la feuille volante
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OLIVIER ET SES AMIS - Robert SABATIER - Editions Albin MICHEL.
- Le 04/04/2009
- Dans littérature française et francophone
N° 166 - Septembre 1993.
OLIVIER ET SES AMIS - Robert SABATIER - Editions Albin MICHEL.
A l’occasion de trente histoires dont Olivier, Capdeverre, Jack Schlack et consorts sont les personnages et les acteurs, l’auteur nous promène dans le quartier de la Butte qui fut le terrain de jeu de son enfance. Dans ces récits la gouaille parisienne le dispute à la fraîcheur et à la spontanéité de l’enfance, de cette enfance que les adultes eux-mêmes partagent équitablement avec les bambins qu’on imagine facilement ressemblant à des poulbots espiègles. Tout ce monde vit dans ce quartier de Paris qui ressemble à un village au point que la ville, c’est loin ! Il possède ses figures inénarrables, inimitables : Le Père Lapin, Fil de Fer, Mac le Boxeur, Anatole Pot à Colle; et combien d’autres...
Robert Sabatier retrouve, à l’occasion de ces nouvelles (je préfère ce mot à celui de roman) tout le merveilleux de cette période de la vie d’un être humain faite d’insouciance, de candeur, de naïveté, avec ce sens inné de la farce qui en fait un récit authentique. C’est aussi pour lui l’occasion de se rappeler qu’à cette époque la rue était une famille où tout le monde se connaissait, se parlait, s’entraidait... Tout cela est bien loin pour lui et ce livre est le prétexte à l’évocation d’un deuil impossible à oublier.
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LA FEMME A VENIR. - Christian BOBIN - Editions Gallimard.
- Le 04/04/2009
- Dans littérature française et francophone
Septembre 1993 - N° 165
LA FEMME A VENIR. - Christian BOBIN - Editions Gallimard.
Il est des livres qui vous laissent une impression bizarre, non pas mauvaise mais assez indéfinissable au point qu’on pourrait résumer le roman en quelques mots : « C’est l’histoire de ... » ou quelque chose comme cela. Un roman c’est toujours une tranche de vie plus ou moins imaginaire, une somme d’histoires racontées plus ou moins juxtaposées... des mots... L’auteur en fait un livre, met son nom dessus. On publie...
Ce récit, puisque c’en est un, m’a laissé un sentiment difficile à formuler: Une partie de la vie d’Albe, ses rencontres, ses amours, ses déceptions, ses désillusions et ses jours qui coulent comme un écheveau qui se dévide tout seul, le deuil de son enfance et l’envie de la retenir, avec en filigranes la mort à venir... Mais avant, bien avant, si elle le veut bien, différent des passades, cet amour qu’on attend toute sa vie et qui est rarement au rendez-vous. Cet amour qui doit illuminer l’existence mais qui bien souvent l’empoisonne parce que deux êtres qui sont faits l’un pour l’autre ne parviennent pas à se rencontrer et s’étiolent loin l’un de l’autre. Ils ne vivront jamais ensemble parce que contrairement au dicton le hasard ne fait pas toujours bien les choses. C’est comme cela, on croise des gens, on les aime, on fait avec eux un bout de chemin mais à la fin c’est la solitude qui l’emporte, même si on habille différemment cette réalité.
Ce livre rythmé sur un mode mineur a, jusqu’à la fin nourri ma curiosité.
© Hervé GAUTIER
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MARJAN!
- Le 04/04/2009
- Dans poésie française
MARJAN!
Quand le téléphone a sonné, ce jour d'août, j'ai reconnu cette voix familière, plus fatiguée encore depuis ces dernières semaines. C'était celle de Jeanne avec ces mots simples "Marjan est mort". Elle a relaté ensuite comme on le fait en pareilles circonstances les épisodes qui ont précédé sa fin. Tout devenait compliqué avec sa vie au ralenti... Il n'empêche, il n'est plus là. Il est quand même apaisant de savoir que les gens que l'on aime ont quitté ce monde sans souffrir. Il s'est éteint doucement.
Nous avons tous connus Marjan, soit personnellement, soit par le biais de son écriture, qu'elle soit littéraire ou postale, car à travers lettres et enveloppes il avait l'habitude de faire partager ses coups de cœur, ses révoltes, son amitié. C'est par ce canal que passait son activité débordante d'écrivain et d'éditeur. C'est vrai qu'il était un épistolier impénitent. Son préposé en savait quelque chose qui déposait chaque jour sa moisson de courrier dans une boîte qui devait bien être la plus grande et assurément la mieux remplie de la rue de la Burgonce à Niort. Les lettres venaient du monde entier et recevaient toutes une réponse.
Dans cette chronique comme ailleurs, j'ai souvent parlé de l'importance qu'ont eu "Les feuillets Poétiques et Littéraires" qu'il avait fondés tout comme plus récemment "Le Bouc des Deux-Sèvres" ou "Poètes Niortais et des environs". Toutes ces revues et collections rendaient compte d'une façon désintéressée du bouillonnement poétique contemporain, mélangeant les signatures les plus prestigieuses à d'autres plus modestes, voire inconnues. Elles furent un révélateur et nous sommes nombreux de par le vaste monde à lui devoir quelque chose dans notre démarche créatrice, ne serait-ce que l'envie d'écrire! Désintéressé, il l'était. Il rappelait souvent, non sans humour "qu'il avait laissé souvent des plumes pour celles des autres" et ce n'était pas faux. Il avait sans doute gardé de son ancien métier de typographe cet intérêt constant porté à l'écriture des autres, le besoin de les faire connaître. Il savait aussi le faire bénévolement avec beaucoup d'abnégation puisque ce qui comptait surtout pour lui c'était encourager ceux qui faisaient œuvre d'écriture. Il avait banni de son vocabulaire le mot "exclusion".
C'est vrai que tout cela était un peu anachronique dans ce siècle où tout est basé sur l'argent et le profit mais cela faisait partie du personnage. C'était comme cela, il était de ces gens qui s'intéressent aux poètes qui n'ont rien compris au monde d'aujourd'hui et qui croient encore à la beauté des choses et à la bonté des gens. C'est simple, il était l'un d'eux! Comme d'autres mots dans notre langue "poète" est galvaudé, à la fois compliment ou qualificatif compassé, on n'oublie jamais d'y glisser un peu d'ironie. Lui jamais!
Il travaillait aussi les mots, comme il l'avait fait toute sa vie, les distillant pour exprimer l'humour, parfois noir d'une situation. Il fut un spectateur attentif et parfois amusé de ce monde. Il fut surtout un observateur de l'âme humaine, rappelant à l'envi que "l'humour est la politesse du désespoir". Son style, bien souvent imité était à ce point original qu'un journaliste ami avait formé le mot "Marjanerie" en son honneur.
On sait depuis les travaux de Freud sur les mots d'esprit que l'humour est le plus sûr moyen d'asséner des vérités qui sont reçues ainsi d'une manière acceptable. On a dit beaucoup de choses là- dessus, sur son rôle social, pédagogique, sur ceux qui le pratiquent comme sur ceux qui en sont les "victimes". Marjan, quant à lui s'est contenté de regarder le monde tel qu'il est avec la bonne foi parfois candide de celui qui ne veut cependant pas s'en laisser conter. Car c'est bien sûr au second degré qu'il fallait recevoir son propos. Si à la première lecture un sourire vous prenait, la réflexion élémentaire qui suivait vous invitait davantage à plaindre cette société. C'était sa façon à lui de "rire d'une situation plutôt que d'avoir à en pleurer". C'est vrai que ce n'était que des mots jetés comme négligemment sur le papier mais qui portaient bien le message qu'ils entendaient transmettre. Derrière la façade du simple vocabulaire, il savait jouer avec les mots, les triturer, les malmener, pour finalement révéler leur sens caché, leurs paradoxes... J'ai, en tout cas toujours été impressionné par la facilité avec laquelle il écrivait et le plaisir qu'il y prenait. On ne dira jamais assez qu'écrire est un plaisir qu'il faut pratiquer sans modération.
Il est difficile en quelques lignes si pleines d'émotion d'évoquer la vie d'un homme tel que lui. Il eut ses détracteurs, bien sûr car nous savons bien qu'en ce monde il suffit de vouloir faire quelque chose, de développer une action pour aussitôt s'attirer des critiques... souvent de ceux qui ne font rien et se contentent de regarder. Je voudrais simplement signaler qu'il ne s'est pas contenté de dénoncer et de combattre avec des mots. Pacifiste, utopiste, anarchiste, libertaire sont sûrement des qualificatifs qu'il n'aurait pas reniés. Il était en cela l'héritier de Gaston Couté.
Les mots sont forcément réducteurs et enferment le personnage dans une gangue. Il serait injuste de penser qu'il s'est contenté seulement d'en user. Ce serait oublier un peu vite le militant des "Droits de l'homme", des "Restos du coeur" ou d'"Amnesty International" en faveur des plus démunis ou des prisonniers politiques. Cette action se limitait peut être à des dons pécuniaires mais n'en illustrait pas moins ce que Marjan a toujours voulu défendre : la cause des opprimés, la condition des plus humbles...
Quand on parle d'un écrivain, il est presque naturel d'évoquer ses voyages. Ah, les voyages, et l'écriture qui va avec! Pour lui rien de tout cela, il n'a pratiquement jamais quitté Niort. Il avait choisi de peindre la condition humaine et surtout les petites gens, les plus humbles, de dénoncer l'hypocrisie des puissants... Il n'avait pas besoin de courir le monde pour cela, il l'avait sous les yeux, tous les jours!
Il a peu parlé de lui et des siens. C'est vrai! Et pourtant quand il a évoqué sa famille, il l'a fait avec tellement d'émotion et hors de son humour habituel que la nostalgie débordait à chaque mot. A mes yeux "Cour Commune" est sans doute sa meilleure œuvre. Ses amis ne s'y sont pas trompés qui ont qualifié nombre des textes qui composent ce recueil de "poèmes d'anthologie". Parmi ceux-ci "Ma Mère" est assurément le plus touchant.
On ne le dira jamais assez, nous ne sommes en ce monde que temporairement. Les religions nous promettent après la mort un monde meilleur. Acceptons-en l'augure. Le connaissant un peu, je puis dire qu'il fut une sorte de passager clandestin dans ce voyage sur terre, sur vie. Après quatre-vingts ans qui ont dû lui paraître bien courts, il est parti rejoindre ses copains, Jacques Prévert, Hervé Bazin, Paul Baudenon et combien d'autres. Nul doute qu'ils doivent, s'il y a autre chose que le néant, discuter à nouveau, un calembour ou un bon mot au coin des lèvres ou de la plume...C'est dans ces contrées qu'on a du mal à imaginer qu'il a définitivement "jeté l'encre" comme il aurait sans doute dit.
Il nous reste sa mémoire, ses textes dont beaucoup sont inédits. Pour lui faire un dernier salut avant que la terre ne recouvre son cercueil, il y avait un petit groupe que l'intimité réunissait sous ce grand soleil d'Août. Point de cérémonie religieuse ni de protocole compliqué, il n'aurait pas aimé cela. Un peu timidement au début mais surtout sans ordonnancement, des textes de lui furent dits. Malgré la peine que nous éprouvions tous, j'ai eu, à ce moment, le sentiment que ses obsèques n'étaient pas tristes, que ce départ sur la pointe des pieds était comme un de ces clins d'œil malicieux qui adressait souvent à ses amis.
Il est donc, à son tour victime de ce mauvais coup du sort qui nous attend tous. Il en avait si souvent parlé sur le ton de la raillerie ou de la révolte qu'elle a fini par le rattraper, cette mort qui ne parviendra pas à nous le faire oublier.
Voilà, j'ai, dans cette chronique tellement parlé de l'homme et de son œuvre que j'ai l'impression une nouvelle fois de rabâcher, mais il est bien naturel que cette revue qu'il a suscitée, soutenue et diffusée depuis vingt ans l'accompagne avec ce modeste hommage, ces quelques mots.
(C) Hervé GAUTIER
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Enfin!
- Le 04/04/2009
- Dans poésie française
N° 194 - Janvier 1998
Enfin!
On dira ce qu'on voudra, mais pour un écrivain la reconnaissance est quelque chose qui compte... même si on a du mal à l'avouer! Elle peut prendre des formes différentes depuis l'aspect commercial jusqu'à l'hommage de ses pairs en passant par la popularité. Archiviste scrupuleux pour tout ce qui le concerne, Marjan collige depuis de nombreuses années articles de presse et témoignages personnels, prix et distinctions, bref tout ce qui est écrit sur son action en faveur de la poésie.
Il va pouvoir désormais ajouter une autre mention à cette collection impressionnante. Il s'agit d'un mémoire de Maîtrise de Lettres Modernes soutenu à la Faculté des Lettres et Sciences humaines de Metz le 29 Octobre 1997 par Frédéric VIGNALE. Le sujet choisi était :"Naître et être poète : Marjan." Le diplôme a été obtenu avec la mention "Bien". Voici donc notre homme consacré par l'Université.
J'ai lu ces quatre-vingts pages d'une traite et avec intérêt car j'ai la faiblesse d'être attentif à tout ce qui est écrit sur Marjan au moins autant qu'à tout ce qu'il écrit lui-même. Il est juste en effet qu' hommage lui soit ainsi rendu lui qui est régulièrement boudé par la presse locale à qui il signale pourtant périodiquement le talent des autres mais qui reste sourde à ses informations. Il est bien loin le temps où Jean Beyt, Delion, Lechantre et Patrick Béguier, journalistes attentifs de Courrier de l'Ouest et de la Nouvelle République rendaient compte périodiquement du fourmillement d'idées et de la créativité qui se donnaient rendez-vous au 166 rue de la Burgonce à Niort. C'est vrai aussi que Marjan est un personnage atypique dans cette ville que l'écriture et la poésie n'intéressent pas à tout le moins quand elles se signalent dans ses murs. C'est là une autre histoire et un autre combat et comme nous le savons, nul n'est prophète...!
Mais revenons à ce travail universitaire.
A part les articles dont il est d'ailleurs largement inspiré rien de semblable n'avait été fait jusqu'à présent. C'était également tentant de parler pour la première fois à l'occasion d'une soutenance de mémoire de Maîtrise d'un auteur vivant et de son action. Il y avait là, certes une originalité mais aussi l'assurance que cette révélation ne prêterait que très peu le flanc à la contradiction. Cela dit j'ai trouvé cette étude bien documentée et d'une grande justesse de ton à la fois dans la forme et dans le fond.
Ce n'était pas facile pour Frédéric VIGNALE de mener ainsi ce travail puisqu'il ne connaissait Marjan que par les textes qu'il a écrits et que par les articles qui lui ont été consacrés. Il est vrai qu'il est aussi un épistolier impénitent et qu'il aime aussi encourager ceux qui écrivent. Alors quand on est soi-même le sujet d'une étude officielle...!
J'imagine bien le travail de dépouillement que Frédéric VIGNALE a dû mener dans l'abondante documentation qui lui était parvenue et je ne suis pas étonné qu'il ait craint un moment d'être lassé par le sujet qu'il avait choisi. Je connais l'importance des textes de Marjan. Les publications s'en sont largement fait l'écho et notre homme détient encore d'autres inédits qui, je ne le dirai jamais assez manquent beaucoup à ceux qui apprécient son style.
Il avait quand même bien choisi car au-delà de la légitime fierté de Marjan qui voyait ainsi reconnue une nouvelle fois et officiellement son action en faveur de la poésie (la sienne et celle des autres comme on le sait!) et au travers de cette correspondance que Frédéric VIGNALE qualifie lui-même de pudique, il a bien du naître quelque chose qui ressemble à de l'amitié entre les deux correspondants. Connaissant le poète niortais, le contraire m'étonnerait. Le rédacteur de cette étude a pu vérifier que ce Marjan, malgré le fait qu'il se déplace peu a beaucoup d'amis, des plus humbles aux plus célèbres et que malgré ses détracteurs nul ne dédaigne ce qu'il fait. Je ne suis pas bien sûr qu'il ait réellement créé une école comme Frédéric VIGNALE ne laisse entendre mais il a assurément été imité dans son écriture comme dans son action puisque notamment l'expérience du Bouc des Deux-Sèvres, revue gratuite (c'est si rare) a largement été imitée.
Ce sur quoi je voudrais insister c'est, comme l'a dit un de ses amis, sur cette caractéristique de "rêveur définitif", cette volonté de repeindre en bleu la grisaille qui nous entoure, de préserver cette part de rêve qui nous manque de plus en plus et qui est pourtant si vitale à chacun d'entre nous! Elle s'exerce dans cette écriture si originale qui est le témoin d'un regard acéré sur la réalité des choses, de ce parti-pris d'en rire même s'il y a forcément quelque amertume derrière tout cela. C'est vrai qu'il y a avant tout du rêve dans cette démarche quand malgré l'âge et la maladie, il continue d'écrire avec verve c'est à dire à jeter au vent des mots aussi impalpables que l'air où se lit la révolte contre la condition des plus humbles et contre la mort. Il y a de l'utopie à mener contre cela un combat quand autour de nous s'établissent l'exclusion et la précarité et que de toute manière, simples mortels, nous ne sommes sur cette terre que de passage. Et qu'on ne vienne pas me dire que l'écriture est une quête d'immortalité!
Alors, au-delà de tout ce qui pourrait ressembler à des hommages, je garde toujours en mémoire sa volonté de conserver une âme d 'enfant rêveur. Il l'a d'ailleurs exprimé lui-même et fort joliment par ces mots :"Moi qui au terme de mon automne ne peut encore m'habituer à l'idée d'être une grande personne."
(c) Hervé GAUTIER
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COUR COMMUNE - MARJAN
- Le 04/04/2009
- Dans poésie française
N°120 - Juillet 1992
COUR COMMUNE - MARJAN
Je ne vous ferai pas l’injure de vous parler du Marjan des marjaneries que tout le monde connaît, de ce Marjan à l’humour noir et acerbe qui rit des choses plutôt que d’avoir à en pleurer. Ce Marjan là nous émeut, c’est vrai mais bien plus émouvant encore est l’homme de Cour Commune qu’on connaît beaucoup moins, bien que ce recueil soit la copie exacte de l’édition originale de 1977.
J’ai déjà eu l’occasion d’écrire qu’il est de ces poètes dont la sensibilité est communicative surtout quand il parle de son enfance et de sa famille. Oh, ce n’était pas une enfance riche, dorée, loin de là! C’était une famille d’ouvriers imprimeurs, ce qu’il sera plus tard, une jeunesse passée dans un quartier pauvre de Niort aux côtés d’autres ouvriers, ceux des ganteries où les femmes lavaient « (le) linge sale des riches ». Une cour commune ce n’est pas précisément un signe d’opulence! « On y accède par un couloir sombre et si étroit que le mur laisse sur les épaules toujours un peu de lui-même ».
« Cour commune de mon enfance où lorsque le temps était à la pluie chacun pestait contre le cabinet du voisin. Il y en avait une demi-douzaine, pas mois »...
Pourtant s’il est né le 3 Avril 1918 (le 1° lui serait peut-être mieux allé?) d’une famille d’origine vendéenne, son père qui reviendra blessé de la guerre était encore au combat. « On a salué mon arrivée à coups de canons de vin rouge jusque dans la tranchée de mon père. » Ce n’était cependant pas la misère « Ma mère me lavait avec Cadum, me nourrissait de Phoscao. Elle me donnait du chocolat Poulain... elle tartinait le pain au beurre d’Echiré » mais « on vivait simplement, on bossait durement ». »Mes enfants, un sous est un sou, disait-elle », et s’il était trouvé sans qu’on en connaisse le propriétaire, il revenait au curé aussi naturellement que cela. Ils étaient des « Gens du petit monde », voilà tout!
Ce livre est avant tout dédié à sa mère et on ne peut rester insensible à ce poèmes d’anthologie qu’il lui adresse. « Ma mère en blouse toujours noire, ma mère aux cheveux toujours blancs... ma mère aux mains bourrelées de remords... ma mère à laquelle je suis incapable de dire combien je l’aime, pendant qu’il est encore temps. » Les mots parlent d’eux-mêmes dans leur simplicité, jusque dans l’évocation de sa mort « Ma mère est morte le lundi 4 décembre 1967 dans un bar-tabac ».
L’image du père est forte. Ainsi cet homme « qui n’était pas tout entier » à cause de la guerre, à côté de qui il a vécu et travaillé à l’imprimerie et qui ne croyait pas à son destin de poète a été son modèle et lui a peut-être, à sa façon donné la passion des livres.
Et puis la famille se complète. L’unique grand-mère connue de lui, mais qui était un peu « la honte de la famille »parce qu’elle « travaillait dans la guenille » et qu’elle tirait les cartes... Le jour de sa mort fut l’occasion de sa première bicyclette... Sa tante qui rempaillait les prie-Dieu « pour deux fois rien », qui prisait, « buvait de l’ absinthe le dimanche et gueulait le poing sur la hanche », son vieux cousin allumeur de réverbères du quartier et plus tard son beau-frère (qu’il appelait son frère) mort dans un stalag en 1943. C’est un truisme que de rappeler de la mort est indissociable de l’écriture de Marjan!
Et puis il y a la vie, celle de son quartier, cette « rue de l’orphelinat » où « un ouvrier modèle préféra la crève au renvoi et se pendit ». Les gens de ce quartier ouvrier regardaient de loin les riches et les enviaient peut-être?
Ce livre est aussi l’occasion d’un retour sur soi-même, une sorte d’introspection. Nous retrouvons le petit garçon avide de cinéma et de livres, l’enfant bègue qui aura très tôt des difficultés avec les mots parlés mais »(s’) applique de son mieux à les coucher sur la page blanche. » C’est peut-être à cause de cela qu’il deviendra écrivain! Nous le voyons en classe quand le maître s’endormait et qu’il récitait « ses leçons par coeur » mais qui parfois recevait des gifles « par la main instruite d’un maître de la primaire » quand ce n’était pas « par la main coquine d’une belle rouquine ». Et puis la vie tisse en lui l’amour du travail, des chats, la haine de la guerre...
Il y a toujours dans l’écriture de celui qu’enfant on disait taquin un peu d’humour inévitable, pas des marjaneries mais cette manière bien à lui de faire un bras d’honneur à la mort qui nous attend tous et qui pour lui est une obsession.
Je l’ai dit certains textes de ce livre son émouvants mais puisqu’il s’agit d’une réédition, il aurait été bon qu’il fût complété et enrichi d’autres textes qui pourtant sont écrits.
© Hervé GAUTIER
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LA HARPE ET L’OMBRE - Alejo CARPENTIER - Editions Gallimard.
- Le 04/04/2009
- Dans Littérature hispanique et ibérique
N°207
Juillet 1999
LA HARPE ET L’OMBRE - Alejo CARPENTIER - Editions Gallimard.
Je dois bien l’avouer à mon improbable lecteur, tout ce qui concerne la papauté m’intéresse. Je ne sais pas pourquoi, mais c’est ainsi. Le livre d’Alejo Carpentier ne pouvait donc me laisser indifférent.
De quoi s’agit-il donc sinon d’une parcelle de l’histoire qui n’est peut-être pas restée dans la mémoire collective comme un fait majeur. Au tout début du roman est évoquée la personnalité d’un prélat franciscain : Giovani Maria Mastïa qui avait choisi de servir l'Église autant, nous dit-on par déception amoureuse qu’en raison de la pauvreté de sa famille pourtant de haute lignée. Il se fit pourtant remarquer par ses prêches aussi ardents qu’ éloquents mais cela ne pouvait raisonnablement lui laisser espérer une ascension rapide dans la hiérarchie catholique. Il fut cependant désigné pour accompagner un prélat dans une mission apostolique en Argentine et au Chili. Celle-ci ne fut pas couronnée de succès mais il en est revenu avec l’idée que la découverte des Amériques avait été l’événement capital des temps modernes.
Plus tard, devenu pape sous le nom de Pie IX il était toujours possédé par cette idée au point de décider d’ouvrir le procès en béatification, qui est le préalable à la sanctification, de Christophe Colomb!
L’auteur nous propose les portraits croisés de ces deux personnages, le pape et le marin qui finit par convaincre, après moult pérégrinations, Isabelle la Catholique de financer son expédition.. Mais qui était-il donc, ce navigateur, un génie, un aventurier, un imposteur, un mystificateur, un arriviste qui ne reculait devant rien pour parvenir à ses fins? Alejo Carpentier nous restitue ce qu’il imagine être l’ambiance de cette époque, en plaine reconquista mais aussi pendant l’expulsion des juifs d’Espagne. Il fait du génois l’amant de sa royale protectrice qui finit par lui faire confiance autant par exercice de l’autorité que par la volonté de trouver des richesses pour porter contre les Maures la guerre en Afrique.
A partir de documents d’archives l’auteur nous donne à entendre la voix même de Colomb, en quelque sorte la manière dont il aurait lui-même jugé son entreprise et dont il se serait jugé lui-même. Il nous fait partager ses hésitations, ses doutes. Il se révèle menteur quand il promet de trouver de l’or et des épices aux Indes qu’il recherche, cynique quand il envisage de faire le commerce des esclaves à la place des richesses qu’il n’a pas rapportées... Mais tout ce qu’il avait espéré découvrir reste introuvable et le commerce des esclaves est interdit par ordre du roi. Alors il met en avant les âmes des indigènes qu’il faut sauver et c’est le spirituel qui prend le pas sur le temporel qui pourtant était la vraie raison de son expédition.
En fait Christophe Colomb fut rejoint par son destin, rattrapé par ses forfaitures et dépassé par son exploit. Le luxe a pâli ainsi que les ors à l’heure du jugement et c’est un pauvre homme sans richesse, honni par l’Espagne, moqué par les hommes qui s’apprête à rendre des comptes. Lui, le découvreur de l’Amérique a, en fait apporté à ce continent vierge si semblable au paradis terrestre la cupidité, la luxure, le vice, le péché, ce qui n’est pas le moindre des paradoxes. Il est loi, si loin de sa légende!
Restait le décret pontifical introduit « par voie d’exception » qui ouvrait le procès en béatification. « Disputant doctores »... et pour cela, par la magie de l’imaginaire le romancier convoque pêle-mêle, pour témoigner, Victor Hugo, Lamartine, Jules Vernes; Bartholomé de las Casas...
Il reste un roman qui ou l’humour et le style, sans doute servi par une traduction de qualité, m’ont fait passer un agréable moment de lecture.
©Hervé GAUTIER
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TOUTE UNE VIE BIEN RATEE - Pierre AUTIN-GRENIER -Editions GALLIMARD.
- Le 04/04/2009
- Dans littérature française et francophone
N°208
Juillet 1999
TOUTE UNE VIE BIEN RATEE - Pierre AUTIN-GRENIER -Editions GALLIMARD.
Le titre avait tout pour m’attirer et me plaire. Cela correspondait tellement à l’idée que j’ai de ma propre vie! J’ai donc lu ces nouvelles ou plutôt ces « récits » puisque c’est comme cela que le livre les présente. Je le dis tout simplement, je n’ai pas aimé! Cela vient sans doute de moi, de ma façon de voir les choses de la littérature. Je me suis dit que Pierre Autin-Grenier avait eu bien de la chance de publier chez Gallimard et que c’est sûrement moi qui ne suis plus en phase avec mon temps! Je ne dois pas être capable de reconnaître de la bonne littérature et sûrement encore moins d’apprécier le talent de l’auteur. Ma faculté de rêver à propos d’un texte doit bien être émoussée au point que ce livre publié dans une maison d’édition qui est pour le moins une référence ne m’a provoqué aucune émotion. Je l’ai lu presque par devoir parce que j’en avais entendu parler à la radio et qu’on en disait du bien! Je me disais que tout cela devait être une référence et qu’il convenait de ne pas passer à côté d’un chef-d'œuvre. Il n’empêche, j’ai été déçu par le style, par le ton des récits, par l’histoire qu’ils racontaient et à laquelle je n’ai guère accroché.
N’allez surtout pas croire que je tiens la prose d’Autin-Grenier pour rien. Cela je ne me le permettrais pas et je sais d’expérience que lorsqu’on noircit une page blanche c’est avant tout parce qu’on a quelque chose à dire et même si dans la littérature comme dans tous les autres arts il y a place pour la fumisterie, je me garderai bien d’employer ce terme pour cet ouvrage.
C’est que je lui reconnais quand même de l’humour qui, dit-on est la politesse du désespoir. C’est vrai que la vie n’est pas forcément belle, qu’elle ne ressemble sûrement pas à ce qu’on voudrait qu’elle soit même si on tente de l’enjoliver avec ce qui en fait, dit-on les plaisirs. On m’objectera sans doute que, lecteur inattentif, je n’ai rien saisi de sa philosophie de l’existence et qu’il vaut mieux rire de tout cela qu’en pleurer et que, somme toute nous ne sommes sur terre que de passage et, au regard de l’éternité, pour bien peu de temps. Il vaut donc mieux prendre les choses comme elles viennent et ne pas chercher partout ce qui ne s’y trouve pas simplement parce qu’on est insatisfait.
Certes, mais quand même, j’attendais autre chose.
Mais pourquoi estime-t-il que sa vie est bien ratée. Parce qu’à la mi-temps de son existence (dit-il!), à l’heure des bilans(on peut toujours le dire de chaque période) il constate qu’il a mené une existence oisive d’écrivain(de poète même), tout juste capable de regarder passer le temps en s’accommodant de l’odeur moite des estaminets et du goût du blanc sec. Peut-être? Pourquoi pas? mais la vie est ainsi faite que ce n’est pas en s’affairant maladivement chaque jour au risque de friser la crise cardiaque, qu’on peut légitimement penser qu’on la remplit bien, qu’on la réussit comme on dit maintenant. Tout cela est affaire d’appréciation personnelle. C’est bien cela, réussir!
Nous n’avons qu’une vie, nous ne sommes que de passage mais il faut impérativement brûler quelques cierges sur l’autel de la réussite, même si l’on doit sacrifier ceux qui sont sur notre route, et cela pour avoir beaucoup d’argent, de notoriété, jouir de la considération générale... Vieux débat, vaste programme!
Pierre Autin-Grenier nous raconte ici ce qu’il en pense, l’air de rien. Bref, sur le fond je serais assez d’accord avec lui mais la forme me paraît à moi plus contestable car j’aime bien en littérature ce qui est bien dit.
©Hervé GAUTIER
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MON ANGE - Guillermo Rosales - ACTES SUD.
- Le 03/04/2009
- Dans Littérature hispanique et ibérique
N°276 – Juillet 2007
MON ANGE – Guillermo Rosales – ACTES SUD.
Ce n'est pas de la morbidité, mais j'ai toujours eu un intérêt marqué pour les créateurs qui ont choisi de se suicider. Guillermo Rosales est de ceux-là qui ont eu, à mes yeux, la lucidité, d'aucuns diront le courage et d'autres la lâcheté, c'est selon, de regarder la vie en face et d'en finir volontairement, sans attendre que le hasard s'en charge.
Il y aura toujours des gens pour vilipender cet acte et d'autres pour le magnifier... Pour moi, ce qu'ils écrivent reste un témoignage plus poignant que les autres sans doute parce que l'écriture ne leur a pas permis d'exorciser cette vie, d'autant que leurs œuvres sont souvent posthumes ou circulent sous le manteau, comme quelque chose de précieux ou de dangereux et qui indique peut-être qu'ils ne sont déjà plus de ce monde. Ce fut le cas de ce roman dont l'auteur s'est suicidé à 47 ans, à Miami.
Ce qui est décrit ici, c'est un univers parallèle, où survivent des marginaux qui n'ont jamais pu ou voulu s'intégrer à cette société parfaite, ou prétendue telle, qui est celle des États-Unis. Ils ne le feront d'ailleurs jamais puisqu'elle reste constituée de gens qui ont réussi ou, à tout le moins montrent tous les signes extérieurs de leur richesse, jusqu'à l'ostentation; l'auteur parle d'eux comme des « triomphateurs », ces Cubains exilés, capables de toutes les compromissions et toutes les bassesses pour vivre ce fameux « rêve américain » qu'ils sont venus chercher.
Ils sont bien différents des fous, réfugiés dans ce « boarding home », sorte de phalanstère pour paumés qui n'ont pas ailleurs où aller, avant-dernière demeure avant de basculer dans le néant de la mort. Ils sont noirs, rejetés par la société américaine ou latinos fuyant leur pays et venus chercher ici un improbable « el dorado » qu'ils n'atteindront jamais. Mais voilà, dans ce microcosme, ils ne sont guère mieux. Non seulement ils sont la proie de profiteurs mais aussi de plus minables qu'eux qui, en quelque sorte et à leur détriment, prennent une sorte de revanche sur cette vie. Ici, toute une société se reforme, fixe ses règles non écrites, se développe sur ses propres vestiges...
Alors, William Figueras, trente huit ans, ancien communiste cubain qui a fui son pays, rejeté par sa famille, cultivé mais déstabilisé par la vie, s'est refait un monde où il entend des voix, lit des romans et des poèmes, écrit des livres qui ne seront jamais publiés. Il ne se trompe pourtant pas sur sa condition « Je ne suis pas un exilé politique. Je suis un exilé total. Je me dis parfois que si j'étais né au Brésil, en Espagne, au Vénézuela ou en Scandinavie, j'aurais fui tout autant leurs rues, leurs ports et leurs prairies »
Il se retrouve dans ce« boarding home » infecte où il ne se sent même pas bien mais glisse petit à petit, sans même s'en rendre compte, vers une violence faite aux plus faibles que lui. La souffrance qu'il éprouve appelle la souffrance qu'il va infliger aux autres. Il finira par trouver l'amour avec une fille aussi paumée que lu qui ne cesse de lui répéter « Mon ange », mais leur histoire sera contrariée par le reste du monde, parce que il ne peut sans doute en être autrement.
Petite société miniature qui côtoie la grande mais n'a rien à lui envier. Les deux se ressemblent, surtout par leur côté délétère, mais William, résigné, accepte l'enfermement physique qui ressemble à son enferment moral dont le lecteur comprend qu'il ira en s' aggravant. Figueras perdra l'habitude de lire et d'écrire et ne trouvera d'issue que dans la mort.
© Hervé GAUTIER - juillet 2007