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la feuille volante

Neige Sinno

  • Triste tigre

    N°1837 – Février 2024.

     

    Triste tigre – Neige Sinno – P.O.L.

    Prix Femina 2023

     

    De sept à dix-sept ans, dans les années 90, Neige a été violée par son beau-père, elle a porté plainte à dix-huit. Il a avoué, il a été jugé et condamné.

    C’est une confession, une réflexion sur l’inceste, une révolte, mais aussi un texte hybride où l’auteur s‘exprime à la première personne et s’adresse directement au lecteur qu’elle invite à prendre son témoignage avec précaution. Ce n’est en effet ni un récit, ni une fiction, c’est une sorte demande faite au lecteur de se mettre dans sa tête de victime. C’est aussi, un témoignage en forme d’avertissement pour informer et protéger tous les enfants ainsi abusés.

    Elle avoue que très tôt elle a eu l’intuition qu’écrire serait « le centre de sa vie ». Ce livre est aussi une réflexion sur l’écriture, la possibilité et l’impossibilité de l’exercer, l’indispensable temps de la maturation des mots. C’est plutôt sur cet aspect des choses que va ma réflexion. Elle décrit, avec parfois des détails assez sordides, les différentes phases de cette agression et analyse alternativement ce qui se passe dans sa tête et dans celle de son violeur, prenant comme références des ouvrages littéraires, des citations, d’autres exemples de bourreaux, de pervers ; sans négliger ce long et difficile examen, je me suis intéressé davantage à la thérapie qu’elle a choisie pour tenter de se libérer de cette opprobre. Très tôt, à travers un journal intime, d’ailleurs offert par son beau-père, elle a confié au papier ce qu’était son calvaire, mais elle l’a rapidement brûlé. Trente années plus tard, parce que cette forme d’écriture nécessite le temps du recul et du mûrissement, elle a écrit ce livre pour tenter une nouvelle fois de mettre des mots sur ses maux mais aussi de faire enfin éclater son dégoût trop longtemps contenu, en cherchant un sauvetage éventuel dans la littérature. Ce sont les quelques phrases laconiques de la quatrième de couverture où elle confie cet échec qui m’ont décidé à lire ce livre. Les mots, la littérature et l’art en général sont considérés comme une forme d’exorcisme d’un mal-être pour ceux qui peuvent s’exprimer ainsi. Ils se créent une sorte de bulle qu’ils espèrent salvatrice. Pourtant, il arrive souvent que cette démarche incertaine soit si aléatoire qu’elle s’accompagne de l’usage de paradis artificiels et que leur quête débouche sur le suicide. La posture artistique entreprise est donc vaine pour celui qui l’a mise en œuvre, même si elle enfante des chefs- d’œuvres légués à l’humanité. C’est une idée reçue, véhiculée par les médias ou généralement admise dans l’opinion que les mots libèrent. Je n’ai pas vraiment eu ce sentiment ici et j’ai d’ailleurs toujours prétendu le contraire.

    Ce n’est pas seulement une rébellion contre cet homme sans nom. Au procès son beau-père a avoué, ce qui était peut-être une forme d‘expiation mais aussi une stratégie pour peser sur le jury populaire des Assises. La justice est certes passée, il a payé sa dette à la société, cinq ans avec les réductions de peine pour bonne conduite. Ce livre est donc aussi une critique du système pénale et pénitentiaire et la réclusion de son parâtre n’a rien changé pour elle puisque, au terme de sa peine cet homme a refait sa vie, libre et parfaitement capable de recommencer. Quant à elle, cette sanction a donc été sans effet puisqu’elle a tout perdu et portera cela toute sa vie avec la solitude le poids de cette enfance volée.

    II y a certes eu des prix qui ont récompensé cet ouvrage, consacrant sa démarche courageuse et lui ouvrant les portes d’une carrière littéraire renouvelée et prometteuse, mais qu’en est-il de ce livre? Le titre évoque un poème de William Blake et l’auteure dessine un être, son beau-père, au début présenté comme quelqu’un avec « des bons côtés » mais dont l’auteure, au fil de la narration, dévoile le vrai visage, celui d’un prédateur qu’elle souhaite rendre triste par la publication de ce livre, la révélation de sa vraie nature. C’est aussi peut-être une sorte de revanche, une justice personnelle contre le tribunal qui a ses yeux a failli. Les mots prennent leur source dans l’autobiographie mais avec une forte empreinte émotionnelle. Cela induit une écriture apparemment anarchique dans l’architecture du texte mais qui génère une lecture rapide et fluide. C’est difficile d’aborder le thème de l’inceste, longtemps tabou, dans le cadre de la famille qui est un des piliers traditionnels de notre société et qui est censée porter nos valeurs sociales, éducatives, morales, religieuses et qu’on est naturellement porté à la défendre. Pourtant, c’est bien en son sein que se développent d’abord les mensonges les hypocrisies et les trahisons qui ont souvent pour effet, sinon pour but, de détruire l’un de ses membres, évidemment plus vulnérable, surtout s’il s’agit d’un enfant. Elle dénonce également tous ceux dont c’était pourtant le rôle qui n’ont pas su ou pas voulu voir ce qui lui arrivait et la protéger. A ses yeux leur culpabilité éventuelle et de principe n’est pas suffisante.

     

    Un livre est souvent porteur d’un message. Celui-ci ne se contente pas de raconter une histoire, il est un témoignage pour tous les enfants devenus grands qui ont à subir un traumatisme, de nature sexuel ou autre qui peut s’exprimer comme la domination d’un puissant sur un vulnérable, qui a été de nature à leur voler leur enfance. La solitude et la tristesse qui en résulte a de grandes chances de les poursuivre toute leur vie. La lecture d’un tel livre est forcément subjective et ne laisse pas indifférents tous ceux, et ils sont nombreux, qui ont subi une blessure semblable ou différente dans leur enfance.