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la feuille volante

Angélique Villeneuve

  • LES FLEURS D'HIVER

    N°880– Mars 2015

    LES FLEURS D'HIVER – Angélique Villeneuve- Phébus.

    Nous sommes en octobre 1918 et, quand ce conflit a fait tant de morts, rentrer chez soi vivant est un événement exceptionnel. Toussaint y retrouve sa femme Jeanne et sa fille Léonie. Quatre années pendant les quelles elles n'ont connu que les privations, le dur travail d'une ouvrière, le froid, la maladie. Lui, blessé après quelques mois de conflit était au Val de Grâce, il se montrait rassurant sur sa santé mais bizarrement demandait à Jeanne qu'elle ne vienne pas le voir. Elle avait respecté ce souhait, imaginant le pire. Il rentre maintenant chez lui à l’improviste mais porte en permanence un large bandeau sur le visage, c'est « une gueule cassée ». Il restera silencieux, se cachera de sa propre épouse pour ne pas lui révéler sa mutilation.

    C'est un roman qui s'inscrit dans la somme de ceux qui ont été publiés en l'honneur des cérémonies commémoratives de la Grande Guerre. Pourtant, il ne parle pas de la guerre de tranchées, de cette boucherie générale et inutile mais, au contraire de l'amour de Jeanne pour Toussaint. C'est en effet un authentique roman sur le couple, sur la famille. Non seulement Jeanne n'a pas oublié son mari pendant tout ce conflit, lui est restée fidèle, ne l'a pas trompé comme beaucoup d'autres l'ont fait, profitant de leur nouvelle vie et de l'absence de leur mari, mais surtout elle continue de l’aimer en silence malgré sa blessure et cette image muette et dégradée qu'il donne de lui. La joie que cette famille connaissait avant la guerre fait maintenant place à une autre ambiance faite de gêne, de non-dits, d'un pesant silence… et Léonie doit aussi accepter cette nouvelle situation malgré son jeune âge. Toussaint, de son côté, tente de garder pour lui sa nouvelle image saccagée. Jeanne devra l'accepter, l’accompagner dans son retour difficile à la vie comme lui-même devra reprendre pied dans un monde plus vraiment fait pour lui. Et elle le fera parce qu'elle aime cet homme, tout simplement et puisera dans cet amour la force de ne pas le regarder comme un étranger. Elle mesure aussi toute la complexité de sa situation quand sa plus proche voisine et amie a perdu son fils unique à la guerre.

    C'est un livre délicat, pudique sur l'acceptation de l'autre que les événements ont transformé malgré lui. C'est vrai qu'on n'a peu abordé le thème douloureux de ceux qui ont été marqués définitivement dans leur chair par ce conflit. Ils étaient vivants mais portaient jusqu'à la fin la marque visible de tous de leurs souffrances. Ils ont dû, malgré eux, affronter le regard des autres entre fausse compassion et voyeurisme. C'est aussi un formidable roman d'amour, peut-être un peu trop idéalisé mais en tout cas porteur d'espoir.

    L'auteur évoque également la vie quotidienne de « l'arrière », entre cérémonies de commémoration pour les « morts au champ d'honneur » et privations de tous ordres, surtout pour les plus humbles, le spectacle douloureux des mutilés rencontrés au hasard du quotidien.

    ©Hervé GAUTIER – Mars 2015 - http://hervegautier.e-monsite.com