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la feuille volante

Judith Hermann

  • Certains souvenirs

    La Feuille Volante n° 1197

    Certains souvenirs – Judith Hermann – Albin Michel.

    Traduit de l'allemand par Dominique Autrand.

     

    L'auteure renoue avec l'art de la nouvelle qui l'a révélée.

    J'avoue bien volontiers qu'avant que Babelio et les éditions Albin Michel, que je remercie, ne me fassent parvenir ce recueil, je ne connaissais pas Judith Hermann. Je l'ai donc découverte et ce fut une surprise, surtout eu égard aux éloges de la presse.  Pourtant ce ne fut pas comme d'habitude et mon étonnement fut d'une autre nature. Ici, ce qui est décrit est plutôt un univers connu et quotidien, loin des fictions où on nous raconte que la vie est belle ou qu'elle est un long fleuve tranquille. Il suffit, pour s'en convaincre, d'ouvrir les yeux sur le monde, de prendre conscience de l'injustice, de l'hypocrisie et de la violence qui y règnent. Convoquer les mots pour le dire, même au moment de Noël où l'on préfère le merveilleux, ne me gène pas. Je dois le dire, j'ai été surpris par ces nouvelles, et notamment par le style, délibérément abrupt, simple, sans fioritures littéraires, presque brutal, avec un luxe de détails ou au contraire une sorte de précipité d'images sommaires, avec aussi parfois des moments poétiques d'autant plus appréciés qu'ils sont inattendus. Je respecte cette option puisqu'elle procède sans doute de l'effet cathartique de l'écriture qui est pour l'auteur une motivation essentielle.

    Judith Hermann évoque effectivement des souvenirs, comme le font la plupart des auteurs qui puisent dans leur vie la substance de leur œuvre. Les mots servent souvent à décrire des situations ordinaires, banalement quotidiennes où règnent le désordre et même parfois la folie. Ils naissent de la mémoire sollicitée, de rencontres de gens qu'on a oubliés depuis longtemps ou que l'on croise. Parfois une photo ravive la mémoire et les personnages sur papier glacé s'animent pour un moment, avec la nostalgie, les regrets en prime et la prise de conscience du temps qui passe et qui nous donne le vertige quand nous tentons d'en remonter le cours. Tout cela suscite des dialogues convenus où l'on brasse des informations ou des évidences, où l'on évoque des moments souvent intimes, habituels, comme volés aux personnages, des tranches de vie décisives ou anodines, des conversations qui souvent sont banales, des échanges où chacun se cache derrière des paroles, des petits gestes, des instants fugaces qui font la vie simple et dont les mots et les phrases, simples aussi, rendent compte.

    Ce sont dix-sept courts textes, des portraits et des situations vus à travers les yeux de la narratrice, une vie ordinaire, intime ou populaire, des mariages qui prennent l'eau et qu'on regrette amèrement, des familles qui se décomposent sous les yeux des parents qui auraient voulu inventer autre chose, des amours qui ne durent pas toujours, des vies qu'on a données parce que c'est le point de passage ordinaire et peut-être obligé de chacun, des circonstances dont on a du mal à comprendre comment elles se sont installées au fil du temps ou des événements, du chômage ou des petits boulots mal payés et dévalorisants qu'on recherche cependant, des familles monoparentales au quotidien difficile à vivre, de l'avenir qu'on imagine forcement meilleur, les apparences qu'on entretient au nom de la tartuferie ou d'une improbable amélioration, des jours gris qu'on repeint à grands coups de chimères ou d'alcool, parce que cela aide à supporter la vie et parce qu'il n'y a souvent pas d'autres réponse, et peut-être parce que les mots des autres ne servent plus à rien. Ces sollicitations de la mémoire entraînent l'imaginaire ou une démarche malsaine où l'on s’immisce dans la vie de l'autre pour le plaisir d'en savoir plus sur lui, sur ses fêlures, sur ses zones d'ombre et les interrogations qu'il suscite. Des êtres se rencontrent et d'autres se quittent, des couples se forment et se défont, moments cruciaux ou ordinaires où le bonheur n'est pas toujours au rendez-vous d'une vie qu'on voyait autrement, qui s'est souvent déroulée au rythme du hasard, de la malchance, qui aurait pu être belle mais ne l'a pas été, à cause des mauvais choix qu'on ne referait plus et qu'on déplore. Dans ce monde tel qu'il est évoqué, le temps passe aussi et c'est d'ailleurs à cause de cette fuite que naissent et se forment les souvenirs, mais aussi les regrets et les remords même si, inconsciemment nous faisons un tri pour n'en retenir que certains, bons ou mauvais, plus forts ou plus marquants que les autres, certains flous ou étonnamment précis. Cette lecture me laisse une sorte d'impression nostalgique, un malaise ou un mal-être un peu désagréable, une atmosphère de solitude, de mélancolie et de mort qui rode, mais quelque chose de forcément vécu, quelque chose d'humain.

     

    Le livre refermé, je dois dire que j'ai été surpris par ce recueil, davantage par la façon de s'exprimer de cette auteure et que par les thèmes qu'elle a choisis de traiter. Malgré cela, malgré moi peut-être, malgré mon goût pour le beau langage, cette démarche ne me laisse pas indifférent, peut-être parce que cette manière d'évoquer le monde qui nous entoure, avec tout ce qu'il a d'abrupt, de violent, d'injuste, de révoltant ne peut laisser un lecteur indifférent. Ai-je compris le message ou suis-je passé à côté ?

     

    © Hervé GAUTIER – Décembre 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com]

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