernier Mousse), ses naufrages.
C’est toujours un peu de sa biographie qu’il nous livre à travers les récits qu’il fait et les personnages qu’il campe, souvent pauvres et sans famille. Ils ne craignent pas d’affronter la souffrance et souvent la mort dans les paysages inhospitaliers mais aussi grandioses des Canaux de Patagonie, du Cap Horn ou de la Terre de Feu
Il y a sûrement un peu de son père dans le Capitaine Albarran (Le Sillage de la Baleine). Ses personnages ont quelque chose d’attachant puisque, à travers eux, m’a-t-il semblé, c’est à une recherche de l’homme à laquelle il se livre même si la condition humaine dont il est question ici est celle de la souffrance et de la mort.
C’est là un romancier authentique dont les mots ne peuvent laisser le lecteur indifférent. Ils puisent sans doute leur force dans les tempêtes, le froid et l’évocation des mystères du monde de la mer et de sa beauté inhumaine. Elle est présente à chaque ligne dans son œuvre. C’est vrai qu’il a sacrifié aussi aux légendes des vaisseaux fantômes, au décor des bars et des bordels dont chaque port est indissociable et à toute une mythologie de monstres marins dont les baleines qu’on pêche ici prennent les traits. Mais ce qu’il peint aussi c’est les dures conditions de vie des marins, véritables forçats de cette mer ingrate à laquelle pourtant ils se donnent pour échapper à la misère d’une terre stérile.
Il y a aussi cette quête que chaque homme mène et qui est sa raison de vivre, que ce soit celle du frère disparu (Le dernier mousse) ou celui du père inconnu (Le Sillage de la Baleine), le gain ou la femme à qui l’on rêve et dont on a, un jour, croisé le sourire.
L’auteur nous rappelle que nous ne sommes que de passage sur terre, que la vie ne se résume pas forcément à une somme de moments heureux et que l’homme est fragile, vulnérable face aux éléments.
Avec » Le Sillage de la Baleine », l’auteur signe ici un texte non seulement émouvant et parfois même bouleversant mais sûrement un moment fort de son œuvre. Dès lors, je ne m’étonne pas qu’Alvaro Mutis, le créateur du personnage de Maqroll El Gaviero, marin mythique, dont j’ai abondamment parlé dans cette chronique ait été sensible à l’écriture de Coloane.
Neruda lui-même nota que « Pour embrasser Coloane, il faut avoir des bras longs comme des rivières ».
© Hervé GAUTIER
-
DEUX OU TROIS CHOSES SUR LES NOUVELLES DE DANIEL BOULANGER.
- Le 01/04/2009
- Dans littérature française et francophone
N°224
Mai 2000
DEUX OU TROIS CHOSES SUR LES NOUVELLES DE DANIEL BOULANGER.
C’est effectivement à la visite d’une galerie de portraits que nous convie Daniel Boulanger. Chacune de ses nouvelles est une invitation à entrer dans une histoire, à évoquer, parfois à effleurer, par pudeur sans doute, une parcelle de la vie d’un personnage, entre fiction et réalité.
Par le miracle de l’écriture, véritable alchimie chaque fois renouvelée, l’auteur nous convie à pénétrer le jardin secret d’un être, veuf esseulé, aristocrate original, célibataire par vocation, vieux couples pour qui l’amour n’existe plus, amants et maîtresses, vieilles filles et hommes en quête de l’âme sœur, marginaux, fantasques… Bref tous les protagonistes du théâtre de la vie dont il est le spectateur attentif et qu’il nous donne à voir pour notre plus grand plaisir.
Tous ces êtres passent devant lui, soit en gardant secrète leur existence soit en vidant leur sac « Où traînent de pauvres monnaies dont nous ne savons et nous ne saurons jamais le cours. » comme il le dit si joliment.
C’est une évocation à chaque fois recommencée, une sorte de kaléidoscope de héros ordinaires que dès l’abord on pourrait regarder comme falots et sans importance mais qui sous sa plume prennent une dimension non seulement humaine mais exceptionnelle. On y lit souvent la solitude et le désarroi, la détresse parfois. Vous les auriez cru sans histoire et c’est précisément le contraire qui se produit.
La lecture de ses textes, par leur dimension à la fois poétique, humoristique, émouvante, attendrissante, ouvre les yeux du lecteur sur un univers insoupçonné et qui le laisse le plus souvent émerveillé par le pouvoir d’évocation et de dépaysement de cet auteur qui, à chaque fois m’enchante.
Son humour, son style ont cette légèreté discrète et chaleureuse qui vous font aimé un livre, sa faconde, son culte du mot juste et son sens de la formule révèlent un spectateur vigilant de la condition humaine. En effet, bien peu de décors lui échappent et il sait mettre en scène ces individus pour les rendre attachants.
Auteur prolixe, il sait à merveille disséquer les désordres intérieurs, la quête humaine du bonheur et évoquer la honte, la désapprobation publique qu’un être peut rencontrer dans sa vie. Les replis de l’âme lui sont à ce point connus qu’il les évoque, à la manière d’un orfèvre capable non seulement d’écouter et de voir sans être voyeur mais aussi de restituer pour son lecteur cette approche, par bien des côtés extraordinaire.
Les pulsions, les passions, l’aspect transitoire et temporaire de la vie humaine nourrissent chacune de ses nouvelles. Il n’occulte rien de ce qui fait la vie, l’amour et bien entendu la mort. Il sait rendre l’écume de ces jours et parfois de ces nuits, ces moments qu’il nous peint avidement, heureux ou tragiques, ces miettes de vie, ces copeaux d’existence, ces moments banals ou étranges, déclinés entre fantasmes et certitudes. Les zones d’ombres et de lumière alternent dans des parcelles d’être, entre amours et violence, jouissance de la vie et attirance vers le néant. Les rôles qu’il distribue sont divers, avec peut-être une prédilection pour les femmes d’âge, extravagantes ou veuves de militaires, parfois désirables… Les histoires qu’il raconte s’inscrivent entre foucade et fidélité, passions et passe-temps, souvenirs et regrets…
Tout cela en fait un écrivain d’exception, une sorte de médiateur entre les divinités de l’inspiration et notre pauvre condition de lecteur.
© Hervé GAUTIER.