poésie française
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Le bon vivant - Robert Nedelec
- Le 07/01/2026
- Dans poésie française
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N° 1515 – Novembre 2020
Je profite de ce confinement pour explorer mes archives personnelles. J' y ai découvert un article écrit il y a bien longtemps à propos du recueil de poèmes de Robert Nedelec, "Le bon vivant". Je le reproduis ici pour qu'on ne l'oublie pas.
Le bon vivant.
A l'invite de quelques quinze textes, Robert Nedelec, avec la complicité de son éditeur Jean le Mauve, nous peint non seulement la fuite irréversible du temps mais aussi un certain mal de vivre qu'il perçoit au travers de la condition humaine. Voici "Le bon vivant", "La pénitente", "Le confident", autant de personnages qu'il nous présente avec cette volonté de tout dire en peu de mots, différemment mais complètement.
C'est un tourbillon de mots impairs qui donnent au texte sa qualité en même temps qu'une certaine beauté. Il nous transmet sa vision des choses au travers de la potentialité extrême du verbe et de la plénitude qu'il porte en lui. C'est la sonorité et le couleur des mots, leurs entrelacs, leurs entrechocs qui sont un plaisir pour l'oreille autant que leur sens second en est un pour l'esprit. Au travers de leur transparence, l'auteur y insinue un sens nouveau, plus irréel, plus intemporel.
Ce qui frappe, c'est l'absence de rimes de ces poèmes composés comme de la prose, c'est l'invite à se construire par delà le verbe un univers personnel à l'occasion de l’œuvre, tant il est vrai que chaque texte est ouvert au lecteur. L'inspiration dont ils procèdent laisse entendre le rythme de la mer qui pousse en lui sa vague bretonne et son étrange exorcisme.
Ce mal de vivre qu'il nous dépeint chez les autres, c'est peut-être aussi le sien et ses poèmes une manière de s'en libérer.©Hervé Gautier http:// hervegautier.e-monsite.com
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Patmos et autres poèmes - Lorand Gaspar
- Le 05/11/2025
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N°250 – Juin 2004
PATMOS et autres poèmes – LORAND GASPAR – Collection Poésie Gallimard.
J’ai toujours plaisir à célébrer l’anniversaire de cette modeste revue par la lecture d’un écrivain d’exception. Lorand Gaspar avait déjà accompagné le 23°, il sera donc le prétexte au 25°, et je ne peux que m’en réjouir.
Comment le dire ? J’ai abordé ce livre comme un objet tout d’abord posé sur ma table, en le regardant, le tournant, le prenant en mains avant de l’ouvrir parce le moment de goûter son message n’était probablement pas encore venu. Mais quand le temps de cette communion intime avec le recueil s’est manifesté, il m’a fallu pouvoir abandonner toutes choses et me lancer, porté par cette musique et ce mystère parce que c’était maintenant et que l’instant d’après ce serait trop tard !
Il faut peut-être entrer dans cet univers fait de fragrances, de sons, de couleurs par la porte des mots parce qu’il y a une douceur mystérieuse dans cette écriture, dans l’apaisant mouvement du langage qui berce l’âme, la subtile lueur d’une image simplement tissée dans la clarté de l’instant singulier qui est celui où le souffle de l’inspiration révèle sa force et la prête à celui qui est digne de la recevoir pour la transmettre à son tour par l’alchimie de notre si belle langue française aux autres êtres humains !
C’est le miracle de la vie qui à chaque vers est célébré dans ce livre, c’est l'appel à une lecture neuve, à l’image de cette écriture libérée des entraves, habile à décrypter les pulsations de la nature dont le poète retisse lentement la réalité. Fragilité est ici écrit en lettres majuscules parce que l’auteur de « Sol Absolu » sait et nous rappelle que tout ici-bas est transitoire mais que peu d’hommes en prennent conscience. Sous sa plume, chaque son est une musique et les ongles grattent la portée invisible des cordes instrumentales pour en tirer quelque chose, plainte ou douce lumière, qu’importe. Seul le message compte ! C’est la vie qui gagne parce qu’elle est permanence, parce qu’il sait regarder, écouter et sentir, s’arrêter et perdre son regard dans l’immensité de la mer et du ciel, qu’il sait tomber sous le charme de l’imprévu. !
L’auteur est bien un veilleur, un vigile attentif des lieux, sais les dire, les célébrer simplement qu’ils aient pour nom Patmos, Sidi Bou Saïd, Judée, Mer Rouge ou Saint Rémy du Val… C’est toujours le monde, celui de la Création dont il parle avec simplicité et respect. Face à lui, il sait être pudique, secret et assurément humble. Il sollicite les cinq sens avec en plus peut-être cet art des contrastes qui fait ressortir la vraie beauté des choses, l’usage de l’oxymore, l’opposition entre noir et blanc, froidure et chaleur, clarté et obscurité, le jour et la nuit l’occident et la Chine « à l’âme inoubliée ».
Cet attachement à une maison dont les fondations ( « les amarres » s’enfoncent dans le sable ou la pierre n’est pas moins important car elle est un refuge, un espace qui favorise le repli sur soi pour mieux renaître à cette permanence de la vie. Elle est aussi un jalon, une borne, une sorte d’auberge du silence où se manifeste, ici plus qu’ailleurs sans doute les vibrations qu’il convient de quérir. Ici on porte témoignage, un témoignage intime de sensations et de sentiments en prenant soin de dire les choses, mais aussi en gardant secrètement des parcelles de ces mêmes choses parce qu’elles doivent rester inavouées et temporairement retenues, peut-être aussi parce qu’elles sont indicibles, parce que les mots ne sont pas encore prêts qui les exprimeront complètement. Ce long mûrissement auquel se prête le poète ne peut qu’enfanter des textes qui s’inscrivent dans la durée, dans le temps et dans la mémoire.
Il y a une manière originale de nommer sobrement les choses, la lecture s’offrant simplement avec les nuances du poème en n’oubliant pas que la parole est délicate mais aussi source de vie, née entre deux néants, du silence d’avant et d’après les mots, simples vibrations dans l’air ou traces sur le papier, mais qui pourtant devient pérenne. Il compose son texte comme un peintre son tableau pointilliste, par petites touches, jouant sur les contraires, avec une prédilection peut-être pour le blanc aérien face au noir de l’encre mystérieux et inconnu. Les gris qui gardent la mémoire des formes sont revisités, éclaircis, imprimés fugacement sur les murs chaulés, empreints d’un silence chaud. Les différentes gammes de bleu se déclinent entre mer et ciel, jusqu’à la fumée vaporeuse et odorante de l’encens, du « bleu écaillé d’une barque » ou des « gris-bleus et des verts délavés » qui évoquent pour lui des variations musicales de Debussy.
Il y a l’eau, celle de la mer, celle de la pluie, élément liquide extraordinairement lustral, fluide et matinal qui lave même le regard. La rosée où se lavent les mots, l’eau de mer « où le silence aussi s’entend » sur laquelle le pêcheur, « danseur ébloui sur une nappe de frémissements translucides » semble marcher, à la fois transparente de près et bleue de loin qui accompagne le bruit sec et répété du ressac qui meurt et renaît dans un mouvement d’écume ; cette clarté m’évoque la page blanche, à la fois vide et invite à la création, l’eau de la rosée, celle du torrent dont les eaux «emportent les mots (qu’il) cherche », celle du baptême qui « jaillit des jardins nocturnes du corps », celle de la source dans ce qu’elle a de virginal et de frais, née de la terre elle va vers la mer après ses noces avec la terre et les pierres, eau durcie en cristaux de neige, eau des sanglots, celle qui « tremble dans l’œil » aussi…
L’art de l’hypotypose qui donne à voir une scène par la seule force évocatrice des écrits est présent chaque page avec aussi ce sens de l’image poétique. Il parle de « poignée d’écume » de « tout le rayonnement de midi moulu dans une poussière d’eau » d’ « une lame d’acier cru » ou de la « vendange du raisin de mer » « l’abîme muet du toucher », « la rugine du matin », les « Sons brodés par la nuit » ou des « grappes de pensées »… Il prête au lecteur attentif des visions fugaces, de brefs moments de vie, d’éphémères images d’un lieu avec juste ce qu’il faut de senteurs et de couleurs pour que la trame de la scène effleure l’imaginaire. C’est une sublimation de l’instant poétique dans ce qu’il a d’immédiat, d ‘unique et de bouleversant. Il y a dans ce moment tout chargé de mystères, malgré, ou peut-être à cause de son aspect quotidien et presque banal mais Ô combien précieux pour qui sait en discerner la richesse, une sorte de dimension à la fois bienvenue et impalpable un peu comme les calligrammes chinois tracés à mainlevée par Wang Mo. Il y a quelque chose d’intemporel aussi dans ces poèmes parce que la vie est unique et que les pierres du désert éclatés en sable par le gel, étaient, il y a bien longtemps, des montagnes. Dire les choses avec une grande économie de mots est bien l’apanage de notre auteur parce que les paysages prêtés au « regard » du lecteur possèdent aussi ce dépouillement !
Il célèbre en la nommant « la pure jouissance d’être », ce « mystère d’être là » devant « l’agrafe d’or d’un feu », percevoir « le pain très blanc d’un cri » profiter du « goût exquis du rouget grillé aux herbes sur braise », regarder « l’irruption des martinets ivres d’un festin joyeux absorbés totalement par l’exercice de vivre ». Il y a une sensualité de bon aloi dans cette écriture, cette « étrange saveur de chair nue », ce « geste qui touche un instant le sombre jardin du corps ». Cet amour de la vie est aussi puisé aux « pépites » de l’enfance insouciante et innocente mais aussi tourmentée par les embûches du parcours à venir. Ce monde est là, face à soi qui attend d’être conquis, qui s’offre à la marque unique qu’on voudra bien y imprimer.
Le livre refermé reste sertie dans l’âme du lecteur, et pour longtemps, cette marque poétique tissée de mer et de désert, de terre d’eau et d’air. Elle enchante par sa spontanéité, sa fraîcheur, sa claire densité, son humilité aussi.
©Hervé GAUTIERhttp://monsite.orange.fr/lafeuillevolante.rvg
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Derrière le dos de Dieu - Lorand Gaspar
- Le 05/11/2025
- Dans poésie française
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N°527 – Juin 2011.
DERRIERE LE DOS DE DIEU – Lorand Gaspar – Gallimard.
Cela fait quelques années que cette chronique s'intéresse à la poésie de Lorand Gaspar (La Feuille Volante n° 241 – 250). Comme à chaque fois, j'ai retrouvé avec plaisir ce verbe fluide, cette musique des mots qui tire sa légèreté de sa simplicité même. C'est un hymne à la vie qui est un miracle renouvelé chaque matin au réveil, une vibration unique qui se transmet malgré la fuite du temps, un creuset où gîte la mémoire des choses et des gens, une imperceptible légèreté [« Tu ne veux être rien qu'une chose pensante et fluide, comme une musique qui passe entre les rochers »]. C'est la célébration d'un corps fragile qui vient de naître, beauté de l'instant immédiat et fugace [« la clarté lumineuse d'être là, de toucher l'infini où se déploient les choses qui meurent »).
La poésie de Gaspar est faite du plaisir de l'instant [« Bonheur de cette eau déliant les marbres dissolvant la figure lisible un instant dans la bruissante chapelle d'écume »] d'opposition qui se manifeste au simple niveau des mots. Ici, « braise » et « cendre » répondent à « semences », « l'eau » à « la pierre », deux éléments apparemment contradictoires, l'un symbolisant la fin et l'autre le commencement de quelque chose, la transmission de la vie, l'un usant l'autre du frottement de ses molécules, canalisant l'autre au rythme du froissement de ses plis. L'obscurité appelle la lumière[« Je ramasse un tas de pensées sombres pour allumer un feu » « Je vois toujours et encore que suis lumière et nuit les deux me disent l'absence totale de toute certitude de ma pensée. »], la chaleur s'oppose à la froidure, le connu à l'inconnu, le continu au fini, l'endormissement au réveil... Gaspar s'approprie les mots, précieux, rares, techniques et mélangés parfois pour tresser aux yeux du lecteur attentif une évocation fugace, touche sensible et délicate et qui lève pour lui un coin du voile sur ce monde extérieur qu'il oppose à celui, intérieur, de la connaissance et de la pensée ou celui plus secret qu'on trouve sous le scalpel du chirurgien, les roches répondant au corps [« Sahara, tissus de roches et de corps »].
L'eau, source de vie, a dans sa démarche poétique, une importance essentielle. Qu'elle soit évoquée sous la forme boueuse de l'Euphrate, de la rosée perlée du matin, ou d'un torrent dévalant une pente, elle reste un élément vital et purificateur de la pensée mais aussi la source de la vie.
Sa poésie fait penser aux moments fugaces de la nuit qui s'habillent d'instants précieux et qu'il faut saisir de la main et du crayon, cadeau que fait l'inspiration dans la quiétude nocturne et l'endormissement [« Cuisson d'images et de mots, les mêmes bruits d'eau, de feuilles et de voix dans le silence absolu où s'enracinent mes pensées »], poésie lumineuse associée à la musique [« Comme s'il y avait un blé du souffle dans la meule des pierres »], à la peinture, au vol léger d'une hirondelle ou aux délicates volutes d'un pinceau chinois [« écriture d'herbe du pinceau chinois »], en opposition au monde extérieur fait de téléphones portables, d'agitations vaines et de colonnes de chiffres. Le séjour sur terre est fait de vitesse et de recherche du profit. Le poète est « un arpenteur de déserts, de roches et de cerveaux » et ce monde mercantile et superficiel, ce « maelström des coureurs » n'est pas le sien [« plus envie de cette vie terne, rigide, cousue d'avance, sérieuse... »]. Il lui oppose la solitude du désert, celle de l'écriture, de la pensée... Cette solitude est son lot face à lui-même, aux mots, au silence propice à la réflexion[« j'ai besoin du silence qu'ils(les mots) font pour entendre ma pensée »], à la création[« Je ne peux rien entreprendre sans risque au fond...]. Sa poésie est un hymne au présent, à l'instant [« mon seul avenir est l'instant présent »], pourtant, il a conscience des limites à la fois de la connaissance, de la vie et du monde [« je regarde longuement la nuit écoute ce qu'on appelle le silence »].
L'appel du voyage est fort, un voyage sans but, au hasard, mais le paysage qui fut longtemps le sien est désolé, désertique, sec et pauvre mais éblouissant de soleil et de clarté. Il est le reflet d'une âme solitaire face au monde qu'il veut célébrer [« vois, disait la voix, comme tout est mort, désolé-en moi-même je pensais: « j'entends creuser le silence »]
L'écriture est une étrange alchimie qui révèle et cache les replis de l'âme [«L'œil, le cerveau, les couleurs de l'âme, esprit et corps sans ligne de partage, jouent de tous leurs doigts, de toute leur chimie, d'idées et d'images sur les eaux ... »]. C'est une manière d'émerveillement devant la vie qui se décline en cellules nerveuses, en évocations... Le médecin n'est jamais très loin qui parle du cerveau, des neurones, des quasars et marie ainsi avec bonheur science et poésie. Il nomme d'ailleurs ces textes des « Neuropoèmes ». Dans « l'Approche de la Parole » (Gallimard 2004) Lorand Gaspar avait par ailleurs exprimé cela comme une évidence puisqu'il les rattache toutes les deux à la vie. La poésie la constate et la célèbre, la science l'explique et la maintient. De sorte qu'en parlant des neurones qui sont l'organe de la connaissance, de la mémoire, il parle aussi de la vie
C'est que ce monde est transitoire, l'homme finalement peu de chose face au destin, à l'amour [« encore et encore s'ouvrir chaque jour et chaque nuit à la pensée claire de l'amour »] et à la vie qui continue [« Un coquille de noix sur un torrent, voilà ce que je suis »]. Ces textes semblent être un monologue intérieur ou un dialogue avec un être sans visage, une femme peut-être, à qui il s'adresse sur le registre de la mémoire et des sentiments [« Essaye essaye encore d'aimer vraiment d'aimer assez... »]. Le temps s'écoule inexorablement et avec lui la vie dans son lent mais incontournable chemin vers la mort que, fataliste, il faut accepter [« Je suis juste un peu d'air qui passe... »] comme il faut aussi admettre une grande humilité face à l'écriture [« J'apprends à n'être qu'un peu d'air qui passe dans une forêt de couteaux » « Trouver les mots pour essayer de dire. Écrire quelque chose qu'on appelle un poème sachant qu'on ne sait pas ce que c'est » ], à la connaissance [« Il n'y a pas de plafond, il n'y a pas de fond... tout ce que nous croyons savoir... ce n'est pas grand chose »] , au monde [« Trois cailloux dans ma poche ramassés près de la mer...je pense en les touchant au désir d'aller dans l'inconnu »], au corps qui est promis à la destruction, à la mémoire qui s'envole sur les épaules du temps [« J 'oublie le passé et me concentre sur l'instant dénudé de connaissance et riche de sensations »]. C'est donc, et peut-être bizarrement s'agissant d'un poète majeur, une grande modestie qui transparait dans son écriture autant que devant le spectacle de la vie.
©Hervé GAUTIER – Juin 2011. http://hervegautier.e-monsite.com
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Quelques reflexions personnelles sur Lorand Gaspar
- Le 05/11/2025
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N° 241 – Juin 2002
QUELQUES RÉFLEXIONS PERSONNELLES SUR Lorand GASPAR.
C’est donc avec un écrivain d’exception que je célébrerai cette année le 23° anniversaire de cette « Feuille Volante », devenue, au fil des années et par le fait des choses, non plus une revue mais une simple note de lecture personnelle. Qu’importe ! Seuls comptent le plaisir de lire, d’apprendre, de rêver, les rencontres littéraires qu’il m’est donné de faire et je me dois, simplement parce que j’en ai décidé ainsi, d’en rendre compte ici, même si cela consiste à avitailler ma seule mémoire !
Je dois à ma vérité intime d’avouer ici, à ma grande honte, que Lorand Gaspar était pour moi un inconnu jusqu’à ce que mon regard croise quelques-uns de ses ouvrages sur les rayons d’une bibliothèque. Il se passe toujours de ces petits miracles qui me font ainsi découvrir ainsi des grandes voix de la littérature. Son nom ne me disant rien, j’ai eu l’intuition que « Carnets de Jérusalem » et « Journaux de voyages » n’allaient pas me laisser indifférent. J’ai toujours été un voyageur immobile et les livres ont été, de tout temps ma seule évasion. Mes origines charentaises ne se manifestent pas seulement dans le port des pantoufles du même nom ! Je suis casanier et je n’y peux rien !
Et pourtant, ce médecin né en Transylvanie orientale partira très tôt servir dans les hôpitaux français de Jérusalem et de Bethléem. Il deviendra amoureux de ce Proche -Orient et des peuples qui l’habitent, de leur histoire chaotique. Ce sera « carnets de Jérusalem » ! Que me reste-t-il, le livre refermé de la relation de cette mission humanitaire. Un mélange étonnant, fascinant même, de curiosité, de dépaysement face à la beauté de ces paysages évoqués avec des mots simples, la solitude, le désert, l’aventure humaine transitoire et merveilleuse surtout quand elle est animée par la passion ! Sous sa plume, c’est une leçon d’histoire, non pas celle donnée par un professeur du haut de sa chaire, mais celle d’un humaniste qui refait le parcours historique de cette « Terre Sainte » qui paradoxalement a toujours été le théâtre de conflits et, où, peut-être plus qu’ailleurs sans doute le sang des hommes n’a cessé de couler et coule encore de nos jours ! C’est un peu comme si cette terre d’Islam qui est aussi juive et chrétienne et où devrait régner la tolérance et la paix a été vouée de tout temps à la mort, au combat, à la haine et au refus de l’autre…
L’auteur se transforme en véritable guide, faisant découvrir à son lecteur attentif tout ce qu’un touriste nécessairement pressé ne voit pas, cherchant jusque dans l’étymologie les détail de la géographie. Il n’oublie pas non plus de parler des religions, de la faunes, de la flore, de l’architectures et des légendes… Et tout cela avec une poésie simple qui sourd des mots eux-mêmes et qui va si bien à ces régions où le temps ne compte pas, où les références du monde dit civilisé semblent se dissoudre dans ces paysages grandioses et arides. Ses mots sont les jalons d’un voyage initiatique, personnel et intérieur qui bouleverse le lecteur ! Moi qui n’ai jamais connu l’appel du désert, la beauté de ses paysages je dois avouer mon envoûtement « Il y a souvent sur ces pistes non tracées, dans cette navigation minérale à l’estime, un moment où de fil en aiguille les choses se compliquent, s’embrouillent. Une piste perdue non retrouvée, un puits pourri, un vent de sable tenace, les défaillances du véhicule quand on en est pourvu ; la moindre erreur, l’incident le plus anodin en apparence peut en entraîner d’autres. Sentiment d’être pris dans un enchaînement rigoureux, implacable. Le dépouillement, la désolation, la solitude découvrent la totalité de leur visage où le plus anodin de leur visage dont on ne percevait que la grandeur issue de notre imagination. L’immensité n’est plus de l’ordre de la beauté, elle n’est pas cette « grandeur » que l’on contemple. Tout devient terriblement concret, un réel auquel on ne peut plus se sentir extérieur et qui est l’élan même du mouvement, limité par d’autres, de notre vie »
Cette étrange alchimie de l’écriture qui sera toujours pour moi un mystère se double de photos en noir et blanc, malgré ou peut-être à cause de la lumière qui règne dans ces contrées, également signées de l’auteur. Elles sont à l’égal du texte, pleines de talent de simplicité, de spiritualité même ! L’auteur nous rappelle que la nature humaine est complexe. A à la fois ange et démon, l’homme est capable du pire comme du meilleur, capable de tuer comme de soigner ses semblables au péril de sa propre vie avec la même foi et la même énergie, capable à la fois de créer les choses les plus magnifiques et de perpétrer les plus cruels massacres. Celui qui était allé là-bas dans un but humanitaire devient un messager de paix, de tolérance, d’amour, comme si cette terre avait le pouvoir de transcender les hommes, de les rendre tout à la fois poètes, bons…
Dans « Journaux de voyages », il redevient cet arpenteur vigilant de la terre, gourmand de ses couleurs, de ses bruits, comme fasciné par le spectacle qu’elle lui donne, que ce soit en Afrique, en Asie ou ailleurs, simplement parce qu’il choisit sa destination, ses haltes qu’il décrit pour son lecteur en un long et délicat poème. Il use d’une langue aussi recherchée que les paysage qu’il traverse sans oublier de lui rappeler que malgré toute cette beauté qu’il y a la mort au bout du chemin parce que telle est la condition de l’homme.
Quel genre d’être est-il, lui qui choisit des contrées où le temps ne compte pas, ne s’écoule pas a même rythme, où le nom des villes invitent à eux seuls au voyage, au dépaysement : Boukhara, Khîva, Samarcande où le passé se mêle au présent, où la poésie doucement chaude et intemporelle revendique sa place parce qu’il ne peut sans doute en être autrement. Il donne un autre univers à offrir en partage, une autre planète qui est pourtant la nôtre mais qui ne peut intéresser le voyageur pressé. Pour lui, c’est une autre image de ce monde qu’il veut évoquer, plus vraie peut-être et authentique, celle qui reprend possession de la pulsation de la vie, des choses simples, des gestes économes, des paroles rares mais pourtant riches de sens.
La route de la soie est revisitée au pas lent des chameaux quand les avions survolent le monde à des vitesses supersoniques, que l’argent est roi que seule la réussite compte. C’est aussi l’Afrique avec son désert envoûtant ses habitants sur qui la civilisation, comme on dit semble n’avoir aucune prise…
Dans ce livre, l’homme reprend presque subrepticement sa place qu’il n’aurait, au vrai, jamais dû quitter, mais ainsi va le monde, le progrès comme on dit ! Dans ces contrées, l’auteur lui redonne sa vraie dimension, le replace dans des paysages qui vivent au rythme du soleil et des prières, lui font retrouver la respect de l’autre, de son environnement, de Dieu peu-être si on veut le voir ainsi
©Hervé GAUTIERhttp://monsite.orange.fr/lafeuillevolante.rvg
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cantilènes et fulmicoton - Paul Baudenon
- Le 04/11/2025
- Dans poésie française
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Cantilènes et fulmicoton
Par ervian
Le 28/04/2024
Dans PAUL BAUDENON.
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N°1870– Avril 2024.
Cantilènes et fulmicoton – Paul Baudenon – Les nouveaux cahiers de la jeunesse- Bordeaux.
Le titre a de quoi étonner. Une cantilène est un morceau de musique profane même limité à une simple phrase musicale , au tempo languissant. Le thème en est souvent l’amour. Le fulmicoton c’est du coton imbibé d’acide nitrique, une substance à la fois combustible et surtout explosive. C’est donc une sorte de contraire, un paradoxe, à l’image de l’auteur sans doute. En réalité c’est un recueil de poèmes à la fois rimés et pour la plupart octosyllabiques voire heptasyllabiques, donc à priori classiques dans la forme. Les thèmes aussi sont étonnants en tout cas rien à voir avec une poésie descriptive de la nature mais bien plutôt inspirée par les gens qu’il a croisés et la condition humaine.Il y a chez lui de la liberté, du réalisme, une bonne dose d’humour dont je ne peux pas ne pas me rappeler qu’il est aussi « la politesse du désespoir » car, entre des lignes si bien écrites, il y a le message de celui qui a souvent croisé la mort et qui la craint pour lui comme on à peur de l’inconnu. Œuvre introuvable actuellement car publiée en 1966 à compte d’auteur par Paul Baudenon (1910-1983) à la fois officier supérieur (Lieutenant-colonel de l’infanterie coloniale) dont la carrière combattante s’est principalement déroulée en Asie et écrivain de romans, nouvelles, de poèmes et de comédies récompensés par de nombreux prix littéraires. Lors d’un séjour en Afrique en 1948 il met à profit cette affectation pour parcourir le pays et devient correspondant du Musée d’Histoire Naturelle de Paris auquel il envoie différents spécimens et une nombreuse documentation photographique. Ses archives personnelles, les fichiers qui y sont conservés et son travail de recherche notamment sur les antilopes lui ont valu les Palmes académiques. Il est possible de consulter certaines de ses archives à la Bibliothèque Nationale et la Monnaie de Paris a frappé une médaille à son effigie. Un militaire courageux donc, décoré de plusieurs distinctions françaises et étrangères, qui a servi son pays dans des opérations à haut risque et un humaniste, un homme à la fois curieux des autres et lucide face à la condition humaine, jovial, humoristique et bon vivant. Une figure atypique au sein de l’armée.
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Pour ne pas oublier Paul Baudenon
- Le 04/11/2025
- Dans poésie française
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Par ervian
Le 18/08/2009
Dans PAUL BAUDENON.
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N°362– Aout 2009
POUR NE PAS OUBLIER PAUL BAUDENON.
En feuilletant cette « feuille volante » déjà ancienne, je retrouve un article daté de Juin 1986, quand cette revue ne portait pas encore ce nom mais existait. Il était consacré à Paul Baudenon.
Je le reproduis ici en mémoire de lui notamment parce que j'ai pu voir qu'il est présenté parfois comme un écrivain primesautier et qu'il me semble que cela ne correspondait pas tout à fait au personnage.
Après sa mort, j'ai eu une correspondance avec sa veuve, Claire, qui même en l'absence de son cher mari, signait encore « Claire et Paul Baudenon », marquant ainsi son attachement au compagnon de toute sa vie. Ce détail m'a toujours ému.
A propos de « Vers l'estuaire » de Paul BAUDENON [n° 6 -Juin 1986]
Le n°134 des « Feuillet poétiques et Littéraires » de Marjan commençait ainsi « Dans la nuit du 6 au 7 février 1983 notre ami Paul Baudenon est mort »
Cet homme ne ferait donc plus partager sa sensibilité proposée depuis bien des années par ses recueils et ses poèmes inédits dont les « Feuillets » ont été le témoin.
De lui, j'appréciais l'humour et la manière originale d'appréhender les événements les plus anodins de la vie, la façon de les voir, de les traiter, d'en rendre compte. « L'annonce faite au mari » m'avait donné envie de recréer cette pièce... Grâce à ses poèmes, je goûtais le regard complice qu'il posait sur les femmes et l'amour qu'elles pouvaient lui inspirer... J'avais noté combien l'officier et le voyageur qu'il avait été, était attaché à sa terre « Tout bonheur d'homme est son champ » confie-t-il dans « Cantilènes et Fulmicoton », combien, malgré les apparences qui auraient pu être trompeuses il devait aimer se retirer en lui-même « Mon refuge est mon silence, ce clôt d'âme où nul ne paît » et combien le beau langage devait lui plaire, lui qui le maniait si bien « Au carrefour des collines les mots dansent à pieds nus, mais l'écho ne restitue que l'écorce des syllabes ».
Il devait bien y avoir quelque part un philosophe qui sommeillait en lui [« Les cinq bols » in Cantilènes et Fulmicoton] avec toujours sous sa plume la présence de la mort qui semblait l'obséder. Cette mort, il l'avait côtoyée en Indochine, mais il a su se souvenir de ses copains, mais aussi de ces inconnus pour qui il avait plus que de la sympathie et qui ont laissé leur vie dans cette terre de guerre et d'exil « Les oubliés n'ont pas de plaques, ni quais, ni boulevards, ni rues, ils sont tombés dans les attaques, ils ont fait foc, ils ont fait flaques, ils sont nuls et non avenues ». Il leur rend un hommage posthume dans un style où se lit une extrême sensibilité [« Les oubliés » in Cantilènes et Fulmicoton]. Il remet les choses à leur vraie place [« Les colombes » in Vers l'estuaire] où tous ces morts revivent dans sa mémoire là où dans celle des autres hommes, ils n'ont pas même laissé l'ombre d'un souvenir « La mémoire un temps s'acharne et sanglote puis le chagrin tourne au vague oremus. Le haut-fait passé devient anecdote, le bon, le méchant, l'humble et le despote ne sont bientôt plus qu'un regain d'azote dans un peu d'humus ».
Il y a aussi cette mort qu'ils évoque pour lui-même dans ce poème qui donne son titre à l'hommage que Claire Baudenon a voulu rendre à son mari, « Vers l'estuaire ».
Dans ce livre, j'ai retrouvé l'amour que ce pêcheur-poète portait à l'Isle, sa rivière, à qui il s'identifie et qui prend l'allure d'une personne, d'une confidente, d'une borne chaque fois ajoutée à ses voyages. Elle est son décor mais aussi l'invite à nous faire partager son humour de bon aloi, son jeu sur les mots, témoin d'une plaisante jovialité. Devant ce décor rustique, il se met à égrener ses souvenirs d'enfance, à nous prendre à témoin de son bon sens...
Parfois primesautier mais jamais licencieux, le style devient ironique, alerte, saute par-dessus les tabous en tout genre, entame les plus solides idées reçues et la belle humeur reste de règle. Témoin le préambule de « la vasque d'émail » où il donne la parole, en mots choisis, à un banal ustensile de toilette : Le bidet. Sans donner dans le facile, voire le facétieux, il conte l'histoire de cet instrument sans gloire dont le seul office est de nettoyer et de « noyer des copeaux d'amour », comme il le dit si bien!
Nous entrons de plain-pied dans l'imaginaire avec « Les Sirènes » où l'auteur recrée la légende de ces femmes-poissons, filles « du pollen gaspillé des hommes » et « des œufs de poissons femelles ».
La deuxième partie de ce livre me parle davantage, peut-être parce qu'elle est écrite dans une prose poétique évocatrice. Le style ductile atteste le sérieux de l'homme qui était aussi une scientifique. Il souhaitait sans doute marquer par le texte un jalon de sa vie dans ces « terres pures ».
Il ne fut certes pas le seul à voir ces paysages, à rencontrer ces hommes, mais il a su rendre pour le lecteur attentif les impressions qui furent les siennes lors de ses rencontres d'exception. Le créateur et l'humaniste se débattaient sous l'uniforme... Ces paysages grandioses et exotiques on exacerbé en lui non seulement l'envie d'écrire pour lui-même, mais aussi celle de donner à voir, et je ne peux pas ne pas songer à un autre poète, Victor Ségalen, qui définissait ainsi la poésie « Voir le monde et, l'ayant vu, dire sa vision ».
Marjan, dans les « Feuillet poétiques et littéraires » dont je parlais au début, caractérisait son ami Paul Baudenon : Amour, humour et humanisme. J'y ajouterai simplement une extrême sensibilité.
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A propos de Pierre Autize
- Le 04/11/2025
- Dans poésie française
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Par ervian
Le 23/08/2009
Dans PIERRE AUTIZE.
12 commentaires
Je publie à nouveau ce texte déjà ancien pour que Pierre Autize ne soit pas oublié.
N°41
Avril 1990
A PROPOS DE PIERRE AUTIZE.
Dans le prolongement du n°57 de Poètes Niortais consacré Pierre Autize, je voudrais ici, de nouveau, jeter un regard sur l’œuvre de ce «poète du terroir », comme il aime à être appelé.
Cette manière d’aborder ses écrits contenus dans vingt sept recueils et surtout des dizaines de revues de poésie auxquelles il participe activement, est nécessairement subjective. Dans une étude que je lui ai consacrée en 1988, il m’a paru intéressant d’analyser sa poétique sous le double éclairage du «poète de la condition humaine » et du «poète naïf ».
Avant tout, le professeur de Lettres qu’il a été s’est toujours attaché à la forme, rappelant à l’occasion qu’il est un poète classique, c’est à dire que si, comme créateur, il privilégie l’inspiration, il n’en bannit pas moins l’écriture automatique, respectant scrupuleusement les règles de la prosodie qui, à ses yeux, ne sont pas une entrave à l’expression poétique. Ainsi égrène-t-il les ballades, rondels, sonnets et autres rondeaux…
Cette étude a révélé un personnage plein de paradoxes et, contrairement à la première impression qu’on peut avoir de lui, il est d’abord le « poète de l’humaine condition » et ce n’est pas sans raison que Bernard Aurore l’a dit «poète-paysan ». De son terroir du Bas-Poitou, et donc de l’humanité, il a dit les peines, les joies, le dur labeur qui était celui de ses parents, de ses ancêtres. De sa famille il a retracé le parcours difficile, la vie ingrate qui n’ont pas, pour autant, laissé le citadin qu’il a toujours été insensible au travail de l’homme, aux injustices de la société, à la solitude.
Si les épreuves ne l’ont pas épargné, si deuils et douleurs m’ont meurtri, il semble que l’écriture ait été pour lui une invite à exorciser ce mal, à panser ces plaies. Comme chacun, il a connu le doute, l’amour et l’amitié, mais lui en a parlé…
En effet, quand on connaît cet homme, on ne peut pas ne pas être frappé par l’importance qu’il accorde à l’amitié de ses semblables et l’intimité qui est la sienne nous est rapportée dans ses poèmes. Ce n’est pas abusivement qu’on parle toujours de lui comme «le poète de la joie de vivre » ; il ne dément pas ce qualificatif, cherchant délibérément ce qui est bien dans la vie et en excluant tout ce qui est mal. C’est un a priori qui le caractérise bien et il convient de le respecter…
Un autre aspect de son écriture me paraît intéressant : c’est celui du «poète-naïf ». On comprendra ici que cette naïveté est toute littéraire et ne saurait être péjorative. La première chose, je l’ai dit, est que ses poèmes sont rimés et si le puriste peut trouver quelques faux-pas dans ses textes au regard de la métrique, cela reste une querelle d’experts. La seconde est la répétition des mêmes mots au point parfois que la rime se devine. Le balancement du vers quant à lui, pour être classique, n’en est pas moins un peu ronronnant.
Le réel reste pratiquement sa seule source d’inspiration et quand il peint la nature (Le Marais Poitevin), elle ne saurait être que luxuriante, verdoyante, apaisante, accueillante. Quand Il parle de l’Autize, cette rivière à laquelle il a emprunté son nom, c’est une femme qu’il voit en elle. Son bestiaire est peuplé de «copains » à qui il donne des noms familiers et qu’il croque d’une plume alerte.
Enfin Pierre Autize me paraît avoir gardé une âme d’enfant qui fait de lui «un poète sans angoisse ». Il reste, à mes yeux, un créateur, quelqu’un qui a, comme l’a dit Malraux, arraché quelque chose à la mort.
© Hervé GAUTIER.
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Commentaires

1. Pichon Le 07/02/2012
Pierre Autize était-il le pseudo de A.Duclos professeur de lettres classiques à Nantes ? et dont j'ai eu le plaisir d'être élève.

Le 08/02/2012
Bonjour, Pierre AUTIZE était un pseudonyme. Il s'appelait bien Duclos (né à St Pompain, deux-Sèvres, en 1912) mais son prénom était Roland. Il était professeur de Lettres à Nantes au collège Jules Verne et devait enseigner en 6° si ma mémoire est bonne. Il n'a jamais été mon professeur mais en revanche, il m'a honoré de son amitié. J'ai eu plaisir à le rencontrer pendant les dix dernières années de sa vie et, si vous le désirez, j'en parlerai volontiers avec vous. Cordialement Hervé GAUTIER

2. M.MALLET Le 12/05/2013
Bonjour, en quelle année nous a quitté ce poète magnifique ?

hervegautierLe 17/05/2013
Bonjour, Pierre Autize est mort en 2003. Il était effectivement un poète attachant qui m'a honoré de son amitié pendant les quinze dernières années de sa vie. J'en conserve un souvenir ému; Je lui ai consacré quelques écrits de manière à ce qu'il ne soit pas complètement oublié. J'en parlerai volontiers avec vous si vous le souhaitez. Cordialement H.G.

3. branchet Le 06/10/2017
Bonjour
Je tombe par hasard sur ce site qui évoque Pierre Autize.
Il a été mon professeur de français au lycée Jules Verne, je pense en classe de 4ème (M Duclos).
Il habitait avenue du parc de procès et je le croisais lorsque j'allais prendre le bus au bas de l'avenue.
Il avait l'habitude de dédicacer à tous ses élèves ses petits livrets de poème, et je dois en avoir gardé précieusement 1 ou 2 avec sa signature.
Je le revoie très distinctement, ses cheveux abondants et grisonnants, un peu fous, ses lunettes et son pardessus crème.
J'en garde un bon souvenir.
J'ai eu aussi un professeur d'anglais, M Gautier
4. BOURDET Le 07/04/2020
Bonsoir Monsieur,
le temps étant propice au rangement - et au tri - des livres et papiers, je retrouve plusieurs recueils de poèmes de Pierre Autize - dont vous m'apprenez l"identité - imprimés à Niort ou aux Sables-d'Olonne, dont ceux qu'il a offerts de 1970 à 1985 à un certain Jean Guirec, qui fut président honoraire de la société des Gens de Lettres, avec de belles dédicaces, que j'ai chinés par hasard à un bouquiniste à Paris il y a 15 ans.
Voulez- vous que je vous en adresse la liste détaillée ?
Cordialement,
Ph. BOURDET
8, rue des Guigbneraies 79180 CHAURAY
hervegautierLe 08/04/2020
Bonjour, Quand j'ai publié dans ma chronique ce texte déjà ancien consacré à Pierre Autize, je ne pensais avoir tant de marques d'intérêt et de témoignages sympathiques à son propos. Je vous remercie de vous être manifester. Pierre m'a honoré de son amitié jusqu'à sa mort et je garde précieusement les recueils qu'il m'a offerts et dédicacés (à la plume et à l'encre violette qu'il affectionnait). Chacune de ses publications était un événement dans ce petit monde de la poésie qui nous réunissait et a fait l'objet d'une présentation dans "La Feuille Volante" qui n'était pas, à l'époque, relayée par internet mais n'avait qu'une diffusion très limitée. Je garde de lui le souvenir bien vivant d'un homme sympathique, passionnant, débordant d'amitié, même si je ne partageais pas sa vision poétique du monde ni sa façon d'écrire et je suis heureux que cette modeste chronique contribue à honorer sa mémoire et fasse qu'il ne soit pas oublié. Je pense qu'il serait étonné que ses recueils se retrouvent chez des bouquinistes parisiens lui qui les offrait si généreusement autour de lui. Si vous le souhaitez nous pourrions continuer cette conversation. Bien amicalement Hervé Gautier

5. Pichon Le 01/07/2020
Hourra! c'est ma jeunesse retrouvée! il m'a donné le goût du Grec qu j'ai étudié en 2ème langue ancienne jusqu'en 1ère!

6. Pichon Le 01/07/2020
Hourra! c'est ma jeunesse retrouvée! il m'a donné le goût du Grec qu j'ai étudié en 2ème langue ancienne jusqu'en 1ère!

hervegautierLe 17/11/2020
Bonjour, Je suis heureux d'honorer la mémoire de Pierre Autize.

7. Illegems Le 20/05/2021
Bonjour
Oui, j'ai eu également M. DUCLOS comme professeur de lettres à Jules Verne à Nantes.
Mais Jules Verne qui accueillait des élèves dès la classe de 6e était un lycée et pas un collège.
Je suis rentré à Jules Verne en 6e en 1961 et c'était un lycée. J'ai eu M. Duclos en classe de 3ème. Plein de souvenirs. Il nous avait indiqué son nom d'auteur.
Salutations littéraires !
Bertrand Illegems
hervegautierLe 20/05/2021
Bonjour, Je vous remercie d'évoquer en ces termes la mémoire de Pierre Autize. En ce qui me concerne, je n'ai pas été son élève et je ne l'ai connu qu'assez tard mais il m'honorait de son amitié et je pense toujours à lui avec plaisir. Quand j'ai décidé, après sa mort, de publier sur internet les articles qui lui avaient été dédiés de son vivant et qu'il avait approuvés, je ne me doutais pas que j'aurais tant de réponses. En effet, nombre de ses anciens élèves, mais aussi de ses lecteurs ont pris contact avec moi pour exprimer leur attachement tant à leur ancien professeur qu'au poète. Cordialement Hervé GAUTIER
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Marjan ne fait pas le bonheur
- Le 24/02/2024
- Dans poésie française
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N°2
Janvier 1980
MARJAN ne fait pas le bonheur.
« L’esprit fait rire aux éclats des millions de lecteurs, l’humour n’a jamais fait sourire que quelques-uns », s’exclame Jacques Steinberg.
Marjan, qu’un récent livre scolaire classe parmi les humoristes noirs nous propose encore son voyage dans l’exotisme de son inspiration. Il promène sur la réalité des choses la sensibilité du poète et les mots de l’humoriste. Par exemple, voici « Le quatuor » :
« N’attendant pas la moindre manne
des salles sans mélomane
le pauvre quatuor à quatuor à cordes
s’exhibe en forêt
devant la foule des dimanches.
Le pauvre quatuor à cordes
Se balance lentement
En haut e quatre branches. »
Il raille, joue sur les mots, fustige et se dérobe :
« Il débuta dans la nature
comme vulgaire tireur d’oiseaux
de bon au mauvais augure.
Ayant de l’ambition
Il prêta attention
Aux hauts personnages.
En les prenant pour cibles
Il devint tireur d’élites… »
Pour enfin voir les choses en face et revenir à une réalité plus ordinaire sans pour autant se départir de cet humour parfois grinçant :
« La doctoresse au profil de reine
va venir examiner nos veines.
Préparons-nous à l’accueillir, et, à son intention ?
Ouvrons en une… »
Écrire, c’est un peu comme il le dit lui-même « ausculter l’humanité, d’accord, mais c’est d’abord s’ausculter soi-même ». N’est ce pas là un extraordinaire aveu ?
Au vrai, l’humour ne se définit pas facilement et Marjan pose et résout cette équation étrange dont l’inconnu est notre sourire… et nos questions !
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Poteaux d'angle - Henri Michaux
- Le 17/08/2023
- Dans poésie française
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N°1768– Août 2023
Poteaux d’angle – Henri Michaux – Gallimard.
Henri Michaux est un poète , je m’attendais donc à lire des poèmes, même si dans le domaine de l’écriture Henri Michaux a été une sorte de marginal de la littérature, non seulement en refusant la forme classique de la poésie, lui préférant une forme visuelle qui trouvera son épanouissement dans la peinture et l’art graphique, privilégiant les néologismes parfois inattendus, faisant prévaloir la liberté de création, refusant pourtant le mouvement surréaliste. Ses expérimentations se poursuivront avec l’usage de l’éther et plus tard de la mescaline, substances hallucinogènes supposées favoriser la création. Il se veut en dehors des courants littéraires et refuse la médiatisation de son œuvre et même de lui-même bien qu’il compte beaucoup d’ amis dans. les cercles artistiques.
J’ai lu ce recueil comme une somme d’aphorismes sur l’existence, des conseils donnés à son lecteur, une invitation à la méditation. Je vois ces « poteaux d’angles » comme de piliers solides et stables posés aux quatre coins d’une vie, le résultat de son expérience personnelle, autant de jalons au service des autres individus (fréquent usage de la deuxième personne).
Je m’attendais donc à plus de poésie, plus de musique et d’images, moins de phrases sentencieuses. Bref, je suis un peu déçu malgré l’importance littéraire incontestable d’Henri Michaux.
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Capitale de la douleur - L'amour la poésie - Paul Eluard
- Le 12/07/2023
- Dans poésie française
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N°1760– Juillet 2023
Capitale de la douleur – L’amour la poésie – Paul Eluard – Gallimard.
Que les femmes soient la plus belle création de Dieu, s’il existe, est une évidence. Leur meilleur chantre est sans conteste Paul Eluard (1895-1952) qui a su exprimer toutes les nuances de l’amour qu’elles inspirent.
Avec ces recueils qui datent respectivement de 1926 et 1929, l’auteur est dans sa période surréaliste où se conjuguent le rêve et la réalité. Il a été en effet influencé par le dadaïsme qui a dénoncé l’absurdité du monde et sa volonté de le révolutionner en le détruisant notamment à travers le langage . Il a fait ensuite partie du « Manifeste du surréalisme » d’André Breton qui fait appel notamment dans l’expression écrite à l’inconscient, à « l‘absence de tout contrôle exercé par la raison en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale ». Cette philosophie marquera le début du XX° siècle notamment dans la peinture de Miro de Tanguy et de Dali et se manifestera en littérature par l’écriture automatique. Ces deux recueils, tout en s’inscrivant dans ce mouvement de l’évolution du langage, n’en évoquent pas moins l’amour avec ses deux versants traditionnels que sont la douceur et la douleur.
Paul Eluard a dû interrompre ses études et être hospitalisé à l’age de 16 ans dans un sanatorium suisse où il a rencontré Diane Diakonova, une jeune et brillante jeune-fille russe dont il tombe éperdument amoureux, qu’il surnomme Gala et qu’il épouse en 1917. elle sera sa muse. Plus tard ils rencontrent le peintre Max Ernst pour qui elle pose et devient son amante tout en restant mariée à Eluard. Il finit même par s’installer chez le couple et en 1928. Eluard fait un autre séjour en sanatorium en compagnie de Gala qui le quitte pour Salvador Dali qui en fera son unique modèle. Eluard fait ensuite la connaissance de Maria Benz qu’il surnomme Nusch et qu’il épouse en 1934.
« Capitale de la douleur » dont le titre original était « L’art d’être malheureux » est avant tout une exaltation du désir mais aussi exprime en quelque sorte la douleur du poète en lettres capitales. « L’amour la poésie » est également consacré à l’amour et est dédié à Gala !
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La vie est passée - Georges-Léon Godeau
- Le 30/06/2023
- Dans poésie française
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N°1756– Juillet 2023
La vie est passée - Léon Georges Godeau - Le dè bleu
Ce recueil qui date de 2002, c’est à dire qu’il est posthume, a fait l’objet pour sa réalisation de nombreuses recherches puisque les poèmes qui le composent ont été publiés dans différentes revues ou anthologies. Les thèmes sont traditionnels, ce sont les voyages effectués tout au long de sa vie et qui lui permirent de poser un regard sur la nature humaine, la famille, les amis mais surtout le Marais Poitevin qu’il chérissait pour y pêcher et s’y promener et les gens qu’il rencontrait, ces deux derniers sujets étant le principal ferment de son œuvre.
Sur le plan de la forme, l’auteur refuse la rime, ce sont des poèmes en prose mais qui ne prennent leur véritable épaisseur que dits de vive voix. En cela il suit l’idée qu’il défendait déjà à la sortie de ce qui est à ma connaissance son premier ouvrage, « Javeniles », qu’il publia en 1953 à l’âge de trente-deux ans et qui annonça l’édition d’une vingtaine de recueils. Il était édité par « La tribune des poètes », est actuellement introuvable et a fait l’objet d’une réédition numérique par FeniXX. Dans ce recueil initial il annonçait en effet son refus de la règle et de la prosodie, même si certains des textes en montraient encore la marque, une manière de tourner la page en quelque sorte.
Son écriture est simple, fluide, abordable par les gens ordinaires dont il parle et qui constituent, dans leur quotidien même, la véritable « matière-émotion » de son œuvre. Son univers familier c’est en effet la condition humaine universelle, celle du travail, les joies et les peines de la vie, des amours simples, des hasards, de l’instant fugitif comme de la permanence, de la mort...
La poésie de Godeau passe par l’œil, par sa vision des choses et des êtes vivants, par l’idée qu’il s’en fait, l’image qu’il veut nous faire partager, un peu comme ses dessins et tableaux.
Godeau est un poète injustement oublié, publié de son vivant majoritairement par de petites maisons d’édition ainsi que le note Louis Dubost (Le dés bleu) qui fut un de ses éditeurs. La France, pays de la culture et des Lumières boude un peu la poésie mais ce n’est pas le cas du Japon et de la Russie.
Godeau mérite assurément plus que cette indifférence.
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Votre vie m'intéresse - Georges-Léon Godeau
- Le 24/06/2023
- Dans poésie française
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N°15 – Août 1986.
VOTRE VIE M'INTERESSE – Georges-Léon GODEAU – Le Dé Bleu.
L'univers d'un poète est tout entier contenu dans ses mots et il rend compte de sa vision des choses d'une manière qui lui est propre, qui est unique. Léon-Georges Godeau possède cette qualité rare d'émouvoir en quelques phrases et de dire les choses et les gens aussi simplement qu'ils sont. Il fait sûrement sienne cette pensée de Victor Ségalen « Voir le monde et l’ayant vu dire sa vision ».
Son écriture est de plain-pied avec les gens de toute condition, dans leur quotidien, leurs joies, leurs peines, leur travail. Il en est le témoin privilégié, s’identifie à eux parce qu'il a su promener son regard attentif sur le monde qui l'entoure et montrer à son lecteur ce qu'il a lui-même perçu sans pour autant y prêter attention. N'avoue-t-il pas lui-même « Mon peuple, je suis bien avec » ? (« une gamine », « les petits voyous »).
Poète, Il n'en n'a pas moins été un homme de labeur, en contact constant avec d'autres hommes différents de lui mais qui lui ressemblent simplement parce qu'ils portent en eux la marque de la condition humaine. Ces paysans, ces ouvriers, ces bureaucrates, il les a côtoyés chaque jour de sa vie , mais ils sont aussi ses voisins, ses familiers (« Le nain », « Le rôdeur », « Le boueur », « Louise », « La meilleure secrétaire »).
Tel un artisan méticuleux, il procède par petites touches pleines de vie, pleine de cette vérité qu’on voudrait cacher mais que sa sensibilité sait déceler. Il sait aussi décrire avec minutie les frayeurs intimes et puériles qui sont les siennes et par conséquent les nôtres (« Le causse »). Quand il parle de jeunes-filles ou des femmes, le style fait une grande place au non-dit, comme une délicatesse qu'il nous invite à saisir (« La fille du mareyeur », « Les femmes »). Qu'on ne s'y trompe pas, l'économie engendre l’harmonie et les mots sonnent agréablement à l'oreille car l'écriture est stricte, dépouillée, claire, pleine de senteurs et d'images. Cette « matière-émotion » comme aurait dit Char, je la retrouve dans ses dessins à la plume plus que dans sa peinture et cette exigence, je le rencontre en lui-même quand il déclare que malgré les nombreux recueils publiés, dont un chez Gallimard, et malgré une notoriété qui s'étend jusqu'au Japon et en URSS où il est traduit , seuls quelques dizaines de textes trouvent grâce à se yeux. N'avoue-t-il pas « Rien n'est important sauf quelques vrais textes qui resteront après le grand remue-ménage » ? Ce n'est pas la moindre qualité de cette anthologie que d'offrir au lecteur l’occasion de connaître Godeau à travers 25 années d'écriture.
S'il n'a jamais été donné une définition de la poésie, celle qu'il fait sienne résume bien les choses « Les poèmes s'inventent au bord du monde, un pied sur la terre l'autre das le vide ». Ce que je retiens de ce livre c'est que son auteur a vu le monde, l'a mis dans ses yeux pour le remettre dans les nôtres. Il l'a fait simplement en nous invitant à nous arrêter. Tant pis pour ceux qui sont pressés !
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On verra bien - Georges-Léon Godeau
- Le 24/06/2023
- Dans poésie française
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N° 1755 -Juin 2023
On verra bien - Léon Georges Godeau - Le dès bleu
Avec ce titre assez peu poétique Léon Georges Godeau (1921-1999) nous donne à voir mais aussi à entendre des tranches de vies puisque la poésie en général et la sienne en particulier ne s’apprécie pleinement que dite de vive voix.
Un des grands intérêts de son écriture est la simplicité au sens où il transmets à son lecteur, avec une grande économie de mots, une sorte de flash et le laisse libre de graver dans sa mémoire cette impression fugace ou de l’oublier. On y lit le quotidien dans son immédiateté, presque rustique et surtout sans fard, c’est une vision discrète et fugitive du monde qui l’entoure, à l’image de ses dessins et peintures qui ornent les couverture de ses recueils, avec une prédilection pour les gens simples, amis ou voisins qui le peuplent et nourrissent son œuvre, de préférence aux plus aisés qui lui semblent avoir moins d’intérêt, être moins authentiques. Il nous la transmets telle qu’il la voit, spontanément mais non sans la dimension critique que lui inspire l’espèce humaine dans ce qu’elle a de tragique, de comique ou d’indigne, d’inintéressant. En cela il fait un choix. sans recherche de vocabulaire ni construction prosodique, en prose brute, une manière d’illustrer ce mot de Victor Segalen « Voir le monde et l’ayant vu, dire sa vision».
On peut y voir la tentation de la facilité, on a même parlé de simplisme, mais à mon sens, c’est plutôt la verbalisation de son émotion intime et celle qu’il souhaite faire naître chez son lecteur devenu son complice. C’est l’envie d’écrire qui prévaut, de faire danser les mots, de fixer une impression ou une idée, de la confier au fragile support du papier, d’y laisser une trace pour lui d’abord et surtout pour un improbable lecteur. Il écrit aussi pour être lu par tous ceux qui voudront bien lui prêter un peu d’attention mais pas pour une élite intellectuelle. On peut y lire la solitude qui est inhérente à la condition humaine mais qui fait tellement partie de la vie mais aussi la sollicitude du regard qu’il porte sur ses semblables, l’attention et l’intérêt qu’il leur témoigne.
L’homme était simple et menait une vie retirée loin des mondanités. Il se aimait se promener à pied, pêcher à la ligne dans ce Marais Poitevin qu’il appréciait pour sa douceur, son silence et son mystère, loin de la foule des gens pressés, mais cela n’excluait ni les voyages ni les amitiés solides, celle du linguiste Georges Mounin et du poète René Char. Des poèmes attestent d’une rencontre, d’un moment ... Il recevait toujours ses invités avec cordialité malgré une surdité bien réelle mais qui ne l’handicapait pas outre mesure.
Ce que je retiens après chacun de ces courts textes, c’est la mélodie des mots, pas une symphonie de couleurs et de sons mais au contraire des images tissées à petites touches pointillistes ;
Godeau reste un poète injustement oublié.
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Bestiaire - Paul Leautaud
- Le 02/06/2023
- Dans poésie française
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N°1751 – Juin 2023
Bestiaire – Paul Léautaud – Grasset.
Dans sa chanson « Don Juan » Georges Brassens conjugue les accords de sa guitare avec ces deux vers « Gloire au flic qui barrait le passage aux autos pour laisser traverser les chats de Léautaud » C’est sans doute ce qui m’a fait ouvrir ce livre, autant que mon attachement à la gent féline. C’est un ouvrage composé à partir des éléments de son fameux « Journal » et consacrés aux animaux qu’il chérissait mais qu’il avait lui-même supprimés . Ces textes, publiés dans leur intégralité sont présentés chronologiquement, de 1908 à 1926 et évoquent les lieux où l’auteur à résidé en même temps que l’histoire fugace de ses bêtes dont il préférait la compagnie à celle des hommes. Ce sont souvent des animaux errants, abandonnés ou perdus, chats ou chiens, recueillis par lui pour leur éviter la fourrière ou simplement nés chez lui ou nourris et placés chez des Parisiens des faubourgs populaires. Il est même devenu un référant en matière de placement et son jardin s’est petit à petit transformé en cimetière animal (300 chats et une centaine de chiens selon Marie Dormoy, femme de Lettres, critique d’art, ancienne compagne de Léautaud et sa légataire universelle). Il déplore les sévices que leur infligent certains humains, désapprouve la vivisection et dénonce aussi les mauvais traitement infligés aux chevaux malgré le service essentiel qu’ils rendent, ce qui trahit une facette peu reluisante de l’espèce humaine qu’il a toujours fuit.
La vie de Leautaud (1872-1956) n’a pas été facile, de l’enfance à l’âge adulte et il s’est sans doute libéré de toutes les épreuves subies à la fois par l’écriture et par la fréquentation de la gent animale qui partage notre vie mais que bien souvent nous ignorons, une manière comme une autre de nourrir sa misanthropie d’écrivain maudit et de marginal. Cette posture n’a pas été qu’une façade, bien au contraire, il était généreux et authentique puisqu’il sacrifiait bien souvent sa propre nourriture, ne comptant ni son temps ni son argent au profit de ses protégés, regardés par lui comme meilleurs que les hommes. En 1907 il négligea même de terminer un roman destiné au jury Goncourt... pour s’occuper d’une chatte. Il ressentait du chagrin et même de la culpabilité quand la mort s’emparait de l’un d’eux.
Cet autodidacte a laissé de lui une image un peu ridicule, mal vêtu, vivant pauvrement, coléreux, angoissé, aux amours chaotiques, difficiles et blessées, célèbre pour sa mordacité critique, sa recherche de l’absolu, son indépendance d’esprit, sa soif de liberté qui ont fait de lui un être irrémédiablement seul. Il a peu publié (son Journal littéraire n’a été publié que dans les dernières années de sa vie puis après sa mort), n’a été connu que tardivement vers 1950, grâce à la radio, et préférait écrire ce qu’il voulait, et pour cette liberté accepta, au « Mercure de France », un emploi mal payé de chroniqueur. Son « Journal littéraire » qu’il rédigea en secret ne fut vraiment connu qu’après sa mort.
Le style qui le caractérise est fluide, dépouillé, sans fioriture, facile à lire, une sorte de mélange d’écriture et d’oralité mais le texte, né de sa volonté de sauver le maximum d’animaux, est quelque peu répétitif.
Ce bestiaire témoigne de son attachement de toute sa vie aux animaux, de son combat contre leurs souffrances, avec le regret de se voir vieillir et mourir et ainsi de devoir lâcher prise « Il n’est tout de même pas gai de penser qu’on mourra un jour , sans avoir rien pu changer à toutes la souffrance qu’on aura vu autour de soi ».
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Les Feuillets poétiques et Littéraires
- Le 17/03/2023
- Dans poésie française
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N°1727 – Mars 2023
Les Feuillets poétiques et Littéraires – Marjan.
Je reprends ici une études qui date de nombreuses années à propos des Feuillets poétiques et Littéraires fondés par Marjan (1918-1998).
...Puis rapidement les choses se précisèrent. Son métier de typographe à l'imprimerie l'amena rapidement à fonder sa propre revue. Ce furent Les Feuillets Poétiques et Littéraires (FPL) qui virent le jour en juillet 1935. Marcel Auger avait 17 ans. Pendant 50 ans, cette revue qui en fait était plutôt une collection rayonna sur le monde poétique et littéraire français et publia des centaines de poètes. Il en était à la fois l'animateur, l'homme de peine (puisqu'il les composait lui-même à l'imprimerie surtout au début) et surtout le commanditaire. Marjan a toujours répugné à demander de l'argent (Marjan ne rimait pas avec argent). Chacun donnait ce qu'il voulait selon son bon cœur ou son appréciation ce qui lui a fait dire non sans humour "qu'il avait laissé des plumes pour celles des autres". Qu'importe, il vivait cela comme une sorte de passion personnelle avec l'écriture. Je me souviens qu'il me disait ne pas vouloir tenir de comptabilité... par peur de ne plus pouvoir dormir la nuit!
Les FPL étaient originaux à plus d'un titre. Il ne publiait que des poèmes mais cela se faisait sans exclusion ni censure. Tout au plus fallait-il qu'ils présentent un minimum de qualité littéraire. La périodicité n'était pas régulière mais surtout se mêlaient dans chaque numéro des textes d'auteurs connus et d'autres méconnus et souvent même des poètes locaux ou régionaux. Marjan tenait beaucoup à ce voisinage qui était à ses yeux une des raisons d'être de sa publication. Citer toutes les grandes signatures qui ont honoré les FPL n'est pas possible mais me reviennent en mémoire les noms d'Hervé Bazin, Eugène Guillevic, Pierre Mac Orlan, Jean Cocteau, Maurice Carême, Paul Fort... Ces grands noms qui souvent étaient des amis personnels lui offraient un poème parfois inédit ce qui ajoutait à l'importance des FPL. L'invité d'honneur avait sa photographie au sommaire de chaque numéro et le classement des participants se faisait par ordre alphabétique. Cette collection publiait également des recueils individuels consacrés à un seul poète.
Il y eut bien entendu une interruption pendant la guerre avec destruction de certaines archives et des premières séries mais jusqu'au n°142 qui marqua la fin de cette collection en 1986 il resta fidèle à la présentation sous forme de travail d'imprimerie de ces feuillets.
Je dois noter que si la parution était irrégulière, la sortie de chaque numéro n'en était pas moins saluée comme un événement et circulait dans le monde entier. Je me souviens d'avoir lu des lettres de félicitations (et pas seulement de ses amis) pour la qualité des textes publiés.
J'ai déjà dit son aversion pour ce qui touchait à l'argent. Il a toujours déclaré que la poésie ne se monnayait pas, qu'elle devait se partager, se donner ce qui à ses yeux la rendait d'autant plus appréciable. Je me souviens que lorsqu'il toucha de rares droits d'auteur, il en fut presque étonné.
Les FPL ne fonctionnaient pas par abonnement, ne bénéficiaient d'aucune subvention ni d'aucune réduction postale. Il est clair qu'une revue qui ne vit que grâce aux cotisations de ses abonnés est tenue de publier ces derniers quand ils proposent un texte. Pour l'animateur qui est souvent aussi le trésorier, refuser c'est se condamner à se priver de la participation financière de l'adhérent éconduit. Accepter c'est assurer la survie de sa revue même s'il doit pour cela sacrifier la qualité de sa publication et parfois perdre un peu de son âme. Pour Marjan, le prix à payer était lourd mais chacun participait. Il a quand même fini par abandonner! Il n'empêche, grâce à eux et d'ailleurs à tout ce qu'il a pu écrire par la suite il a noué correspondance et amitié avec de nombreuses personnes et singulièrement avec des grandes signatures de la littérature de son temps.
Dans le même temps, notre homme, débordant d'activité avait également fondé La Revue des Jeunes dont il était l'unique journaliste mais aussi en supplément des FPL les Feuillets Tribunes et la Circulaire bibliographique. Il convient également de noter qu'il participait activement à l'Académie du Marais, au Comité de la Tribune des Jeunes, à l'Affiche de Poésie, Actuelles Poétiques, Actuelles du Terroir, Poètes du Bas-Poitou, Main dans la Main, Prise de sang, Carnets Poétiques, qui étaient des réseaux d'édition.
Il n'était pas peu fier d'être le secrétaire perpétuel de l'Académie des XIII qu'il fonda en 1954 avec son cousin Gil Roc et cette mention figurait jusque sur sa carte de visite personnelle. Cette docte assemblée, dissoute en 1986 décernait chaque année son prix à l'auteur d'un ouvrage spirituel ou pour l'ensemble de son oeuvre. A ce propos je me souviens qu'en tant que secrétaire perpétuel il dut écarter (avec malice) un ouvrage présenté... par un ecclésiastique. Celui-ci avait mal interprété le sens du mot spirituel! La devise de cette académie était 'humour et poésie". Le prix consistait en une douzaine de bouteilles de Bordeaux d'un grand cru ce qui avait fait dire à Roland Bacri, journaliste au "Canard Enchaîné" et également membre de cette académie qu'il s'agissait « d'un prix de boissons ». Ils étaient 13 mais avaient de l'esprit comme 40!
Ils étaient effectivement 13 dans cette académie dont l'acte de naissance officiel paraît au Journal Officiel du 24 août 1954 n°3393. Outre Marjan et Gil Roc y figuraient également Marie-Louise Perot, Max d'Arthez, Pierre Autize, Pons-Desalberes, Bon Harvest, Lucienne Jouan, Paul Baudenon, Tristan Maya, Jules Mougin, Jean l'Anselme, Roland Bacri, Gérard de Lacaze-Duthiers, Paul Reboux, Louis Chazai et Jean Valrey.
On retrouvait aussi Marjan au sein du Jury du Grand Prix de l'Humour Noir où il fut accueilli pendant
15 ans par Tristan Maya.
Quand il décida de mettre un terme au FPL, il dut ressentir comme un vide car l'année précédente (1985), il entama la publication de deux collections, Le Bouc des Deux-Sèvres et Poètes du Pays Niortais et des Environs. Il ne devait pas au départ penser au succès qui vint cependant rapidement puisque les premiers numéros du Bouc n'étaient même pas numérotés. Le premier était ouvert à tous et le second se consacrait plus volontiers aux auteurs régionaux. On retrouve ici l'esprit qui animait les FPL. Il s'agissait non plus d'un recueil de plusieurs pages mais d'une feuille 21/29,7 dactylographiée ou composée par collage recto-verso, photocopiée et surtout gratuite qui circulait dans la correspondance privée de Marjan. Ils étaient collectifs et accueillaient plusieurs poètes ou bien "spéciaux" et ne donnait l'hospitalité qu'à un seul auteur. Ils étaient, suivant son expression "Hors commerce-hors de prix". Là non plus pas d'exclusion. Il publia plus largement qu'auparavant d'autant plus que le coût était moindre que pour les FPL et les autres publications. On y retrouva la mélancolie, l'humour, la dérision, le sérieux aussi et la poésie la plus classique voisinait avec la plus libérée. Le nombre de poètes publiés étaient ici beaucoup plus important qu'auparavant.
Si les FPL recueillirent beaucoup d'éloges, le Bouc des Deux-Sèvres et dans une moindre mesure Poètes du Pays Niortais révélèrent très tôt nombre de détracteurs. Il faut bien admettre que la présentation sous forme de photocopie n'incitait guère à la lecture. Marjan laissait aux auteurs le soin de réaliser leur propre maquette ce qui n'était pas toujours une réussite. Lui se contentait de diffuser ces numéros sans souvent intervenir ni dans le choix ni dans la présentation des textes. On lui a reproché aussi, et je crois qu'il l'avait admis parfois de publier pour publier ou augmenter la collection en laissant un nécessaire choix de côté. Tout cela tranchait beaucoup sur la qualité des FPL dont le Bouc et Poètes du Pays Niortais étaient les héritiers naturels. A cette époque j'ai eu le sentiment qu'il recherchait une sorte de performance, gratuite par ailleurs ou plus exactement génératrice de frais pour lui puisqu'il supportait souvent les coûts postaux. Son slogan était que ces publications étaient "Hors commerce-hors de prix". Parfois ses correspondants lui faisaient parvenir des timbres, mais c'était rare. A cette époque il publiait parfois plus d'un numéro par semaine déclarant à qui voulait l'entendre "qu'il était pris dans un engrenage" signifiant par-là qu'il était victime de son succès.
A sa mort le Bouc totalisait 424 numéros et Poètes du Pays Niortais 103 .
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Ecritures carnassières - Ervé
- Le 28/11/2022
- Dans poésie française
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Écritures carnassières – Ervé – Éditions Maurice Nadeau.
C'était plutôt mal parti pour lui qui fut un enfant dont la mère alcoolique se débarrassa comme d'une chose encombrante, puis ce fut un parcours cahoteux de familles d'accueil en foyers avec pour seul refuge la solitude et les larmes face à l'indifférence, aux sanctions des adultes et au temps qui s'étire dans l'ennui. Il n'en faut pas plus pour aimer la marginalité ponctuée parfois d'une amitié fugace, de petits bonheurs, d'échecs, d'abus de toutes sortes, de détestation de soi, d'autodestruction par l’alcool le tabac, la drogue, l’idée du suicide... De "cas social" il devient tout naturellement asocial, peut-être plus mature que les autres enfants, ce genre de circonstances donnant très tôt une autre vision des choses et des gens que celle traditionnellement idyllique de l’enfance. Par réaction, il se fait des illusions d'avenir, se rêve autrement, il lit et même écrit tout ce que sa vie cabossée lui inflige. Il doit se rappeler aussi tous les propos suffisants des bien-pensants, ceux qui proclament à l’envi « qu’il suffit de vouloir pour pouvoir » parce qu’ils ont eu la chance qu’il n’a pas eue. Puis il se dit que les passades éphémères qui ont égrené sa vie n’ont qu’un temps, que le bonheur existe et qu'il n'y a aucune raison qu'il ne soit pas pour lui aussi. Il y eu une rencontre et avec elle tous les fantasmes qu'on se tisse soi-même pour compenser tout ces manques, et pour tenter de faire changer les choses. Ce fut un prénom, Claire, la naissance de ses deux filles, ses deux poumons comme il dit, c’est pour elles qu’il écrit et cela me paraît parfaitement légitime. Nous savons que l’enfance conditionne la vie future et lui qui n’a pas eu d’amour pendant cette période se révèle incapable d’aimer, quitte cette famille qu’il avait créée et voulue pour tenter d’exorciser ce qui ressemble de plus en plus à un destin funeste. Ainsi pour ses filles, il devient « un père absent » qui ne leur donnera pas l’amour auquel elles ont droit. On ne peut donner ce qu’on n’a pas. Comme tous les malheureux qui font ce qu’ils peuvent pour s’en sortir, il n’échappe donc pas à cette règle non-écrite qui fait qu’on reproduit malgré soi l’exemple qu’on voulait précisément éviter. Elles aussi manqueront de son affection. Son univers devient donc la rue, l’errance, la manche et les petits bulots pour survivre... Il n’est pas clochard, même s’il le dit souvent, puisqu’il se déplace sur le cadastre national et même au-delà des frontières, qu’il voyage et on songe à Jack Kérouac et peut-être aussi à la génération perdue qu’il incarna, on pense surtout à une fuite qui ne dit pas son nom pour échapper à ses semblables marginaux, aux regard des autres, à sa région sinistre et sinistrée et peut-être aussi à lui-même, à ses erreurs, à son mal-être, avec sa solitude pour seule compagne...
De courts chapitres d'une écriture « carnassière » c’est à dire féroce, abrupte, saccadée, comme la marque d’une révolte contre l’adversité. Elle n’est pas vraiment académique, se moque de la chronologie , mais elle a du caractère, est dénuée d'artifices et les moments de poésie et de paroles de chansons cachent mal les fêlures et le désespoir de cet écorché-vif. Dans son cas, l’écriture est un témoignage, celui d’un être qui choisit ainsi de réagir contre sa condition et ce faisant, en mettant des mots sur ses maux, il les adoucit au moins temporairement, même si j’ai toujours douté de l’effet cathartique de l’écriture. Il s’en sert pour exorciser ce destin néfaste et je ne suis pas sûr, malgré les apparences qui, nous le savons, sont trompeuses, que cela soit effectivement efficace simplement parce que les séquelles malsaines de cette enfance ont la vie dure.
Le hasard fait parfois bien les choses qui fait se rencontrer des êtres qui n'auraient sans cela eu aucune chance de le faire. Tel a été le cas quand l'écrivain Guy Birenbaum a croisé Ervé qui à l'époque était SDF et s’intéressa à lui. Il y aurait donc une justice (immanente?) qui rectifierait parfois les épreuves que la vie ne manque pas de nous envoyer, et cette malchance qui s'accroche à vous et ne vous lâche pas. Cette expérience semble donc avoir un épilogue heureux et ouvrir à Ervé des perspectives d’avenir. Tant mieux pour lui, il a eu de la chance dans son malheur, est sorti de sa condition en devenant écrivain, son premier livre est publié, c’est à dire qu’il a réalisé son rêve. Pourtant, à un moment où il est difficile de trouver un vrai éditeur sans avoir un bon parrainage, ou sans payer parfois cher sa prestation sans pour autant que la promotion du livre soit correctement faite, l’aventure que vit Ervé est plutôt rassurante et peut-être encourageante pour la foule de ceux, et ils sont nombreux, qui se voient contraints de remiser leur manuscrit dans la poussière d’un tiroir... et d’abandonner leur projet. Pour une fois qu’un éditeur, qui est un découvreur de talents, fait effectivement son métier, il serait vain de s’en plaindre.
Le livre refermé, cette histoire que j’ai lue avec attention et intérêt me laisse quelque peu perplexe. Je ne suis qu’un simple lecteur qui n’ait, par chance, jamais dû vivre sans toit mais, si je comprends la volonté de l’auteur de fonder une famille pour tenter d’oublier son enfance désastreuse, je reste dubitatif devant sa décision de revenir dans la rue et dans la marginalité avec son lot de mépris et de violences en oubliant ses responsabilités de père, ce qui aura sûrement les mêmes conséquences sur la vie de ses filles que l’irresponsabilité de sa mère a eue sur la sienne. Il a certainement tenté d’inverser le cours des choses mais elles se sont imposées à lui, malgré lui. D’une certaine manière et même s’il dit se détester, il fait valoir une certaine forme de liberté face à sa double paternité non assumée, laissant à sa compagne le soin de s’occuper de sa progéniture. Confesser son amour pour ses filles et sa femme est, dans ses conditions, sûrement insuffisant pour elles. D’autre part, il raconte son histoire qui est celle de beaucoup de gens jetés dans la rue à la suite d’accidents de la vie et ils seront sans doute nombreux à s’y retrouver.
J’ai bien conscience que je suis assez mal placé pour juger cet ouvrage et surtout le message qu’il contient, même si, toutes choses égales par ailleurs, mon empathie personnelle me fait partager ce mal-être.
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D'un monde à l'autre - Georges-Léon Godeau
- Le 25/01/2022
- Dans poésie française
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N°1624 - Janvier 2022
D'un monde à l'autre – Georges-Leon Godeau – Édition Ipomée.
Depuis que je lis Georges Godeau (1921-1999) je suis étonné par l'acuité du regard qu'il porte sur le monde qui l'entoure. On a eu raison de dire de lui que son "œil écrit" et d'ajouter comme l'a précisé Georges Mounin "qu'il écrit pour tous, il peut être lu par tous". Il n'écrit en effet pas pour une élite mais s'adresse à tous ceux qui veulent bien consacrer un peu de leur temps à lire ce qu'il écrit. Chez lui pas d'ésotérisme, pas d'images ou d'idées énigmatiques qui se rattachent à une chapelle où vous plonge dans un univers abscons. Chez lui tout est transparence, quotidien, presque ordinaire si on considère que l'écriture poétique peut être ordinaire, mais ce sont ses mots qui sont empruntés au quotidien dans tout ce qu'il a de plus banal.
Son matériau, ce sont des mots simples, simplement, sobrement exprimés, économisés même, en dehors de toute prosodie classique. Ils expriment une sorte de vision furtive qui s'offre à lui et dont il choisit d’en conserver la mémoire. Dans cette recherche du souvenir, il veut graver l'émotion de l'instant, la couleur et les formes de cette image furtive, un peu comme l'a dit Victor Ségalen "Voir le monde et l'ayant vu, dire sa vision". C'est souvent le petit détail qui échappe au commun des mortels, qu'il ne peut ou ne veut pas voir (Georges Mounin parle à son sujet de celui qui voit « le non-vu », le « non-dit ») , un moment de la vie d’un quidam, la beauté d'une femme qui illumine son entourage, la transparence d'un paysage qui attirent son regard et l'invitent à jeter sur la feuille blanche l'émotion d'un instant, comme une fulgurance qui fige le temps. J'ai parfois le sentiment que derrière les gens qu'il voit et dont il nous fait partager une infime parcelle de leur vie, son regard perce d'enveloppe charnelle et, l'air de rien, lit en eux comme dans un livre, se faisant l'écho d'un sentiment supposé de leur part ou ressenti par lui de sorte qu’il en devient un peu, pour une miette de temps, l’interprète, le complice. Mais il n'est pas uniquement le spectateur passif du monde qui l'entoure, il en parle parce qu'il en fait également partie, ne se distingue en rien des autres hommes qui marchent dans les rues, la seule différence étant qu’il fait provision d’images, de fragrances et de sons qu’il tracera plus tard sur la feuille blanche, quand le temps sera venu et qu’il aura fait le vide sur tout cela. Comme il le dit lui-même dans un autre recueil « Les poèmes s’inventent au bord du monde, un pied sur la terre, l’autre dans le vide »
Ce recueil s'ouvre sur un aspect de sa démarche créatrice qu'est le voyage. Il fut en effet un grand voyageur attentif aux choses, parfois les plus inattendues, réceptif autant que possible à cet appel de l'inconnu du "coin toujours remis qu'il faut bien voir avant de mourir". Ainsi se multiplient les visions confidentielle d'une capitale connue avec ses foules et ses bruits ou du silence et de la solitude d'un modeste hameau oublié sur le cadastre du monde.
Il est aussi le poète de la nature, de ce Marais Poitevin qu’il aimait tant arpenter, cette Sèvre niortaise où il aimait tant aller pêcher . Ses recueils de poèmes, rares, ne se trouvent maintenant qu’en bibliothèque et sont bien peu souvent consultés plus de vingt années après sa mort. Poète injustement oublié, il mérite mieux qu’un discret hommage.
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O Verlaine - Philippe Thirault – Olivier Deloye – Steinkis
- Le 25/05/2021
- Dans poésie française
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N° 1548– mai 2021.
O Verlaine – Philippe Thirault – Olivier Deloye – Steinkis
En 1895 Henri-Albert Cornuty, jeune employé aux abattoirs de La Villette et grand amateur de la poésie de Verlaine, recherche le poète. Il s’attend sans doute à rencontrer un écrivain installé, publié, reconnu, vivant bourgeoisement en famille et peut-être inaccessible mais ce qu’il découvre le bouleverse. C’est une loque humaine qui se révèle à ses yeux, un homme déchu, alcoolique, syphilitique, un être violent, un parasite qui échange ses vers contre des verres d’absinthe et des passes dans un bordel sordide, fréquentant des compagnons de galère, les membres d’une société interlope dignes de la Cour des miracles, errant d’hôpitaux où il est soigné en estaminets où il hypothèque sa vie chaque jour un peu plus avec cette « fée verte » dans laquelle il puise son inspiration et sa déchéance, oscillant sans cesse entre l’abject et le sublime. C’est « un poète maudit », lâché par les gloires de la culture officielle mais adulé par les étudiants du Quartier Latin qui vit les derniers mois d’une existence qui aurait pu être belle mais qui, par sa faute, à tourné au cauchemar. Henri-Albert a du mal à admettre que des poèmes si beaux et si musicaux puissent sortir d’une carcasse aussi repoussante. Il le suivra jusqu’au bout.
Verlaine est aussi un paradoxe en lui-même. Lui, l’ancien amant de Rimbaud, l’ancien taulard, est protégé par le préfet de police et le directeur de l’hôpital où il est soigné parce que ces deux personnalités sont sensibles à ses vers, un comble pour un marginal qui se moque de la morale de son temps, des bonnes mœurs et de la justice.
Il noie dans l’alcool ses derniers mois de vie sans savoir que son talent passera à la postérité et que des générations de gens apprendront ses poèmes, qu’on s’inspirera de sa vie et de son œuvre en le mettant en scène dans des romans comme l’a fait avec talent Jean Teulé (que j’ai eu envie de découvrir) qui lui-même inspira la plume de Philippe Thirault et le coup de crayon de d’Olivier Deloye (« Le poète n’est pas celui qui est inspiré mais celui qui inspire » a dit Jean Cocteau.)
Chaque siècle a produit des génies et, dans le domaine de la poésie, Verlaine fut l’un d’eux qui continue à nous enchanter et à nous interroger.
Je remercie vivement des éditions Steinkis et Babelio de m’avoir permis de découvrir cet ouvrage et de m’avoir invité à évoquer la mémoire de Paul Verlaine.
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La parole en archipel - René Char
- Le 18/02/2021
- Dans poésie française
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N° 1529- Février 2021
La Parole en archipel – René Char – Gallimard.
Ce recueil est une approche de l’œuvre du poète René Char (1907-1988). Il est divisé en « Lettera amorosa », « La paroi et la prairie », « Poèmes des des années», « L’amie qui ne restait pas », « La bibliothèque est en feu et autres poèmes », « Au-dessus du vent », « Quitter ».
Il s’agit essentiellement de poèmes en prose, parfois présentés en strophes, mais rarement rimés, qui libérés de toute contrainte prosodique expriment sans entrave l’émotivité de l’instant ou des mots puisés dans une mémoire qui devient créatrice. C’est le souvenir d’une femme dont il est amoureux, d’une image de jeunesse qui revient, une vision fugitive ou bien ancrée en lui de la nature qui l’entoure, la présence prégnante de la Sorgue qui irrigue tout son être de sa présence définitive. Sa poétique est faite de sons, de la musique des paroles devenues enchanteresses par les images qu’elles suscitent et les réflexions personnelles qu’elles portent en elles, même si le sens d’icelles peuvent momentanément nous échapper. Le poète suit son idée, poursuit son rêve, tire pour lui-même le fil de son inspiration intime jusque dans la veille, ce qui fait de lui un guetteur, un scribe qui, avec ses formules nous fait partager son voyage, nous emmène avec lui pour peu que nous le voulions bien, un pied dans le vide de l’inconscient avec ses remords et ses fantômes, un autre bien planté dans la terre du quotidien. Tout cela peut paraître dérisoire, ce ne sont que des signes tracés sur la feuille blanche et son défi, fruits de « l’éclair » de l’instant, tressés face à l’oubli mais ils sont autant de pieds de nez à la mort qui nous attend tous. Ils sont les traces qu’il entend laisser de son passage sur terre, des instants d’émotions qu’ils a ressentis et qu’il nous propose de nous approprier parce que, un jour ou l’autre, au hasard de notre vie, ils seront peut-être aussi les nôtres. C’est l’héritage qu’il nous laisse, vibration insolite, immatérielle et parfois incomprise qu’il sème derrière lui en espérant sans doute qu’un jour prochain une germination se fera dans le secret d’un être différent de lui et qui lui restera à jamais inconnu, mais qu’importe. Les mots du poète tombent dans cette bibliothèque à la disposition de tous pour aider les autres hommes à surmonter une épreuve, y puiser de la force, dessiner une passion, un rêve intemporel ou au contraire bien réel. Libre à eux de les lire, de s’en nourrir ou au contraire de les négliger ou pire de les dénigrer, parce que cela appartient à un autre temps, à un autre univers, parce que le présent met en avant d’autres pouvoirs plus actuels, plus valorisants de réussite, qui nécessitent et exigent une révélation publique mais ne résistent ni à l’oubli ni au néant. Ils sont autant de repères, de jalons qu’il sème derrière lui, loin des hypocrisies et des lâchetés de ce monde que l’homme lui-même détruit alors qu’il s’agit de son propre berceau, de sa survivance, mais aussi de son avenir. Ils ne sont que du vent mais il nous appartient de les charger nous-mêmes du poids que nous entendons leur donner.
Son univers créatif va de moments intemporels puisés au mouvement surréaliste auquel il a un temps adhéré, à une vision plus humaine et quotidienne, glanée sans doute dans ces années de guerre et de Résistance au maquis. Elle prend alors une dimension humaniste mais aussi amoureuse même si la femme évoquée n’est ici qu’une silhouette frêle, presque évanescente mais porteuse de consolations, de rêves et de bonheur. C‘est tout cela René Char et encore bien autre chose aussi mais, au travers de son écriture ce qui s’impose au lecteur-témoin, c’est la liberté et c’est sans doute Albert Camus qui en parle le mieux quand il dit de lui « L'homme et l'artiste, qui marchent du même pas, se sont trempés hier dans la lutte contre le totalitarisme hitlérien, aujourd'hui dans la dénonciation des nihilismes contraires et complices qui déchirent notre monde. […] Poète de la révolte et de la liberté, il n'a jamais accepté la complaisance, ni confondu, selon son expression, la révolte avec l'humeur ».
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Alcools - Guillaume Apollinaire
- Le 20/01/2021
- Dans poésie française
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N° 1525 - Janvier 2021
Alcools – Guillaume Apollinaire – Commentaire par Henri Scepi - La bibliothèque Gallimard.
Dans l’histoire de la poésie française Guillaume Apollinaire a une place à part , non seulement à cause de ses origines étrangères, de sa filiation naturelle et de sa volonté de devenir quelqu’un, mais surtout parce qu’il y a imprimé sa marque audacieuse après le Parnasse et le Symbolisme dont il est cependant l’héritier comme il l’est aussi, solitaire et mal-aimé, d’une certaine forme de romantisme. Son recueil « Alcools » publié en 1913, qui n’est pas sa première publication, s’inscrit dans cette évolution et consacre son talent de poète. Ce qui frappe en premier lieu, c’est cette absence de ponctuation ? supprimée par l’auteur lors de la correction des épreuves, et ce détail est aujourd’hui considéré comme une innovation importante bien qu’elle ait été pratiquée avant lui, notamment par Mallarmé. Sa façon d’écrire, reliée peu ou prou au cubisme par la juxtaposition d’images et de motifs disparates, procède de ce modernisme et se nourrit de son amitié avec Picasso et Braque. Il les défendit en tant que critique d’art et ce courant artistique n’a pas été sans influencer Apollinaire dans son action en faveur de la libération du langage poétique au regard de la métrique classique et des images. De plus ce recueil porte une forte marque autobiographique et intègre des regrets passés et des passion anciennes exhumés de l’oubli. Il évoque des amours passionnées mais surtout malheureuses et avec elles le sentiment d’abandon et de souffrances ; »Le pont Mirabeau », « zone » « Marie » attestent de ce parcours amoureux difficile et de l’effet cathartique de l’écriture autant que son pouvoir d’invite à la création nouvelle. D’une certaine façon le titre « alcools » peut se justifier ainsi avec toute la symbolique attachée à une « eau de vie ». Comme toute œuvre de précurseur, ce recueil a eu ses défenseurs mais aussi ses détracteurs et la critique a été violente. Ce recueil couvre un large pan de la vie d’Apollinaire ; c’est le résultat d’une longue gestation créatrice.
Henri Scepi nous invite à une lecture progressive et méthodique de ce recueil en cinq temps pédagogiques en l’enrichissant de ses commentaires et de ses remarques. Il livre à une analyse rigoureuse de certains textes emblématiques de ce recueil, explique la poétique d’Apollinaire, ce qui fait de ce livre un ouvrage davantage destiné aux lycéens et étudiants en lettres (avec des illustrations littéraires, sujets de dissertations, pistes de réflexion, retours sur l’importance du recueil et son destin littéraire...) ce qui n’empêche pas le simple lecteur de se livrer à une découverte curieuse et passionnante de ce poète ainsi que d’autres. C’est une bonne chose parce que la poésie est actuellement un peu oubliée de la littérature dont cependant elle fait partie intégrante. Quand la chanson ne s’en empare pas pour accrocher des notes aux vers des poètes trop vite oubliés, comme ce fut le cas avec des chanteurs malheureusement disparus, elle est pratiquement occultée de la culture française, ce qui est bien dommage.
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Paul Eluard par Louis Parrot
- Le 06/01/2021
- Dans poésie française
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N° 1522 – Janvier 2021
Paul Eluard – Jean-Louis Parrot et Jean Marcenac- (Poètes d’aujoutd’hui)-Seghers.
C’est à cause de sa santé fragile que le jeune Eugène Grindel (1895-1952), alors âgé de 17 ans, qui ne s’appelait pas encore Paul Eluard, fit la connaissance dans un sanatorium suisse de celle qu’il surnomma Gala et qu’il épousa quelques années plus tard. Elle sera sa muse jusqu’à leur divorce. Les hasards et les épreuves de la vie ont fait qu’il en croisa d’autres, Nush, Dominique ... A chacune d’elles il dédia des textes passionnés qui font de lui un délicat poète de l’amour. Il sera terrassé par la mort brutale de Nush, sa deuxième épouse. Malgré la mort et la séparation, les femmes seront toujours pour lui une source inépuisable de joie. Ces « chemins cahoteux du cœur », son culte de la femme, lui inspirèrent même de l’empathie face à la morale en évoquant le sort de celles qui, à la Libération, furent molestées pour « collaboration horizontale ». Son message fit école puisque, sur un thème un peu différent, je me souviens du Président Pompidou qui, interrogé sur l’affaire Gabriel Russier, cette enseignante poussée au suicide pour avoir été amoureuse d’un de ses élèves, s’en tira, un peu gêné, en citant un des poèmes d’Eluard (« Comprenne qui voudra »).
C’est aussi un homme qui a connu les deux guerres mondiales, écrivain mobilisé pour la première et Résistant pour la seconde par l’action intellectuelle et la force des mots. Il est donc également le poète de la paix, de la liberté et de l’espérance qu’elles sous-tendent et ses poèmes inspirés par ces thèmes restent dans toutes les mémoires. Il sera reconnu comme un poète de la Résistance avec Aragon. A la Libération la lutte pour la paix mondiale sera une de ses priorités.
Il ne s’est pas contenté d’évoquer la nature comme le font les poètes, il a été aussi le magicien des mots à travers l’absurde et le mouvement Dada ce qui se poursuivra par un long cheminement au sein du mouvement surréaliste où il approfondira le rôle du langage. Les mots auront pour lui une véritable fonction cathartique et de résilience surtout après la mort de Nush. Les mots de la poésie seront pour lui un moyen dans la recherche du bonheur, de l’amour et de la liberté et ne se confondront jamais avec l‘écriture automatique des surréalistes qu’il refuse, mais au contraire témoigneront de sa quête du beau. Pour cela, il n’hésitera pas à bouleverser quelque peu l’ordonnance ordinaire des mots en créant des associations apparemment improbables mais révélatrices de son admiration pour la femme(« La terre est bleue comme une orange »).
Humaniste il s’oppose à la colonisation en contestant ouvertement l’exposition coloniale de 1931 et cette prise de position qui n’est d’ailleurs pas récente se conclut par une adhésion au parti communiste dont il sera cependant exclus plus tard. Cela ne l’empêchera pas de combattre ouvertement la fascisme en Italie, en Allemagne comme en Espagne. Son amitié avec Picasso l’amènera à dénoncer le bombardement de Guernica et de se ranger plus tard au côté des résistants Grecs... Cela fera de lui un poète engagé, luttant contre les atrocités de la guerre et contre toutes les dictatures, c’est à dire en phase avec son temps, il se battra contre l’ordre du monde quand celui-ci est synonyme d’aliénation de l’homme et il sera attentif à tout ce qui est humain. Ce fut le cas quand, lors de son séjour dans un hôpital psychiatrique du sud de la France où il se cacha en 1943, il fut sensibilisé au sort des patients de cet établissement et ne manqua pas de s’intéresser à leurs facultés créatrices. Cela enrichira « l’art brut » cher à Jean Dubuffet.
Poète humaniste, il l’a peut-être été d’une certaine utopie, mais de cette utopie qui fait avancer le monde.
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Gaston Couté "De la terre aux pavés" - Simonomis
- Le 16/11/2020
- Dans poésie française
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N° 1512 – Novembre 2020
Gaston Couté “De la terre aux pavés” Simonomis – Éditions- Les dossiers d’Aquitaine.
Pierre Mac Orlan qui était également attentif au talent des autres a dit de Gaston Couté (1880-1911)“ Un poète paysan dont le renom grandira tout d’un coup, un jour quelconque dans l’avenir”. Simonomis, pseudonyme palindromique de Jacques Simon, qui fut un poète tourmenté, un humaniste et un révolté a contribué parmi d’autres , qui eux ont accroché des notes à ses vers, à faire sortir le poète beauceron de l’anonymat.
Gaston aurait pu être meunier comme son père, être une sorte de notable et chanter la terre la nature et les gens qui l’entouraient. Il a préféré la vie de bohème et la liberté du poète maudit en “montant” à Paris à l’âge de 18 ans avec quelques textes en poche et pas mal d’ illusions, pour y tenter sa chance, après une tentative vite avortée d’une carrière de bureaucrate, Un vrai “gas qu’a mal tourné”. Notre auteur nous montre un Couté, à travers son bref parcours (il est mort à à peine 31 ans d’une hémoptysie foudroyante)!) et quelques poèmes, poète inspiré de la beauté de la terre (Cantique paîen – Grand’mère Gateau), de la liberté et de l’amour, attentif à sa Beauce et aux modestes paysans qui l’habitent (Va danser) et qui travaillent dur pour vivre (Le foin qui presse), parle de leur dure condition de vie, fustige avec ses mots patoisants ou non(il parlait parfaitement le français )les coqs de village gonflés d’orgueil (Alcide Piedallu- Mossieu Imbu) qui se veulent différents et surtout plus importants.
Arrivé à Paris, et plus exactement à Montrmartre, il change de registre pour celui du chansonnier libertaire, ce qui lui procure un certain succès, grâce notamment à sa rencontre avec Théodiore Botrel et Jehan Rictus; Il prône la révolte contre les institutions bourgeoises, contre l’armée ‘(il a heureusement pour lui été réformé), contre la guerre, contre l’Église qui étouffent les pauvres bougres qui tentent de survivre dans un univers socialement hostile alors que pour d’autres c’est la “belle époque”. Il est un “merle du peuple”, un porte-parole de la peine des hommes, un vrai témoin de son temps. Bizarrement, lui que sa jeunesse a mis à l’abri du besoin, prend le parti des plus pauvres et des laissés pour compte. Il endosse leur condition, leurs espoirs déçus entretenus par la religion et les prêtres (“Le Christ en bois”)fustige l’armée, la justice, la guerre (“Complainte des ramasseux d’morts”). C’est que, même s’il revient de temps en temps chez ses parents, il mène une vie parisienne pauvre et marginale, faite de privations et d’excès. Sa collaboration pendant quelques mois et jusqu’à sa mort avec “La guerre sociale”, un journal antimilitariste à fort tirage, fait de lui un suspect à la police, Ici il ne s’agit plus de poésie bucolique mais de chansons d’actualité dans un registre anarchiste et de soutien aux grévistes destinées à un public populaire.
L’œuvre de Gaston Couté environ 250 Poèmes, n’est cependant pas tout à fait oubliée, elle a été rééditée, chantée, promue et le souvenir de son auteur entretenu.
Simonomis (1940-2005) s’est largement consacré à l’écriture des autres pendant les dix années de parution de sa revue “Le cri d’os”(fondée en 1993) mais aussi notamment par ses études sur Tristan Corbière et Eugène Bizeau. Il fut un poète révolté, pas vraiment “politiquement correct”, hors de la norme, dénonçant avec humour et dérision la bêtise humaine. Il fut également le chantre de l’amour, mais aussi de la douleur, de la révolte, de l’émotion, du réel, des plaies du quotidien. Autodidacte à la grande culture, écrivain injustement oublié et pas vraiment consacré de son vivant, il a réellement marché sur les traces de Couté et de Corbière tout en étant lui-même, un témoin de la détresse humaine, un magicien du verbe.
Je signale qu’un numéro spécial de cette revue est paru en 2015 en hommage à son fondateur pour les dix ans de sa disparition, à l’initiative de Christophe Dauphin. De même, il serait souhaitable qu’une étude rende compte de la vie et de l’œuvre de Simonomis.
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Vous avez dit Bizeau ? - Simonomis
- Le 11/11/2020
- Dans poésie française
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N° 1511 – Novembre 2020
Vous avez dit Bizeau ?– Simonomis – Éditions les dossiers d’aquitaine
De nos jours s’ils ne sont adoubés par la chanson et la télévision, les poètes ont peu de chance d’accéder à la notoriété. Eugène Bizeau (1883-1989) est de ceux-là qui, bien qu’il eut un engagement de pacifiste, d’anarchiste et d’athée, vécut sa vie à la campagne loin de l’agitation des villes. Né à Veretz près de Tours, il dû travailler à treize ans après son certificat d’études comme ouvrier agricole, aide cantonnier, facteur, apiculteur, jardinier puis vigneron qui sera son vrai métier. Il consacra ses rares loisirs à la lecture, notamment aux poèmes de Gaston Couté, découvrant la chanson populaire et les journaux libertaires. Il s’essaiera à l’écriture et en 1910 « La Muse Rouge »l’accueillit parmi les poètes et les chansonniers révolutionnaires. Cela lui valut par la suite pas mal de tracasseries policières. La chanson sera son mode d’expression favori bien qu’il ne chantât pas lui-même. Ses textes ont été mis en musique et interprétés par des amis. A l’aube de la guerre de 1914 il a été réformé pour « faiblesse de constitution » ce qui ne l’empêchera pas de vivre jusqu’à pratiquement 106 ans et servira son idéal pacifiste. Il se maria en 1916 avec Anne, une institutrice qui partageait ses convictions et qu’il suivra jusqu’en Auvergne avant de revenir en Touraine. Deux enfants, Max et Claire, naîtront de cette union.
Intellectuel paysan, il ne sera pas inactif sur le plan de l’engagement, prenant notamment parti pour les anarchistes italiens Sacco et Venzetti, soutenant les ouvriers espagnols pendant la Guerre Civile (ses chansons étaient diffusées sur Radio Barcelone), et dénonçant les conséquences du second conflit mondial. Après la mort de son épouse, il resta seul, se consacrant à sa mémoire, à l’écriture, aux visiteurs… Il a bénéficié, bien tardivement quand même, de l’attention de la presse (Le Monde, Libération, le Canard enchaîné) et de France Culture et Cabu le croqua avec gourmandise. On lui consacra même un film (« Écoutez Bizeau » de Bernard Baissat et Robert Bercy – 1980). Ses poèmes (notamment « balbutiements »- »La muse au chapeau vert »- «Paternité »...) et ses chansons sont pratiquement introuvables, bien que la consultation du site de l’éditeur Christian Pirot révèle la diffusion de certains recueils (« Verrues sociales »- « Croquis de la rue »- Guerre à la guerre »). Il était certes un révolutionnaire mais il aussi un bon vivant, amateur du vin de Touraine et qui ne manquait pas d’humour. A l’administration fiscale qui interrogea ce jeune homme de 102 ans sur sa situation au regard du mariage ou de l’union libre, il répondit à sa manière « A cent deux ans, Monsieur, pour me remarier/Il me faudrait avoir les qualités requises.../ Quant au concubinage, à grand tort décrié/Je n’ai plus assez d’encre dans mon vieil encrier/Pour enconcubiner villageoise ou marquise ! »
Il était anarchiste et libertaire mais pas pour autant adepte du vers libre, bien au contraire puisqu’il écrivait le plus souvent en alexandrins et sous la forme de sonnets classiques.
C’est « ce survivant provisoire » comme il se définissait lui-même que Simonomis (1940-2005) rencontra en 1985, tomba sous son charme et édita ce témoignage avec notice biobibliographie, photos, poèmes et réponses à son traditionnel questionnaire. Simonomis qui fut un poète inspiré, très engagé dans le domaine de la culture, consacra également tout une partie de son œuvre à l’écriture des autres. C’est ainsi qu’il parla de notamment de Gaston Couté... (« Gaston Couté : De la terre aux pavés »).
Je profite de cette période de confinement pour revisiter mes archives personnelles et, si possible, mettre en lumière des écrivains oubliés et faire échec à l’oubli, si c’est possible !
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Stéphane Mallarmé
- Le 01/05/2020
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N° 1462 – Mai 2020.Stéphane Mallarmé. Pierre-Olivier Walzer-Seghers
S’il est un poète inclassable c’est bien Stéphane Mallarmé (1842-1898). Quand Verlaine fait paraître en 1884 « Les poètes maudits », son nom figure à côté de celui d’Arthur Rimbaud et de Tristan Corbière . Il doit sans doute cette mention au fait d’avoir entretenu une correspondance avec l’auteur des « Poèmes saturniens ». L’expression remonte au romantisme et a eu avec le temps une définition plus complète. Elle désigne des poètes incompris de leur vivant à cause de leurs textes difficiles et qui, rejetés par la société, se comportent d’une manière scandaleuse, dangereuse voire autodestructrice et ne connaissent généralement le succès qu’après leur mort. Enfant, il reçoit une éducation bourgeoise et catholique qui inspirera son œuvre ; il était, comme il l’a dit lui-même « d’âme lamartinienne » mais il découvre la mélancolie de Baudelaire dont le besoin d’idéal lui correspond parfaitement et bien entendu l’imite, comme il imite l’éloquence d’Hugo et adopte le rigorisme d’Edgar Poe dont il traduira les poèmes. Après une courte période dans l’Enregistrement, il devient professeur d’anglais en province puis à Paris, par nécessité, est un temps journaliste, mais il manque d’autorité pour ce métier d’enseignant, la banale réalité quotidienne le rebute et même la chaleur d’un foyer ne répond pas à ses attentes. Toute sa vie sera rythmée par des deuils, celui de sa mère, d’une amie proche, de sa sœur puis de son fils, ce qui le plongera dans une atmosphère dépressive cyclotymique et quasi suicidaire (« Le guignon »). C’est qu’il poursuit désespérément un idéal poétique qui lui échappe et génère pour lui une atmosphère délétère. Il commence par collaborer au « Parnasse contemporain », attire l’attention du romancier Joris-Karl Huysmans, mais on ne peut pas dire que sa vie a été scandaleuse à l’égal de celle de Verlaine. Au contraire puisque ses « Mardis » de la rue de Rome où il recevait admirateurs et amis (Gide, Valery), s’inscrivaient dans la tradition des salons littéraires du XVIII° siècle, le luxe en moins. Fatigué, il obtient sa mise en retraite anticipée, se retire à Vulaines sur Seine où il meurt après avoir succédé à Verlaine comme « Prince des poètes ».
Le jeune Mallarmé est tenté au début par l’érotisme (« La négresse »- « Le placet »)ce qui était dans l’air du temps mais plus tard il se révèle surtout animé d’un idéal poétique qui le fait ressembler à Baudelaire et classer parmi les symbolistes. Comme lui il est envahi par le spleen et veut combattre son dégoût des choses par le voyage même s’il craint le naufrage(« Brises marines ») ou simplement attend la mort (« Le sonneur »). Puisqu’il refuse le monde tel qu’il est, il va se tresser un univers personnel imaginaire et même mystique («Las de l’amer repos », « Les fenêtres »), même si cette perfection rêvée est inaccessible (« L’azur ») à en devenir une obsession et que la page blanche est pour lui un défi symbolisant à la fois l’isolement et l’impuissance. Il est véritablement un poète, un malheureux perdu dans le monde des hommes qu’il veut fuir (« tourner l’épaule à la vie ») à la manière de Baudelaire, tout en ayant conscience de l’éventuel échec de son action. Son écriture est le résultat d’un travail sur les mots, les combinaisons, les allitérations, la musicalité, l’incantation verbale, la rigueur dans la composition des strophes, la concision et le respect de la prosodie, ce qui génère une sacralisation du langage et fait de lui un véritable magicien du verbe mais cela implique aussi une certaine inaccessibilité. Ainsi Mallarmé devient hermétique, il élabore des poèmes obscurs comme « Le cygne » ou la série des « Tombeaux » qui donnent une impression de vide, de néant. Avec « Un coup de dé jamais n’abolira le hasard», poème déroutant tant par la forme que par le fond, il disloque la phrase, la déstructure, y glisse des blancs qui la rend inaudible, incompréhensible pour un public non préparé à une telle évolution et qui sans doute se coupa de lui, mais cela montre sa volonté d’exprimer sa vision de la réalité absolue tout en admettant peut-être que cette trop ambitieuse recherche ne peut qu’être vouée à l’échec, avec toujours cette obsession de la page blanche et peut-être aussi une certaine forme d’aveu de cette impossibilité de s’exprimer. Mallarmé, fait partie des poètes qui ont fait évoluer leur art en le remettant en question en même temps qu’en y instillant de la sacralisation et du mystère.
©Hervé Gautier http:// hervegautier.e-monsite.com
et qui rend les rues petit à petit un peu moins bleues.
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Gérard de Nerval
- Le 25/04/2020
- Dans poésie française
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N° 1461- Avril 2020.Gérard de Nerval.
Parmi les poètes romantiques, Gérard de Nerval (1808-1855) tient une place à part. En effet, il a donné à voir de multiples facettes de luu-même durant son existence, dont certaines ont été dominantes. Il a contribué à créer autour de lui une légende dont il a été victime. Il aurait pu figurer sur la liste des « Poètes maudits » de Verlaine publié en 1884 et 1888, mais celle-ci, limitative, ne le mentionne pas. On peut cependant lui donner cette caractéristique, née de l’expression d’Alfred de Vigny, qui présente le poète maudit comme une figure tragique, versant à l’occasion dans la démence, donnant de lui l‘image d’un être asocial, contempteur des valeurs de la société et qui se comporte d’une manière scandaleuse voire autodestructrice et qui meurt généralement sans que son génie soit reconnu.
De son vrai nom Gérard Labrunie, il est le fils d’un médecin militaire de la Grande Armée, il perd sa mère de bonne heure alors qu’elle n’a que 25 ans . Il portera toujours son deuil comme un idéal perdu et cela expliquera, dans sa vie et dans son œuvre, son comportement à l’égard des femmes et sa vision de l’amour mystique. Il est confié à son grand oncle chez qui il trouve des livres d’occultisme qui occupent sa jeunesse insouciante. Ayant quitté l’armée, son père s’installe à Paris avec son fils, étudiant en médecine puis clerc de notaire, où ce dernier fréquent Gautier, Dumas et Hugo, publie ses poèmes tout en traduisant des poètes allemands, fréquente en dandy la bohème romantique, rencontre Jenny Colon, une jeune cantatrice dont il tombe amoureux et pour qui il écrit un opéra comique inspiré par son amour pour elle et même si leur liaison tourna court, il garda intacte son image idéalisée, entre mère perdue et femme idéale, ce qui altérera plus tard sa santé mentale. La figure de Jenny, mais aussi celle de Marie Pleyel, une pianiste belge qui l’inspira, sera incarnée sous sa plume en personnages féminins idéalisés (Sylvie, Aurélia) ou dénoncée comme la source des malheurs humains(Pandora). Sa rupture avec Jenny Collon qui se marie en 1838 avec un flûtiste correspond au renforcement de son mysticisme amoureux en même temps qu’au début de ses troubles mentaux qui ne cesseront de s’aggraver. Aux alentours de trente ans il effectue nombre de déplacements en Europe puis en Orient, publie dans diverses revues des récits de voyages et des traductions et des œuvres en prose. Sa vie sera néanmoins placée sous le signe de l’impécuniosité (On aurait retrouvé sur lui à sa mort une lettre demandant de l’argent pour survivre) Plus jeune, il avait traduit Faust ce qui avait éveillé son goût pour l’occultisme, son obsession pour le passé et pour le théâtre, mais cette dernière discipline connut pour lui des fortunes diverses. Vers la quarantaine, des périodes de délire pendant lesquelles il est interné alternent avec des phases plus calmes et il fait l’expérience de l’exploration obsédante du rêve, du délire mystique et du pouvoir cathartique de l’écriture, signant notamment un recueil de nouvelles « Les filles du feu » et de sonnets « Les Chimères » mais la pauvreté s’en mêlant on le retrouve pendu dans une sordide ruelle parisienne.
Son œuvre littéraire, poèmes et nouvelles, reflète son drame intérieur et son obsession de l’idéal féminin et bien que tardive, cette manifestation créatrice est cependant restée dans la mémoire collective, davantage peut-être que son œuvre en prose, théâtrale et romanesque. « Les chimères » vers quoi porte mon intérêt personnel, est un recueil de douze sonnets dont le nombre lui-même à une connotation biblique mais leur signification quelque peu obscure empreinte à l’ésotérisme, à l’alchimie autant qu’à l’autobiographie. Le poème emblématique de ce recueil est « El desdichdo » (le malheureux »). Il a fixé les images de ses rêves grâce à la poésie mais elle est marquée par l’image de la femme, à la fois idéalisée et obsédante.
©Hervé Gautier http:// hervegautier.e-monsite.com
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Jadis et naguère - Paul Verlaine
- Le 24/04/2020
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N° 1460- Avril 2020.Jadis et naguère – Paul Verlaine.
C’est un recueil de 42 poèmes publiés chez l’éditeur Vanier en 1884 et écrits par l’auteur longtemps auparavant. Malgré sa présentation en deux parties d’ailleurs d’inégale importance et qui veulent évoquer le passé immédiat (naguère) et un laps de temps plus éloigné (jadis) le recueil ne présente pas vraiment d’unité et comprend des poèmes écartés lors des éditions précédentes ainsi qu ‘une comédie « Les uns et les autres » qui date peut-être de 1871.
Verlaine n’a pas cessé de boire, de mener une vie scandaleuse et dispendieuse et surtout d’être violent avec sa femme, avec son enfant et même, avec sa mère qui pourtant l’a toujours soutenu. Pourtant il entame maintenant une carrière d’homme de lettres besogneux. En publiant « Sagesse »(1881), il avait voulu être reconnu comme un écrivain catholique, désireux de vivre de sa plume, mais ce recueil est passé inaperçu et, quand il revient à Paris, en 1882, il tente de renouer avec ses anciens amis et y parvient mais les difficultés financières se font plus pressantes. Il sollicite même sa réintégration à la mairie de Paris mais en vain, le souvenir de son engagement dans « la garde sédentaire » de Paris au côté de la Commune et son séjour en prison n’ont guère plaider en sa faveur et la mort de Lucien Létinois, avec qui il avait eu une liaison amoureuse, achève de le bouleverser. C’est sûrement la pire période de la vie de Verlaine même si la publication de « Poètes maudits »(1883) le ramène un temps sur le devant de la scène.
Il y a des textes disparates qui évoquent les baladins des rues (« Le pitre », »Le clown »), souhaitent apparemment choquer (« Vers pour être calomnié », « Luxures »), comportent même une comédie (« Les uns et les autres »), rappellent la mort de Jeanne d’Arc (« La pucelle »), la misère (« La soupe du soir »), une sorte de comptine («Pantoum négligé »), des textes qui, peut-être suggèrent son parcours personnel (« L’aube à l’envers », « Les vaincus ») ou d’autres textes plus descriptifs(« La princesse Bérénice » ) et d’autres inspirés par une certaine forme de la déchéance (« Allégorie , « Langueur »). Le plus important de ces textes est « l’art poétique » qui énonce les bases de l’expression artistique de Verlaine. Il s’est remis à boire de l’absinthe et va bientôt apprendre le jugement de divorce qui met fin officiellement à son mariage avec Mathilde. Quoi qu’il ait pu faire dire ou écrire, il regrettera toujours la perte de cette femme, comme il portera toute sa vie le deuil de l’amour impossible qu’il éprouvait pour Élisa, une cousine recueillie par ses parents, dont il était follement amoureux et qu’il souhaitait épouser. D’ailleurs ses poèmes font souvent allusion à des femmes comme à un paradis perdu.
L’auteur y distille sa douce musique et ses vers impairs, parfois alexandrins classiques mais parfois aussi d’une métrique différente et variée mais qui respectent toujours la rime, même s’il parle lui-même de « ce bijou d’un sou qui sonne creux et faux sous la lime ». Il faudra attendre quelques années encore pour que le vers libre impose chez les autres son rythme et ses images.
©Hervé Gautier http:// hervegautier.e-monsite.com
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Parallèlement - Paul Verlaine
- Le 22/04/2020
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Parallèlement . Paul Verlaine.
C’est un recueil, publié en 1889, moins disparate de « Jadis et naguère »(quoique) bien qu’il réunisse lui aussi des poèmes écrits à des époques différentes et certains textes (« Les amies ») avaient déjà été publiés en Belgique par Poulet-Malasis, l’éditeur de Baudelaire ; D’autres que Verlaine avait signés sous le pseudonyme de Pablo Maria de Herlaňes relatifs aux amours saphiques (« Ballade sappho », « Sappho ») avaient été condamnés à être détruits par le tribunal de Lille en 1868. D’autres sont écrits en prison (« Impression fausse », « Autre »), sans doute pour passer le temps, où évoquent les pérégrinations de l’auteur en Belgique (« L’impénitent », « l’impudent », « Poème saturnien »)ou portent témoignage de ses relations avec Rimbaud, de sa vie avec Mathilde que peu ou prou il regrette(« dédicace ») ou de ses errements solitaires après la mort en 1883, de Lucien Létinois avec qui il vécu une passion amoureuse. On y trouve aussi des poèmes où Verlaine s’amuse à s’adresser à son lecteur (c’est toute la série de « Révérence parler »). L’auteur trouve la force de rire de lui-même (« La dernière fête galante», »poème saturnien »), regrettant le temps passé. Un autre aussi(« Princesse Roukline ») témoigne, après la mort de sa mère, de sa liaison avec une prostituée, Marie Gambier qui ne fut d’ailleurs pas sa seule compagne de sa fin de vie. On est donc bien loin de « La bonne chanson » et de « Sagesse » et de leurs louables intentions !
Le décès de sa mère qui, malgré tout ce qu’il lui a fait subir, l’a toujours soutenu et a été à ses côtés jusqu’à la fin, le hante toujours (« Mains », « Les morts que l’on fait saigner »).
Ce recueil fut relativement bien accueilli à cause sans doute de sa connotation érotique qui s’inscrit dans une tradition poétique française, même si l’auteur s’en est mollement défendu. Il témoigne du parcours quelque peu cahoteux de Verlaine mais illustre agréablement la musique verlainienne de ses vers.
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Fêtes galantes - Fêtes galantes
- Le 18/04/2020
- Dans poésie française
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N° 1459- Avril 2020.Fêtes galantes. Paul Verlaine.
C’est le deuxième recueil officiel de Verlaine (1844-1896) publié en 1869 chez Lemerre à compte d’auteur. Il y aura trois autres rééditions chez Vanier en 1886, 1891 et 1896. Il n’a rencontré que peu d’écho dans le public comme beaucoup de ses écrits, à sa publication initiale, même si dans les dernières années de sa vie, cet ouvrages sera considéré comme son meilleur et que Claude Debussy mettra en musique certains textes. Il fait suite aux « Poèmes saturniens » datés de 1866, déjà empreints de mélancolie et de malheur et à une autre plaquette « Les amies » publiée en 1867 sous le pseudonyme de Pablo-Maria de Herňales et qui traite des amours saphiques. L’ambiance générale de cet ouvrage fait un peu illusion. Elle est légère, raffinée, inspirée par les toiles de Watteau qui font l’objet une exposition au Louvre, et qui sont à la mode à cette époque dans la bonne société. Les scènes sont bucoliques ou galantes et insouciantes comme dans une Cour royale où l’ont pratique le badinage amoureux. Apparemment Verlaine, en voulant ici évoquer le XVIII° siècle, a souhaité accompagner l’engouement général du public pour cette période et la Cour impériale avait presque officiellement consacré ce style. D’autres poètes contemporains ont d’ailleurs fait de même, mettant à l’honneur la poésie et la comédie italiennes.
L’ambiance générale du recueil est légère. Ce sont vingt-deux poèmes à la métrique variée et rapide avec des strophes courtes, écrits dans une langue simple et qui évoquent la futilité et la désinvolture des scènes. Certains personnages, Colombine, Pierrot et Arlequin(« Pantomime », « Colombine »), rappellent la Commedia dell’arte et dans ce contexte des plaisirs amoureux, les hommes et les femmes jouent le jeu de la séduction, qui n’est qu’un jeu frivole et même sensuel, puis passent à autre chose avec silence, oubli et inconstance comme dans le théâtre de Marivaux. C’est un univers précieux et superficiel où l’on rencontre un abbé galant, un marquis à la perruque de travers, des femmes déguisées en bergères (« Sur l’herbe »). Verlaine évoque même quelques souvenirs personnels (« En bateau »), c’est ainsi que « Lettre » semble s’adresser à Mme de Villard en des termes convenus et quelque peu artificiellement précieux. L’ambiance est insouciante ainsi qu’il convient à cette société, même si, à bien y regarder, il y a une sorte d’impression de l’échec amoureux (« l’amour par terre »), de la mélancolie derrière un masque rieur(« Claire de lune ») et il est difficile de ne pas voir l’émotion à peine voilée de Verlaine qui évoque Élisa et leur funeste destin commun (« A Clymène », « Colloque sentimental ») et son obsession de la mort. Il semble avoir voulu exorciser son désespoir dans le souvenir confié l’écriture poétique (« Dans la grotte »).
C’est un recueil d’inspiration parnassienne, c’est à dire rejetant le lyrisme sentimental du romantisme, privilégiant l’impersonnalité par le refus du « je », mettant en exergue la théorie de « l’art pour l’art », refusant le présent et l’engagement politique pour se réfugier dans le passé (« Claire de lune », »Mandoline »).
Et pourtant malgré tout ce décor patiemment tissé par l’auteur, ce dernier est dans une phase difficile. Son père est mort en 1865, Élisa, la cousine élevée par les Verlaine et dont était follement mais platoniquement amoureux, s’est mariée en 1861 et meurt en couches en 1867 ; l’absinthe est déjà entrée dans sa vie et fait de lui un être violent qui s’attaque à sa mère qui pourtant l’a soutenu toute sa vie. Il n’a peut-être pas encore rencontré Mathilde qui deviendra son éphémère épouse. Pourtant, malgré les critiques parfois dithyrambiques de certains de ses amis, le recueil n’a pas vraiment été un succès à sa sortie.
C’est donc un recueil à la double inspiration, parnassienne et personnelle où son auteur s’exprime comme on le fait à cette époque friande de légèreté mais dévoile à la fois ses sentiments de tristesse, ses vers impairs et leur musique si caractéristique.
©Hervé Gautier http:// hervegautier.e-monsite.com
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Les amours jaunes - Tristan Corbière.
- Le 17/04/2020
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Les amours jaunes - Tristan Corbière.
Dans trois éditions, entre 1884 puis en 1888, Verlaine (1844-1896) publie un ouvrage « Les poètes maudits » dans lequel il rend hommage au Parnasse et à quelques autres poètes dont lui-même, caché sous un pseudonyme de Pauvre Lelian, et à Rimbaud notamment. L’expression remonte au romantisme et désigne des poètes incompris de leur vivant à cause de leurs textes difficiles et qui, rejetés par la société, se comportent d’une manière scandaleuse, dangereuse voire autodestructrice. On pense évidemment à Rimbaud. Dans cette liste il révèle le nom de Tristan Corbière, en réalité Edouard-Joachim dit Tristant (1845-1875), poète breton, épris d’aventures maritimes, complètement inconnu de son vivant, proche des symbolistes et auteur d’un seul recueil de poèmes « Les amours jaunes » publié à compte d’auteur en 1873 mais réédité en 1891. Mort à vingt neuf ans, il eut une enfance bourgeoise (il est le fils d’Édouard-Antoine Corbière, romancier et marin), voyageuse mais difficile, marquée par la maladie qui l’obligea à arrêter ses études, mena une vie parisienne marginale, solitaire, mélancolique et misérable. Il rencontra une petite actrice parisienne, Armida Josefina Cuchiani qui devint sa muse et qu’il nomme bizarrement « Marcelle », cigale italienne qui était la maîtresse du comte Rodolphe de Battine, et à qui il dédit deux poèmes éponymes qui encadrent le recueil et s’inspirent de la fable de La Fontaine. Il semblerait qu’elle ait été une femme volage qui maintint Corbière en dehors de sa vie et se refusa à lui, ne lui laissant que les pensionnaires du bordel qu’il nomme « cocotes ». Sous sa plume, la femme sera toujours associée à la nuit, cachée derrière le masque de l’hypocrisie, une sorte d’être un peu mystérieux, accessible mais lointain et vénal.
Ce titre est énigmatique, évoque peut-être la couleur de la trahison ou peut-être l’envie de rire(jaune) de lui-même qui est un être incompris et de ses échecs amoureux dus à sa laideur (« Le crapaud »), les villageois le surnommant «l'Akou » , la mort. L’ouvrage se présente d’une manière un peu hétéroclite en 7 parties, « Ça », « Les amours jaunes », « Sérénades des sérénades », « Raccrocs », « Armor », « Gens de mer », « Rondels pour après » en tout une centaine de poèmes. Corbière s’inspire de la ville, des rues, de la Bretagne et de ses légendes, de la mer, des marins. Sur le plan de la forme, la ponctuation est hachée, faite de tirets, de points d’exclamation et de suspension ce qui lui confère un rythme irrégulier, il use d’onomatopées, de l’argot mais aussi de mots latins, anglais, espagnols ou italiens, déstructure le sonnet (« Le crapaud »), pratique la rime, parfois un peu facile, adopte l’alexandrin mais en malmène la césure, fait des répétitions. On a l’impression d’une écriture quasi automatique (c’est sans doute pour cela que les surréalistes aimèrent Corbière), heurtée, brute, de laquelle il ressort un aspect tragique, une sorte de mal-être exprimé ainsi par un homme qui se sent exclu du monde, qui combat et exorcise ainsi cette solitude. Il y a, dans son écriture, une dimension spontanée et cathartique exceptionnelle.
L’art est pour l’homme une façon de témoigner de l’idée qu’il se fait de sa vie, de la partager avec le reste du monde et cela lui attire soit la notoriété, la critique ou pire l’indifférence de ses contemporains. Il le fait dans l’imitation des ses maîtres ou dans la volonté de faire évoluer les choses, de renverser la table, de marquer son passage sur terre, de s’inscrire en faux face aux courants littéraires de son époque. Corbière, qui n’a sûrement pas aimé sa vie et qui ne s’est sans doute pas aimé lui-même, a exprimé à sa manière toute la révolte et la violence qu’il portait en lui et, à titre personnel, je respecte cette voix d’autant qu’elle n’a vraiment résonné qu’après sa mort. Son cri est celui de la désespérance.
En ce qui me concerne, je demande à l’art en général et à la poésie en particulier, de me procurer ce petit supplément d’âme et d’émotion intime qui fait que je m’attache à un artiste à raison de ce qu’il nous a laissé en héritage. Corbière a pratiqué la sincérité et même l’impulsivité sans souci des règles de la prosodie et je retiens cela, mais je ne rencontre pas dans ses poèmes la couleur et la musique qui d’ordinaire me parlent et m’émeuvent.
©Hervé Gautier http:// hervegautier.e-monsite.com
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Poèmes saturniens - Paul Verlaine
- Le 16/04/2020
- Dans poésie française
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N° 1457- Avril 2020.Poèmes saturniens. Paul Verlaine.
C’est le premier recueil de Verlaine paru en 1866 à compte d’auteur chez Lemerre. Il comporte des poèmes écrits lorsqu’il était au lycée , c’est donc une œuvre de jeunesse qui fleure bon les devoirs scolaires et l‘imitation de ses aînés dont Baudelaire à propos de qui il fera une étude. L’auteur a alors 22 ans quand est publié cet ouvrage ; il est alors employé à la mairie de Paris mais est peu assidu à ce travail qu’il perdra d’ailleurs à la suite de son engagement dans la Commune. Verlaine a toujours été un enfant puis un adolescent difficile, secoué par la mort de son père en 1865 et par le mariage en 1861 d’Élisa, sa cousine, élevée par les Verlaine, dont il était amoureux et qu’il souhaitait épouser (C’est elle qui aurait fourni l’argent de cette édition). Sa mort en couches en 1867 le précipitera encore davantage dans l’alcool ce qui fera de lui un être violent, notamment contre sa mère. A l’époque de ce recueil il a déjà fréquenté les cafés littéraires, rencontré des poètes « Parnassiens » et publié quelques poèmes dans différentes revues. Pourquoi placer ces poèmes sous le signe de Saturne ? Verlaine s’en explique dès le début, il s’estime lié à cet astre parce qu’il est synonyme de malheur et qu’il doit donc souffrir, puisqu’il est sous son influence « maligne ». Il se pense exclut de l’amour et traîne sa peine dans un décor de jardin triste (« Promenade sentimentale »), la solitude, l’isolement, les remords baignent ses vers, et c’est avec mélancolie et regrets qu’il pense à « l’Absente » (Le rossignol), se plaint (« Jésuitisme ») et voit toujours la femme (Élisa) comme un être lointain, inaccessible (« Mon rêve familier »), idéal. Il ne lui reste que le souvenir d’un amour (« Nevermore »), le rêve (et le fantasme?)(« il bacio ») mais il porte en lui une révolte qu’avec l’absinthe et la violence cherchera toujours à exorciser. Pour autant, ce recueil présente différents tons, mélange des impressions visuelles un peu crépusculaires et automnales (Soleils couchants), voire romantiques (« Chanson d’automne »), des pièces plus alertes (« Femme et chatte »- « La chanson des ingénues »), des visions macabres et peut-être une obsession de la mort (« Sub urbe »- « La mort de Philippe II »), des évocations parisiennes (« Nocturne parisien »)...
La composition du recueil est très classique notamment dans les personnages empruntés aux Latins et aux Grecs, il est divisé en « prologue » et « épilogue », avec des sections intermédiaires (mélancholia, eaux-fortes, paysages tristes), comme cela se faisait à l’époque. A la fin du prologue, il confie son livre au destin (« Maintenant, va, mon livre, où le hasard te mène », comme s’il lui souhaitait lui-même « bon vent » et dans l’épilogue il conclue dans une sorte de vœu, sur l’inspiration indispensable au poète mais surtout l’étude, l’effort, le combat, le travail d’où sortira le chef-d’œuvre qui fera sa notoriété. Il présente l’esquisse du style symboliste dont se recommanderont plus tard des poètes comme Gustave Kahn .
Sur le plan de la forme, même s’il reste classique dans sa composition,Verlaine commence déjà, dans ce premier recueil à assouplir l’alexandrin, à pratiquer les vers de cinq, sept, huit et dix syllabes, s’essaie à manier des rythmes impairs, à instiller une sorte d’ambiance un peu vague, une sensibilité exacerbée, des couleurs sombres, des images parfois agressives qui tissent l’ambiance générale de ce recueil.
©Hervé Gautier http:// hervegautier.e-monsite.com
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La bonne chanson - Paul Verlaine
- Le 14/04/2020
- Dans poésie française
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N° 1455- Avril 2020.La bonne chanson - Verlaine.
C’est le troisième recueil de Verlaine (1844-1896) publié à compte d’auteur. Il a rencontré en 1869 Mathilde Mauté de Fleurville, très jeune fille de seize ainsi qu’il épousera quelques mois plus tard et pour qui il écrit ces poèmes. Elle est la cousine d’un de ses camarades et on l’imagine frêle, innocente face à un homme, employé peu assidu comme expéditionnaire à la mairie de Paris, qui est le fils d’une bonne famille catholique et bourgeoise. Il s’est déjà signalé par une fréquentation régulière des cafés littéraires et aussi des estaminets et la publication de deux œuvres, les « Poèmes saturniens » où malgré une influence assez nette des parnassiens, il laisse déjà deviner le grand poète qu’il deviendra. Le second recueil, « Les fêtes galantes » évoque au contraire la frivolité d’une société élégante du XVIII° siècle avec cependant quelques notes de nostalgie. Il était donc bien normal qu’il dédiât ces vingt et un poèmes à celle qui allait devenir sa femme et il y a fort à parier qu’elle en fut flattée et qu’elle les reçut avec plaisir avant leur publication. Ce fut donc « La Bonne chanson » (1870) et tout sans doute se présentait sous les meilleurs auspices. On imagine un Verlaine amoureux, jadis instable et un peu triste, qui aspire aux joies simples et apaisantes d’un foyer, un homme qui voit en cette jeune fille, plus jeune que lui de neuf ans, « un être de lumière » qui l’épaulera dans sa lutte contre lui-même et contre ses démons. Il veut oublier son passé (« Puisque l’aube grandit, puisque voici l’aurore ») et il a à l’égard de Mathilde toute la retenue qui convient à l’époque à un jeune homme à marier. On a du mal à s’imaginer que c’est le même auteur que celui des fêtes galantes mais on peut faire crédit à Verlaine de l’authenticité de ses bonnes résolutions et de ses sentiments tout neufs.
L’auteur évoque presque chronologiquement leur rencontre puis leur mariage. Il décrit avec une réelle sensibilité romantique les paysages qui ont servi d’écrin à son amour, évoque ses joies et son enthousiasme, se fait bucolique, varie la métrique, allant de l’alexandrin à l’octosyllabe, voire au décasyllabe. Il use de rimes plates, voire parfois un peu mièvres ce qui ajoute une nuance de facilité à la composition malgré une ambiance générale lumineuse. De sa future femme il vante, peut-être un peu naïvement la beauté simple, la sainteté, la sagesse, en parle au début à la troisième personne, puis au fil des textes passe au vouvoiement puis au tutoiement, ce qui souligne son attachement à Mathilde.
Verlaine était un être tourmenté et l’ambiance de son ménage ne tarda pas à se détériorer à cause des violences imposées à Mathilde et à leur fils, à cause de l’absinthe, de sa liaison tumultueuse avec Rimbaud, de son séjour en prison, de ses errances en France, en Belgique, en Angleterre. Cette idylle ne dura donc que peu de temps et même si Verlaine tenta un retour à résipiscence en se tournant vers Dieu « Sagesse ») il n’en retomba pas moins dans la violence contre sa propre mère, la solitude, l’alcool puis la ruine malgré son élection comme « Prince des poètes » peu de temps avant sa mort.
©Hervé Gautier http:// hervegautier.e-monsite
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Romances sans paroles
- Le 13/04/2020
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Romances sans paroles. Verlaine - N°1456 Avril 2020
Le titre tout d’abord est paradoxale. Une romance est une pièce poétique simple, populaire sur un sujet sentimental. Ici le terme est au pluriel et on peut toujours considérer que chaque poème est une romance. Il y a un aspect musical dans la romance et, s’agissant de Verlaine qui met « la musique avant toute chose » et dont la mélodie du vers n’est plus à démontrer, cela tombe plutôt bien. Quant aux paroles, elles sont bien là…Le titre est emprunté à une œuvre de Mendelssohn, reprend un vers des « Fêtes galantes » (A Clymène) mais sa publication initiale est plutôt passée inaperçue. Sa réédition en 1887 eut davantage d’audience.
Ces poèmes publiés en1874 ont été écrits en 1872 et 1873, c’est à dire à l’époque où il quitte son foyer malgré son récent mariage avec Mathilde et entame sa folle épopée avec Raimbaud sur qui il tire deux coups de pistolet, ce qui l’envoie en prison pour deux ans à Mons. C’est d’ailleurs dans sa cellule qu’il reçoit les premiers exemplaires de ce recueil.
Ces textes épousent l’itinéraire de ces deux poètes quelque peu marginaux, retracent leur épopée amoureuse (« Ariettes oubliées ») avec peut-être un peu de regret de celle qu’il a abandonnée (VII) et dont il souhaite de pardon (IV) On peut même voir dans la V° une allusion à peine voilée au piano dont jouait sa belle-mère, férue de musique et sûrement aussi à Mathilde. Il parle d’ailleurs du « boudoir longtemps parfumé d’Elle ». Regrette-il à ce moment ce foyer dont il a tant rêvé dans « La bonne chanson » ? Dans la VII° « O triste triste était mon âme, A cause à cause d’une femme » on peut y voir la marque de ce remords, de cette volonté de solliciter son aide, peut-être ? Ces textes portent la marque du talent et de l’influence de son ami notamment lorsque Verlaine dans la VI° évoque « le chien de Jean Nivelle », Rimbaud lui ayant communiqué son goût pour les chansons populaires. Verlaine abandonne ici l’esthétique du Parnasse qui lui servit de boussole à ses débuts.
Comme une transition avec ce qui va suivre, ces ariettes se terminent sur des descriptions de paysages. C’est en effet l’évocation des villes de Walcourt, de Charleroi, de Bruxelles et de Malines qui témoigne de leur itinéraire belge. L’Angleterre lui succédera. Voilà que Mathilde, en juillet 1872, part pour Bruxelles accompagnée de sa mère dans le but évident de reconquérir son mari ; « Birds at night » relate cette entrevue dans un hôtel puis dans un dans un jardin public, Verlaine lui réitère son amour, l’accuse un peu de ne l’avoir pas compris (« Vous qui fûtes ma Belle, ma Chérie, encor que de vous vienne ma souffrance ») , l’invective même dans « Child wife », justifie sa fuite et la quitte. Avec « Aquarelle » il est en Angleterre et il écrit encore pour Mathilde, mais le destin est en marche et il est implacable !
De tout ce recueil Verlaine fait entendre la musique de son vers, son aspect « impair », ses descriptions, les couleurs quelque peu estompées et qu’on peut apparenter à l’ « impressionnisme » . Pour autant, j’en retire une sorte d’impression assez malsaine où Verlaine exprime son désarroi devant les choses d’une vie dans laquelle il a du mal à se glisser. Il relate un parcours un peu chaotique, ses amours avec Rimbaud et ceux avec Mathilde, une situation assez ambiguë, une unité assez difficile à trouver qui témoigne de son mal-être. Il n’abandonne pas la rime adopte des métriques différentes, parfois même étonnantes ce qui montre sa soif de liberté dans le domaine de la poésie comme il l’exprime dans son « Art poétique ». Cela annonce le vers libre qui s’épanouira plus tard, mais il reste sur cette position assez traditionnelle. Cette époque d’après la Commune, correspond à sa rupture avec le Parnasse. Pour autant il émane de ces textes une immense tristesse, celle peut-être de n’avoir pas sa place en ce monde, celle peut-être d’avoir définitivement perdu Mathilde même s’il n’était pas très sûr de l’aimer, triste de voir l’escapade amoureuse avec Rimbaud tourner court, triste peut-être de ne plus être capable d’aimer personne et de n’être pas capable de dominer la violence qu’il porte en lui et de ne pouvoir que s’abandonner à ses démons.
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Sagesse - Paul Verlaine
- Le 11/04/2020
- Dans poésie française
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N° 1454- Avril 2020.Sagesse – Verlaine.
Ce recueil, paru en 1881 à compte d’auteur, a été écrit par Verlaine (1844-1896) soit en prison soit après la captivité. Il témoigne de son retour à résipiscence, un itinéraire intime vers Dieu. Quand il en commence la rédaction, nous sommes en juillet 1873, Verlaine a perdu son poste à l’Hôtel de ville de Paris, s’est remis à boire et après avoir tiré sur Rimbaud avec qui il a eu une liaison tumultueuse, il est en prison à Bruxelles puis à Mons et évoque sa geôle (« Le ciel est par dessus le toit »), se désole de son sort, se posant en malheureux (« Gaspart Hauser chante ») . Elles sont loin les bonnes résolutions et les serments d’amour exprimés dans « La bonne chanson »(1870) dédiée à Mathilde qu’il a épousée quelques mois et où il rêve d’une vie paisible avec elle. Pourtant il les réitère, entre habileté en candeur (« Écoutez la chanson bien douce ») mais, malmenée par son mari, elle obtiendra leur séparation puis le divorce plus tard. Libéré, il poursuivra un parcours chaotique entre scènes violentes, condamnations pénales, rechutes dans l’alcool, séjours à l’hôpital, liaisons houleuses, errances puis reconnaissance de ses pairs comme « Prince des poètes » en 1894, mais il meurt dans la misère. Ce recueil, publié après une longue période de silence, a été publié dans l’indifférence générale et il faudra attendre la mort de l’auteur pour qu’il soit reconnu comme un chef-d’œuvre puisque notamment on y retrouve toute la musique du vers de Verlaine.
Revenons à ce recueil qui atteste de sa conversion religieuse. Est-ce un authentique parcours mystique comme on l’a dit, une tentative de résilience, l’usage de l’écriture comme un exorcisme face à l’adversité ? Je note, même s’il existe des vers d’une métrique différente, que l’usage majoritaire de l’alexandrin dans ce recueil peut donner une note de sincérité dans sa démarche. Sa scansion a quelque chose de religieux, à tout le moins à mes yeux. Abandonné, emprisonné, il débute son recueil par une sorte d’allégorie médiévale où le Malheur, la souffrance, l’ont aidé à connaître l’amour divin(« Bon chevalier masqué ») puis c’est un dialogue entre Dieu et son âme humble de pécheur, (« Mon dieu m’a dit ») et, à longueur de poèmes, il confesse sa faiblesse, chasse les péchés pour privilégier obéissance à Dieu et louer son action (« Ah, Seigneur, qu’ai-je ? Hélas »), évoque la foi catholique, en appelle à Marie, aux chrétiens célèbres, à la foi des bâtisseurs de cathédrales…
J’en reviens à la question posée. Il n’est évidemment pas question de nier le chef-d’œuvre que l’auteur nous a laissé, ni l’immense apport qui fut le sien à la poésie. Il est, lui aussi, à mes yeux un exceptionnel serviteur de notre belle langue française et redécouvrir la poésie à travers lui est toujours une démarche enrichissante. Verlaine était baptisé, élevé dans une famille bourgeoise catholique. Même s’il a un peu oublié le message religieux avant son incarcération, il est parfaitement plausible que, dans l’état de déréliction qu’il connaissait alors, il se soit tourné vers Dieu. Cette expérience n’est pas unique, bien au contraire et elle a même donné de grands mystiques, mais dans son cas, la liberté retrouvée, il a renoué avec ses vieux démons. On peut toujours changer d’avis, certes la chair est faible, mais quand même !Fut-il sincère dans sa démarche vers Dieu. C’est possible et cette sorte d’extase spirituelle qui apparemment fut la sienne eut des prolongements dans sa volonté de reconquérir sa femme («Écoutez la chanson bien douce »)et ainsi de rentrer dans le rang de l’époux traditionnel, d’avoir avec Rimbaud des relations plus apaisées (« Aimons-nous en Jésus » lui écrit-il, tentant vainement de le convertir), et d’effectuer un séjour à l’abbaye de Chimay, mais il est possible aussi que ce parcours vers Dieu ait atteint ses limites et l’ait déçu. Verlaine était un poète, certes peu célèbre et reconnu seulement sur le tard mais qui aspirait à la consécration. Qu’il ait puisé dans cet épisode délétère de sa vie pour nourrir sa créativité n’a rien d’exceptionnel et cela peut mettre en lumière la force cathartique de l’écriture qu’il ne faut pas négliger. Il a publié ce recueil chez un éditeur catholique et non chez Lemerre comme précédemment, sans doute pour donner plus d’ampleur à son message.
©Hervé Gautier http:// hervegautier.e-monsite.com
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Philippe Soupault
- Le 10/04/2020
- Dans poésie française
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N°1453 – Avril 2020
Philippe Soupault – Henri-Jaques Dupuy - Seghers
Philippe Soupault (1899-1990) est issu d’un milieu grand bourgeois parisien qu’il décida très tôt de fuir. Son père qu’il perdit très jeune était médecin des hôpitaux et le constructeur automobile Louis Renault devint son oncle par alliance qu’il vilipenda plus tard. C’est la guerre de 14-18 qui fit naître en lui la vocation de poète et notamment la découverte des textes de Rimbaud et de Lautréamont. Toute sa vie il ne cessera d’écrire sous l’empire de la spontanéité, refusant la rime et le rythme imposés par la prosodie mais cultivant l’assonance, la dissonance des mots, les allitérations, les répétitions, l’exploration de l’insolite ... C’est à cette période aussi qu’il fit les rencontres décisives d’Apollinaire déjà célèbre, mais aussi de Tristan Tzara et d’Aragon et d’André Breton. Avec ce dernier dont il se séparera par la suite pour des raisons politiques et d’évolution intellectuelle, il participera au mouvement provocateur et destructeur « Dada » puis au surréalisme. Ensemble, ils collaboreront à l’élaboration des « Champs magnétiques », une expérience menée dans le domaine de l’écriture automatique alliant la spontanéité de Rimbaud et de Lautréamont à l’exploration du rêve sans négliger pour autant le contexte paradoxale de la nuit, à la fois support créateur du songe et de l’insomnie angoissante. Cette œuvre majeure a permis la compréhension du mystère poétique surréaliste. Qu’on ne s’y trompe pas, cette ambiance destructrice dadaïste qui fait suite à la guerre s’apparente à la mort et cela influença forcément Soupault. Il finira par prendre ses distances avec le mouvement « dada »qui a contribué à remettre en question la notion d’esthétisme en vigueur à cette époque, une sorte de concept de « l’art pour l’art » qu’il refusait. Il sera même sanctionné par ses amis surréalistes avec qui il prit ses distances, pour insoumission à une ambiance interne autoritariste du mouvement. Cette posture à la fois littéraire et anti-littéraire, qu’on peut juger quelque peu ambiguë à cette époque, s’explique sans doute par sa soif de vivre, de voyager, d’être libre et sans doute aussi de répondre à ses ambitions littéraires incompatibles à ses yeux avec les vaines querelles de terrasses de café à la mode. Ainsi devint-il journaliste et grand reporter pour éviter l’étouffement parisien, ce qui le conduisit en Europe, puis plus tard en Amérique du Nord, en Afrique, en Amérique latine et en Russie avec des fonctions très officielles, même si ces voyages ont pu prendre la forme d’une évasion et même d’une fuite, il rencontra beaucoup de gens, devint ainsi adepte de la vitesse et des romans qu’il se mit à écrire et dont l’un d’eux (« Les frères Durandeau »-1924) frôla même le prix Goncourt, un éclectisme intellectuel qui fait de lui un homme complexe et d’une grande culture mais qui n’adhéra jamais à aucun parti politique, fuyant les honneurs officiels. Sa démarche poétique n’était cependant pas exempte d’un certain regard pertinent posé sur les relations internationales, surtout quand la liberté était menacée. Dans le domaine du roman, il étouffa quelque peu le poète pour laisser la place à l’autobiographe, au contempteur d’une certaine société intellectuelle de poètes et de grands bourgeois mais ça met en quelque sorte en évidence une certaine impuissance à vivre et peut-être même à écrire. Il se passionna très tôt pour le cinéma à travers les films de « Charlot » et contribua par ses chroniques à reconnaître à cette nouvelle manifestation artistique une dimension poétique. Il écrivit même un scénario en 1934 et participa au mouvement théâtral en adaptant des écrits d’Edgard Poe ou d’Andersen ou en étant lui-même l’auteur du livret d’un oratorio. La radio fut aussi une de ses passions, créant et animant notamment « Radio-Tunis » jusqu’à son arrestation et son incarcération en 1942 par les troupes de Vichy. Il ne cessa de s’intéresser à la musique, notamment le jazz, à la chanson, à la peinture à travers une collection personnelle de toiles de Chirico, de Picasso, de Chagall… et surtout d’Henri Rousseau à qui il consacra une étude comme il le fit également pour Apollinaire, Baudelaire et ...Eugène Labiche.
Son séjour à l’hôpital pendant la première guerre lui fit connaître Lautreamont et ses « Chants de Maldoror » qui furent pour lui une révélation qui influença non seulement son écriture mais aussi toute sa vie puisqu’il ne cessa vraiment jamais, même dans les actes les plus anodins du quotidien, d’être surréaliste.
©Hervé Gautier http:// hervegautier.e-monsite.com
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Paroles - Jacques Prévert
- Le 06/04/2020
- Dans poésie française
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N° 1452– Avril 2020.Paroles – Jacques Prévert- Folio.
L’expression « inventaire à la Prévert » se vérifie encore pour ce recueil(un texte en est l’illustration) et on a l’impression que les poèmes en prose qui se succèdent s’accumulent presque par hasard au long des pages, un peu comme des mots, des «paroles », jetées au vent... L’écriture est toujours spontanée, il y a, bien sûr de l’humour, de la dérision ; l’auteur a démocratisé la poésie, l’a libérée, comme d’autres avant lui, de la gangue et du conformiste de la prosodie, c’est ce qui fait l’originalité de cet auteur atypique et c’est aussi pour cela qu’on l’aime.
Il évoque la vie dans ce qu’elle a de quotidien, de dérisoire, d’ordinaire voire de stupide ou d’absurde (complainte de Vincent- dimanche, page d’écriture…), la vie dans les rues de Paris et sur les quais de la Seine mais aussi la mort qui en est simplement la fin parce que telle est la condition humaine. On suit ses histoires, celles qu’il nous raconte, même si c’est parfois un peu long et qu’il se laisse aller à des facilités de langage et de rimes...
Il y a aussi la haine de la guerre. Quand ce recueil paraît, en 1946, on sort de ce deuxième conflit mondial qui a bouleversé l’humanité et qui, comme à chaque fois a semé la mort et donné libre court à la folie des hommes (Le sultan). C’est une espérance de paix (Le bouquet) parce que l’homme, même s’il pratique la guerre depuis la nuit des temps, aspire quand même à la paix et cela passe souvent par les bras des femmes.
Ce que je retiens surtout dans ce recueil ce sont les textes inspirés par les femmes qui elles lui inspirent l’amour, un amour qu’on voudrait éternel certes mais aussi qui est surtout fragile parce qu’il est comme toutes les choses humaines, éphémères, transitoires, fongibles. Partout, il y a des visages, des silhouettes de femmes furtives, irréelles, des passantes croisées dans une rue et qui s’évaporent, ne laissant derrière elles que la fragrance d’un parfum, l’illumination d’un sourire, la légèreté d’un fantasme . Sans en citer aucune par son nom (est-ce bien nécessaire) Prévert se contente de les évoquer, d’en dessiner l’esquisse. Parfois il appelle l’une d’elles « Mon amour » sans plus de détails, peut-être pour souligner la permanence de leur relation peut-être pour marquer que tout cela est précaire et constamment remis en question.
On ne peut parler de ce recueil sans s’arrêter un instant sur le texte emblématique intitulé « Barbara » qui est sans doute un des plus beaux poèmes d’amour que je connaisse et qui a été sublimé par les voix envoûtantes d’ Yves Montant et de Mouloudji. Prévert plante le décor, fait appel à sa mémoire : la ville de Brest avant la guerre, pluvieuse mais heureuse comme cette femme jeune et jolie, croisée au hasard d’une rue. Un homme l’appelle par son nom et ils s’étreignent. Alors, à partir de là, entre l’auteur et cette jeune femme qui ne l’a sûrement pas remarqué, pour qui il est sans doute invisible, va se créer une sorte d’intimité unilatérale, soulignée par le tutoiement, un peu comme si ce poète, bouleversé la beauté et le bonheur de cette femme, et qui avait peut-être lui aussi un peu le cœur en jachère, va choisir de regarder ces deux jeunes gens et d’oublier le reste. Plus tard quand la guerre a tout détruit de cette ville, il se souvient de ce moment et comme une incantation intime, l’appelle par ce seul nom qu’il connaisse, se demandant si elle et son amoureux sont encore vivants après tout ce déluge de feu. Il imprime ce moment avec des mots pour qu’ils restent dans sa mémoire parce que ces instants sont précieux aussi furtifs qu’un sourire de femme que le temps efface inexorablement. Seule la page blanche en garde témoignage de cet épisode qui maintenant appartient au passé.
J’avais émis des réserves sur « Histoires », paru la même année. Ce recueil me plaît infiniment plus.
©Hervé Gautier http:// hervegautier.e-monsite.com
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Poésies - Jules Laforgue
- Le 05/04/2020
- Dans poésie française
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N° 1451 – Avril 2020.Jules Laforgue.
L’amnésie étant une des grandes caractéristiques de l’espèce humaine, et c’est sans doute le lot de la plupart des poètes de ne pas rester dans la mémoire collective sauf si un chanteur à succès décide d’accrocher des notes à leurs vers, la poésie étant de nos jours le parent pauvre de la littérature. Jules Laforgue (1860-1887) fait partie de ces oubliés et pourtant il a permis à la poésie d’évoluer, donnant entre autre, naissance au vers libre qu’illustreront bien après lui bien des poètes qui dont nous disons encore les textes aujourd’hui. Né à Montevideo (Uruguay) d’une famille française émigrée espérant faire fortune, il revint en France à l’âge de 6 ans, interrompit ses études puis mèna à Paris une vie difficile, marquée par le spleen, le sentiment de ne pas être à sa place en ce monde, le mal-être, le pessimisme du « poète maudit » et la solitude qui baignent ses poèmes. Il fréquenta les milieux littéraires parisiens, devint secrétaire d’un critique d’art, acquit un goût sûr en peinture, notamment dans le domaine de l’impressionnisme, et rencontra des poètes qu’on appellera plus tard « Symbolistes ». Il obtint le poste de lecteur de l’impératrice allemande Augusta de Saxe-Weimar Eisenach, âgée à l’époque de 71 ans, qu’il suivit à travers l’Europe. Il était en effet d’usage qu’à la cour on parlât le français. Cet emploi lui assura une relative aisance financière et lui permit surtout de voyager. Cela dura 5 années pendant lesquelles il écrivit et publia, mais uniquement à ses frais, traduisit le recueil, « Feuilles d’herbe » du grand poète américain Walt Whitman (1819-1892), se maria en 1886 et mourut de phtisie l’année suivante à Paris. Certaines de ses œuvres ne furent publiées qu’à titre posthume. Tel est le parcours de ce poète mort à 27 ans.
L’évolution de l’écriture de Laforgue est caractéristique. Ses premiers poèmes d’adolescents sont empreints de classicisme, « Complaintes » paru en 1885 et « L’imitation de Notre-Dame La Lune », en 1886 sont deux recueils de facture classique, respectueux de la prosodie et attestent de son inspiration traditionnelle lyrique. Les vers employés sont des alexandrins (parfois irréguliers) ou des vers de 8 ou de 10 syllabes avec des rimes alternativement plates, embrassées et alternées souvent tressées sous forme de poèmes à forme fixe comme le sonnet qui attestent de son héritage baudelairien. Avec « Derniers vers », paru en 1890, il prend une dimension de modernité cependant déjà annoncée en filigrane dans ses œuvres précédentes, à la fois dans la forme (absence de rimes, mots résolument actuels) et dans le fond (thèmes traités). Il prend cependant des libertés avec les mots et les fait parfois agréablement sonner entre eux mais aussi réagir agressivement, brise le rythme classique.
Les thèmes sont classiques, celui de la condition humaine, de la brièveté de la vie, de l’ennui, de la mort qu’il a connue très tôt avec le décès de sa mère alors qu’il n’avait que 17 ans. Il parvient même à y instiller de l’humour et de la dérision. Il est un poète injustement méconnu et oublié.
Je poursuis mon évocation, forcément limitée et trop superficielle, des poètes que la mémoire collective a quelque peu « confinés » dans un anonymat à mes yeux incompréhensible.
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Histoires - Jacques Prevert
- Le 03/04/2020
- Dans poésie française
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N° 1450- Avril 2020.Histoires – Jacques Prévert. Folio
Ce recueil de poèmes est une véritable énumération « à la Prévert » sans aucune unité. On y trouve pêle-mêle des contes pour enfants (pas sages), des évocations de son enfance parisienne avec des lieux de la capitale, des rues réelles ou imaginaires, des stations de métro, des quais de Seine, des allusions aux cimetières qui rappellent la mort mais aussi les vicissitudes de la vie, la misère, un bestiaire varié, une courte saynète surréaliste dans un restaurant, des allusions à d’autres lieux, d’autres villes… Bref des textes plus ou moins longs comme juxtaposés.
Il n’omet pas le calembour , l’humour, l’ironie et les situations cocasses, il ne serait pas Prévert sans cela. Mais un peu décevant quand même !
Ce recueil c’est un peu comme « Paroles » paru cette même année 1946
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Henri Michaux par René Bertelé
- Le 02/04/2020
- Dans poésie française
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N° 1449- Avril 2020.Henri Michaux – René Bertelé – Seghers.
S’il est une caractéristique d’Henri Michaux (1899-1984), c’est bien d’être impossible à situer parmi les poètes. Voyageur, peintre, dessinateur, chroniqueur, conteur, il refusait la tyrannie des mots et de la syntaxe pour s’inventer son propre univers, s’inscrivant lui-même loin des médias et des milieux littéraires. Il resta volontairement étranger au mouvement surréaliste qui, dans les année 30, avait un rôle de boussole pour nombre d’écrivains. Pourtant, il en cultiva la spontanéité et la liberté d’écriture qui entourent nombre de ses textes d’un halo de mystère. Refus est sans doute le mot qui caractérisa sa vie, celle de l’enfance qu’il vécut comme un étranger (son personnage de Plume lui ressemble beaucoup, c’est un inadapté au monde, un malchanceux qui s’habitue à sa condition au point de s’en sentir responsable, un véritable personnage kafkaïen enveloppé d’un humour décalé), refus du contexte extérieur caractérisé par l’usage de la drogue, refus de son pays, la Belgique, qu’il n’aima pas, celui du quotidien auquel il s’opposa avec ses mots pour mieux s’affirmer face à lui comme un écorché-vif. C’est sans doute dans les hésitations successives de sa vie où il changea souvent de parcours qu’on peut déchiffrer sa démarche. Ses dessins, sa peinture, son autre moyen d’expression, reproduits partiellement dans cet ouvrage, ou plutôt des esquisses de quelque choses, ajoutent à cette impression un peu malsaine. Sa poésie est un refus du monde dont il a une vision pessimiste, la prise de conscience du vide qui l’entoure et dont il cherche à se libérer et à le remplacer par la création de mondes imaginaires qui peuvent rapidement devenir obsédants voire angoissants mais dans lesquels il nous entraîne. Elle s’inscrit aussi dans un refus des romantiques et de leur mélancolie à qui il substitue une poésie moins conventionnelle et tellement libérée que visuellement elle s’apparente à de la prose, avec des mots pleins d’une musique forte, parfois faite de néologismes, mais une écriture libératrice au fort pouvoir cathartique. Il nous accompagne d’ailleurs dans cette démarche au point d’en être obsédé et tellement possédé que cette posture peut devenir agressive et angoissante. On a même cette impression bizarre que les mots échappent à celui qui entend se les approprier et les maîtriser au point qu’existe entre eux une véritable lutte. C’est un thème qui m’a toujours paru intéressant dans la démarche d’un écrivain et qui remet en question le vrai sens de l’écriture qui n’est pas qu’un simple remplissage de pages blanches. Dans une démarche créatrice qui n’est jamais gratuite, on croise souvent ses propres fantômes, ses obsessions qui ressemblent à des absences, à du dénuement ou pire à des échecs, ce qui a pu faire dire qu’on ne sort jamais indemne d’une telle expérience qui n’existe que dans le contexte d’ un univers douloureux. Ce phénomène est ici exacerbé par l’usage de la drogue, conçue par notre auteur (selon Bertelé) non comme une addiction, non comme une évasion mais comme une libération de soi, une expérimentation intellectuelle, un combat créateur né d’une connaissance analytique approfondie et duquel naissent les mots mais aussi avec une sorte de fascination. Sa démarche n’est pas dénuée d’aliénation, de violence, de culpabilité nées de l’impuissance à créer, du jugement qui viendra sanctionner tout cela comme un tribunal suprême dont il serait son propre juge. Il y a de l’abscons comme si son univers et ses mots lui échappaient, se refusaient, se dérobaient à ses yeux, comme si c’était le mal-être de celui qui sait ne pas être à sa place et qui combat mollement cet état de fait par l’humour, le corps à corps avec les mots, le voyage intérieur vers un improbable salut.
Cela faisait longtemps que je voulais me replonger dans le monde imaginaire de Michaux ce qui d’une certaine façon fut une redécouverte assez inattendue et surprenante, cette période de confinement favorable à la lecture m’y a incité.
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Au cœur du monde - Blaise Cendrars
- Le 30/03/2020
- Dans poésie française
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N° 1448 Mars 2020.Au cœur du monde précédé de « Feuilles de route sud-Américaines – poèmes divers »– Blaise Cendrars – Gallimard.
Ce recueil divisé en quatre parties inégales comporte des poèmes écrits entre 1924 et 1929 par Blaise Cendrars (1887-1961), de son vrai nom Frédéric Sauser, publiés plus tardivement.
L’auteur est en lui-même un paradoxe, en opposition avec l’image traditionnelle du poète. C’est un aventurier, un bourlingueur qui ne peut demeurer longtemps à la même place et rester assis à une table en attendant l’inspiration ne correspond pas du tout à son caractère. Il est pourtant un grand écrivain, né pour voyager, qui cultive sa spontanéité et dont l’écriture sans fioriture ressemble a sa manière de vivre. Très jeune déjà, il a répondu à l’appel du voyage, de l’inconnu et bien avant d’écrire, il exerce sans le moindre diplôme de nombreux métiers qui lui font parcourir l’Europe, la Russie et l’Amérique du Nord, rencontrer un nombre impressionnant de personnages et devenir un découvreur de jeunes peintres alors inconnus à propos de qui il émet de pertinentes remarques. Dans ses bagages il y a toujours des poèmes. Quand il choisit l’écriture, il a à ce sujet des idées bien arrêtées et scandalise Apollinaire en lui déclarant que la poésie doit être libérée de toutes contraintes prosodiques, célébrer « la vie moderne » et créer un langage nouveau. D’ailleurs ce recueil se caractérise, entre autre, par une absence de ponctuation et on sait qu’Apollinaire, quand il publiera « Alcools » s’inspirera de ce détail en gommant lui-même ces signes. Une amitié autour de l’écriture puis une opposition naquirent entre ces deux poètes, qui eut au moins l’avantage d’enrichir la palette de chacun d’eux et de transformer la poésie. Grâce à eux on n’écrira plus comme avant ! La Grande Guerre va lui donner l’occasion, à lui qui est de nationalité suisse, de s’engager pour la France dans la Légion Étrangère, d‘y avoir une conduite héroïque, puis, amputé de l’avant-bras droit, d’être réformé et décoré. On ne retrouvera lors du deuxième conflit comme correspondant de guerre .
Feuilles de route date de 1924. C’est son dernier recueil de poèmes. Ensuite il se consacrera au roman, au journalisme... Ce sont des textes emprunts d’une grande liberté d’écriture où il se moque des règles classiques pour ne privilégier que les images, les sons, les impressions, les remarques. Cela fonctionne comme un compte-rendu de voyage. Il quitte Paris, seul, par le train, arrive au Havre, destination le Brésil. Il évoque les escales, La Rochelle, le Portugal, Dakar, un point au milieu de l’océan donné par l’œil d’un sextant. Il dit simplement ce qu’il voit et entend à bord ou à l’escale, les « lettres-océan » qu’il reçoit, la beauté des femmes noires, les ciels, les poissons-volants, le passage de la ligne… Puis ce sera la terre, la piste, les découvertes. Et bien sûr il écrit parce qu’il n’y a rien de tel que le voyage pour solliciter les cinq sens et titiller la plume. Il est tout entier dans son parcours, en goûte les moindres instants, à propos de rien, d’un petit détail anodin.Il veut être un témoin qui vit intensément et explore à sa sa manière les thèmes éternels que sont l’amour, la liberté, la pitié devant la misère ...
Avec « Poèmes divers » il évoque la guerre, la Grande, rend hommage à Apollinaire et il retrouve Paris dans « Au cœur du monde »mais toujours en solitaire et quelque peu désabusé à cause de ce conflit, des bombardements, des sirènes et de sa jeunesse enfuie…
Dans ces temps de longs confinements où la lecture reprend ses droits, chez moi Cendrars est toujours le bienvenu.
©Hervé Gautier mhttp:// hervegautier.e-monsite.com
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La chanson d'un gâs qu'a mal tourné - Gaston Couté
- Le 26/03/2020
- Dans poésie française
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N° 1447 Mars 2020.n° 1447
Gaston Couté, le « gars qu’a mal tourné »
Gaston Couté (1880-1911) passa toute son enfance à Meung sur Loire où son père était meunier. Il n’aimait pas beaucoup d’école et lui préférait les bois et la nature. Dût-il à Villon qui fut un poète contestataire et qui y fut incarcéré quelques temps, d’être lui aussi « un gars qu’à mal tourné » mais Gaston connaissait par cœur des poèmes du Maître François et marqua très tôt sa préférence pour le français et l’histoire, délaissant les mathématiques au lycée d’Orléans qu’il finit par quitter en abandonnant définitivement ses études au grand dam de son père. Comme il n’était pas question d’en faire un meunier, on fit de lui, pour un temps seulement, un agent de perception, puis un reporter dans un journal du Loiret qui publia ses poèmes. Rapidement il fut invité à déclamer ses œuvres dans les cafés d’Orléans et se laissa convaincre de partir pour Paris où il débarqua en octobre 1898 à l’âge de 18 ans. Les cabarets montmartrois accueillirent favorablement ce poète beauceron patoisant, lui procurant des applaudissements, mais pas de cachet. Il connut une longue période de misère et malgré des rencontres comme celles de Jehan Rictus et de Georges Oble qui l’invitèrent dans un cabaret qu’ils animaient, la bohème désargentée qui fut la sienne à cette période fit de lui un SDF.
Il revenait parfois chez ses parents à Meung qui lui pardonnaient volontiers de ne pas avoir appris le métier de meunier mais l’acceptaient comme il était, rêveur et insoumis, indifférent aux biens matériels et incompris. Il reste un poète de la terre, de la nature, des bords de Loire du patois, des déshérités, des filles de ferme jetées à la rue... C’était un être mélancolique, précoce mais farouchement indépendant, ennemi des compromissions, solitaire et dépourvu d’ambition, indifférent à la réussite sociale… Tout cela fit de lui un révolutionnaire, réfractaire à tout ce qui compose une société, la justice, l’armée, l’Église, les notables, la religion mais sa vieille croyance religieuse le rapprocha de Dieu avant de mourir et lui inspira l’émouvant « Notre-Dame des sillons ». Il ne se contenta plus d’être un poète libertaire, anarchiste, délaissant à partir de la trentaine les cabarets où se pressaient les bourgeois, pour devenir un militant, défenseur du Peuple, dénonçant l’injustice, contestant la guerre, la maréchaussée, la prison, les flics. il s’engagea dans « La guerre sociale », le journal d’extrême gauche de Gustave Hervé qui lui ouvrit ses colonnes pour des textes contestataires et subversifs contre l’autorité mais aussi l’accueillit comme polémiste, dessinateur, caricaturiste et lui rendit hommage à sa mort. Ainsi se termina dans la misère le bref parcours de ce poète mort à 31 ans de privations, d’excès d’absinthe, de la tuberculose qui l’emporta. Son enterrement fut cependant suivi par une foule populaire.
Il y aurait beaucoup de choses intéressantes à dire sur ce personnage, pourtant mort jeune et qui ne chercha pas la notoriété de son vivant, mais une biographie n’est pas mon sujet, d’autres s’en sont brillamment chargé. A titre personnel, je me suis intéressé à l’œuvre de Gaston Couté à travers les travaux de Gérard Pierron, rencontré il y a bien longtemps lors d’un spectacle, et qui mit certains de ses poèmes en musique et les chanta. Il ne fut d’ailleurs pas le seul à être ému par le talent du Beauceron et beaucoup se penchèrent sur son œuvre et la commentèrent. Il est pourtant aujourd’hui un poète injustement oublié. De nos jours, il n’est meilleur vecteur de la poésie que la chanson et je me suis demandé pourquoi Georges Brassens qui pourtant a popularisé nombre de poètes comme Francis Jammes, Paul Fort, Victor Hugo, Antoine Pol … n’a pas fait mention, à tout le moins à ma connaissance, dans son œuvre immense, de Gaston Couté. Il y avait certes le patois beauceron, difficile à acclimater pour Georges qui n’en était pas familier mais on peut toujours voir dans les chansons sentimentales et surtout libertaires et anarchistes qui firent sa renommée, le souffle du Beauceron. Couté a peut-être mal tourné, c’est peut-être un poète maudit, mais il n’a pas vieilli.
©Hervé Gautier mhttp:// hervegautier.e-monsite.com
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l'étrier d'argile - Simonomis
- Le 25/03/2020
- Dans poésie française
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Pour ne pas oublier les poètes disparus qui, sans doute plus que les autres, à notre époque, sombrent dans l’oubli, je choisis de republier un article paru en son temps à propos de la publication d’un recueil déjà ancien de Simonomis (1940-2005), de son vrai nom Jacques Simon.
Hervé GAUTIER- Mars 2020.
N°14 – Mai 1987.
L’étrier d’argile – Simonomis – Éditions Barré et Devez.
Je n’avais jusque là, il est vrai,de Simonomis que l’approche d’un ardent serviteur de la poésie des autres. Je n’en veux pour preuve que les études qu’il a faites de l’œuvre de Tristan Corbières, de Gaston Couté et plus récemment d’Eugène Bizeau… Ce recueil m’a agréablement surpris et m’a rappelé qu’il est aussi un créateur… C’est une poésie d’homme. Il proclame « Sors poème, il faut naître », considère la poésie comme « l’aorte de la terre ». Il veut dire le monde, y mettre des bornes, son écriture ressemble à une osmose « Cette nuit j’ai saigné des étoiles par mes poignets ouverts sur tes espaces ». Pour lui, écrire est un besoin malgré le temps « Le temps, prends-le, serre le col du sablier jusqu’à ton sang entre le pouce de l’enfant et l’index accusant », les contingences de la vie « L’encre bat mes poignets d’un grondement de poix ». Mieux, écrire est une jouissance « Voici l’animal-mot dans le besoin d’unir qui me force à pétrir sur la table à jouir ». C’est surtout une force à laquelle l’écrivain, à la fois sujet et élu de ce royaume, ne peut se dérober.
Il sait que le poète trempe sa plume dans la sueur le sang et les larmes, qu’un livre est un univers douloureux « Hisse-toi du bancal, mon crayon dur de vie », « Ongles, gravez quand même l’espoir au visage des veuves », que l’écriture ne peut être tiède, qu’elle est un message. Il dit ce qu’il croît, c’est le regard chaud de l’amitié, la beauté du monde, la paix pour demain, l’espoir… Il accorde une place très grande aux mots, instruments dont il joue et qui sont aussi ses notes. De leurs allitérations, il tire une musique faite pour l’oreille comme pour l’esprit et sait distiller de belles images « Les mots enterrés pourriront car nulle voix ne peut fleurir sans oreille », il souhaite sublimer son inspiration, ce don divin, jusqu’à l’usure des mots. C’est vrai que c’est une fête pour l’oreille et chaque syllabe est une note à contre-courant de la prose qui parle autant qu’on veut bien l’écouter, même si le « franc-grec » flirte parfois avec le « parigot ».
Son cheminement, il le mène avec la femme, pour fanal (celle qu’il appelle « Le Colibri », sa compagne, son révélateur) avec de nombreuses évocations du sang qui ne pouvaient pas laisser Jean Rousselot, signataire de la préface, indifférent...Ce précieux liquide, source de santé et de vie est le témoin d’une existence coincée entre la naissance et la mort. La femme, cet être diaphane est présente derrière chaque poème, assiste à la création de cette musique jouée pour elle. Elle est porteuse d’espoir, partageuse de solitude, ainsi l’amour tient-il une énorme place dans cet ouvrage. L’auteur ne déplore-t-il pas la mort qui « aspire trop d’amour » ?
Je sens dans ces mots un véritable « vouloir-vivre » au point qu’il les triture et les marie toujours avec bonheur, qu’il leur fait parfois violence et les fait chanter, créant un dépaysement verbal « Le zéro jaspineur chuinte au col des gouttières… Je parle de la chair au mirador des pierres ». C’est à ces mêmes mots qu’il donne une dimension sensuelle voire universelle « Colibri des accords tends-moi tes rondeurs pour cette terre ». Ainsi, à travers le cahot des mots, leur mystique aussi, la femme reste le recours suprême de l’humanité, « l’alpha et l’oméga du monde », la source d’amour qui triomphe tout de même de la mort. Je ne peux pas rester insensible à la poésie de cet homme « porteur de ponts » qui voudrait « palper les hanches du futur ».
©Hervé GAUTIER.
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Alcools - Guillaume Apollinaire
- Le 18/03/2020
- Dans poésie française
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N° 1444 - Mars 2020.Alcools – Apollinaire – Poésie Gallimard.
Lorsque en 1913, ce recueil est édité, Apollinaire (1880-1918) a déjà publié des romans, des contes, des critiques d’art sur la peinture, « Calligrammes » paraîtra en 1918 et les « poèmes à Lou » longtemps après sa mort. Il est composé de textes écrits auparavant et publiés dans des revues d’où il ressort différents thèmes d’ inspirations. On ne retient généralement d’ « Alcools » que « Le Pont Mirabeau » ou « La chanson du Mal-Aimé »(Cette édition comporte également « Le bestiaire » et »Vitam impendere amori »). Le titre, « alcools » (au pluriel) évoque le vin, l’eau de vie qui soûlent, (Vendemiaire- Zone), l’amour qui grise, mais aussi Baudelaire qui dans un de ces textes invite son lecteur à s’enivrer « de vin, de poésie ou de vertu, à votre guise » . Ce recueil est composé de nombreux poèmes où se mêlent le passé et le présent. C’est une poésie expérimentale où, à l’exemple de Blaise Cendras, il supprime toute ponctuation. On sent une inspiration classique, narrative tragique et même lyrique dans les références qu’il fait dans ses poèmes, mais l’architecture des textes va des vers libres au respect de la prosodie, de la métrique et de la rime mais aussi son écriture s’épanouit dans la plus grande liberté de création.
Cette énième relecture laisse apercevoir un homme qui est sensible à la beauté des femmes, qu’elles soient passantes (Annie- 1909), amantes (Le pont Mirabeau - Marie) ou prostituée (Marizibill), un homme qui cherche désespérément le grand amour à travers toutes celles qu’il rencontre, sans peut-être jamais le trouver(L’Adieu), et cette recherche révèle un être tourmenté quand il est éconduit par une femme(La chanson du mal-aimé), par la liaison quelque peu orageuse qu’il entretient avec Marie Laurencin, ou par son amour non partagé avec Annie Playden, lui à qui on prête pourtant de multiples conquêtes. Il en résulte pour lui une sorte de mal-être, d’enfermement (hôtels) et, dans le poème « les colchiques » il fait une allusion à la beauté des femmes mais aussi à leur nocivité, cette fleur secrétant également un poison et paradoxalement, il associe sa saison préférée, l’automne, à l’infidélité (Automne). Il finira par épouser Jacqueline (Amélia Kolbe- « La jolie rousse ») qui réalisera des publications posthumes de ses œuvres, le 2 mai 1918, quelques mois avant sa mort en novembre.
Le mystère qui plane sur le nom de son père et qui générera une crise d’identité exorcisée par l’écriture, ajoutera sans doute à cette souffrance. Cette quête se conjugue à une certaine obsession de la fuite du temps et de la mort (Cortège), à la résurrection (La maison des morts), mais aussi de nombreuses allusions au Christ, à la religion chrétienne, comme un recours (Zone). D’ailleurs ses états d’âme transparaissent et il en conçoit de la mélancolie et même de la souffrance (Automne malade - Automne) qu’il exorcise dans l’amour qu’il porte à la nature, au voyage, à la ville(Paris), à la vie... Pourtant, c’est avec « Vendémiaire » qui évoque aussi l’automne et les vendanges, qu’il renaît à la vie et entrevoit l’avenir . Il y a beaucoup de référence au Rhin à cause d’un voyage qu’il fit en Allemagne mais il choisit ce fleuve mythique pour ses secrets, ses mystères ses légendes (La Loreley- Nuit rhénane)
C’est donc un recueil qui explorent une mosaïque de thèmes d’inspiration qu’il traite d’une manière originale. C’est un truisme que de dire qu’Apollinaire a été un poète de transition qui révolutionna la poésie par son amour des mots, de leur musique et par la liberté de sa plume qui célébra notre si belle langue française. De lui se recommanderont les surréalistes qui lui doivent leur nom, un courant de la poésie italienne (« la poésie narrative »)son existence et la chanson française qui est un formidable vecteur de la poésie s’en est largement inspiré. Il n’est heureusement pas comme beaucoup aujourd’hui un poète oublié, « maudit », puisqu’il a influencé durablement la poésie française et que l’histoire, la littérature et la culture se souviennent de son passage sur terre.
©Hervé Gautier mhttp:// hervegautier.e-monsite.com
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oeuvres poétiques - Jules Supervielle
- Le 15/03/2020
- Dans poésie française
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Jules Supervielle
Jules Supervielle (1884-1960) fait partie des poètes oubliés, malgré les rééditions au XX° siècle de ses œuvres, trop éloignées des courants de la poésie moderne et par ailleurs assez rebelles au classement, sans doute après son élection comme « Prince des poètes » en 1960 . L’auteur, né en Uruguay comme avant lui Lautréamont (en1846) et Jules Laforgue (en 1860), de parents français, a très tôt été tiraillé entre deux patries et deux cultures. Il sera toujours à cheval entre deux continents. Très tôt aussi, il a été orphelin ce qui l’a initié à l’idée de la mort. Ce furent pour lui deux déchirures qui ont nourri sa poésie d’autant que le décès de ses parents lui fut longtemps cachée par sa famille d’adoption et qu’il a dû, à l’âge de dix ans, quitter l’Uruguay pour venir en France avec son oncle et sa tante qui l’avaient recueilli, ce qui s’est traduit chez lui par une crise d’identité. Ses premiers essais d’écriture datent de cette époque, comme un exorcisme, mais son mode d’expression, inspiré de la poètes classiques français, ne lui a pas permis, à cette époque, de s’exprimer pleinement.
Son pays d’origine lui a donné cette impression d’espace et de liberté avec la pampa et la mer mais à son arrivée en France, Paris et son lycée parisien lui ont paru bien petits et il n’a trouvé en littérature que bien peu de références de son pays perdu. Ce n’est que bien plus tard qu’il retournera en Uruguay, s’y mariera, mais son écriture n’aura pas pour autant cette empreinte américaine et restera marquée par les parnassiens, et ce d’autant que les milieux littéraires uruguayens était largement influencés par la culture française. Rentré en France en 1910, son second recueil de poèmes(Comme des voiliers) est salué en Sorbonne pour la qualité de la langue française et ce d’autant qu’on s’intéresse de plus en plus à cette époque à ce qui se fait outre-atlantique. Revenu à Montevideo il raille gentiment la société citadine mais c’est la guerre qui le ramène en France où, après le conflit, il commence à s’affranchir des contraintes de la prosodie, adopte le vers libre pour ensuite donner libre court à son envie de célébrer la nature sud-américaine en vers rimés plus personnels et rejette l’alexandrin français au profit de l’alexandrin espagnol (14 syllabes). Il s’exprime aussi en prose et s’essaie à la fiction du conte et de la nouvelle, parfois un peu extraordinaire et même inattendue, ainsi qu’ au théâtre, retrouve la trace de sa famille française à Oloron Sainte-Marie et réussit grâce à l’écriture à faire la synthèse de sa double origine, réalisant une sorte de trait d’union entre l’Europe et l’Amérique du sud autant qu’entre la vie et la mort.
Il participe d’ailleurs activement, après la deuxième guerre mondiale à des échanges culturels entre la France et l’Uruguay, reste un poète résolument français, à la fois couronné par l’Académie française et attentif à la poésie contemporaine, mais toujours respectueux de ses deux cultures et de ceux qui les ont illuminées de leur talent. Il sera d’ailleurs, peu de temps avant sa mort sacré par ses pairs français « Prince des poètes » avec un hommage conjoint rendu par la NRF et une célèbre revue culturelle de Buenos Aires. Il reste un écrivain, à cause de ses origines sans doute, où se conjuguent les contraires, poète à l’écriture classique, en marge du mouvement surréaliste auquel il ne participa pas, désireux au contraire de maîtriser l’inspiration inconsciente pour mieux la fixer avec des mots même si ses poèmes peuvent parfois avoir un aspect ambigu.
Actuellement en France la poésie qui fait pourtant partie intégrante de la littérature n’est connue par le grand public que si elle passe par la chanson. Que je sache ce n’est pas le cas des poèmes de Jules Supervielle. C’est sans doute dommage et son côté « classique » y est sans doute pour beaucoup. On peut toujours rêver qu’un chanteur à succès se penche sur son œuvre. Ce serait une belle redecouverte.
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Le parti pris des choses suivi de Proêmes - Francis Ponge
- Le 26/02/2020
- Dans poésie française
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N° 1432 - Février 2020.Le parti pris des choses (1942) suivi de Proêmes (1949) – Francis PONGE- Gallimard.
Ce sont des poèmes en prose écrits par Ponge (1899-1988) au cours des années pendant lesquelles il a travaillé au Messageries Hachette et qu’il a qualifiées de « bagne ». On retrouve cette ambiance et ce rythme de la journée de travail dans certains de ces textes. Il a prétendu que cette période lui a laissé peu de temps pour écrire mais il s’est cependant laissé émouvoir par les choses les plus banales du quotidien comme une bougie, un cageot, une huître, le pain, la pluie, les lieux familiers, les humains… On est loin des sources d’inspiration des surréalistes dont il a pourtant été proche sans adhérer au mouvement. Le langage est précis avec la volonté de se dégager des contraintes de le versification. Pour Ponge, la poésie n’est ni romantique ni même une façon de s’engager mais au contraire de une manière de célébrer la matérialité des choses. C’est sans doute la raison pour laquelle il contestait pour lui-même la qualité de poète. Le titre même du recueil indique qu’il prend effectivement le parti des choses, qu’il les choisit. Il multiplie les images, file des métaphores, use de périphrases, joue sur les mots, réenchante le quotidien par la description qu’il en fait. Quand il évoque à sa manière, c’est à dire d’une façon fine et subjective, un objet ordinaire, il insiste sur son utilité, sa trivialité, sa brève durée de vie, sa simplicité, sa vanité, mais, paradoxalement il en souligne l’importance et nous invite à porter sur lui un regard différent. En choisissant ainsi de parler des objets banals, il renouvelle à sa manière le langage poétique. Cela m’évoque cette citation de Victor Ségalen « Voir le monde et l’ayant vu dire sa vision ». Il choisit de collationner les choses, de leur donner sa propre définition comme le ferait un dictionnaire, de procéder à une véritable « leçon de choses ».
Ce recueil est aussi une sorte d’exorcisme à cause de la douloureuse perte de son père. Après cette épreuve, il se réfugie dans le monde des objets quotidiens dont il croise chaque jour la réalité. Dans une moindre mesure il évoque aussi la réalité de la vie de salarié.
Avec « Poême », mot valise qui est la contraction de prose et poème mais aussi vient d’un mot latin signifiant prélude, il semble nous dire que ce qu’il écrit n’est finalement qu’un préliminaire à autre chose qui viendra par la suite puisque toutes les choses qui sont le prétexte de sa poétique sont elles-mêmes perpétuellement changeantes. Il réitère en créant l’expression « l’objeu », contraction des mots objets et jeu, non seulement il joue sur les lettres d’un mot mais il semble aussi nier ainsi l’arbitraire du langage. Il y a une forme de lyrisme chez Ponge, dans la façon d’appréhender les choses et de les évoquer pour son lecteur, de leur donner en quelque sorte une âme.
Il reste pourtant un poète inconnu du grand public, un « inconnu célèbre » que Sartres révéla à l’occasion de la publication de ce recueil. Ponge est sans doute un grand poète mais je dois bien avouer que j’ai assez peu vibré à ces textes.
©Hervé Gautier http:// hervegautier.e-monsite.com
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Accorder - Guillevic
- Le 07/10/2019
- Dans poésie française
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La Feuille Volante n° 1396– Octobre 2019.
Accorder - Guillevic - Gallimard.
Ce recueil, publié en 2013, c'est à dire 16 ans après le mort du poète, est la suite de "Relier" paru en 2007. Il a été établi par sa veuve, Lucie Albertini-Guillevic qui présente ces textes écrits entre 1933 et 1996 et qui sont ici publiés mais évoque surtout de leur auteur, explique sa sensibilité et sa démarche d'écriture,rappelle que pour lui, la poésie était une "aventure colossale" à laquelle il avait consacré sa vie et donc assurément pas "une chose rassurante mais au contraire une sorte d'obligation à ce point contraignante à laquelle il ne pouvait ni ne voulait se dérober. L'écriture pour lui n'a donc pas été un simple passe-temps, comme ce qu'elle a pu être le cas pour d'autres écrivains, mais quelque chose de vital pour lui. En outre il s'est toujours situé dans l'instant présent, c'est à dire ce qu'il voit et ce qu'il entend, et n'a pas célébré le passé, pourtant inéluctable qui est souvent le moteur de la créativité. Le présent dépend certes du passé mais le temps actuel, celui qui est le sien, implique aussi le futur et nous mène inexorablement à la mort face à laquelle l'art ne peut rien. Il est quand même permis de penser que si l'homme est effectivement mortel, la trace qu'il peut éventuellement laisser à travers l'art est susceptible de lui survivre. Ce recueil peut en être la preuve.
Il a lui-même nommé "l'expérience Guillevic" ce qui a été un long combat contre lui-même, inscrit dans le présent, avec le constant désir de communiquer avec les autres et ce tout au long de ces soixante-six années de création. Pour cela sa seule arme était les mots, mais des mots secrets, ce qui ne correspondaient pas à son "état social" de fonctionnaire, parce que ce qu'il portait en lui l'obligeait à écrire, que c'était vital pour lui et qu'il n'était vraiment lui-même que devant la page blanche solitaire. Cela tenait plus de l'obligation que du désir et il est possible de penser que l’écriture pour lui était une sorte de thérapie qui lui permettait de supporter le quotidien. Cette sécurité d'emploi était certes pour lui une garantie de sérénité et de détachement au service de sa liberté d'écrire mais, dans le même temps, son état de poète supposait qu'ils se mît à la disposition de cette force étrange que le contraignait à tracer des mots sur la feuille vierge, à la fois aimant et défi. S'y dérober eût été pour lui une perte définitive de créativité parce que ce qui naît sous la plume dans ces moments d'exception ne revient pas si on néglige de le transcrire, même si pour cela il faut bousculer un peu sa vie, ses habitudes, son confort passager. Cela tient de l'intime et suppose évidemment un certain secret face à une vie sociale incontournable, un "périscope" comme il le disait lui-même qui lui permettait de faire semblant de sortir de ses "labyrinthes" créatifs, d'être un fonctionnaire et un citoyen comme les autres alors que, lorsqu'il était au centre de son jardin secret, il était tout autre. Ces "labyrinthes" étaient, comme il le dit lui-même, le domaine de ces eaux souterraines, de cette mer intérieure dans lesquelles il nageait et qui lui conféraient un rapport passionnel aux choses. Le concept du secret s'appliquait non seulement à l'image qu'il donnait de lui, puisque je ne suis pas sûr que la caractéristique de poète ait été véritablement prisée dans le contexte administratif dans lequel il exerçait son activité professionnelle, mais aussi aux poèmes qu'il écrivait. Il devait se protéger lui-même, non seulement en gardant le secret sur sa qualité de poète, pour mieux continuer à vivre "cette épopée" personnelle de créateur, mais ce secret s'exerçait également contre lui dans la mesure où, sous l'emprise de l'inspiration, celui qui tient la plume et se laisse porter par cet élan ne sait pas forcément où il va. En outre, ce concept du secret s'appliquait aussi sans doute à ses poèmes, cette partie de la littérature, pour être un intéressant reflet de son auteur et du monde, n'a que très rarement passionné le grand public en dehors de son illustration dans la chanson et ce d'autant plus que Guillevic a écrit ses textes au plus fort du mouvement surréaliste avec lequel il n'avait rien de commun.
Ce recueil est dans le droit fil d'autres publication parues depuis la mort du poète et qui lui ont rendu hommage. Elles ont parfois associé gravures et peintures aux poèmes dont certains étaient inédits. Les précisions de Lucie Albertini Guillevic me paraissent importantes et éclairent la démarche du poète et de son écriture. ©Hervé Gautier.http:// hervegautier.e-monsite.com
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Terraqué - Guillevic
- Le 29/09/2019
- Dans poésie française
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La Feuille Volante n° 1392 – Septembre 2019.
Terraqué - Guillevic - Gallimard.
C'est le premier recueil de poèmes qui a révélé Guillevic (1907-1997). Nous sommes en 1942 et parait, cette même année "Le Parti pris des choses " de Francis Ponge qui procède de la même inspiration. La poésie de Guillevic, qui ne signera toute sa vie littéraire que de son seul nom, comme un pseudonyme, s’intéresse aux choses les plus simples, les plus banales les plus quotidiennes. Ainsi parle-t-il de l'armoire, de la chaise, de la pomme, des rochers, de l'odeur de l'humus, de l'épaisseur des choses, mais des choses de pauvres comme il l'a été dans son enfance... Son titre évoque la terre et l'eau et renvoie à sa Bretagne natale où il est enraciné, où la mer et la lande s'unissent dans le souffle du vent, la bancheur de l'écume, la densité de la terre... Les mots qu'il emploie, la musique qu'on y entend évoquent cette communion. Dans l'art poétique de Guillevic, les mots simples font corps avec l'homme, lui sont indispensables, non seulement pour s'exprimer mais aussi pour exister un peu comme si grâce à eux il s'intégrait au monde, en combattait l’exclusion et, comme si, avec eux, il défiait la mort dans une sorte de voyage initiatique. Il est vraiment le poète à la fois secret et solitaire des paysages qu'il décrit, ce qui n'est pas sans constituer un contraste avec sa carrière au sein de l'administration fiscale. Cela peut paraître un paradoxe mais j'y vois personnellement l'avantage d'avoir été protégé des hasards de l'emploi en même temps que de vivre son écriture comme un refuge.
Jusque là, c'est à dire depuis les années 30, l'écriture était pour lui une activité solitaire qui lui faisait peut-être supporter cette vie qui était devant lui et qui ne l'avait, jusque là, pas beaucoup favorisé. Après cette attente, publier devient pour lui, comme pour tout auteur, un espoir de reconnaissance même si c'est la grande époque du surréalisme, et qu'il ne s'inscrit pas dans ce mouvement créatif. Il sera pourtant accepté par Eluard et critiqué par d'autres mais ne déviera pas de son parti pris poétique et, à partir de ce recueil, il sera reconnu comme un poète et marquera de son empreinte majeure le mouvement poétique du XX° siècle. Ce ne sont pas des poèmes classiques respectant les règles de la prosodie mais au contraire des pièces écrites comme au rythme de l'inspiration qui elle-même procède de la simple vision des choses, et des gens qui l'entourent.
Ce titre évoque aussi, phonétiquement, le mot "traqué" parce nous sommes sous l'Occupation et que sa compagne Colomba à qui sont dédiés quelques poèmes, doit fuir à cause de l'étoile jaune qu'elle porte.
J'aime les livres neufs ou anciens, les toucher, les effeuiller, les sentir. L'édition de ce recueil date de 1942 et c'est la date de publication du livre que je viens de lire. Je ne regrette pas ces temps de guerre que je n'ai, heureusement pas connus, mais à cette époque les brochures neuves n'étaient pas massicotées et pour les lire il fallait en couper les pages avec une lame. Le support était plus brut que maintenant et au terme de cet exercice de découpage, chaque page laissait ainsi un peu d'elle-même sur la suivante, une sorte de barbe de papier, de cicatrice... Ce n'est pas grand chose, ça n'existe plus aujourd'hui, mais j'aime bien cette marque du temps!
©Hervé Gautier.http:// hervegautier.e-monsite.com
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Écrits intimes - Guillevic
- Le 25/09/2019
- Dans poésie française
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La Feuille Volante n° 1390 – Septembre 2019.
Écrits intimes - Guillevic - L'atelier contemporain.
Tout d'abord je remercie Babelio et l'Atelier contemporain de m'avoir permis de découvrir ce livre.
Il se présente en trois parties, illustrées par des photos de documents originaux, "Carnet du Val de Grâce"(7 janvier 1929-23 janvier 1930), "Cahiers"(9 août 1935-1°septembre 1935), et "Lieux communs"(1935-1938), édition établie et présentée par M. Michael Brophy, professeur de littérature française à l'University Collège de Dublin et complétée par une note biographique de Mme Lucie Albertini-Guillevic.
L'itinéraire d'Eugène Guillevic (1907-1997) qui toute sa vie d'écrivain poète ne signa que de son seul nom, comme un pseudonyme, est particulier. Sa vie se déroulera entre l'Alsace et la Bretagne qui sera pour lui une grande source d'inspiration. Celui qui est reconnu comme un poète majeur du XX° siècle passa sa vie professionnelle dans les bureaux de l’administration de l'Enregistrement en Alsace puis au ministère parisien des Finances et des Affaires économiques, ce qui lui a sans doute et peut-être paradoxalement, permis d'écrire, détaché des contraintes quotidiennes. Il ne fut vraiment connu qu'à partir de 1942 et la publication de "Terraqué"(ce titre évoque la terre et l'eau, mais aussi peut être compris par sa contraction en "traqué", à cause de la période de l'Occupation). Ici, il s'agit de carnets, de cahiers, de feuilles volantes, une sorte de journal intime rédigé d'une manière discontinue sur une période d'une dizaine d'années où il recueille des ébauches jetées sur le papier (des imprimés administratifs ou un simple cahier d'écolier) de 1929 à 1938 et qui précèdent les poèmes qu'il publiera, alors qu'il n'est encore qu'un inconnu. Ce ne sont pas encore des poèmes (à part quelques-uns et quelques esquisses), ils viendront plus tard, mais des notes très personnelles qui le révèlent comme un écorché vif qui se découvre lui-même et sont le fruit de réflexions intimes et solitaires, parfois inspirées par une humeur changeante, des commentaires sur l'écriture, sur la poésie et sur l'art, des critiques aussi de sa propre créativité, prémices de l’œuvre littéraire qui fera sa notoriété. Ce sont des instantanés ("sous la dictée fuyant de l'instant", comme le dit si joliment Michael Brophy) discontinus d'une grande spontanéité ou la retouche n'a pas sa place, des annotations brutes, des émotions, des réflexions intimes, des prises de conscience, des découvertes de soi-même où la panique le dispute à la lucidité voire à l'humilité, le vertige à la fuite, l'impuissance à l'angoisse, l'espoir au doute. Homme cultivé, il considère la lecture comme une source de méditation et de création, même si ces auteurs n'ont pas sa préférence, se fait critique d'art à propos de la peinture, de la littérature, parle de la prosodie, de l'inspiration, de son écriture, du véritable sens de la poésie selon lui, a même des positions assez tranchées sur certains écrivains, avoue l'influence de Rilke (il se définit lui-même comme un poète "germanique"), de Rimbaud, explicite les fondements de son art poétique personnel et révèle par petites touches sa future voix. Mais il se veut avant tout poète, aspirant certes à la célébrité, mais critique vis à vis de lui-même, solitaire, mais attentif à l'amitié, confesse son amour de Dieu qu'il invoque face à un monde ingrat où il se sent perdu, abandonné mais aussi pour une jeune fille mais ce dernier semble lointain, réservé (il ne nomme même pas l'élue de son cœur), platonique. 1929 semble être une année faste en matière de réflexions et annotations et correspond à une hospitalisation au "Val de Grâce" pendant laquelle il se sent délaissé, ne trouvant son salut que dans la création poétique simple, loin des contraintes classiques, mais nécessaire. ("Il importe seul de créer"), constatant le pouvoir apaisant des mots ("Les mots me font du bien - oui"). Dans "Lieux communs", plus court et ramassé, il formule un certain nombre d'aphorismes qui résultent d'une réflexion intellectuelle enrichie de gloses et d'exemples, sur la poésie, élargit sur le roman et l'art en général. Il se livre à un commentaire selon une logique scientifique, dissertant notamment sur le roman, sa nature par rapport au temps, à sa notion personnelle de l'esthétique, à sa vision de la fiction et même au lecteur.
Guillevic vit au plus fort moment du surréalisme mais ne succombe pas à ses sirènes, il préfère tourner son regard vers les choses simples et modestes, vers la nature qui l'inspireront et incarneront son style si personnel. Cet ouvrage qui publie des pages soigneusement conservées par l'auteur lui-même, montre que loin de naître poète, Guilevic l'est devenu, progressivement à force de maîtrise de soi, de réflexions sur la vie, sur la mort, sur la création artistique et il fera du poème son seul vrai moyen d’expression.
©Hervé Gautier.http:// hervegautier.e-monsite.com
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Variations poétiques - Bruno Antoine Pol
- Le 16/07/2018
- Dans poésie française
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La Feuille Volante n° 1263
Variations poétiques de 1906 à 2018- Bruno Antoine POL - Autoédition.
Nous aimons Georges Brassens (1921-1981) pour sa voix particulière, son côté libertaire voire anarchiste, l'attachement qu'il témoignait à ses copains, son âme de poète parfois tourmentée, amoureux des mots et de la littérature, sa marginalité, sa langue , son franc-parler,.. Il n'y a rien de tel que la chanson pour vulgariser la poésie qui est un peu le parent pauvre de nos Lettres françaises et Georges Brassens s'y est employé avec bonheur. Il a ainsi contribué à faire mieux connaître Francis James, Paul Fort, Victor Hugo, Aragon, François Villon… Parmi tous ces poètes, il en est un dont on a sûrement oublié le nom mais dont un texte est resté dans nos mémoires parce que Brassens y a accroché quelques notes de guitare. Ce nom c'est Antoine Pol (1888-1971), officier pendant la guerre 14-18 puis chef d'entreprise, le titre c'est « Les passantes », un émouvant poème consacré à la beauté des femmes inconnues qu'on ne fait que croiser sans les retenir, à l'émotion furtive qu'elles suscitent mais qui ne laissent dans notre mémoire qu'une trace vite effacée « Je veux dédier ce poème à toutes les femmes qu'on aime pendant quelques instants secrets, à celles qu'on connaît à peine, qu'un destin différent entraîne et qu'on ne retrouve jamais.. .»
Ce texte qui m'a personnellement toujours ému, fait partie du recueil « Émotions poétiques »(1918), édité à compte d'auteur par Antoine Pol. Le hasard voulut que Brassens découvrit par hasard ce texte chez un bouquiniste parisien, le mit en musique mais, l'auteur, longtemps recherché par Georges, n'entendra jamais la mélodie puisqu'il décédera avant. Ce poème, devenu une chanson, la préférée de l acteur Lino Ventura, a été également interprétée par Maxime Le Forestier.
Antoine Pol publia tout au long de sa vie, en autoédition et donc en tirage limité, entre 1909 et 1972 des recueils de poèmes mais aussi écrivit des pièces de théâtre et des romans, des poèmes dont certains restèrent inédits. Son petit-fils, Bruno Antoine Pol, qui avait déjà rendu hommage à son grand-père en publiant ce texte dans « Des passantes à l'oiseau blanc » a voulu à nouveau évoquer la mémoire de son aïeul, non seulement en publiant ses poèmes, accompagnés d'une courte biographie, mais aussi en mettant en exergue ceux des générations suivantes,, Ainsi publie-t-il des textes de son père, Alain (1916-2013), les siens (lui né en 1943 ) mais aussi ceux de ses trois filles (Clotilde, Céline, Jennifer) et de ses sept petits-enfants(Édith, Sacha, Joshua, Sorenza, Nathan, Victor, Juliette), poèmes illustrés d'aquarelles de Monique Pol, une manière de signifier que la créativité littéraire d'Antoine Pol ne s'est pas perdue et que dans cette famille on chasse de race.
Notre Georges Brassens, celui que nous gardons tous dans un coin de notre mémoire et dont les paroles et les notes continuent de défier le temps, qui était un merveilleux poète, même s'il s'en défendait, disait « Que serait notre monde sans la poésie ? Hélas celui-ci serait bien triste »
© Hervé Gautier – Juillet 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]
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L'OR - Blaise Cendrars
- Le 20/11/2014
- Dans poésie française
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N°831 – Novembre 2014.
L'OR – Blaise Cendras- Folio.(Grasset 1925)
Il est des romans dont le seul nom de l'auteur est une invitation à la lecture. Dans ma bibliothèque idéale Cendras reste un écrivain emblématique peut-être à cause de son parcours personnel, peut-être à cause de l'importance et la diversité de son œuvre ou des commentaires qu'elle a suscités.
Il s'agit ici d'une biographie romancée, celle de Johann August Sutter (1803-1880) un Suisse parti de rien qui s’exila aux États-Unis en 1834 et fonda, après pas mal de déboires, en Californie alors mexicaine, un vaste domaine agricole. Son nom est associé à la « ruée vers l'or » qui ne fit cependant pas sa fortune. Il mourut en effet ruiné, bien qu'on trouva de l'or sur ses terres, incapable de s'adapter à cette nouvelle vie de prospecteur et aussi victime de spéculateurs, de voleurs et de procès.
Sous la plume de Cendras cet aventurier perd un « t » dans son nom mais gagne le grade de général, s'établit effectivement en Californie où il a le même destin que son modèle. Il meurt fou à Washington.
Écrit en quelques jours ce roman fut un succès et l'auteur abandonna son écriture poétique pour adopter ce nouveau style romanesque. La vie de cet authentique homme d'affaires et aventurier ne pouvait laisser Cendras indifférent, lui dont la vie s'est déroulée sous le signe de la découverte et de l'aventure.
Le personnage de Baise Cendras m'a toujours fasciné mais j'avoue avoir été un peu déçu par le style. La phrase est simple mais dans mon souvenir elle était plus travaillée, moins spontanée. Après tout c'est peut-être le but recherché pour instillé un rythme à travers le texte. Pour autant ce bref roman est une nouvelle occasion de réfléchir sur la vie, la richesse, les choses acquises, la splendeur et la décadence d'un personnage, le passage sur terre de chacun d'entre nous, l'énergie qu'on déploie pour réussir puisque c'est paraît-il le but de l'existence et la trace que nous pouvons laisser après nous.
©Hervé GAUTIER – Novembre 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com
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DOUZE POEMES - Marjan
- Le 11/02/2014
- Dans poésie française
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N°151 – Avril 1993.
DOUZE POEMES – MARJAN (Auto-édition)
Sous un titre peu humoristique (il nous avait habitués à mieux!), celui qu'on nomme du titre mérité de « poète humoriste niortais » nous offre une douzaine de poèmes comme d'autres disent une dizaine de chapelet.
Comme d'habitude l'humour est grinçant, noir, et bien dans ce style original qui a fait sa renommée. On a beaucoup écrit sur cet art consommé de la chute, ce bon sens distillé en mots apparemment innocents mais pleins de sens aigu des réalités, sur ce parti-pris de donner à sourire des choses plutôt que d'avoir à en pleurer... On n'a peut-être pas assez insisté sur la condition humaine qui reste son terrain de création favori, sur ces hommes et ces femmes, observés presque du coin de l’œil et subtilement évoqués dans ce qu'ils ont de plus humain, de plus quotidien.
Car, qu'on ne s'y trompe pas, Marjan reste l'ami des quidams, de ceux qu’on ne voit pas, qui passent dans la vie en s'excusant presque d'exister. Il les croque sans malice comme l'aurait fait le crayon d'un dessinateur, l'instantané d'un photographe. Il les immortalise sans qu'il le sachent, avec des mots parce que c'est son matériau favori. Qu'on lise « lavoir », « une femme » ou « Derrière la cathédrale de Bourges », il y a toujours du vécu derrière les mots et bien souvent le sourire n'est pas au rendez-vous... S'il s'esquisse sur le visage du lecteur, il laisse rapidement place à l'amertume.
Bien sûr, l'humour est un jeu, un part-pris, une volonté de voir autrement les choses de cette vie qui sont bien souvent ternes, de les barbouiller parfois d'un peu de ciel bleu et de soleil (« Les Jockeys », « Une pièce d'eau »), il reste que l’humoriste, comme tout écrivain est seul devant la page blanche, c'est à dire un peu devant lui-même, comme si celle-ci lui renvoyait une image virtuelle de son personnage avec ses travers et sa condition d'homme. Ainsi « Réflexions avant l'hiver » ou « Quand le matin », où notre auteur évoque sans complaisance la vieillesse qui fait maintenant partie de sa vie, comme en d'autres textes il parlait avec son habituel humour de la maladie, de la souffrance et de la mort....
On connaissait « Poèmes d'un idiot intégral », recueil de Marjan illustré par Jules Mougin, je voudrais dire à propos de « douze poèmes » qu'Arfoll mérite un grand coup de chapeau pour s'être laissé inspirer ( et aussi rapidement !) par les textes de Marjan. Son coup de crayon connu et apprécié des lecteur de « La Revue indépendante » est ici expressif, précis et parfaitement complémentaire de ces marjaneries.
©Hervé GAUTIER – Avril 1993 - http://hervegautier.e-monsite.com
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MARJAN ne fait pas le bonheur.
- Le 28/01/2014
- Dans poésie française
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N°2
Janvier 1980
MARJAN ne fait pas le bonheur.
« L’esprit fait rire aux éclats des millions de lecteurs, l’humour n’a jamais fait sourire que quelques-uns », s’exclame Jacques Steinberg.
Marjan, qu’un récent livre scolaire classe parmi les humoristes noirs nous propose encore son voyage dans l’exotisme de son inspiration. Il promène sur la réalité des choses la sensibilité du poète et les mots de l’humoriste. Par exemple, voici « Le quatuor » :
« N’attendant pas la moindre manne
des salles sans mélomane
le pauvre quatuor à quatuor à cordes
s’exhibe en forêt
devant la foule des dimanches.
Le pauvre quatuor à cordes
Se balance lentement
En haut e quatre branches. »
Il raille, joue sur les mots, fustige et se dérobe :
« Il débuta dans la nature
comme vulgaire tireur d’oiseaux
de bon au mauvais augure.
Ayant de l’ambition
Il prêta attention
Aux hauts personnages.
En les prenant pour cibles
Il devint tireur d’élites… »
Pour enfin voir les choses en face et revenir à une réalité plus ordinaire sans pour autant se départir de cet humour parfois grinçant :
« La doctoresse au profil de reine
va venir examiner nos veines.
Préparons-nous à l’accueillir, et, à son intention ?
Ouvrons en une… »
Écrire, c’est un peu comme il le dit lui-même « ausculter l’humanité, d’accord, mais c’est d’abord s’ausculter soi-même ». N’est ce pas là un extraordinaire aveu ?
Au vrai, l’humour ne se définit pas facilement et Marjan pose et résout cette équation étrange dont l’inconnu est notre sourire… et nos questions !
© Hervé GAUTIER.
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QUAND MARJAN EST EN TRAIN – MARJAN-ARFOLL.
- Le 28/01/2014
- Dans poésie française
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N°185
Juillet 1999
QUAND MARJAN EST EN TRAIN – MARJAN-ARFOLL.
Nous avons tous dans le cœur le sifflet d’un chef de gare, la ouate blanche et enveloppante d’une machine à vapeur, un inconfortable compartiment de 3° classe et un drapeau rouge qui s’agite sur un quai de gare…
De nouveau, dans cette édition «hors commerce », Arfoll se fait le complice de Marjan dont il est désormais l’illustrateur attitré et inspiré. L’un et l’autre donnent à voir par la plume, chacun dans son style, l’idée qu’ils se font des «chemins de fer ».
C’est vrai que le train est un lieu privilégié pour la rencontre des gens. On y croise des regards, des conversations s’engagent, des idylles se nouent parfois, mais le train reste un lieu magique, plein de poésie et de mystères, à la fois une invitation au voyage et la découverte de l’inconnu…
Par les fenêtres, on découvre des paysages et le tangage des boggies invite au sommeil et donc au rêve. On rêve assurément davantage dans un train, à la fois éveillé et assoupi et chaque gare est une étape, un nom sur une carte, parfois gravé dans l’émail bleu d’un panneau, un lieu de rencontre et de vie …
Les trains évoqués ici ne doivent rien à l’ambiance souple des T.G.V. Ce sont plutôt ceux des mécaniciens au visage noirci par le charbon, du tender plein de blocs d’anthracite, de la locomotive qui sifflait à chaque passage à niveau… Toutes ces images appartiennent désormais au passé, mais revivent dans ce recueil , avec, pour témoin privilégié le chat dont Arfoll a fait depuis longtemps son personnage fétiche.
Tout cela finalement est bien, car à chaque fois que mon chemin croise celui d’une gare, il me vient toujours à l’esprit cette parole d’Apollinaire : « Crains qu’un train ne t’émeuve pas ».
Notes personnelles de lecture ©Hervé GAUTIER
Photocopie gratuite - Correspondance privée http://www.hervgautier.e-monsite.com
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ENCORE MARJAN...TOUJOURS MARJAN ET C'EST EPATANT!
- Le 28/01/2014
- Dans poésie française
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ENCORE MARJAN...TOUJOURS MARJAN ET C'EST EPATANT!
(Illustrations d'Arfoll)
Marjan, nous le savons, porte sur le monde le regard mi-amusé, mi amer de celui qui a compris la règle du jeu de cette existence mais qui n'a pas voulu donner complètement dans la réussite telle qu'on l'entend actuellement. Elle est surtout assise sur la mise en valeur de la personne et du parcours professionnel même si pour cela il faut sacrifier ses semblables, ses concurrents...
La société humaine offre un spectacle d'exception pour qui sait l'observer. L'art et tout spécialement l'écrit en ont toujours été le reflet. Il permet d'en dénoncer les travers, d'appuyer sur le trait ou de rendre compte d'un moment d'exception. C'est un moyen privilégié de dénoncer les paradoxes, les insuffisances, les injustices d'une société qu'on se plaît à qualifier de civilisée.
Je l'ai déjà abondamment dit dans cette feuille, notre ami a choisi l'humour pour porter témoignage du regard qu'il pose sur la condition humaine. C'est sa manière à lui de sourire de cette vie qui ne nous en donne que bien peu l'occasion. Chacun voit les choses à sa manière même si les colonnes de nos journaux sont pleines chaque jour d'informations qui nous font douter de la beauté de la vie.
On a beaucoup écrit sur l'humour, sur son aspect léger voire dérisoire. Il s'est trouvé des gens pour souligner sa volonté de donner à rire à tout prix de ce monde en occultant les vrais problèmes. C'est vrai et c'est cela aussi l'humour, un simple jeu sur les mots ou sur des situations inattendues qui interviennent dans notre vie comme autant de clins d’œil. Dire que l'humour de Marjan exclurait cela serait assurément voir ses écrits tels qu'ils ne sont pas toujours. Oui l'humour c'est aussi quelque chose de drôle, l'occasion qu'on se donne de dire les choses différemment avec davantage de liberté, d'être davantage primesautier. Il ne faut pas s'en priver. Les textes de ce recueil attestent de ce "parti d'en rire". Les marjaneries savent aussi être cela.
Je le dis d'autant plus volontiers que dans ce recueil c'est un peu ce qui transparaît et qui est souligné par les dessins d'Arfoll dont le personnage favori, le chat, sait à merveille illustrer les situations évoquées dans les textes. Cette collaboration spontanée du dessinateur et du poète enrichit la démarche créatrice, lui donne une dimension visuelle qui n'est pas inutile. Certes de recueil en recueil les deux auteurs donnent à voir, l'un inspirant l'autre, ce voyage commencé il y a bien des années dans cette société humaine qui finalement semble les amuser.
L'amitié et l'intérêt qu'Arfoll porte à Marjan se manifeste depuis de nombreux mois par ces ouvrages. Ils sont à l'instigation de l'illustrateur et l'auteur des textes confesse volontiers qu'il n'est pour rien dans ce choix. Il se contente seulement d'enrichir sa bibliographie d'un nouveau titre et ce n'est déjà pas si mal.
Il est vrai que c'est bien son tour, lui qui pendant si longtemps a publié les autres. C'est aussi bien dans son style puisque chaque recueil est diffusé gratuitement dans ses correspondances amicales. Eux aussi sont "Hors commerce" puisqu'il est établi depuis longtemps pour lui que la poésie doit se donner. La forme volontairement dépouillée de la présentation va également dans ce sens.
Dans le combat du poète pour faire connaître ses propres textes, les revues tiennent une grande place. Elles permettent cette diffusion peu onéreuse qui précédera peut-être une édition personnalisée. L'attachement que peut avoir un poète à une revue ou cette dernière à un auteur se traduit souvent par la publication de nombre de ses créations. Marjan a bien entendu collaboré et collabore encore à beaucoup d'entre elles. Ses poèmes qui y sont largement publiés reviennent souvent et il est donc loisible au lecteur d'en prendre connaissance et de les apprécier. C'est à cette source qu'Arfoll puise la matière "textuelle" de ses éditions amicales. C'est peut-être un peu dommage car les poèmes qui y sont repris, pour être intéressants n'en sont pas moins connus et parfois déjà publiés dans d'autres recueils.
Dans sa longue "carrière" notre ami a bien entendu beaucoup écrit et ce d'autant que sa manière de s'exprimer doit beaucoup à la concision. Il détient donc chez lui de nombreux poèmes anciens qui seraient utilement révélés lors de prochaines éditions amicales d'Arfoll. Je laisse les futurs titres à son imagination débordante qui s'est déjà si bien manifestée et ce d'autant que le pseudonyme du poète se prête facilement au calembour.
C'est une idée du partage qui me plairait bien car moi aussi je souscris à cette affirmation "Encore Marjan, toujours Marjan et c'est épatant!"
(c) Hervé GAUTIER
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MARJAN!
- Le 04/04/2009
- Dans poésie française
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MARJAN!
Quand le téléphone a sonné, ce jour d'août, j'ai reconnu cette voix familière, plus fatiguée encore depuis ces dernières semaines. C'était celle de Jeanne avec ces mots simples "Marjan est mort". Elle a relaté ensuite comme on le fait en pareilles circonstances les épisodes qui ont précédé sa fin. Tout devenait compliqué avec sa vie au ralenti... Il n'empêche, il n'est plus là. Il est quand même apaisant de savoir que les gens que l'on aime ont quitté ce monde sans souffrir. Il s'est éteint doucement.
Nous avons tous connus Marjan, soit personnellement, soit par le biais de son écriture, qu'elle soit littéraire ou postale, car à travers lettres et enveloppes il avait l'habitude de faire partager ses coups de cœur, ses révoltes, son amitié. C'est par ce canal que passait son activité débordante d'écrivain et d'éditeur. C'est vrai qu'il était un épistolier impénitent. Son préposé en savait quelque chose qui déposait chaque jour sa moisson de courrier dans une boîte qui devait bien être la plus grande et assurément la mieux remplie de la rue de la Burgonce à Niort. Les lettres venaient du monde entier et recevaient toutes une réponse.
Dans cette chronique comme ailleurs, j'ai souvent parlé de l'importance qu'ont eu "Les feuillets Poétiques et Littéraires" qu'il avait fondés tout comme plus récemment "Le Bouc des Deux-Sèvres" ou "Poètes Niortais et des environs". Toutes ces revues et collections rendaient compte d'une façon désintéressée du bouillonnement poétique contemporain, mélangeant les signatures les plus prestigieuses à d'autres plus modestes, voire inconnues. Elles furent un révélateur et nous sommes nombreux de par le vaste monde à lui devoir quelque chose dans notre démarche créatrice, ne serait-ce que l'envie d'écrire! Désintéressé, il l'était. Il rappelait souvent, non sans humour "qu'il avait laissé souvent des plumes pour celles des autres" et ce n'était pas faux. Il avait sans doute gardé de son ancien métier de typographe cet intérêt constant porté à l'écriture des autres, le besoin de les faire connaître. Il savait aussi le faire bénévolement avec beaucoup d'abnégation puisque ce qui comptait surtout pour lui c'était encourager ceux qui faisaient œuvre d'écriture. Il avait banni de son vocabulaire le mot "exclusion".
C'est vrai que tout cela était un peu anachronique dans ce siècle où tout est basé sur l'argent et le profit mais cela faisait partie du personnage. C'était comme cela, il était de ces gens qui s'intéressent aux poètes qui n'ont rien compris au monde d'aujourd'hui et qui croient encore à la beauté des choses et à la bonté des gens. C'est simple, il était l'un d'eux! Comme d'autres mots dans notre langue "poète" est galvaudé, à la fois compliment ou qualificatif compassé, on n'oublie jamais d'y glisser un peu d'ironie. Lui jamais!
Il travaillait aussi les mots, comme il l'avait fait toute sa vie, les distillant pour exprimer l'humour, parfois noir d'une situation. Il fut un spectateur attentif et parfois amusé de ce monde. Il fut surtout un observateur de l'âme humaine, rappelant à l'envi que "l'humour est la politesse du désespoir". Son style, bien souvent imité était à ce point original qu'un journaliste ami avait formé le mot "Marjanerie" en son honneur.
On sait depuis les travaux de Freud sur les mots d'esprit que l'humour est le plus sûr moyen d'asséner des vérités qui sont reçues ainsi d'une manière acceptable. On a dit beaucoup de choses là- dessus, sur son rôle social, pédagogique, sur ceux qui le pratiquent comme sur ceux qui en sont les "victimes". Marjan, quant à lui s'est contenté de regarder le monde tel qu'il est avec la bonne foi parfois candide de celui qui ne veut cependant pas s'en laisser conter. Car c'est bien sûr au second degré qu'il fallait recevoir son propos. Si à la première lecture un sourire vous prenait, la réflexion élémentaire qui suivait vous invitait davantage à plaindre cette société. C'était sa façon à lui de "rire d'une situation plutôt que d'avoir à en pleurer". C'est vrai que ce n'était que des mots jetés comme négligemment sur le papier mais qui portaient bien le message qu'ils entendaient transmettre. Derrière la façade du simple vocabulaire, il savait jouer avec les mots, les triturer, les malmener, pour finalement révéler leur sens caché, leurs paradoxes... J'ai, en tout cas toujours été impressionné par la facilité avec laquelle il écrivait et le plaisir qu'il y prenait. On ne dira jamais assez qu'écrire est un plaisir qu'il faut pratiquer sans modération.
Il est difficile en quelques lignes si pleines d'émotion d'évoquer la vie d'un homme tel que lui. Il eut ses détracteurs, bien sûr car nous savons bien qu'en ce monde il suffit de vouloir faire quelque chose, de développer une action pour aussitôt s'attirer des critiques... souvent de ceux qui ne font rien et se contentent de regarder. Je voudrais simplement signaler qu'il ne s'est pas contenté de dénoncer et de combattre avec des mots. Pacifiste, utopiste, anarchiste, libertaire sont sûrement des qualificatifs qu'il n'aurait pas reniés. Il était en cela l'héritier de Gaston Couté.
Les mots sont forcément réducteurs et enferment le personnage dans une gangue. Il serait injuste de penser qu'il s'est contenté seulement d'en user. Ce serait oublier un peu vite le militant des "Droits de l'homme", des "Restos du coeur" ou d'"Amnesty International" en faveur des plus démunis ou des prisonniers politiques. Cette action se limitait peut être à des dons pécuniaires mais n'en illustrait pas moins ce que Marjan a toujours voulu défendre : la cause des opprimés, la condition des plus humbles...
Quand on parle d'un écrivain, il est presque naturel d'évoquer ses voyages. Ah, les voyages, et l'écriture qui va avec! Pour lui rien de tout cela, il n'a pratiquement jamais quitté Niort. Il avait choisi de peindre la condition humaine et surtout les petites gens, les plus humbles, de dénoncer l'hypocrisie des puissants... Il n'avait pas besoin de courir le monde pour cela, il l'avait sous les yeux, tous les jours!
Il a peu parlé de lui et des siens. C'est vrai! Et pourtant quand il a évoqué sa famille, il l'a fait avec tellement d'émotion et hors de son humour habituel que la nostalgie débordait à chaque mot. A mes yeux "Cour Commune" est sans doute sa meilleure œuvre. Ses amis ne s'y sont pas trompés qui ont qualifié nombre des textes qui composent ce recueil de "poèmes d'anthologie". Parmi ceux-ci "Ma Mère" est assurément le plus touchant.
On ne le dira jamais assez, nous ne sommes en ce monde que temporairement. Les religions nous promettent après la mort un monde meilleur. Acceptons-en l'augure. Le connaissant un peu, je puis dire qu'il fut une sorte de passager clandestin dans ce voyage sur terre, sur vie. Après quatre-vingts ans qui ont dû lui paraître bien courts, il est parti rejoindre ses copains, Jacques Prévert, Hervé Bazin, Paul Baudenon et combien d'autres. Nul doute qu'ils doivent, s'il y a autre chose que le néant, discuter à nouveau, un calembour ou un bon mot au coin des lèvres ou de la plume...C'est dans ces contrées qu'on a du mal à imaginer qu'il a définitivement "jeté l'encre" comme il aurait sans doute dit.
Il nous reste sa mémoire, ses textes dont beaucoup sont inédits. Pour lui faire un dernier salut avant que la terre ne recouvre son cercueil, il y avait un petit groupe que l'intimité réunissait sous ce grand soleil d'Août. Point de cérémonie religieuse ni de protocole compliqué, il n'aurait pas aimé cela. Un peu timidement au début mais surtout sans ordonnancement, des textes de lui furent dits. Malgré la peine que nous éprouvions tous, j'ai eu, à ce moment, le sentiment que ses obsèques n'étaient pas tristes, que ce départ sur la pointe des pieds était comme un de ces clins d'œil malicieux qui adressait souvent à ses amis.
Il est donc, à son tour victime de ce mauvais coup du sort qui nous attend tous. Il en avait si souvent parlé sur le ton de la raillerie ou de la révolte qu'elle a fini par le rattraper, cette mort qui ne parviendra pas à nous le faire oublier.
Voilà, j'ai, dans cette chronique tellement parlé de l'homme et de son œuvre que j'ai l'impression une nouvelle fois de rabâcher, mais il est bien naturel que cette revue qu'il a suscitée, soutenue et diffusée depuis vingt ans l'accompagne avec ce modeste hommage, ces quelques mots.
(C) Hervé GAUTIER
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Enfin!
- Le 04/04/2009
- Dans poésie française
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N° 194 - Janvier 1998
Enfin!
On dira ce qu'on voudra, mais pour un écrivain la reconnaissance est quelque chose qui compte... même si on a du mal à l'avouer! Elle peut prendre des formes différentes depuis l'aspect commercial jusqu'à l'hommage de ses pairs en passant par la popularité. Archiviste scrupuleux pour tout ce qui le concerne, Marjan collige depuis de nombreuses années articles de presse et témoignages personnels, prix et distinctions, bref tout ce qui est écrit sur son action en faveur de la poésie.
Il va pouvoir désormais ajouter une autre mention à cette collection impressionnante. Il s'agit d'un mémoire de Maîtrise de Lettres Modernes soutenu à la Faculté des Lettres et Sciences humaines de Metz le 29 Octobre 1997 par Frédéric VIGNALE. Le sujet choisi était :"Naître et être poète : Marjan." Le diplôme a été obtenu avec la mention "Bien". Voici donc notre homme consacré par l'Université.
J'ai lu ces quatre-vingts pages d'une traite et avec intérêt car j'ai la faiblesse d'être attentif à tout ce qui est écrit sur Marjan au moins autant qu'à tout ce qu'il écrit lui-même. Il est juste en effet qu' hommage lui soit ainsi rendu lui qui est régulièrement boudé par la presse locale à qui il signale pourtant périodiquement le talent des autres mais qui reste sourde à ses informations. Il est bien loin le temps où Jean Beyt, Delion, Lechantre et Patrick Béguier, journalistes attentifs de Courrier de l'Ouest et de la Nouvelle République rendaient compte périodiquement du fourmillement d'idées et de la créativité qui se donnaient rendez-vous au 166 rue de la Burgonce à Niort. C'est vrai aussi que Marjan est un personnage atypique dans cette ville que l'écriture et la poésie n'intéressent pas à tout le moins quand elles se signalent dans ses murs. C'est là une autre histoire et un autre combat et comme nous le savons, nul n'est prophète...!
Mais revenons à ce travail universitaire.
A part les articles dont il est d'ailleurs largement inspiré rien de semblable n'avait été fait jusqu'à présent. C'était également tentant de parler pour la première fois à l'occasion d'une soutenance de mémoire de Maîtrise d'un auteur vivant et de son action. Il y avait là, certes une originalité mais aussi l'assurance que cette révélation ne prêterait que très peu le flanc à la contradiction. Cela dit j'ai trouvé cette étude bien documentée et d'une grande justesse de ton à la fois dans la forme et dans le fond.
Ce n'était pas facile pour Frédéric VIGNALE de mener ainsi ce travail puisqu'il ne connaissait Marjan que par les textes qu'il a écrits et que par les articles qui lui ont été consacrés. Il est vrai qu'il est aussi un épistolier impénitent et qu'il aime aussi encourager ceux qui écrivent. Alors quand on est soi-même le sujet d'une étude officielle...!
J'imagine bien le travail de dépouillement que Frédéric VIGNALE a dû mener dans l'abondante documentation qui lui était parvenue et je ne suis pas étonné qu'il ait craint un moment d'être lassé par le sujet qu'il avait choisi. Je connais l'importance des textes de Marjan. Les publications s'en sont largement fait l'écho et notre homme détient encore d'autres inédits qui, je ne le dirai jamais assez manquent beaucoup à ceux qui apprécient son style.
Il avait quand même bien choisi car au-delà de la légitime fierté de Marjan qui voyait ainsi reconnue une nouvelle fois et officiellement son action en faveur de la poésie (la sienne et celle des autres comme on le sait!) et au travers de cette correspondance que Frédéric VIGNALE qualifie lui-même de pudique, il a bien du naître quelque chose qui ressemble à de l'amitié entre les deux correspondants. Connaissant le poète niortais, le contraire m'étonnerait. Le rédacteur de cette étude a pu vérifier que ce Marjan, malgré le fait qu'il se déplace peu a beaucoup d'amis, des plus humbles aux plus célèbres et que malgré ses détracteurs nul ne dédaigne ce qu'il fait. Je ne suis pas bien sûr qu'il ait réellement créé une école comme Frédéric VIGNALE ne laisse entendre mais il a assurément été imité dans son écriture comme dans son action puisque notamment l'expérience du Bouc des Deux-Sèvres, revue gratuite (c'est si rare) a largement été imitée.
Ce sur quoi je voudrais insister c'est, comme l'a dit un de ses amis, sur cette caractéristique de "rêveur définitif", cette volonté de repeindre en bleu la grisaille qui nous entoure, de préserver cette part de rêve qui nous manque de plus en plus et qui est pourtant si vitale à chacun d'entre nous! Elle s'exerce dans cette écriture si originale qui est le témoin d'un regard acéré sur la réalité des choses, de ce parti-pris d'en rire même s'il y a forcément quelque amertume derrière tout cela. C'est vrai qu'il y a avant tout du rêve dans cette démarche quand malgré l'âge et la maladie, il continue d'écrire avec verve c'est à dire à jeter au vent des mots aussi impalpables que l'air où se lit la révolte contre la condition des plus humbles et contre la mort. Il y a de l'utopie à mener contre cela un combat quand autour de nous s'établissent l'exclusion et la précarité et que de toute manière, simples mortels, nous ne sommes sur cette terre que de passage. Et qu'on ne vienne pas me dire que l'écriture est une quête d'immortalité!
Alors, au-delà de tout ce qui pourrait ressembler à des hommages, je garde toujours en mémoire sa volonté de conserver une âme d 'enfant rêveur. Il l'a d'ailleurs exprimé lui-même et fort joliment par ces mots :"Moi qui au terme de mon automne ne peut encore m'habituer à l'idée d'être une grande personne."
(c) Hervé GAUTIER
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COUR COMMUNE - MARJAN
- Le 04/04/2009
- Dans poésie française
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N°120 - Juillet 1992
COUR COMMUNE - MARJAN
Je ne vous ferai pas l’injure de vous parler du Marjan des marjaneries que tout le monde connaît, de ce Marjan à l’humour noir et acerbe qui rit des choses plutôt que d’avoir à en pleurer. Ce Marjan là nous émeut, c’est vrai mais bien plus émouvant encore est l’homme de Cour Commune qu’on connaît beaucoup moins, bien que ce recueil soit la copie exacte de l’édition originale de 1977.
J’ai déjà eu l’occasion d’écrire qu’il est de ces poètes dont la sensibilité est communicative surtout quand il parle de son enfance et de sa famille. Oh, ce n’était pas une enfance riche, dorée, loin de là! C’était une famille d’ouvriers imprimeurs, ce qu’il sera plus tard, une jeunesse passée dans un quartier pauvre de Niort aux côtés d’autres ouvriers, ceux des ganteries où les femmes lavaient « (le) linge sale des riches ». Une cour commune ce n’est pas précisément un signe d’opulence! « On y accède par un couloir sombre et si étroit que le mur laisse sur les épaules toujours un peu de lui-même ».
« Cour commune de mon enfance où lorsque le temps était à la pluie chacun pestait contre le cabinet du voisin. Il y en avait une demi-douzaine, pas mois »...
Pourtant s’il est né le 3 Avril 1918 (le 1° lui serait peut-être mieux allé?) d’une famille d’origine vendéenne, son père qui reviendra blessé de la guerre était encore au combat. « On a salué mon arrivée à coups de canons de vin rouge jusque dans la tranchée de mon père. » Ce n’était cependant pas la misère « Ma mère me lavait avec Cadum, me nourrissait de Phoscao. Elle me donnait du chocolat Poulain... elle tartinait le pain au beurre d’Echiré » mais « on vivait simplement, on bossait durement ». »Mes enfants, un sous est un sou, disait-elle », et s’il était trouvé sans qu’on en connaisse le propriétaire, il revenait au curé aussi naturellement que cela. Ils étaient des « Gens du petit monde », voilà tout!
Ce livre est avant tout dédié à sa mère et on ne peut rester insensible à ce poèmes d’anthologie qu’il lui adresse. « Ma mère en blouse toujours noire, ma mère aux cheveux toujours blancs... ma mère aux mains bourrelées de remords... ma mère à laquelle je suis incapable de dire combien je l’aime, pendant qu’il est encore temps. » Les mots parlent d’eux-mêmes dans leur simplicité, jusque dans l’évocation de sa mort « Ma mère est morte le lundi 4 décembre 1967 dans un bar-tabac ».
L’image du père est forte. Ainsi cet homme « qui n’était pas tout entier » à cause de la guerre, à côté de qui il a vécu et travaillé à l’imprimerie et qui ne croyait pas à son destin de poète a été son modèle et lui a peut-être, à sa façon donné la passion des livres.
Et puis la famille se complète. L’unique grand-mère connue de lui, mais qui était un peu « la honte de la famille »parce qu’elle « travaillait dans la guenille » et qu’elle tirait les cartes... Le jour de sa mort fut l’occasion de sa première bicyclette... Sa tante qui rempaillait les prie-Dieu « pour deux fois rien », qui prisait, « buvait de l’ absinthe le dimanche et gueulait le poing sur la hanche », son vieux cousin allumeur de réverbères du quartier et plus tard son beau-frère (qu’il appelait son frère) mort dans un stalag en 1943. C’est un truisme que de rappeler de la mort est indissociable de l’écriture de Marjan!
Et puis il y a la vie, celle de son quartier, cette « rue de l’orphelinat » où « un ouvrier modèle préféra la crève au renvoi et se pendit ». Les gens de ce quartier ouvrier regardaient de loin les riches et les enviaient peut-être?
Ce livre est aussi l’occasion d’un retour sur soi-même, une sorte d’introspection. Nous retrouvons le petit garçon avide de cinéma et de livres, l’enfant bègue qui aura très tôt des difficultés avec les mots parlés mais »(s’) applique de son mieux à les coucher sur la page blanche. » C’est peut-être à cause de cela qu’il deviendra écrivain! Nous le voyons en classe quand le maître s’endormait et qu’il récitait « ses leçons par coeur » mais qui parfois recevait des gifles « par la main instruite d’un maître de la primaire » quand ce n’était pas « par la main coquine d’une belle rouquine ». Et puis la vie tisse en lui l’amour du travail, des chats, la haine de la guerre...
Il y a toujours dans l’écriture de celui qu’enfant on disait taquin un peu d’humour inévitable, pas des marjaneries mais cette manière bien à lui de faire un bras d’honneur à la mort qui nous attend tous et qui pour lui est une obsession.
Je l’ai dit certains textes de ce livre son émouvants mais puisqu’il s’agit d’une réédition, il aurait été bon qu’il fût complété et enrichi d’autres textes qui pourtant sont écrits.
© Hervé GAUTIER
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POUR NE PAS OUBLIER MARJAN.
- Le 01/04/2009
- Dans poésie française
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N°213
Novembre 1999
POUR NE PAS OUBLIER MARJAN.
Cela fait plus d’une année qu’il nous a quittés. Dans les revues que je reçois, ses poèmes se font rares, inexistants même. Dans Niort, sa ville qu’il n’a jamais quittée, que reste-il vraiment ? Son nom sur une plaque de rue, une exposition prévue de longue date qui tarde à être organisée et qu’on repousse de plus en plus, son nom qui peu à peu s’efface… Il aimait la vie et se battait contre la mort en une lutte dérisoire que son cœur fatigué rythmait de ses essoufflements. Nous sommes tous mortels, n’est-ce pas ?
Ce n’est pas grand chose qu’une pensée furtive pour ceux qui ne sont plus mais grâce à la vigilance des vivants, ils ne sont pas tout à fait morts. C’est là un hommage fugace, presque inutile, car chacun a ses préoccupations, dit-on !
Que reste-t-il de lui? Des milliers de poèmes disséminés aux quatre vents des revues qui le publiaient et auxquelles il participait. Le simple fait de voir son nom au sommaire d’une publication française ou étrangère l’enchantait. C’était son côté adolescent qui s’émerveillait de tout, qui croyait tant à la force de l’amitié, qui savait être généreux même si parfois cela laissait place à la déception. Qu’importe, il continuait à écrire, à publier les autres surtout dans une sorte d’incompréhensible action de vulgarisation qu’il tenait sans doute de son ancien métier d’imprimeur.
Il faisait partie de cette grande confrérie des brasseurs de mots, des sculpteurs de vent que sont les poètes. Il était de ceux qui, inlassablement noircissent des pages blanches, pour se prouver sans doute qu’ils existent, pour le craquement de la plume ou le feulement de la mine sur le papier ou assurément pour répondre à cette implacable inspiration qui, lorsque parfois elle trouble leur nuit ou leur tranquillité et qu’ils y répondent transforme quelques instants de leur vie en moments d’exception.
Il était à la fois tout cela et bien davantage encore, parce que l’écriture est pauvre quand il s’agit d’évoquer pleinement un homme tel que lui. Je ne le fais pas uniquement au nom de cette grande amitié qui nous unissait, mais aussi, sans doute, parce que dans ma vie le devoir de mémoire a pris, ces dernières années une dimension personnelle. La mort, il est vrai, marque notre condition humaine de son sceau définitif. De son vivant, il était aussi attentif à la trace laissée par ses amis disparus.
Son humour était une arme contre la mort, et malgré ce combat perdu d’avance, je puis témoigner qu’il l’a bien moquée, comme si tout cela n’était malgré tout qu’une vaste comédie, que notre passage sur terre n’était qu’un moment sans grande importance mais que tout homme a cependant le devoir de marquer le plus honorablement possible et pendant lequel il faut impérativement être soi-même !
Ce dont je voudrais me souvenir aussi, c’est de son combat en faveur des petites gens dont il faisait partie. Il savait toutes les souffrances endurées par les pauvres, par cette classe ouvrière dont il était issu et dont il a si bien parlé. C’était, il est vrai plutôt celle des années 30-40 que celle des 35 heures et de l’informatique, mais il faut lui rendre cet hommage qu’il avait su, lui, se souvenir de ses origines et y avait puisé une grande partie de son inspiration.
Je n’oublierai pas non plus le défenseur des droits de l’homme, de ceux qui sont emprisonnés pour leurs idées. Là aussi était son combat. Il était un humaniste, libertaire, attentif aux autres, en perpétuelle révolte contre la misère et l’injustice. Il ne se rangeait jamais du côté du plus fort.
Depuis plus d’un an, nul ne reçoit plus le Bouc des Deux-Sèvres dont il avait fait revue fétiche. Elle avait des défauts, certes (tout est perfectible en ce monde !), mais elle existait et beaucoup lui rendaient hommage et célébraient le formidable optimisme de son unique et désintéressé animateur. C’est qu’il était seul et s’entendait bien avec lui-même. Il en avait toujours été ainsi au cours de son impressionnant parcours d’éditeur et d’animateur de revues.
Il avait accueilli, surtout au sein des Feuillets Poétiques et Littéraires de nombreux auteurs, des célèbres comme des inconnus et il a été à l’origine de vocations d’écrivains par ses seuls encouragements. C’est que le mot exclusion, surtout quand il s’appliquait à l’écriture et à la créativité des autres ne faisait pas partie de son dictionnaire.
Voilà donc ces quelques mots dérisoires tracés en sa mémoire et confiés à ce réseau internet dont je n’appréhende pas bien les ramifications mais qui justifie encore plus aujourd’hui le nom de cette Feuille Volante.
©Hervé GAUTIER
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Pour ne pas oublier Isaïe Goldman.
- Le 29/03/2009
- Dans poésie française
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Mai 1998
En guise de 18° Anniversaire - Pour ne pas oublier Isaïe Goldman.
J'avais l'habitude de publier, à la date anniversaire de la création de la Feuille Volante un article retraçant sa vie et parlant de son avenir. Je souhaite aujourd'hui rompre avec cette tradition non seulement parce que il n'y a plus rien à dire sur cette revue qui est de plus en plus moribonde mais surtout parce que j'ai choisi de me souvenir d'une autre publication aujourd'hui disparue.
Elle avait pour nom "POESIE SONORE" et était animée par Isaïe Goldman décédé depuis. Il conseillait de lui adresser·" correspondances et rouspétances" à son adresse, 20 Chemin de Rieu 1208 GENEVE. Eh oui, notre ami était Suisse et pharmacien en retraite! J'ai appris un jour son décès par une simple communication téléphonique.
Je conserve précieusement des exemplaires de sa revue ainsi que ses lettres. Comme la plupart de mes correspondants, je ne l'avais jamais rencontré. Je me souviens seulement de sa voix, un peu vieillissante une fois au téléphone depuis Genève.
Sa revue était un paradoxe, Poésie Sonore, puisqu'il s'agissait d'un document écrit, réalisé par lui artisanalement. Sa devise, reproduite sur chaque numéro était " Quand je crache à la figure de quelqu'un, c'est toujours par devant!". C'était ambitieux et impressionnant mais la lecture de sa revue montrait qu'il portait surtout témoignage de la poésie des autres puisqu'il n'oubliait jamais d'accueillir des amis. Il se faisait l'écho de ce petit monde de la poésie dont nous savons qu'il est marginal mais ne connaît pas de frontières.
Il y avait aussi ce côté artisanal qui me plaisait bien. Il indiquait toujours en exergue de chaque numéro " La Poésie Sonore paraît quand ça lui chante et publie ce qui lui chante, avec ceux qui lui chantent, sur le ton qui lui chante et avec (suivait le nom de celui qu'il avait choisi d'accueillir comme invité d'honneur... et des autres)
Sans doute voulait-il par là rappeler que ce qu'il l'intéressait surtout c'était de rester libre de ses jugements, de ses choix, de ses publications, de ses écrits...
C'est qu'il écrivait aussi, et bien! Je me souviens d'un texte qu'il me fit parvenir en "réponse" à l'un de mes poèmes. L'accompagnait une lettre à la fois émouvante et enthousiaste. Il s'intitulait "Soleil" et je crois qu'il y tenait beaucoup. J'en reproduis ici la fin bien qu'on ne puisse pas valablement juger de son talent.
... un vieillard cheminait, pourtant, sans impatience.
Il tenait, dans sa main, la fraîche inexpérience
d'un enfant déjà grand babillard pour son âge,
et devisait gaiement sur le prochain orage:
-Dès qu'il fera beau temps, dit l'ancêtre, on ira
se réchauffer ensemble au soleil, car tu l'aimes?
- Oui, répondit l'enfant, je le mange à la crème!...
Voilà ce simple clin d'oeil à la mémoire d'un ami disparu depuis longtemps avec toujours à l'esprit ces paroles d'Alvaro Mutis:
"Ce que la mort supprime, ce ne sont pas les êtres qui nous sont proches et sont notre vie même, ce que la mort supprime pour toujours c'est leur souvenir, leur image qui s'estompe, se dilue peu à peu jusqu'à se perdre et c'est alors que nous commençons à mourir nous aussi."
Comme tous ceux qui nous ont quittés trop tôt, j'imagine qu'au paradis des poètes il doit encore passer son temps à écouter et à regarder ceux d'en bas et j'espère que ces quelques lignes lui plairont.
Notes de lecture personnelle. © Hervé GAUTIER