la feuille volante

Jacques Ancet

  • La ligne de crête

    La Feuille Volante n° 1211

    La ligne de crête – Jacques Ancet – Tertium Éditions.

     

    On peut être ému par un être, par une chose ou par un paysage au point d'en parler avec des mots sur du papier ou des couleurs sur une toile. Ici c'est une montagne, masse de pierre et de terre qui domine un paysage de plaine. C'est un endroit qu'on voit de loin, que d'emblée, l'auteur tente de définir simplement : c'est un lieu, « un espace où habiter », quelque chose avec quoi on « commence » où on attend (« C'est peut-être l'attente qui fait le lieu »), sans peut-être savoir très bien quoi, une forme ou des nuances colorées à quoi on prête une signification personnelle qui font appel au soi profond, au souvenir (« quelque chose comme un grain d'enfance ») au point d'en être fasciné. Elle un côté sacré et mystérieux, dangereux et secret qui a toujours eu, pour les humains un côté fascinant. Sans nous révéler son nom, se contentant d'évoquer Cézanne qui en immortalisa une célèbre en moult exemplaires, il l'évoque dans un tourbillon de vie, de fragrances, de sons et de silences, de pierre et d'herbe mêlées, de couleurs et d'ombres, de cassures et de marqueterie des prés qui constituent un cadastre tourmenté où l’œil se perd. La nommer serait pour lui réducteur et il se contente de noter qu'elle domine une ville, qu'elle abrite l'activité parfois dure et ingrate, mentionnant les toits roses, le tintement des cloches, les façades crèmes des pavillons mais aussi la boue des chemins, le remugle des écuries, de parler de la vie qu'elle suscite par les eaux qui naissent d'elle, de révéler les nuages qui parfois cachent « la dispersion d'images » qu'elle donne à voir quand le regard migre vers le sommet, comme une allégeance qui inspire l'humilité et où alternent le silence et les vibrations de l'air. Parler des choses c'est les faire vivre, les faire exister face à l'indifférence ou la banalité. Il concentre son attention et son imagination sur la ligne de crête, une bordure de quelque chose, une limite « déchiquetée »entre le ciel et la pierre où se conjuguent les couleurs et les formes patiemment tressées qui festonnent le paysage en dents inégales et acérées de lumières et d'ombres, de forêts et de champs que cachent par moments quelques liserés de nuages. La montagne alterne le minéral et le végétal dans l'horizontalité ou la verticalité des couches de calcaire, indéchiffrables graffitis où se bousculent des nuances que les mots, entre pic et vallée, « balcon incurvé du sommet » et contrebas, peinent parfois à traduire. On peut y lire une géologie millénaire ou un instant fugace, fragilité et contingence de notre existence humaine. Les hommes naîtront et mourront dans la permanence de sa stature qui demeurera après eux. Dès lors ce panorama devient espace et une pénétration subtile s'effectue entre le narrateur et le paysage qui fait naître chez lui une manière de compréhension, un attachement malgré l'impuissance qu'il ressent mais qui est pour lui aussi une motivation.

     

    Pour le spectateur attentif, cette vision suscite des échanges silencieux et complices, comme un message qui lui serait adressé à lui seul parce qu'il est seul à pouvoir le déchiffrer au-delà de la banalité des choses quotidiennes. Puis c'est l'ascension entre la résonance des falaises et le crissement des pas sur les cailloux de la pente. Il prend conscience que marcher et écrire c'est la même démarche, la même découverte de choses nouvelles dans le vertige ascensionnel si semblable à celui de la création littéraire. On entre dans un décor comme on entre dans une image, « les mots et les choses brillent du même feu » et la voix de l'inspiration progresse elle aussi au-dessus du vide comme le marcheur qui connaît la fatigue, le froid et le doute. Marcher et écrire c'est fuir avec pour but cette ligne de crête comme un objectif à atteindre en délaissant le monde d'en bas, celui des villes et des gens. En marchant comme en écrivant on va au-devant des souvenirs, ceux de l'enfance de ses mystères et de ses fantasmes, ceux de l’adolescence et de ses projets souvent trahis par la timidité. La vie dévide son fil dans le déroulement des saisons et la fuite du temps avec au bout la mort qu'on combat avec l'écriture

     

    Je remercie Babelio et les éditions Tertium de m'avoir permis de découvrir ce texte poétique qu'il faut lire à haute voix pour en goûter toutes les intonations et les nuances, l'ambiance particulière que les mots distillent. Cette lecture se doit d'être lente, avec de longs moments de silence, de retours en arrière et de pauses, ce qui donne une autre dimension à ces quelques cent pages qu'il faut honorer d'une grande attention pour apprécier toute l'émotion et le dépaysement qu'elles suscitent.

     

    © Hervé GAUTIER – Janvier 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]