la feuille volante

CONSTANTIN CAVAFY

  • Poèmes- Constantin Cavafy

    Une relecture de ces poèmes m'inspire cette chronique.

    N° 1499- Septembre 2020.

     

    Poèmes – Constantin Cavafy – Gallimard.

    Traduits du grec par Marguerite Yourcenar et Constantin Dimiras.

     

    Constantin Cavafy est parmi les poètes grecs modernes l’un des plus connus. Pourtant il est né à Alexandrie en 1863 et c’est là qu’il mourut en 1933 . Il n’a publié aucun recueil de son vivant se contentant de distribuer chichement des poèmes à des amis ou à des revues (ce qui était une certaine forme de publication) des poèmes qu’il remaniait sans cesse et même pour certains qu’il rejetait (Une première édition posthume et partielle est parue en 1935 suivie en 1963 de l’édition de ses œuvres complètes puis en 1968 une autre consacrée aux poèmes de jeunesse). Il a été une grande partie de sa vie fonctionnaire au ministère de l’irrigation et courtier à la bourse et pendant longtemps son œuvre a été inconnue du grand public. Il est resté très secret, sauf peut-être vers la fin de sa vie où le succès est enfin venu. Dans son œuvre, bien qu’il parlât anglais, français et un peu italien, il est resté grec et s’exprimait dans cette langue, ne faisant aucune place dans son écriture au monde arabe et musulman qui pourtant était son quotidien. Il était un émigré grec à Alexandrie, un levantin, mais, et peut-être malgré lui, il a considérablement marqué la poésie grecque de son temps . Ce qui frappe c’est une poésie qui n’est pas lyrique, qui ne parle pas de la nature, qui est laconique, évocatrice de la rue parfois inquiétante, malfamée, des quartiers interlopes, des lupanars sordides à la recherche de jeunes garçons, des cafés populaires… Elle évoque aussi la rencontre fortuite et éphémère d’éphèbes qui sont ses amants et de leur départ qu’il déplore tout en notant leur âge ce qui traduit à la fois son obsession du temps qui passe, de la vieillesse et sa fascination pour la jeunesse associée à la beauté. Sa poétique ne s’attache pas à un être en particulier comme chez nombre de poètes mais au contraire Cavafy parle souvent de visions furtives, évoque à mots couverts l’amant d’un soir et parfois même fait appel à ses souvenirs. Chez lui, plus sans doute que chez les autres poètes, la poésie est intimement liée à lui-même, avec cet usage du soliloque et de l’auto-évocation, un peu comme s’il ne s’adressait pas au lecteur. Cela certes donne des poèmes sensuels, voire érotiques, mais aussi sans grand lyrisme et le style est à la fois sec et souple, un peu comme dans le grec ancien. A côté de ce penchant essentiellement homosexuel, son écriture se transforme en pastiche, prend une dimension historique, toujours d’inspiration grecque, avec des références à la mythologie (c’est son côté érudite) et fait appel à la notion de destin, de déclin, de moralité, c’est à dire revêt un côté sentencieux. Elle est parfois distante, peu émotionnelle.

    Cavafy est un poète chrétien et, avec sa sexualité refoulée, il ne peut que concevoir une culpabilité, et c’est sans doute ce qui a motivé son volontaire maintien dans le secret, refusant la notoriété que son talent aurait pu lui procurer. Il avait en effet peur du scandale que la publication de ses poèmes pourrait provoquer, l’homosexualité était en effet un tabou. Il était l’habitué des tavernes et des bordels et ressentait du désir et de la honte à cause de cela.

     

    Ce que je retiens dans la poésie de Cavafy c’est son aspect éminemment personnel, il explore sa mémoire, la ravive avec des mots et j’y vois un effet cathartique, son écriture ayant aussi une fonction purificatrice pour cet être refoulé, une manière d’y trouver ce que ses amants lui ont refusé, de compenser ce temps perdu pour le plaisir, ce temps enfui que la mémoire fait renaître. Il note aussi le coté transitoire de ses rencontres en parlant de leur départ qui le laisse toujours seul et abandonné, comme une fatalité. C’est une certaine manière de dénoncer le temps perdu, la clandestinité des rencontres, leur côté clandestin, furtif. Il n’empêche, cela fait de lui un être essentiellement solitaire, friand de voluptés mais hanté par la mort, une sorte de danse lente entre Éros, Chronos, Mnémosyne et Thanatos.

     

  • CONSTANTIN CAVAFY-Poèmes - Présentation critique par Marguerite YOURCENAR.

     

     

    N°198 - Mai 1998

     

    CONSTANTIN CAVAFY-Poèmes - Présentation critique par Marguerite YOURCENAR.

    Traduction du grec par Marguerite YOURCENAR et Constantin DIMARAS.

     

     

    Est-ce le hasard du calendrier qui nous a fait découvrir au Petit Palais la statue d'un Ptolémée en Pharaon, ces fondateurs grecs de la dynastie Lagide qui régna sur Alexandrie ou ma curiosité des choses de la littérature du Moyen-Orient? L’œuvre de Constantin Cavafy (1863-1933), poète grec né à Alexandrie et présentée par Marguerite Yourcenar ne pouvait me laisser indifférent.

    Cavafy lui aussi fut à la croisée de deux cultures exceptionnelles. Né à Alexandrie, il était d'origine grecque mais c'est dans cette ville qu'il passa la presque totalité de sa vie. Il n'en est pas moins considéré comme le plus grand poète grec contemporain. Cultivé et humaniste, il aurait pu être un aristocrate de l'écriture mais les vicissitudes de l'existence en décidèrent autrement qui firent de lui un courtier à la bourse puis un fonctionnaire au Ministère de l'Irrigation.

    La gloire ne viendra que tardivement pour cet auteur qui avait choisi de distribuer ses poèmes sur des feuilles au seul usage de ses amis. Ces cent cinquante-quatre poèmes ne furent publiés qu'en 1935, soit deux ans après sa mort et selon un ordonnancement qu'il avait lui-même préparé. Ce sont eux qui sont traduits et publiés ici. Ils constituent son canon.

    Il fallait bien toute la culture et le sens de la poésie de l'académicienne pour faire goûter au lecteur la beauté des poèmes de Cavafy. En bonne pédagogue, elle classe les textes selon trois critères: Les poèmes historiques, gnomiques et érotiques. Dans le commentaire qu'elle fait des poèmes historiques elle a soin, pour le lecteur peu versé dans l'histoire de replacer chaque texte dans son contexte notant au passage la liberté qu'a pu prendre l'auteur avec l'exactitude des faits, ce qui au vrai n'apporte qu'une précision technique.

    Elle montre que Cavafy était un lettré, un humaniste qui a fait honneur à la culture grecque même si, sous sa plume elle se teintait un peu d'orientalisme. Elle rappelle à l'occasion le climat levantin qui baigne ses écrits. Le problème du destin ne l'a pas laissé indifférent de même que dans les poèmes de caractères et ceux ayant trait à la politique il se montre sensible à la perfidie, au désordre, à l'inertie qui caractérisent l'histoire grecque qu'elle soit ancienne ou moderne.

    Marguerite Youcenar distingue ensuite les textes gnomiques qu'elle caractérise comme des "poèmes de réflexion passionnée" où le destin et la liberté se fondent, où Alexandrie est souvent présentée comme un être humain qu'il a passionnément aimé.

    Puis viennent les poèmes érotiques. L'auteur de cette présentation note d'emblée que Cavafy prend le parti de l'inspiration exclusivement pédérastique, ce qui pour le chrétien du XIX° siècle qu'il était a une dimension "actes interdits et désapprouvés" mais où la notion de péché est ignorée. Il y a, certes, l'emploi du "il" plus détaché mais il reste que ses poèmes sont toujours directs et personnels. Une remarque cependant, ces textes mettent toujours en scène des éphèbes jeunes dont il note souvent l'âge avec précision comme pour souligner la fuite du temps, de la jeunesse et des plaisirs que pour souligner peut-être qu'à travers le souvenir qu'il a gardé de ses émotions ces poèmes sont ceux de la maturité. L'auteur de cet essai insiste cependant sur le fait qu'à ses yeux ce ne sont là que des poèmes d'inspiration hédoniste ou érotique où Cavafy est souvent absent un peu comme si l'Alexandrin choisissait de colliger pour lui-même ces moments d'exception ainsi que le ferait l'amateur d'une collection précieuse. Ces poèmes sont autant d'occasion d'exercer une mémoire qui l'obsède. Il y a dans l'écriture de Cavafy une sorte de sagesse, de didactisme qui sont peut-être puisées dans la solitude du poète et de l'homme. L'apparente sérénité qui ressort de ses poèmes tient sans doute autant à la quasi-absence de révolte qu'à l'acceptation de la condition humaine qui est la sienne. L'académicienne a bien raison de noter que l'écriture de Cavafy est celle d'un vieillard avec cette dimension du silence et du secret. Il y a aussi chez lui une délectation de l'écriture qui, nous le savons est un plaisir et quel que soit le thème traité c'est à un exercice littéraire auquel il se livre avec passion pour nous faire approcher la notion de l'humain qui est la sienne. Car c'est bien d'une poésie humaine dont il s'agit, toute en nuances, en non-dits mais aussi distillée dans un vocabulaire à la fois précis et emprunt d'émotions que la traduction de Marguerite Yourcenar a su admirablement rendre.

    Je dois dire, à titre personnel que, le livre refermé il y certes les poèmes de Cavafy qui n'avaient pas d'emblée accroché mon attention mais aussi le texte de M. Yourcenar, son délicat scalpel, son sens aigu de la distinction et des nuances et sa constante passion de l'explication dans le respect de l'auteur et de ses émotions, son style à la fois simple et pur qui en fait un livre de référence sur le poète alexandrin. On retrouve ici ce qui a bien souvent été sa règle et qu'elle exprimait dans Mémoires d'Adrien "Un pied dans l'érudition...l'autre dans la magie sympathique qui consiste à se transporter en pensée à l'intérieur de quelqu'un".

    Au moment ou l’œuvre de Constantin Cavafy, au cinéma comme à la télévision semble susciter un regain d'intérêt, ce livre publié en 1958 et réédité en 1978 mériterait bien quelque publicité.

     

    Notes personnelles de lecture - (c) Hervé GAUTIER